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CENTRE CULTUREL INTERNATIONAL DE CERISY

Programme 2017 : un des colloques





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SPECTRES DE POE
DANS LA LITTÉRATURE ET LES ARTS

Mise à jour
06/09/2017


DU SAMEDI 22 JUILLET (19 H) AU SAMEDI 29 JUILLET (14 H) 2017

DIRECTION : Jocelyn DUPONT, Gilles MENEGALDO

ARGUMENT :

Ce colloque étudiera la persistance de l’œuvre d’Edgar Poe (1809-1849) dans la littérature et la culture occidentales du XXIe siècle. Premier poète national américain selon Nabokov, monument permanent de notre horizon culturel, Edgar Allan Poe, souvent méprisé de son vivant, est devenu en Occident une figure tutélaire du monde des lettres et des arts. Comme l’attestent les innombrables rééditions de son œuvre, des mal nommées Histoires extraordinaires à son poème philosophique Eureka, ainsi que les maintes reprises, réécritures, hommages discrets ou autres palimpsestes, l’influence de Poe est considérable.

Le phénomène n’est pas nouveau; on sait quelle fut, en France, son influence sur les poètes symbolistes (Baudelaire et Mallarmé), combien il inspira Paul Valéry, les surréalistes, sans oublier des cinéastes (Jean Epstein). Comment ne pas songer encore aux lectures et relectures de "La lettre volée" par Lacan et Derrida? Sujet et objet précieux de la psychanalyse qui l’a souvent malmené, le fantôme d’Edgar Poe incarne toutes nos hantises et obsessions, mais aussi constitue un réservoir de potentialités créatrices. Et si l’on ajoute à cette liste ceux qui aiment à voir en lui l’inventeur de la science-fiction, du récit policier et du gothique intériorisé, alors force est de constater que nul n’est à l’abri de l’influence poesque.

C’est pourquoi ce colloque s'interrogera sur les raisons de l’importance de l’œuvre de Poe et sur les modalités de sa persistance au XXIe siècle, à travers maints champs artistiques et culturels (musique, cinéma, BD, art contemporain...) et au-delà des frontières nationales et linguistiques. Outre les contributeurs qui présenteront des communications sur une large variété de sujets, il intéressera tous les lecteurs et amateurs d'Edgar Poe, ainsi que les étudiants qui travaillent sur son œuvre.

CALENDRIER DÉFINITIF :

Samedi 22 juillet
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Dimanche 23 juillet
Matin:
Jocelyn DUPONT & Gilles MENEGALDO: Introduction
Lauric GUILLAUD: Edgar Allan Poe, personnage de fiction populaire, ou une vie d’outre-tombe
Nathalie SOLOMON: Poe lu par Jules Verne. À propos de l'article du Musée des Familles, 1864

Après-midi:
Camille FORT: La verve et le verbe: les textes comiques de Poe et leurs traductions


Lundi 24 juillet
Matin:
Jérôme DUTEL: La Chute de la maison Usher en quelques images? (Aubrey Beardsley, Richard Corben, Jan Svankmajer)
Isabelle LABROUILLÈRE: La Chute de la maison Usher (1928) comme manifeste esthétique: du tableau-cadre à l'image-tâche

Après-midi:
Dennis TREDY: Poe adaptation ou "post adaptation": comment évaluer le cycle actuel d'adaptations filmiques et télévisuelles dans les œuvres d'Edgar Poe?
Christophe CHAMBOST: Usher 2000, ou comment adapter "The Fall of the House of Usher" au XXIe siècle: The Fall of the Louse of Usher (K. Russell, 2002), Descendant (K. Christman & D. Tenney, 2003), Usher (R. Leatherwood, 2004), Edgar Allan Poe's House of Usher (D. De Coteau, 2008), The House of Usher (H. Cloake, 2006), Extraordinary Tales (R. Garcia, 2015), Crimson Peak (G. Del Toro, 2015)


Mardi 25 juillet
Matin:
Isabelle LIMOUSIN: Edgar Allan Poe dans l'art contemporain et son exposition
Élodie CHAZALON: Po(e)pulaire: le "phénomène Poe" dans la culture visuelle contemporaine

Après-midi:
Pénélope LAURENT: Drôles de crimes en Amérique latine [enregistrement audio en ligne sur la Forge Numérique de la MRSH de l'Université de Caen Normandie et sur le site France Culture]
Françoise SAMMARCELLI: Crises intertextuelles et transpo(e)sitions: Poe et la littérature américaine contemporaine
Tanya TROMBLE: Edgar Allan Poe chez Joyce Carol Oates


Mercredi 26 juillet
Matin:
Chloé HUVET: "Le Masque de la Mort Rouge" comme matrice compositionnelle: de la nouvelle d’Edgar A. Poe (1842), au Conte fantastique d’André Caplet (1923)
Jocelyn DUPONT: Poe entre les dents: variations odontologiques de Berenice (Poe, 1835) à Twixt (Coppola, 2011)

Après-midi:
DÉTENTE

Soirée:
Lectures d'Edgar Allan Poe


Jeudi 27 juillet
Matin:
Maryse PETIT: Entrer dans l'esprit: profils de Poe [texte lu par Dominique MEYER-BOLZINGER]
Pierre JAILLOUX: Beautés de l’horreur: quand Argento rencontre Poe

Après-midi:
Sophie MANTRANT: Envahissante Ligeia: "Now Unto Death Utterly by Edmond Bertrand" (Mark Samuels, 2011)
Florent CHRISTOL: Hop-Frog (Edgar Poe, 1849): fiction matricielle du film d’horreur américain?


Vendredi 28 juillet
Matin:
Gilles MENEGALDO: Poe au prisme du cinéma hollywoodien, de Griffith à Corman
Christian CHELEBOURG: Le chat et la souris: Tim Burton ou Edgar Poe dans le disneyverse

Après-midi:
Jean-Paul MEYER: L'œuvre de Poe en bande dessinée: de la transposition à l'hybridation
Guillaume LABRUDE: Batman: Nevermore. L'héritage d'Edgar Allan Poe
Éric LYSØE: "C’est triste à faire pleurer les pierres". Debussy et La Chute de la maison Usher


Samedi 29 juillet
Matin:
Bilan du colloque

Après-midi:
DÉPARTS



Pendant le colloque, projections de films en soirée

RÉSUMÉS :

Christophe CHAMBOST: Usher 2000, ou comment adapter "The Fall of the House of Usher" au XXIe siècle: Extraordinary Tales (Raul Garcia, 2015), Crimson Peak (Guillermo Del Toro, 2015)
Nouvelle régulièrement adaptée à l’écran depuis le début du cinéma, "The Fall of the House of Usher" ne semble pourtant pas passer de mode à l’aube du XXIe siècle. Il conviendra donc de mentionner quelques adaptations plus ou moins sulfureuses, et plutôt plus que moins anecdotiques, à savoir The Fall of the Louse of Usher (sic) (Ken Russell, 2002), The House of Usher (Hayley Cloake, 2006), House of Usher (David DeCoteau, 2008). On préfèrera en effet se concentrer sur le film d’animation de Raul Garcia, et sur la façon qu’a Guillermo Del Toro de fondre la nouvelle d’Edgar Poe dans Crimson Peak qu’il décrit comme une romance gothique aux multiples influences.

