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" Page mise à jour le 15 février
2010 "
DU VENDREDI 2 JUILLET (19 H) AU VENDREDI 9 JUILLET
(14 H) 2010
CE QUE NOUS SAVONS DES ANIMAUX
DIRECTION : Vinciane DESPRET, Raphaël LARRÈRE
Avec le concours de Florence BURGAT, Georges
CHAPOUTHIER, Bernard HUBERT et Isabelle STENGERS
ARGUMENT :
Si le titre du colloque renvoie au "savoir",
c’est que c'est à sa multiplicité qu'il envisage de
s'intéresser: savoirs savants des éthologistes
et des disciplines qui questionnent leur biologie ou leur univers
mental, savoirs pratiques de ceux qui sont amenés à
bien connaître les animaux pour avoir travaillé avec eux,
savoirs enfin que l’anthropologie ou la sociologie apportent sur
les pratiques des uns et des autres.
La rencontre s’organisera autour des animaux
qui produisent et que produisent, cette multiplicité
de pratiques. Un trait les réunit: sauvages, domestiques
ou familiers, ce sont des animaux qui mettent des gens au travail
; ce sont les animaux des éleveurs, des dresseurs et des
animaliers de laboratoire ; ceux que les scientifiques interrogent
sur leurs capacités sociales et cognitives ou leur "bien-être"
; les animaux des sociologues, des anthropologues ou des philosophes,
quand ces derniers s’intéressent à la manière
dont on les protège, dont on fait société,
ou dont on vit (ou pourrait vivre), autrement, avec eux. En somme, des
animaux qui, pour de multiples raisons, nous importent ou importent
à certains d’entre nous.
CALENDRIER PROVISOIRE :
Vendredi 2 juillet
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre, des colloques
et des participants
Samedi 3 juillet
Matin:
Vinciane DESPRET & Raphaël LARRÈRE:
Introduction
Ce que peuvent les animaux: les dispositifs
qui rendent intéressants (les animaux et leurs scientifiques)
Yves CHRISTEN:
Un nouveau regard sur l'intelligence animale: passer de la mise
en demeure à la prise en compte de leurs intérêts
Après-midi:
Thierry AUBIN:
Le chant des oiseaux: une communication sophistiquée
Dalila BOVET:
Des babouins aux perroquets: ce que les animaux ayant participé
à mes expériences m’ont appris
Dimanche 4 juillet
De trente-six manières de faire
société
Matin:
Catherine
LARRÈRE: L'animalité et l'exploration des possibles
Claude
& Lydia BOURGUIGNON: Rôle de la faune dans la dynamique
des sols
Après-midi:
Jérôme
MICHALON: Les animaux pansent-ils? Comment rendre compte des
effets thérapeutiques du contact animalier
Isabelle
MAUZ & Coralie MOUNET: Le rapport aux loups: un jeu
sur la distance? Le cas du suivi scientifique de la population de
loups en France
Soirée:
Film de l’IRD sur la manière dont un
village Camerounais "fait société" avec les
insectes
Lundi 5 juillet
Questions de bien-être
Matin:
Alain BOISSY: Ce que ressentent les
animaux, ou comment l'éthologie cognitive permet d'accéder
aux émotions de l'animal et mieux comprendre son bien-être
Xavier BOIVIN:
De la docilité à la relation homme-animal d'élevage:
le point de vue de l'animal
Après-midi:
Georges
CHAPOUTHIER: Les désarrois du chercheur face à
l’expérimentation animale
Pascal PICQ: L’origine de l’homme
entre animalité et humanité
Mardi 6 juillet
L'équitation, une affaire entre
les hommes et les chevaux (journée organisée
par Bernard HUBERT)
Matin:
- Visite du Haras de Saint-Lô (monte
académique)
- Rencontre des dresseurs
Après-midi:
- Visite du manège "L’équitation
autrement" de Saint-Sébastien de Raids (dressage alternatif)
Soirée
Faire répondre les oiseaux (Les réponses
territoriales chez les oiseaux, avec Thierry AUBIN)
Mercredi 7 juillet
Connaissances mineures (Inappropriated
others knowledges)
Matin:
Donna HARAWAY:
Bien vivre et bien mourir avec les créatures de l'empire: glaner des
passés et des futurs dans l'épaisseur des temps présents
(Living and Dying Well with Creatures of Empire: Gleaning Pasts and
Futures in Thickened Presents) (1ère partie)
Michel MEURET:
Savoirs d'animaliers en domaine expérimental (1ère partie)
Après-midi:
DÉTENTE
Jeudi 8 juillet
Connaissances mineures (Inappropriated others knowledges)
Matin:
Donna HARAWAY:
Bien vivre et bien mourir avec les créatures de l'empire: glaner des
passés et des futurs dans l'épaisseur des temps présents
(Living and Dying Well with Creatures of Empire: Gleaning Pasts and
Futures in Thickened Presents) (2ème partie)
Michel MEURET: Savoirs
d'animaliers en domaine expérimental (2ème partie)
Après-midi:
Jocelyne
PORCHER: Une sociologie de l’animal au travail
Un éleveur
Eric BARATAY:
Une histoire écrite du côté de l’animal est-elle
possible?
