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CENTRE CULTUREL INTERNATIONAL DE CERISY

Programme 2017 : un des colloques





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Flyer QU'EST-CE QU'UN RÉGIME DE TRAVAIL
RÉELLEMENT HUMAIN ?

Mise à jour
24/03/2017


DU MARDI 4 JUILLET (19 H) AU MARDI 11 JUILLET (14 H) 2017

(colloque de 7 jours)

DIRECTION : Pierre MUSSO, Alain SUPIOT

ARGUMENT :

La création de l’Organisation internationale du travail a été justifiée par le fait "que la non-adoption par une nation quelconque d'un régime de travail réellement humain fait obstacle aux efforts des autres nations désireuses d'améliorer le sort des travailleurs dans leurs propres pays" (Préambule de la constitution de l’OIT, alinéa 3). Il s’agissait d’instituer une police sociale de la concurrence internationale, propre à empêcher que celle-ci ne détériore au lieu d’améliorer les conditions de travail des hommes.

Ce qu’il est convenu d’appeler la "globalisation" donne à ce constat une actualité nouvelle. Avec la globalisation, il n’est plus guère de pays dans lesquels ce régime ne dépende fortement des échanges internationaux. Cette dépendance se manifeste par une extension du travail salarié, mais aussi par la déstabilisation des formes traditionnelles de travail et par la montée en puissance du chômage et d’un travail dit "informel", qui ne relève ni du travail traditionnel, ni du salariat. Dans le même temps, la révolution numérique et les nouvelles formes de "rationalisation" du travail donnent jour à des types inédits d’aliénation et de risques pour la santé, mais ouvrent sous certaines conditions des opportunités nouvelles pour une plus grande liberté dans le travail.

L’intelligibilité de ces transformations suppose une remise en perspective historique de la notion clé de "régime de travail réellement humain". Cette notion oblige à penser la dimension proprement anthropologique et culturelle du travail, c’est-à-dire à considérer aussi bien son rôle nodal dans la condition humaine, que la place spécifique qui lui est assignée dans chaque civilisation. À première approche, on peut dire qu’il doit s’agir d’un travail permettant à celui qui l’exécute de mettre une part de lui-même dans ce qu’il fait. Car tel est le propre du travail de l’homme, ce qui le distingue de celui de l’animal ou de la machine. Il prend racine dans des représentations mentales que le travailleur s’efforce d’inscrire dans l’univers des choses ou des symboles. En cela, le travail est aussi une école de la raison: mettant nos images mentales aux prises avec les réalités du monde extérieur, il nous oblige à prendre la mesure, et de ce monde, et de ces représentations.

Au plan historique, ce colloque examinera  les grandes évolutions intervenues en un siècle, au regard des formes nouvelles de déshumanisation du travail. Au plan comparatif, il considérera les divers sens que la notion de "régime réellement humain du travail" peut prendre d’une civilisation à l’autre. Cette comparaison ne peut se fonder sur la projection des catégories de pensée nées de l’expérience industrielle et doit donc faire une large place au temps long et à la diversité des cultures. Elle doit porter aussi bien sur les relations de travail que sur le travail en lui-même, son sens et son contenu. D’un point de vue méthodologique, ce colloque ne se cantonnera pas aux habituelles approches socio-économiques, mais fera une large place à la signification philosophique ou religieuse, ainsi qu’aux représentations artistiques (littéraires, musicologique, cinématographiques ou picturales) du travail dans les grandes civilisations. Prendre la mesure des évolutions intervenues en ces domaines depuis un siècle suppose de les replacer dans la perspective du temps long des civilisations.

Au-delà des contributeurs très variés qui vont présenter des communications, les débats seront élargis à tous les auditeurs que les questions posées intéressent.

CALENDRIER PROVISOIRE :

Mardi 4 juillet
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Mercredi 5 juillet
Matin:
Ouverture
Alain SUPIOT: La juste division du travail
Dominique MÉDA: Simone Weil et Hannah Arendt: deux philosophies du travail

Après-midi:
Tour du monde du concept de travail, table ronde avec Cristina CIUCU (Judaïsme. Travail et asservissement), Jean LEVI (La Chine), Danouta LIBERSKI BAGNOUD (Le travail vu au prisme du rituel), Charles MALAMOUD & Annie MONTAUT (L’Inde)

Soirée:
L’image du travail, avec Jean-Paul GÉHIN (Les sciences sociales et les images du travail) et Cornelia ISLER-KERÉNYI (Le travail dans l’imaginaire grec)


Jeudi 6 juillet
Matin:
Significations humaines du travail
Gerd SPITTLER: L'anthropologie du travail: une comparaison ethnographique
Christophe DEJOURS: Travail vivant et accomplissement de soi

Après-midi:
Le travail entre la personne et la chose
Augustin BERQUE: La forclusion du travail
Pietro CAUSARANO: Conflit industriel et sens du travail: l'expérience italienne des années 1970 dans la pensée de Bruno Trentin

Soirée:
Session doctorale (I): autour des travaux des doctorants


Vendredi 7 juillet
Matin:
L’histoire du travail a-t-elle un sens?
Andreas ECKERT: Histoire globale du travail
Sandrine KOTT: L’OIT en tension: entre conditions humaines de travail et productivisme (1919-1989)

Après-midi:
Le travail saisi par la globalisation
Babacar FALL: Émigration et quête du travail: le cas des jeunes sénégalais

