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CENTRE CULTUREL INTERNATIONAL DE CERISY

Programme 2017 : un des colloques





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Flyer L'ALTERNATIVE DU COMMUN
Mise à jour
14/03/2017


DU VENDREDI 8 SEPTEMBRE (19 H) AU VENDREDI 15 SEPTEMBRE (14 H) 2017

(colloque de 7 jours)

DIRECTION : Christian LAVAL, Pierre SAUVÊTRE, Ferhat TAYLAN

COMITÉ SCIENTIFIQUE : Thomas BERNS, Florence CAEYMAEX

ARGUMENT :

Ces dernières années, on observe dans les pratiques comme dans les réflexions théoriques une véritable "explosion" du thème du "commun", devenu une référence centrale pour de multiples foyers de luttes et d’expérimentations politiques et économiques (mouvement altermondialistes et écologistes, défense des services publics, résistances paysannes, coopératives, expérimentations numériques collectives). Cette profusion a été accompagnée par un ensemble de travaux d’économie, de sociologie politique et de philosophie. Avec une vitesse rare pour une notion nouvelle, le commun s'est mondialement imposé en tant que grand concept politique de ce début de XXIe siècle. Il admet pourtant des acceptions fort différentes, parfois contradictoires. Si l’installation du concept est désormais bien avancée, l'on traverse une période de problématisation stratégique, au sens d’un ensemble de questionnements, de difficultés et de conceptions diverses quant à la manière de mettre en œuvre, face à l’impasse que représente la domination oligarchique néolibérale, l’alternative politique du commun.

C’est par conséquent à poser les problèmes, faire ressortir l’aspérité des débats, affronter les objections et saillir les divergences en vue d’asseoir un ensemble de positions stratégiques sur la mise en place de l’alternative du commun que sera consacré ce colloque. Au-delà des intervenants (chercheurs issus de disciplines variées et acteurs engagés), il s'adresse à tous ceux qui sont intéressés par les questions posées et souhaitent participer au débat.

CALENDRIER PROVISOIRE :

Vendredi 8 septembre
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Samedi 9 septembre
Matin:
"Commun": de quoi parle-t-on?
Judith REVEL: Le commun: de la gestion à la production — et retour
Pierre SAUVÊTRE: De quelles politiques le commun est-il le nom?
Pierre DARDOT: Le commun comme principe stratégique

Après-midi:
Ateliers en parallèle
1) Social, politique et commun
Marie-Hélène BACQUÉ: Quartiers populaires et communs
Franck FISCHBACH: Rendre le commun immanent au social

2) Art et commun
Discussion autour de la littérature, de la danse, du théâtre et du cinéma

Soirée:
Théâtre: Leslie KAPLAN: Le travail du dialogue. Contre une civilisation du cliché, conférence accompagnée par Frédérique LOLIÉE et Élise VIGIER (Théâtre des Lucioles - Comédie de Caen)


Dimanche 10 septembre
Matin:
L'histoire du commun
Haud GUEGUEN: L'actualité du modèle aristotélicien du koinôn
Philippe CHANIAL: L'essence du socialisme et le commun
Stéphane HABER: A-t-on encore besoin d'une référence au socialisme et au communisme?

Après-midi:
Performance chorégraphique: "Compagnie Diagonales" de Rouen

Ateliers en parallèle
1) Commun, État providence et revenu de base
Francine MESTRUM: Les communs, la reproduction et le revenu de base
Davide GALLO-LASSERE: La socialisation du revenu comme perspective politique

2) Mouvements coopératifs et communs
Benoît BORRITS: Des coopératives au commun
Jean HUET: Vers une gestion coopérative des communs? La perspective des SCIC


Lundi 11 septembre
Matin:
Néolibéralisme et luttes pour le commun
Luca PALTRINIERI: Entreprise commune ou dépassement de l'entreprise? Platform cooperativism et néolibéralisme
Isabelle BRUNO & Grégory SALLE: Sous le sable, le commun? Le droit à la plage contre les enclosures balnéaires
Franck POUPEAU & Claude LE GOUILL: Ressources communes et ressources communautaires dans les activités minières. Un cadre pour l’analyse des systèmes socio-écologiques

Après-midi:
Ateliers en parallèle
1) Commun, démocratie, ESS (Économie sociale et solidaire)
Hervé DEFALVARD: Les communs et l'ESS: un rendez-vous à ne pas manquer
Jean-Louis BANCEL: L’Économie sociale et solidaire: entre récupération pour les néolibéraux et hésitations vers le néo-solidarisme ou le néo-communisme

2) Démocratie, travail, syndicalisme
Alexis CUKIER: Démocratie des communs et travail démocratique
Patrick CINGOLANI: Des institutions "plébéiennes"? Essai sur l'économie morale du précariat


Mardi 12 septembre
Matin:
Les communs et l'écologie
Fabien LOCHER: Penser/agir au-delà d'Ostrom: quels nouveaux horizons pour les communs environnementaux?
Pierre CHARBONNIER: La terre: ressource collective ou patrimoine? Sur quelques ambiguïtés du commun
Ferhat TAYLAN: Écologie politique du commun

Après-midi:
DÉTENTE


Mercredi 13 septembre
Matin:
Éthique et droit du commun (Table ronde)
Florence CAEYMAEX: Le commerce du matériel corporel humain: mise en commun, usage, appropriation
Daniela FESTA: Les communs urbains: repenser le droit à la ville à travers le commoning
Pierre DARDOT: Les limites du juridique
Michele SPANÒ: Une étrange rencontre. Mouvements sociaux et juristes dans le mouvement italien des biens communs

Après-midi:
Ateliers en parallèle
1) Éducation et commun
Francis VERGNE & Christian LAVAL: De l'école commune à l'éducation en commun
Anne-Marie FIXOT: L'Association Démosthène (Caen)

2) Ville, habitat et commun
Loïc GÉRONNEZ: Le foncier comme ressource dans la ville en Bien Commun
Claire CARIOU: Vers l'émergence de communs dans l'habitat?


Jeudi 14 septembre
Matin:
Politique du commun: comment le principe du commun peut transformer la politique?
Laurent JEANPIERRE: Quelles stratégies du commun?
Christian LAVAL: L'État, les services publics et le commun
Lorenzo COCCOLI: Qu'est-ce qu'un internationalisme du commun?

