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CENTRE CULTUREL INTERNATIONAL DE CERISY

Programme 2017 : un des colloques





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Flyer LITTÉRATURES ET ARTS DU VIDE
Mise à jour
10/04/2017


DU JEUDI 13 JUILLET (19 H) AU JEUDI 20 JUILLET (14 H) 2017

(colloque de 7 jours)

DIRECTION : Jérôme DUWA, Pierre TAMINIAUX

ARGUMENT :

Ce colloque explorera les diverses représentations du vide dans la création littéraire (fiction, poésie, théâtre, essai) et artistique (peinture, dessin, sculpture, installation, livre-objet) des XXe et XXIe siècles, en particulier dans les avant-gardes. Le vide reflète avant tout un parti pris esthétique de dépouillement et d’épure des formes. Mais il débouche aussi dans de nombreux cas sur l’expression d’une crise, sinon d’une "fin de l’art" dans la culture occidentale, comme l’a suggéré le mouvement "Fluxus" dans les années 1960/1970 et comme le montre encore l’art contemporain aujourd’hui.

Au-delà de ces principes formels et de ces tensions philosophiques, le vide renvoie également à des sensibilités extra-occidentales, venues en particulier d’Asie. Dès lors il implique un processus conscient de rapprochement des cultures qui met en valeur la qualité méditative et spirituelle de l’art, en particulier dans son rapport au bouddhisme zen.

Ce colloque, à la fois interdisciplinaire et interculturel, s'adresse prioritairement à un public d'étudiants et d'enseignants-chercheurs qui travaillent dans le domaine de la critique littéraire (française ou comparée) et de l'histoire de l'art des XXe et XXIe siècles. Il devrait intéresser en particulier ceux d'entre eux qui se consacrent à l'étude des avant-gardes.

CALENDRIER PROVISOIRE :

Jeudi 13 juillet
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Vendredi 14 juillet
Théorie
Matin:
Jérôme DUWA & Pierre TAMINIAUX: Introduction
Vincent KAUFMANN: Le vide contre le spectacle, ou comment ne pas céder à la croyance

Après-midi:
Imen BAHRI: Le vide et les "immatériaux": une dématérialisation de l’œuvre d’art
Simone KORFF-SAUSSE: Le vide comme source de créativité dans la psychanalyse et l’art
Rodrigo FONTANARI: Progrès du vide chez Roland Barthes


Samedi 15 juillet
Poésie
Matin:
Dominique CARLAT: Métaphysique, logique et physique poétiques: Gherasim Luca et ses Secrets du vide et du plein
Colette GUEDJ: L’espace tragique du vide dans la poésie de Paul Celan et les toiles d’Anselm Kiefer

Après-midi:
Hervé Pierre LAMBERT: Octavio Paz: représenter la sunyata
Masayuki TSUDA: Le vide à partir des travaux de la Luxembourgeoise Aline Mayrisch et du Belge Henri Michaux
Jiani FAN: Le vide dans la poésie du paysage chez François Cheng et Philippe Jaccottet

Soirée:
Projection du film documentaire sur le peintre Simon Hantaï: Les Silences rétiniens, présenté par Jérôme DUWA


Dimanche 16 juillet
Art moderne
Matin:
Thierry DAVILA: D’un art qui ne manque pas d’air: de Duchamp à aujourd'hui, une heuristique des courants d'air
Shiyan LI: La pensée duchampienne entre nihilisme et sagesse extrême-orientale

Après-midi:
Frédéric MONTÉGU: Aurélie Nemours ou l’esthétique du renoncement
Jean-François SAVANG: Robert Filliou, le vide et la création permanente


Lundi 17 juillet
Scènes et sites
Matin:
Alice CARRÉ: Boîtes noires et boîtes blanches. Scénographies contemporaines et mythologies du vide en théâtre et en danse
Florent PERRIER: Vide à demeure: vie et mort de la statue de Charles Fourier
Nathanaël WADBLED: Les formes mémorielles du vide: faire l’expérience de la disparition

Après-midi:
DÉTENTE


Mardi 18 juillet
Récit
Matin:
Christophe REIG: Une vie dans le vide: ordinaire et banalité dans le récit contemporain
Charline PLUVINET: En l’absence de l’œuvre: négativité et hantise dans la création contemporaine

Après-midi:
David AZOULAY: Les arts de la mémoire de Maurice Blanchot: critique, littérature et philosophie à l’épreuve du siècle
Carmina CHAUVEAU: L'architecture, la littérature et le vide: mode d'emploi et géographie d'une dépossession

Soirée:
Présentation de Livres sur l’art, par Pierre TAMINIAUX


Mercredi 19 juillet
Art contemporain
Matin:
Hyeon-Suk KIM: Le vide immatériel et le reflet dans la série Pavillon de Dan Graham
Nathalie DESMET: "Les expositions dans lesquelles il n’y a rien à voir": du vide comme objet artistique à la surexposition de l’institution
Camille PRUNET: Le vide et le public. Une interrogation sur le pouvoir de création: Yves Klein et Derek Jarman

Après-midi:
Barbara BOURCHENIN: Livres et bibliothèques à l'épreuve du feu: réserve, néant et in-signifiant chez Anselm Kiefer et Claudio Parmiggiani
Andrea PITOZZI: Écrire le vide. Reading the Remove of Literature par Nick Thurston


Jeudi 20 juillet
Matin:
Jérôme DUWA & Pierre TAMINIAUX: Conclusion

Après-midi:
DÉPARTS

RÉSUMÉS :

David AZOULAY: Les arts de la mémoire de Maurice Blanchot: critique, littérature et philosophie à l’épreuve du siècle
Par-delà sa disparition, Maurice Blanchot aura laissé, au sein du siècle qu’il a parcouru, la trace d’une figure mythique, celle d’un écrivain qui, écrivant, se reconnaissait déjà comme mort et oublié. Pourtant, son anonymat relève moins de sa figuration romantique en tant que créateur solitaire, que de son adhésion à cette poétique de la littérature qui a défini son œuvre comme un art du vide; effaçant ses propres traces et s’élaborant hors du temps historique. Or, si, intuitivement, l’œuvre de Blanchot se manifeste comme une poétique de l’oubli et du vide, elle peut aussi se comprendre, de manière plus fondamentale, comme une écriture de la mémoire qui s’est laissé hanter par la littérature et la philosophie du XXe siècle. Reprenant l’idée de Frances A. Yates, selon laquelle les arts de la mémoire sont en fait des manières d’articuler des espaces imaginaires de la mémoire, notre communication cernera les lieux qu’échafaudent les différentes pratiques d’écriture de Blanchot, à savoir ses pratiques de critique, de romancier et de philosophe. Ce que nous retrouverons au centre de ces différents lieux mémoriels ne sera pas, bien sûr, la plénitude d’une présence remémorée ni la linéarité d’une temporalité restaurée, mais bien plutôt les espaces d’une mémoire de l’absence. Ce n’est qu’en recomposant ces différents fils mémoriels, ceux de la critique, de la littérature et de la philosophie, que nous pourrons délimiter le véritable sujet de l’œuvre blanchotienne, à savoir ces arts de la mémoire qui, à travers les ruines et les désastres de l’Histoire, se sont constitués à l’épreuve du siècle.