Christophe Chambost est maître de Conférences à l’Université Bordeaux Montaigne. Spécialiste de littérature américaine (XIXe siècle) et du cinéma américain. Membre de la SERCIA, sa recherche se porte sur le cinéma fantastique (Carpenter, Romero, Hooper...), la représentation cinématographique de l’histoire des États-Unis (Eastwood, Peckinpah, Scorsese, PT Anderson...) et le journalisme à l’écran (Welles, Brooks...).
Bibliographie sélective
Foresti, Guillaume (2002), Corman Lovecraft: la rencontre fantastique, Paris, Dreamland éditeur.
Hurley, Kelly (1996), The Gothic Body: sexuality, Materialism, and Degeneration at the Fin de Siècle, Cambridge, Cambridge University Press.
Hutcheon, Linda (2006), A Theory of Adaptation, New York, Routledge.
Largeron Charlotte (2013), Guillermo Del Toro: des homes, des dieux et des monstres, Pertuis, Rouge Profond.
Mellier, Denis (1999), L'écriture de l'excès, fiction fantastique et poétique de la terreur, Paris, Honoré Champion.
Ménégaldo, Gilles (2002), "Résonances poesques dans la fiction de H. P. Lovecraft", in H. P. Lovecraft: fantastique, mythe et modernité, Colloque de Cerisy, Paris, Éditions Dervy, pp. 49-70.


Élodie CHAZALON: Po(e)pulaire: le "phénomène Poe" dans la culture visuelle contemporaine
L’imaginaire autour d’Edgar Allan Poe et de son œuvre est au centre d’une médiatisation et d’une commercialisation telles qu’il se dissémine aujourd’hui dans diverses branches de la culture populaire. Le "phénomène Poe" reflète l’idée que l’imagerie poesque a laissé une empreinte spécifique, caractéristique de la postmodernité, qui dépasse les codes du gothique et renvoie au mélange des genres — porosité auteur/personnages, réel/imaginaire, fantastique/gothique, masculin/féminin, animal/humain. La difficulté d’en définir les limites en fait un vivier d’inspiration facilement exploitable par les industries culturelles, sans qu’on puisse en attribuer la source directement à l’auteur. Le "phénomène Poe" sera étudié au prisme de la culture visuelle contemporaine et, plus spécifiquement, à travers ses représentations via l'internet et certaines pratiques culturelles. Cette culture entraîne une transformation de l’imaginaire et de l’œuvre poesques — et avec cela la difficulté de déterminer ce qui est de l’ordre de la "reprise", du "cliché", du "virtuel" ou de l’œuvre originelle — mais qui semble particulièrement bien adaptée à leur dimension visuelle et plastique, contribuant à la survivance et à la complexification des "spectres" de Poe dans la culture populaire contemporaine.

Élodie Chazalon est maître de Conférences en Études anglophones à l’Université de La Rochelle. Ses recherches en civilisation américaine portent sur les représentations féminines dans la culture populaire (presse, séries TV, culture visuelle) et sur les pratiques culturelles (modes vestimentaires, alimentaires, pratiques sportives et modes de consommation en général) et la façon dont elles (dé)construisent les identités individuelles et collectives.
Publications récentes
"Modes", avec Ana Cristina Kuri et Frédéric Monneyron, Dictionnaire des Amériques, tome II, Paris, Robert Laffont, coll. "Bouquins", 2016, p. 580-586.
"‘Expectant territories’: quelques exemples de pratiques et poétiques urbaines en Amérique du Nord", avec Alexandre Campeau-Vallée, in Sociétés, mobilités, déplacements: les territoires de l’attente d’hier à aujourd’hui (le cas des mondes américains, 19e-21e siècles), dir. Alain Musset et Laurent Vidal, Nuevo Mundo - Mundos Nuevos, 2016 (en ligne).
Danièle André, Élodie Chazalon, "L’Art du big bang: matérialité et immatérialité de la culture populaire dans Sex and the City et The Big Bang Theory", in Pop Culture ! Les Cultures populaires aujourd’hui, Imaginaires, n°19, CIRLEP, 2015.
"Thea’tricks’: Forms of Resistance in the 1968 USA and After", ORDA (Ordinaires des Amériques), n°217, IPEAT, Université de Toulouse 2 - Le Mirail, 2014 (en ligne).
"Visions de la ville dans Sex and the City: topographie et typographie de l’excès", L’atelier, Université Paris 10, n°6.1, juin 2014 (en ligne).


Christian CHELEBOURG: Le chat et la souris: Tim Burton ou Edgar Poe dans le disneyverse
Par tout ce qu’il représente, Edgar Allan Poe n’a guère sa place dans les fictions de jeunesse. Sombre, déprimante, morbide, son œuvre s’oppose aux ambiances traditionnelles du corpus. Il est un signe qui ne trompe pas: dans l’univers Disney, le poète n’apparaît que métamorphosé en corbeau, aux côtés de Magical de Spell qui échoue à lui redonner forme humaine. Dans A Series of Unfortunate Events, Lemony Snicket ne donne pas son nom par hasard à l’exécuteur testamentaire des trois enfants Baudelaire; c’est parce qu’il prend le contrepied des "fins heureuses", que le romancier place le destin de ses héros sous le signe funeste de Poe. Ailleurs, c’est essentiellement dans le genre de l’humour vert — l’épouvante qui fait rire — qu’on le croise, des comics Scooby-Doo à la série animée SpongeBob SquarePants, en passant par bien des films de Tim Burton. Il contribue aussi à une édification par le désenchantement dans The Simpsons ou South Park. Nous suivrons la trace de Poe dans les fictions de jeunesse contemporaines, et verrons comment il s’y impose en icône drolatique d’une émancipation qui vire au cauchemar.

Florent CHRISTOL: Hop-Frog (Edgar Poe, 1849): fiction matricielle du film d’horreur américain
Alors que de noumbreux contes de Poe ont été fréquemment portés à l'écran, Hop-Frog, qui raconte la vengeance spectaculaire d'un bouffon victime de moqueries, fait figure de canard boiteux au sein du corpus filmique d'inspiration poesque. Cette nouvelle n'aurait en effet été adaptée qu'une seule fois dans le cinéma américain, par Roger Corman en 1964, à l'occasion de l'adaptation d'un autre texte de Poe, The Masque of the Red Death. Cette transposition officielle semble avoir masqué la reprise, peut-être inconsciente, mais néanmoins massive de cette histoire, de ses motifs et de ses figures dans un très grand nombre de films d'horreur indépendants des années 1970-1980. En effet, de multiples films reprennent la trame narrative du souffre-douleur physiquement difforme, faible ou vulnérable, persécuté par ses pairs et ses supérieurs hiérarchiques, et qui finit par se venger atrocement de ses tourmenteurs. Cette communication tentera de rendre compte des rapprochements que nous observons ici entre deux objets a priori dissemblables (une nouvelle de quelques pages écrite en 1849 et des dizaines de films d'horreur américains des années 70/80).

