Logo CCIC
CCIC
CENTRE CULTUREL INTERNATIONAL DE CERISY

Programme 2019 : un des colloques


Page officielle Facebook de Cerisy Chaîne officielle YouTube de Cerisy
La Forge Numérique - MRSH - Université Caen Normandie Archives départementales - Maison de l'histoire de la Manche






Mot exact
Choix du nombre
de résultats par
page:
SPECTRES DE MALLARMÉ
Mise à jour
11/02/2019

DU MERCREDI 3 JUILLET (19 H) AU MERCREDI 10 JUILLET (14 H) 2019

[ colloque de 7 jours ]

DIRECTION : Bertrand MARCHAL, Thierry ROGER, Jean-Luc STEINMETZ

ARGUMENT :

Depuis sa mort, c'est-à-dire depuis sa vie posthume particulièrement polymorphe, Mallarmé ne cesse de nous hanter: revenant, survenant. Plus de cent vingt ans de lectures, de relectures, de réécritures, de recréations, conduisent à réinterroger l'œuvre, comme la relation critique à cette même œuvre. D'un côté, l'investigation philologique a renouvelé en profondeur notre connaissance du texte et du contexte. La publication des Œuvres complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade avec ses deux volumes dotés d'un riche appareil critique (1998 et 2003), accompagnée de deux nouvelles enquêtes biographiques (1994 et 1998), en attendant un nouvel état de la correspondance générale destiné à paraître de manière imminente chez Gallimard, offrent un autre point de vue sur le poète. Mallarmé revient aussi à travers un certain nombre de thèses de doctorat marquantes, à travers la continuation, depuis 2013, des cahiers consacrés au poète (Études Stéphane Mallarmé, Classiques Garnier), et à travers une série de nouvelles exégèses, qui montrent en particulier un intérêt significatif des historiens de l'art et des philosophes pour l'auteur de Divagations. Mais d'un autre côté, les travaux plus "archéologiques" ou "généalogiques" posent la question de la réception et des usages de l'œuvre, le passage complexe de "Mallarmé" au "mallarméisme", avec son envers, "l'anti-mallarméisme". C'est un Mallarmé qui survient, rendu contemporain des avant-gardes en tout genre, inséré dans le grand récit de la "modernité", transformé dans le mouvement à large spectre de sa re-contextualisation. L'histoire de ces réappropriations, entre littérature, arts, et sciences humaines, doit être précisée.

Tout cela rend presque indispensable un nouveau colloque à Cerisy, moment précieux d'échanges et de confrontations. Celui dont la poésie et la poétique n'ont cessé de questionner la façon de penser la "fiction" et la société, comme le jeu du langage et du "hasard", demeure un repère pour les temps présents. Universitaires, essayistes, philosophes, écrivains, étudiants et lecteurs de tous genres trouveront là l'occasion de faire le point et de relancer les dés.

COMMUNICATIONS (suivies de débats) :

* Philippe BECK: Mallarmé, la prose
* Barbara BOHAC: Mallarmé et Taine: poésie et expérience sensible du monde
* Daniel BOUGNOUX: Mallarmé philosophe
* Damian CATANI: Mallarmé et la culture populaire
* Jean-François CHEVRIER: Lectures, usages, contresens
* Dominique COMBE: Mallarmé "moderniste"
* Michel DEGUY: Retour sur Mallarmé
* Pascal DURAND: Mallarmé: poétique et politique du tombeau
* Pierre-Henry FRANGNE: Mallarmé philosophe
* Vincent KAUFMANN: Mallarmé - Debord: allers-retours
* Bertand MARCHAL: Le double état de la parole: fortune et infortune
* Quentin MEILLASSOUX: Le Néant face à la mort de Dieu
* Michel MURAT: Relancer le Coup de dés?
* Lionel RAY: À l'écart
* Thierry ROGER: Mallarmé devant le hasard
* Martin RUEFF: L'imaginaire linguistique des Mots anglais
* Henri SCEPI: À propos d'un tournant critique: Mallarmé demain
* Jean-Luc STEINMETZ: Le Coup de dés, poème océanique
* Patrick SUTER: Crise de rime: Mallarmé et l'écologie de la culture (Divagations et autres textes théoriques)
* Patrick THÉRIAULT: Portrait d'un histrion véridique: Mallarmé selon Daniel Oster
* Gilles TRONCHET: Pour saluer Salut: à propos d'une analyse textique accomplie par Jean Ricardou

