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Programme 2018 : un des colloques


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PRATIQUER LE RÉEL EN DANSE :

DOCUMENT, TÉMOIGNAGE, LIEUX
Mise à jour
19/02/2018


DU MERCREDI 4 JUILLET (19 H) AU MERCREDI 11 JUILLET (14 H) 2018

( colloque de 7 jours )

DIRECTION : Laurent PICHAUD, Frédéric POUILLAUDE

ARGUMENT :

Depuis plusieurs années, nombre de pratiques chorégraphiques, scéniques ou extra-scéniques, s’efforcent d’inventer de nouveaux modes d’articulation de la danse au réel (social, politique, historique, spatial, etc.). À travers elles, c’est toute l’énergie contestataire de la "danse conceptuelle des années 2000", initialement tournée contre les formes réifiées du spectaculaire, qui se retrouve réinvestie au sein d’un nouvel espace critique, fait avant tout de réalités extra-chorégraphiques, apparemment sans lien avec la danse, mais avec lesquelles celle-ci s’efforce d’avoir quelque chose, sinon à dire, du moins à faire ou pratiquer.

Témoin d’un tel mouvement, ce colloque vise à inventorier les différentes facettes de ces pratiques chorégraphiques du réel, en se focalisant sur trois formes d’accès au réel: le document, le témoignage, les lieux. Par le document, qu’il soit présenté sur la scène ou qu’il alimente en sous-main les processus de création, l’acte chorégraphique se met sous la condition de certains faits et de traces antécédentes, qu’il tente de donner en partage sur le plateau; ce faisant, il rejoint aussi bien la longue tradition du "théâtre documentaire" que de ce qui, plus récemment, a pris le nom de "documentary turn" dans le champ des arts visuels. Par le témoignage, directement performé ou confié à la médiation d’interprètes, il rejoint la tradition anglaise du verbatim theatre tout en questionnant les modalités de présence scénique d’un corps non-chorégraphique, saturé de savoirs, d’inscriptions, de cicatrices et d’histoires. Enfin, par l’attention portée aux lieux dans lesquels elles opèrent, les pratiques de "chorégraphie située" (in situ, site-specific) travaillent à la création d’un geste qui s’éprouve comme une interaction continue entre le corps sensoriel et l’environnement qui le stimule et l’accueille, geste qui s’offre du même coup comme un outil d’investigation et de terrain. Ces trois dimensions ne sont évidemment pas étanches et ne sont ici isolées qu’à des fins de clarification conceptuelle et thématique.

Ce colloque associe à parts égales artistes et enseignants-chercheurs. Il entend ajouter aux formats traditionnels des communications et des tables rondes des temps de pratique et d’élaboration artistique partagés. Il s'adresse à tout public intéressé par ces questions.

COMMUNICATIONS (suivies de débats) :

* Youness ANZANE & Aline CAILLET: Corps subtils, corps en quête, corps fantôme
* Léa BOSSHARD & Rémy HÉRITIER: Retours sur L'usage du terrain
* Claire BUISSON: Les alentours, dispositifs participatifs de mise en parole
* Leslie CASSAGNE: Faire corps avec le document: les chorégraphes contemporains face aux crises et aux conflits
* François FRIMAT: Rythmes et cadences (auto)biographiques dans Baron Samedi (Alain Buffard), Samedi détente (Dorothée Munyaneza) et Legacy (Nadia Beugré)
* Isabelle GINOT: Les "autres" en pratiques
* Bérénice HAMIDI-KIM: La preuve par le corps et par la voix. Poétique du geste et de la parole dans l’œuvre de Mohamed El Khatib
* Sandra ICHÉ: L'aubaine chorégraphique: "Et si?" (David) vs "C’est comme ça et puis c’est tout" (Goliath)
* Mahalia LASSIBILLE: Terrain et sous-terrain. L’ethnographie entre témoignage et fiction narrative
* Mélanie MESAGER: L’entretien comme pratique chorégraphique
* Alix de MORANT: Événement ou non événement: pratiques de l’in situ, du réel au sensible
* Sandra NOETH: Angles morts: le problème de la non-représentation systématique en arts performatifs
* Julie PERRIN: L’imaginaire comme dimension du réel, dans la chorégraphie située
* Frédéric POUILLAUDE: Un pas au-delà. Réalité et altérité en danse
* Cécile PROUST: Autour d'Ethnoscape
* Arkadi ZAIDES: Extrapolating TALOS

TÉMOINS HORS-CHAMP :

* Camille LAURENS: Autour de La petite danseuse de quatorze ans
* Gilles SAUSSIER: Autour de la publication de Spolia (Le Point du Jour éditeur, Cherbourg-Paris, 2018)

TEMPS DE PRATIQUE THÉORISÉE :

* Anne KERZERHO & Loïc TOUZÉ: Autour de la table: mettre en partage des récits de gestes ou comment pratiquer le réel par l’oralité
* Barbara MANZETTI & Laurent PICHAUD: Habiter. L’art
* Alain MICHARD: La mémoire comme lieu

RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Youness ANZANE & Aline CAILLET: Corps subtils, corps en quête, corps fantôme
"Quelles formes de relation ou d’interaction entre le corps performatif et les traces documentaires", la pratique du réel en danse établit-elle? S’il convient, sur un plan conceptuel, de distinguer le corps médiateur (celui qui se fait vecteur d’une réalité qui lui est étrangère et qu’il transmet à autrui par l’entremise du document); le corps témoin (celui qui, depuis sa position et son expérience singulières, atteste d’une réalité qui lui est extérieure mais qu’il a lui-même perçue ou vécue); et le corps autobiographique (celui qui témoigne de sa propre histoire et d’elle seule), les pratiques artistiques engagées par les chorégraphes qui "pratiquent le réel en danse" déclinent ces trois figures en se plaçant à leur intersection, tout en donnant à voir leur besoin de réel. Les trois pièces chorégraphiques présentées dans cette communication ont pour point commun de mettre en rapport un corps avec un matériau documentaire. Comment faire danse avec un matériau? Quel mode de relation dès lors peut s’établir entre eux afin de permettre l’écriture chorégraphique? Comment le document vient-il nourrir, compléter, innerver, transformer, perturber la pensée (le désir de projet), la construction (la dramaturgie) et l’écriture (la chorégraphie)?
Corpus:
Sa prière, de et par Malika Djardi, 2015.
Moto Cross, de et par Maud Le Pladec, 2017.
Talos, de Arkadi Zaides, 2017.

Youness Anzane, né en 1971 à Casablanca, est dramaturge et conseiller artistique pour le théâtre, l’opéra et la danse. Il est par ailleurs réalisateur, librettiste d’opéra, metteur en scène. Il s’intéresse aux pratiques culturelles — organisation, production, relations publiques, solidarités de réseaux — et fonde en 1996 Naxos Bobine, lieu d'échanges et de recherches artistiques à Paris. Il est, dans une logique similaire, et depuis 2006, à l’initiative des plates-formes pour performers "Il faut brûler pour briller". Jean-Marc Adolphe lui propose de le rejoindre à l’organisation de la 5è édition du SKITe, à Caen, en 2010. En 2017, au Luxembourg, il conçoit et met en scène La Voce è mobile, pièce de théâtre musical au Kinneksbond de Mamer, et met en scène Cosi fan tutte de Mozart dans le cadre de l’Académie Lyrique de l’Abbaye de Neimenster.

Maître de conférences en esthétique et philosophie de l’art à l’Université Paris 1, Aline Caillet mène des recherches sur les nouvelles pratiques documentaires en arts visuels au XXIe siècle.
Publications:
Dispositifs Critiques. Le documentaire du cinéma aux arts visuels, Presses Universitaires de Rennes, 2014.
Un art documentaire. Enjeux esthétiques, politiques et éthiques
(co-dirigé avec Frédéric Pouillaude), Presses Universitaires de Rennes, 2017.

Léa BOSSHARD & Rémy HÉRITIER: Retours sur L'usage du terrain
Dans cette communication l'on reviendra sur la  recherche intitulée L’usage du terrain, qui aura lieu d’avril à juin 2018 au stade Sadi-Carnot à Pantin. "Tentative d’épuisement" d’un lieu en transition autant "qu’essai d’archéologie préventive", il s’agit de donner la place à une recherche sur la spatialité de se faire sur le terrain. En prenant appui sur cinq notions liées à la composition spatiale définie par le travail chorégraphique de Rémy Héritier — la trace, le seuil, le témoin, le landmark, l’espace relatif —, cinq artistes ont été invités à y contribuer: Samira Ahmadi Ghotbi (artiste visuel), Julien Berberat (artiste visuel), Marcelline Delbecq (artiste et écrivain), Sébastien Roux (compositeur), La Tierce (chorégraphes) ainsi que Rémy Héritier développeront chacun leur recherche pendant trois semaines. Chaque session se conclura par un moment de partage public, mis en perspective critique et théorique par un invité extérieur. Il s’agira lors de ce colloque de revenir sur cette expérience et de tirer les fils offerts par cette recherche collaborative.

Léa Bosshard a fait des études d’histoire de l’art, de gestion de projets culturels et de recherche en danse. Depuis juin 2014, elle collabore avec le chorégraphe Rémy Héritier sur la recherche et le développement des activités de la compagnie GBOD!. Dans ce cadre, elle a notamment analysé les archives (cahiers des créations, vidéos, dossiers de présentation, presse, etc.) dont elle a tiré un glossaire. Celui-là est devenu un appui central pour creuser au fil d’entretiens les enjeux, les références et les processus à l’œuvre dans l’écriture chorégraphique de Rémy Héritier. En s’appuyant sur ces recherches et en souhaitant l’ouvrir à d’autres, ils conçoivent L’usage du terrain.

Danseur et chorégraphe, Rémy Héritier est auteur d’une œuvre qui étend les contours de l’art chorégraphique à l’intertextualité, au document ou encore à l’entropie, à la recherche de nouvelles poétiques du geste. Il engage à travers ses différentes écritures chorégraphiques des résurgences de strates temporelles et spatiales creusant ainsi l’épaisseur du passé pour parvenir au présent. Parallèlement, il poursuit depuis 1999 un parcours d’interprète auprès de Boris Charmatz, Laurent Chétouane, DD Dorvillier, Christophe Fiat, Philipp Gehmacher, Matthieu Kavyrchine, Jennifer Lacey, Mathilde Monnier, Laurent Pichaud, Sylvain Prunenec et Loïc Touzé. En 2016 et 2017, il est associé aux recherches Composition (dir. Myriam Gourfink, Julie Perrin, Yvane Chapuis) et Figure: que donne à voir une danse (dir. Mathieu Bouvier, Loïc Touzé) à La manufacture à Lausanne. En 2016-18, il est artiste chercheur associé à l’École Supérieure d’Art de Clermont Métropole.


