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DU LUNDI 1er SEPTEMBRE (19 H) AU LUNDI
8 SEPTEMBRE (14 H) 2008
L'AILLEURS DEPUIS LE ROMANTISME
(DE CHATEAUBRIAND
À BONNEFOY)
DIRECTION : Daniel LANÇON, Patrick NÉE
ARGUMENT :
La notion
d’"Ailleurs", opposée dans la langue à
celle d"Ici", subit à partir du romantisme une
profonde mutation. Si du XVème au XVIIIème
siècle la découverte des nouvelles «
parties du monde » soutient les mythes prospectifs
d’un Eldorado à conquérir (et où se régénérer),
c’est sur un mode nostalgique que l’élan
romantique privilégie la dimension rétrospective
d’un retour à l’origine (l’Orient, c’est d’abord là
où le soleil se lève, orior), renouant,
même sans le savoir, avec le grand courant gnostique
de la culture occidentale (qui fait de la vie terrestre une
chute ontologique d’où s’évader pour rejoindre
une origine divine). A contrario, les expériences
de dessaisissement, suscitées par la curiosité
empathique et le souci du dialogue, sauront convertir les
désirs d’Ailleurs en reconnaissances d’altérité.
Le XXème
siècle (en Occident) ne fait-il que confirmer
ce dispositif — jusqu'au tourisme de masse —, ou
parvient-il à en proposer la critique?
Et qu’en est-il (à partir de courants littéraires
francophones) d’un Ailleurs inversé,
pour lequel c'est l’Ici fui par les uns qui sert d’Ailleurs
pour les autres?
Aux points
de vue littéraires (d’expression française
et francophones, mais sans limitation de genres:
poésie, roman, littérature de voyage, essais)
se mêleront ceux des sciences humaines (philosophie,
histoire, sociologie, ethnologie), afin que cette notion
d’"Ailleurs" (jusqu’ici atomisée en une pluralité
des Ailleurs, voire confondue avec celle, polymorphe,
d’Altérité) commence à trouver une structure
et un contenu qui lui soient spécifiques.
CALENDRIER DÉFINITIF :
Lundi 1er septembre
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants
Mardi 2 septembre
Sciences humaines 1
Matin:
Francis
AFFERGAN: La rupture fondatrice d'une anthropologie
de l'altérité
Après-midi:
Jean-Nicolas ILLOUZ:
Nerval: vers l'orient intérieur
Patrick LABARTHE: Baudelaire ou l'ailleurs
rétrospectif
Mercredi 3 septembre
Matin:
Yves BONNEFOY: L'ailleurs ici
Débat général
Après-midi:
XIXe - XXe - Francophonies
Colette CAMELIN: Océanie:
Eden, sauvagerie, mélancolie
Paul-André
CLAUDEL: Le sceau de l'ailleurs: l'Alexandrie invisible d'Agostino
John Sinadino (Le Caire, 1876 - Milan, 1956)
Alain GUYOT: Gautier ou l'ailleurs
à deux pas d'ici
Soirée:
Projection de "Nouveau Monde" de Terence Malick
Jeudi 4 septembre
XXe siècle, 1
Matin:
Marie-Paule BERRANGER:
Les ailleurs de Blaise Cendrars
Catherine MAUBON: L'ailleurs chez Michel Leiris
Après-midi:
XXe siècle, 2: Francophonies
Michel MAFFESOLI: La soif de l'infini
Muriel DÉTRIE:
Le Voyage en Orient dans l'œuvre de Nicolas Bouvier: quête
d'ailleurs et désorientation
Paul DIRKX: La
migration littéraire entre autonomie et antinomie:
Christian Dotremont
Vendredi 5 septembre
Matin:
Sciences humaines 2
Sylvain VENAYRE: L'ici
et l'ailleurs dans l'Histoire de France de Jules Michelet
Jean-François STASZAK: Figures géograpgiques
de l'exotisme océanien
Après-midi:
REPOS
Samedi 6 septembre
Matin:
XXe siècle, 3
Marie-Annick GERVAIS-ZANINGER: L'ailleurs chez Julien
Gracq
Claude COSTE: Roland Barthes ou l'assentiment
du voyageur
Après-midi:
Francophonies