TABLE RONDE (suivie d'un débat) :

* "Jeunes chercheurs", avec Arild Michel BAKKEN (La figure de l'auteur chez Mallarmé), Annick ETTLIN (Mallarmé et l'action poétique) et Margot FAVARD (Figures de Maître chez Mallarmé)

SOIRÉES :

* Bernard FOURNIER: L'Académie Mallarmé
* "Loisirs de la Poste", lecture par Philippe MÜLLER & Vincent VERNILLAT (Compagnie PMVV le grain de sable)
* La correspondance de Mallarmé, présentation-débat de la nouvelle édition établie par Bertand MARCHAL

RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Arild Michel BAKKEN: La figure de l'auteur chez Mallarmé
Dans cette contribution, je voudrais revenir sur la présence textuelle de Mallarmé à laquelle j'ai voué ma thèse. La figure de l'auteur est très présente chez Mallarmé, et je soutiendrai que c'est cette figure qui assure la cohérence de l'œvre mallarméenne. Le lecteur de cette œuvre pourra faire connaissance avec l'"identité mondaine" de la figure de l'auteur, mais aussi suivre sa vie intérieure, comme voyant et comme penseur. Même dans les textes les plus impersonnels, l'auteur n'est pas absent, mais assume la posture de la mystérieuse "Figure que Nul n'est", qui représente l'essence de la subjectivité humaine. Par la mise en scène de sa figure dans l'oeuvre, Mallarmé cherche à séduire le lecteur, à obtenir une "gloire", à conférer à son œuvre une valeur. La figure de l'auteur, son ethos, est aussi un moyen efficace pour transmettre les valeurs du poète, sa vision du monde. Mais la vision du monde qui apparaît chez Mallarmé est constamment minée par l'ironie du poète, qui est le trait le plus caractéristique de sa présence.

Arild Michel Bakken est maître de conférences en Science de la lecture à l'Université de Stavanger et docteur en Littérature française des Universités d'Oslo et de Paris-Sorbonne. Sa thèse, La Présence de Mallarmé (Honoré Champion, 2018), portait sur la figure de l'auteur chez Mallarmé.
Publications:
"Textual Self-branding: The Rhetorical Ethos in Mallarmé's Divagations", Authorship 1, n°1, 2011.
"La figure du lecteur: l'auditoire auctorial dans les Poésies de Mallarmé", in Mallarmé herméneute, Th. Roger (dir.), CEREdI, n°10, 2014.


Barbara BOHAC: Mallarmé et Taine: poésie et expérience sensible du monde
Dans sa jeunesse, Mallarmé s'est intéressé à la conception tainienne de l'art et du langage, qui combine nominalisme et conviction que l'art, la poésie, sont ancrés dans l'expérience sensible du monde qu'ils ont pour fonction de ressusciter. Bien que Mallarmé critique Taine en insistant sur le rôle de la réflexion dans la création artistique, certains de ses poèmes et de ses textes théoriques gagnent à être lus à la lumière des idées du philosophe: le fameux "isolement de la parole" notamment, où l'on a vu une coupure radicale entre le langage et le monde, n'apparaît plus dans cette perspective comme la marque d'une poésie repliée sur elle-même, d'un langage fonctionnant de manière autonome par rapport au monde, mais comme une notion permettant de penser dans leur richesse les liens entre la poésie et la vie.