Leslie CASSAGNE: Faire corps avec le document: les chorégraphes contemporains face aux crises et aux conflits
Cette communication se centrera autour de pièces chorégraphiques qui abordent des situations de crises politiques, économiques, humaines, à travers des matériaux documentaires. Il s’agira de dresser un panorama de l’utilisation du document — archives sonores, photographiques, audiovisuelles — et du témoignage, depuis la fin des années 1990, afin de cerner les enjeux esthétiques et politiques d’une danse qui convoque sur le plateau une réalité extra-chorégraphique. S’emparant du document, forme d’indice du réel, des chorégraphes et danseurs mettent en crise une certaine vision de la création chorégraphique, qui a pu être trop exclusivement rattachée à des préoccupations formelles ou pulsionnelles. Nous circulerons entre différentes façons de travailler avec le document, depuis son utilisation en écho lointain, comme trace, jusqu’à des expériences qui en font le centre de leur recherche. Cela nous permettra de questionner des formes qui revendiquent une portée critique pour leur art en même temps qu’elles appellent à faire dialoguer la matière documentaire avec la dimension sensible du mouvement.

Ancienne élève de l’École Normale Supérieure (Ulm), Leslie Cassagne est doctorante en théâtre et danse à l’Université Paris 8 (EA 1573 "Scènes du monde, création, savoirs critiques") depuis septembre 2017. Dans le cadre de sa thèse, "Crise et mise en crise du médium chorégraphique: la matière documentaire dans la création chorégraphique contemporaine", elle s’intéresse au travail d’artistes tels que Luciana Acuña, Héloïse Desfarges, Sandra Iché, Dorothée Munyaneza, Rachid Ouramdane, Arkadi Zaides.

François FRIMAT: Rythmes et cadences (auto)biographiques dans Baron Samedi (Alain Buffard), Samedi détente (Dorothée Munyaneza) et Legacy (Nadia Beugré)
Le projet chorégraphique est considéré ici à partir de la prééminence de la question "Que faire?" sur "Que connaître?". L’acte même d’investir et de pratiquer l’histoire ou sa mémoire particulière procède d’une transformation induite nécessairement sur soi-même ou sur celui qui en est témoin. Dans Baron Samedi, Alain Buffard reste fidèle à un régime de délégation qui parcourt son œuvre en convoquant sur le plateau des interprètes qui exposent chacun à leur tour des souvenirs personnels, leur histoire au fil d’un propos qui pourtant ne s’y résume pas. Deux d’entre eux écriront ensuite une pièce largement (auto)biographique (Samedi détente) et une autre qui affiche son ambition mémorielle (Legacy). Comment faire coexister et se confronter des temporalités différentes comme celle du souvenir, de la mémoire collective, d’une histoire toujours réinterrogée et qui fait actualité, celle interne au propos d’une pièce? C’est la pratique du temps qui alors se pose. Cette communication misera sur les ressources d’une esthétique de la ponctuation pour tenter de comprendre et démêler comment les jeux d’espace produits par le chorégraphique constituent "un jeu de rapports où le temps est en jeu" (M. Blanchot, L’Entretien Infini).

François Frimat, philosophe, enseigne en CPGE à Valenciennes, à Sciences-Po Lille et à l’université de Lille. Il est également président du festival Latitudes Contemporaines de Lille.
Publication:
Qu’est-ce que la danse contemporaine? Politiques de l’hybride, PUF, 2011.

Isabelle GINOT: Les "autres" en pratiques
Qui sont les autres de la danse? ceux qui ne dansent pas, ne vont pas au spectacle, n’ont pas pour pratique de soi l’introspection sensorielle, ne pensent pas le monde comme un studio d’improvisation ou de composition instantanée, ne réfléchissent pas à la subjectivité à partir d’une critique du dualisme corps esprit, ne prennent pas soin d’eux-mêmes selon des techniques d’auto-thérapie soigneusement acquises dans le marché libéral du bien-être et de l’alternatif? De quelles danses deviennent-ils les acteurs, dans les projets "contextuels", "situés", "relationnels"? dans les actions cuturelles dites "de territoire"? Saurions nous nous représenter un monde de la danse majoritairement peuplé de danseurs amateurs, noirs (ou autre!), obèses, handicapés, vieux, repris de justice, logeant dans des foyers d’accueil, analphabètes, bossus? Que seraient des scènes où les danseurs jeunes blancs élancés virtuoses feraient figures d’altérité, d’exception symbolique? Nous apparaîtraient-ils comme des "fragments de réel" faisant irruption dans le monde de la danse? Et en attendant cet improbable renversement, à quoi rêvent les danseurs (souvent moins jeunes, mais quand même assez blancs, souvent virtuoses, mais en cours de sevrage ou de techniques de substitution, si rarement obèses que ça ne compte pas...) lorsqu’ils vont "à la rencontre du réel", font danser en prison, en foyers, en cité, en hôpital? Quels espoirs, sensations fortes, utopies, déconvenues, forment l’horizon de leurs danses avec ces autres? Voilà ce qu’on tentera de penser en commun.

