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22 décembre 2009


CERISY, l'arrivée


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L'on peut entrevoir les premiers moments d'un séjour à Cerisy en lisant les textes de certains participants donnant leur sentiment personnel lors d'un Atelier d'écriture, animé par Pierrette Epsztein, dans le cadre du colloque "Résistances au sujet - Résistances du sujet" (direction: Jean Giot et Jean Kinable) du 21 juillet au 31 juillet 2003.

RECONNAISSANCE

Celle qui, sur le quai où le train fait un arrêt exceptionnel, souhaite la bienvenue aux participants des deux rencontres. Ceux qui, la première fois, découvrent les gens, les lieux, les mots. Ceux qui se reconnaissent, s’embrassent et tardent à monter dans le car.

Celle qui, dans l’allée du château, invite à déposer les bagages dans la bibliothèque, puis à passer par le vestibule. Ceux qui, parmi les nouveaux, ralentissent le flux, reconnaissent les photos de leurs illustres prédécesseurs et murmurent : cette fois, c’est mon tour !

C’est la voix qui, chaque saison, accueille les sujets pour penser ensemble, pour vivre ensemble, loin des tumultes de l’urgence. Sa reconnaissance vis-à-vis de l’héritage n’est pas seulement filiation; elle stimule une volonté farouche de permettre, grâce au partage des idées et des expériences, l'invention d’une société autre, avant de passer le relais…

Celle qui, désormais dans le secrétariat, observe la taille des arrivants qui se nomment et opère de minimes changements dans l’affectation des chambres. Ceux qui, dans l’équipe de Cerisy, portent les valises, accompagnent les nouveaux venus dans les bâtiments et les informent alors des usages en vigueur. Celui qui se plaint, déjà, de l’étroitesse de sa cellule. Celui qui sourit découvrant, cueillie le matin même au potager, la rose.

Ceux qui, plus tard, se retrouvent sur le petit pont à l’entrée du château, font état de leurs connaissances antérieures et initient les autres. Ceux qui engagent la conversation, s’enquièrent des transformations du calendrier, déplorent que certains intervenants ne restent pas toute la décade…

Ceux qui, alors que la cloche annonce le dîner, demeurent dans le hall, n’osent pénétrer seuls dans le réfectoire. Celle qui, toute en bleu, tout sourire, les prie de prendre place afin que le personnel puisse apporter la soupe chaude.

Celle qui, alors qu’apparaissent les profiterolles au chocolat, bat dans ses mains et invite à se réunir, au grenier, après le repas, autour d’un calvados, cette naissante " amitié ".

Edith HEURGON



POINT DE FUITE

Ceux qui s’avancent, celles qui s’accompagnent.

Ceux qui balancent d’un pied à l’autre, croisent l’idée d’un autre.

Ceux qui mesurent leurs pas, ceux qui se guettent. Ceux qui sourient, écoutent et ne disent mot, effacent des traces invisibles.

Celle qui contemple la bibliothèque du sol au plafond et s’amuse de ce hall d’accueil qu’elle peine à croire improvisé.

Ceux qui s’aventurent à la promenade, ceux qui disparaissent au fond du chemin. Celle dont la place vacille, celui qui hésite à se retirer. Celle qui traque un point de fuite dans le paysage, à l’abri de toute visibilité.

Ceux qui marchent à la rencontre, ceux qui chavirent immobiles.

Ça raisonne. Lieu de résonance où l’on entend l’espace du dedans. Retraite sans retrait possible où l’on apprend à habiter l’ouvert.

Sophie KALAMI



BIEN VENUS

Ceux dont les pneus des voitures crissent, et hésitent dans l’allée.
Ceux qui, silhouettes sombres derrière les vitres, arrivent dans l’autobus.
Celle qui traîne ce gros sac noir sur le gravier récalcitrant.
Ceux qui retrouvent ceux qui se retrouvent.
Celui qui s’étonne d’être attendu.
Et celle qui accueille, qui tend une feuille : le nom de la chambre.

Pierres, poutres et charpentes : des yeux se lèvent et questionnent.
Bois et livres : gourmands, des doigts se tendent.

Traces en photos:  ces paroles échangées , ces mots qu’on imagine.