Diplômé de l'Université Mc Gill, David Azoulay a consacré son mémoire de maîtrise au mythe d'Orphée comme poétique de l'écriture fictionnelle de Maurice Blanchot. Il poursuit aujourd’hui ses recherches académiques sur les écritures mémorielles au XXe siècle, notamment sur celle de Blanchot, en vue d'études doctorales à l’Université du Québec à Montréal.

Imen BAHRI: Le vide et les "immatériaux": une dématérialisation de l’œuvre d’art
D’un tableau vide à une galerie vide, d’une installation vide à un vide en ligne, la notion du vide s’installe parmi les concepts majeurs de la pratique contemporaine. Les artistes dématérialisent l’œuvre de toute trace tangible et exposent le vide. Parallèlement à cette effervescence, l’art voit apparaître de nouvelles formes artistiques: "les immatériaux", qui explorent les nouveaux médias dans toutes leurs formes. Celles-là font le vide avec la matérialité de l’œuvre d’art où l’on est face à des œuvres sans corps, dites aussi "incorporelles". Existe-t-il un rapport entre l’épanouissement du concept du vide de la seconde moitié du XXe siècle et la naissance ou la croissance exponentielle des œuvres d’art relatives aux nouvelles technologies? L'on tentera de spécifier les différentes conceptions du vide au profit d’une immatérialité et de distinguer leurs appréciations en tant qu’œuvres d’art.

Imen Bahri (1982, Tunisie) est docteur en sciences, techniques et arts de l'Institut des Beaux-Arts de Tunis. Ses domaines de recherche et centres d’intérêts sont: "Le vide, la dématérialisation et la re-matérialisation de l’œuvre d’art contemporain" et "L’anachronisme entre l’anthropologie sociale et les nouveaux médias". Il est l'auteur de communications sur le vide: "Le vide interstitiel: corps et peinture d'après les peintures de Zao Wou-Ki et Henri Michaux" et "De la galerie à la galerie en ligne: le vide comme vecteur de transfert de l’immatérialité".

Barbara BOURCHENIN: Livres et bibliothèques à l'épreuve du feu: réserve, néant et in-signifiant chez Anselm Kiefer et Claudio Parmiggiani
Le livre et la bibliothèque fleurissent à titre iconographique et matériel dans les œuvres de C. Parmiggiani et A. Kiefer. Les deux artistes explorent particulièrement les livres et bibliothèques aveugles. Ces objets de savoir, une fois altérés, mettent en oeuvre une poétique du silence: ils questionnent les limites de la représentation, mais aussi les enjeux d'une réception nouvelle. À travers les analyses comparées de La cautérisation du district de Buchen IV (1975) et de Senza titolo (1985/1993), ainsi que Shevirat ha-Kelim (Le bris des vases, 2011) et la Delocazione "Sculpture d'ombre" (Musée Fabre, Montpellier, 23 mars 2002), œuvres respectives de A. Kiefer et C. Parmiggiani, cette commuication se propose d'expliciter la paradoxale esthétique du manque et de l'absence que les artistes exploitent. La figuration du néant, obtenue par "l’épreuve du feu" (cautérisation, fusion et incendie volontaires qui font la facture de ces œuvres), participe d'une figurabilité du vide.

Barbara Bourchenin est doctorante agrégée en Arts (Histoire, Théorie, Pratique) et ATER à l'Université Bordeaux-Montaigne. Sa thèse explore la création moderne et contemporaine à travers les figures plastiques et conceptuelles du livre et de la bibliothèque altérés. Elle porte un intérêt particulier aux arts utilisant le langage comme médium, ainsi qu'à la littérature et aux sciences cognitives.
Publications
L’écrire avec de l’"essayer dire": pour une expérience langagière de la communauté esthétique (2016).
Leçon(s) de choses. Claude Simon et Lawrence Weiner: écrire l'art et la littérature. Enjeux performatifs, mémoriels et topographiques du langage (2016).


Alice CARRÉ: Boîtes noires et boîtes blanches. Scénographies contemporaines et mythologies du vide en théâtre et en danse
Du fait de son hybridation avec les arts plastiques et de son recours aux traditions théâtrales les plus anciennes, l’espace vide s'est progressivement constitué en véritable mythologie du théâtre contemporain. Colportant l'imaginaire du "white cube" (1) analysé par O'Doherty, rappelant aussi les galeries vides de Klein ou la toile blanche du peintre, les boîtes blanches, en théâtre comme en danse contemporaine, sont devenues monnaie courante: elles magnifient les corps et exaltent les signes des esthétiques postdramatiques, résolument non réalistes et non linéaires. Les boîtes noires, dénuées de décor, héritées de formes théâtrales anciennes et empreintes d'un imaginaire cinématographique, sont des portes ouvertes vers un espace mental. Elles témoignent parfois d'un refus de la représentation et d'une attention accrue accordée aux mots et à l'écoute. À travers différents exemples issus du théâtre et de la danse contemporaine (mises en scène de Claude Régy, de Pascal Rambert, de Xavier Le Roy, de Christian Rizzo), nous chercherons à débusquer de quelles mythologies du vide ces espaces immaculés ou ces chambres noires sont porteuses et quelles tensions esthétiques elles véhiculent, entre le spectaculaire et l'effacement, entre le visible et le non-visible, espaces transitoires, seuils et hors-temps.
(1) Brian O’Doherty, White cube, L’espace de la galerie et son idéologie, (1976), Zurich/Paris, JPR Ringier/La Maison Rouge, 2008, p. 49-50.

Alice Carré, docteure en Arts du spectacle - Théâtre depuis décembre 2015, a fait une thèse, sous la direction de Jean-Louis Besson et de Marcel Freydefont, intitulée "Plateaux nus, espaces vides, Esthétiques scéniques du vide et du dépouillement au XXe siècle en France. Pratiques, imaginaires, idéologies". Elle a enseigné quatre ans à l'Université de Nanterre Paris Ouest La Défense puis deux ans à l'Université de Poitiers. Egalement auteure, dramaturge et metteure en scène au sein de différentes compagnies de théâtre et de danse, elle pratique  la critique dramatique.