Isabelle Ginot, professeure à l’Université Paris 8, au département Danse, conduit des recherches, d’une part, sur les pratiques de danse et pratiques somatiques adressées à des publics autres que les danseurs, dans des contextes autres que le studio ou la scène. Et, d’autre part, sur l’analyse des œuvres scéniques impliquant des artistes handicapés. Elle est responsable du cursus "SOMADANSE - Danse, éducation somatique et publics fragiles" à l’Université Paris 8. La plupart de ses publications sont accessibles sur le site http://www.danse.univ-paris8.fr.

Bérénice HAMIDI-KIM: La preuve par le corps et par la voix. Poétique du geste et de la parole dans l’œuvre de Mohamed El Khatib
L’expression "théâtre documentaire" renvoie à un style théâtral qui s’est expérimenté à partir des années 1930 puis s’est développé dans les années 1960, en particulier sous l’influence de figures du théâtre allemand d’Erwin Piscator à Peter Weiss. Il s’agit donc d’une esthétique qui prend forme et sens dans le cadre d’une vision du monde marxiste, confiante dans la capacité de l’art à critiquer la société et par là à la transformer. En découle la prédilection pour un certain type de matériau documentaire — archives, textes politiques, données chiffrées et tableaux scientifiques — qui correspond à un certain type d’usage: les documents sont présents comme argument et/ou comme preuve, pour instruire le procès d’une société et démontrer l’existence d’injustices. Pour autant, ce serait une erreur de croire que ces œuvres négligent les outils sensibles, car il s’agit aussi de pousser le spectateur à partager un sentiment d’injustice et, donc, d’indignation. Pour ce faire, certaines de ces œuvres, comme celles qui héritent aujourd’hui de cette tradition, recourent à une mise en scène de soi de l’artiste non seulement auteur et metteur en scène, mais interprète, comme conscience indignée. C’est à l’une de ces œuvres, celle de Mohamed El Khatib, que cette communication sera consacrée.

Bérénice Hamidi-Kim est maîtresse de conférences en études théâtrales, Université Lyon 2 et membre de l'Institut Universitaire de France. Ses recherches, qui combinent esthétique et sociologie, portent sur les enjeux politiques du théâtre et en particulier du théâtre public.
Publications récentes:
"Quand la diversité fait diversion", in Martial Poirson et Sylvie Martin Lahmani, Alternatives théâtrales, n°133, 2017.
Avec Frédérique Aït-Touati, Tiphaine Karsenti et Armelle Talbot, La Révolution selon Pommerat, revue électronique Theâtre, 2017.
Les Cités du théâtre politique en France depuis 1989, préface de Luc Boltanski, L'Entretemps, 2013.


Sandra ICHÉ: L'aubaine chorégraphique: "Et si?" (David) vs "C’est comme ça et puis c’est tout" (Goliath)
Ce que m’a légué ma pratique intensive de la danse classique puis contemporaine depuis l’enfance, c’est une certaine sensation, une certaine manière d’éprouver le réel, la mécanique de sa fabrication. Entre ce qu’il est, ce dont nous sommes faits, nos conditions historiques d’existence, et les possibilités d’irruption d’un changement, d’un virage, d’un événement. Sensation commune à tous, mais peut-être rendue plus aigue, plus saillante pour le danseur. Se construire, s’éprouver, se pratiquer comme un corps-vecteur, attentif au feed-back du geste tout juste effectué et à la poussée du geste à venir. Une situation d’entre-deux sans cesse renouvelée, entre une écriture, ou simplement un état de faits, et son actualisation incarnée, entre le passé et le futur, entre mémoire et devenir, entre les choix possibles et le choix effectué. J’essaierai d’illustrer cette idée à partir d’un travail dit de "théâtre documentaire" tout juste terminé (création Festival Parallèle, Théâtre de la Joliette, Marseille, 2 et 3 février 2018), intitulé Droite-Gauche (http://wagonslibres.org/droite-gauche/), en dégageant les intuitions ou principes chorégraphiques qui ont présidé à l’écriture et au montage des textes, des corps, des images et des sons (documents, témoignages et fables) présents sur scène.

Sandra Iché  a étudié l’histoire et les sciences politiques (publication juin 2009: "L’Orient-Express, chronique d’un magazine libanais des années 1990", Cahiers de l’Institut Français du Proche-Orient, n°3, Beyrouth), avant de devenir artiste chorégraphique (formation à P.A.R.T.S (Bruxelles) 2004-2006, et interprète permanente de la Compagnie Maguy Marin/Centre Chorégraphique National de Rillieux-La-Pape 2006-2010). Elle mène ses activités d’auteure et d’interprète à travers l’association Wagons libres (http://wagonslibres.org), questionnant les modalités de "fabrication" de l’Histoire, de sa mise en récit (Wagons libres, 2012; Variations orientalistes, 2014, Droite-Gauche, 2018). Elle est membre fondatrice de MANSION (Beyrouth, Liban), maison partagée d’artistes, chercheurs, activistes, de LIEUES (Lyon), espace expérimental de recherche et de création artistique, et de la revue rodéo, revue pluridisciplinaire, plateforme de rencontres entre pratiques académiques et artistiques.