Florent Christol est docteur en cinéma et civilisation américaine. Ses travaux portent sur les figurations carnavalesques et la culture américaine. Il a publié de nombreux articles dans des revues et des ouvrages collectifs. Il enseigne l'anglais au lycée Louis Feuillade de Lunel et le cinéma à l'Université Paul-Valéry (Montpellier 3). Il prépare un livre sur les résurgences de Hop-Frog (Edgar Poe, 1846) dans le cinéma d'horreur américain post-Vietnam et sur Beetlejuice de Tim Burton (éditions Vendémiaire).

Jocelyn DUPONT: Poe entre les dents: variations odontologiques de Berenice (Poe, 1835) à Twixt (Coppola, 2011)
Si l’on a beaucoup glosé sur l’usage de la langue poesque, fût-elle traduite et accaparée par Charles Baudelaire, son plus (in)fidèle traducteur, l’on a moins exploré le rapport qu’Edgar Poe pouvait entretenir avec les dents. Pourtant, l’appareil dentaire figure en bonne place dans l’imaginaire obsessionnel de la toute première nouvelle à avoir véritablement fait connaître son auteur, Berenice, publiée dès 1835, et qui ouvrit la voie à la lignée des récits dits "macabres", voire "de terreur psychologique" auxquels Poe est depuis associé. Prenant principalement appui sur ce conte, sur la manière dont il façonne une méthode fétichiste et une certaine philosophie de la composition à partir du motif dentaire, cette communication s’intéressera d'abord à la place accordée à l’imaginaire de la dent chez Edgar Poe. Au-delà des pièges aisément tendus par une lecture psychanalytique trop rapidement réductrice, l’art dentaire de Poe permet de mettre au jour une tentative appuyée de matérialité dans l’écriture du grotesque et de l’horreur, mais aussi une stratégie littéraire de l’expression des idées et de leur articulation. Puis l’héritage de cette matérialité morbide sera évalué au travers d’une analyse de Twixt, long métrage de Francis Ford Coppola réalisé en 2011, l’un des rares hypertextes contemporains à avoir réhabilité Berenice comme l’un des textes majeurs de l’écrivain américain.

Jérôme DUTEL: La Chute de la maison Usher en quelques images? (Aubrey Beardsley, Richard Corben, Jan Svankmajer)
L’œuvre poesque hante véritablement les imaginaires artistiques, notamment par le biais de la reprise, de l’adaptation, de l’hommage. Pour étudier certains aspects de cette permanence, nous étudierons trois illustrations d’une des nouvelles les plus connues de Poe, La Chute de la maison Usher (The Fall of the House of Usher, 1839). Nous convoquerons ainsi, entre autres, les illustrations faites en 1894 par le britannique Aubrey Beardsley (1872-1898), le court métrage d’animation réalisé en 1981 par le Tchèque Jan Svankmajer (1934-) et la bande dessinée achevée en 1985 par l’Américain Richard Corben (1940-). Que cela soit dans le domaine de l’illustration (simple ajout visuel au texte? [sic]), la bande dessinée (étrange mélange de texte et d’images? [sic]) ou dans l’espace cinématographique qu’est le court métrage d’animation (marionnettes filmées ou dessins animés, l’un et l’autre pour enfants? [sic]), la représentation du littéraire, des mots comme de l’atmosphère, posera ainsi question. Cette communication unira des dimensions thématiques et techniques pour aborder, à travers quelques adaptations visuelles de Poe, de nouvelles dimensions artistiques (illustrant le glissement du XIXe au XXe siècle aussi bien que l’élaboration artistique de la bande dessinée et du cinéma).

Jérôme Dutel est maître de conférences en Littérature générale et comparée, membre du CELEC (EA 3069, Université Jean Monnet Saint-Étienne). Il enseigne l’Expression, Communication et Culture à l’IUT de Roanne. Ses thèmes de recherche concernent les fictions linguistiques, les motifs et genres littéraires à l’intérieur des littératures de l’imaginaire, aussi bien qu’une réflexion autour de l’interaction entre texte(s) et image(s), notamment à travers les démarches d’adaptation entre littérature, bandes dessinées et courts métrages d’animation.
Publications
Il a notamment dirigé l’édition de Tweeter Dante (publication à venir).
L’Autorité des genres (Cahiers du CELEC, janvier 2015), co-dirigé avec Yves Clavaron et Clément Lévy.
L’Étrangeté des langues (Presses Universitaires de Saint-Etienne, 2011).
Avec Eric Dacheux et Sandrine Le Pontois, La BD, un miroir du lien social (L’Harmattan, 2011) et La Bande Dessinée: art reconnu, média méconnu (Hermès, n°54, CNRS Éditions, 2009).


Camille FORT: La verve et le verbe: les textes comiques de Poe et leurs traductions
Pourquoi Baudelaire s'est-il montré réticent à traduire les contes comiques de Poe? Parce que leur verve ne répond pas aux critères esthétiques qui orientaient sa tâche de traducteur, pas plus qu'elle ne s'inscrit dans le projet personnel de Baudelaire d'appuyer sa réputation littéraire sur celle de Poe? Qu'elle se dérobe aux définitions du premier pour cerner "le beau" dans l'œuvre du second? Ou parce qu'elle opère une minoration de la langue (Gilles Deleuze) allant à l'encontre de la facture "transparente et correcte" louée par Baudelaire dans ses premiers articles sur Poe — mais aussi de son principe de fidélité en traduction? À partir de cette réflexion, l'on examinera les textes comiques de Poe en regard avec leurs traductions françaises: ce afin de faire apparaître la façon dont les wild words (Ligeia) de Poe, sa pratique de la parodie et du dérèglement verbal, amènent les traducteurs devant l'enjeu qui est au cœur de ces récits: affronter l'impuissance à faire comme à dire par le biais d'une parole efficace et jubilatoire.

Elsa GRASSO: Fiction et vérité (Vols de lettre). Poe, Lacan, Derrida: La lettre volée
Qu’est-ce que cela peut bien être, en définitive, qu’une lettre volée? Que fait-on, au juste, quand on vole une lettre? Chez Poe, comme dans la lecture de sa nouvelle La lettre volée que proposeront successivement Lacan puis Derrida, le vol consiste autant à détourner, à dissimuler, qu’à rendre à sa destination et même à dévoiler. Chez Poe, le motif du regard enquêteur, trop objectivant pour ne pas être aveugle, s’opposait naturellement à l’énigme d’une vision immédiatement dessillée. Les schèmes du regard et du texte s’articulaient ainsi à ceux du pouvoir de droit, de la puissance de fait et de l’enquête spéculative. Entraînée dans la spirale de l’analyse lacanienne, la trame élaborée par Poe cède la place à une circulation de la nudité, de l’inconscient et de la destinée, avant de donner lieu à la constellation derridienne du rapport entre métaphore de la vérité et vérité de la fiction... C’est en suivant cette ligne conceptuelle évolutive que nous interrogerons ici la texture de la trame théorique et fictionnelle que la nouvelle de Poe continue de porter et de déployer dans la pensée contemporaine.