Carmina CHAUVEAU: L'architecture, la littérature et le vide: mode d'emploi et géographie d'une dépossession
D’expérimentations formelles en manifestes stylistiques, les prises de position artistiques fleurirent, au XXe, sur les ruines d’un continent qui cessa de croire qu’on le ré-enchanterait. De l'architecture à la littérature, les jeunes générations préférèrent la tabula rasa à la pensée du néo. Le Corbusier théorisa l'architecture du "plan libre" comme art de l'agencement du vide, le béton armé ayant libéré de leur rôle porteur murs et façades, qui s'habillèrent de verre. Le paradigme de la transparence gagna la littérature, qui se peupla de non-sujets: des personnages émancipés de toute instance, mais dépouillés de leur subjectivité et réduits à vaquer à des existences vides et mécaniques, comme ceux de Perec — qui eut l’intuition de l’open space. Or l’autodiscipline et la transparence n’avaient-elles pas été la prédilection des dictatures? Victime de la rationalité systématique du Corbusier autant que du rejet de la raison par le Nouveau Roman, le sujet se trouva réduit à errer sur des pages dépourvues de points et majuscules.

Architecte, Carmina Chauveau est doctorante en littérature. Sa thèse porte sur la double question de l’énonciation et du présent, dont elle questionne la phénoménologie narrative mais aussi les risques d’une présentification généralisée. Ses travaux précédents interrogeaient les liens entre architecture et musique, ainsi que les implications (épistémologiques, ontologiques) de l'automatisation du dessin architectural.

Thierry DAVILA: D’un art qui ne manque pas d’air: de Duchamp à aujourd'hui, une heuristique des courants d'air
On sait que Léonard de Vinci accordait à la question du vent une place réelle dans l’art de peindre si bien qu’il se demandait comment traiter un tel phénomène atmosphérique en tableau. Est-ce la raison pour laquelle la période la plus récente a vu apparaître le courant d’air, cette forme particulière de vide — de vide en mouvement —, comme forme artistique à part entière? Sans remonter jusqu’à Léonard, nous nous interrogerons sur la permanence de cette préoccupation dans l’art occidental depuis Marcel Duchamp. De quelle idée de l’art — et du vide —, l’air, le vent, les courants d’air participent-ils? Quelle conception de la forme plastique et du travail de l’artiste impliquent-ils? Et quelle place alors réservent-ils au visiteur? Autant de questions que l'on abordera à partir de nombreux exemples.

Thierry Davila, conservateur chargé des éditions et de la recherche au Mamco de Genève, a organisé une rétrospective de l’œuvre de David Claerbout au Mamco en 2015.
Publications
Marcher, créer. Déplacements, flâneries, dérives dans l’art de fin du XXe siècle, Éditions du Regard, 2002, 3ème éd. 2010.
De l’inframince. Brève histoire de l’imperceptible de Marcel Duchamp à nos jours, Éditions du Regard, 2010.
Shadow Pieces (David Claerbout), Mamco, 2015.


Nathalie DESMET: "Les expositions dans lesquelles il n’y a rien à voir": du vide comme objet artistique à la surexposition de l’institution
On présuppose généralement qu'une exposition n'est pas vide. Plusieurs expositions dans lesquelles rien n’est apparemment visible sont pourtant apparues dans l’histoire de l’art de la seconde moitié du XXe siècle. Qualifiées de vides parce qu’elles ne présentent pas les qualités attendues d’une exposition, elles tiennent pourtant leur raison d'exister de la présence d'une ou plusieurs propositions artistiques présentant des différences intentionnelles importantes. Ce projet de communication propose de revenir sur l’évolution de la production de ces expositions vides au regard des trois grandes périodes qui les ont vues apparaître et de montrer comment le vide, et l’utilisation symbolique qui peut en être faite, varie en fonction des discours des acteurs qui s’en emparent: artistes, critiques, commissaires d’exposition ou responsables.

Nathalie Desmet est enseignante et chercheuse associée à l'Université Paris 8 Vincennes-Saint Denis (associée au Laboratoire AIAC - Arts des images et art contemporain). Ses recherches actuelles portent principalement sur les expositions réductionnistes ou minimales et les formes contemporaines de la critique d'art. Elle est par ailleurs critique d'art et commissaire d'exposition.
Publications
Les Expositions vides: économies et représentations (1957-2010), Thèse de Doctorat en esthétique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2012.
"L’Art de faire le vide: L’exposition comme dispositif de disparition de l’œuvre", Nouvelle Revue d'Esthétique, PUF, n°8, 2011.
"Valorisations institutionnelles et nouvelles pratiques curatoriales", esse Arts+Opinions (dossier Commissaires), n°72, mai 2011.
"Une relation esthétique impossible: les expositions dans lesquelles il n’y a rien à voir", Nouvelle Revue d’Esthétique, n°3, PUF, mai 2009.
"L’invisible comme service esthétique", à paraître dans le catalogue de l’exposition "Intérims (Art contre emploi)", La Panacée, Montpellier, avril 2017.


Jiani FAN: Le vide dans la poésie du paysage chez François Cheng et Philippe Jaccottet
Après avoir subi la désillusion de l’absolu poétique, quelques poètes français ou francophones sont devenus réservés vis-à-vis du discours se prétendant purement poétique, intransitif et détaché des choses. En effet, la séparation des mots et des choses conduit, selon Francis Ponge, au constat d’une "réussite relative et [d’un] échec absolu"(1) des mots et d'"une obsession d’immédiateté dans la saisie des choses"(2). Afin de mettre un terme à la poétique absolue et de mieux chanter l’éloge du monde hic et nunc, on se tourne vers les cultures orientales, soit comme l’académicien François Cheng retournant à son origine proche du Bouddhisme Zen, soit vers l’ancienne forme poétique vernaculaire japonaise - le haïku, à travers lequel des poètes occidentaux comme Philippe Jaccottet ont atteint la saveur du Zen. Paradoxalement, même si les deux poètes s’efforcent de relier les mots et les choses afin de saisir des choses immédiatement par la langue poétique et de ré-enchanter le monde hic et nunc, nous constatons que le monde flottant ne se fonde que sur le vide et la rencontre contingente des éléments, au lieu de la substance solide comme la pierre chez Francis Ponge.
(1) Veck, Bernard. Francis Ponge, ou, Le refus de l'absolu littéraire. Éditions Mardaga, 1993, p.8.
(2) Ibid.