Ancienne élève de l'École Normale Supérieure, Barbara Bohac est Maître de conférences en littérature française à l'Université de Lille. Ses publications portent sur Mallarmé, sur les poètes du XIXe siècle ainsi que sur les rapports entre littérature et arts.
Publication:
Jouir partout ainsi qu'il sied: Mallarmé et l'esthétique du quotidien, Classiques Garnier, 2012 (prix Henri Mondor 2013).


Damian CATANI : Mallarmé et la culture populaire
La culture populaire, c'est-à-dire, celle qui se distingue de la haute culture bourgeoise et "officielle" — telle que la foire, le théâtre populaire et la pantomime — a chez Mallarmé un statut ambivalent. D'une part, elle constitue une menace à l'autonomie du poète et à la poésie pure en rappelant la commercialisation de l'art, ainsi que l'existence d'un public toujours plus impatient et avide d'exhibitionnisme artistique. D'autre part, elle peut engendrer une esthétique plus spontanée et authentique qui révèle, ne serait-ce qu'inconsciemment et de façon anecdotique, des vérités humaines fondamentales que seul le poète est capable de discerner. S'appuyant surtout sur La Déclaration foraine et sur Un spectacle interrompu, cette communication tracera les tentatives de Mallarmé, à partir des œuvres de jeunesse comme Le Pitre Châtié et Réminiscence, jusqu'aux Notes en vue du Livre, pour comprendre précisément en quoi la culture populaire l'aide à cerner la relation idéale entre sa poésie et son public. Cette analyse de l'attitude du poète envers la culture populaire nous permettra également d'affronter un dilemme qui continue à diviser la critique mallarméenne: à savoir, la poésie idéale est-elle purement textuelle, lue en silence dans le domaine privé par des lecteurs solitaires et avertis, ou bien est-elle une performance collective, récitée à un public moins éclairé?

Damian Catani est maître de conférences à Birkbeck College à l'université de Londres. Il est spécialiste de la littérature française des XIXe et XXe siècles et des rapports entre la littérature et le mal. Il travaille sur une biographie de Louis-Ferdinand Céline.
Publications:
The Poet in Society: Art, Consumerism and Politics in Mallarmé, New York, 2003.
Evil: A History in Modern French Literature and Thought, Londres, 2013.


Annick ETTLIN: Mallarmé et l'action poétique
Comment Mallarmé a-t-il pensé l'action du poète, c'est-à-dire son statut dans la cité? Quel rôle a-t-il imaginé faire tenir à la poésie parmi les objets et les discours sociaux? D'aussi vastes questions me donneront l'occasion de réfléchir à la signification et aux enjeux de la "restriction" qui permet au poète de délimiter son pouvoir d'action, dans "L'Action restreinte" en particulier mais aussi dans La Musique et les Lettres et dans "Catholicisme", trois textes rédigés en 1894-1895 dans des circonstances et pour des publics précis. Je proposerai, à l'occasion de cette table ronde, d'en interroger quelques passages difficiles ou énigmatiques afin d'éclairer le paradoxe suivant qui fait l'objet de mes recherches les plus récentes: la poésie est pour Mallarmé une activité à la fois confidentielle et partageable, commune. Elle a lieu pour tous, mais comme si chacun était l'unique, conformément à un "mythe" littéraire que le poète sauvegarde et disperse, celui de "la communion, par le livre. À chacun part totale" (OC, II, 76).

Maître-assistante à l'université de Genève, Annick Ettlin est l'auteure d'une monographie consacrée à Mallarmé, issue de sa thèse de doctorat (Le Double Discours de Mallarmé. Une initiation à la fiction, Ithaque, 2017). Ses travaux portent sur la poésie moderne et y définissent une théorie de la valeur. Ses articles sur Mallarmé ont paru notamment dans les revues Romantisme (n°175), Nineteenth-Century French Studies (n°45), Poétique (n°179) et Fabula-LHT (n°16).