L’avenir du travail entre dirigeants d’entreprise et syndicalistes (organisée dans le cadre des conversations du centenaire de l’OIT), table ronde animée par Cyril COSME (BIT), avec Laurent BERGER (CFDT), Luc BÉRILLE (UNSA), Pascal DALOZ (Dassault Systèmes), Antoine FRÉROT (Veolia), Jean KASPAR, Sabine LOCHMANN (BPI), Philippe MARTINEZ (CGT), Alexandre SAUBOT (UIMM), Bernard THIBAULT (CA-BIT), Yves VEYRIER (FO) et un ou deux dirigeants de PME de la région Normandie

Soirée:
L’avenir du travail entre dirigeants d’entreprise et syndicalistes (organisée dans le cadre des conversations du centenaire de l’OIT), table ronde animée par Cyril COSME (BIT) [suite]


Samedi 8 juillet
Matin:
Les normes internationales du travail
Francis MAUPAIN: Quel avenir pour l’OIT et son rôle de régulation sociale de l’économie globalisée?
Pedro NICOLI & Supriya ROUTH: Un régime de travail réellement humain et l’approche pluraliste des capabilités pour les travailleurs informels: pistes de l’Inde et du Brésil

Après-midi:
DÉTENTE

Soirée:
Cinéma: autour d’un film et de son auteur ou acteur


Dimanche 9 juillet
Matin:
Le travail concret
Pierre-Michel MENGER: Travail instrumental et travail créateur
Philippe d’IRIBARNE: Les cultures du travail

Après-midi:
Travail et technique, table ronde avec Jean-Michel BESNIER (La robotisation), Marie-Anne DUJARIER (Tous producteurs? Institutions du travail et anthropologie de l'activité en jeu dans les plateformes numériques) et Michel LALLEMENT (Refaire travail: des pratiques alternatives à la croisée du technique et du politique)

Soirée:
Le temps et les rythmes de travail: les chants de travail, avec Étienne BOURS (Chanter en travaillant puis déchanter le travail), Benoit DE CORNULIER (Rythmer l'action par la parole) et Janis SARRA (Le rythme et le rôle de la chanson des travailleurs dans la lutte pour la justice sociale)


Lundi 10 juillet
Matin:
Les représentations du travail dans l’entreprise
Isabelle FERRERAS: La démocratie au travail
Samuel JUBÉ: L’image comptable du travail

Après-midi:
Travail, territoire et entreprise
Christian DU TERTRE: L’inscription territoriale du travail
Michel VOLLE: De la main d’œuvre au cerveau d’œuvre
Pierre VELTZ: Le travail dans la cité

Soirée:
Session doctorale (II): autour des travaux des doctorants


Mardi 11 juillet
Matin:
Conclusions
Thibault LE TEXIER: Management et démocratie d'entreprise
Pierre MUSSO: Le travail dans l’imaginaire industriel

Table ronde et synthèse du colloque avec les doctorants, animée par Corine EYRAUD et Pierre MUSSO

Après-midi:
DÉPARTS

RÉSUMÉS :

Augustin BERQUE: La forclusion du travail
Les cultures humaines ont idéalisé un temps où l’on pouvait vivre sans transformer la nature par le travail, en forclosant cette dimension devenue nécessaire de l’existence humaine. Du mythe de l’Âge d’or ou de son homologue chinois, la Grande Identité (Datong), et de leur exploitation par la classe de loisir (Veblen) en trois mille ans d’histoire jusqu’à l’urbain diffus contemporain, dont l’empreinte écologique aboutit à dérégler l’homéostasie climatique de la Terre, on dégage les motifs et les étapes de cette forclusion croissante des effets environnementaux de l’activité humaine, où la quête de "la nature" aboutit à détruire la nature.

Augustin Berque, né en 1942, géographe, orientaliste et philosophe, est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, où il enseigne la mésologie.
Parmi ses nombreux ouvrages, Histoire de l’habitat idéal, de l’Orient vers l’Occident, Paris, Le Félin, 2010, où il détaille l’histoire de la forclusion du travail médial, i.e. des effets de l’activité humaine sur l’environnement terrestre.


Étienne BOURS: Chanter en travaillant puis déchanter le travail
Partout dans le monde on a connu le chant de travail. Soit une expression directement liée à la tâche et qui est destinée à rythmer celle-ci. Soit un ensemble de chants qui ont pour but de commander et de diriger les opérations; le chant est souvent divisé entre un leader et le groupe qui lui répond. Parfois le chant a pour simple but de faire passer le temps pendant un labeur monotone, répétitif. Industrialisation et mécanisation bouleversent les données de la relation au travail. Les travaux se font dans des conditions bruyantes, harassantes et contraignantes. Il devient impossible de chanter en travaillant. Le chant de travail proprement dit va disparaître au profit d’un chant et d’un répertoire de classe ou de métier. On chante le travail, ses conditions, son environnement, la lutte syndicale... La troisième phase du chant lié au travail est celle du monde post-industriel. On perd son emploi, le goût, la "foi", l’envie, le plaisir, la fierté liés au travail; on perd la main, on perd pied... La chanson, depuis des décennies, chante cette désillusion, cette perte, cette dignité écrasée. On déchante.

Bibliographie et publications
Étienne Bours, Le sens du son. Musiques traditionnelles et expression populaire, Fayard, Paris, 2007.
Étienne Bours, Dictionnaire thématique des musiques du monde, Fayard, Paris, 2002.
Ted Gioia, Work songs, Duke University Press, Durham & London, 2006.
Pete Seeger & Bob Reiser, Carry it on. A history in song and picture of the working men and women of America, Blandford Press, Poole, Dorset, 1986.