Mahalia LASSIBILLE: Terrain et sous-terrain. L’ethnographie entre témoignage et fiction narrative
"Dans la réalité pratique de la recherche sur le terrain, l’anthropologue doit toujours traiter son matériel d’observation comme s’il faisait partie d’un équilibre global, autrement toute description serait presque impossible. Tout ce que je demande est une reconnaissance explicite de la nature "fictionnelle" de cet équilibre." (Edmund Leach, Les Systèmes politiques des hautes terres de Birmanie, 1954, trad. 1972, p. 285)

Cette citation introduit, de façon peu conventionnelle, la complexité du travail du chercheur de terrain, à la fois sur le terrain et à partir du terrain en prenant en compte les écrits qu’il produira. Au-delà de la dichotomie entre réalité et fiction, il s’agira ici d’en envisager les liens, d’en saisir les échos, d’en questionner les paradoxes, en anthropologie de la danse en particulier. En premier lieu, le terrain implique de "se frotter en chair et en os à la matière que l’on entend étudier" (J.-P. Olivier de Sardan 1995), se confronter à la réalité du terrain, ce qui nécessite un positionnement essentiel à définir et un exercice réflexif constant de par le rapport "affecté" (J. Favret-Saada 1990) que cela comprend. D’autant que le but de l’anthropologue est de rester au plus près des pratiques, des gestes, des paroles qu’il rencontre afin de rendre compte du point de vue des acteurs et d’éviter les dangers ethnocentriques qui ont marqué l’histoire de la discipline. Observer, écouter, prendre part deviennent des outils nécessaires mais le "hors piste" et une posture d’apparence peu scientifique s’avèrent parfois plus fructueux pour la recherche que les outils classiques de l’enquête. Abandonnant alors le débat entre objectivité et subjectivité, le travail est à construire à la croisée entre la relation enquêteur/enquêté, l’ethnographie, la relation auteur/texte, l’ethno-graphie, c’est-à-dire dans les interstices entre témoignage et fiction narrative.

Anthropologue en danse, Mahalia Lassibille est maître de conférences au département danse de l’Université Paris 8 et membre de l’équipe "Analyse des discours et des pratiques en danse". Après un travail ethnographique mené sur les danses des Peuls WoDaaBe du Niger, elle mène actuellement ses recherches sur l’usage des catégories en danse, en particulier celles de "danse africaine" et de "danse africaine contemporaine", en croisant des outils utilisés en danse et en anthropologie. Elle a pour cela réalisé plusieurs études de terrain au Niger, Mali et Sénégal.
Dernières publications:
""Lever les bras" ou "être possédé": le redoutable transfert de l’écriture du geste. Ethno-graphie(s) de la possession chez les Peuls WoDaaBe du Niger", Corps, n°14, 2016, p. 239-248.
"La "danse africaine contemporaine": un paradoxe chorégraphique. Une ethnographie de la catégorisation au Niger", in C. Delaporte, L. Graser, J. Péquinot (dir.), Penser les catégories de pensée, L’harmattan, Paris, 2016, p. 99-113.


Mélanie MESAGER: L’entretien comme pratique chorégraphique
Se revendiquant d’un imaginaire ethnographique, certains chorégraphes, de nos jours, éprouvent le besoin de sortir du studio de danse et d’aller à la rencontre d’une réalité extérieure à leur propre univers gestuel et imaginaire, en donnant la parole à "d’autres personnes". Ces pratiques d’interactions verbales, bien que diverses, peuvent être assimilées à celles de l’entretien: il s’agit de discussions sollicitées sur une question précise, en vue de faire émerger un "témoignage", une parole qui tire sa légitimité du vécu des personnes interrogées. Comment cette pratique s’articule-t-elle à la chorégraphie, l’art d’écrire la danse? Je m’intéresserai lors de cette intervention à deux propositions dans lesquelles l’entretien n’est pas seulement le déclencheur ou l’élément d’un processus de création scénique habituel, mais où cette pratique vient contaminer, déterminer, interroger la forme même que prend la chorégraphie. Deux questions émergeront alors: à quel endroit du chorégraphique touchent les énoncés produits lors des entretiens? et comment la pratique même de l’entretien participe de la performance chorégraphique?

Mélanie Mesager est doctorante à l’Université Paris 8 et agrégée de lettres. Formée à la linguistique médiévale puis enseignante, danseuse et chorégraphe, elle mène des recherches sur la façon dont certaines chorégraphies actuelles intègrent les pratiques verbales de l’entretien et de la conversation.

Alix de MORANT: Événement ou non événement: pratiques de l’in situ, du réel au sensible
La présence d’un corps dansant, faisant irruption dans l’espace public a-t-elle indubitablement un effet perturbateur? Cette corporéité qui s’interpose de manière inattendue dans un espace donné, parmi et en dialogue avec d’autres corps, fait-elle effraction en imposant une dimension événementielle ou bien est-elle consubstantielle de l’espace et du temps dans lesquels elle s’inscrit? De quel effet de réalité ou de virtualité ce corps dansant, comme manifestation du sensible, est-il porteur?

