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" Page mise à jour le 8 mars 2010 "
DU MERCREDI 23 JUIN (19 H) AU MERCREDI 30 JUIN
(14 H) 2010
CŒURS ROMANTIQUES, CORPS DÉSIRANTS
DIRECTION : Christian CHELEBOURG
ARGUMENT :
L’amour romantique
est tiraillé par une double aspiration à la
pureté et au plaisir. La première trouve son
origine dans la condamnation du libertinage de la Régence,
accusé d’avoir conduit à sa perte la société
d’Ancien Régime. Elle entraîne une magnification
de la chasteté, dessinant une nouvelle carte du
Tendre et nourrissant un imaginaire angélique, une représentation
éthérée de l’union des "âmes
sœurs" à laquelle on a trop souvent tendance à
réduire le romantisme sentimental. La seconde vient
naturellement équilibrer ce tropisme et pousser à
la revendication du plaisir charnel. Celle-ci peut évidemment
participer de la débauche et s’inscrire dans la vaste
topique de l’orgie romantique. Quelques œuvres érotiques,
largement ignorées par la critique, témoignent
de l’ardeur des désirs qui travaillent la génération
de 1830: on songe à Gamiani ou deux nuits d’excès,
attribué pour partie à Musset, ou encore à la Lettre
à la Présidente et aux poésies libertines de
Gautier. Mais surtout, le plaidoyer pour le plaisir — notamment
le plaisir féminin — nourrit la condamnation du mariage
bourgeois et façonne un nouvel art d’aimer, qui ne confond
plus chasteté et abstinence, condamne la galanterie gratuite
et vante les délices d’un bonheur partagé des cœurs et
des corps.
L’articulation des aspirations
du cœur aux appels du corps sera étudiée
à travers sa problématisation par la génération
des Romantiques de 1830 aussi bien que dans sa postérité,
à travers la topique de l’amour dit romantique.
COMMUNICATIONS :
* Danièle ANDRÉ: Romantisme
et science-fiction: une double naissance symptomatique des
désirs humains
* Philippe ANTOINE: Fugitives rencontres.
Les microscopiques "romans d’amour" du récit
de voyage
* Guilhem ARMAND:
"Regarde, mais ne touche pas!" – De l’observation érudite
à la contemplation désirante au XVIIIe
siècle
* Jean-François BAILLON:
Austenmania et comédie romantique dans le cinéma
britannique des années 1990-2000: vérités
et mensonges
* Sébastien BAUDOIN: Paysages
du désir dans les fictions de Chateaubriand: de
la poétique des passions à la sublimation des
corps
* Giovanni BERJOLA: "Et nous souffrirons
tous les deux": amour romantique et sexualité
décadente
* Patrick BERTHIER:
La femme et le plaisir chez Balzac: quelques remarques sur
le dicible et l’indicible
* Michel BERTRAND: Milady, le
masque et la chair
* Michel BRIX: Usages romantiques
de Rousseau
* Anne-Marie CALLET-BIANCO: La
maladie d'amour dans la littérature romantique
* Caroline CAPELY: La place du désir
dans la stratégie auctoriale d’Alfred de Musset
* Isabelle CASTA: "Amor per me non
ha...": la postérité du dualisme romantique
dans les livrets d’opéra (Verdi, Puccini, Bizet, Gounod)
* Christian CHELEBOURG:
"Il nous faut aimer": pragmatique du désir romantique
* Barbara CISE: L’imaginaire balzacien
en conflit: aimer ou écrire, il faut choisir
* Antoine FAIVRE:
De l’amour selon trois philosophes romantiques allemands (G.
H. von Schubert, F. von Baader, J. F. von Meyer): Au carrefour
de la théosophie chrétienne et du magnétisme
animal (première moitié du XIXe siècle)
* Hervé GUINERET: Jean-Jacques
Rousseau: entre désir et refus du corps
* Laure KATSAROS: Scènes de la
vie de bohème: la grisette et l’artiste
* Sophie LÉCOLE-SOLNYCHKINE:
Du paysage à l’érotisme, circulation des modèles
paysagers au XIXe siècle
* Stéphane
LE COUËDIC: Joies et tristesses de la chair
* Francis MARCOIN: Corps équivoques,
cœurs incertains
* David MARTENS: La voix du sang. La rhétorique
vampirique dans La Morte amoureuse de Théophile
Gautier
* Guillaume PAJON: Amants, malheureux
amants: violence et courtoisie dans Madame Putiphar de
Pétrus Borel
* Marie RASONGLÈS: Quête idéale
et désir sensible. Pour un romantisme gautiérien
* Vincent
TAVAN: "Dans la vallée de Gomorrhe, la rosée
tombe la nuit sur la mer Morte" - Grotesque du corps
et sublime du cœur dans le Romantisme français
* Fabrice WILHELM:
Luxure et révolution
RÉSUMÉS :
Danièle ANDRÉ: Romantisme et science-fiction:
une double naissance symptomatique des désirs
humains
J'aimerais tenter d'analyser, à travers la représentation
des relations amoureuses et/ou des rapports hommes-femmes, comment
des œuvres, qui parlent d'avancées scientifiques et technologiques
et/ou décrivent une société future possible, envisagent,
à l'époque de la naissance du romantisme, les liens qui
unissent les aspirations humaines et une société en mutation.
