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CENTRE CULTUREL INTERNATIONAL DE CERISY

Programme 2017 : un des colloques





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CARTE D'IDENTITÉS. L'ESPACE AU SINGULIER
Mise à jour
11/09/2017


DU SAMEDI 22 JUILLET (19 H) AU SAMEDI 29 JUILLET (14 H) 2017

DIRECTION : Yann CALBÉRAC, Olivier LAZZAROTTI, Jacques LÉVY, Michel LUSSAULT

ARGUMENT :

À l'ère uniformisante des masses succède l'émergence universelle du singulier. Si le plus spectaculaire effet de cette "montée en singularité" concerne la personne humaine, l'individuation porte aussi sur d'autres réalités comme les environnements spatiaux. Les mobilisations locales, les projets régionaux, les identités de toutes échelles ne pourraient fonctionner sans des individus qui leur donnent leur énergie et délibèrent de leur sens. Néanmoins les espaces doivent aussi être étudiés comme tels. Cela conduit à renouveler le débat sur l'unicité des lieux. Désormais, il ne s'agit plus d'une métaphysique de la permanence et de l'ineffable, mais d'une exploration empirique et théorique de parcours historiques et de dispositifs d'agencement.

Ce colloque interroge l'ensemble des sciences sociales et s'adresse à tous ceux que ces questions intéressent. Tandis que des activités à l'interface de l'art et de la recherche ponctueront les parcours, la problématique sera développée en trois temps:
- Quelle(s) théorie(s) du singulier? L’individuation grandissante des parcours de chacun produit une multiplication des singularités humaines. Comment repenser, le cas échéant pour les théoriser, les relations entre ces singuliers et tous les autres, notamment les lieux?
- Quelle(s) méthode(s)? La multiplication des informations de plus en plus individualisées porte la connaissance les faits et gestes de chacun à un degré jamais atteint. Ces données invalident-elles pour autant les réflexions théoriques?
- Habitans: une notion à inventer? Le passage aux sociétés à habitants mobiles, l’avènement du Monde et la conceptualisation de l’"habiter" conduisent à introduire la notion d’habitans (celui/celle qui habite, en tant que et dans le temps qu’il ou elle habite). Comment une expérience singulière du Monde parle-telle de celle de tous?

CALENDRIER DÉFINITIF :

Samedi 22 juillet
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Dimanche 23 juillet
Matin:
Yann CALBÉRAC, Olivier LAZZAROTTI, Jacques LÉVY & Michel LUSSAULT: Introduction [enregistrement audio en ligne sur la Forge Numérique de la MRSH de l'Université de Caen Normandie et sur le site France Culture]
Jacques LÉVY: Je de cartes

Après-midi:
THÉORIES DU SINGULIER
Philippe VASSET: Espaces vides, spatialités pleines, entretien avec Michel LUSSAULT


Lundi 24 juillet
Matin:
Michel LUSSAULT: Approche conceptuelle de la singularité spatiale

Après-midi:
Carole LANOIX: Habiter l'espace. Penser l'individu par la carte
Pauline BOIVINEAU: Les identités mises au travail en danse contemporaine: nudités et singularités en exergue dans l'espace public

Soirée:
Présentation de l'exposition "Lo vivido y lo sucedido" ("Vécu et événement"), avec Jaime SERRA (Chroniques de la spatialité)


Mardi 25 juillet
Matin:
QUANTITÉS DE QUALITÉ
Dominique BOULLIER: Hotel California ou habitèle?

Après-midi:
Boris BEAUDE: Sur les traces numériques de l'individu
Jessica PIDOUX: Toi et moi, une distance quantifiée

Soirée:
Atelier Théâtre: Les sciences sociales se donnent en spectacle, animé par Michel LUSSAULT avec Yann CALBÉRAC et Laurence VET


Mercredi 26 juillet
Matin:
Joseph MORSEL: Le diable est dans les détails? L’historien, l’indice et le cas singulier

Après-midi:
DÉTENTE

Soirée:
Tourisme: masse et/ou individu, table Ronde avec Lauriane LÉTOCART (Le tourisme: identité spatiale, identité sociale. Le cas de la Baltique du Mecklembourg-Poméranie), Isabelle SACAREAU (La station entre généricité et singularité. Réflexions à partir de l’exemple des hill stations indiennes nées en situation coloniale) et Benjamin TAUNAY (S’engager hors de la densité. La Chine au prisme des déviances corporelles)


Jeudi 27 juillet
Matin:
Lucas TIPHINE: La post-régulation de la circulation dans les espaces publics donne-t-elle plus de liberté aux usagers? Le cas des piétons
Djemila ZENEIDI: La singularité à l’épreuve de la migration

Après-midi:
HABITANS
Olivier LAZZAROTTI: "Qui es-tu Franz Schubert?": approches géographiques du singulier, avec la participation de Cécile GRÉVIN

Soirée:
Atelier Chorégraphie: danser les théories spatiales, avec Jacques LÉVY et Mélanie PERRIER


Vendredi 28 juillet
Matin:
Sylvain KAHN: UE: quand les Européens inventent un régime singulier de territorialité [enregistrement audio en ligne sur la Forge Numérique de la MRSH de l'Université de Caen Normandie et sur le site France Culture]
Hélène NOIZET: Habiter la ville médiévale: une co-construction d’espaces et de spatialités

Après-midi:
Jean-Nicolas FAUCHILLE: Petits acteurs, grands enjeux: urbanité et éthique
Ana PÓVOAS: Singularité et théorie sociale de l'ethos spatial


Samedi 29 juillet
Matin:
CONCLUSIONS
Débat animé par Yann CALBÉRAC & Olivier LAZZAROTTI

Après-midi:
DÉPARTS

RÉSUMÉS :