Alix de Morant est maître de Conférences à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3 et membre du RIRRA 21 (EA 4209). Elle est à ce titre associée au Master EXERCE adossé à l’Université Paul Valéry et à ICI - Centre Chorégraphique National de Languedoc-Roussillon dirigé par Christian Rizzo et dirige le Master pro DAPCE.
Auteur avec Sylvie Clidière d’Extérieur Danse, essai sur la danse dans l’espace public (Montpellier, L’Entretemps 2009), elle a participé aux ouvrages, La scène et les images (Paris, CNRS 2001), Butô(s) (Paris, CNRS, 2002), Rythmes, flux, corps. Art et ville contemporaine (CIEREC-PU de Saint Etienne, 2012), Danser la rue (PU de Rouen, à paraître). Outre son intérêt pour les démarches chorégraphiques in situ et les expériences participatives en espace public, ses recherches portent sur les esthétiques chorégraphiques contemporaines et la performance.
Bibliographie:
Formis Barbara, Esthétique de la vie ordinaire, Paris, Presses universitaires de France, 2010.
Hölscher Stephan & Siegmund Gerald, Dance, politics&community, Berlin, Diaphanes, 2013.
Manning Erin, Always more than one, London, Duke University press, 2013.
Pouillaude Frédéric, Le désoeuvrement chorégraphique, Paris, Vrin, 2009.
Rosset Clément, Le réel et son double, Paris, Gallimard, coll. "Folio Essais", 1993.
Rubige Sarah &Schiller Gretchen, Choreographic Dwellings: Practicing Place, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2014.
Žižek Slajov, Event, Penguin Book, 2014.


Sandra NOETH: Angles morts: le problème de la non-représentation systématique en arts performatifs
La main qui touche le cou de manière répétée. La cicatrice cachée par un tatouage. Le corps qui se redresse en présence de tout son évoquant le souvenir viscéral de bombardements passés. Rien du tout, et pourtant: ces gestes et signes quotidiens témoignent charnellement des attaques physiques et symboliques faites au corps. Ils parlent d’expériences de violence structurelle, c’est-à-dire d’intrusions dans le corps difficiles à reconstruire et à documenter. Ils sont la preuve d’une "violence lente" (R. Nixon), qui ne se manifeste pas de manière spectaculaire ou explosive, mais bien plus tard, dans ses échos et ses réverbérations corporelles. Cette communication examinera la non-représentation systématique de telles expériences de violence en arts performatifs, et notamment en danse. À partir de plusieurs exemples, on discutera des questions esthétiques, politiques et éthiques qui se posent aux artistes ainsi qu’à ceux qui mettent en place des cadres de présentation et de réflexion pour les arts performatifs. Il s’agira de savoir dans quelle mesure l’absence de certains corps de nos scènes, de nos archives et de nos livres, de nos fantasmes et de notre mémoire, reproduit par des moyens esthétiques les actes de violence eux-mêmes (A. Mbembe).
Bibliographie:
Achille Mbembe, Politiques de l’inimitié, Paris, La Découverte, 2016.
Rob Nixon, Slow Violence and the Environmentalisme of the Poor, Cambridge, MA, Harvard University Press, 2013.


Sandra Noeth, chercheuse en danse et en théorie du corps et curatrice dans la domaine des arts performatifs, enseigne à DOCH-Université des Arts de Stockholm, à HZT-Université des Arts de Berlin et au HWP-programme à ashkal alwan à Beyrouth; elle a dirigé le Département de dramaturgie et de recherches au Tanzquartier Wien; 2015-17 et été boursière du groupe de recherches "Loose Connections" à l`Université de Hambourg.

Julie PERRIN
Maîtresse de conférences au département danse de l’Université Paris 8 Saint-Denis (MUSIDANSE – E.A. 1572) et chercheuse à l’IUF (2016-2021), Julie Perrin est membre de l'aCD. Ses recherches portent sur la danse contemporaine à partir de 1950 aux États-Unis et en France, en particulier sur la spatialité en danse et la chorégraphie située.
Publications:
Projet de la matière – Odile Duboc: Mémoire(s) d’une œuvre chorégraphique, CND / Les presses du réel, 2007.
Figures de l’attention. Cinq essais sur la spatialité en danse, Les presses du réel, 2012.
Écrits disponibles sur: www.danse.univ-paris8.fr


Frédéric POUILLAUDE: Un pas au-delà. Réalité et altérité en danse
Posons que le "réel" est toujours susceptible d’une entente au moins double. Le réel, c’est assurément ce dont je fais l’expérience ici et maintenant, ce qui se donne en chair et en os dans l’intimité corporelle d’un espace et d’un temps radicalement miens. On tient alors pour "réelle" l’évidence perceptive en tant précisément qu’elle refuse de s’aventurer au-delà du donné, en tant qu’elle n’est rien d’autre que l’immanence d’un "pas au-delà": le réel comme cercle clos de mes expériences. Mais le réel, c’est aussi bien l’objet d’une visée, ce qui posé à l’horizon de mes expériences n’est en définitive jamais simplement là, toujours un peu au-delà, indéfiniment repoussé, toujours signifié et jamais éprouvé. On passe alors d’une caractérisation du réel comme immanence perceptive à une détermination avant tout relationnelle et négative: le non-moi, le pas-là, le lointain, le différent, l’autre... En somme: le réel comme ce qui exige toujours pour être rejoint que s’accomplisse un certain "pas au-delà". Il s’agira alors de voir comment les pratiques de danse parviennent à tenir ensemble, selon un équilibre vraisemblablement précaire et instable, ces deux sens du "pas au-delà".

Frédéric Pouillaude est maître de conférences (HDR) en philosophie de l'art à l'Université Paris-Sorbonne. Depuis 2013, il est membre junior de l'Institut universitaire de France pour un projet de recherche consacré aux liens entre art et pratiques documentaires.
Publications:
Le Désœuvrement chorégraphique. Étude sur la notion d’œuvre en danse, Paris, Vrin, 2009 (trad. anglaise par Anna Pakes, Unworking Choreography: The Notion of the Work in Dance, New York, Oxford University Press, 2017).
Un art documentaire. Enjeux esthétiques, politiques et éthiques, co-direction avec
Aline Caillet, Presses universitaires de Rennes, 2017.