Soirée:
Atelier d'éthologie
Petite pratique éthologique des animaux
d’élevage: Autour des films tournés en élevage
par les étudiantes de Jocelyne Porcher, nous tenterons
un exercice d’éthologie des vaches et des cochons, de construire
des éthogrammes, de s’exercer à voir ce qui n’est pas
normalement perçu et d’explorer collectivement les interprétations
Vendredi 9 juillet
Matin:
Georges CHAPOUTHIER, Vinciane DESPRET,
Bernard HUBERT, Raphaël LARRÈRE & Isabelle
STENGERS: Conclusions des travaux par le comité scientifique
Après-midi:
DÉPARTS
RÉSUMÉS :
Thierry AUBIN: Le chant des oiseaux: une
communication sophistiquée
Les oiseaux sont des animaux vivant dans un univers essentiellement
acoustique. En effet, les chants et cris qu’ils échangent
jouent un rôle fondamental dans l’accomplissement de fonctions
vitales: identification, positionnement dans l’espace, coordination
des activités de groupe, avertissement d’un danger, intimidation.
Ces différents messages peuvent être codés dans
le même signal qui assure, par exemple, simultanément la
reconnaissance de l’espèce, du groupe, du sexe, de l’individu.
Chez certains oiseaux, appelés oiseaux chanteurs, les chants ne
sont pas innés mais appris, et sont ainsi à l’origine "d’accents"
régionaux, les dialectes. En raison de la sophistication du codage
des vocalisations, qui peut être basé sur une syntaxe complexe
de "notes", les oiseaux sont capables d’établir des communications
référentielles, indiquant par exemple aux autres membres
de leur groupe la nature précise d’un prédateur: rapace,
félin, serpent. Les très récentes études portant
sur les réseaux de communications qui s’établissent
au sein de groupe d’oiseaux permettent à certains auditeurs discrets
d’espionner les échanges acoustiques de leurs congénères...
et d’en tirer bénéfice. Ces différentes performances
vocales des oiseaux ne seraient pas possibles sans un développement
très important d’aires cérébrales adaptées
à la production et à la réception des sons.
Eric BARATAY: Une histoire écrite du côté
de l’animal est-elle possible?
L'histoire des animaux, développée depuis les années
1980, est en réalité une histoire humaine des animaux, qui
s'intéresse aux dispositifs intellectuels, psychologiques, économiques,
sociaux déployés par les hommes et les sociétés
dans leurs relations aux animaux, et qui met de côté ceux-ci,
en les considérant et en les traitant comme des objets permettant
des actions humaines, mais pas comme des sujets. L'histoire que je construis
actuellement entend donner à l'animal un statut de sujet et d'acteur
agissant, influençant les humains, et donc lui octroyer une place
de "héros" au centre de sa propre histoire. Il s'agit pour l'historien
de se déporter du côté de l'animal, d'abandonner le
référent humain pour adopter le sien, de manière à
saisir comment il vit, subit, réagit à l'histoire, notamment
les grands événements historiques (des guerres à la
révolution industrielle en passant par la constitution de la famille
moderne) dans lesquels il est enrôlé, entraîné,
utilisé, transformé, en insistant donc sur ce qui lui arrive
et sur ce qu'il fait. On peut aussi essayer de se mettre à la place
de l'animal, dans sa peau, pour saisir ses manières de percevoir,
d'agir ou de réagir. Mais comment écrire cette histoire?