En effet, au 19ème siècle l'être humain occidental
se trouve écartelé entre deux mondes que tout semble opposer:
d'un côté, celui du rêve, de l'imagination, des désirs,
de la transcendance (émotionnelle, spirituelle); et, de l'autre,
celui du matérialisme, de la rationalité, du scientisme,
de l'ordre moral et social. Est-ce alors si étrange que se rencontrent,
à cette époque, ces deux mouvements que sont le romantisme
et ce qui va devenir la science-fiction? Il s'agira de comprendre comment
et pourquoi ces deux mouvements se rejoignent et s'unissent au cœur de
certaines œuvres qui réfléchissent aux mutations sociétales
et qui critiquent une société qui entrave des aspirations romantiques
et sexuelles si profondément humaines.
Philippe ANTOINE: Fugitives rencontres.
Les microscopiques "romans d’amour" du récit
de voyage
Le voyageur croise au cours de son déplacement
des êtres qui n’accèdent à l’existence que
le temps d’un regard, d’une conversation, d’une halte... et vit
sur un mode accéléré l’histoire bien connue qui
mène de la première rencontre à la séparation.
Il est ce faisant acteur de multiples scénarios amoureux
qui, dans l’écrasante majorité des cas, demeurent
simplement esquissés ou rêvés. La répétition
du motif n’exclut pas, bien au contraire, la diversité des
situations et des figures du désir. Le voyageur croit reconnaître
une image idéale ou éprouve à l’inverse les déceptions
que ne manque pas de procurer le réel ; il observe et classe,
en ethnologue sentimental, les types humains ; il cartographie ses
émois. La mise en mots de ces expériences finit par
composer une sorte d’anthologie de scénographies et discours
amoureux renvoyant fréquemment à des recettes romanesques
éprouvées, qui se combinent à des préconstruits
culturels et autres stéréotypes. Servantes malicieuses,
mystérieuses orientales, belles et distantes inconnues,
créatures vénales, innocentes paysannes, libres sauvagesses...
constituent le personnel somme toute attendu de relations dont on
ne peut pas dire qu’elles enrichissent un répertoire provenant
pour l’essentiel de la tradition romanesque (qui s’est, il est vrai,
nourrie de la littérature des voyages). En revanche, il est
plus inhabituel de voir cohabiter dans un même livre — ou
dans une même séquence littéraire, comme celle
que constitue par exemple le Voyage en Orient — une telle profusion
d’intrigues suggérées qui entrent en conflit les unes
avec les autres et finissent par souligner certaines des ambiguïtés
et contradictions de la configuration du motif amoureux. Et c’est
en ce sens que la lecture des récits de voyage peut aider à
comprendre cette "double aspiration à la pureté et au plaisir"
qui serait l’un des traits définitionnels de "l’amour romantique".
Jean-François
BAILLON: Austenmania et comédie romantique
dans le cinéma britannique des années 1990-2000:
vérités et mensonges
Le regain du genre de la comédie
romantique dans le cinéma britannique des années
1990 (on pourrait ajouter la télévision)
s'est accompagné d'un regain d'intérêt pour l'adaptation
des œuvres de Jane Austen (on pourrait ajouter les Sœurs
Brontë), au point de conférer rétrospectivement
aux fictions austeniennes la valeur de matrice du genre.