Cécile PROUST: Autour d'Ethnoscape
Je partirai du concept Ethnoscape de l’anthropologue Indo-américain Arjun Appadurai et de ma chorégraphie, dont le titre est tiré, pour articuler quelques questions. En voici certaines: qu’est-ce qu’une chorégraphie documentaire? qu’est-ce qu’une chorégraphie documentée? qu’est-ce qu’un document? qu’est-ce qu’un support ou un médium pour un document au sein d’une œuvre? quel type de présence occupe un document dans une œuvre?

Danseuse, chorégraphe, Cécile Proust est titulaire du Master d’Expérimentation Arts et Politiques, SciencePo Paris. Ses œuvres interrogent la fabrique des corps, des danses, des genres, des images et des regards. Elles sont reliées à des questions anthropologiques, croisent de multiples champs théoriques et tissent des liens spécifiques avec les gender studies et les arts plastiques. Cécile Proust est directrice du projet femmeuses et signe des chorégraphies documentaires qui mêlent danse, chant, vidéo, entretiens, vidéos et textes. Les vidéos sont faites en collaboration avec Jacques Hoepffner. Pour ces recherches, Cécile Proust effectue plusieurs séjours en Inde et au Japon, en tant que lauréate de la bourse Romain Rolland et du programme de la Villa Kujoyama afin de pratiquer le Kathak à Delhi, le Jiuta Maï à Kyoto, le Raqs Sharqi au Caire et le Flamenco à Madrid. Elle collabore à l’émergence de la nouvelle danse française des années 1980 et 1990 en travaillant auprès des chorégraphes Alain Buffard, Dominique Brun, Odile Duboc, le quatuor Albrecht Knust, Daniel Larrieu, Thierry Thieu Niang et des metteurs en scène Robert Carsen et Robert Wilson.

Arkadi ZAIDES: Extrapolating TALOS
What kind of choreography arises in the proximity of borders? Which strategies of restriction define movement? Arkadi Zaides’ new work sets out to explore a dynamic system of action and reaction, limitation and transgression, stasis and mobility. The work is a response to TALOS, an EU-funded initiative that designed an advanced system for protecting European land borders. TALOS was a collaborative project between ten countries that was officially conducted between the years 2008-2012. It resulted in a demonstration of a surveillance system that could be deployed in a matter of hours at any location. The system included mobile, semi-autonomous robots that were designed to replace human border guards in patrol missions in border areas. The TALOS project was never launched and remained an experiment, a test, and a proof of technological capabilities. Delegating the act of decision-making to a technological agent envisions a system that acts via protocols and scripts only, deprived of ethical, political and human aspects. The work strives to continue Zaides' interest in documentary materials while pushing these materials towards what is currently still unthinkable in terms of ideology, dehumanization, ethics and law. Using different materials (documents from the original project, documentary footage, interviews) Zaides' team is interested in speculating on a not so far  into the future scenario of an encounter  between humans and autonomous border-technologies.
www.arkadizaides.com

TÉMOINS HORS-CHAMP :

Gilles SAUSSIER: Autour de la publication de Spolia (Le Point du Jour éditeur, Cherbourg-Paris, 2018)
Spolia réunit des textes et des photographies réalisés en Roumanie dans la vallée du Jiu, site naturel et industriel remarquable où la Colonne sans fin de Brancusi fut fondue en 1937. En suivant le cours du fleuve, Gilles Saussier enquête sur les conditions matérielles et politiques de la fabrication du monument. Il révèle ce faisant la géologie d'un arrière-pays industriel de l'œuvre de Brancusi et son paradoxe: une colonne s'élevant vers le ciel grâce à des ingénieurs et à des ouvriers-mineurs creusant infiniment sous terre.

Proche des pratiques artistiques de site-specific telles que les définit l'historien d'art Hal Forster (recouvrer des histoires refoulées, activer des espaces culturels perdus, proposer des contre-mémoires historiques), Gilles Saussier propose une démarche documentaire expérimentale croisant les influences de la tradition photographique documentaire, de la littérature anthropologique et de l’art conceptuel. Il a participé à la documenta 11 de Kassel (2002), aux expositions Covering the real au Kunstmuseum de Bâle (2005), L’archive universelle au MACBA de Barcelone (2008), Site-specific au FRAC Rouen Normandie (2015), Looking at war au Bonniers Konsthall de Stockholm (2017), et publié au Point du Jour Studio Shakhari bazar en 2006, Le Tableau de chasse en 2010 et Spolia en 2018.

TEMPS DE PRATIQUE THÉORISÉE :

Anne KERZERHO & Loïc TOUZÉ: Autour de la table: mettre en partage des récits de gestes ou comment pratiquer le réel par l’oralité
Le projet Autour de la table (ATT) invite à une circulation des savoirs sur le geste et à une réciprocité dans l’échange qu’il s’agit de "performer". Pensé à l'échelle d’une ville, ATT propose à ses habitants un processus d’entretiens aboutissant à la mise en forme d’un récit sur leurs relations au geste, leurs imaginaires et habiletés mettant en jeu la spécificité de leurs savoirs. En fin de processus ces récits sont rendus publics, offrant l’expérience d’une parole augmentée par une écoute contributive.
Notre intervention s’engagera selon trois modalités — descriptive, analytique et expérientielle — afin d’explorer en quoi les savoirs perceptifs des danseurs peuvent constituer une méthodologie d’entretien à même de recueillir un récit de gestes produits hors du champ chorégraphique. Reprenant une formulation partagée par le chorégraphe Laurent Pichaud et la chercheuse Julie Perrin, nous introduirons la notion d’entretien "en danseur" pour comprendre comment la forme oralisée de ces récits ne relève pas d’une explication du geste mais propose un autre espace d’apparition sensible et chorégraphique du geste.