Boris BEAUDE: Sur les traces numériques de l'individu
La prolifération des traces numériques constitue une opportunité inédite de mieux saisir les pratiques individuelles, mais sans jamais avoir l’assurance de leur signification. Le renouveau de la physique sociale peut être appréhendé selon cette perspective particulière: la traçabilité généralisée œuvre à objectiver l’individu, en le caractérisant par ses relations, tout en assumant l’effacement du sujet. Ce qui s’apparente de plus en plus à une gouvernance algorithmique repose essentiellement sur une réduction du sujet à ses traces, d’abord pour en identifier les singularités, puis les associations, et enfin les intentions, sans jamais chercher à les comprendre. Ces traces, à la source du big data, engagent ainsi à penser conjointement l’espace et les pratiques qui s’y déploient. Afin de mieux apprécier les conditions de leur intelligibilité, mais aussi le réductionnisme à l’œuvre dans un tel projet, il faut prendre les traces au sérieux. Quelle est la spatialité de leur production, de leur circulation et de leurs usages? De quoi ces traces numériques seraient-elles la trace? De quelles spatialités nous informent-elles? Comment associer l’individuation et l’individualisation dont elles procèdent? Lorsque l’on s’aventure sur les traces numériques de l’individu, il faut prendre la mesure du puissant réagencement du monde auquel nous assistons. Il faut mieux comprendre ce qu’habiter Internet signifie. Il faut se confronter à des hypercentralités inédites et caractériser le processus de synchorisation par lequel, in fine, des pratiques ont lieu.

Professeur en cultures et humanités numériques à l’Université de Lausanne, Boris Beaude étudie la spatialité d’Internet et plus généralement les modalités pratiques de l’interaction sociale. Ses recherches actuelles portent plus précisément sur les enjeux scientifiques, sociaux et politiques des traces numériques et de la délégation cognitive aux machines.
Publications
Boris Beaude, 2014, Les fins d’Internet, collection "Stimulo", FYP éditions, Limoges.
Boris Beaude et Nicolas Nova, 2016, "Topographies réticulaires", in Réseaux, nº195, pp. 53-81.
Boris Beaude, 2016, "From Digital Footprints to Urbanity", in Jacques Lévy (dir.), Cartographic Turn, Routledge, Londres, pp. 273-297.
Boris Beaude, 2015, "Les virtualités de la synchorisation", in Géo-Regards, nº7, pp. 123-143.
Boris Beaude, 2015, "Spatialités algorithmiques", in Marta Severo et Alberto Romele (dir.), Territoires et traces numériques, Presses des Mines de Paris, Paris, pp. 135-162 (en ligne).
Boris Beaude, 2015, "De quoi Wikipédia est-elle le lieu?", in Lionel Barbe, Louise Merzeau et Valérie Schafer (dir.), Wikipédia, objet scientifique non identifié, Presses Universitaires de Paris Ouest (PUPO), Paris, pp. 41-54.
Boris Beaude, 2012, Internet, changer l’espace, changer la société. Les logiques contemporaines de synchorisation, collection "Société de la connaissance", FYP éditions, Limoges.


Dominique BOULLIER: Hotel California ou habitèle?
Notre "personal data ecosystem" ne cesse de s’étendre mais dans le même temps, il ne cesse d’être envahi par des prédateurs de traces, par des notifications permanentes. Nous sommes en fait réduits à loger dans cet écosystème, dans les comptes de ces plates-formes, alors que les fournisseurs de système auraient pu en faire une habitèle, dans la prolongation de l’habit, de l’habitat, de l’habitacle. La maintenance d’un foyer (un ancrage et un héritage), la gestion des accès (un arbitrage) et la respiration d’un climat (un voisinage) sont les propriétés de tout habitat qui nous transforme dans le mouvement même où nous le transformons. Or, nous avons de moins en moins prise sur des systèmes si personnalisés et si bienveillants qui visent désormais la "singularité" pour eux-mêmes. Loger chez Facebook et chez Google serait-il le destin de notre "devenir-connecté"? On peut le penser lorsque ces plates-formes font tout pour nous maintenir à l’intérieur de leur hôtel. "We’re programmed to receive, you can check out anytime you like, but you can never leave"!

Dominique Boullier est sociologue et linguiste, spécialisé dans la sociologie du numérique depuis l’époque du Minitel. Il a été éducateur, chef d’entreprise puis professeur des Universités à l’UTC Compiègne, directeur de Costech (1997-2005), de Lutin User Lab à la Cité des Sciences et du médialab avec Bruno Latour à Sciences Po. Il est actuellement chercheur au Digital Humanities Institute de l’EPFL, Lausanne. Il a publié plusieurs articles sur sa théorie de l’habitèle et récemment Sociologie du numérique chez Armand Colin.

Yann CALBÉRAC
Maître de conférences à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, Yann Calbérac est historien et épistémologue de la géographie. Ses travaux interrogent la production, la circulation et la réception des savoirs géographiques. Il s’intéresse actuellement au tournant spatial et à l’émergence récente de l’espace comme catégorie privilégiée des sciences humaines et sociales.
Publications
Calbérac, Yann, 2010, "Terrains de géographes, géographes de terrain. Communauté et imaginaire disciplinaires au miroir des pratiques de terrain des géographes français du XXe siècle", Université Lumière Lyon 2.
Calbérac, Yann, 2015, "Le terrain, la fin d’un grand récit ?", Bulletin de l’Association de Géographes Français, n°1, p. 84 à 94.
Calbérac, Yann & Delage, Aurélie, 2010, "Introduction. L’approche spatiale comme moyen de compréhension et d’action sur les sociétés", Tracés. Revue de Sciences humaines. À quoi servent les sciences humaines ? II (À quoi sert la géographie ? L’approche spatiale comme moyen de compréhension et d’action sur les sociétés).
Calbérac, Yann & Morange, Marianne, 2012, "Géographies critiques : "à la française" ?", Les carnets de géographes, n°4.
Calbérac, Yann & Volvey, Anne, 2014, "Introduction. J’égo-géographie...", Géographie et cultures, n°89‑90 (mars), p. 5‑32.
Volvey, Anne, Calbérac, Yann & Houssay-Holzschuch, Myriam, 2012, "Terrains de je. (Du) sujet (au) géographique", Annales de géographie, n°687-688, p. 441-461.