Ridha BOULAÂBI: La langue orientale
ou le dernier ailleurs chez Claude Ollier
Véronique PORRA: L'Ici-Ailleurs
des francophonies "individuelles" européennes
Daniel-Henri PAGEAUX: L'Ici-Ailleurs
des littératures caraïbes
Dimanche 7 septembre
Matin:
XIXe siècle, 2
Jean-Marie ROULIN: La patrie est un
ailleurs
Sarga MOUSSA: Le Voyage de Lamartine
et celui du médecin Delaroière
Après-midi:
Francophonies
Xavier GARNIER:
De l'ailleurs colonial à l'ici postcolonial: le paradoxe
créatif de l'indigène écrivain en
Afrique
Carmen HUSTI-LABOYE:
De la littérature et de l'ailleurs
Daniel LANÇON: Georges Henein
en quête d'un ici d'Orient-Occident
Lundi 8 septembre
Matin:
XXe siècle, 4
Patrick NÉE: Yves Bonnefoy déconstructeur
de l'ailleurs
Débat général
Daniel LANÇON & Patrick NÉE:
Conclusions du colloque
Après-midi:
DÉPARTS
RÉSUMÉS :
Francis AFFERGAN: La rupture
fondatrice d'une anthropologie de l'altérité
Je me saisirai
de la question de l’Ailleurs par la voie(x) biaisée
de l’altérité. Mon propos consistera
à poser l’hypothèse selon laquelle il y eut, dans
l’histoire occidentale des idées scientifiques, morales
et culturelles, deux types de rupture. La première, inopérante,
aurait permis, dans le même temps où l’autre était
posé comme objet, d’en entraver la connaissance. Les soubassements
d’une telle entreprise sont à dévoiler chez Montaigne,
Rousseau ou encore le capitaine Cook. La seconde, opérante
et fondatrice, aurait permis la construction d’une épistémologie
romantique, qui a constitué les fonts baptismaux de la discipline
anthropologique comme institution, dans une perspective paradoxalement
scientiste et positiviste, par le double jeu d’une dé-négation
de l’altérité et d’une promotion de la seule différence.
Le père fondateur d’un tel dispositif fut Morgan aux
USA, dans les années 1860.
Références
Bibliographiques :
Affergan, Francis,
1987, Exotisme et Altérité (Paris,
P.U.F.).
Affergan, Francis,
1991, Critiques anthropologiques (Paris, Presses
de la Fondation Nationale des Sciences Politiques).
Affergan, Francis,
1997, La Pluralité des Mondes (Paris, Albin
Michel).
Cook, James et
King, James, 1784, A Voyage to the Pacific Ocean…
on His Majesty’s Ships: Resolution and Discovery, 3
vols., Dublin, Chamberlaine et al.
Duchet, Michèle,
1995, Anthropologie et Histoire au siècle
des Lumières (Paris, Albin Michel).
Montaigne, L’Apologie
de Raymond Sebond in Essais II (Paris, Folio Gallimard).
Rousseau J.-J.,
1971, Discours sur l’origine et les fondements
de l’inégalité parmi les hommes (GF, Flammarion).
Rousseau J.-J.,
1970, Essai sur l’origine des langues (Paris,
Nizet).
Sahlins, Marshall,
1995, How « Natives » Think. About Captain
Cook, For exemple (Chicago, Univ. of Chicago Press).
Marie-Paule BERRANGER: Les
ailleurs de Blaise Cendrars
Blaise Cendrars s'est construit une
image de "bourlingueur des lettres", et a parfois fait
les frais de cette construction — n'est-il pas considéré
de haut dans le Traité du style d'Aragon et dans les Entretiens
de Breton, au même titre que Soupault, en tant que "poète
voyageur? En interrogeant le sens du mythe de l'"Homère
du Transsibérien" (Dos Passos) et des stratégies
centrifuges de Cendrars, on rencontrera un exemple typique
de cette quête romantique de l'ailleurs qui masque un trouble
identitaire profond, et qui évolue, en passant de la poésie
au récit, vers l'exploration de l'altérité.