Après-midi:
Ateliers en parallèle
1) Les lexiques du commun: le commun est-il traduisible?
Emine SARIKARTAL: La traduction des termes du commun
Lorenzo COCCOLI: Commun / Commons / Beni comuni

2) Mouvements sociaux et communs
Chantal DELMAS: Consensus et dissensus sur la question du Commun dans les mouvements sociaux et politiques
Michele SPANÒ: Le mouvement italien des beni comuni

Soirée:
Pratiques politiques du commun


Vendredi 15 septembre
Matin:
La Nouvelle Internationale du commun (Table ronde finale)

Après-midi:
DÉPARTS

RÉSUMÉS :

Jean-Louis BANCEL: L’Économie sociale et solidaire: entre récupération pour les néolibéraux et hésitations vers le néo-solidarisme ou le néo-communisme
Avec l'adoption de la loi du 31 juillet 2014 relative à l'ESS, la France s'est dotée d'une définition ouverte du concept combinant tant les formes statutaires historiques (les coopératives, les mutuelles et les associations), que des formes nouvelles (telles que les entreprises sociales pour autant qu'elles respectent certaines caractéristiques, en particulier en ce qui concerne l'usage des excédents d'exploitation). Cette définition ouverte de l'appartenance à l'ESS ne manque pas d'interroger sur les différentes visions qui peuvent s'en dégager. Depuis la capacité de pénétration par des financiers souscripteurs de contrats à impact social destinés à booster de nouvelles formes d'entrepreneuriat immergées dans le digital jusqu'à des aventures nouvelles comme les Pôles territoriaux de coopération économique ou les initiatives en faveur des monnaies locales, le concept d'ESS apparaît foisonnant et protéiforme. Au travers de plusieurs exemples, nous verrons que l'ESS est un terreau capable de régénérer les concepts traditionnels du libéralisme, du solidarisme et du communisme.

Benoît BORRITS: Des coopératives au commun
Après deux siècles d'existence, le mouvement coopératif s'est largement institutionnalisé, au point qu'il est parfois difficile de distinguer une coopérative de ses concurrents. Au cœur  de cette réalité, la présence d'un capital qui, bien que second en régime coopératif, reste omniprésent. Ce mouvement coopératif connaît pourtant une nouvelle jeunesse avec de nombreuses reprises d'entreprises par des salariés ou des expérimentations sociales ou écologiques associant travailleurs et usagers. Certaines de ces expériences se réclament du commun. Le XXe siècle a vu se généraliser les cotisations sociales et le financement des entreprises par endettement, tendances qui remettent en cause les rapports traditionnels de propriété. Pouvons-nous généraliser ces tendances pour aboutir à une disparition du concept même de propriété dans la sphère productive? Quel dépassement de la forme coopérative permettrait aux travailleurs et usagers, en tant que co-acteurs, de contrôler l'unité productive sans notion de sociétariat?

Benoît Borrits, journaliste et animateur de l'association Autogestion (www.autogestion.asso.fr), a suivi les nombreuses reprises d'entreprises sous forme coopérative depuis 2010.
Il a publié aux Éditions Syllepse Coopératives contre capitalisme, un essai politique qui préconise la généralisation de ces reprises comme débouché positif aux luttes sociales. Il prépare un autre ouvrage sur le dépassement de la propriété dans les unités productives.


Isabelle BRUNO & Grégory SALLE: Sous le sable, le commun? Le droit à la plage contre les enclosures balnéaires
À qui appartient la plage? Et à qui est-elle destinée? Il semble socialement admis que cet espace est commun par excellence. Pourtant, on observe dans de nombreux pays des formes d’appropriation, voire de privatisation, qui empêchent un accès véritablement public au rivage. Ce processus suscite des résistances de la part d’acteurs associatifs et institutionnels qui font valoir un "droit à la plage". Sont en cause les conditions sociales d’accès à la plage, c’est-à-dire l’écart entre la liberté d’accéder à un espace en principe ouvert à tou(te)s et les barrières matérielles et symboliques qui en évincent les classes populaires, sauf en tant que soutiers invisibles de l’économie littorale. En référence à Henri Lefebvre, un tel "droit à la plage" peut cependant se comprendre de manière plus exigeante, c’est-à-dire non comme un simple droit de visite, mais comme un pouvoir de détermination collective de l’espace inscrit dans un horizon égalitaire. Cette contribution abordera ce problème à travers l’affaire Martin’s Beach, du nom d’une plage californienne. Par-delà ses spécificités, ce cas est en effet révélateur d’une logique d’enclosure balnéaire qui reflète et nourrit le creusement des inégalités sociales et environnementales.

Isabelle Bruno et Grégory Salle, respectivement membres du Centre d'études et de recherches administratives, politiques et sociales (CERAPS) et du Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (CLERSÉ), mènent en commun une recherche socio-historique et ethnographique portant notamment sur la plage comme espace social et politique, à partir d’une comparaison entre la baie de Pampelonne et la baie de San Francisco.

Florence CAEYMAEX: Le commerce du matériel corporel humain: mise en commun, usage, appropriation
Les techniques médicales contemporaines ont donné à certains organes, tissus et produits du corps humain le statut de matériel corporel disponible à la recherche comme à l’application humaine, dont la transplantation constitue un exemple paradigmatique. D’une certaine manière, ces techniques ont mis au défi la fiction politico-juridique de l’homme comme propriété de soi héritée de Locke. Le droit contemporain a répondu à ces situations nouvelles en consacrant d’abord l’indisponibilité du corps, pour y substituer ensuite un principe de non-patrimonialité qui différencie le corps, d’une part, de la personne et, d’autre part, d’une simple "chose" pouvant faire l’objet d’un droit réel. Ce faisant, le discours juridique maintient l’idée d’un droit de maîtrise du corps par le sujet, qui limite autant qu’il permet l’entrée des éléments du corps dans un commerce (au sens juridique), c’est-à-dire une circulation — régulée dans de nombreux pays d’après le modèle du don altruiste. Saisie par les sciences sociales plutôt que par le droit qui nous est familier, la vie sociale du matériel corporel ou biologique révèle un paysage autrement accidenté, où sa "commodification" peut revêtir la forme d’un support pour une prestation ou une interaction sociale, celle de ressources communes impersonnelles à partager selon des principes de justice et d’efficacité ou encore celle d’un bien personnel cédé au marché par les plus pauvres, exproprié en ultime "garantie" contre les dettes et la pénurie. Sans négliger l’arrimage complexe et singulier du commerce du matériel corporel à l’idée et au droit de propriété, nous nous demanderons, sur des exemples précis et différenciés, ce que, à l’intérieur même de l’étrange économie du don, sa "mise en commun" recèle comme possibilités et limites pour une pensée de l’usage et de "l’appropriation comme convenance" collectivement déterminés (Dardot & Laval).