Margot FAVARD: Figures de Maître chez Mallarmé
Figure tutélaire de la modernité poétique et théorique au XXe siècle, Mallarmé est déjà le Prince des poètes de la fin du siècle précédent tout en étant soupçonné d'imposture sinon de démence. Notre travail interroge les processus de cette sacralisation littéraire ambiguë et instable dont il est l'objet de son vivant, mais dont il est aussi le sujet actif. Dans une fin de siècle touchée, selon lui, par une "crise de vers", Mallarmé fait de cette crise le ressort paradoxal de son autorité et de la construction de sa figure d'auteur. Ce faisant, il façonne une reconfiguration du sacerdoce de l'écrivain après la "perte d'auréole" des poètes et la mort du maître Hugo. L'étude croisée des œuvres de Mallarmé et de ses conduites littéraires permet de rendre compte de la manière dont elles se déploient autour d'une crise de l'auteur tributaire d'une crise de l'autorité plus générale. Le poète ne cesse d'en interroger les fondements et d'en inventer de possibles résolutions. Observer les figures de Mallarmé en Maître critique, dans ses œuvres et dans les lieux où il se manifeste comme autorité charismatique en crise, met au jour comment s'expérimente chez lui la refonte d'un être-auteur à la fin du siècle. Par un jeu de disparitions annoncées et de crises rejouées, le poète forge son image de grand auteur et déploie sa présence singulière traversée par l'absence.

Margot Favard vient d'achever à l'Université Paris Diderot et sous la direction d'Éric Marty une thèse intitulée "L'ère d'autorité se trouble". Figures de Maître chez Mallarmé. Elle est actuellement professeur de littérature en lycée. Elle a écrit plusieurs articles consacrés à Mallarmé.
Publications:
"Mallarmé lisant ses pairs — sur "Quelques médaillons et portraits en pied"", dans Mallarmé herméneute, dir. Thierry Roger, CÉRÉdI, n°10, 2014.
"Hamlet, spectre et modèle de Mallarmé en Maître", dans Poète cherche modèle, dir. Corinne Bayle et Eric Dayre,  Rennes, PUR, 2017.
"Mallarmé ne nous enseignait pas, les étranges leçons causeries d'un Maître poète", dans La Leçon en fiction, dir. Magalie Myoupo, Paris, Eurédit, 2018.
(avec Fanny Gribenski), "Mallarmé aux concerts Lamoureux. Figure magistrale du chef d'orchestre et rituel musical", dans Mallarmé au monde. Le spectacle de la matière, dir. Barbara Bohac et Pascal Durand, Paris, Hermann, à paraître.


Bernard FOURNIER: L'Académie Mallarmé
Fidèles des Mardis de Mallarmé, Édouard Dujardin, Paul Valéry et Saint Pol Roux, entre autres, fondent une Société Mallarmé qui organise principalement la pose de la plaque sur l'immeuble de la rue de Rome et sur la façade de la maison de Valvins. C'est peu, mais c'est essentiel pour la postérité du poète qui peine encore à être reconnu en 1912. En 1936, la Société devient Académie, à laquelle la presse donne un large écho, essentiellement grâce au Prix qu'elle décerne, le premier à Audiberti, puis à Patrice de la Tour du Pin, Jean Follain et Pierre Reverdy. Elle recrute rapidement parmi les jeunes poètes qui n'ont pas connu les Mardis, tel Jean Cocteau. Une part de la postérité de Mallarmé est liée à cette Académie qui porte son nom. Après-guerre cette institution a du mal à survivre et il faut attendre 1974 pour qu'un petit groupe de poètes proche de l'École de Rochefort, loin des préoccupations mallarméennes, la refonde avec Guillevic ou Georges-Emmanuel Clancier. Aujourd'hui son prix est l'un des plus prestigieux et contribue à l'image de Mallarmé lui-même.