"Je suis l'Autre": cette citation de Nerval estampille régulièrement
les textes de Cendrars. S'il a été montré
que Cendrars est bien d'abord le "bourlingueur des bibliothèques"
qui projette la chose lue sur les choses vues, de la Russie au
Brésil, c'est finalement le contemplatif, le "brahmane
à rebours", le "lotisseur du ciel", qui du Journal
d'Amérique de 1911 aux années de claustration dans
l'écriture des mémoires à Aix se découvre
derrière l'image de l'aventurier des lettres.
Colette CAMELIN:
Océanie: Eden, sauvagerie, mélancolie
Le Pacifique, écrit Segalen, est "le pays
le plus éloigné de tous les continents solides", c’est là
que s’achève la grande aventure des marins européens
en quête de l’Eden. Si Christophe Colomb a cru que l’Orénoque
provenait de la montagne du Paradis, Bougainville et Diderot ont
pu rêver, en Polynésie, d’une humanité libre des
maux de la civilisation. L’assassinat du capitaine Cook à Hawaï
en 1779 a mis fin à la vision mythique que les Européens
avaient des Maoris, et réciproquement. Au XIXème siècle,
tandis que les uns s’attachent à la "sauvagerie" des Maoris
(Typee et Omoo de Melville), d’autres peignent un Eden
dégradé (Le Mariage de Loti), d’autres encore s’intéressent
aux relations complexes entre les "indigènes" et les Européens,
marins, commerçants, militaires, aventuriers (The Ebb-tide
de Stevenson). Le romancier écossais a passé les dernières
années de sa vie à voyager dans le Pacifique: "Pourquoi
ce nouveau désir extrême exotique? ce départ
pour le "cinquième monde", ainsi que l'appelaient les grands
navigateurs, — après quoi, dirait un hagiographe, il n'est
plus d'envolée possible que pour l'autre monde...",
écrit Segalen au sujet de Gauguin. De fait, Stevenson est allé
mourir à Samoa en 1894, l’année où Gauguin sculptait
Oviri, ce qui signifie « sauvage » en maori. Et
Gauguin est mort aux Marquises en 1903. Pendant qu’il y peignait Contes
barbares en 1902, Marcel Schwob faisait route vers Samoa, sur les traces
de Stevenson — un voyage catastrophique. En 1903, Segalen en mission
aux Marquises, découvre les dernières œuvres et les écrits
de Gauguin. De cette rencontre, décisive pour sa propre poétique,
sont nés Les Immémoriaux, où il voulait
décrire les Tahitiens tels que Gauguin les avait peints, deux
études consacrées à Gauguin et un roman dont le
peintre est le héros: Le Maître-du-jouir. Enfin
il écrit en 1904 les premières notes de son Essai
sur l’exotisme. La notion d’exotisme met en tension "la quête
d’Ailleurs", la recherche de la "secousse", de l’émotion produite
par le Divers, "ce qui diffère" de l’ici, et la rencontre de
l’Autre, qui reste, pour Segalen, toujours ambiguë: l’Autre est
apprécié, désiré même, mais, qu’il
soit Maori ou Chinois, il est le témoin dégradé d’une
civilisation détruite. Il s’agit alors de restaurer la plénitude
du continent originaire par l’anthropologie (Les Immémoriaux),
puis par l’art: c’est l’entreprise du Maître-du-jouir.
Gauguin et Segalen sont partie prenante de l’aventure
coloniale, mais ils arrivent après la phase exaltante de conquête.
Comme l’écrivait déjà Rimbaud, on ne peut que
retrouver "la même magie bourgeoise à tous les points
où la malle nous déposera". Le Pacifique reste cependant
le terrain d’élection des aventuriers qui tentent d’échapper
à la "magie bourgeoise" — "beachcombers" de Stevenson,
de Chadourne (Vasco), de Gary (La tête coupable),
Renée Hamon, que Colette appelait "le petit corsaire". Ce qui
domine, au XXème siècle, c’est la mélancolie.
Références Bibliographiques
:
A. Sperry, Captain Cook explores the South Seas,
Ramdom House, Inc, New York (1963).
Bougainville, Voyage autour du monde par la frégate
du roi La Boudeuse et la flûte L’Étoile (1771).
H. Melville, Typee (1846), Omoo (1847).
P. Loti, Le Mariage de Loti (1880).
R.-L. Stevenson, In the South Seas (1890),
The Beach of Falesa (1893), The Ebb-Tide (1893).