Elle suppose de traquer des documents peu utilisés par les historiens,
comme les traités vétérinaires ou les textes des naturalistes,
et qui livrent des informations sur le vécu des bêtes, de lire
ces documents en retournant la position d'observation et le référent
habituels, de les exploiter en utilisant des lectures éthologiques
favorables aux animaux, c'est-à-dire leur accordant beaucoup, pour
pouvoir voir et décrypter, dans la mesure du possible, leurs situations,
leurs comportements, leurs réactions. C'est ce dispositif épistémologique
et méthodologique qui sera présenté et soumis à
discussion.
Xavier BOIVIN: De la docilité à la relation
homme-animal d'élevage: le point de vue de l'animal
La domestication des animaux peut se définir comme le
processus par lequel une population animale devient adaptée
aux contraintes imposées par l’environnement humain par des
changements génétiques et par des événements
environnementaux se produisant pendant le développement et se
reproduisant à chaque génération. L’acceptation
de la proche présence de l’homme et de la manipulation est encore
un de ses enjeux essentiels en terme de production, de travail, de
sécurité, pour l’éleveur d’aujourd’hui confronté
à de plus en plus d’animaux à élever et de moins en
moins de temps à leur consacrer. Eliminer les animaux difficiles,
renforcer les outils de contention, dresser ou forcer les animaux à
obéir, utiliser la ruse ou un chien sont souvent les stratégies
classiques tentées pour pallier le caractère difficile de certains
animaux ou troupeaux. L’éleveur d’aujourd’hui en France est dans le
paradoxe de dire que le temps et la présence sont nécessaires
à une bonne relation homme-animal mais qu’il n’a plus le temps de
le faire. L’amélioration de l’organisation du travail est un élément
essentiel pour trouver des solutions viables. Mais la meilleure compréhension
du développement des relations homme-animal et de la perception
de l’homme et de l’environnement de manipulation par l’animal est également
absolument nécessaire. Sur la base de courtes séquences
vidéo, et de résultats de recherche essentiellement sur
les bovins, nous explorerons rapidement la manière et les facteurs
(génétiques et ontogénétiques) dont les biologistes
se sont emparés de cette problématique au cours de ces
dernières années.
Claude & Lydia BOURGUIGNON: Rôle
de la faune dans la dynamique des sols
L’étude comparative de la faune des sols cultivés
et des sols forestiers permet de mettre en évidence le rôle
des différentes faunes du sol:
- rôle de la faune épigée comme
broyeur primaire de la litière et initiatrice du processus
d’humification,
- rôle de la faune endogée comme nettoyeuse
de racines mortes,
- rôle de la faune anécique dans la remontée
des éléments nutritifs et dans la formation du complexe
argilo-humique.
Nous proposons des techniques agricoles génératrices
de la faune des sols.
Dalila BOVET: Des babouins aux perroquets: ce que les
animaux ayant participé à mes expériences m’ont
appris
L’éthologue doit non seulement intéresser ses congénères
(pairs, pouvoir public, grand public) à ses recherches, mais aussi
intéresser les animaux qui sont les sujets de son expérience.
Dès le début de ma thèse, j’ai constaté que
les récompenses alimentaires étaient insuffisantes pour motiver
les babouins ayant mieux à faire: ainsi, deux femelles ont cessé
de participer à mes tests pendant qu’elles avaient un petit en bas
âge, l’une d’elle allant jusqu’à développer des stratégies
sophistiquées pour avoir la paix. Par la suite, j’ai testé
des macaques grâce un système entièrement automatisé;
n’ayant guère d’autres distractions, ces singes pouvaient travailler
des heures chaque jour sans aucune intervention de ma part... Cependant
les chimpanzés que nous avons tenté d’habituer à
travailler dans les mêmes conditions se mettaient en grève
ou détruisaient le matériel si l’on supprimait la présence
et les félicitations de l’expérimentateur. J’ai retrouvé
ce problème chez les perroquets avec lesquels je travaille actuellement:
eux aussi montrent des performances variables en fonction de leur motivation
ou du type de récompense, ou encore apprennent les mots que nous
utilisons dans nos interactions sociales plus facilement que les noms
des objets que nous tentons de leur enseigner. Mais c’est peut-être
au moment où ils nous exaspèrent le plus que nos animaux ont
le plus à nous apprendre...