Florence Caeymaex est maître de recherches du FNRS à l’Université de Liège. Ses travaux portent sur les implications éthiques et politiques des philosophies de la vie et de l’existence. Elle mène également à travers des projets interdisciplinaires STS des recherches sur les biopolitiques dans la société contemporaine, qui interrogent l’articulation du biologique et du social, celle des savoirs et techniques concernant le vivant à la dynamique de la citoyenneté moderne et celle des pouvoirs à la vie du sujet.
Publications
"Critical and Political Stakes of a Philosophy of Norms: Theory of Norms and social criticism", in The Care of Life: Transdisciplinary Perspectives in Bioethics and Biopolitics, Rowman&Littlefield, 2015.
"Politiques du vivant, politiques de la nature. Foucault, Latour et les biopolitiques", avec J. Pieron, in Le moment du vivant, Colloque de Cerisy, PUF, 2016.


Patrick CINGOLANI: Des institutions "plébéiennes"? Essai sur l'économie morale du précariat
Depuis longtemps on cherche à dessiner sous la catégorie de "précaires" les nouvelles formes de vie qui, dans la conjoncture du néolibéralisme, apparaissent à distance de la subordination salariale et qui reconfigurent, non sans ambivalences et tensions, les rapports au travail et à l’emploi, les formes de la coopération et les conditions de la socialisation contestatrice. On se propose une nouvelle étape de réflexion en abordant les institutions élémentaires qui émergent ici ou là comme expression de cette reconfiguration des rapports sociaux et du sensible. Des usages productifs au co-working, aux tiers lieux collaboratifs, en passant par les coopératives et par divers autres formes d’être ensemble que l’on se propose d’inventorier, on tentera de suivre les conditions dans lesquelles des pratiques, des sociabilités, des organisations autonomes s'introduisent et affirment leur distance à la marchandisation. Chemin faisant, il s’agira rien de moins que de se demander comment l’enjeu émancipatoire qui a été le ressort des nouveaux comportements trouve à se cristalliser dans de nouveaux encastrements et de nouvelles solidarités à distance du marché.

Depuis plus de vingt ans, Patrick Cingolani interroge les formes de vie alternatives au sein des sociétés contemporaines. C’est de ce point de vue qu’il a revisité à partir des contestations et des luttes de la jeunesse dans les années 1970-1980 les significations associées aux mots "précaire" et "précariat", et qu’il approche aujourd’hui les expériences d’un commun parmi notamment les travailleurs des industries culturelles et créatives.
Publications
L'Exil du précaire - récit de vies en marge du travail, Méridiens Klincksieck, Paris, 1986.
Révolutions précaires - essai sur l’avenir de l’émancipation, La Découverte, 2014.
La Précarité, "Que-sais-je?", PUF, 2015.


Lorenzo COCCOLI: Qu'est-ce qu'un internationalisme du commun?
La montée en puissance progressive des mouvements néo-fascistes et néo-souverainistes a désormais acquis une dimension mondiale. La situation n’est paradoxale qu’en apparence: face à l’insoutenabilité croissante des souffrances physiques et psychiques engendrées par la concentration globale du capital financier et par sa forme caractéristique de gouvernement — la nouvelle raison néolibérale du monde —, populistes et nationalistes de tous les pays promettent une porte de sortie illusoire. Mais il s’agit d’une sortie à droite, incapable en outre de représenter une menace réelle pour la stabilité du capitalisme. Il devient d’autant plus important de trouver les moyens pour une sortie à gauche: une sortie du capitalisme mais aussi du nationalisme. Heureusement, on peut ancrer cet effort d’imagination à la réalité des luttes mondiales du commun. Aucun doute sur la nature potentiellement ou effectivement internationale de ces luttes: mais comment peut-on et doit-on la penser? Cela n’est plus possible dans les termes hiérarchiques et verticaux de la Troisième Internationale, ne serait-ce que parce qu’il n’y a plus une "patrie socialiste" à défendre ou  servant de point de référence obligé. Afin de mieux comprendre le côté international des communs mondiaux ainsi que leurs mécanismes d’internationalisation, il faut les concevoir d’une façon plus horizontale et réticulaire. L'on s'attachera donc à fournir des outils conceptuels aptes à saisir ce nouvel internationalisme, en évaluant son potentiel pour l’institution d’un sujet transnational de l’émancipation.

Lorenzo Coccoli enseigne l’histoire du droit moderne et contemporain à l’Université LinkCampus de Rome. Il a publié plusieurs articles sur le thème des communs dans de nombreux livres et journaux spécialisés.
Publications
Commons/Beni comuni. Il dibattito internazionale, GoWare, 2013.
(traducteur italien de) Commun: Essai sur la révolution au XXIe siècle par Pierre Dardot et Christian Laval (DeriveApprodi 2016, avec Antonello Ciervo et Federico Zappino).


Pierre DARDOT: Le commun comme principe stratégique
Nous appelons "commun" tout espace institutionnel régi par des règles collectivement élaborées en vue de l’usage commun. Compris en ce sens, les communs ne sont pas des isolats fermés sur eux-mêmes et coupés de la société. Ils n’offrent pas une réplique "moderne" des communs précapitalistes. Ils ne peuvent être institués et gouvernés que par la mise en œuvre du principe du commun, c’est-à-dire de la démocratie comprise comme égalité dans le "prendre part". Des premiers au second, il y a cette différence que les communs sont des institutions alors que le commun est un principe méta-institutionnel. Nous voudrions montrer que ce principe politique est, non pas accessoirement mais essentiellement, un principe stratégique, c’est-à-dire susceptible d’orienter l’action visant à la création, à l’expansion et à la coordination de nouvelles institutions destinées à lutter contre l’emprise du capital et de l’État sur nos vies.