M. Schwob, Vers Samoa (1901-1902).
P. Gauguin, Oviri, écrits d’un sauvage,
éd. D. Guérin, Idées/Gallimard, 1974.
P. Gauguin, Lettres à sa femme et
à ses amis, M. Malingue éd., Paris, Grasset, 1949.
P. Gauguin, Noa Noa, éd. Jean Loize,
Paris, Balland, 1966.
P. Gauguin, Avant et après, Paris,
La table ronde, 1994.
P. Gauguin, Correspondance, t. I, Merlhès
éd, Paris, 1984.
P. Gauguin, Lettres de Paul Gauguin à Georges-Daniel
de Monfreid, précédées d’un « Hommage
à Gauguin » de Victor Segalen, Paris, Georges Crès,
1919. Réédition, avec des notes de Annie Joly-Segalen,
Paris, Falaize, 1950.
P. Gauguin, Ancien culte mahorie, commenté
par R. Huyghes, Paris, Hermann, 1967.
V. Segalen, Les Immémoriaux (1907),
Gauguin dans son dernier décor (1904), Hommage
à Gauguin (1919), Le Maître-du-jouir (inachevé,
commencé en 1907).
S. Maugham, The Moon and six pence (1919).
M. Chadourne, Vasco (1927).
R. Hamon, Aux îles de lumière,
avec une « présentation » de Colette (1940).
R. Gary, La tête coupable (1968).
H. Mingarelli, Océanie (2006).
Paul-André CLAUDEL: Le sceau
de l'ailleurs: l'Alexandrie invisible d'Agostino John Sinadino
(Le Caire, 1876 - Milan, 1956)
Issu des marges orientales
de la francophonie méditerranéenne,
le poète bilingue Agostino John Sinadino (1876-1956) est
à première vue une émanation exemplaire de
l’Alexandrie multiculturelle du début du siècle,
cette "ville aux portes ouvertes sur la Méditerranée
et aux fenêtres fermées sur l’Egypte" (G. Zananiri)
dont le souvenir s’est inscrit dans la mémoire collective.
Pourtant, le parcours de Sinadino, loin d’être linéaire,
est marqué par de singulières lignes de fuite:
déchiré entre les pays et les langues, son itinéraire
peut se lire comme une succession de traversées
du désert, entre Alexandrie, Milan, Paris et New
York. Funambule des cultures, incapable de s’enraciner dans
les espaces littéraires qu’il arpente, Sinadino se place
dans une altérité radicale par rapport aux codes esthétiques
de ses pays d’accueil. Dans le cadre d’une interrogation
sur la thématisation de l’Ailleurs entre XIXème
et XXème siècle, cette expérience prend,
à l’évidence, une valeur paradigmatique: elle correspond
en effet au moment de l’assimilation, voire de la "somatisation",
de ce concept par des auteurs des marges nés justement
dans l’Ailleurs tel que le conçoit l’Occident: à l’aube
du XXème siècle, l’Ici originel de l’Europe ne peut
pour cette génération représenter ingénument
le lieu d’un retour, ni même constituer un
ailleurs de substitution. Logiquement, "l’ailleurs
égyptien" qui définit Sinadino se présente
comme un "signe ombilical ineffaçable", un véritable
syndrome d’altérité, un legs désertique
et même labyrinthique. Fondamentalement étranger,
en situation pathétique d’extraterritorialité par rapport
à tous ses espaces de réception (France, Italie,
Egypte), ce poète vivra donc en situation d’apatride.
Au monde des frontières réelles Sinadino
sera contraint d’opposer son déplacement perpétuel
dans un autre univers, purement abstrait et spirituel, arrière-monde
secret, non-lieu ou mieux, Alexandrie invisible
construite par la parole qui sera, de fait, sa seule marque de reconnaissance:
la poésie.