Jiani Fan a effectué des recherches sur l’esthétique allemande et française, la littérature française et allemande, le lien entre l’art et la littérature, la philosophie continentale.

Rodrigo FONTANARI: Progrès du vide chez Roland Barthes
Attirant toute l’attention vers ces mots de Roland Barthes prononcés au Collège de France, en 1977, à l’occasion de sa leçon inaugurale: "quelqu’un en qui s’est débattue, toute sa vie, pour le meilleur et pour le pire, cette diablerie, le langage, ne peut qu’être fasciné par les formes de son vide — qui est tout le contraire de son creux", cette communication envisage de passer en révision l’essai L’Empire des Signes (1970). Barthes y élabore, à sa manière, une sorte d’ethnographie de la culture orientale, notamment de l’art de vie japonaise, qui sera, pour lui, comme la révélation  d’une esthétique bien personnelle dont il semble avoir eu l’intuition lors de la préparation de Le degré zéro de l’écriture: l’esthétique du vide. Cette esthétique trouve, par hypothèse, son achèvement sous l’appellation de Neutre, cette utopie du langage qui suspend toute la signification sans, néanmoins, avoir raison de l´appel du sens. À mi-chemin entre Le degré zéro de l´écriture et Le Neutre, L´Empire des signes sera donc le pivot de la recherche.

Rodrigo Fontanari, docteur en Communication et Sémiotique de l’Université Catholique de São Paulo, a soutenu une thèse, en 2012, sur Roland Barthes et la photographie. Membre associé du Réseau de Recherche Roland Barthes (roland-barthes.org/reseau.html), il participe à l’élaboration du Dictionnaire "Barthes" sous la direction de Claude Coste.
Publication
Roland Barthes et la révélation profane de la photographie (EDUC/FAPESP), 2015.

Colette GUEDJ: L’espace tragique du vide dans la poésie de Paul Celan et les toiles d’Anselm Kiefer
Les poésies de Paul Celan tout comme les toiles d’Anselm Kiefer sont traversées par le traumatisme de la Shoah. Pour Celan, poète roumain d’origine juive, écrivant en allemand, il est impossible de mettre en mots l’innommable, sauf à déconstruire la langue de mort des bourreaux, à la cribler de trous et à la vider de son sens. Quant à Kiefer, plasticien non juif né en Allemagne après la Shoah, il met en scène un univers concentrationnaire hérissé d’arbres calcinés, jonché de chaise vides d’où toute présence humaine est abolie, des champs lacérés par les bombes, dont les lignes de fuite se confondent avec les rails qui mènent à Auschwitz. Ainsi le poète et le peintre creusent-ils l’espace tragique d’un vide qui n’est pas néant, mais "ce reste sans reste qu’on appelle cendre" (Derrida).

Colette Guedj, professeur émérite en langue et littérature à l’Université Nice Côte d’Azur et membre du centre de recherches CTEL, a participé à l’élaboration de plusieurs dictionnaires sur la littérature du XXe siècle et publié de nombreux articles sur la poésie et ses rapports avec les arts, mais aussi avec le vide et le blanc (du Bouchet, Guillevic, Gaspar, Segalen Celan). Écrivain, elle est l’auteur de huit ouvrages publiés (Lattès, Ovadia). Elle est régulièrement invitée à prononcer des conférences (universités, lycées, médiathèques, hôpitaux, maisons d’arrêt) sur la littérature mais aussi sur la thématique fondatrice de ses ouvrages: "Le pouvoir de la parole poétique face au tragique de l’existence" ou encore "Écrire c’est vivre".
Publications
(1999) Le Baiser papillon, Éd. Lattès, Paris. Traduit en plusieurs langues. Ouvrage inscrit au programme de l’oral du baccalauréat et dans les IUFM. Sélectionné pour le Grand Prix des Lectrices de Elle.
(2001) Le Baiser papillon, Éd. Pocket (version revue et corrigée).
(2002) Ces mots qui nous consolent, essai, Éd. Lattès.
(2004) Le Journal de Myriam Bloch, Éd. Lattès. A fait l’objet d’un numéro spécial de la revue Les Mots la Vie (2006) sur le thème "Mémoire et identité", Éd. Losange.
(2005) L’Heure exquise, Chroniques douces-amères de petites fins de vie, Éd. Lattès.
(2007) "Tu es le grand soleil qui me monte à la tête", Anthologie de poèmes d’amour, Éd. Lattès.
(2010) Le Perce-oreille, récit, Éd. Ovadia.
(2013) La Femme au poignet tatoué, Éd. Ovadia.


Vincent KAUFMANN: Le vide contre le spectacle, ou comment ne pas céder à la croyance
Les avant-gardes théoriques des années 1960-1970 se sont affrontées les unes les autres, elles ont marqué leurs différences et veillé à leurs incompatibilités. Un demi-siècle après les "ouvrages de référence" parus en 1966 et 1967, il est cependant possible de leur reconnaître un irréfutable air de famille. Toutes participent d’une résistance résolue à la spectacularisation qui tend à dominer aujourd’hui les pratiques sociales et culturelles. Toutes s’en prennent quasiment par avance à la montée en puissance d’une économie de l’attention. Toutes prennent le parti de l’invisibilité ou du vide pour ne pas céder aux impératifs de la visibilité. Critique du spectacle, de la représentation, de l’imaginaire: la mouvance avant-gardiste d’il y a un demi-siècle, iconoclaste, a beaucoup fait pour échapper à l’ordre du visible, qui est aussi l’ordre du sens (commun), et pour donner au vide sa chance, pour qu’il y ait du vide dans le sens et dans le manifeste. Politique du vide, donc, pour permettre de respirer, pour donner sa chance au désir et à une subjectivité souveraine, pour se soustraire aux effets de conformisme et de communauté et, plus généralement, au religieux qui vient avec le spectacle. Inversement, on dira que le vide est fait pour qu’il n’y ait non seulement rien à voir, mais aussi rien à croire. Cette communication interrogera l’impiété, l’iconoclasme des politiques du vide engagées dans les années 1960 par les avant-gardes, mesurera leur potentiel de résistance aux multiples effets de croyance et d’adhérence dont le spectacle n’a cessé depuis de se nourrir. Elle nous emmènera du côté de Debord, de Lacan, de Blanchot et de quelques autres, dont on tentera de montrer que, sur ces points précis du moins, ils se rejoignent parfois.

Bibliographie
Vincent Kaufmann, Guy Debord. La Révolution au service de la poésie, Paris, Fayard, 2001.
Vincent Kaufmann, La Faute à Mallarmé. L’aventure de la théorie littéraire, Paris, Seuil, 2011.
Vincent Kaufmann, Deshéritages, Genève, Furor, 2015.