Pietro CAUSARANO: Conflit industriel et sens du travail: l'expérience italienne des années 1970 dans la pensée de Bruno Trentin
Bruno Trentin est l'un des dirigeants syndicaux italiens plus particuliers et originaux, avec Vittorio Foa et Sergio Garavini. En tant que intellectuel syndicaliste, Trentin est protagoniste pendant le période du renouvellement de l'organisation et des stratégies syndicales qui se déroule à partir de la deuxième moitié des années 1950 et dans les années 1960 pour aboutir enfin dans la "révolution sociale" italienne des années 1970. Il développe une réflexion originale autour de la condition ouvrière, des nouvelles formes du travail industriel au début de l'automatisation linéaire et des nouveaux sujets sociaux ouvriers. Ces thèmes remettent en question le sens du travail industriel, surtout après la révolution culturelle et sociale des années '68 qui imposera un nouvel équilibre entre attentes personnelles et perspectives collectives. Le "syndicat des conseils", dont Trentin sera un protagoniste comme leader pendant la décennie 1970, trouve son centre dans la négociation  (nationale et territoriale, mais surtout décentrée à l'entreprise) autour de l'organisation du travail et des conditions des travailleurs. La légitimation du syndicat dans les usine et les ateliers, les droits obtenus de information et de formation, le contrôle autonome acquis sur les savoir utilisés dans la production, la reconnaissance du rôle productif et social individuel (et en même temps recomposé dans le collectif du "groupe homogène"), la lutte contre la hiérarchie des anciennes modalités de classification (pour la parité normative entre employés de bureau et ouvriers d'atelier, l'"encadrement unique"), tout ça pour Trentin contribue à changer l'approche syndical dans la lecture du travail réel à partir de son organisation et de sa remise en cause.

Pietro Causarano est professeur en histoire sociale de l'éducation chez le Département en Sciences de la Formation et Psychologie de l'Université de Florence (Italie). Il est membre du comité de direction de la Société Italienne d'Histoire du Travail (SISLav) et du conseil scientifique international du DIM-GESTES (Groupe d'étude sur le travail et la souffrance au travail).
Publications
P. Causarano (dir.), "Lavoro, formazione e educazione in prospettiva storica: sollecitazioni e ipotesi per nuovi campi di ricerca", Rivista di storia dell'educazione, 2016, n°1.
P. Causarano (dir.), "Una concreta utopia. La costruzione sociale del lavoro fra conflitto industriale e contrattazione sindacale, 1968-1974", Italia contemporanea, 2015, vol. 278.
P. Causarano, "La fabbrica fordista e il conflitto industriale", in S. Musso (dir.), Storia del lavoro in Italia, vol. VI, Il '900, t. 2, 1945-2000, Roma, Castelvecchi, 2015, pp. 59-101.
P. Causarano, L. Falossi, P. Giovannini (dir), Il 1969 e dintorni, Roma, Ediesse, 2010.
P. Causarano, L. Falossi, P. Giovannini (dir.), Mondi operai, culture del lavoro e identità sindacali, Roma, Ediesse, 2008.


Cristina CIUCU: Judaïsme. Travail et asservissement
À partir des récits de la Création et de la sortie d’Égypte, les sources juives antiques et médiévales développent une réflexion sur les rapports entre travail, culte divin et asservissement, réalités désignées par une même racine (‘vd). Cette réflexion vise principalement à définir les limites et la portée du Shabbat. Pour distinguer les activités compatibles avec le Shabbat de celles qui ne le sont pas, les rabbins définissent ces dernières à travers 39 catégories de "faire" — que nous analyserons brièvement — et par contraste avec les activités relevant du "service divin" (‘avodah): le rituel, la prière, l’étude. Le temps dévolu à ces dernières, ainsi envisagées comme des modes de "non-faire", ponctue celui du "faire" et lui donne sens, en le consacrant. Les deux sont indissociables dans la conception juive traditionnelle du "travail". Le "travail réellement humain" serait donc, en ce cas, celui qui a reçu la "consécration" du "non-faire", sans laquelle toute activité humaine n’est qu’asservissement.

Cristina Ciucu (née 1979) est maître de Conférences à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris. Ses publications et ses recherches portent principalement sur la tradition mystique juive et ses rapports avec la philosophie, sur la contribution de la pensée juive à la modernité européenne, et sur la tradition manuscrite hébraïque (elle assume, depuis 2012, la responsabilité de l’étude et de la description de manuscrits de Kabbale de la Bibliothèque nationale de France).

Christophe DEJOURS: Travail vivant et accomplissement de soi
"La notion de régime de travail réellement humain oblige à repenser la dimension proprement  anthropologique et culturelle du travail, c’est-à-dire à considérer (...) son rôle nodal dans la condition humaine (...)". La clinique du travail montre qu’il n’y a pas de neutralité du travail vis-à-vis de la santé mentale. Il peut générer le pire et aujourd’hui cela va jusqu’au suicide sur le lieu de travail. Mais il peut aussi générer le meilleur en devenant un médiateur majeur dans la construction de la santé mentale. Plutôt que de partir, comme on le fait habituellement, de l’analyse des conséquences néfastes des nouvelles formes d’organisation du travail sur la santé mentale, nous examinerons d’abord en quoi consiste le "travail vivant". Dans un deuxième temps, nous montrerons comment ledit travail vivant peut jouer un tel rôle dans la construction de la santé mentale. Dans un troisième temps; il s’agira d’identifier les conditions matérielles, organisationnelles et institutionnelles qui devraient être réunies pour que le travail vivant puisse à la fois ouvrir sur l’accomplissement de soi au niveau individuel et apporter une contribution à la production de la culture et de la civilisation.

Christophe Dejours est psychiatre, psychanalyste, professeur titulaire de la chaire Psychanalyse-Santé-Travail au Conservatoire National des Arts et Métiers.
Publications
Travail vivant, 2 tomes, Paris, Payot-Rivages, 2009.
Le choix. Souffrir au travail n’est pas une fatalité, Paris, Bayard, 2015.
Situations du travail, Paris, Presses Universitaires de France, 2016.