Elsa Grasso, docteur en philosophie ancienne, agrégée des Universités en Philosophie, est maître de conférences en philosophie à l’Université de Nice. Membre du Centre de Recherches en Histoire des Idées, ses travaux portent essentiellement sur la pensée platonicienne, ainsi que sur la question de la vérité, de la fiction et de la mimesis. Dans cette seconde perspective, ses recherches sur les notions de fantastique et de représentation rejoignent le champ de la littérature, de la théorie du cinéma et de l’esthétique, avec diverses publications sur Deleuze, Egoyan, Godard, Edgar Poe, Giono, Melville ou Magnan.
Bibliographie
POE Edgar Allan, "La lettre volée", in Histoires extraordinaires, Trad. Ch. Baudelaire, éd. Michel Lévy fr. (pp. 93-124), (1856-1869) ["The Purloined Letter", in Tales, London, Wiley & Putnam, 1846].
LACAN Jacques, Le séminaire. Livre II. Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978 [chap. XVI: "La lettre volée", pp. 225-240 (1955)].
DERRIDA Jacques, La carte postale. De Socrate à Freud et au-delà, Paris, Flammarion, 1980 ("Le facteur de la vérité", pp. 421-509 [Première publication in Poétique, 21, 1975]).


Lauric GUILLAUD: Edgar Allan Poe, personnage de fiction populaire, ou une vie d’outre-tombe
Edgar Allan Poe n’est pas seulement l’auteur de génie que l’on connaît. Cet artiste tourmenté a eu une vie agitée conclue par une mort encore mystérieuse. Indépendamment de son œuvre, la légende de Poe lui-même a fasciné de nombreuses générations. Cet auteur-culte a dépassé le cadre littéraire pour devenir une sorte d’icône du monde gothique ou postmoderne, au point d’apparaître dans la culture populaire en tant que personnage dans des ouvrages de fiction, bandes dessinées, films et autres médias. Poe étant souvent considéré comme l'inventeur du genre policier avec les trois aventures du chevalier Auguste Dupin, l’écrivain a fini par s’identifier à son détective au point d’apparaître dans des fictions publiées de 1940 à nos jours. Il s’agira dans cette communication d’analyser les diverses modalités des apparitions insolites du personnage d'Edgar Poe dans le roman policier en tant que détective.

Lauric Guillaud est professeur émérite de littérature et de civilisation américaines à l’Université d’Angers, ancien directeur du CERLI.
Principales publications
Le polar ésotérique, sources, thèmes, interprétations, avec Philippe Marlin, ODS, 2016.
Des Mines du roi Salomon à la quête du Graal, La Terreur et le sacré: la nuit gothique américaine, Jules Verne face au rêve américain, King Kong, ou la revanche des mondes perdus, Nouveau Monde, autopsie d’un mythe (Ed. Michel Houdiard).
Frontières barbares, Ed. E-dite, 2000.
L’Éternel déluge, Ed. E-dite, 2000.
L’Atlantide de A à Z, Ed. E-dite, 2001, en collaboration avec Jean-Pierre Deloux.
Le retour des morts, Rouge Profond, 2010.

Bibliographie provisoire
John Dickson Carr, The Gentleman From Paris (1950).
Manny Meyers, The Last Mystery of Edgar Allan Poe (1978).
David Madsen, Black Plume (1980).
Avi, The Man Who Was Poe (1989).
Harold Schechter, Nevermore (1999), The Hum Bug (2001), The Mask of Red Death (2004), The Tell-Tale Corpse (2006).
Randall Silvis, On Night’s Shore (2002), Disquiet Heart (2002).
Louis Bayard, The Pale Blue Eye (2006).
Fabrice Bourland, La Dernière Enquête du chevalier Dupin (2009).


Chloé HUVET: "Le Masque de la Mort Rouge" comme matrice compositionnelle: de la nouvelle d’Edgar A. Poe (1842), au Conte fantastique d’André Caplet (1923)
Composé en 1908 par André Caplet à partir de la nouvelle d’Edgar Allan Poe "Le Masque de la Mort Rouge" (1842), le Conte fantastique pour harpe à pédales et quatuor à cordes apporte un riche éclairage aux approches esthétiques dans le milieu musical du début du XXe siècle, tout en permettant d’explorer les stratégies musicales déployées par le compositeur à partir de la matrice créatrice qu’est le texte littéraire. Nous interrogerons ainsi la manière dont Caplet s’empare du "Masque de la Mort Rouge" pour donner forme à son imagination créatrice. Nous replacerons le Conte fantastique dans son contexte historique et esthétique, avant de mettre en relation la nouvelle de Poe, l’argument sur la partition et la musique. Nous montrerons qu’au-delà du figuralisme et de l’illustration ponctuelle, des résonances plus profondes entre la nouvelle et l’œuvre musicale peuvent être mises au jour.

Ancienne élève de l’École Normale Supérieure de Lyon, Chloé Huvet obtient en 2011 son master de recherche en musicologie. Major de l’agrégation externe de musique en 2012, elle termine une thèse sur la musique des deux trilogies Star Wars sous la direction de Gilles Mouëllic et Michel Duchesneau. Chargée de cours en histoire et analyse de la musique de cinéma à l’Université de Montréal, elle est adjointe à la direction de la Société de musique contemporaine du Québec. Ses publications comprennent notamment des articles sur la musique d’Eyes Wide Shut, Vivement dimanche ! et Le Pianiste.

Pierre JAILLOUX: Beautés de l’horreur: quand Argento rencontre Poe
La première proposition souhaiterait s'intéresser au court-métrage "Le Chat noir", réalisé par Dario Argento et tiré du film à sketches Deux yeux maléfiques (Due occhi diabolici, 1990). Au-delà des multiples clins d’oeil à la prose et à la poésie poesques (à travers une onomastique proliférante ou de nombreuses situations), le film interroge la fascination de l'horreur, à travers la figure du photographe de faits divers, n'hésitant pas renverser la vie réelle du côté d'un art macabre. Indissociable de cet attrait pour les abîmes, la fragilité contemplative de l'épouse musicienne permet de dresser un tableau contrasté de l'esthétique d'Edgar Poe, dans laquelle le cinéma de Dario Argento trouve son reflet, où s'étreignent beauté et laideur, style noble et vulgarité du médiocre. En célébrant les noces du corps (jusque dans ses extrémités sanglantes et déliquescentes) et de l'esprit, l'essai d'Argento propose ainsi une sorte de manifeste de la représentation de l'épouvante, mettant à l'épreuve l'adaptation filmique de l'imaginaire poesque.

Pierre Jailloux, maître de conférences en études cinématographiques de l'Université Grenoble-Alpes, est spécialisé dans le fantastique au cinéma, jusque dans ses formes horrifiques. Il a contribué à plusieurs numéros des revues L'art du cinéma et Eclipses.