Hervé DEFALVARD: Les communs et l'ESS: un rendez-vous à ne pas manquer
La multiplication des travaux sur les communs fait courir le risque d’une grande confusion à leur propos (cf. Rodotà, 2016). Il existe alors un danger que leur rencontre avec l’économie sociale et solidaire (ESS) aggrave cette situation. Afin d’éviter cet écueil, il convient de placer ce rendez-vous sous l’égide de l’alternative au néolibéralisme. En partant du commun comme principe politique (Laval et Dardot, 2013), ordonnant les relations entre les personnes et les choses sous une logique de l’usage impliquant de nouvelles règles de gouvernement et une nouvelle rationalité, il s’agira d’aller vers une économie en commun (Defalvard, 2015). Cette voie impose à l’ESS un exercice de division en n’en retenant que les réalités convergeant vers les communs sociaux (Defalvard, 2016) dont l’effet systémique requiert trois alliances au sein d’un gouvernement territorial: avec les syndicats, les collectivités territoriales et l’État social.

Hervé Defalvard dirige la chaire Chaire ESS de l'Université Paris-Est Marne-la-Vallée et du laboratoire ÉRUDITE.
Publications
Defalvard H. (2015), La Révolution de l’économie [en dix leçons], Éditions de l’Atelier, Évry.
Defalvard H. (2016), "Les communs sociaux dans la transition vers la société du commun", Cahiers de la chaire ESS-UPEM, n° spécial 2016, p. 6-19.

Chantal DELMAS: Consensus et dissensus sur la question du Commun dans les mouvements sociaux et politiques
Face à la marchandisation de tous les secteurs de la vie en société, la question "du commun" est reprise par l'ensemble des mouvements progressistes: mouvement altermondialiste, écologiste mais aussi courant de la gauche sociale. Face au manque de projet alternatif, la question du Commun est souvent employée comme "un mot magique" évitant toute élaboration approfondie d'une alternative. Pourtant derrière ce concept de Commun de nombreuses questions traversant l'ensemble de la Gauche sont en débat:
- doit-on remettre en cause la propriété privée capitaliste? La propriété privée est-elle sans importance pourvu que le processus soit un processus dit "du Commun"?
- la société du commun doit-elle rompre avec la notion d’État ou créer un autre type d’État? Les services publics sont-ils antinomique avec le Commun ou vont-ils dans le même sens?
- quel processus institutionnel engager pour aller vers une société du Commun?
- comment le capitalisme peut-il récupérer ce concept en le dévoyant?

Chantal Delmas, animatrice du séminaire permanent sur "le Commun" au sein du réseau européen Transform !, est impliquée dans le mouvement altermondialiste (forum social mondial) avec de nombreux séminaires sur la question du Commun.

Daniela FESTA: Les communs urbains: repenser le droit à la ville à travers le commoning
L’émergence des communs urbains est étroitement liée, dans le contexte italien, au mouvement des biens communs qui s’est développé dans les dix dernières années à partir de l’élaboration de la Commission Rodotà - à travers la préparation et l’extraordinaire succès du référendum contre la privatisation de l’eau, mais aussi grâce à l’accélération du mouvement d’occupation d’espaces urbains à vocation sociale et culturelle. En se focalisant sur des lieux urbains hétérogènes par titre, fonction et destin, ce dernier a mis en évidence la centralité de l’action collective en dépassant une lecture essentialiste fondée sur une présupposée ontologie des biens. Ce passage a été crucial pour permettre le développement d’une théorie des communs applicable, entre autres, à l’objet "ville" ainsi que pour la diffusion du claim "biens communs" qui assume, en Italie, une signification particulière. Cette contribution discutera la centralité et la possible ambivalence du concept de commoning. Ses liens avec les processus de territorialisation nous obligent à penser le foncier en tant que territoire régi par des relations et institutions sociales multiples plutôt qu'à travers la dominante propriétaire. De plus, une approche centrée sur l’action collective permet de renverser l’évidence de la rivalité comme caractère général des biens matériels en dévoilant la composante historique, culturelle et relationnelle des valeurs territoriales et économiques produites. En même temps, l’analyse des expériences d’habitat collectif récentes invite à revenir sur la relation entre communs et ressources, qui enracine la théorie des communs dans les conditions historiques de précarité diffuse et de concentration de richesse et la connecte à des instances démocratiques et redistributives. La diffusion des actes de réappropriation directe des communs, la tension revendicative qui les anime, leur capacité anticipatrice en tant que modèle de production, reproduction et distribution à l’ère de la marginalisation du travail salarié, oblige à reformuler la relation aux biens et à leur usage au sein même d’une théorie des communs. Enfin, penser les communs en oblitérant la centralité des relations aux choses risque de neutraliser les capacités transitives et transformatives d’un usage critique du droit.

Daniela Festa est juriste et géographe. Ses travaux de recherche portent sur la relation entre action collective et espace urbain, sur la justice spatiale, le droit à la ville, la démocratie urbaine, les processus d'identification, signification et réappropriation matérielle et symbolique des communs et des communs urbains et leurs implications théoriques. Post-doc à l’Institut Marcel Mauss de l'EHESS de Paris, au CENJ (Centre d'études des normes juridiques - Yan Thomas), elle vient d'intégrer l’équipe pluridisciplinaire d’un projet ERC axé sur la notion d’inclusivité à l'Ecole du Droit de Sciences Po.
Coordination de revues
L’Italie des biens communs, Hors-série 2016. Traduire et Introduire de la revue Tracés, avec Pierre Charbonnier.
Coordination d’ouvrages
Fare spazio. Pratiche del comune e diritto alla città, avec Bernardi C., Brancaccio F., et Mennini B. (dir.), Mimesis, 2015
Derniers articles et chapitres d’ouvrages collectifs
D. Festa, "Les communs urbains", dans M. Cornu, F. Orsi, J. Rochfeld (dir.), Dictionnaire Critique des Communs, PUF, parution prévue en 2017.
D. Festa, "La Constituante des biens communs", dans M. Cornu, F. Orsi, J. Rochfeld (dir.), Dictionnaire Critique des Communs, PUF, parution prévue en 2017.
D. Festa, "Biens communs en Italie, le mouvement social", dans M. Cornu, F. Orsi, J. Rochfeld (dir.), Dictionnaire Critique des Communs, PUF, parution prévue en 2017.
D. Festa, "Biens communs, beni comuni, Introduction", dans L’Italie des biens communs, Tracés, Hors-série 2016, Traduire et introduire, avec Pierre Charbonnier.
D. Festa, "Les communs urbains. L’invention du commun", dans L’Italie des biens communs, Tracés, Hors-série 2016, Traduire et introduire.
D. Festa, "La creatività del comune", dans Bernardi C., Brancaccio F., Festa D. et Mennini B. (dir.), Fare spazio. Pratiche del comune e diritto alla città, Milano, Mimesis, 2015.