Georges CHAPOUTHIER: Les désarrois du chercheur
face à l’expérimentation animale
A travers son expérience personnelle de chercheur
travaillant sur des animaux vivants, principalement des rongeurs,
et en s’appuyant sur de nombreux exemples concrets, tirés de
rencontres ou d’observations effectuées durant sa formation
d’étudiant comme durant sa carrière de chercheur, l’auteur
montrera comment sont intervenues, au cours de sa vie, dans sa conception
de l’animal aussi bien que dans sa pratique scientifique, les trois grandes
philosophies qui sous-tendent les rapports de l’homme à l’animal:
l’animal humanisé, l’animal-objet et l’animal-être sensible.
Yves CHRISTEN: Un nouveau regard sur
l'intelligence animale: passer de la mise en demeure à la
prise en compte de leurs intérêts
Les dernières décennies ont permis
l’émergence d’idées nouvelles sur le monde mental
des animaux. Pratiquement tous les "propres de l’homme" supposés
se sont avérés plus ou moins largement partagés
avec d’autres espèces: faculté de raisonner, de compter,
de créer, de comprendre des langages humains, de vocaliser
(y compris des langages humains), d’imiter, d’être conscient
du monde et de soi, de suivre des règles morales, d’avoir
une riche vie sociale et une théorie de l’esprit, de fabriquer
des outils, d’élaborer des cultures, de suivre des traditions,
etc. La déconstruction d’une idée ultra valorisante
et privilégiée de l’humain s’accompagne non seulement de
la reconnaissance du fait que les autres vivants sont, d’une certaine
façon, "comme nous", mais aussi, et peut-être surtout, qu’ils
possèdent des mondes mentaux originaux. Les recherches sur le bonobo
Kanzi et quelques autres ont initié une approche nouvelle, plus
satisfaisante sur le plan éthique mais aussi plus riche en promesses
de découvertes, consistant à ne pas se satisfaire de la
mise en demeure qui caractérise l’approche expérimentale
classique en psychologie animale. En faisant vivre la bête dans
un système plus ouvert, plus libre, en lui donnant l’opportunité
d’exprimer des facettes imprévues de sa pensée, on en vient
non seulement à renoncer à des dogmes hérités
du behaviorisme ou d’autres modes de pensée périmés,
mais aussi à découvrir des facettes inconnues de la vie
mentale. L’histoire actuelle et future de l’étude de l’intelligence
animale peut ainsi se décliner en trois phases: 1) la découverte
de compétences cognitives animales antérieurement connues
chez l’humain, conduisant à la reconnaissance de l’inexistence
de différences intrinsèques entre l’homme et le reste du
monde vivant ; c’est la phase qui s’achève aujourd’hui ; 2) l’identification
ou la reconnaissance de capacités cognitives (métacognition,
capacité de la mémoire à gérer le futur
et pas seulement le passé, etc.) chez l’humain après
leur découverte chez l’animal ; c’est la phase qui débute
actuellement ; 3) la connaissance des mondes mentaux propres à
d’autres espèces animales en approchant l’univers de leur point
de vue sur le monde sans référence obligée à
l’humain; cette approche de la subjectivité ne doit pas être,
par principe, considérée comme inaccessible à
la science, notamment par le moyen de nouveaux outils comme l’imagerie
cérébrale.
Dona HARAWAY: Living and Dying Well with Creatures of
Empire: Gleaning Pasts and Futures in Thickened Presents
Thinking with pigs (feral pigs and Tamspot hybrid pasteur-raised
pigs in California) and with Churro sheep in the Navajo Sheep Project
in the US Southwest, this paper asks how both indigenous and colonial
multi-species transplants, human and not, are shaping ways of living and
dying together that deserve a future. How are both people and other animals,
who were all shaped as subjects of history in times of genocidal conquest
and multispecies destruction, building "companion species" relations in
the 21st century that, in Deborah Bird Rose's terms, face those who came
before so as to leave the marks of care to those who come after? The term
"companion species" ensures remembering the root, "cum panis"— who are at
table together and who is on the menu? What might "cosmopolitics" (making
available and the table manners of the polis/oikos) taste like here?
I remember bioanthropologist Barbara Smuts teaching us that co-presence
is about someone we taste, not someone we use. What can that mean for pigs,
sheep, and their people?