Isabelle LABROUILLÈRE: La Chute de la maison Usher (1928) comme manifeste esthétique: du tableau-cadre à l'image-tâche
Dans cette communication sur La Chute de la maison Usher de Jean Epstein (1928), nous montrerons que l’adaptation très personnelle du roman éponyme de Poe est, pour le réalisateur de l’avant-garde des années 1920, l'occasion de revisiter et de complexifier un discours fantastique perçu essentiellement dans son indexation réaliste du monde. La Chute de la maison Usher révèle ainsi, grâce à la "photogénie" de la "machine-cinéma", un univers organique et pulsionnel dont la matière même semble exsuder le fantastique. En effet, Epstein, loin de privilégier un fantastique de la monstration qui conditionnerait ce mode de discours à un apparaître, choisit de déployer un univers paradoxal où la complémentarité et la réversibilité de figures contraires (le microcosme et le macrocosme, la clôture et l’ouverture, la contraction et la dilatation, le feu et la glace, la stase et le mouvement, ainsi que, à l’évidence, la vie et la mort) questionne les fondements mêmes d’un fantastique compris comme expression de la frontière et liminalité. L’ambiguïté de l’univers du film le fait ainsi osciller entre un fantastique de l’indétermination qui semble préfigurer le Vampyr de Dreyer et un fantastique de la monstration qui convoque les motifs visuels du Nosferatu de Murnau. Cependant, la démarche exploratoire du film produit un tressage inédit des discours qui transcende ces dichotomies traditionnelles et propose une troisième voie. La chute de la maison Usher fait advenir un fantastique proprement cinématographique mis au jour par l’acuité d’un œil caméra qui, par la torsion du rapport espace/temps, offre à la contemplation l’impossible à voir. Dans la lignée des travaux de Jacques Aumont et de Philippe Dubois notamment, il s’agira donc d’analyser la façon dont Jean Epstein, en créant une image subjective du temps, renouvelle en profondeur l’esthétique fantastique.

Isabelle Labrouillère est Maître de conférence à l'École Supérieure d'AudioVisuel, école interne à l'Université Toulouse Jean Jaurès. Elle est l'auteur d'un doctorat intitulé: De la littérature fantastique au cinéma d'horreur: les figures du monstrueux de Tod Browning à Dario Argento. Elle a écrit de nombreux articles sur le cinéma fantastique et dirige actuellement le Master Recherche/Expérimentation de l'ESAV.

Guillaume LABRUDE: Batman: Nevermore. L'héritage d'Edgar Allan Poe
Paru de juin à octobre 2003, Batman: Nevermore de Len Wein et Guy Davis introduit le Batman dans l’univers d’Edgar Allan Poe, confrontant ainsi le détective moderne à celui qui donna ses lettres de noblesse à la Detective Story et fut l’un de pionniers du fantastique et de la science-fiction, deux genres exploités dans les aventures du Chevalier Noir. La présence de l’écrivain au sein de l’intrigue de Nevermore n’est que la partie émergée de l’iceberg: les thématiques de l’enquête policière, du mystère et du fantastique ainsi que la structure même du récit renvoient à l’œuvre d’Edgar Allan Poe, à l’instar de nombreuses autres aventures du Caped Crusader. Cette communication aura ainsi pour objectif de mettre en lumière l’héritage de Poe au sein de l’œuvre initiée par Bob Kane et Bill Finger mais aussi de s’interroger sur la façon dont elle a modernisé la Detective story du XIXe siècle durant ses 77 ans de publications ininterrompues.

Diplômé de l’Institut Européen de Cinéma et d’Audiovisuel (Nancy), Guillaume Labrude est doctorant au sein du laboratoire LIS (Littératures, imaginaire, sociétés) à l’Université de Lorraine, sous la direction de Christian Chelebourg. Sa thèse a pour thème les représentations de la famille dans la licence Batman et ses différentes adaptations. Durant sa première année de doctorat, il a notamment donné une conférence à Cerisy sur l’imaginaire du complot dans la trilogie Dark Knight de Christopher Nolan.
Bibliographie
Len Wein & Guy Davis, Batman: Nevermore, New-York, DC Comics, 2003.
Edgar Allan Poe, Extraordinary Tales, United States Saturday Post, 1832-1845.
Edgar Allan Poe, The Narrative of Arthur Gordon Pym of Nantucket, New-York, Harper & Brothers, 1838.
Henry Jenkins, Convergence Culture: Were Old and New Medias Collide, New-York University Press, 2008.
Umberto Eco, Il Superuomo di Massa, Milan. Bompiani. 1976.
Otto Rank, Der Mythos von der Geburt des Helden. Versuch einer psychologischen Mythendeutung, Leipzig: Deuticke, 1909.


Pénélope LAURENT: Drôles de crimes en Amérique latine
Il suffit de penser aux trois grands inventeurs du cuento latino-américain, Horacio Quiroga, Jorge Luis Borges et Julio Cortázar pour se convaincre de l’influence considérable de l’œuvre d’Edgar Allan Poe en Amérique latine, tant par la réflexion que par le désir de se l’approprier qu’elle a suscités chez eux, à travers les commentaires, les traductions et la création de leur œuvre personnelle. Mais il n’est pas moins intéressant de se pencher sur le jeu qui existe entre l’œuvre de Poe et l’œuvre de certains de ses successeurs amusés qui n’hésitent pas à parodier le maître et son invention du genre policier (Jorge Luis Borges en Argentine), à exploiter sa figure ou ses personnages (Horacio Quiroga en Uruguay, Andrés Caicedo en Colombie), peuplant l’imaginaire des littératures hispano-américaines de drôles de crimes et de drôles de détectives, tantôt meurtriers et tantôt victimes. Se prenant pour des Auguste Dupin sud-américains, les détectives se jettent dans la gueule du loup, paradoxalement à cause de leurs capacités analytiques et intellectuelles, et les criminels inconscients se posent en héritiers drolatiques, déprimés ou cupides d’un Egæus en quête dentaire ou d’un Montresor vengeur. La déviation souvent parodique semble accroître le rôle et la complicité du lecteur tant du point de vue des références attendues que de son plaisir à se laisser tromper comme un détective en herbe.

Pénélope Laurent est Maître de Conférences, en littérature hispano-américaine, à l’Université de Paris Sorbonne (Paris IV) et membre du CRIMIC. Agrégée d’espagnol, elle a soutenu en 2009 une thèse sur l’ensemble de l’œuvre de l’écrivain argentin Juan José Saer, qui a donné lieu à la publication de l’ouvrage Juan José Saer. Unité, cohérence et fragmentation (L’Harmattan, Paris, 2015). Sa recherche porte essentiellement sur les littératures du Río de la Plata des XXe et XXI siècles, en lien avec la théorie de la lecture.