Hyeon-Suk KIM: Le vide immatériel et le reflet dans la série Pavillon de Dan Graham
L’espace où nous vivons, où se déploient nos activités, est un élément indispensable dans notre vie. Nu et vide, il est utilisé comme un support dans l’art contemporain. La série Pavillon de Dan Graham joue avec les reflets de cet espace vide et de l'environnement sur le verre et sur le miroir. Sous l’effet de la lumière, le verre transparent, le miroir (parfois sans tain) et l’espace vide par la structure du pavillon, créent des illusions — intérieur et extérieur, réel et reflet —, perturbant la perception du spectateur. Les reflets donnent l'impression que la surface du verre et du miroir est pleine, alors que, par nature, elle est vide; l’être a son utilité grâce à son vide, tout comme la pensée de Laozi. À travers la série Pavillon, d'une part, nous observerons le rapport entre verre et miroir, transparence et opacité, vide et plénitude, matérialité et immatérialité, d'autre part, nous analyserons de quelle manière le vide immatériel se dévoile se manifeste dans l’art contemporain.

Hyeon-Suk Kim, artiste peintre et photographe, docteur en esthétique, sciences et technologies des arts, est chargée de cours en arts plastiques à l'Université Paris 8 et chercheure associée TEAMeD/AIAC. Elle participe au comité de pilotage de Langages artistiques, Asie-Occident (Langarts) à Paris, ainsi qu'au comité de rédaction de la revue d’Art & Media à Séoul. Elle est membre de l’association des artistes Sonamou à Paris. Ses domaines de recherches sont l’art contemporain et la philosophie de l’Extrême-Orient, particulièrement "le vide" et le zen dans le bouddhisme, notions sur lesquelles elle a publié plusieurs articles.
Publication
L’Art et l’esthétique du vide (공, 空), L’Harmattan, Paris, 2014.
Articles
"Le Sens du vide dans l’art contemporain: Aesthetics and Mass culture" (2016).
"Zen thought and the artistic act" (2016).
"The Emotion and catharsis in works of James Turrell and Bill Viola" (2015).
De 감동 Gamdong à 정화 jeonghwa ou de l’émotion à la catharsis" (2015).
"The Creativity of art and Zen" (2015).
"The Meditation and the aesthetic of absolute emptiness" (2014).
"L’Esthétique du vide" (2013).


Simone KORFF-SAUSSE: Le vide comme source de créativité dans la psychanalyse et l’art
La notion du vide, qui rejoint celle du rien, loin d’être une catégorie négative, désigne une source de créativité. L'on explorera ce lieu ou ce non-lieu, qui est à l’origine de la construction psychique du petit humain et du processus créateur de l’artiste, au moment de l’émergence des formes ou de leur dissolution. On part du vide et on peut être tenté d’y retourner. C’est ce qu'on peut appeler l’esthétique de l’effacement, aussi bien dans la littérature (Robert Walser) que dans les arts plastiques (Tal-Coat, Giacometti...). L’expérience du vide est la grande leçon de l’Extrême-Orient. Néanmoins, elle n’est pas étrangère à la pensée occidentale. Les psychanalystes de la deuxième moitié du XXe siècle y font une large place, en particulier le psychanalyste W.R. Bion, avec la notion de "capacité négative" empruntée au poète John Keats et qui est une réceptivité qui s’apparente au vide.

Simone Korff-Sausse, psychologue-psychanalyste, est membre de la Société Psychanalytique de Paris, maître de conférences émérite à l’UFR Études Psychanalytiques à l’Université Denis Diderot, Paris 7, membre du laboratoire CRPMS. Elle a d'abord fait des recherches sur l’approche psychanalytique des enfants atteints de handicap ainsi que leur famille. Paradoxalement, l'étude des processus psychiques dans la déficience mentale l'a sensibilisée aux processus de création chez les artistes. Ses investigations se sont élargies à d’autres problématiques cliniques qu’elle regroupe sous l’intitulé de "cliniques de l’extrême", en rapport avec la question du traumatisme, mais aussi à des recherches dans le domaine de l’esthétique, en particulier dans l’art contemporain et l’art brut.
Bibliographie
Korff-Sausse S. (2005), "L'émergence de la forme dans la clinique et l'esthétique", Recherches en Psychanalyse, Esprit du Temps, 2005/3, pp. 97-109.
Korff-Sausse S. (2007), "Le pas-encore-né et le déjà-mort", Rev. Franç. Psychanal., 1/2007, pp. 169-182.
Korff-Sausse S., (2014), "Bion et la philosophie orientale", Le Coq Héron, pp.
Korff-Sausse S. (2014), "Écriture de l’effacement et traumatismes fantomatiques dans l’œuvre de Robert Walser", in Chiantaretto J. F. (sous la dir. de), Écritures de soi, Écritures des limites, Colloque de Cerisy, Hermann, pp.197-215.
Korff-Sausse S. (2015), "Le corps spirituel dans la clinique et l’art moderne", Le corps à l’œuvre, Revue Théophylion, Univ. Cathol. De Lyon, tome XX-vol.2, pp. 223-243.
Korff-Sausse S. (2017), "L’originaire et l’archaïque dans l’art contemporain", in L’originaire et l’archaïque, Monographies de la RFP, sous la dir. de S. Missonnier.


Hervé Pierre LAMBERT: Octavio Paz: représenter la sunyata
Pour Octavio Paz, l’Occident redécouvre en fait dans les philosophies de tradition orientale, des éléments constitutifs de sa propre modernité contemporaine. Avec Mallarmé, Lévi-Strauss mais surtout avec Marcel Duchamp, Octavio Paz, — également proche de John Cage et admirateur de Tobey —, se développe un réseau d’analogies et d’équivalences entre la modernité occidentale et la pensée de la sunyata de Nagarjuna. Inspiré par la relecture de Nagarjuna par Stcherbastky, Paz souligne que la sunyata chez Nagarjuna désigne "un relativisme radical: tout est relatif et impermanent, y compris l’affirmation sur la relativité et l’impermanence du monde", ce que Guy Bugault dans L’Inde pense-t-elle? exprimait ainsi: "La vacuité ne se confond aucunement avec l’inexistence ou le non-être (...). De nos jours, on pourrait dire que la vacuité (sunyata) n’est pas une catégorie existentielle, elle concerne des exposés plutôt que des choses, bref elle relève d’un métalangage". Enfin, Paz, à la suite de la lecture d’Edward Conze, joue aussi avec ces notions à l’identité paradoxale: le vide, le creux, le zéro, le plein.