Sylvain KAHN: UE: quand les Européens inventent un régime singulier de territorialité
L'Union européenne n'est ni un État-nation ni un État territorial. À la différence d'un pays, son territoire ne se confond pas avec un espace et une culture nationaux. Pourtant on ne peut se contenter de décrire la territorialité de l'UE comme le puzzle des territoires nationaux de ses États-membres. Il s'agit de caractériser ce territoire singulier.

Sylvain Kahn est professeur agrégé au département d'histoire de Sciences Po et chercheur au laboratoire Géographie cités de l'Université Paris Diderot. Géographe et historien, il est spécialiste de la construction européenne. Il a aussi été producteur et chroniqueur à France Culture (2006-2017).
Page web personnelle: http://spire.sciencespo.fr/hdl:/2441/9labe9r4se65i789685q58i3k

Carole LANOIX: Habiter l'espace. Penser l'individu par la carte
Depuis trop longtemps les cartes euclidiennes, dites "standards", se sont imposées en cartographie en même temps que le champ s’est réduit, outre les définitions universelles de l’écoumène, aux seules masses et moyennes. Cependant, d’autres cartes, exhumées des archives, témoignent de la (re)définition de l’individu et ouvrent des espaces de pensées. Une lecture inédite, à "rebrousse-poil" de l’histoire de la cartographie, montre l’émergence du sujet et de la représentation du singulier, plus particulièrement les manières de penser l’individu dans son déplacement. De ces cartes émergent les expressions biographiques respectives: de fors intérieurs à l’origine de fictions anthropomorphes et de nouvelles cosmographies; de documents d’identité justifiant de frontières jusque-là incorporées; de journaux intimes explorant les "territoires du moi"; de métriques humaines à l’épreuve du Monde. À travers cette exploration traversière des cartes impliquant la dimension individuelle, des pistes sémiologiques et graphiques permettent de (re)penser l’espace au singulier. La fonction sociale de l’espace, l’habiter, retrouve ainsi tout son intérêt lorsqu’on met l’espace au défi de l’individu dans la cartographie contemporaine. En s’inscrivant dans le tournant proxémique en cartographie, la présentation de quelques mises en application appelle à repenser les enjeux contemporains de l’espace en termes de temporalité, de mobilité, de virtualité, ainsi qu'à assumer un retour aux spatialités comme mode de connaissance et d’appréhension du Monde. En reconnaissant ainsi la fonction sociale de la subjectivité, la cartographie comme expression graphique d’une manière singulière d’habiter l’espace appelle à une redéfinition.

Architecte-urbaniste de formation, Carole Lanoix, assistante-doctorante au laboratoire Chôros à l’EPFL, prépare une thèse intitulée: "Penser (par) la carte. L’espace public et la marche à Mumbai et à Tokyo" dirigée par Jacques Lévy. De l’anthropologie urbaine à la géographie culturelle, son travail interroge la dimension humaine et pragmatique de l’urbanisme, notamment à travers l’exploration d’alternatives cartographiques, replaçant la mobilité des individus au cœur de la production de l’espace urbain.
Publications
Lanoix, Carole, Elsa Chavinier, Véronique Mauron, et Jacques Lévy (2016), "What the Atlas Does to the Map", in A Cartographic Turn. Mapping and the Spatial Challenge in Social Sciences, édité par Jacques Lévy, EPFL Press, 79 110, Lausanne: Routledge.
Lanoix, Carole, et Véronique Mauron (2015), "Cartographier le temps, l’espace d’un moment", in EspacesTemps.net (en ligne).
Lanoix, Carole (2014), "Notes, Notation, Narration : Le carnet de terrain comme " carto-ethnographie "", in Belgeo, n°2 (décembre), doi:10.4000/belgeo.12862.


Olivier LAZZAROTTI: "Qui es-tu Franz Schubert?": approches géographiques du singulier
La fin de l’assignation sédentariste sifflée par la multiplication et la diversification des mobilités a comme conséquence, entre autres, les singularisations généralisées des parcours individuels. Le constat invite la science géographique à de nouveaux questionnements:
- comment définir, avec quelles méthodes qualifier, avec quels outils analyser un ou une habitante? comment construire une "carte d’identités"?
- comment se politisent les habitant(e)s? comment s’articulent l’habiter et la citoyenneté? L’habiter et la nationalité?
- nous n’habitons pas tous avec les mêmes effets, les mêmes conséquences, sur les lieux donc sur les autres. À partir de quels critères évaluer cette graduation de l’habiter? L’économie et ses dynamiques "présentielles"? L’écologie et son "emprunte"?

Lauriane LÉTOCART: Le tourisme: identité spatiale, identité sociale. Le cas de la Baltique du Mecklembourg-Poméranie
Souvent pensé comme une activité de masse, le tourisme impliquerait des pratiques communes, la promotion de destinations offrant des activités similaires. Or l’idée de masse signifie-t-elle l’annihilation des singularités des pratiques, des destinations touristiques et des touristes ? Comment saisir le singulier dans une pratique "de masse", lorsque l’ancrage régional, à savoir ici le littoral baltique du Mecklembourg-Poméranie, ne suffit pas forcément? À travers les touristes et leurs pratiques? La recherche largement partagée de l’héliotropisme et des bains chauds y est remise en question, les bains dans une eau à 12-13° C étant communs. Par le lien touriste/destination? Le rapport au lieu et à la Baltique y est fort, créant un lien réflexif entre le touriste et la Baltique. Par les acteurs-promoteurs du tourisme? La singularité du tourisme et de l’espace touristique y apparaît construite pour la promotion d’une identité nationale, le rapport à l’histoire, à la mémoire des lieux y étant d’autant plus fort que ce littoral a été marqué par des pans sombres de l’histoire allemande et signe la volonté de construire un tourisme qui repose sur une histoire mythifiée du pays et de la Baltique.