Franck FISCHBACH: Rendre le commun immanent au social
En réponse à une réalité sociale marquée par l’atomisation et la mise en concurrence des individus, par la privatisation des ressources communes et par l’accaparement des produits du travail social, le commun est pensé comme une alternative consistant essentiellement à (re)communaliser le social. Cela peut par exemple consister à faire du commun le cadre à l’intérieur duquel seraient posées et instruites à nouveaux frais les questions du travail, des échanges marchands, de la répartition des richesses — ce qui revient à réinscrire le social à l’intérieur du commun, à la manière dont, chez Hegel, la société civile était insérée au sein de l’État. Nous poserons la question de savoir si l'on ne risque pas d’aboutir par là à une nouvelle forme d’hypostase et d’abstraction de la politique et s’il ne vaudrait pas mieux, à l’inverse, tenter de socialiser le commun en se fondant sur l’idée, marxienne, d’une réappropriation de la dimension du commun par les acteurs sociaux au sein même de leurs rapports du même nom, c’est-à-dire de leurs rapports de travail, de production et d’échanges.

Franck Fischbach est professeur de philosophie à l’Université de Strasbourg et chercheur rattaché au Centre de recherches en philosophie allemande et contemporaine (Creϕac). Ses travaux ont d’abord porté sur l’idéalisme allemand (Fichte, Hegel, Schelling), puis sur Marx et sur les enjeux, les objets et les méthodes de la philosophie sociale (avec des travaux sur la reconnaissance, l’aliénation, le travail, le social, la critique). Il est aussi traducteur de textes de Hegel, Schelling, Marx et Axel Honneth, et auteur de plusieurs ouvrages.
Publications
La Reconnaissance. Fichte et Hegel, PUF, 1999.
L’Être et l’acte, Vrin, 2003.
La Production des hommes, PUF, 2005.
Sans objet. Capitalisme, subjectivité, aliénation, Vrin, 2009.
Manifeste pour une philosophie sociale, La Découverte, 2009.
La Privation de monde, Vrin, 2011.
Le Sens du social, Lux, 2015.
Philosophies de Marx, Vrin, 2015.
Qu’est-ce qu’un gouvernement socialiste?, Lux, 2017.


Loïc GÉRONNEZ: Le foncier comme ressource dans la ville en Bien Commun
La ville est le fruit de l’effort de l’ensemble des citoyens, qui financent en grande partie les infrastructures par leurs impôts et investissent dans l’achat, la rénovation ou la construction de leur espace de vie et de travail. La convergence de leurs actions produit une valeur, aujourd’hui largement captée au travers du mécanisme juridique de la propriété. Un bâtiment aux abords d’un nouveau parc gagne en valeur sans qu’aucun effort individuel n’y ait été injecté. Cette nouvelle valeur revient aux propriétaires adjacents sans qu’ils en soient redevables à quiconque. Un tel mécanisme augmente les prix des lieux de qualité et les rend inaccessibles à une partie croissante de la population, laquelle a pourtant contribué à son amélioration. Des formes raffinées de la propriété doivent être conçues afin de donner aux nouveaux quartiers une singularité dans l’univers des projets urbains actuels. Et aller au-delà de la dichotomie privé/public pour permettre de nouvelles régulations. La réflexion présentée ici envisage le foncier et la rente de situation comme la ressource commune qu'il faut préserver. La part du foncier dans la valeur des biens, paramétrable et maîtrisable, fruit de règles précises ou d'absence de règle, doit être envisagée comme un enjeu de décision collective. Pour se faire, nombre de projets innovent dans les modalités de possession de la ville (des coopératives d’habitants en Suisse, au Canada ou dans les pays scandinaves, les Community Land Trust à Bruxelles, Londres et aux États Unis, au co-housing ou Bau Gruppen en Allemagne, ...). Ces alternatives affinent la décision sur la cession et la redistribution des bénéfices collectifs de la ville en introduisant des règles débattues de façon contradictoire à de plus petites échelles que les gouvernements. Mais au lieu d’en faire des atomes dans le tissu urbain, il s’agit de les tirer vers l’échelle du quartier pour rendre possible leur rayonnement et faire rejouer à la valeur foncière le rôle de commun dans nos villes.

Loïc Géronnez, militant de la ville en commun, est sociologue, économiste et consultant senior. Comme militant, il est intervenu pendant de nombreuses années dans les mouvements pour le droit à la ville en Belgique, en France et au Brésil. En 2008, il a participé  à un voyage d’étude organisé par les Nations Unies à Burlington, premier Community Land Trust Urbain des États-Unis. Avec d’autres, il a participé à la fondation du CLT de Bruxelles. Dans la foulée, il a contribué à la fondation de Commons Josaphat pour affiner la réflexion et influencer le développement d'une ville en bien commun.
Sur un plan professionnel, il développe depuis douze ans une connaissance et une pratique dans le développement urbain et le secteur immobilier. Fort de cette expérience, il a travaillé comme conseiller puis comme expert pour la Ministre Bruxelloise en charge de la Rénovation Urbaine Durable. Au sein du cabinet, en plus d’accompagner les matières liées à la politique régionale du logement, il a encadré la politique de rénovation urbaine implémentée par le principal opérateur immobilier public. Après avoir assumé la fonction de chef de cabinet pour deux échevins en charge du logement et de l’urbanisme ainsi que des missions légales de la commune de Forest, il développe depuis 2014 une activité de consultant senior en développement territorial et analyse de politiques publiques au sein d’Idea Consult. Il y porte deux champs d’expertise:
- Il évalue et design des politiques publiques aux prises avec les tendances économiques et sociales émergeantes. Ses champs d’investigation ont trait à la gouvernance des territoires, au développement territorial et immobilier et aux technologies avancées.
- Il réalise des études programmatiques et financières pour le développement d’opérations immobilières dans les contextes urbains et ruraux en Belgique et en France.