Hervé Pierre Lambert a été directeur de l’IFAL à Mexico, professeur à Kyushu University, Japon, à l’IEP Paris, lauréat de la Fondation Singer-Polignac, directeur de la Maison de la Poésie, Paris.
Publications
Octavio Paz et l’Orient, Classiques Garnier, Paris, 2014.
"Surréalisme et modernité occidentale de la tradition japonaise selon Octavio Paz", Mélusine, Paris, 2016.
"Octavio Paz et la cérémonie tantrique", in Mythologies de l’amour, Chiwaki Shinoda (dir), Rakuro, Nagoya, 2011.
"Lévi-Strauss et la culture japonaise", SJLLF, Tokyo, n°98, 2011.
"Récits d’Octavio Paz en Inde: Tradition occidentale et singularité mexicaine", L’Ailleurs de l’autre, PUR, Nantes, 2009.
"Les occasions perdues dans les méditations de Lévi-Strauss et Octavio Paz sur les rapports entre les civilisations en Inde", Cahiers de recherche sociologique, Montréal, 2007
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Shiyan LI: La pensée duchampienne entre nihilisme et sagesse extrême-orientale
La pensée des artistes du XXe siècle se développe dans un monde bouleversé par les deux guerres mondiales dont les conséquences à la fois sociales et politiques ont été déterminantes. Dans Marcel Duchamp, portrait de l’anartiste, Michel Guérin pose la question fondamentale de cette époque où les avant-gardes artistiques renouvellent la conception de l’art: "Comment affronter le vide, le rien, le néant qui désolent le paysage après une bataille qui a vu tant d’idoles aux pieds d’argile s’abîmer?". À travers ce livre, nous trouvons au fil des pages les termes suivants: "entre", "insouciance", "ignorer le but", "souffle-respiration", "se laisser vivre", "alliance entre l'art et la vie", "in-différent", "neutralité", "ni beau ni laid", "une indifférence méditée", "inachevée". Or, ces mêmes mots sont utilisés par le sinologue François Jullien pour désigner la spécificité de la pensée extrême-orientale par rapport à l’Occident. Ce rapprochement nous semble suffisamment fort pour nous inviter à tenter d’élucider la pensée duchampienne entre nihilisme actif et sagesse extrême-orientale.

Shiyan Li, docteure en sciences de l’art, historienne de l’art contemporain, membre de l’équipe de recherche interuniversitaire Langages artistiques Asie-Occident (Langarts) est membre du Réseau Asie & Pacifique. Ses travaux portent sur les échanges Occident/Extrême-Orient dans les champs de l’histoire de l’art moderne et contemporain - enquête sur une approche élargie d’anthropologie culturelle.
Publications
Le Vide dans l’art du XXe siècle: Occident/Extrême-Orient, Presses Universitaires d’Aix-Marseille, 2014, 344p.
Et de nombreux articles consacrés notamment à l’art contemporain chinois.


Frédéric MONTÉGU: Aurélie Nemours ou l’esthétique du renoncement
L'intérêt pour le vide est la raison primordiale qui pousse Aurélie Nemours à peindre: il s'agit d'une recherche picturale, s'accomplissant dans le silence et la retraite intérieure. Afin d'aboutir à une esthétique du vide, l'artiste est passée par plusieurs phases de renoncement. D'abord, renoncement à toute figuration: très tôt, Aurélie Nemours développe une œuvre abstraite. L'Abstraction est un terme général utilisé en histoire de l'art et en esthétique pour qualifier des œuvres qui, sans représenter le monde extérieur, sont conçues comme l'agencement interne des rapports de formes et de couleurs. Puis, renoncement à tout geste: l'artiste décante la peinture de toute anecdote personnelle, de toute lisibilité du geste. Ce processus d'abstraction annihile toute volonté expressionniste du sujet. Sa peinture n'est plus du côté de l'individuel, du singulier, et renonce totalement à l'affirmation de son intériorité. Enfin, renoncement à toute diagonale et, plus tardivement, à l'unité même du tableau. De l'absence à la présence: cette œuvre se situe en effet dans une immersion fondamentale. À force de renoncer et de procéder à une décantation artistique, l'artiste nous renvoie à la pleine présence de la couleur.

Frédéric Montégu, professeur agrégé d'arts plastiques et docteur en esthétique et sciences de l'art, enseigne l'histoire de l'art du XXe siècle à l'Université Lumière Lyon 2. Chercheur associé au centre de recherche du CIEREC de Saint-Etienne, il s'interroge sur l'œuvre de Mark Rothko ainsi que l'expressionnisme abstrait américain, tout en ouvrant son champ d'investigation sur des œuvres contemporaines (Bernard Piffaretti, Wolfgang Laib, Chiharu Shiota, Monique Frydman...).
Publication
Image et Abstraction dans l'œuvre de Mark Rothko, 2 volumes, L'Harmattan, 2014.


Florent PERRIER: Vide à demeure: vie et mort de la statue de Charles Fourier
Entre le 4 juin 1899, date de son inauguration, et le 10 janvier 2011, date de l’installation officielle de l’œuvre d’art contemporain qui coiffe aujourd’hui son emplacement, la statue de Charles Fourier sur le boulevard de Clichy à Paris a connu une histoire esthétique et politique mouvementée dont l’une des constances fut la disparition répétée de l’œuvre ou de sa copie au profit d’un vide souligné par la seule présence devenue incongrue du socle demeuré orphelin. Des longs débats artistiques relatifs à son érection, à sa fonte par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, de sa célébration par André Breton à son retour d’Amérique, à sa réinstallation éphémère par les situationnistes en 1969, des efforts infructueux de l’Association d’études fouriéristes à l’intervention clandestine d’artistes contemporains du collectif Aéroporté, l’œuvre d’Emile Derré est ainsi restée, pour l’essentiel, invisible au lieu même de sa présence soulignée. Interroger la nature foncièrement idéologique de ce vide construit et entretenu, mettre en lumière les efforts méconnus de celles et ceux qui tentèrent de le combler ou de le conjurer sera le fil rouge de cette intervention avec, en filigrane, une interrogation afférente sur les limites comme sur les interdits de la représentation ou de la figuration de l’utopie.

Florent Perrier est maître de conférences en esthétique et théorie de l’art à l’Université Rennes 2, chercheur associé à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC) et aux archives Walter Benjamin de Berlin.
Publications
Topeaugraphies de l’utopie — esquisses sur l’art, l’utopie et le politique, Payot, coll. "Critique de la politique", 2015.
Co-direction de trois Cahiers Charles Fourier thématiques: "Walter Benjamin lecteur de Charles Fourier" (2010), "Le Phalanstère représenté" (2013) et "Dans l’orbe du surréalisme, Charles Fourier redécouvert" (2016).