Doctorante de géographie à l’Université de Picardie Jules Verne, Lauriane Létocart prépare une thèse sur le tourisme littoral dans le Land du Mecklembourg-Poméranie. Cette recherche questionne les pratiques et les aménagements touristiques en lien avec l’histoire et les recompositions est-allemandes.
Bibliographie
Bluhm, Dörte (2008), Die Kaiderbäder in alten Ansichten, Rostock, Hinstorff.
Cluet, Marc (2009), Villégiatures à l'allemande. Les origines germaniques du tourisme vert 1850-1950, PU Rennes.
Équipe MIT (2011), Tourismes 3. La révolution durable, Paris, Belin, coll. "Mappemonde".
Équipe MIT (2005), Tourismes 2. Moments de lieux, Paris, Belin, coll. "Mappemonde".
Historich-Techniches Museum Peenemünde (2016), NS-Grossanlagen und Tourismus. Chancen und Grenzen der Vermarktung von Orten des Nationalsozialismus, Berlin, Ch. Links Verlag.
Jaurand, Emmanuel (2007), "Les espaces du naturisme: modèle allemand et exception française?", Revue Géographique de l'Est, vol. 47 / 1.
Lazzarotti, Olivier (2006), Habiter, la condition géographique, Paris, Belin.
Lévy, Jacques (dir.) (2008), Les échelles de l’habiter, Paris, PUCA.
Lussault, Michel (2007), L’homme spatial. La construction sociale de l’espace humain, Paris, Seuil.
Lussault, Michel (2013), L’avènement du Monde. Essai sur l’habitation humaine de la terre, Paris, Seuil.
Rostock, Jürgen (2012), Zadnicek Franz, Paradies Ruinen. Das KdF-Seebad der Zwangzigtausend auf Rügen, Berlin, Ch. Links Verlag.


Jacques LÉVY: Je de cartes
Ce colloque cherche à explorer la relation entre l’émergence de réalités dotées de fortes singularités et la dimension spatiale du social. En s’intéressant aux spatialités de plus en plus personnalisées du moi contemporain, on constate que leur dynamique participe aussi de la valorisation d’une autre émergence, celle des espaces comme environnements.
1. Le moi nouveau est géographe
Le spatial n’est pas seulement fait d’actions collectives, massives, programmables, mais, avant tout, de spatialités singulières, et de plus en plus singulières. La possibilité d’arbitrage sur les choix stratégiques de localisation, qui commence dès le début du XXe siècle en Amérique du Nord et s’installe peu à peu en Europe, délimite une vaste "classe moyenne" dont les membres sont obligés d’arbitrer (ils ne peuvent pas satisfaire tous leurs désirs), mais sont capables d’établir des priorités stratégiques et de choisir entre des options très différenciées, à toutes les échelles de leur vie.
Explorer nos spatialités: un début. Quels acteurs spatiaux sommes-nous? Jusqu’à présent nous ne le savions pas, ou très mal. Les recensements ne s’intéressaient qu’aux grands nombres et ignoraient les singularités. Nous pouvons désormais nous observer facilement. Les technologies de géolocalisation permettent de connaître nos pratiques de séjour et de mouvement. Nous allons pouvoir identifier des points de repères (combien de lieux? quelles distances? quelles vitesses?) qui nous aident à comprendre quelle géographie nous pratiquons. En particulier, il importe de savoir comment nous articulons l’habituel et l’exceptionnel, le redondant et l’innovant. Un exemple: la richesse des résultats obtenus sur moi-même pendant cinq cents jours avec l’application Moves permet un premier étalonnage.
La géographie, ça sert, aussi, à faire l’amour. Cette "géographisation" de la vie sociale ne porte pas que sur des choix rationnels. Elle s’applique aussi à ce qui se présente comme le plus subjectif, la relation amoureuse. Le plus spectaculaire est l’usage des lieux comme dispositif aléatoire de "croisement" (Grinder, Tinder, Happn). La sérendipité est valorisée et la géographie peut, selon des millions de personnes, y contribuer. Cependant, cela suppose un niveau d’urbanité suffisant, car, sinon, le hasard ne fait que renforcer la pauvreté du "marché" affectif et, au bout du compte, l’isolement. On est donc en présence d’une dialectique acteur/environnement qui n’a rien de nouveau dans son principe, mais qui se trouve renouvelée par la richesse de l’information sur les ressources des environnements et la spatialité de l’acteur autonome et mobile comme ressource centrale. C’est aussi ce qu’on retrouve dans Pokemon Go, qui organise la rencontre entre l’arbitraire de la règle du jeu et le foisonnement de l’environnement urbain.
Synchoriser. En ne voyant que l’espace (comme environnement contraignant) et en ignorant la spatialité (comme ensemble d’actions), les géographes - l’auteur compris - ont fortement sous-estimé le rôle de la dimension spatiale dans nos vies. Ce sont les opérateurs du monde numérique qui nous rappellent à l’ordre. Les logiciels de géolocalisation ne sont plus seulement des navigateurs servant à gérer l’environnement spatial comme une contrainte extérieure. Le Now de Google peut être défini comme un outil de synchorisation. Coordonner les lieux que nous pratiquons, profiter dans l’action des potentialités d’espaces désormais approchés de manière "verticale" comme un empilement de virtualités dont nous pourrions profiter davantage, c’est nouveau dans l’histoire du numérique. C’est également nouveau de ne plus se contenter de synthèses subjectives mais de disposer de technè explicites et paramétrables. L’hyperspatialité (des lieux forts reliés de multiples manières dans des temps courts) devient l’horizon du quotidien les urbains ordinaires.
2. L’auto-analyse spatiale comme ressource cognitive
Le moi comme chercheur de lui-même et détenteur de sources exclusives: comment capter dans le travail scientifique la force cognitive de ce complexe subjectivo-objectif qu’est un individu? Ce que changent les big data, c’est peut-être avant tout d’introduire à l’infinité du singulier, alors que la statistique avait utilisé les données massives pour fabriquer des moyennes, des humains et des lieux moyens. Au-delà de la tentation du traitement manipulatoire du consommateur et du néo-empirisme qui accompagnent l’arrivée des données numériques de masse, c’est une perspective innovante pour approcher les individus comme acteurs spatiaux qui se profile. Cependant, nous devons reconnaître un déficit des dispositifs descriptifs et comparatifs nécessaires pour activer notre imaginaire théorique à partir de ces données. Plus généralement, on ne peut pas espérer développer une analyse de l’individu sans théorie de l’individu. L’auto-analyse spatiale complète cet épaississement du singulier. Si les pratiques du quantified self peuvent conduire à l’obsession de l’auto-contrôle et à la sacralisation de la vie individuelle, elles sont aussi une ressource non négligeable, d’autant que nous pouvons relativiser les critiques, d’inspiration psychanalytique, de l’auto-analyse. Il y a beaucoup de choses dans notre style spatial que nous pouvons explorer sans rencontrer les limites de notre conscience. Pour avancer dans ces explorations spatiales inédites, nous avons sans doute beaucoup à apprendre des approches affectives et des démarches esthétiques.