Marie-Anne DUJARIER: Tous producteurs? Institutions du travail et anthropologie de l'activité en jeu dans les plateformes numériques
Cette intervention rend compte d’une recherche en cours sur les plateformes numériques. Ces "places de marché" organisent la rencontre entre une offre et une demande de service. Elles mettent à l’épreuve les frontières traditionnelles entre professionnels et amateurs, comme entre travailleurs et consommateurs. Elles créent une tension entre des statuts d’ordinaire séparés, et hybride les modes de rémunération. Cette nouvelle pratique sociale peut alors servir d’analyseur à deux dimensions fondamentales du "travail": premièrement, elle questionne les frontières de ce que notre société institutionnalise comme du travail. La "brouille" qu’instaurent les plateformes signale des changements sociaux significatifs quant au régime contemporain dit du "travail". Deuxièmement, le caractère parfois volontaire et bénévole du travail fourni, rappelle que celui-ci ne peut être saisi uniquement d’un point de vue utilitariste mais aussi au moyen d’une anthropologie de l’activité. Ce cas empirique offre alors à penser ce qu’est un régime de travail désirable.

Marie-Anne Dujarier, professeure de Sociologie à l’Université Paris 7, est membre du Laboratoire de Changement Social et Politique (LCSP) et membre associée du LISE (CNAM /CNRS). Ses recherches décrivent et  analysent  les formes sociales de l’encadrement de l’activité humaine, notamment au travail, du point de vue de sa production comme de sa réception.
Publications
Idéal au travail, PUF.
Le travail du consommateur, La Découverte.
Le management désincarné, La Découverte.
Co-directrice d’un ouvrage théorique: L’activité en théorie. Regards croisés sur le travail, Octarès.


Corine EYRAUD
Corine Eyraud est sociologue à l’Université d’Aix-Marseille, chercheur au Laboratoire d’Économie et de Sociologie du Travail (LEST). Ses travaux croisent les champs de la sociologie du travail, de la sociologie économique, de la sociologie de la quantification, de la sociologie de l’État et de l’enseignement supérieur.
Publications
Le capitalisme au cœur de l’État. Comptabilité privée et action publique, Éditions du Croquant, collection "Dynamiques Socio-économiques", 2013.
Avec Guy Lambert, Filmer le travail. Films et Travail, Publications de l’Université de Provence, 2009.


Babacar FALL: Émigration et quête du travail: le cas des jeunes sénégalais
Au Sénégal, à partir des années 1970, la crise combinée de l’agriculture et de l’industrie sénégalaise a accentué à la fois le chômage des jeunes et l’exode vers les villes. Ce contexte dominé par le malaise a été aggravé par l’accroissement démographique de la population qui a triplé entre 1970 et 2013. L’école qui jadis assurait la mobilité sociale est devenue une fabrique de chômeurs. Confrontés au chômage, les jeunes se sont tournés vers l’émigration car l’Europe incarne l’Eldorado, la nouvelle frontière de l’espoir de l’accomplissement par le travail.

Babacar Fall est professeur à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Sénégal.
Publications
Le Travail au Sénégal au XXe siècle, Paris, Karthala & Re, Work, 320 pages, 2011.
Social History in French West Africa: Forced Labor, labor Market, Women and Politics, Amsterdam, 2003, Calcutta, SEPHIS-CSSSC, 80 pages.
Le travail forcé en Afrique Occidentale Française: 1900-1945, Kart hala, Paris, 1993, 339 pages.
Édition
Ajustement structurel et Emploi au Sénégal, Dakar, 1996, CODESRIA in séries des livres du CODESRIA, 245 pages.
Co-Édition
Travail et Culture dans un monde globalisé. De l’Afrique à l’Amérique latine, Paris, Karthala & Re, Work, 360 pages, 2015 (en collaboration avec Ineke Phaf-Rheinberger & Andréas Eckert).
Rethinking Work: Global Historical and Sociological Perspective, New Delhi, 2011, Tulika Book, 180 pages (en collaboration avec Rana Behal et Alice Mah (eds.)).


Jean-Paul GÉHIN: Les sciences sociales et les images du travail
Dans un contexte socio-historique de mutation en profondeur du travail et de prolifération des images fixes comme animées, il apparaît légitime de s’interroger sur la place que les sciences sociales accordent aux  images du travail: comme objets d’analyse révélateurs des transformations en cours, comme outils pertinents d’investigation et d’enquête de terrain ou encore comme supports de médiation scientifique.

Sociologue du travail, Jean-Paul Géhin a publié de nombreux articles et ouvrages sur le travail, la formation professionnelle et l’éducation permanente. Intéressé par la question de l’usage des images en sciences sociales, il a participé à la création du festival "Filmer le travail" et plus récemment de la revue numérique pluridisciplinaire Image du travail, travail des images.
Publications
Géhin J.-P., Stevens H. (dir.), 2012, Images du travail, travail des images, Rennes, PUR, éditions de l’Atlantique.
Gehin J.-P., Palheta U. (2012), "Les devenirs socioprofessionnels des sortants sans diplôme. Un état des lieux dix ans après la sortie du système éducatif (1998-2008)", Formation emploi, 2/2012 (n°118), p. 15-35.
Barthélémy T., Géhin J.-P., Giglio-Jacquemot A., 2013, Direction numéro thématique de la revue ethnographiques.org, n°25, "Filmer le travail: chercher, montrer, démontrer".
Gehin J.-P. (2013), "Filmer le travail: un travail du sociologue?", La nouvelle revue du travail, n°3.
Brouquet S., Gadéa C., Géhin J.-P., 2015, Direction numéro thématique de la revue Images du travail, travail des images, "Quand les groupes professionnels se mettent en images".