Andrea PITOZZI: Écrire le vide. Reading the Remove of Literature par Nick Thurston
En 2006, le poète anglais Nick Thurston a publié une "version artistique" de la traduction anglaise de L’espace littéraire de Maurice Blanchot sous le titre Reading the Remove of Literature. Le livre se compose de pages où le texte original a été complètement effacé et où restent seulement des marginalia et des notes écrites par Thurston lui-même comme trace de sa lecture et de son activité sur le texte. Cette œuvre expérimentale est un exemple de Conceptual Writing, mouvement contemporain qui mêle des approches poétiques et artistiques à l’action de l’écriture, en dialoguant avec la philosophie et la théorie aussi bien qu’avec la pratique de l’édition. Avec Reading the Remove of Literature, Thurston réalise et matérialise la disparition du texte et l’absence essentielle dont Maurice Blanchot parlait dans son œuvre, qui représente l’une des plus importantes réflexions sur le thème de l’absence et du vide au XXe siècle. L’œuvre de Thurston peut être considérée comme une possibilité de faire l'expérience du vide dans l’écriture, notamment d’écrire le vide, mais aussi comme une modalité de lire autrement ou de lire l’illisible.

Andrea Pitozzi est "cultore della materia" en littérature anglo-américaine à l’Université de Bergame (Italie). Docteur en "Théorie et analyse du texte" en 2015, il a analysé dans sa thèse l’œuvre de Paul Auster à partir de la pensée de Maurice Blanchot autour de l’expérience de l’écriture et du concept de disparition. Il aborde la littérature dans son rapport avec les arts visuels et la philosophie et il a écrit sur Paul Auster, Don DeLillo et la Conceptual Writing. Il a récemment publié une conversation avec l’artiste et poète Nick Thurston ("Il Verri", n°61) et un essai sur la poésie de Paul Auster en relation avec les théories de Maurice Blanchot (revue internationale Àcoma, n°9).

Charline PLUVINET: En l’absence de l’œuvre: négativité et hantise dans la création contemporaine
Cette communication s’intéressera à l’attraction de certains auteurs contemporains pour une création esthétique marquée par le manque ou la disparition, comme en témoignent particulièrement deux ouvrages: l’essai de Jean-Yves Jouannais, Artistes sans œuvres. I would prefer not to (1997), et le roman d’Enrique Vila-Matas, Bartleby y compañia (2000). Les deux auteurs enquêtent sur les artistes négatifs qui ont voulu laisser une empreinte légère dans l’art et la littérature, jusqu’à l’absence même de l’œuvre. Si ces deux livres parcourent le passé, ils manifestent aussi une inquiétude présente quant à la possibilité d’une création contemporaine tout en s’efforçant de sortir de l’ornière d’une stérilité artistique. Les auteurs tracent ainsi un chemin ténu par le biais de la fiction, hantée par les fantômes de l’œuvre et de l’auteur — présence évidée, en creux: Jouannais invente l’écrivain sans œuvre Félicien Marbœuf (qui donnera lieu à une exposition collective en 2009), tandis que l’auteur espagnol trouble la réalité et la fiction dans des enquêtes romanesques sur ses hantises littéraires, ce qui le mène en 2014 au roman Kassel no invita à la lógica, plongé dans l’art contemporain à travers la documenta 13 où, par l’expérience du vide et de l’absence, se retrouve malgré tout une impulsion vitale dans l’art. Le vide contemporain se révèle alors davantage rempli de mémoires et de présences qui ouvrent les possibles.

Charline Pluvinet, maître de conférences en littérature comparée à l’Université Rennes 2, membre du groupe Phi au sein de l’équipe d’accueil CELLAM, fait porter ses travaux sur les représentations de l’auteur dans la fiction romanesque contemporaine, la mise en scène de soi, les postures auctoriales ainsi que la mise en jeu de l’autorité de l’auteur.
Publications
Fictions en quête d’auteur, PUR, 2012.
Pour un récit transnational. La fiction au défi de l’histoire immédiate, PUR, 2015 (en codirection avec Yolaine Parisot).


Camille PRUNET: Le vide et le public. Une interrogation sur le pouvoir de création: Yves Klein et Derek Jarman
Le recours au vide dans certaines œuvres plastiques permet de s’interroger sur l’implication du public et l’aspiration à une communication plus spirituelle. Deux œuvres d’Yves Klein (Le Vide, 1958) et de Derek Jarman (Blue, 1993) partagent une sensibilité méditative et picturale qui est l’occasion de souligner le vide comme élément créateur. Le geste de dépasser le médium, le support physique, invite à convoquer une autre forme de médium — dans son acception spirituelle cette fois. En effet, il s’agit de "voir" quelque chose sans qu’il n’y ait rien. Si l’on se réfère aux discours de Klein, empreints de spiritualité, on voit que ce qui compte n’est pas tant la fixation d’une forme que le processus. Ainsi, ces deux œuvres requièrent du spectateur une forme d’attention qui permet à celui-ci, s’il se plie à la concentration demandée, de créer un espace mental qui devient alors la prolongation de l’œuvre.

Camille Prunet, docteur en esthétique et sciences de l’art, chercheuse associée au LIRA (Université Paris 3), enseigne à l’Université de Caen et à l’IESA Paris. Ses recherches portent notamment sur les représentations du vivant, les relations entre art et sciences et les performances.
Bibliographie
"La disparition de l'œuvre", Nouvelle revue d'esthétique, n°8, 2012.
Vides [catalogue d’exposition], Paris, éditions du Centre Pompidou, JRP-Ringier, 2009.
CHARLET Nicolas, Les écrits d’Yves Klein, Transédition, 2006.
JARMAN Derek, Chroma: un livre de couleurs, Paris, L’Éclat, 2003.
RIOUT Denys, Yves Klein: manifester l'immatériel, Paris, Gallimard, 2004.
ZABUNYAN Dork (dir.), Les images manquantes, Paris, Le Bal, Cnap, Marseille, Images en manœuvre, 2012.