Bernard Fournier est poète, secrétaire général de l'Académie Mallarmé, président de l'Association des Amis de Jacques Audiberti, animateur du café le "Mercredi du poète" à Paris et secrétaire de réaction de la revue Poésie / Première.
Il a publié deux essais sur la poésie contemporaine, Marc Alyn et Guillevic, à qui il a consacré sa thèse de doctorat; des textes d’Audiberti; un petit roman sur un faux de Mallarmé et des poèmes, la trilogie Marches et en 2017 Lire les rivières.


Vincent KAUFMANN: Mallarmé - Debord: allers-retours
Il n'y aura pour moi ni retour ni réconciliation. La sagesse ne viendra jamais (Guy Debord)
Brûlez, par conséquent. Il n'y a pas là d'héritage littéraire, mes pauvres enfants (Stéphane Mallarmé)

Le rapprochement entre Mallarmé et Debord peut sembler arbitraire, mais on s'efforcera de montrer qu'il n'en est rien. L'un et l'autre reçoivent en héritage le mythe du livre total considéré comme la fin — dans tous les sens du terme — des pratiques artistiques et littéraires individuelles ou séparées. Mais pour l'un et l'autre, le Gesamtkunstwerk fait pour et par tous est en fin de compte plutôt pour jamais que pour demain: l'interrègne durera et la révolution remise à une date ultérieure. Par conséquent l'un et l'autre mènent la vie dure à leurs lecteurs: ils ne veulent plus être suivis, ils réfutent ceux qui s'imaginent qu'ils les comprennent, ceux qui ont foi en eux — ils ne croient pas à la croyance, ni à la communauté. Ils ne veulent pas non plus d'héritiers, ils contraignent ceux qui s'approchent d'eux à une étrange liberté, qui leur importe plus que tout, parce qu'elle est la condition de possibilité de leur propre souveraineté ou de leur détachement. Comme si, en fin de compte, ils n'avaient rien fait d'autre que de prendre congé pour être libres.

Vincent Kaufmann est professeur de littérature française et détenteur de la chaire "Media & Culture" au Media and Communication Management Institute (MCM) de l'Université de St. Gall (Suisse).
Publications:
L'Équivoque épistolaire, Minuit, 1990 (traductions en anglais et italien).
Poétique des groupes littéraires, PUF, 1997.
Guy Debord: La Révolution au service de la poésie, Fayard 2001 (traductions en anglais, allemand et mandarin).
La Faute à Mallarmé. L'Aventure de la théorie littéraire, Seuil, 2011.
Der Einfall des Lebens. Theorie als geheime Autobiographie, Münich, Hanser, 2015.
Déshéritages, Furor, Genève, 2016.
Dernières nouvelles du spectacle. Ce que les médias font à la littérature, Seuil, 2017.


Quentin MEILLASSOUX: Le Néant face à la mort de Dieu

Dans son étude de 1953, Sartre écrit à propos de Mallarmé: "Plus et mieux que Nietzsche il a vécu la mort de Dieu". Nous soutiendrons que le Mallarmé de la maturité n'est pourtant pas un poète de la mort de Dieu: car on ne peut faire de la lettre sur le Néant du 28 avril 1866, dont procèdent toutes ses recherches ultérieures, une découverte d'un tel topos. Cette expérience du Dieu mort avait en effet déjà nourri son écriture auparavant et l'avait conduite à une forme d'impasse. L'originalité profonde de la crise de 1866 consiste bien plutôt en une épreuve du Néant qui  constitue pour Mallarmé une rupture avec ce thème de jeunesse. Par la poétique du Néant qui s'initie ainsi, Mallarmé évite à la fois le retour à toute forme de transcendance religieuse, et la reconduction du thème de la mort de Dieu comme lieu commun poétiquement épuisé.

Quentin Meillassoux est Maître de conférences en philosophie à Paris-1 (Panthéon-Sorbonne).
Publication:
Le Nombre et la sirène. Un déchiffrage du Coup de dés de Mallarmé, Fayard, 2011.