Philippe d’IRIBARNE: Les cultures du travail
Un point délicat dans la mise en œuvre d’un régime de travail humain est de rendre compatible la condition de travailleur salarié soumis à l’autorité d’un patron avec celle de citoyen libre d’une société démocratique. Les réponses apportées à ce défi diffèrent considérablement parmi les divers pays de tradition démocratique, en particulier selon qu’on se trouve dans un univers anglo-saxon, germanique ou français, en fonction de la conception de la liberté qui a prévalu dans chacun d’eux.

Cornelia ISLER-KERÉNYI: Le travail dans l’imaginaire grec
Dans les cités de la Grèce classique, tout le monde travaillait : pas uniquement les esclaves et ceux — locaux et étrangers — qui pratiquaient les divers métiers, mais aussi les femmes dans leur milieu domestique, les citoyens libres dans leurs champs et leurs vignobles, et même certains dieux (Athéna et Héphaïstos par exemple). Il est symptomatique que la langue grecque exprime par le même mot — ergon — le travail et l’œuvre. Différemment de notre conception moderne, ce qui comptait n’était pas l’activité comme telle, mais son produit. En effet, l’œuvre, même celle qui n’était pas matérielle, comme par exemple un poème, était vue moins comme le résultat d’un effort physique ou d’un service que comme celui d’une techné, d’un savoir faire. C’est pourquoi même des dieux pouvaient être imaginés au travail. Par là on comprend bien pourquoi la mentalité antique ne fait pas de distinction entre artisanat et art. Le poids donné au savoir faire explique un phénomène spécifique relevable déjà autour de 600 av. J.-C.: celui des signatures d’artistes. Celles-ci, aussi bien que quelques images de travail, seront le sujet de cette communication dans le but d’éclaircir la valeur du travail dans l’imaginaire grec.

Sandrine KOTT: L’OIT en tension: entre conditions humaines de travail et productivisme (1919-1989)
Si l’établissement généralisé d’un "régime de travail réellement humain" (human condition of labor) est posé comme un objectif de l’action de l’OIT dans le préambule de la Constitution de 1919, l’expression elle-même et plus largement la réflexion sur ce que serait une condition humaine du travail est largement absente des documents officiels ou archivistiques produits par l’Organisation. L’entrée dans l’histoire de l’OIT à travers cette catégorie permet de mettre en évidence et de faire travailler la tension fondamentale qui traverse l’Organisation entre l’objectif initial de protection des travailleurs et de démocratie sociale d’une part et le triomphe, dans les faits, du productivisme taylorien hérité de la Première Guerre mondiale et prolongé dans les politiques de développement de l’après Seconde Guerre mondiale. Cette tension souvent résumée à une opposition entre juristes et économistes au sein de l’organisation permet d’éclairer des débats très contemporains.

Sandrine Kott est professeur d’histoire contemporaine de l’Europe (Université de Genève).
Publications
Sandrine Kott, L’État social allemand. Représentations et pratiques, Paris, Belin, 1995 (Sozialstaat und Gesellschaft. Das deutsche Kaiserreich in Europa, Göttingen, Vandehoeck und Ruprecht, Kritische Studien, 2014).
Sandrine Kott, "Une "communauté épistémique" du social? Experts de l’OIT et internationalisation des politiques sociales dans l’entre-deux-guerres", in Genèses. Sciences sociales et histoire, 71 (2008), p.26-46.
Sandrine Kott, Paul Betts, Stefan-Ludwig Hoffmann, Malgorzata Mazurek (ed.), Social Rights and Human Rights in the Twentieth Century, Humanity. An international Journal of Human Rights, Humanitarianism, and Development, 2012, 3.
Sandrine Kott, Joëlle Droux (ed.), Globalizing social rights. The ILO and beyond, London, Palgrave, 2013.
Sandrine Kott, Dorothea Höhtker (ed.), À la rencontre de l’Europe au travail. Récits de voyage d’Albert Thomas (1920-1932), Paris, Presses Universitaires de la Sorbonne, 2015.


Michel LALLEMENT: Refaire travail: des pratiques alternatives à la croisée du technique et du politique
L’ordre dominant du travail a régulièrement fait l’objet de contestations qui ont pris la tournure d’expérimentations alternatives aux destins variés. Que nous apprennent, dans la manière de réinventer le travail, ces expérimentations, notamment dans la façon de gérer la tension entre la technique (qu’il s’agisse de son rejet ou de son enrôlement au service de l’émancipation) et l’engagement éthique et politique qui accompagnent pareilles innovations sociales? On s’appuiera, pour esquisser des éléments de réponse à cette question, sur des enquêtes menées récemment aux États-Unis dans des communities qui souhaitent redonner au travail une finalité en soi en associant à une telle exigence des principes moraux structurant la manière de produire et de vivre ensemble.

Michel Lallement est professeur au Cnam dans la chaire d’Analyse sociologique du travail, de l’emploi et des organisations.
Publications
Le Travail. Une sociologie contemporaine, Gallimard, 2007.
Le Travail de l’utopie. JBA Godin et le Familistère de Guise, Les Belles Lettres, 2009.
Dictionnaire du travail, coéd. avec A. Bevort, A. Jobert & A. Mias, PUF, 2012.
L’Âge du Faire. Hacking, travail, anarchie, Seuil, 2015.