Muriel DÉTRIE: Le Voyage
en Orient dans l'œuvre de Nicolas Bouvier: quête d'ailleurs
et désorientation
Lorsqu’en 1953, à
l’âge de vingt-quatre ans, il entreprend "sans
esprit de retour" son grand voyage vers l’Orient — voyage
qui le conduira de la Yougoslavie au Japon en passant par la
Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Inde et Ceylan
—, Nicolas Bouvier est animé par le désir de découvrir
un ailleurs qui lui permette de renouer avec les origines oubliées
de la culture occidentale. Mais si ce mythe romantique de
l’Orient s’y dessine en filigrane, les œuvres nées de ce
périple en dénoncent l’illusion: la chronologie
de leur rédaction tout comme leur chronologie interne
qui ne sont pas calquées sur celle du voyage, leur organisation
spatiale qui ne dessine pas un itinéraire linéaire
et orienté mais procède par ellipses, fragmentation,
reprises ou variations, leur utilisation des mots français
ou étrangers comme matériaux sonores plus que
comme signifiants, etc, tout en elles, à des degrés
divers, ruine l’idée d’un sens à chercher et
d’une totalité à retrouver. L’écriture du
voyage en Orient dit la désorientation du voyageur qui, en
perdant ses repères et la conscience de son moi, fait l’expérience
du vide qui gît au cœur du monde et renvoie dos à dos
les notions mêmes de l’ici et de l’ailleurs, du même et
de l’autre.
Paul DIRKX: La migration littéraire
entre autonomie et antinomie: Christian Dotremont
Il a fallu attendre les
années quatre-vingt pour que la critique commence
à s’intéresser de près à l’œuvre
littéraire de Christian Dotremont (1922-1979), dont
le nom n’évoquait guère jusqu’alors que le mouvement
d’art (essentiellement) plastique "Cobra". Cette absence est
liée à la trajectoire singulière de l’écrivain.
Notre contribution tentera de saisir les fondements sociologiques
de cette trajectoire, pour ensuite privilégier sa dimension
textuelle, et notamment les "logogrammes". L’analyse rapportera
la créativité de Christian Dotremont au degré
d’autonomie lié à sa position, inconfortable, dans
le champ littéraire et intellectuel "français"
à l’échelle internationale. Comme tant d’écrivains
"francophones" pris dans les logiques antinomiques qui fondent
leurs positions respectives, le Belge a su faire de nécessité
vertu, mais d’une manière extraordinaire dont on aimerait contribuer
à faire voir toute l’ampleur. Dans sa longue tentative
visant à (ne pas) composer avec les forces du champ, l’attrait
d’un ailleurs insaisissable car toujours déplacé
apparaît comme un vecteur déterminant — comme la chance
et en même temps la malédiction d’un écrivain
incarnant en son âme et son corps l’antinomie de son univers
littéraire, lequel, à la même époque, n’existe,
et lui aussi de moins en moins, qu’en ayant l’esprit ailleurs.
Xavier GARNIER:
De l'ailleurs colonial à l'ici postcolonial: le
paradoxe créatif de l'indigène écrivain
en Afrique
Le type d’Ailleurs que représente le
continent africain ne saurait être mieux désigné
que par l’expression très courante, y compris sur le continent
lui-même, d’"Afrique profonde". La littérature coloniale,
qui s’écrit pourtant au nom d’une bonne connaissance du
terrain, joue l’impossibilité de transformer cet Ailleurs en
Ici: l’inconnaissable, ou le mystère, étant une
dimension revendiquée par ceux qui se disent "initiés"
au continent. On examinera comment, de l’époque coloniale
aux indépendances, la littérature africaine reprend
ce principe d’un Ailleurs enfoui au cœur de l’Ici africain, générant
ainsi d’une dynamique narrative novatrice, qui nourrit toujours le
roman africain contemporain. Le sentiment de vivre dans des lieux
où il ne se passe rien (villages ou périphéries
urbaines) est ambivalent: il dit, de façon explicite, un rêve
d’Ailleurs, mais également, et de façon plus profonde,
le pressentiment d’une menace intérieure, attachée à
l’Ici, et qui est l’autre face de l’Ailleurs rêvé.
Alain GUYOT:
Gautier ou l'ailleurs à deux pas d'ici
Théophile Gautier, grand voyageur
et grand amateur de dépaysement et d’exotisme, ne
manque pour autant jamais une occasion de déplorer le
recul de cette "couleur locale" dont il est si friand et qui, à
ses propres dires, "s’en va du monde" à mesure du progrès
des chemins de fer et de ce que l’on n’appelle pas encore la mondialisation.