Jean-François SAVANG: Robert Filliou, le vide et la création permanente
Cette communication s'efforcera de montrer de quelle manière l'œuvre poétique/artistique de Robert Filliou intègre la notion de vide au processus de Création Permanente. Par exemple, la Vitesse de l'art fait explicitement référence au vide comme enjeu intrinsèque à l'art et à la "vie plus fiction". La vie et le vide, l'un et l'univers sont mis en scène en 1984 dans le Jeu de vi(d)e et Eins, Un, One. Faire le vide pour Filliou est lié à l'invention de la vie et à l'inconnu fondateur du sens. Sans doute faut-il voir dans la Recherche sur l'origine (1974) l'acmé d'un questionnement associé de l'art et de la vie, du poétique et de la métaphysique à travers la référence au Tao-te-King et la réconciliation orientale du vide et du plein. Comme le bouddhisme cherche dans la vacuité à se défaire des illusions du monde, Filliou fait du vide, intégré à la Création Permanente, la condition d'une situation critique de la société telle qu'elle est, au nom de l'indissociabilité de l'art et la vie.

Jean-François Savang, docteur  en Lettres Modernes de l'Université de Paris 8, membre du groupe Polart (Poétique et politique de l'art), est chercheur associé à l'AMo (l'Antique, le Moderne – Université de Nantes).
Publications en cours
"Le Poïpoïdrome: situation critique d'un processus de création continue", Interférences et récits, dir. Jean Arnaud, Toulouse, PUM.
"Anomie positive et invention artistique: le sujet ''libertaire'' de Jean-Marie Guyau à Robert Filliou?", Le Défi libertaire, dir. Till Kuhnle, Aix-la-Chapelle, Shaker Verlag.


Masayuki TSUDA: Le vide à partir des travaux de la Luxembourgeoise Aline Mayrisch et du Belge Henri Michaux
La communication traitera de l’influence d'Aline Mayrisch sur Henri Michaux pour illustrer les représentations du vide dans la création littéraire et artistique de ce dernier. Épouse du patron d'une grande entreprise sidérurgique, Aline Mayrisch, femme de lettres, fut critique littéraire et artistique. Comme l’abbaye de Pontigny, son château de Colpach au Luxembourg était un véritable lieu d’accueil pour les écrivains, les intellectuels et les artistes. Michaux et Aline partageaient la curiosité pour l’Orient. Elle se sentait particulièrement attirée par la doctrine Zen, où une élite japonaise trouve le secret du recueillement et de la paix intérieure. Elle a découvert des points communs entre le mysticisme asiatique et celui du Moyen Âge européen. Sans Aline, Michaux n’aurait jamais fait de poèmes et produit de peintures sur le thème du vide.

Masayuki Tsuda est docteur en littérature comparée à l’Université d’Osaka (2016), où il a soutenu une thèse sur les critiques littéraires d’Ernst Robert Curtius. Ses axes de recherche portent sur l’histoire intellectuelle, l’Europe en littérature, la littérature et les arts, la traduction et les échanges culturels.

Nathanaël WADBLED: Les formes mémorielles du vide: faire l’expérience de la disparition
À partir d’exemples, cette communication se propose de dresser une typologie à la fois des formes, des usages et des expériences mémorielles du vide. Si la culture matérielle expose les restes du passé afin d’induire avec lui un double rapport indiciel et iconique, alors le vide peut être considéré comme étant la culture matérielle d’évènements caractérisés par la destruction radicale. Leur trace est l’absence de trace. Les mémoriaux des massacres contemporains ont ainsi pris la forme du vide: un vide à entretenir sur les lieux de la disparition où les visiteurs cherchent désespérément les traces de ce qui a été anéanti (musée-mémorial d’Auschwitz-Birkenau, Mémorial de la Paix de Hiroshima, Centre de la mémoire d'Oradour-sur-Glane), vide créé par des dispositifs comme des cicatrices non refermables au cœur des paysages urbains dans ce que l’historien James Young nomme des contre-mémoriaux (musée juif de Berlin, Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe, Monument contre le Racisme). Il ne s’agit pas de l’effacement d’un événement éloigné recouvert par les marques du temps ou des ruines laissées par un conflit dont il s’agit de se relever, mais d’un vide qui se désigne comme tel positivement: un reste de la disparition des corps, des individus ou des cultures. À la fois forme et  contenu de ces œuvres, le vide apparaît comme une forme plastique mémorielle renvoyant symboliquement à l’attaque radicale contre la possibilité même de l’existence. L’expérience du vide donne à l’événement qu’il mémorialise la signification d’une telle atteinte. La conséquence est qu’elle peut être utilisée pour commémorer un événement qui, en lui-même, n’est pas un génocide ou un massacre de masse tout en le présentant comme tel (Musée-mémorial national du 11 septembre). La question de la forme est ainsi indissociable de son usage politique dans une situation culturelle où la mémoire de l’horreur est centrale.

Nathanaël Wadbled est docteur en sciences de l'information et de la communication à l'Université de Lorraine. Son doctorat porte sur l’expérience de visite du musée-mémorial d’Auschwitz-Birkenau. Chargé de cours en Arts plastiques à l’Université Paris 8, il propose un cours sur l’art mémoriel et la culturelle matérielle de la guerre et des génocides. Attentive aussi bien aux enjeux épistémologiques qu’aux formes et à la réception des manifestations socio-culturelles de la mémoire, sa démarche s’inscrit à la croisée de l’histoire de l’art, de la philosophie, de la géographie, de la sémiologie et de la communication.

BIBLIOGRAPHIE :

BENJAMIN, Walter, "L’œuvre d’art à l’ère de sa reproduction technique", in Œuvres Choisies, traduction de Maurice de Gandillac, Paris, Julliard, 1959.
BLANCHOT, Maurice, L’Espace Littéraire, Paris, Gallimard, 1955.
DEBORD, Guy, La Société du Spectacle, Paris, Gallimard, 1992.
DE DUVE, Thierry, Nominalisme Pictural, Paris, Minuit, 1984.
KIM HYEON-SUK, L’art et l’Esthétique du vide, Paris, L’Harmattan, 2014.
MICHAUX, Henri, Un Barbare en Asie, Paris, Gallimard, 1967.
MICHAUX, Henri, Misérable Miracle. La mescaline, Paris, Gallimard, 1972.
PAZ Octavio, Versant Est, Édition bilingue, Paris, Gallimard, 1970.
PAZ Octavio, Mise au net, Paris, Gallimard, 1977.
TAMINIAUX, Pierre, Littératures modernistes et arts d’avant-garde, Paris, Honoré Champion, 2013.
TAMINIAUX, Pierre, La Faille, Paris, L’Harmattan, 2014.
TILMAN, Pierre, Robert Filliou: Nationalité Poète, Dijon, Les Presses du Réel, 2007.
TILMAN, Pierre, Voids, Catalogue de l’exposition du Centre Pompidou, Dijon, Les Presses du Réel, 2009.

Avec le soutien de
Georgetown University