Thierry ROGER: Mallarmé devant le hasard
On sait qu'Umberto Eco tenta de distinguer deux modes de lecture d'un texte: l'interprétation d'un côté, l'utilisation de l'autre. En matière d'exégèse mallarméenne, il y a selon nous deux manières de poser l'existence de ces limites de l'interprétation. Deux garde-fous s'imposent. D'un côté, au niveau micro-structural, la question de la syntaxe, le grand "pivot" de la lisibilité mallarméenne; de l'autre, au niveau plus macro-structural, celle du rapport au hasard. Dès lors que le hasard devient pour le commentateur du poète, valeur, allié, ami, matrice ou moteur, on bascule dans l'espace de l'utilisation. Chez Mallarmé, ni hasard aboli certes, mais ni hasard célébré. C'est une certitude assez mince, qui n'engage pas l'interprétation précise de tel ou tel poème. Cependant, cette ligne de partage des eaux critiques joue un rôle décisif: elle permet de situer Mallarmé dans une tradition littéraire ou philosophique; elle engage toute une idée du livre et du vivre. Cette communication entend préciser cette tradition comme cette idée, tout en se proposant de décrire comment s'articulent entre elles les notions, trop souvent scindées par la critique, de hasard, de nature, et de fiction.

Thierry Roger est Maître de Conférences en Littérature française du XXe siècle, et enseigne à l'université de Rouen. Il a publié en 2010 chez Classiques Garnier L'Archive du Coup de dés. Étude critique de la réception d'Un Coup de dés jamais n'abolira le hasard (1897-2007). Il a organisé en 2013 le colloque Mallarmé herméneute, dont les actes figurent parmi les publications numériques du CÉRÉdI. Il a édité, avec Didier Alexandre, le volume collectif Puretés et impuretés de la littérature (Classiques Garnier, 2015), et avec Caroline Andriot-Saillant Les Gestes du poèmes (publications numérique du CÉRÉdI, 2016). Ses domaines de recherche portent principalement sur l'héritage de Mallarmé et les questions d'herméneutique littéraire. Il est membre du Comité de lecture de la revue Études Stéphane Mallarmé.

Patrick SUTER: Crise de rime: Mallarmé et l'écologie de la culture (Divagations et autres textes théoriques)
Mallarmé a reconnu l'indépendance de la langue par rapport à la nature. "La nature a lieu, on n'y ajoutera pas; que des cités, des voies ferrées" (La musique et les Lettres). Ce faisant, il réitérait l'opposition de Descartes entre res extensa et res cogitans. Mais la poésie doit saisir les relations "entre tout", comme le fera cette science nouvelle qu'est l'écologie, dont les bases sont posées par Ernst Haeckel l'année même de la crise d'Hérodiade. Or Mallarmé perçoit que l'état de culture dans lequel il se trouve est problématique et empêche de penser les "relations entre tout". Il diagnostique une crise de vers; mais la crise est aussi une crise de la rime, sans laquelle, lit-on dans "Solennité", "un usurpe". Dans Étalages, Mallarmé s'intéresse aux cycles industriels de la chose imprimée; dans "Le Livre, instrument spirituel", le journal est assimilé à un "lambeau", c'est-à-dire à un déchet, alors que les colonnes de ses pages transférées au livre transforme le volume en déversoir. Baudelaire avait montré dans le premier poème des "Tableaux parisiens" comment le "paysage" était désormais abîmé; avec Mallarmé débute une prise de conscience d'une crise écologique de la culture.

Patrick Suter est professeur de littérature française l'Université de Berne. Écrivain, il est l'auteur de nombreux articles sur les avant-gardes (dans le sillage mallarméen). Il a (co)dirigé des publications collectives sur Pinget, Goldschmidt et l'interculturalité.
Publications:
Le journal et les Lettres: 1. De la presse à l'œuvre (Mallarmé – Futurisme, Dada, Surréalisme)
; 2. La presse dans l'œuvre (Butor, Simon, Rolin),
MētisPresses , 2010.
Le Contre-geste, La Dogana.
Faille
, MētisPresses.
Frontières
, Passage d'encre.