Thibault LE TEXIER: Management et démocratie d'entreprise
La démocratie d’entreprise est une vieille idée neuve. Le taylorisme lui-même peut être vu comme un forme de démocratisation du pouvoir détenu par les propriétaires des entreprises. Chaque génération de théoricien du management a su voir les bénéfices de la démocratie: épanouissement, innovation, adhésion, communication — le tout, bien entendu, au service de l’efficacité et du profit. Depuis une vingtaine d’années cependant, la démocratie d’entreprise semble essentiellement promue comme un pis-aller à la destruction en règle du compromis fordiste des Trente Glorieuses. La liberté promise par les thuriféraires de l’"entreprise libérée" a un goût de renoncement.

Danouta LIBERSKI BAGNOUD: Le travail vu au prisme du rituel
Pour les sociétés d’agriculteurs sédentaires voltaïques (Afrique de l’Ouest), il n’est de travail sans rite ni de rite sans travail. La notion de travail, au sens d’"ouvrer" et de "labeur" qu’elle reçoit en leurs langues, s’applique aussi bien à l’activité de cultiver la terre, de forger des outils, des armes et des parures sacrées, de bâtir une demeure qu’à ces formes spécifiques de l’agir que sont le rituel et le questionnement de l’oracle. Aussi bien, donc, des activités produisant des biens qui satisfont aux besoins fondamentaux que des formes de l’agir qui, du point de vue de la raison calculante, sont rangées du côté de "l’inutile", du "dérisoire", et de "l’improductif". Les réflexions de Georges Bataille sur le travail et les interdictions religieuses, qui signent la façon d’être au monde propre à l’animal parlant, en cela que, par le travail, il modifie intentionnellement ce qui lui est extérieur, et, par les interdits, il " inhibe", "modifie", détourne vers un autre but, ce qui le pousse intérieurement à agir directement sur le milieu comme prédateur, permettent d’éclairer cette façon africaine de penser le travail proprement humain dans une étroite intimité avec l’oeuvre du rite.

Danouta Liberski Bagnoud, ethnologue, africaniste, est directrice de recherche au Cnrs (Umr 8171, Paris). Adossées à un travail de terrain (1980-2012) auprès des Kasena du Burkina Faso, ses recherches comparatives portent, pour l’essentiel, sur la fonction anthropologique du rite, les montages de représentations qui instituent le rapport des corps à la terre et au territoire, et les dispositifs divinatoires dans leur articulation avec le destinal et la fabrique d’une parole jugée "vraie".

Charles MALAMOUD & Annie MONTAUT: L’Inde
Charles MALAMOUD
Dans l’Inde ancienne, les opérations rituelles sont à la fois un cas particulier et le modèle légitimant du travail humain: tâches coordonnées exécutées par des spécialistes en vue d’une fin qui est une œuvre, labeur fatigant, rémunérations réglées. En mythologie, une des figures du dieu créateur est le charpentier (Takshan, Tvashtar) ou l’artisan "à toutes œuvres" (Viçvakarman).

Annie MONTAUT
Je tenterai d’abord de brosser un aperçu du cadre dans lequel peut s’opérer une analyse du travail aujourd’hui en Inde — où l’importance du secteur dit informel (plus de 90%) limite la portée réelle de l’importante législation qui définit et protège la catégorie du travail ("labor"). Mon intervention portera ensuite sur ce que nous disent les mots du travail en indo-aryen moderne, issus aussi bien d’une base shram signifiant "effort pénible" que d’une base dérivée de la notion d’action et d’agir kar, et pouvant également renvoyer, dans le cas d’emprunt au persan (mazdur-i), au travail non qualifié donc contraint; elle tiendra compte de l’inflexion originale que Gandhi et les gandhiens ont imprimée à la catégorie shram, inflexion divergeant fortement des tentatives juridiques pour humaniser, à la même époque, le régime du travail.

Francis MAUPAIN: Quel avenir pour l’OIT et son rôle de régulation sociale de l’économie globalisée?
La question que se propose d’aborder cette intervention est celle de la capacité de l’OIT de rester fidèle, à l’orée du nouveau siècle qui s’ouvre pour elle à sa double raison d’être:
(i) assurer grâce à sa légitimité tripartite une fonction de "magistère" quant au sens précis qu’il convient de donner à ses objectifs de progrès et de justice sociale en tenant compte des transformations de son environnement et des besoins;
(ii) concilier par une "régulation" appropriée les exigences de progrès et de justice sociale et celles de la concurrence inhérente à l’ouverture des économies et des sociétés censées les alimenter.
Après avoir passé en revue les tensions parfois critiques qui, au cours de son premier siècle d’existence et des transformations radicales de son environnement, ont opposé l’universalité de cette double raison d’être aux limites inhérentes à la structure tripartite et aux moyens (en particulier normatifs) dont elle est dotée, la présentation se proposera d’examiner les chances de réalisation de deux scénarios possibles d’évolution:
(i) celui d’une atrophie progressive de sa raison d’être régulatrice du fait des controverses/impasses qui affectent depuis plus d’une décennie son action normative au profit de son intégration toujours plus étroite au sein des Nations Unies en tant qu’agence de mise en œuvre de certains des objectifs de "l’Agenda du développement durable";
(ii) celui d’un sursaut de sa raison d’être régulatrice face à un besoin auquel aucune autre Organisation universelle existante n’a vocation à répondre, étant admis qu’un tel sursaut ne pourra cependant se produire que sous la pression d’une nouvelle situation de crise et/ ou grâce à la prise de conscience, à travers la célébration du centenaire du gâchis que représente le potentiel institutionnel sous-utilisé de cette Organisation.