Un cas particulièrement frappant est celui de l'adaptation
cinématographique des aventures de Bridget Jones, qui
crée une situation inédite d'intertextualité filmique
en faisant appel à l'acteur Colin Firth, qui avait incarné
(le mot n'est pas trop fort) le personnage de Darcy dans une version mémorable
d'Orgueil et Préjugés produite par la BBC
quelques années auparavant, et qui interprète aux
côtés de Renée Zellweger le personnage de
Darcy, calqué sur son homonyme du roman de Jane Austen. Mais
la question qui sera soulevée ici sera plutôt de se
demander si, en annexant ainsi tout un pan de la fiction féminine
anglaise de la première moitié du dix-neuvième
siècle (il faudrait aller jusqu'à Jane Eyre),
le genre si prospère de la comédie romantique n'impose
pas une lecture à contresens en gommant plusieurs des aspérités
de textes où l'expression du cœur et du désir
ouvre d'autres abîmes que les épanchements faciles
du sentimentalisme new age qui contribue à définir
le "feel-good movie". Quelques exemples précis
à l'appui, nous constaterons la différence entre
des romans qui mesurent l'écart entre vérité
romanesque et mensonge romantique, mais, au-delà de la thèse
girardienne classique, nous verrons que l'un des problèmes
réside dans la part féminine, voire féministe,
de ces textes, ou plutôt dans le traitement que lui réservent
certaines relectures superficiellement postmodernes. Il ne s'agira
pas pour autant de tenir le discours habituel et facile de la
supériorité du texte sur l'image, ou de la littérature
sur le film: plutôt de constater qu'un certain régime
d'images ou d'adaptation littéraire a, moins que d'autres,
su capter ce qui fait la force de certains textes singuliers. Quelques
adaptations sortent du lot et parviennent, tantôt au détour
d'un plan ou d'une séquence, tantôt sur toute la longueur
d'un film (c'est peut-être le cas du Jane Eyre de
Robert Stevenson) à proposer en quelque sorte la quintessence
du cœur mystérieux de l'œuvre, dépouillée
de ses scories.
Sébastien
BAUDOIN: Paysages du désir dans les fictions de
Chateaubriand: de la poétique des passions à
la sublimation des corps
Le paysage "miroir de l’âme"
est devenu un cliché des études romantiques: la
victime du "vague des passions" trouve ainsi dans le paysage,
tantôt apaisé, tantôt orageux, une illustration
des méandres de sa vie intérieure. Le corps absent
de l’être romantique le réduit à la sentimentalité
et aux désirs mis à distance, favorisant la contemplation
narcissique de soi. Mais Chateaubriand, dans ses récits,
pousse plus loin l’interaction entre personnages et paysages au
point que ces derniers en viennent à les incorporer textuellement
dans une indistinction proprement poétique. Notre propos
visera donc à examiner la manière dont les paysages,
dans les fictions de Chateaubriand, cristallisent les désirs
et les réfléchissent en conduisant à une évacuation
poétique des corps, euphémisés par leur
transfiguration spatiale. Permettant tout d’abord le passage
du paysage miroir de l’âme à l’exploration du désir,
les fictions de Chateaubriand utilisent le paysage comme
un moyen de cristalliser les corps et les cœurs, aboutissant
in fine à une sublimation poétique et
romantique du corps via des procédés de détournement
et d’euphémisation.
Références
bibliographiques :
Pierre Glaudes, Atala, le
désir cannibale (Paris, PUF, 1994).
Fabienne Bercegol, Chateaubriand
: une poétique de la tentation (Paris, Classiques
Garnier, 2009).
Jean-Pierre Richard, Paysage
de Chateaubriand (Paris, Seuil, 1967).
Philippe Moisan, "Les Natchez"
de Chateaubriand : l'Utopie, l'abîme et le feu
(Paris, Honoré Champion, 1999).
Pierre Barbéris, "René"
de Chateaubriand, un nouveau roman (Paris, Larousse,
1973).
Giovanni BERJOLA: "Et nous souffrirons
tous les deux": amour romantique et sexualité décadente
Si, comme la plupart des jeunes plumes de son
temps, Lautréamont connaissait très bien le romantisme,
les symbolistes et les décadents qui lui ont succédé,
eux, n'ont découvert que très tardivement ses écrits.
Cependant, cette œuvre longtemps ignorée établit
des liens insoupçonnés entre sensibilité décadente
et esthétique romantique. Les hermaphrodites ducassiens
font écho aux prétendus androgynes romantiques et annoncent
les monstres du décadentisme. De même, la sexualité
perverse des Chants de Maldoror, qui transparaît encore dans
les Poésies, s'inscrit en filiation avec une érotique
romantique, beaucoup plus trouble et charnelle qu'on n'a coutume
de le dire, préludant ainsi aux amours monstrueuses de la
littérature fin de siècle. Il s'agira donc dans cette
étude de montrer comment l'écriture ducassienne exploite
à la fois les ambivalences réelles de l'amour, romantique
et les perversions toutes aussi réelles de la sexualité
décadente.