Haud GUEGUEN: L'actualité du modèle aristotélicien du koinôn
L’hypothèse d’une "actualité" du modèle aristotélicien du commun renvoie d’abord à l’idée très simple selon laquelle il fournit des ressources précieuses pour (re)penser aujourd’hui la question politique du commun. Mais, suivant cette fois le sens que revêt la notion d’"actualité" (energeia) chez Aristote, il renvoie aussi à l’idée selon laquelle tout l’intérêt de ce modèle tient précisément au fait de penser le commun comme "acte", c’est-à-dire comme actualisation d’une puissance. C’est cette hypothèse que nous souhaiterions défendre. Il s’agira alors de montrer que, si le modèle aristotélicien de l’actualisation fournit des ressources fécondes dans le cadre d’une pensée contemporaine de la transformation sociale et politique, c’est parce qu’il permet d'éviter un double écueil: celui, d’une part, d’une conception substantialiste du commun consistant à lui conférer une indépendance ontologique par rapport au plan de la praxis collective; celui, d’autre part, de son rattachement à quelque forme de nécessitarisme que ce soit, tout phénomène d’actualisation dans la sphère pratique se jouant selon Aristote sur la base de la reconnaissance d’une contingence qui tient à la possibilité que nous avons d’agir ainsi ou autrement.

Haud Gueguen est maître de conférences en philosophie au Conservatoire national des arts et métiers. Ses recherches actuelles portent sur la catégorie critique du possible en philosophie et en sciences sociales, les modèles théoriques contemporains au sein desquels se trouve prise en charge la question de la transformabilité du monde social, ainsi que sur les réappropriations contemporaines de la philosophie antique.
Publication
Alexandre, S., Guéguen, H., Renaut, O. (Dir.), Au détour des anciens: vie bonne, vulnérabilité, commun(s), éd. Paris 10 Nanterre - La Défense, Coll. "Les fils d’Ariane", à paraître en 2017.


Jean HUET: Vers une gestion coopérative des communs? La perspective des SCIC
Une SCIC (société coopérative d'intérêt collectif) associe autour d'un projet économique les parties prenantes nécessaires à la mise en place de ce projet: les salariés et les bénéficiaires à titre obligatoire mais, au-delà, toute personne physique (comme des bénévoles) ou des personnes morales de droit privé et de droit public. La gestion d’un COMMUN nécessite une volonté de coopération, de négociation, qui doit faire converger des intérêts différents au-delà de leurs divergences et frictions. La SCIC constitue en ce sens un miroir de ce que peut être une entreprise commune (au sens d’une action commune). Quand on en vient, naturellement, à se poser la question des formes concrètes que peuvent revêtir l'organisation et l'animation d’un COMMUN, la SCIC apparaît comme une des pistes à considérer, proche qu'elle est, en acte et en vocation, d’une gestion au profit d’un but partagé et des femmes et des hommes qui le modèlent.

Jean Huet, militant de l’économie sociale, a été co-président de la Fédération Artisans du Monde entre 2011 et 2015.  Étudiant en Master 2 Économie Sociale et Solidaire à l’Université Montpellier 3 en 2012-2013, il a obtenu pour son mémoire "Vers une gestion coopérative de l’eau? L’utilisation des Scic" le 1er prix du 5ème concours de la recherche coopérative décerné par la Recma et la Fondation du Crédit Mutuel. Il est actuellement délégué au Scic à la Confédération Générale des Scop depuis 2012.

Leslie KAPLAN: Le travail du dialogue. Contre une civilisation du cliché
Parole vivante et "commun". Le langage mort des clichés et le néolibéralisme. Silence, non-dit et prise de parole. Le dialogue en art, au théâtre et dans la société. Différentes formes de mise en question des idées reçues, et singulièrement pendant les événements de Mai 68.

Leslie Kaplan, écrivain, née à New York, écrit en français. Elle publie depuis 1982 des récits, des romans, des essais et du théâtre, notamment: L'Excès-l'usine, Le Pont de Brooklyn, Le Psychanalyste, Les Outils, Louise, elle est folle, Déplace le ciel, Millefeuille, et en 2016: Mathias et la Révolution (tous aux éditions P.O.L.).

Christian LAVAL: L'État, les services publics et le commun
"Défendre les services publics" est à coup sûr une tâche politique nécessaire: la production de services non marchands procure des avantages collectifs qu’il convient de protéger contre l’extension de l’accumulation du capital à toutes les sphères de l’existence. Mais il faut interroger les limites de cette "défense des services publics". À demeurer sur le terrain de cette opposition du marché et de l’État, on risque fort de protéger et de conforter des mécanismes bureaucratiques et des logiques managériales. Il ne faut en effet pas oublier que l’État est aujourd’hui en train de se transformer selon les canons de la gouvernance du "corporate state". À l’opposé de cette mutation néolibérale de l’État, le principe du commun permet de concevoir et de proposer une transformation des services publics qui assurerait une cohérence entre leurs finalités collectives, les règles de leur gestion et les procédures démocratiques permettant de décider des orientations de leur activité. La politique du commun ne se réduit pas à une manière différente d’utiliser les administrations et les entreprises publiques; elle vise à transformer les institutions publiques elles-mêmes en leur donnant des missions et des formes correspondant à leur signification politique la plus profonde: la mise en commun de ressources humaines et matérielles dans une institution dont le gouvernement et l’administration doivent dépendre et procéder des choix de la société.

Fabien LOCHER: Penser/Agir au-delà d'Ostrom: quels nouveaux horizons pour les communs environnementaux?
Cette intervention a deux objectifs. Elle vise d'abord à caractériser, sur la base d'une enquête historique entreprise sur les terrains étasuniens et européens, l'émergence et l'essor du paradigme contemporain des communs en tant qu'instances de gouvernement des ressources et des écosystèmes. Dans quelles conditions historiques, sous quelles contraintes, via quels processus sociaux et institutionnels ce modèle s'est-il peu à peu affirmé au sein des mouvements sociaux, des institutions de développement, de l'espace public? Cette intervention vise par ailleurs dans un deuxième temps, prospectif, à chercher à identifier ce qui, dans le futur, pourrait constituer de nouvelles frontières d'extension/reconfiguration de ce modèle, au-delà des limites parfois étroites dessinées par le paradigme (post-)ostromien. Comment penser à l'avenir les communs environnementaux, au-delà des théories naturalisantes, du communautarisme néolibéral, mais aussi d'un romantisme des communs se payant de mots et de bonnes intentions? C'est là, nous le pensons, un enjeu majeur pour l'alternative du commun.