Jacques Lévy, ancien élève à l’École normale supérieure de Cachan, est professeur de géographie et d’urbanisme à l’École polytechnique fédérale de Lausanne. Il dirige le laboratoire ΧΩΡΟΣ. Ses centres d’intérêts principaux sont la théorie sociale de l’espace, notamment au travers de la géographie du politique, des villes et de l’urbanité, de la mondialisation, de l’Europe et de la France. Il s’intéresse à l’épistémologie, aux langages et aux méthodes des sciences sociales, avec une attention particulière pour la cartographie et le cinéma.
Dernières productions
Thinking Places, neuf films, Chôros, 2015.
A Cartographic Turn (ed.), EPFL Press/Routledge, 2016.
Atlas politique de la France (dir.), Autrement, mai 2017.


Joseph MORSEL: Le diable est dans les détails? L’historien, l’indice et le cas singulier
Depuis les alentours de 1900, les historiens ont été assignés à l’étude des singularités dont nul énoncé de règle ne pourrait résulter, par opposition (revendiquée) non seulement à la sociologie mais aussi à la philologie. Le fondement épistémique inavoué de cet empirisme absolu est celui de la trace, constitué dès ce moment et admis de façon générale comme l’objet premier du travail historien ("connaissance par traces"), sans qu’on prenne garde, justement, à ses effets épistémiques, y compris de la part de ceux qui, dès l’Entre-deux-guerres, tentèrent de revenir sur la désarticulation disciplinaire et l’assignation de l’histoire à la pure empirie. Ce n’est que vers la fin du XXe siècle que ce mode de connaissance se vit doté de ses bases théoriques et génétiques, avec le "paradigme indiciaire" de Carlo Ginzburg, qui permettait à celui-ci d’établir un abîme infranchissable entre les disciplines indiciaires (dont l’histoire) et les sciences nomologiques (dites "galiléennes"), et ce faisant de faire de la micro-histoire, dont C. Ginzburg était l’un des principaux promoteurs, le paradigme de l’enquête historique, tout entière tournée vers la restitution de singularités.
Diverses critiques peuvent être apportées à ce paradigme indiciaire et aux conséquences qui en sont tirées. D’une part, la question se pose de savoir ce qu’on entend par "trace" ou "indice", au-delà de la familiarité vague que ces métaphores génèrent dans notre esprit. On peut ainsi montrer que le régime de trace choisi, notamment au sein de l’univers cynégétique, a pour effet de bloquer la démarche historienne dans un rapport passé/présent et de résurrection (du passé dans le présent) qui, de fait, rend très difficile de passer à un niveau permettant la théorisation, à savoir celui des processus sociaux. Mais on peut également montrer qu’il existe une très nette proximité, voire identité, entre un certain régime de la trace historique (à élaborer) et la connaissance scientifique expérimentale ("dure"). D’autre part, le statut signifiant de l’objet singulier auquel semble renvoyer inéluctablement la trace a fait l’objet, dans les dernières décennies, de propositions méthodologiques ou épistémologiques dispersées (variation d’échelle, l’exception qui confirme la règle) qui permettent de réarticuler différemment la question de l’objet singulier et de la règle.

Hélène NOIZET: Habiter la ville médiévale: une co-construction d’espaces et de spatialités
Dans l’acte d’habiter, le rapport que chaque acteur social accepte de mettre entre soi et les autres produit à la fois des spatialités (au sens de pratiques sociales de l’espace) et des espaces (au sens de configurations physiques, de dispositifs morphologiques). Or, spatialités et espaces ont des temporalités spécifiques qui ne se superposent pas. Une fois produits, les dispositifs morphologiques peuvent être réappropriés et resémantisés par d’autres acteurs sociaux, dans des contextes différents qui réactualisent d’autant les structures héritées. Ce décalage temporel fait de l’habiter un processus qui co-construit en permanence les cadres spatiaux et la pratique sociale, avec des effets structurants dans la longue durée. Pour l’époque médiévale, le degré d’ouverture et de fermeture aux autres peut être analysé dans le cadre des opérateurs sociaux majeurs que sont les églises. Binarisées à l’époque carolingienne comme régulières et séculières, chacune d’elle a une fonction bien précise dans la prise en charge du Monde, ce qui se traduit, dans la longue durée, par des configurations physiques plus ou moins denses et réifiées dans les parcellaires urbains contemporains. On pourrait aussi mettre en œuvre la même approche dialogique espaces/spatialités à propos de la gestion spatiale des générations. Dans les villes italiennes médiévales, on observe une recomposition du patrimoine, y compris bâti, des familles aristocratiques où l’on ménage un nouvel espace dans la maison-tour familiale pour que les nouveaux foyers de la génération suivante puissent s’installer dans la proximité immédiate du noyau familial originel, tout en ayant leur propre autonomie, ce qui se traduit par l’émergence d’unités socio-topographiques lignagères.