Isabelle LIMOUSIN: Edgar Allan Poe dans l'art contemporain et son exposition
La figure d’Edgar Allan Poe est très présente dans l’art d’aujourd’hui. Titres de romans et nouvelles, intrigues, motifs, personnages et citations de cet auteur américain sont en effet fréquemment évoqués, si ce n’est repris, par les artistes comme les critiques ou commissaires d’expositions. Pour cette intervention, nous étudierons la très riche postérité de Poe dans un corpus d’œuvres et d’expositions d’art contemporain dont les auteurs invoquent l’écrivain américain. Pourquoi Poe? Dans les créations d’aujourd’hui, plus d’un siècle et demi après son décès, quels aspects de son œuvre littéraire sont retenus? Pourquoi le sont-ils et comment sont-ils transformés à l’époque d’un postmodernisme dominé par la logique de réappropriation? Nous nous attacherons à comprendre ce phénomène important et durable qui place l’art contemporain à l’ombre tutélaire de Poe.

Conservatrice du patrimoine, spécialiste d’art moderne et contemporain, Isabelle Limousin est l’auteur de nombreux articles et interventions lors de colloques portant sur les travaux de Dominique Gonzalez-Foerster, Laurent Grasso, Børre Saethre, Gilles Barbier, Robert Smithson, Bertrand Lavier, James Turrell, Philippe Parreno et Pierre Huyghe, dans leurs relations avec l’imaginaire de la science-fiction notamment.

Éric LYSØE: "C’est triste à faire pleurer des pierres" (1), Debussy et La Chute de la Maison Usher
Debussy n’est parvenu à achever qu’un seul des opéras dont il entama la composition, Pelleas et Melisande. Il n’en fut pas moins hanté depuis 1893 (2) jusqu’à sa mort par l’un des deux ouvrages qu’il imagina sur un texte de Poe: La Chute de la maison Usher. Ce qu’on connaît aujourd’hui des esquisses et livrets que le compositeur nous a laissés permet de comprendre la raison de cette obsession. En rédigeant le livret, Debussy ne se contente pas de clarifier (en les simplifiant) les relations qu’entretient Roderick Usher avec Lady Madeline et le monde féminin. Il fait de la demeure, réduite à la chambre, un lieu de conflit entre la pierre et la chair, une métaphore du corps de l’artiste dévoré par la maladie. La partition en témoigne: il s’agit d’une maladie qui, comme chez Poe, affecte autant l’intellect que les chairs et s’attaque au corps dans ce qu’il a de plus charnel, de plus profond, de plus grave. C’est en 1908 en effet, et donc l’année même de son mariage avec Emma Bardac, qu’il commence à travailler sur La Chute de la maison Usher. Et c’est alors qu’il lutte contre le cancer du côlon qui l’emportera qu’il offre à Emma les manuscrits qui composent la "Collection de Tinan" et à partir desquels on peut analyser les spécificités de ce work in progress. Ainsi, tout en transposant musicalement la verticalité gothique sur laquelle se fonde l’ensemble du récit, Debussy donne à ce que la maladie peut avoir d’indicible toute la dimension d’un puissant ressort dramatique.
(1) Debussy, 26 juin 1909, Lettres à son éditeur, Paris, Durand et fils, 1926, p. 76.
(2) Voir, en date du 6 septembre 1893, la lettre du compositeur à Ernest Chausson (Correspondance de Claude Debussy, Paris, Gallimard, 2005, p. 160).


Éric Lysøe est professeur de littérature comparée à l'Université de Clermont-Ferrand.

Sophie MANTRANT: Envahissante Ligeia: "Now Unto Death Utterly by Edmond Bertrand" (Mark Samuels, 2011)
En 1910, Arthur Machen publie un article de critique littéraire intitulé "Edgar Allan Poe: The Supreme Realist", dans lequel il présente l’écrivain américain comme l’une des ses principales influences. Selon lui, Poe fait partie de ces rares auteurs qui parviennent à faire naître l’extase, émotion qui permet de reconnaître la "grande littérature". Cette communication se propose d’étudier les différentes formes d’apparition du maître dans les textes de celui qui fut l’un de ses plus grands admirateurs. La fiction de Machen ne contient pas seulement des commentaires sur l’œuvre et la vie de Poe, mais aussi des pastiches et des implicitations qui transforment le lecteur en détective, l’invitant à faire sens des indices révélant la présence souterraine d’un auteur qui est aussi présenté comme un initié, détenteur d’un mystérieux savoir.

Sophie Mantrant est Maître de conférences à l’Université de Strasbourg, où elle enseigne la littérature (britannique et américaine). Ses recherches portent principalement sur la littérature fantastique du tournant du XXe siècle, ainsi que sur ses adaptations à l’écran. Elle a publié en 2016 un ouvrage sur l’œuvre de l’auteur gallois Arthur Machen, Arthur Machen et l’art du hiéroglyphe (Le Visage Vert).

Gilles MENEGALDO: Poe au prisme du cinéma hollywoodien, de Griffith à Corman
Hollywood s’est emparé de l’œuvre mais aussi de la personnalité d’Edgar Allan Poe peu après l’avènement du cinéma, notamment avec des courts, puis longs métrages de DW Griffith. Les studios misaient autant sur la réputation sulfureuse de l’écrivain que sur les qualités visuelles de son œuvre. Dans les années 1930, Poe constitue souvent un simple prétexte pour nourrir un imaginaire horrifique dans des films produits par le studio Universal. D’autres studios comme Republic exploitent l’image de Poe, avec The Crime Dr Crespi (1935), qui bénéficie de la forte présence d’Erich von Stroheim en chirurgien maniaque et criminel. Parmi les films marquants des années 40-50, on retiendra surtout deux courts métrages adaptés de "The Tell-Tale Heart", produits par MGM. Le renouveau formel viendra du cycle de films réalisés par Roger Corman entre 1960 et 1965 pour American International Pictures. Après un aperçu historique, cette communication s’attachera à montrer comment les réalisateurs les plus talentueux s’emparent de l’univers de l’écrivain et proposent des réécritures parfois proches des textes sources, parfois très éloignées ou même parodiques. On analysera en particulier diverses adaptations de "The Tell-Tale Heart" et la déclinaison fréquente de certains motifs, comme celui du savant fou, curieusement associé à l’œuvre de Poe dans les années trente. Les films de Roger Corman constituent un moment essentiel de cette histoire, cristallisant de nombreux thèmes poesques, mais imposant aussi un modèle narratif et esthétique très inspiré de l’imaginaire gothique.

Jean-Paul MEYER: L'œuvre de Poe en bande dessinée: de la transposition à l'hybridation
Les adaptations graphiques d’Edgar A. Poe couvrent un demi-siècle de bande dessinée. Depuis les œuvres pionnières de Battaglia, Crepax ou Breccia au milieu des années 1960, jusqu’aux productions actuelles (p. ex. Seiter & Thouard, 2016), l’intérêt pour l’auteur des Histoires extraordinaires ne faiblit pas. Certaines d’entre elles sont devenues des classiques de la bande dessinée, voire des jalons dans l’histoire du récit en images. Aujourd’hui, la diversité, la richesse, l’évolution même de ces adaptations en font les témoins fidèles des tendances récentes de la transposition narrative. La poésie en noir et blanc des maîtres anciens a fait place à l’hybridation graphique et générique contemporaine, dont Poe demeure le cœur inspirateur.