Francis Maupain est titulaire d'un doctorat en droit de la Sorbonne, d'un LLM de Harvard Law School et d'un MPA de Harvard JFK School of Government. Il a passé la plus grande partie de sa carrière professionnelle à l’Organisation Internationale du Travail (OIT), d'abord comme Conseiller juridique et plus récemment comme Conseiller spécial du Directeur général de l’OIT. Pendant ce temps, il a écrit et donné des conférences sur la capacité de la plus ancienne organisation du système des Nations Unies à relever les différents défis auxquels elle est confrontée en raison des changements dans le monde du travail, l'économie mondiale et le système international.
Son dernier livre a été publié en français sous le titre: L’OIT à l’épreuve de la mondialisation financière et en Anglais sous le titre: The Future of the ILO in the Global Economy.


Dominique MÉDA: Simone Weil et Hannah Arendt: deux philosophies du travail
Les deux philosophes, Hannah Arendt et Simone Weil, ont placé le travail au cœur de leur réflexion. Elles proposent des interprétations radicalement différentes de la nature, du rôle et des évolutions de celui-ci qui permettent d'éclairer les débats actuels sur le travail. Nous verrons dans quelle mesure leurs idées nous permettent de  contribuer à la résolution de la crise contemporaine du travail.

Pierre-Michel MENGER: Travail instrumental et travail créateur
Deux qualifications du travail s’opposent. La première met en avant sa valeur instrumentale: le travail est l’engagement de l’énergie individuelle dans des conditions diversement pénibles d’effort physique et de charge mentale. C’est la valeur négative du travail: un ensemble de contraintes organisationnelles et d’efforts pénibles entravent la libre disposition de soi et usent l’individu. La seconde conception se fonde sur la valeur expressive du travail, et conduit à la réalisation de soi dans l’agir productif et créateur. La double sémantique du travail l’exprime bien, qui oppose le labeur à l’œuvre, le fardeau à l’accomplissement. Il est aisé de définir la valeur négative du travail. Mais sous quelles conditions le travail peut-il constituer une grandeur pleinement positive? J’en examinerai principalement trois qui forment la matrice d’un système d’idéalisations récurrentes. Je confronterai cette matrice à ce que nous savons des réalités du travail créateur, notamment dans les arts et les sciences.

Pierre-Michel Menger est professeur au Collège de France, et titulaire de la Sociologie du travail créateur.
Il est notamment l’auteur de Le travail créateur. S’accomplir dans l’incertain (Points Seuil, 2014).
http://www.college-de-france.fr/site/pierre-michel-menger/index.htm


Pierre MUSSO: Le travail dans l’imaginaire industriel
La définition d’un régime de travail réellement humain suppose d’identifier et de critiquer les imaginaires du travail qui se sont superposés depuis l’industrialisation d’Occident il y a deux siècles. Avec la mécanisation, la figure de l’homme-machine s’est imposée jusqu’à son acmé fordiste-taylorienne et sa théâtralisation dans Les Temps Modernes. Avec l’informatisation, la figure de l’homme-ordinateur, programmable et codable, a pris le relais et triomphe dans l’industrie contemporaine. Comme tout imaginaire, celui  du travail industriel est ambivalent: Paradis de la valeur travail libératrice et productrice de richesses ou Enfer de l’exploitation, de l’aliénation et de la destruction. Cet imaginaire suppose que le travail est une fin en soi, comme l’ont imaginé les pères de l’économie classique et de la sociologie (Smith, Say, Saint-Simon). Comme tout imaginaire, celui du travail industriel est porteur d’une longue histoire. En amont de l’homme-machine se tient la figure proto-industrielle de l’homme-horloge, pour lequel le travail n’est qu’un moyen au service d’une autre fin. Cette communication questionnera ces trois figures de l’homme-horloge, l’homme-machine et l’homme-ordinateur constitutives de la foi industrialiste occidentale.

Publications
Pierre Musso, Critique des réseaux, Paris, PUF, 2003.
Pierre Musso, L’imaginaire industriel, Paris. Manucius, 2013.
Pierre Musso (dir), Imaginaire, Industrie, Innovation, Colloque de Cerisy, Paris., Manucius, 2015.
Pierre Musso, La religion industrielle. Monastère, manufacture, usine, Paris, Fayard, 2017.


Pedro NICOLI & Supriya ROUTH: Un régime de travail réellement humain et l’approche pluraliste des capabilités pour les travailleurs informels: pistes de l’Inde et du Brésil
L’Inde et le Brésil sont deux économies de plus en plus importantes à l’échelle mondiale avec, en même temps, un fort pourcentage de travailleurs dits informels, qui se livrent à des activités pouvant ou non constituer un emploi productif. Cette communication a deux objectifs. D’abord, comprendre du point de vue socio-juridique ce qu’est le travail informel et qui sont les travailleurs dits informels. La conceptualisation du travail informel a suscité beaucoup de confusion quant à sa signification et à son étendue. En particulier, les juristes ont adopté une vision simpliste et dualisée de l’informalité, associant, pour une large part l’informalité à la pure illégalité, en ignorant les relations complexes entre le travailleur informel et le droit dans ses diverses formes, y compris les normes locales, coutumières et formelles. Cette approche dualiste présente aussi dans l’analyse économique et sociologique sera critiquée car elle conduit à une approche plus complexe et holistique. Sur la base d'éléments empiriques de l’Inde et du Brésil, il sera possible de mieux saisir l’informalité dans ses formes immédiates ainsi que dans ses divers liens culturels, sociaux, économiques et juridiques. Le deuxième objectif est d’articuler une approche des "capabilités" sans doute plus appropriée au contexte des travailleurs informels. L'on montrera que ces travailleurs sont hétérogènes et que leurs activités varient selon les lieux, les secteurs, le genre,... Les idées monistes, abstraites et homogènes d’un régime de travail réellement humain échoueraient probablement à concevoir un phénomène intrinsèquement pluraliste de l’informalité. En conséquence, en nous appuyant sur l’approche des capabilités au conséquentialisme objectif, nous soutenons que l’essence d’un régime de travail réellement humain doit prendre en compte simultanément les aspirations des travailleurs informels, la manière dont ils apprécient eux-mêmes leurs vies ainsi que les fondements juridiques de la protection progressive du travail humain. Ce conséquentialisme pluraliste indique que les expériences des travailleurs doivent devenir centrales dans le droit et dans le régime politique en ce qui concerne un ou plusieurs régimes de travail réellement humain.