MCF en histoire médiévale à l’Université de Paris-1 Panthéon-Sorbonne, H. Noizet travaille sur les villes au Moyen Âge. Intégrant les propositions conceptuelles et méthodologiques de l’archéologie et de la géographie, elle s’intéresse à la production sociale de la morphologie urbaine: comment les pratiques et les représentations sociales, propres au Moyen Âge, se traduisent-elles par des dispositifs formels (réseau viaire, parcellaire, bâti), transmis dans les plans parcellaires? Outre une quarantaine d’articles, elle a publié deux livres: La fabrique de la ville. Espaces et sociétés à Tours IXe-XIIIe siècle (2007), et Paris de parcelles en pixels. Analyse géomatique de l’espace parisien médiéval et moderne (2013).

Jessica PIDOUX: Toi et moi, une distance quantifiée
Sur les sites de rencontres, les passions et les déceptions se multiplient au même rythme que les données numériques. Ces plateformes digitales contiennent d’une part, des codes informatiques programmés par des développeurs, accommodés esthétiquement par des designers et impulsés par des investisseurs. Et de l’autre, des traces de navigation et des données personnelles stockées destinées à faire un matching. L’ensemble des informations est opérationnalisé par des algorithmes performants qui mesurent les goûts, les intérêts et la personnalité des internautes. Il ne s’agit plus de sites de rencontres classiques avec un moteur de recherche basé sur des données sociodémographiques. La production des subjectivités prend ainsi une tournure numérique qu’il est utile d’interroger. En effet, les algorithmes effectuent un travail de quantification des critères subjectifs qui permettent de mettre en relation deux individus pour une éventuelle rencontre. À travers les métriques, ou les mesures quantifiables, les algorithmes visent à offrir des résultats caractérisés et appropriés à chaque utilisateur et utilisatrice qui se rend sur un site de rencontres. Or, ces métriques s’installent dans la société en tant que conventions. Les utilisateurs conscientisent les valeurs de mesure à disposition et ils s’en servent pour mesurer l’attractivité de soi et celle du partenaire potentiel. Ceci met en lumière la manière dont les singularités des internautes constituent le moteur d’une socio-économie structurée et universelle. À quel moment se produit la transition du singulier au collectif sur les plateformes numériques? Comment les sites de rencontres font-ils usage de données si uniques et diversifiées pour définir un monde qui se veut a priori "commun"? Quels sont les enjeux sociaux d’une rencontre, dite personnalisée, opérée par des algorithmes génériques, par des dynamiques de travail standardisées et enfin, par un modèle financier répandu?

En 2015, Jessica Pidoux a achevé un master en Sociologie de la Communication et de la Culture à l’Université de Lausanne. Elle a ensuite travaillé comme Web Project Manager dans une start-up à l’Innovation Park de l’EPFL qui se consacre à la réalisation des plateformes numériques. Elle était en charge d’une équipe de développeurs. La conception, les tests et la mise en production des plateformes numériques constituaient ses principales tâches. Actuellement, elle prépare une thèse de doctorat à l’EPFL grâce à l’obtention d’une bourse Doc.CH du FNS. La recherche s’intitule: "Les métriques de la rencontre en ligne. Une sociologie du matching algorithmique".

Isabelle SACAREAU: La station entre généricité et singularité. Réflexions à partir de l’exemple des hill stations indiennes nées en situation coloniale
Le tourisme s’est posé d’emblée, lors de son invention au XIXe siècle, comme une pratique sociale singulière, produisant un type de lieu urbain original dans son agencement spatial comme dans sa fonction: la station. Celle-ci a rapidement fait modèle pour devenir un lieu générique se déclinant ensuite en de multiples variantes, thermale, balnéaire ou de montagne. Si ces types de lieux se sont construits à leurs débuts comme des lieux relativement exclusifs, ils se sont avérés être des technologies spatiales particulièrement efficaces pour accueillir un tourisme devenu de masse au cours du dernier siècle, aujourd’hui dénigré. Pourtant la standardisation de ces lieux, apparente à une certaine échelle de temps et d’espace, l’est beaucoup moins lorsqu’on examine la façon dont les acteurs les ont façonnés en fonction des configurations géographiques, du contexte historique, de la concurrence avec d’autres lieux similaires et de la nature du projet récréatif porté par des individus ou des groupes sociaux qui y impriment leur propre marque. "L’ère du lieu" se combine à "l’aire du temps" pour produire des lieux à la fois générique et spécifiques, habités temporairement par des individus mais aussi des groupes sociaux eux-mêmes singuliers, selon une relation dialogique complexe où la conformité à certains modèles de pratiques ou de lieux n’exclut pas des formes de singularisation. Nous souhaiterions explorer ce rapport dynamique entre le générique et le singulier en réinterrogeant les "lieux de la masse" à travers la "biographie" d’un type de lieu original : les hill stations. Créées par les Britanniques dans l’Empire des Indes en référence aux modèles urbains et touristiques européens, elles s’en distinguaient assez nettement par leur "intentionalité d’organisation". Si leur forme spatiale a en effet exprimé un projet social particulier, marqué par un puissant principe de distinction et de ségrégation au profit d’un groupe social particulier, nous verrons cependant que ces lieux sont devenus aujourd’hui ceux d’un tourisme "de masse", terme qui ne préjuge en rien de la singularité des individus et des groupes qui les habitent de façon temporaire.

Professeure de géographie à l’Université Bordeaux Montaigne, membre de l’UMR-5319 PASSAGES, Isabelle Sacareau analyse les mobilités et les pratiques touristiques, en particulier dans les sociétés des pays émergents, comme entrée pour penser les reconfiguration des spatialités au prisme des changements globaux. Elle les aborde dans leurs relations à l’Autre et à ses territoires comme dans leurs relations aux environnements, en s’intéressant également à leur articulation avec les lieux dont elle étudie l’émergence et la dynamique, dans le contexte de la mondialisation et de la circulation des modèles.
Publications
Sacareau I., Taunay B., Peyvel E. (dir.), 2015, La mondialisation du tourisme. Les nouvelles frontières d’une pratique, Presses Universitaires de Rennes, coll. "espaces et territoires", Rennes, 264 pages.
Sacareau I., 2013, "Tourisme et colonisation: le cas des hill stations himalayennes de l’Empire britannique des Indes (Darjeeling, Simla, Mussoorie, Nainital)", in A. Lorin et C. Taraud (dir.), Nouvelle histoire des colonisations européennes (XIXe-XXe siècles), sociétés, cultures, politiques, Paris, PUF, coll. "Le nœud Gordien", pp. 91-102.
Sacareau I., 2011, "La diffusion du tourisme dans les sociétés non occidentales, entre imitation et hybridation, l’exemple de la fréquentation de la montagne himalayenne par les touristes indiens", in P. Duhamel et B. Kadri, Tourisme et mondialisation, Mondes du Tourisme, hors-série, septembre 2011, pp. 310-317.