C’est peut-être précisément ce qui le pousse
à s’en aller quérir cet exotisme dans les endroits les
plus inattendus et parfois les plus proches, qu’il s’agisse d’un
abattoir de la banlieue parisienne ou d’une exposition universelle
de l’autre côté de la Manche, qui lui épargne un voyage
aux Indes ou en Chine. C’est à cette tension entre un ailleurs
lointain, à l’originalité en constant recul et peut-être
à fuir pour cette raison, et un ici beaucoup moins avare de "couleur
locale" que l’on souhaiterait s’intéresser dans la poétique
du récit de voyage propre à Gautier.
Carmen HUSTI-LABOYE: De la littérature
et de l'Ailleurs
La notion d’"Ailleurs"
a subi de multiples variations du fait de la place centrale
qu’elle a progressivement acquis depuis la constitution
de la culture occidentale impériale jusqu’aux expériences
de dessaisissement suscitées par la curiosité
empathique et le souci du dialogue propre aux propositions
ségaliennes puis glissantiennes, convertissant
la quête d’Ailleurs en rencontre de l’altérité.
S’intrique ensuite dans ces changements les effets de la mondialisation
et la transformation des écrivains en "bâtards
internationaux", en écrivains "nomades". Aujourd’hui,
l’émergence d’un Ailleurs inversé semble être
le propre de jeunes écrivains (ex-francophones), souvent
délocalisées et se référant non
plus aux langues mais à la mythique "République
des Lettres". Cependant, des problèmes demeurent car non
seulement l’exotisme reste une "valeur de marché" mais
au-delà de l’étiquette littéraire (devenue
quasiment infamante, comme celle de littérature coloniale)
la description macro-littéraire esquissée dans le
paragraphe précédent n’évite pas l’inconvénient
des simplifications. Bien des écrivains échappent
à une telle organisation du champ et leur exemple révèle
que la littérature française (ou en français)
a toujours été une littérature de la "Plus Grande
France", et cela bien avant l’Empire. En somme, la littérature
française ne peut se penser sans "ailleurs".
Jean-Nicolas
ILLOUZ: Nerval: vers l'orient intérieur
"Le chemin mystérieux va vers l’intérieur",
écrit Novalis ; et Friedrich Schlegel note dans l’Athenäum
en 1800: "C’est en Orient que nous devons chercher le romantisme suprême".
Ce double programme, l’œuvre de Nerval le réalise admirablement,
plaçant sous le même signe de l’Orient et l’expérience
du voyage et, dans Aurélia, l’expérience
du rêve ("Où vas-tu ? me dit-il. – Vers l’Orient
!"). Ce faisant, du Voyage en Orient à Aurélia
en passant par divers récits d’errance sur la terre maternelle
du Valois éprouvée dans un sentiment d’inquiétante
étrangeté, la quête d’un ailleurs, d’abord
illusoirement situé en quelque point géographique,
s’intériorise, s’intensifie, et bientôt s’affole, tandis
que l’enfermement dans l’ici, de plus en plus douloureusement ressenti,
ne laisse plus d’autre issue au promeneur égaré que le
suicide.
Véronique PORRA:
L'Ici-Ailleurs des francophonies "individuelles" européennes
Très souvent, les auteurs que la critique nord-américaine
désigne par le terme d’"allophones" ont été abordés,
dans les études universitaires en France, comme des "francophonies
individuelles", voire des "singularités" (Jouanny 2000). On oppose
en cela ces écrivains d’expression française originaires
d’espaces non francophones aux auteurs communément appelés
"francophones" et qui, eux, sont fréquemment abordés de
façon collective, comme éléments d’un corpus plus
homogène. Dans cette communication, il s’agira de montrer, au travers
de la question de la production du discours exotique, que ces auteurs,
s’inscrivant par leur passage à la langue française dans
un "horizon d’attente" commun, présentent des homologies dont
l’approche en terme de singularité ne rend pas compte. A partir
d’exemples des dix dernières années, nous nous pencherons,
d’une part, sur le rôle de producteurs d’exotisme que la réception
leur attribue, en étudiant notamment ce qui se cache derrière
la très répandue métaphore du "passeur", et, d’autre
part, nous verrons comment ces auteurs, reproduisant la posture des Persans
de Montesquieu, inversent le discours exotique européen.