Patrick THÉRIAULT: Portrait d'un histrion véridique: Mallarmé selon Daniel Oster
Tout au long de sa carrière d'écrivain et de critique, et jusqu'au seuil de sa mort, Daniel Oster (1938-1999) se sera confronté au texte et au personnage littéraire de Mallarmé. Derrière l'image cristallisée par l'histoire littéraire, et largement conditionnée par le poète lui-même, qui plaçait Mallarmé en retrait de l'ordre social, dans l'idéalité d'une poésie purement spéculative, Oster aura contribué à révéler un acteur social étonnamment bien adapté aux exigences de figuration et de représentation du champ littéraire de la fin du siècle, jusqu'à pouvoir prétendre au titre d'"auteur le plus intimement et véridiquement théâtral qui fût(1)". C'est cette audacieuse et ingénieuse tentative d'analyse "mytho-bio-graphique", à la lumière de laquelle le poète et l'homme Mallarmé apparaissent se coordonner pour incarner l'"individu littéraire" par excellence, que nous nous proposons ici de décrire.
(1) Daniel Oster, L'Individu littéraire, Paris, P.U.F., "Écriture", 1997, p. 4.

Patrick Thériault est professeur de littérature française à l'université de Toronto. Il assume actuellement la codirection de la revue spécialisée en études françaises Arborescences. Ses recherches portent principalement sur la modernité poétique et l’histoire des idées au XIXe siècle.
Principaux travaux sur Mallarmé:
Monographie: Le (dé)montage impie de la Fiction: la révélation moderne de Mallarmé, Champion, 2010.
Une douzaine de chapitres de livre et d'articles de revue, publiés notamment dans Poétique (n°176), Romantisme (n°158), Études françaises (n°52), COnTEXTES (n°9) et Nineteenth-Century French Studies (n°43).


Gilles TRONCHET: Pour saluer Salut: à propos d'une analyse textique accomplie par Jean Ricardou
Peu avant l'an deux mille, dans le cadre du Séminaire annuel de textique, une contribution de Dolores Vivero attirait l'attention sur l'architecture très organisée du poème Salut, placé par Mallarmé à l'incipit du recueil Poésies. Dans les années ultérieures, Jean Ricardou s'est attaché à développer l'analyse, en recourant aux outils conceptuels qu'il avait mis au point avec la théorie de l'écrit que constitue la textique. Il a non seulement déployé de façon exemplaire les minuties d'un examen éclairant de façon magistrale les structures profuses que comporte Salut, mais s'est interrogé sur l'articulation possible de ce texte avec d'autres écrits de Mallarmé, Un coup de dés, l'ensemble des Poésies et certains développements offerts par Divagations. Jean Ricardou, absorbé par d'autres travaux, n'a pas eu l'occasion de mettre la dernière main à la publication de cette longue étude: elle va paraître en 2019 aux Impressions Nouvelles dans la collection "Textica", l'édition étant procurée par Erica Freiberg et Gilles Tronchet. Cette parution fait suite à celle, en 2018, dans la même collection, d'un autre ouvrage posthume de Jean Ricardou, Intelligibilité structurale de la page, où le traitement de l'espace dans Un coup de dés a fait l'objet d'une prise en compte approfondie. Cette communication a pour objectif d'exposer la démarche analytique suivie par Jean Ricardou et de montrer les principaux résultats d'un travail qui, outre l'éclairage qu'il procure sur son objet immédiat, Salut, donne à réfléchir sur certains aspects majeurs de l'écriture poétique à l'œuvre chez Mallarmé.

Avec le soutien
des Universités de Paris-Sorbonne et de Rouen Normandie,
de l'Académie Mallarmé
et de la Fondation d'Entreprise La Poste