Pedro Nicoli est professeur de droit du travail à l’Universidade Federal de Minas Gerais (UFMG), au Brésil. Il a publié plusieurs articles sur les enjeux contemporains de la protection sociale, la precarité et l’informalité. Ses recherches sont consacrées aujourd’hui aux thèmes de l’oppression, l’informalité et la précarité dans le marché du travail et de ses intersections avec marqueurs sociaux comme le genre, la sexualité, la pauvreté, la classe, la race et la marginalisation en général.
Publications
NICOLI, Pedro, Fundamentos de Direito Internacional Social: sujeito trabalhador, precariedade e proteção global às relações de trabalho, São Paulo, LTr, 2016.
NICOLI, Pedro & RAMOS, M., "Substantial equality of workers as a condition for freedom", Industrial Law Journal, South Africa, v. 37, p. 1523-1536, 2016.
NICOLI, Pedro, Augusto Gravatá. A condição jurídica do trabalhador imigrante no Direito Brasileiro, São Paulo, LTr, 2011.


Gerd SPITTLER: L'anthropologie du travail: une comparaison ethnographique
What do the work of a hunter, a farmer, an industrial worker, a cashier, a scientist, a housewife, have in common? Based on ethnographic case studies this communication aims at describing basic elements of work. Work should not be considered identical with industrial and postindustrial labor. It includes the work of hunters and gatherers, peasants and herders. It is not restricted to capitalistic employment. The domestic economy, including housework, women's and children's work is historically and even today more common than capitalistic labor. In comparing all these forms of work with capitalistic labor we should not characterize them as deficient or as dichotomies but as variants of work which can help us to understand better our own work forms.

Gerd Spittler is prof. em of ethnology at the University of Bayreuth. For many years he has done fieldwork among peasants and nomads in West Africa. His recent books on work include "Anthropologie der Arbeit - ein ethnographischer Vergleich" (2016), "African Childrens at Work" (edited together with Michael Bourdillon, 2012) and "Founders of the Anthropology of Work" (2008).

Alain SUPIOT: La juste division du travail
Depuis sa consécration par la Constitution de l’OIT, la notion de "régime de travail réellement humain" a été interprétée comme obligation d’humaniser les conditions de travail. La justice sociale a dès lors été comprise comme justice de l’échange salarial et son périmètre restreint aux questions de salaires, de temps de travail et de sécurité physique. La période contemporaine a été marquée par une régression de cette idée de juste répartition des biens et par l’essor d’une revendication de juste reconnaissance des personnes. La justice sociale n’est plus — ou plus seulement — définie en termes d’égalité dans la répartition de richesses, mais en termes d’égalité dans le respect des identités. Le creusement vertigineux des inégalités de fortune va ainsi aujourd’hui de pair avec l’exacerbation des revendications identitaires. Ainsi focalisés sur la dichotomie de l'avoir et de l'être, ces débats ont en revanche maintenu dans l'ombre une troisième dimension de la justice sociale — celle de l'agir — pourtant présente dans la Déclaration de Philadelphie [1944] qui compte au nombre des droits fondamentaux des travailleurs, celui d'avoir "la satisfaction de donner toute la mesure de leur habileté et de leurs connaissances et de contribuer au bien-être commun" (art. III-b). L’exposé aura pour objet de montrer l’actualité de cette troisième dimension de la justice sociale, en des temps où ce n’est pas seulement la capacité des individus d’agir et de maîtriser leur destin qui est menacée, mais aussi celle des entreprises et des États.

Alain Supiot est professeur au Collège de France, titulaire de la Chaire "État social et mondialisation: analyse juridique des solidarités" et membre de l’Institut d’Études Avancées de Nantes.
(Voir: http://www.college-de-france.fr/site/alain-supiot/index.htm)


Michel VOLLE: De la main d’œuvre au cerveau d’œuvre
L'informatisation a suscité l'automatisation des tâches répétitives autrefois accomplies par une main d'œuvre dont les entreprises laissaient les facultés mentales en jachère. L'action productive se partage désormais entre l'automate et l'être humain, ce dernier possédant pour interpréter les cas particuliers et répondre à des incidents imprévisibles un discernement que l'automate ne peut pas exercer. Le "cerveau d'œuvre" remplace ainsi la main d'œuvre. Cela implique une transformation des organisations, dont la qualité dépend désormais de la synergie des compétences individuelles: un "commerce de la considération" doit se substituer à la relation hiérarchique. La plupart des entreprises refusent cependant cette transformation qui bouscule leurs habitudes et traditions. L'inefficacité massive qui en résulte est l'une des causes de la crise actuelle.

Michel Volle est co-président de l'Institut de l'iconomie.
Principales publications
Histoire de la statistique industrielle, Économica, 1982.
Le métier de statisticien, Économica, 1984.
Analyse des données, Économica, 1997.
De l'informatique: savoir vivre avec l'automate, Économica, 2006.
Iconomie, Économica, 2014.


Avec le soutien
du Bureau international du Travail (BIT),
de l’Institut d'études avancées de Nantes (IEA)
et de la Fondation Gabriel Péri


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Fondation Gabriel Péri