Fabien Locher est historien au CNRS et à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), spécialiste de l’histoire de l’environnement à l'époque contemporaine. Ses recherches portent sur les formes de gouvernement et d’appropriation communautaires des ressources et des écosystèmes. Il est le coordinateur du projet ANR Govenpro : L’histoire du gouvernement de l’environnement par la propriété (fin XVIIIe siècle-présent, Europe, États-Unis, mondes coloniaux et post-coloniaux) (2014-2018).

Francine MESTRUM: Les communs, la reproduction et le revenu de base
Voilà trois sujets sur lesquels on ne peut avoir un débat sérieux si, en premier lieu, on ne se met pas d'accord sur les définitions. Au niveau européen, les communs ressemblent parfois à une auberge espagnole, la reproduction est trop facilement mise en rapport avec les rapports de genre et le revenu de base devient alors un deus ex machina, la solution miracle qui résout tous les problèmes de rémunération et de survie. Dans cette contribution, on abordera la question du rapport entre les communs et la monétarisation, les liens indissociables entre production et reproduction et leur mise en rapport avec les communs, ainsi que la confusion sémantique et les idéologies divergentes sous-jacentes aux débats sur le revenu de base. Ce qui est en jeu est notre conception du travail, de la solidarité, de l'État, voire de la société elle-même.

Francine Mestrum est docteure en sciences sociales de l'Université Libre de Bruxelles (ULB). Ses recherches concernent la justice sociale, la pauvreté et les inégalités, la protection sociale et la mondialisation. Présidente du réseau "Global Social Justice" (www.globalsocialjustice.eu), qui travaille à la promotion de la protection sociale et du bien commun de l'humanité, elle est membre du CETRI (Centre Tricontinental), qu'elle représente au Conseil international du Forum social mondial.
Publication
Social Commons: Rethinking social justice in postneoliberal societies, 2013 (www.socialcommons.eu).


Emine SARIKARTAL: La traduction des termes du commun
En réunissant chercheurs et traducteurs venant des différents pays de la Méditerranée (France, Italie, Grèce, Turquie), il s'agira de mener une réflexion collective sur les notions de commun, communs, beni communi, leurs divergences et convergences, ainsi que leurs implications historico-politiques. L'étude comparative des réceptions de la problématique des communs dans ces pays pourrait ainsi être abordée en s'appuyant sur une réflexion lexicale, à partir des expériences de traduction.

Emine Sarikartal, doctorante en philosophie, a traduit en turc les ouvrages de Gaston Bachelard, Jean-François Lyotard et Maurice Merleau-Ponty. Elle est également la co-traductrice, toujours en turc de l'ouvrage de Christian Laval et Pierre Dardot, Commun. Essai sur la révolution au 21ème siècle.

Pierre SAUVÊTRE: De quelles politiques le commun est-il le nom?
De quoi parle-t-on lorsque l’on parle de "commun" et quelles rationalités politiques sont attachées aux conceptions qui en sont proposées? Quel terme faut-il d’abord privilégier: celui de "biens communs", du commun comme nature des biens, de "communs", de systèmes de gouvernance et de gestion partagée, ou de "commun"? Comment ensuite concevoir le "commun"? Comme la substance de notre être social "intériorisée" dans "tous les secteurs de la production économique"? Comme une "qualité du lien et une façon d’être dans le monde"? Ou comme une "praxis instituante" visant "les normes de la réciprocité, de la co-participation et de la co-décision"? S’agit-il alors de constitutionnaliser certains biens communs? De faire reconnaître auprès des autorités extérieures des communs au milieu d’une pluralité d’agencements économiques privés, publics et communs? Ou bien faire du commun une norme de transformation des normes de l’État et du marché?

Pierre Sauvêtre est maître de conférences en sociologie à l’Université Paris Nanterre.
Publications
"Quelle politique du commun?", SociologieS, Dossiers, "Des communs au commun: un nouvel horizon sociologique?", 2016 (en ligne).
"Les politiques du commun dans l’Europe du Sud (Grèce, Italie, Espagne). Pratiques citoyennes et restructuration du champ politique", Revue Cairn, 2016/I, n°59 (en ligne).


Michele SPANÒ: Une étrange rencontre. Mouvements sociaux et juristes dans le mouvement italien des biens communs
Si, d’un point de vue généalogique, les biens communs plongent leurs racines dans la littérature économique, il s’agit bel et bien d’une aventure juridique circonscrite, dont on peine encore à mesurer l’ampleur exacte. Tout a commencé au ministère de la Justice italien qui, en 2007, décide de créer une commission chargée de remanier les textes du livre III du Code civil consacrés aux biens publics. Cette commission est aujourd’hui connue sous le nom de celui qui la présida, Stefano Rodotà, l’un des grands maîtres du droit civil italien. Partie pour reconsidérer en profondeur le concept et le statut même de propriété publique, la commission a forgé une nouvelle catégorie juridique, celle des "biens communs". Il est impossible de dessiner la carte, même approximative, de tous les effets produits en chaîne par l’apparition du concept juridique de "biens communs", mais le legs le plus remarquable est sans doute l’alliance tourmentée des mouvements sociaux et des juristes. C'est le Nachleben de cette vicissitude qu’on propose de creuser dans notre intervention.