Corpus principal
Crepax, G., "Les trois enquêtes du Chevalier Dupin", in Dr. Jekyll et Mr. Hyde, Actes sud, 2015 (rééd.).
Breccia, A., Le Cœur révélateur et autres histoires extraordinaires d’Edgar Poe, Les Humanoïdes Associés, 1995 (rééd.).
Battaglia, D., Histoires extraordinaires d’Edgar A. Poe, "Contes et récits fantastiques", t.3, Mosquito, 2005 (rééd.).
Seiter, R., Thouard, J.-L., Histoires extraordinaires d’Edgar Poe, Long Bec / Casterman, 2016 (Prem. éd. 2008).
Corpus secondaire
Corben, R., La Chute de la Maison Usher, Albin-Michel, 1986.
Corben, R., Esprits des morts & autres récits d’Edgar Allan Poe, Delirium, 2015.
Louis, Verguet, T., Orenge, B., Edgar Allan Poe. Hantise, Soleil, coll. "1800", 1986.
Morvan, J. D., Druet, F., Double Assassinat dans la rue Morgue, Delcourt, coll. "Ex-Libris", 2008.
Morvan, J. D., Druet, F., Le Mystère de Marie Roget, Delcourt, coll. "Ex-Libris", 2011.
Corbeyran, Marcel, P., Le Scarabée d’or, Delcourt, coll. "Ex-Libris", 2012.
Références (extraits)
Altarriba, A., 1996, "Adaptación e historieta", in Fernández Cardo, J. M., Figuración y narración, Oviedo, Universidad de Oviedo, 9-22 (Repris dans Tebeosfera, 2008 (en ligne).
Gaudreault, A., Marion, P., 1998, "Transécriture et médiatique narrative. L’enjeu de l’intermédialité", in Gaudreault A., Groensteen T. (dir.), La Transécriture. Pour une théorie de l’adaptation, Colloque de Cerisy, Québec/Angoulême, Nota Bene/CNBDI, 31-52.
Meyer, J.-P., 2016, "Diffraction de l’image narrative: Sherlock Holmes dans le vitrail", in Machinal, H., Ménégaldo, G., Naugrette, J.-P., Sherlock Holmes. Un nouveau limier pour le XXIe siècle, Colloque de Cerisy, Rennes, PUR, 273-287.
Perry, D. R., Sederholm, C. H., (éd.), 2012, Adapting Poe: re-imaginings in popular culture, New York, Palgrave-Macmillan.
Tramson, J., 1988, "Edgar Poe et la bande dessinée: des adaptations raisonnables aux adaptations visionnaires", Métaphores, 15-16, 215-248.
Whitehead, D., 2007, Nevermore: A Graphic Adaptation of Edgar Allan Poe’s Short Stories, Fairway (KS), MetroMedia Publishing.


Maryse PETIT: Entrer dans l'esprit: profils de Poe
Poe est officiellement reconnu comme le créateur du détective à l’œil aigu, repérant les détails que tous les autres négligent. Ce sont ces caractéristiques du Chevalier DUPIN dans Double Assassinat rue Morgue qui inspirent Conan Doyle pour créer Holmes. Mais la méthode Dupin comporte aussi une autre approche: une forme d’empathie, une façon de se glisser dans l’esprit de l’autre afin de comprendre, voire de contrer, ses actes. À plusieurs reprises, Poe, sous le couvert de Dupin, ou au nom d’un "Je" narrateur, explore ainsi les replis de l’esprit criminel, dans des textes tels que "Le Démon de la Perversité", "Le Cœur Révélateur", "le Chat Noir", faisant porter son interrogation sur ce qui pousse au crime, ce qui déborde l’individu au point de l’amener à transgresser jusqu’à l’agression. Une telle tactique correspond à la définition du travail des modernes profileurs. Cette communication interrogera et mettra en rapport les approches intuitives de Poe et les méthodes (observation quasi "scientifique", assimilation, introspection...) utilisées par les figures de profileurs dans les fictions noires contemporaines (romans de Val Mc Dermid: personnage de Tony Hill, série Profiler, romans de J. Connelly: personnage de Rachel Walling, recours aux psychologues dans nombre de romans ou de séries).

Françoise SAMMARCELLI: Crises intertextuelles et transpo(e)sitions: Poe et la littérature américaine contemporaine
Lors d’un colloque consacré à Poe en 1998, j’avais eu l’occasion d’aborder la présence de cet écrivain majeur dans la littérature américaine du XXe siècle à travers notamment la puissance du doute qu’il nous a légué. Qu’en est-il de cet héritage près de vingt ans plus tard? Depuis les avatars contemporains du roman policier métaphysique, brillamment examinés par P. Merivale et E. Sweeney en 1999, jusqu’aux reprises grotesques chez John Barth ou gothiques chez M. Danielewski, l’héritage de Poe ne cesse de s’inscrire dans les lettres américaines avec la persistance de la crise de la représentation. Il s’agira d’en examiner quelques exemples relevant de diverses esthétiques.

Ancienne élève de l’ENS Fontenay-St Cloud, Françoise Sammarcelli est professeur de littérature américaine à l’Université Paris Sorbonne où elle dirige le Centre de Recherche Texte et Image.
Auteur de nombreuses publications portant sur les questions d’intertextualité, d’intersémioticité et de représentation, elle a consacré plusieurs articles à Poe, dont "La Rhétorique de la peur dans "Ligeia" et "The Tell-Tale Heart" d’Edgar Allan Poe", (Revue Française d'Études Américaines 125, 2010) et dirigé plusieurs ouvrages collectifs dont L’Obscur (Michel Houdiard, 2009) et Expositions/surexpositions, (avec M. Michlin, Sillages critiques 18, 2013).


Nathalie SOLOMON: Poe lu par Jules Verne. À propos de l'article du Musée des Familles, 1864
La nouvelle William Wilson est publiée pour la première fois en français par "La Quotidienne" en 1844, et La Lettre volée dans "Le Magasin pittoresque" en 1845. On connaît la fortune de l’écrivain en France dans la deuxième moitié du siècle, le rôle joué par Baudelaire, l’influence des Contes, mais aussi la reprise et la suite apocryphe des Aventures de Gordon Pym dans le Sphinx de glace de Jules Verne. C’est le même Jules Verne qui contribua à faire connaître Poe par un article important du Musée des familles en 1864. Sans proposer une étude exhaustive des mentions de Poe dans la presse des années 1840-1880, on cherchera à y déceler des traces de ce qui a pu inspirer Baudelaire, Mallarmé, Villiers de l’Isle-Adam et Verne lui-même chez leur aîné américain.

Nathalie Solomon est professeur de littérature française du XIXe siècle à l’Université de Perpignan-Via Domitia. Son intérêt la porte vers le récit de l’époque romantique, tout particulièrement Balzac et le récit de voyage.
Publications
Balzac ou comment ne pas raconter une histoire, Artois Presses universités, 2007.
Voyages et fantasmes de voyages à l'époque romantique, Presses universitaires du Mirail, 2014.