Jaime SERRA: Chroniques de la spatialité
Une cible [diana] est, au sens premier, un gabarit conçu pour recueillir et qualifier des informations; cela évoque aussi notre capacité à toucher un point précis en lançant un objet; c’est encore le lieu où se trouve le désir. Si on l’atteint, on reçoit en général une récompense: la chose désirée. Pour l’obtenir, il nous faut davantage que seulement la passion ou la volonté: une capacité physique, une concentration intellectuelle et émotionnelle et, inévitablement, le hasard. La vie, en somme. La mémoire stockée dans les data centers n’est pas la vérité. Elle a été récupérée grâce à des technologies modernes qui permettent de se passer de l’intermédiation humaine. La vérité sur les événements du passé ne se trouve pas dans les faits mais dans la réalité du souvenir. La cartographie du vécu se construit jour après jour à travers notre récit singulier. En acceptant que, comme toute vérité, cette cartographie change avec la perspective qui crée le temps. Ces deux cartographies affectives se complètent: la première projette le futur au moyen du désir; la seconde revisite le passé grâce à la perspective.

Jaime Serra est artiste et journaliste. Avec l’infographie comme outil et les données comme matière première, il construit des visualisations qui font l’autoportrait d’un être humain ordinaire confronté à une situation concrète en un instant donné. Des graphiques, simples d’aspect, qui nous interpellent et font que nous nous retrouvons, presque inconsciemment, à repenser ce que nous sommes en suivant les lignes que l’auteur dispose ; des travaux qui se faufilent dans de drôles d’interstices entre le journalisme et l’art et qui, dans différents formats et sur divers supports, trouvent leur place dans les espaces esthétiques comme dans les moyens de communication de masse.
Publications
Livre-objet: Una paradoja dominical [Un paradoxe dominical].
Une sélection de douze chroniques publiées dans La Vanguardia (Barcelone), Courrier International (Paris) et Clarín (Buenos Aires).
Site Internet
http://jaimeserra-archivos.blogspot.com.es


Benjamin TAUNAY: S’engager hors de la densité. La Chine au prisme des déviances corporelles
S’il est aujourd’hui difficile de recenser l’ensemble des travaux analysant la relation dialogique entre normes et déviances au sein des sciences sociales (sociologie, anthropologie, ethnologie, voire psychologie sociale), la discipline géographique a tardé à s’emparer de ce type d’études. Quelques travaux émergent en France depuis les années 2000 seulement, un champ dans lequel beaucoup reste à construire. En particulier, quels sont les lieux qui permettent à certains usages (qualifiés de déviants) d’exister et à certains individus de s’engager dans des pratiques décrites comme hors des conventions (sociales, juridiques)? L’espace chinois (Taïwan exclu), même s’il est difficilement généralisable comme un tout homogène, est un exemple de choix pour cette thématique: cette société du nombre génère un tourisme à son image: massif. En 2015, les statistiques officielles chinoises ont recensé 4 milliards de déplacements touristiques internes (hors flux touristiques internationaux), 1 milliard de plus qu’en 2012. Cet accès de plus en plus important au tourisme fait que la "densité touristique" au sein des principaux lieux visités (des "hauts-lieux" définis par l’État selon un classement révisé chaque année) augmente chaque année. Pendant le temps libre, les destinations de proximité deviennent également des lieux de visite voire, plus récemment, de repos. Pour celles et ceux qui peuvent accéder à ces nouvelles formes de mobilité (environ 25% de la population), on constate une importante régularité dans les manières de faire, en particulier sur les littoraux: la déambulation et la contemplation du paysage de la mer priment très largement sur l’exposition du corps, récurrente pourtant au sein d’autres aires culturelles. Toutes les pratiques sont-elles donc envisageables en Chine? Existe-t-il des usages déviants? Si oui, où se réalisent-ils? Pourquoi ici et pas ailleurs? Analyser spécifiquement les parcours sociaux et spatiaux des individus concernés par ces usages, stigmatisés car faisant le choix de l’individu ou du petit groupe face à la masse, permet alors de comprendre pourquoi ceux-ci perdurent dans cette voie et comment les lieux qu’ils fréquentent leur permettent d’habiter à contre norme.

Maître de conférences à l’Université d’Angers, Benjamin Taunay analyse les relations à l'espace en tant qu’enjeu (de pouvoir, de différenciation, de ressource) au sein de la société chinoise contemporaine. Ce travail s’effectue selon trois entrées: les pratiques touristiques, les formes spatiales issues des types de mise en tourisme, la diffusion du tourisme chinois dans l'espace mondial. Les terrains privilégiés en Chine sont situés dans la province insulaire de Hainan et dans celle du Zhejiang, dans le cadre de l'Institut Franco-Chinois du tourisme et de la culture.
Publications
Coëffé V., Duhamel P., Guibert C., Taunay B., Violier P., "Mens sana in corpore turistico: le corps "dé-routinisé" au prisme des pratiques touristiques", L’Information géographique, n°1, 2016, p. 22-43.
Sacareau I., Taunay B., Peyvel E. (Dir.), La mondialisation du tourisme. Les nouvelles frontières d’une pratique, Presses Universitaires de Rennes, Collection "Espaces et territoires", Rennes, 264 p., 2015.
Taunay B., "Comment faire avec les espaces des bains de mer en Chine contemporaine?", in Duhamel P., Talandier N., Toulier B. (Dir.), Le balnéaire. De la Manche au monde, Actes du colloque de Cerisy, Collection "Art & Société", Presses Universitaires de Rennes, 2015, p. 207-222.