Patrick BERTHIER: La
femme et le plaisir chez Balzac: quelques remarques sur
le dicible et l’indicible
À partir d’un certain nombre
d’exemples connus: Paquita, la fille aux yeux d’or, ou
Esther la courtisane (re)convertie mais sexuellement nostalgique;
et moins connus: Honorine du roman éponyme, Augustine
de Sommervieux de La Maison du Chat-qui-pelote, et bien
d’autres, on tentera de circonscrire les limites à l’intérieur
desquelles Balzac se considère comme prisonnier des convenances
et des impossibilités de son temps, et les stratégies
qu’il développe pour dire tout de même, puisqu’il faut
dire: le plaisir ou son absence sont en effet de puissants moteurs
du malheur et du bonheur dans toute La Comédie humaine.
Michel BERTRAND: Milady, le masque et la chair
Personnage caméléon, Milady possède l'art suprême
de s'adapter aux couleurs susceptibles de lui conférer la main dans
le jeu qu'elle mène de bout en bout grâce à sa parfaite
maîtrise des cartes. Du noir qui sied à l'espionne ou à
la "puritaine" au rouge qu'elle emprunte à la robe cardinalice de
son maître, elle adapte son masque aux circonstances dans lesquelles
elle se trouve heureusement ou malheureusement placée. Merteuil au
siècle de Louis XIII, elle a déjà intériorisé
chacune des leçons permettant à une femme de surpasser les
hommes sur le terrain qu'ils ont défini comme étant le leur.
Mais le masque ne dissimule qu'imparfaitement une chair susceptible de troubler
deux des mousquetaires les plus aguerris. "Mon cher, l'ange était
un démon", confie, amer, un Athos déconcerté à
un d'Artagnan totalement décontenancé. Afin de doter d'une
noirceur proprement démoniaque cette femme qui ne possède aucune
rivale dans l'ensemble de l'œuvre dumasienne, le narrateur souligne à
de multiples reprises son aspect angélique: "[...] ces chants bouleversent
l'âme ; cependant on finit par s'y accoutumer: sa voix est si belle!",
dit à un Felton bouleversé l'un des soldats. Ce corps et ce
cerveau qu'elle place au service du mal sont l'unique voie que peut emprunter
l'ambition herculéenne qu'elle s'est assignée: parvenir par
elle-même et pour elle seule au degré le plus élevé
de l'échelle du pouvoir. Pari extrêmement risqué dans
une société où les femmes, telles Constance Bonacieux
et Anne d'Autriche, sont condamnées à n'exercer que des fonctions
subalternes et à ne pouvoir compter que sur l'obligeance des hommes
pour conjuguer chez elles désir et réalité. Pari d'autant
plus risqué que la chair de Milady est sensible et que, de ce fait,
elle ne saurait se satisfaire d'exercer le mal, mais qu'elle aspire à
jouir de ce mal qu'elle inflige à autrui. Si Milady s'avère
être une héroïne romanesque hors du commun, c'est précisément
parce qu'il est quasiment impossible de déterminer où chez
elle s'achève le masque et où la chair exerce légitimement
ses droits. Cette tragique destinée qui, un siècle plus tard,
lui aurait permis d'être une libertine hors pair, l'érige au
moment où Dumas crée son personnage en figure romantique qui
puise sa profondeur au sein même de son ambiguïté. Rendre
compte de cette adéquation entre masque et chair qui fonde en existence
le personnage, telle est l'ambition que j'assigne à mon étude.
Afin d'interroger le mystère qui recouvre cette opposante si atypique
à la quête convenue que mènent les mousquetaires, j'étudierai
successivement les données qui président à la création
du personnage, puis les associations qui fondent le type au travers de l'individu,
enfin les dissociations qui confèrent son unicité à
cette figure féminine.