Jean-Marie ROULIN: La patrie
est un ailleurs
"Je est un autre": au début
du XIXème siècle, préfigurant cette
formule, la patrie est perçue par le sujet post-révolutionnaire
comme un /ailleurs/ qu’il faut reconquérir pour en
faire /at home/. Dans cette génération marquée
par l’exil et/ou l’émigration, la terre natale est
revue avec un sentiment d’étrangeté, et l'Ailleurs
comme porteur des éléments du ressourcement de
l'origine et de l'identité. Je m’interrogerai donc sur cette
articulation spécifique de la patrie et de l’ailleurs
chez Chateaubriand, mais aussi d’autres auteurs du début du
XIXème siècle de Mme de Staël à Balzac.
Sylvain VENAYRE: L'ici et l'ailleurs
dans l'Histoire de France de Jules Michelet
"Sans une base géographique", écrit Michelet dans
sa préface de 1869 à l’Histoire de France, "le peuple,
l’acteur historique, semble marcher en l’air comme dans les peintures
chinoises où le sol manque". Tout le projet littéraire de
Michelet — écrire l’histoire de la formation de la nation française
— est ainsi inséparable d’une lecture de l’espace: la dialectique
du Même et de l’Autre, qui rend compte de la formation de la France
(ce "nous" omniprésent chez Michelet), s’accompagne nécessairement
de celle de l’Ici et de l’Ailleurs. Cette communication se propose d’analyser
cette double dialectique sous tous ces aspects: le sens des comparaisons
exotiques de Michelet (les peintures chinoises, certes, mais aussi les
fakirs indiens pour évoquer les Ordres Mendiants ou les corridas
espagnoles pour comprendre les tournois chevaleresques); le rôle que
Michelet assigne à ses propres voyages, tant en France qu’à
l’étranger, en termes de connaissance; ses considérations sur
le génie voyageur des peuples; le sens historique qu’il confère
aux Croisades ou aux Grandes Découvertes, etc. On espère proposer
de cette façon, à propos d’une œuvre souvent considérée
comme très romantique et très française, mais peu
préoccupée par l’ailleurs, une mesure originale de l’exotisme
et de la culture du voyage au milieu du XIXème siècle.
BIBLIOGRAPHIE :
I.
Réflexions théoriques (philosophie,
histoire, ethnologie, sociologie)
Claude
Levi-Strauss, Tristes tropiques, Paris, Plon,
1955 ; rééd. Presses Pocket, coll. "Terre
humaine".
Michel
Le Bris, L’Homme aux semelles de vent, Paris,
Grasset, 1977 ; rééd. Payot & Rivages,
2001.
Jean-Pierre
Charnay, Les Contre-Orients ou comment penser
l'autre selon soi, Paris, Sindbad, 1980.
Jean Baudrillart,
Amérique, Paris, Grasset et Fasquelle,
1986 ; rééd. Livre de poche.
Edward
Saïd, L'Orientalisme. L'Orient créé
par l'Occident, Paris, Le Seuil, 1980 ; rééd.
augm., 2005.
Pierre-Jean
Labarrière, Le Discours de l’altérité.
Une logique de l’expérience, Paris,
PUF, 1983.
Paul Virilio,
L’Espace critique, Paris, Christian Bourgois,
1984.
Jacques
Meunier, Le Monocle de Joseph Conrad, ethnologie,
exotisme et littérature, Paris, La Découverte,
1987 ; rééd. Payot & Rivages, 1993.
Francis
Affergan, Exotisme et altérité,
essai sur les fondements d'une critique de l'anthropologie,
Paris, PUF, 1987, rééd. 1993.
Paul Ricoeur,
Soi-même comme un autre, Paris, Seuil,
1990 ; rééd. « Points »,
1996.
Alain Corbin,
Le Territoire du vide. L’Occident et le désir
de rivage (1750-1840), Paris, Aubier, 1988, rééd.
"Champs"/Flammarion, 1990.
Marc Guillaume,
La Contagion des passions. Essai sur l’exotisme
intérieur, Paris, Plon, 1989.
Tzvetan
Todorov, Nous et les Autres. La Réflexion
française sur la diversité humaine, Paris,
Seuil, 1989, rééd. "Points/Essais",
1992.
François
Maspéro, Les Passagers du Roissy-express,
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