Dennis TREDY: Poe adaptation ou "post adaptation": comment évaluer le cycle actuel d'adaptations filmiques et télévisuelles
En regardant presqu’un siècle d’adaptations filmiques puis télévisuelles des œuvres d’Edgar Poe, on constate une évolution cyclique de périodes de forte et de faible production, avec d'abord d’adaptation celles de la première décennie des films parlants (Epstein, Lugosi et Korloff, etc.), de la fin des années quarante (le centenaire de la mort de Poe), des années soixante (Corman et Price), puis le "cycle" actuel (avec 16 longs métrages et 54 courts métrages) du début des années 2000. Cette communication explore la différence entre le cycle actuel (où la "fidélité" à l’œuvre d’origine n'est ni recherchée ni souhaitée) et les cycles précédents. Compte-tenu des blockbusters détournés tels que Tell Tale (Cuesta, 2009) ou The Raven (McTiegue, 2012), des adaptations homo-érotiques de De Coteau entre 2007 et 2009, de la référentialité burlesque de The Louse of Usher de Russel (2002), ainsi que du culte de Poe et de son œuvre dans les séries télévisées telles que The Following (2013-15) — comment qualifier cette nouvelle tendance à adapter Poe à l’écran? Est-ce de l’adaptation à proprement parler? S’agit-il d’un effet de post-adaptation tel que le phénomène est défini par les scientifiques, lorsque l’évolution d’une espèce prend une autre direction une fois que son habitat est devenu familier et assez bénéfique? L’adaptation des œuvres de Poe a-t-elle évolué ainsi, loin de la quête de fidélité et vers d’autres critères de référentialité?

Dennis Tredy est maître de conférences en littérature américaine à l’Université de Paris III et co-fondateur de la Société Européenne des Études Jamesiennes (ESJS). À côté d'études sur l’adaptation filmique des romans américains, ainsi que sur la série télévisée américaine, notamment la sitcom et l’adaptation des émissions radio au milieu du vingtième siècle, et sur la représentation des minorités et de la contreculture dans les années 1950, 1960 et 1970, il a publié des ouvrages sur James.
Publications
Henry James and the Poetics of Duplicity (2013).
Henry James’s Europe: Heritage and Transfer (2011).

Tanya TROMBLE: Joyce Carol Oates et Edgar Allan Poe
Dans son "Afterword: Reflections on the Grotesque"qui clôture le recueil Haunted: Tales of the Grotesque — titre qui renvoie déjà à Edgar Allan Poe —, Joyce Carol Oates demande qui, de nos jours, a pu échapper à l’influence de cet écrivain singulier. Certainement pas Oates dont l’œuvre est hantée par le spectre de Poe, ce que l’écrivain admet volontiers: "Poe suffuses my fiction, in particular my ‘Gothic’ fiction, in the way that Lewis Carroll suffuses my fiction, as a kind of distant model, not an immediate predecessor" ("A Poe Memoir" 9-10). En effet, la présence de Poe se fait sentir de diverses façons dans l’œuvre de Oates. Elle parodie la nouvelle "The Black Cat" avec sa nouvelle "The White Cat". Son roman My Heart Laid Bare tire son titre d’un essai écrit par Poe en 1848. Dans "Poe Posthumous", elle imagine l’esprit de Poe occupant un phare pendant plusieurs mois après sa mort. Dans Big Mouth & Ugly Girl, roman destiné aux adolescents, deux intertextes de Poe aident à structurer le récit — "William Wilson" et "The Imp of the Perverse" — choix qui n’est pas étonnant car les écrits de Poe font souvent partie des programmes scolaires dans les lycées américains. Dans le roman A Man Without a Shadow (2015), lors d’une experience, Margot Sharpe montre le portrait de Poe à l’amnésique Elihu Hoopes parmi une série d’images réconfortantes qu’il peut facilement identifier. Cette référence anodine renforce la notion de l’influence prépondérante de Poe en montrant qu’en plus de ses écrits, son portrait aussi imprègne nos mémoires. Cette communication tentera d’expliquer la place qu’occupe Poe dans l’œuvre de Oates tout en discutant des implications de cette présence pour démontrer la manière dont Oates refait vivre les écrits de Poe plus de 150 ans après sa mort.

Tanya Tromble, membre du laboratoire CRILA à l’Université d’Angers, a soutenu une thèse intitulée "Interminable Enigma: Joyce Carol Oates’s Reimagining of Detective Fiction" à l’Université de Provence en 2010. Elle travaille depuis plusieurs années sur l’œuvre de Oates et s’est notamment intéressée à la présence du gothique, à l’utilisation de la parodie et aux jeux métafictionnels aussi bien dans les romans que dans les nouvelles. Elle a publié sur des aspects divers de l’œuvre de Oates — le policier, l’épistolaire, la violence, le gothique, la religion, les adolescents, le 11 septembre, la figure de l’homme — ainsi que sur les écrits de Flannery O’Connor, Patrick McGrath et Willa Cather. Elle fait partie des comités de lecture de plusieurs revues scientifiques: Bearing Witness: Joyce Carol Oates Studies, Résonances et Journal of the Short Story in English.

BIBLIOGRAPHIE :

Bloom, Harold (dir.), Edgar Allan Poe, New York, Bloom’s Literary Criticism, 2008.
Chassay, Jean-François (dir.), Edgar Allan Poe: une pensée de la fin, Montréal, Liber; Saint-Laurent (Québec); Paris, Diffusion de l'édition québécoise, 2001.
Ducreux-Petit, Maryse, Edgar Allan Poe ou le livre des bords, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1995.
Europe (revue), "Edgar Poe", n°868-869, Août-Septembre 2001.
Haugen, Hayley Mitchell, Readings of the Short Stories of Edgar Allan Poe, San Diego, Greenhaven Press, 2001.
Howarth, William, Twentieth Century Interpretations of Poe’s Tales, Englewood Cliffs, Prentice Hall, 1971.
Jackson, Christine, The Tell-Tale Art. Poe in Modern Popular Culture, Jefferson, McFarland, 2012.
Justin, Henri, Avec Poe jusqu’au bout de la prose, Paris, Gallimard, 2009.
Justin, Henri, Poe dans le champ du vertige: des "Contes" à "Eureka", Paris, Klincksieck, 1991.
Perry, Dennis R. & Sederholm, Carl H. (dirs.), Adapting Poe: re-imaginings in Popular Culture, New York, Palgrave MacMillan, 2012.
Poe, Edgar Allan, Contes, essais, poèmes, Traduction de C. Baudelaire et S. Mallarmé, Édition établie par Claude Richard, Paris, Robert Laffont, 1989.
Richard, Claude (ed.), Edgar Allan Poe écrivain, Montpellier, Université Paul Valéry, 1990.
Silverman, Kenneth (ed.), New Essays on Poe’s Major Tales, Cambridge, CUP, 1993.

Avec le soutien du CRESEM - EA 7397 (Université de Perpignan)
et du Laboratoire FoReLL - EA 3816 (Université de Poitiers)

CRESEM Laboratoire FoReLL - EA 3816