Michel BRIX:
Usages romantiques de Rousseau
J.-J. Rousseau avait de
l'amour une image faconnée par des romans comme
L'Astrée d'Honore d'Urfé. Or, lorsqu'il arrive
à Paris dans les années 1740, l'écrivain
suisse constate que la "galanterie" française est
en plein délitement. C'est précisément pour
restaurer l'éthique amoureuse galante qu'il compose
La Nouvelle Héloïse. Ce roman, dont le
succès fut immense, sera considéré, à
l'époque romantique, comme une référence
majeure dans la réflexion sur l'Eros. Il fera notamment
l'objet de réécritures nombreuses. Mais les écrivains
du XIXe siecle ont-ils vraiment compris La Nouvelle Héloïse
et — de facon plus générale — les conceptions rousseautistes
en matière amoureuse (telles qu'elles s'expriment aussi
dans Emile, par exemple)? Et qu'est-ce que les éventuels
gauchissements introduits dans la doctrine de Rousseau nous révèlent,
à propos de l'Eros romantique? Celui-ci peut-il être
qualifie de "féministe"? Ce sont ces questions que
je voudrais examiner.
Anne-Marie CALLET-BIANCO:
La maladie d'amour dans la littérature romantique
Dans la littérature romantique,
amour et maladie vont couramment de pair, et bon nombre
d'héroïnes succombent à une maladie impitoyable,
la phtisie, souvent associée à l'amour pur et
noble (alors que les maladies vénériennes caractérisent
des relations douteuses). Ce constat est le point de départ
de ma réflexion. Le poids des réalités
sanitaires, qui sera abordé, peut fournir une explication,
mais elle reste insuffisante. D'autres pistes se présentent:
la représentation de l'amour romantique fonctionne sur
l'idéalisation des êtres et la négation des
corps, ce qui rend problématique l'expression du désir.
La maladie serait donc un moyen d'exprimer physiquement cette
contradiction et la souffrance qu'elle suscite. Par ailleurs, la
mort (par quelque maladie que ce soit) est un moyen de clôturer
tragiquement la relation amoureuse en pleine akmè, et
d'éviter le problème de la durée, du mariage
et du prosaïsme, comme si les romans d'amour gagnaient à
s'attacher à l'amour malheureux. Il s'agirait donc d'un choix
esthétique.
Je privilégierai dans cette étude
quelques romans peu connus de Dumas (Pauline, Amaury,
pour lequel cette question est centrale, et Fernande,
dont le sous-titre est précisément Malade d'amour),
sans exclure quelques incursions sur d'autres terrains.
Caroline CAPELY: La place du désir
dans la stratégie auctoriale d’Alfred de Musset
Alfred de Musset, poète du cœur, entend être
lu avec le cœur: image édulcorée par laquelle il justifie
la sincérité de son épanchement lyrique, mais également
exaltation du désir qui conduit le poète à
se proposer à sa lectrice dans "Namouna". Musset joue
sur l'ambivalence de sa métaphore: le cœur est autant le siège
de la sensibilité s'opposant à la raison qu'un organe
de désir participant à la pénétration
des corps. Cette intrusion du désir, dans une écriture sans
artifice, dépasse le cadre de la littérature scabreuse
pour s'inscrire dans une quête philosophique de la Vérité,
celle-ci n'étant que "nudité". Cette assomption du désir
de la soif de volupté à la quête de l'absolu sera
le cœur de notre propos. Nous verrons comment Musset construit son autorité
poétique sur l'image d'un poète humain, trop humain peut-être.
Offrant son cœur et son corps a la poésie, il devient un instrument
de connaissance qui lui permet d'accéder à des vérités
ontologiques: astres et hommes naissent d'un même désir
amoureux. Reproduisant en bas ce qui se fait en haut, le désir
humain s'inscrit alors dans une trajectoire anastrophique qui permet
de rejoindre les sphères les plus éthérées.
Isabelle CASTA:
"Amor per me non ha1...": la
postérité du dualisme romantique dans les livrets d’opéra
(Verdi, Puccini, Bizet, Gounod)
Pour des raisons de nécessité
mnémotechnique, l’écriture d’un livret d’opéra
va souvent au plus simple, au plus frappant et, partant,
banalise quelquefois le propos en le "kitchisant" à
outrance. Pourtant, quel meilleur témoignage des représentations
d’une époque que ces intrigues dramatisées,
ces dialogues à l’emporte-pièce? Or, une étude
rapide des livrets d’Opéra de la fin du XIXe et du
début du XXe siècle nous amène à
un constat: les élans du cœur et les appétits du
corps y sont très souvent contrariés, problématiques,
voire carrément conflictuels: Scarpia exige de Floria
Tosca le sacrifice suprême pour sauver l’amant de "cœur",
lequel évoque aussi des moments de passion charnelle,
d’ailleurs. Tout se passe un peu comme si une malédiction
frappait les amours réciproques, et les condamnait à
se perdre dans l’écartèlement de la dualité
romantique: celui qui aura ton corps n’aura pas ton âme...
et, de toute façon, la plupart du temps n’aura rien du
tout! (Scarpia, le comte de la Luna, Philippe II à la fin de
Don Carlo...). On pourra interroger les raisons, dramaturgiques
et sociologiques, d’un tel schéma, et parvenir à
une aporie à partir de laquelle nous rebondirons: "l’amour
n’est pas aimé".