Michele Spanò, chercheur post-doc en droit privé à l’Université de Turin, enseigne la sociologie du droit. Il est coordinateur académique à l’International University College (IUC) de Turin, membre associé du CENJ-"Yan Thomas" à l’EHESS et directeur scientifique de "AREA - Festival Internazionale dei Beni Comuni".
Publications
I soggetti e i poteri. Introduzione alla filosofia sociale contemporanea (Rome 2013).
Azioni collettive. Governamentalità, soggettivazione, neoliberismo (Naples 2013).
Il a assuré l’edition italienne de:
Aihwa Ong, Neoliberalismo come eccezione. Sovranità e cittadinanza in mutamento (Florence 2013).
Yan Thomas, Il valore delle cose (Rome-Macerata 2015).
Yan Thomas, Fictio legis (Rome-Macerata 2016).
Avec Alessandra Quarta, il a dirigé Beni comuni 2.0 Contro-egemonia e nuove istituzioni (Milan-Udine 2016) et Condividere la crisi. Comune, cooperazione sociale e diritto (Verone 2017).
Il est rédacteur de la revue Politica & Società (il Mulino) et il est collaborateur du quotidien Il manifesto et du mensuel L’Indice dei libri del mese.


Ferhat TAYLAN: Écologie politique du commun
Une certaine confusion règne au sujet des communs, dès lors qu'on les réduit à un stock de "ressources naturelles" dont il s'agit d'inventer le bon gouvernement, ou à un ensemble de "ressources immatérielles" qu'il convient de gérer socialement et de manière désintéressée. Pris dans cet étau, le paradigme du commun semble reconduire la dualité, sinon l'opposition entre la nature et la société, les écolos devenant alors les gardiens bien-pensants des communs naturels et les hackers, les héros de la socialité en réseau, gratuite et émancipatrice. Or, le véritable intérêt de l'introduction du paradigme du commun au sein de l'écologie politique ne réside-t-il pas précisément dans sa capacité à détruire cette fausse alternative, de manière à instituer un mode participatif d'habitation des territoires et d'expérimentation des rapports immatériels? À l'aune de cette question, on tentera de faire un bilan des débats et des recherches récents en "écologie des communs".

Ferhat Taylan est chercheur postdoctoral à l'Université de Liège, dans le cadre de projet de recherche "Gouverner par l'environnement". Après avoir soutenu sa thèse de philosophie "La rationalité mésologique. Connaissance et gouvernement des milieux de vie (1750-1900)", il s'intéresse à l'épistémologie historique des savoirs environnementaux modernes.
Publications
"Mesopolitics: Foucault, Environmental Governmentality and the History of the Anthropocene", dans Bonditti, P., Gros, F., (eds.), Foucault and World Politics, Palgrave, 2016.
"L’interventionnisme environnemental, une stratégie néolibérale", dans Raisons Politiques, n°52, dir. F. Gros, Presses de SciencesPo, Novembre 2013, pp. 77-88.


Francis VERGNE & Christian LAVAL: De l'école commune à l'éducation en commun
Le concept d'école commune présente l'intérêt majeur de fixer à la fois un cadre et  des objectifs à une école en rupture avec une normalisation néolibérale unidimensionnelle centrée sur la seule "fabrique de l'employabilité". Dans une approche pragmatique, l'éducation en commun proposera de rechercher et de mobiliser les pratiques sociales et éducatives qui peuvent faciliter la réalisation de ces objectifs. Ainsi s'attachera-t-elle à mettre en perspective et à relier pour faire sens commun: la production d'égalité sociale et éducative; la mise en commun de la culture; la coopération pédagogique; la réinstitution démocratique de l'école.

Francis Vergne est chercheur associé auprès de l'Institut de recherche de la FSU.
Publications
La Nouvelle école capitaliste, La Découverte, 2011 (avec Christian Laval, Pierre Clément, Guy Dreux).
La fabrique de l'employabilité, quelle alternative à la formation professionnelle néolibérale?, Syllepse, 2014 (avec Louis-Marie Barnier et Jean-Marie Canu).


BIBLIOGRAPHIE :

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BAUWENS Michel, Sauver le monde. Vers une économie post-capitaliste avec le peer-to-peer, Paris, Les liens qui libèrent, 2015.
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BOLLIER David, La renaissance des communs: pour une société de coopération et de partage, Éditions Charles Léopold Mayer, 2014.
BOLLIER David & HELFRICH Silke (dir.), Patterns of Commoning, Commons Strategy Group and Off the Common Press, 2015.
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COLLECTIF MAUVAISE TROUPE, Contrées. Histoires croisées de la zad de Notre-Dame-des-Landes et de la lutte No Tav dans le Val Susa, Paris, Éditions de l’Éclat, 2016.
CORIAT Benjamin (dir.), Le retour des communs. La crise de l’idéologie propriétaire, Paris, Les liens qui libèrent, 2015.
DANIEL Emmanuel, Rébellion et désobéissance, la Coopérative intégrale catalane, Éditions Ateliers Henry Dougier, Paris, 2016.

DARDOT Pierre & LAVAL Christian, Commun. Essai sur la révolution au XXIème siècle, Paris, La Découverte, 2014 (rééd. poche 2015).
DARDOT Pierre & LAVAL Christian, "De l’autonomie au commun. Sur Cornelius Castoriadis" (entretien avec Amador Fernández-Savater), Vacarme, juin 2016 (en ligne).
DAVID Pierre-Marie & LE DÉVÉDEC Nicolas, "Des communs au commun: un nouvel horizon sociologique?", SocologieS, octobre 2016 (en ligne).
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MESTRUM Francine, The Social Commons. Rethinking Social Justice in Post-Neoliberal Societies, Gerakbudaya Digital Sdn Bhd, 2016.
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QUARTA Alessandra & SPANO Michele, Beni comuni 2.0. Contro-egemonia e nuove istituzioni, Milan, Mimesis, 2015.
RODOTA  S. (2016), "Vers les biens communs. Souveraineté et propriété au XXIe siècle", Tracés, n°16, p. 211-232.
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THOMPSON Edward Palmer, Customs in Common. Studies in Traditional Popular Culture, Londres, Merlin Press, 1991.
THOMÉ Pierre (avec Jean HUET), (Biens) communs, quel avenir?: un enjeu stratégique pour l’économie sociale et solidaire, Éditions Yves Michel, Gap, 2016.


Avec le soutien
du Crédit Coopératif,
de Transform! (european network for alternative thinking and political dialogue),
du FNRS (Fonds National de la Recherche Scientifique - Belgique),
des Laboratoires Sophiapol et Lavue (Université Paris Nanterre),
de l’UPEM (Université Paris-Est Marne-la-Vallée),
de l'ANR Programme PhiCenTrav (Approches philosophiques de la centralité du travail)
et de l'Institut de Recherches de la FSU

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