Celle qui gronde, et s’agite.
Ceux qui écoutent et n’osent parler.
Celui qui, debout devant la fenêtre, observe le demi-cercle groupé.
Celle qui glisse, furtive, avec son plateau de petits verres ambrés.
Et là bas dans le potager, celle qui s’émerveille devant les fleurs.

Louise BOISSONNAT



DESTINATION

Ceux qui arrivent avec le train ? arrêt exceptionnel en gare de Carantilly - regards inquiets se demandant si par hasard celui-là n’irait pas à Cerisy ? Celle-là à n’en pas douter !

Ceux qui descendent avec de grosses valises. Ceux qui restent et s’étonnent de voir tout le monde descendre.

Celle qui les attend sur le quai. Celle qui la reconnaît et l’embrasse, sourire allégé sans effusion. Ceux qui montent dans le bus en premier, ceux qui tardent, ceux qui doutent et hésitent à monter. Celle qui regarde par la vitre et s’enfonce dans le paysage dans une étrange absence à soi. Chacun seul à sa place.

Quand la course prend fin, l’épuisement creuse les traits, la fatigue arrondit les épaules, les pieds engourdis semblent traîner des souliers trop étroits et l’on se prend à rêver d’un chez soi inconnu.

Celle qui, ravie de figurer dans un film muet. Ceux qui se sourient sans se regarder. Celui qui décharge les bagages les uns après les autres et les pose comme des objets de valeurs. Ceux qui s’évitent en se regardant.

Celle qui confuse mais toujours fière, attrape le monstre et le tirant par son harnais n’écoute pas les petits cailloux freinant la marche. Ceux qui poussent, ceux qui tirent, ceux qui s’essoufflent en se suivant jusqu’à la grande bibliothèque. Ceux qui ne voient rien d’autre que le poids. Ceux qui glissent comme des silhouettes.

Catherine SCHMUTZ-BRUN



CHATEAU D'OMBRES

Ceux qui déambulent, s’agglutinent, se démarquent, se cherchent, se trouvent et se retrouvent.

Ceux qui errent, périphériques ou se centrent, durs et brillants.

Ceux qui se frottent, se piquent, dissèquent, polémiquent.

Ceux qui défilent, plastronnent.

Dans ce château d’ombres, celle qui retrouve inchangées, les choses à leur place, les gens à leur place, les mots à leur place : constance.

Celle qui reconnaît l’odeur verte, brume lumineuse du matin, quand tout le monde dort ou feint de s’éveiller.

Celle qui jubile de remettre ses pas dans ses pas, encore et encore, et dit être déjà venue, être habituée, comme pour dire : je rentre à la maison.

Et dit aussi l’autre Cerisy, celui de l’hiver, qui a pour nom Sahara.

Et puis il y a lui. Celui qui est là depuis longtemps. Posté, immobile sur le chemin. Celui qui attend son retour à Ithaque.

Qui attend qu’elle revienne et dise le bonheur de la route, la merveille des rencontres, l’apaisement du retour.

Lui, château de mots.

Claude JAMART



TURBULENCES

Ceux qui avancent avec un air de déjà connaître, déjà reconnaître ; déjà à leur place. Ceux et celles qui s’effacent dans les murs, sur les bancs, dans les allées. Ceux que l’on remarque à leur volonté de ne pas être remarqué. Ceux qui écoutent crisser leurs chaussures sur le gravier avec délectation. Ceux et celles dont le regard se dirige vers l’étang où les verts se mélangent et dont le regard ne se pose sur personne. Celle qui sort de sa poche un livre, un journal, une contenance.

Ceux qui, au repas, ouvrent grand les yeux devant le ballet bien réglé des serveuses noires et blanches. Celles qui esquissent un non discret avec la tête et regardent le dessert s’éloigner avec envie.

Celles qui installent dans la bibliothèque, un sac et un sac pour réserver ce qu’elles considèrent comme leur place. Ceux qui prennent la parole et dont la phrase s’enroule autour du cou. Ceux qui desserrent les lèvres pour donner à entendre une parole et se taisent parce que c’est trop dire parfois de dire.

Tous ces sujets réunis là pour susciter des fragments d’intelligence croisées pour partager bonne chère et bons rires, échanger émotions et pensées. Tous là, juste pour ce plaisir-là, qui ne peut exister que dans ce lieu-là, parce que c’est comme ça et elle parmi eux.

Pierrette EPSZTEIN