1 Verdi,
Don Carlo, méditation de Philippe II
sur son épouse Elizabeth de Valois: « Elle ne m’aime
pas »...
Barbara CISE: L’imaginaire balzacien
en conflit: aimer ou écrire, il faut choisir
L'amour est un thème primordial et récurrent
chez Balzac. Si d'un côté il permet l'ascension
angélique de l'homme, il semble toutefois être un
obstacle à l'activité créatrice des personnages de
génies, nombreux chez Balzac. En effet, pour l'auteur tous
les exercices créateurs, et notamment l'écriture, nécessitent
une énergie vitale souvent consommée par d'autres activités,
passions ou émotions, comme l'amour et plus particulièrement
le désir qu'il implique. Ainsi, une rivalité qui n'est
pas simple à surmonter se met en place entre la femme aimée/désirée
et l'écriture/le génie. Cette concurrence entre l'accomplissement
intellectuel et l'accomplissement charnel est un problème
majeur dans l'imaginaire balzacien: faut-il préférer
aimer ou laisser libre court à son génie créateur?
Nous verrons que, malgré la place fondamentale réservée
à l'amour chez Balzac, son caractère est ambivalent et
n'est pas sans poser de difficultés au sein même de la
création balzacienne puisque l'énergie fait alors de
la jouissance une sorte d'obstacle à l'écriture.
Antoine FAIVRE: De l’amour selon trois philosophes
romantiques allemands (G. H. von Schubert, F. von Baader, J. F. von Meyer).
Au carrefour de la théosophie chrétienne et du magnétisme
animal (première moitié du XIXe siècle)
La contribution présente, en manière d’introduction
destinée à situer le propos dans son contexte historique,
les principaux éléments du mythe de l’androgynie adamique
selon Jacob Böhme, et l’influence exercée par ce mythe sur
les positions généralement négatives des théosophes
chrétiens des XVIIe et XVIIIe siècles à l’égard
de l’amour entre homme et femme. Elle consiste ensuite à présenter
et à commenter les idées que se faisaient de l’amour, du
sexe et du mariage trois auteurs allemands à la fois épigones
de la théosophie chrétienne et représentants de la
Naturphilosophie romantique (première moitié
du XIXe siècle): Gotthilf Heinrich von Schubert, Franz von Baader
et Johann Friedrich von Meyer. Tout en adhérant à la "vérité"
du mythe de l’androgynie adamique, ils considéraient le sexe,
le mariage, plus généralement l’amour, de façon
positive et ont élaboré des "constructions" anthropologiques
portant sur ceux-ci, lesquelles s’inscrivent pour une bonne part dans
le contexte de leur intérêt (expérientiel et théorique)
pour le magnétisme animal – "constructions" à caractère
multipolaire, notamment quadripolaire dans le cas de Meyer, précurseur
des idées de Carl Gustav Jung sur l’animus et l’anima.
Hervé GUINERET: Jean-Jacques Rousseau:
entre désir et refus du corps
Le propos de notre intervention est double. Dans un premier
temps, nous analyserons le rapport ambigu de Rousseau au désir.
Cette ambiguïté, que l'on trouve aisément dans les
Confessions, se manifeste à son paroxysme dans Rousseau
juge Jean-Jacques. Nous montrerons que Rousseau est un homme de
désir, mais qu'il "refuse" le corps. En effet ce dernier est périssable
alors qu'il doit y avoir de l'éternité dans le désir.
Nous développerons ensuite les conséquences politiques:
mortalité inéluctable, figures "mortelles" du désir,
qu'il s'agisse de celui des individus (volontés particulières)
qui ne sont pas citoyens ou du gouvernement qui veut s'emparer des prérogatives
de la volonté générale. Le but de cette réflexion
est de souligner qu'il y a, chez notre auteur, une "pensée du
malheur" (Philonenko), contraire à l'idéal du bonheur qui
dirige le siècle. Cette pensée du malheur est, certes, motrice
mais elle scelle également l'impossibilité du désir,
car au fond il rend malheureux, malgré sa présence. L'idéal
de la vertu constittue-t-il une "compensation suffisante"?