Lucas TIPHINE: La post-régulation de la circulation dans les espaces publics donne-t-elle plus de liberté aux usagers? Le cas des piétons
Dans une scène célèbre du Cercle des poètes disparus (1989), le Professeur Keating, joué par Robin Williams, demande à trois de ses étudiants de marcher à leur rythme personnel. Très vite, ces derniers se déplacent au pas cadencé sous les applaudissements de leurs camarades. Le Professeur Keating conclut l’exercice en mettant en lumière la force du conformisme et la difficulté à assumer sa propre singularité. Dans les espaces publics, le fait de ce conformer aux règles de circulation imposées par le système technique (voies séparées, passages protégés, feux) est plutôt associé à l’évitement des collisions entre les différents mobiles qui interagissent (voitures, vélos, piétons, etc.). Or, depuis maintenant une vingtaine d’années, la réduction de la vitesse en ville a conduit à des initiatives de déréglementation progressive dans certains espaces de circulation. C’est, par exemple, le cas des "zones de rencontre" au sein desquelles la vitesse est limitée à trente, voire vingt kilomètres-heure pour l’ensemble des usagers. Après une longue phase de prise en charge de l’ordre de l’interaction par le système technique, quels sont les impacts de cette déréglementation sur les comportements des usagers? La capacité des usagers à être acteurs de leurs parcours est-elle renforcée? Observe-t-on de nouvelles formes d’autocontrainte qui seraient spécifiques à cette ère post-régulation? L’un des enjeux principaux de cette intervention sera de relier des descriptions comportementales très précises à la microéchelle des corps en mouvements avec des interprétations à l’échelle macro qui engagent ce qu’il y a de plus fondamental dans une société à un moment donné.

Lucas Tiphine, doctorant en Architecture et Sciences de la Ville à l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne (Suisse) et en Géographie à l’École Normale Supérieure de Lyon (France), prépare une thèse sur la régulation des "distances intercorporelles" par les usagers des espaces publics de circulation sous la direction de Jacques Lévy et Michel Lussault.
Publication
Tiphine, L. (2016), "Distances et apparences", in Contre-courants, Tokyo revisité, Forum Vies Mobiles, p. 8-9 (en ligne).


Djemila ZENEIDI: La singularité à l’épreuve de la migration
Une des expressions les plus frappantes de l’individualisme contemporain s’exprimerait sur le registre de la quête de singularité adossée au désir de réalisation de soi. Pour la géographie, qui a intégré le "tournant actoriel" dans son périmètre thématique et disciplinaire, le défi est d’importance car la question est source de nombreuses controverses. Si les autres sciences sociales semblent mieux armées qu’elle pour traiter du sujet, on peut légitimement s’interroger sur la possibilité de mobiliser la singularité comme outil d’analyse géographique dans une visée de documentation des enjeux du monde contemporain. En partant d’une approche relationnelle de l’individu défini dans son rapport aux autres et constitué dans l’intersubjectivité, et en prenant appui sur nos travaux de recherche portant sur les expériences migratoires d’ouvrières agricoles marocaines en Espagne, cette communication s’attachera à rendre compte de la manière dont l’articulation de la spatialité et de la subjectivité dévoile un univers de significations partagées, des rapports sociaux de domination mais également des capacités d’action des sujets.

Djemila Zeneidi est chargée de recherche Cnrs (Umr Passages). Ses travaux portent sur la grande précarité, les subcultures et les migrations féminines.
Publications
2013, Femmes/Fraises, Import/Export, PUF.
2013, "Migrations circulaires et relations familiales transnationales: l’exemple des ouvrières agricoles marocaines à Huelva (Espagne)", Vol. 88/2 | 2013, "Rapports de genre, systèmes de mobilité spatiale et développement rural en Afrique", Géocarrefour, pp. 139-146.
2013, "L’enfermement à la campagne? - Les conditions de vie des saisonnières marocaines dans la province de Huelva (Espagne)", Revue Hommes et migrations, n°1301, janvier-février-mars 2013, "Migrations et mondes ruraux", pp. 9-18.
2011, "Migrations circulaires et déni de reconnaissance, l’expérience de l’injustice spatiale des saisonnières agricoles marocaines à Huelva (Espagne)", Justice spatiale, Spatial Justice [En ligne], n°3.
2011, "De l’usage de la sexualité dans le management de la migration de travail", L’Espace Politique, 13 | 2011 – 1, mis en ligne le 03 mai 2011.


BIBLIOGRAPHIE :

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Lévy, Jacques (ed.), 2016, A Cartographic Turn, Lausanne, PPUR/Routledge.
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Lévy, Jacques, 2015, "Paris (Monde): géographies du 13 novembre 2015", EspacesTemps.net, décembre 2015 (http://www.espacestemps.net/articles/paris-geographies-13-novembre-2015).
Lévy, Jacques, 2015, Thinking Places, 9 films, 363 min, versions française et anglaise, Lausanne: Chôros.
Lévy, Jacques & Lussault, Michel (dir.), Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Paris, Belin, nouvelle édition, 2013.
Lussault, Michel, 2007, L’homme spatial. La construction sociale de l’espace humain, Paris, Seuil.
Lussault, Michel , 2013, L’avènement du Monde. Essai sur l’habitation humaine de la terre, Paris, Seuil.
Martuccelli, Danilo, 2010, La société singulariste, Paris, Armand Colin.
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Schaeffer, Jean-Marie, 2015, L’expérience esthétique, Paris, Gallimard, 2015.
Singly, François de, 2000, Libres ensemble. L'individualisme dans la vie commune, Paris, Nathan.
Zeneidi, Djemila, 2013, Femmes/Fraises. Import/Export, Paris, PUF.

Avec le soutien
du Laboratoire Chôros
(École polytechnique fédérale de Lausanne)
et de l'Unité de Recherche "Habiter le Monde" (Université de Picardie Jules Verne)

Chôros (EPFL) Habiter le Monde (UPJV)