Anne Kerzerho est actuellement directrice pédagogique du master exerce à ICI - Centre chorégraphique national de Montpellier, après avoir occupé la même fonction à l’école du CNDC d’Angers. Auparavant, elle a travaillé au CCN de Rennes en qualité de responsable du développement. Elle développe des dispositifs d’accompagnement de jeunes artistes et initie avec le chorégraphe Alain Michard la manifestation  À domicile. À partir de 2010, elle engage une collaboration étroite avec le chorégraphe Loïc Touzé. Ils réalisent ensemble le projet Autour de la table, dispositif performatif et nomade autour des savoirs et pratiques du corps.

Loïc Touzé, danseur et chorégraphe, vit à Nantes et dirige le lieu Honolulu. Il crée des pièces de danse, réalise des films, invente avec d’autres artistes des objets protéiformes, imagine des manifestations, dans une attention aigue aux gestes et aux récits. Il est souvent invité à participer à des projets pour le théâtre contemporain, le nouveau cirque, la musique. Il développe avec l’artiste Mathieu Bouvier une recherche autour de la notion de "Figure". Il enseigne à L’ENSA à Nantes et est invité régulièrement dans des écoles de Théâtre, d’Art et de Chorégraphie en France dans le monde.
Publications:
"L'entretien "phrasé et interprétation"", in Partition(s) - Objet et concept des pratiques scéniques (20e-21e siècles), Julie Sermon et Yvane Chapuis (dir.), Collection "Nouvelles scènes / Manufacture", Presses du Réel, 2017.
Danse et cinéma, Édition Capricci, Centre National de la Danse, entretien Loïc Touzé / Mathieu Bouvier, 2012.
Voir également: www.pourunatlasdesfigures.net

Barbara MANZETTI & Laurent PICHAUD: Habiter. L’art
Nous allons nous rencontrer à l’intérieur de l’activité qui nous fonde et nous définit.
Nos projets actuels sont mitoyens, il nous a paru possible d’explorer en direct ce côtoiement.
J’ai toujours eu ce rêve de verser ma pratique artistique dans le quotidien. Avec l’expérience Rester- Etranger, le monde est enfin entré, il était déjà là mais jamais de manière si définitive.
Je recherchais cet abandon.
Il se trame entre nous une espèce de famille. Soudaine et irrégulière, elle habite toutes les fractures ostensibles. Elle s’organise dans les transitions. Elle est transition. Elle est relais. Elle est mère. Elle est fils. Elle est Bonjour les amis. Elle résilie les chimères des identités assignées. Elle est pays.
Najib Mohammadi et Sharif Saidi sont deux jeunes afghans.
Arrivés en Suisse en novembre 2015, durant l'automne "migrant" que l'Europe a connu et qui se prolonge encore, ils sont aujourd'hui des requérants: en attente d'un statut de réfugiés qui leur permettrait de rester en Suisse.
Ils rencontrent Laurent Pichaud via le far° - Festival des Arts Vivants de Nyon. Le chorégraphe identifie alors une coïncidence troublante : l'itinéraire qu'ont parcouru Najib et Sharif pour arriver en Suisse, à travers l'Iran, la Turquie et les Balkans, est le même que celui que Nicolas Bouvier a emprunté il y a plus de 60 ans, en sens inverse, et qui a fait l'objet de son livre L'usage du monde.
C'est à l'usage troublé, contemporain et migrant du monde qu’un projet de collaboration entre eux trois fait écho.

"Barbara Manzetti parle souvent d’amitié au sujet de son travail et il me semble que les exigences de cette notion déterminent l’essentiel de ses décisions artistiques. Sa pratique artistique est une pratique sans extérieur, qui incorpore en permanence son propre environnement (...). Cette pratique ne sépare pas le temps de préparation du temps de représentation. Elle est un principe de déplacement et chaque lieu de son exercice en est l’unique lieu possible. De même chaque personne momentanément en contact avec le travail intègre celui-ci en s’engageant dans l’activité qui le fonde, ce mode d’être-ensemble induit par la performance de Barbara et que je nommerai avec elle l’activité d’amitier".

Rester. Etranger:
Présentation du projet (Archives, Collection/collective, Pod-cast des émissions radiophoniques et journal en ligne) :
http://rester-etranger.fr
http://journal.rester-etranger.fr
L’expérience à Aubervilliers en janvier 2018:
http://www.leslaboratoires.org/projet/rester-etranger-aubervilliers/rester-etranger-aubervilliers


BIBLIOGRAPHIE :

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ZENETTI Marie-Jeanne, Factographies. L’enregistrement littéraire à l’époque contemporaine, Paris, Classiques Garnier, 2014.


Avec le soutien
de l'Institut Universitaire de France (Université Paris-Sorbonne)
et de l'Université Paris 8