Laure KATSAROS: Scènes de la vie de
bohème: la grisette et l’artiste
On imagine volontiers que le romantisme n’a produit
que des représentations idéalisées de la femme.
Or, il existe tout un pan de la culture et de la littérature
romantiques qui a mis à la mode des personnages beaucoup plus
humbles. La grisette, ouvrière et femme galante à ses heures,
fait partie de la mythologie de la vie parisienne sous la Monarchie
de Juillet. Elle est systématiquement appariée à
l’étudiant et à l’artiste bohème, deux catégories
qui tendent à se rapprocher à cette époque. L’intérêt
pour ce personnage ne concerne pas seulement les auteurs de physiologies
comme La Physiologie de la grisette (1839), mais aussi les écrivains
parmi les plus célèbres de l’époque (Murger, Sue,
Musset, Hugo). Nous nous intéresserons aux conditions dans lesquelles
la grisette a été popularisée, et aux conséquences
pour la modernité littéraire de sa place au côté
de l’artiste.
Sophie LÉCOLE-SOLNYCHKINE: Du paysage à
l’érotisme, circulation des modèles paysagers
au XIXe siècle
Thème fort, sinon central, du romantisme, le paysage, interface
sensible entre l’homme et le monde, témoigne des relations tout à
la fois théoriques et æsthésiques qui se tissent de l’un
à l’autre. S’il est possible de lire au cœur même de la
conception romantique de l’amour une ambivalence qui mêle la transcendance
des sentiments à l’immanence des plaisirs charnels, il serait
intéressant de questionner, en corollaire, la nature des enjeux
paysagers mis au jour par la modélisation romantique de la notion,
plus largement par les profondes métamorphoses techniques et sociales
qui ne manquent de l’affecter au XIXe siècle. En rencontrant pleinement
l’esthétique du sublime, le paysage s’inscrit dans la rupture
avec l’héritage esthétique des siècles précédents
(esthétiques "bucolique" et "pittoresque") ; il nourrit aussi
largement les formulations romantiques de la transcendance amoureuse.
Comment dès lors comprendre la coexistence, à la même
époque, d’un paysage véhiculant un imaginaire tout à
la fois érotique et populaire? Une étude de la circulation
des schèmes paysagers, des modèles de l’art (peinture et
littérature) aux pratiques populaires, en l’occurrence les représentations
paysagères figurant dans les maisons closes du XIXe siècle,
lieux par excellence de l’ambiguïté de l’amour, pourrait permettre
de croiser les thèmes de l’amour et du paysage, en renseignant sur
les métamorphoses en cours de la sensibilité du XIXe siècle,
ainsi que sur la plasticité des tropes et topoï paysagers,
lesquels se laissent dès lors saisir selon les contours d’une
analogie reliant l’érotisme des corps aux figures paysagères.
Francis MARCOIN: Corps équivoques,
cœurs incertains
Il nous semble que, dans la littérature
romanesque du XIXe siècle, et principalement dans le
sillage du romantisme, on peut parler d'un objet "jeune fille",
lequel n'est évidemment pas à confondre avec la
jeune fille objet. L'écrivain ambitionne de voir plus clair
qu'elle-même dans la jeune fille mais ne parvient souvent
qu'à ébaucher une statue dans laquelle se trouve
pétrifié le refus de ses propres désirs. Dans
Graziella notamment, on observera non seulement la très
lisible ambigüité des sentiments, mais bien plus encore
le regard équivoque porté sur la différence des sexes,
et d'abord dans le prologue, marqué par la question du travestissement.
Ce regard équivoque est lié à un mouvement lui-même
contradictoire de la part du poète, contaminé par
cette ambigüité et qui s'efforce d'être comme cette
jeune fille tout en ne pouvant que l'éprouver comme un objet
énigmatique.
David MARTENS: La voix du sang. La rhétorique
vampirique dans La Morte amoureuse de Théophile
Gautier
Si La Morte amoureuse relate la relation érotique
et amoureuse entre un prêtre et une vampire, la scène
énonciative en fonction de laquelle la fable se donne à
lire fonctionne elle-même sur le mode vampirique. Mordu par Clarimonde,
le narrateur devrait être affecté par le mode d'être
de son ancienne amante. Si le récit n'indique explicitement
rien à cet égard, c'est que cette altération ne
se traduit pas chez ce repenti par un attrait pour le sang, mais bien plutôt
par un traitement de la parole qui confine au vampirisme par rapport
à l'auditeur de son histoire. L'imaginarisation de la transmission
d'un fluide corporel vital figurant la vie en même temps que le
désir détermine les coordonnées d'une conception
du rapport de l'auteur au lecteur (figuré par l'auditeur du prêtre
qui rapporte son histoire a posteriori). L'analyse de ce mode d'autoreprésentation
du récit conduira, plus largement, à s'interroger sur
l'imaginaire de l'écriture qui sous-tend l'attrait de Gautier
pour une représentation de l'éros romantique empreinte
de surnaturel.
Guillaume PAJON: Amants,
malheureux amants: violence et courtoisie dans Madame
Putiphar de Pétrus Borel
Publié en 1839, l’unique roman
de Pétrus Borel, intitulé Madame Putiphar,
met en scène jusqu’à l’excès les stéréotypes
de l’amour romantique, électif et exclusif, tout entier
sous le joug de ce cœur palpitant que toujours le malheur, nécessairement,
désire. C’est l’enjeu même du livre que de confronter
un idéal romantique — cet amour électif forcément
contrarié — aux violences du monde chargées de défaire
ce qui jamais n’a eu l’espoir d’être construit. Ainsi, l’auteur
mêle le discours courtois de l’amour entre Déborah
et Patrick et un discours de la violence — faite au corps et à
l’âme — dont la concomitance signifie le poids de malédiction
qui pèse sur ce cœur romantique, amoureux et souffrant. Nous
montrerons, de manière poétique et narratologique,
par l’analyse des discours de la violence et de la courtoisie, comment
cet idéal littéraire, symptôme d’une nostalgie
de ce qui ne fut jamais, est subverti par la violence du réel.
Ici, le corps désirant affronte le cœur romantique.
Marie RASONGLÈS: Quête
idéale et désir sensible. Pour un romantisme
gautiérien
Il est, chez le romantique, chez Gautier, deux
aspirations distinctes et toutefois parfaitement complémentaires:
la beauté plastique, la pureté esthétique,
la fascination devant un idéal féminin sans cesse
éconduit, sans cesse imaginaire, et le désir physique,
non contenu, l'appel des corps, la sexualité primitive comme
seule fin en soi. L'une et l'autre s'opposent et se confondent
dans les écrits gautiériens, subtils mariages de réalisme
et de fantastique. Si l'idéal relève de l'imaginaire,
la femme mortelle, réelle, serait quant à
elle débauchée, libidineuse et s'adonnerait sans retenue
aux plaisirs de la chair.
Vincent TAVAN: "Dans la vallée de
Gomorrhe, la rosée tombe la nuit sur la mer Morte" -
Grotesque du corps et sublime du cœur dans le Romantisme français
Le romantisme est un courant qui peut se définir,
notamment, autour de la question du désir. Le "cœur romantique"
semble s’exprimer par une mise en tension entre les désirs
du corps et les aspirations idéales de l’esprit. C’est-à-dire
que le romantisme ne se définit pas par une ambiguïté,
encore moins par un paradoxe, mais par une symbiose créatrice,
par une unité dynamique de l'imaginaire. Dans cette perspective,
le jugement de Chateaubriand sur Lélia de George Sand invite
à une interrogation plus large sur l’ensemble des œuvres
françaises de la période: "Lélia, pénible
à lire, [...] est néanmoins un chef-d’œuvre dans son genre:
de la nature de l’orgie, il est sans passion, et il trouble comme une
passion; l’âme en est absente, et cependant il pèse sur
le cœur; la dépravation des maximes, l’insulte à la rectitude
de la vie, ne sauraient aller plus loin; mais sur cet abîme l’auteur
fait descendre son talent: dans la vallée de Gomorrhe, la rosée
tombe la nuit sur la mer Morte" (Mémoires d’Outre-Tombe).
Cette réflexion n’est pas sans rappeler la conception de l’art
théâtral développé par Victor Hugo dans sa
préface à Lucrèce Borgia. L’objet de cette
étude consiste à rapprocher cette série d’ambivalences
constitutives du Romantisme (Cœur/Corps, Idée/Matière,
Sublime/Grotesque) afin de saisir le mouvement d’émergence d’un
pôle à l’autre. S’appuyant sur les œuvres déjà
citées, ainsi notamment que sur La Peau de chagrin de
Balzac et sur Emmeline de Musset, cette communication entend mettre
à jour ce qui, dans l’exposition et la jouissance d’un corps désirant,
établit et exalte un cœur romantique. Il s’agira de dégager
un véritable complexe de culture, au sens bachelardien, qui anime
la topique du désir romantique.