Dona HARAWAY: Bien vivre et bien mourir avec les créatures
de l'empire: glaner des passés et des futurs dans l'épaisseur
des temps présents
Penser avec les cochons (des cochons sauvages et les hybrides Tamspot
de l’élevage pastoral en Californie) et avec les moutons Churros
dans le Projet "Moutons Navajo" du Sud-ouest des Etats-Unis, cet exposé
interrogera la manière dont des transplants multispécifiques
tant indigènes que coloniaux, humains et non-humains, forgent des
manières de vivre et de mourir ensemble qui méritent un
avenir. Comment, tant les gens que les autres animaux, qui ont tous été
façonnés comme sujets d’histoire aux temps des conquêtes
génocidaires et des destructions multispécifiques, construisent-ils
des relations d’"espèces compagnes" au XXIe siècle, des
relations, si je reprends les termes de Deborah Bird Rose, auxquelles
sont confrontés ceux qui sont venus avant, de telle sorte à
laisser des marques de souci à l’égard de ceux qui viennent
après? Le terme "espèces compagnes" garantit la persistance
de la racine du terme 'cum panis" — qui est ensemble à la même
table et qui est au menu? Quel goût pourraient avoir, dans ce cadre,
des cosmopolitiques, dans le geste de rendre disponible et de créer
les manières de table du polis/oikos? Je me souviens que la bio-anthropologue
Barbara Smuts nous a appris que la co-présence est toujours avec
quelqu’un que nous goûtons, pas avec quelqu’un que nous utilisons.
Qu’est ce que cela peut signifier alors pour des cochons, des moutons et
pour leurs gens?
Catherine LARRÈRE: L'animalité et l'exploration des
possibles
Peut-on dire à la fois que les animaux ne sont pas des machines,
et que les machines, sans être tout à fait des animaux, ont
un devenir animal? L’énigme peut être résolue si l’on
prend le fil conducteur suivant: la thèse des animaux machines n’est
pas une thèse ontologique mais une thèse praxéologique,
elle ne dit rien sur ce que sont les animaux, elle dit comment se conduire
avec eux: dans la connaissance, dans l’action technique, et dans les rapports
sociaux, ou moraux.
C’est donc de ces trois points de vue (connaître, fabriquer, entrer
en société) que nous étudierons les rapports entre
les machines et les animaux. Cela nous conduira à une interrogation
sur les corps et sur ce que nous pouvons savoir de leurs possibilités.
C’est en sortant du dualisme et en changeant de modèle du corps
que nous pourrons comprendre l’inversion de perspective: la machine n’explique
pas l’animal, c’est l’animal qui peut servir d’horizon à la machine.
Isabelle MAUZ & Coralie MOUNET: Le rapport
aux loups: un jeu sur la distance? Le cas du suivi scientifique
de la population de loups en France
La question de la distance entre hommes et animaux est récurrente
dans les conflits autour des loups et présente dans maints
travaux de SHS abordant la question du "vivre ensemble" de l’homme
et de l’animal. Ce constat nous a conduites à enquêter
sur les modes de négociation et de mise à l’épreuve
de la "bonne distance" entre hommes et loups. Nous rendrons compte de
la partie de notre enquête effectuée auprès de personnes
chargées du suivi scientifique des loups. Longtemps, ce suivi
a eu pour but de documenter la dynamique de la population de loups, en
recourant à un protocole d’analyse non invasive dont la rigueur
est fondée sur l’impossibilité, pour les biologistes, de
remonter aux animaux: la distance est ici maximale à l’animal.
Plus récemment, un programme a été élaboré
afin de mieux connaître les comportements de prédation de loups
munis d’un collier GPS. Au contact physique direct au moment de la capture
succède ici un suivi individualisé et serré des animaux.
Comment les personnes impliquées dans l’un ou l’autre de ces modes
de suivi et parfois dans les deux vivent-elles et justifient-elles ces
changements de distance avec les loups? En quoi la distance influe-t-elle
sur le contenu et la légitimité des connaissances produites?
Références bibliographiques :
Granjou, C. et Mauz, I. (2009). "Quand l’identité
de l’objet-frontière se construit chemin faisant. Le cas de
l’estimation de l’effectif de la population de loups en France". Revue
d’anthropologie des connaissances, 3, 1 : 29-49.
Mauz, I. et Granjou, C. (2009). "L'affaire des marmottes
de Prapic. Des frontières familières à l'épreuve
d'une expérimentation de contraception animale", in V. Camos,
F. Cézilly, P. Guenancia et J.-P. Sylvestre (éds) Homme
et animal. La question des frontières. Paris : Éditions
Quae.
Mauz, I. et Granjou, C. 2008. "L'incertitude scientifique
explique-t-elle la défiance? Le cas de la réception
des résultats du suivi scientifique du loup", in P. Allard,
D. Fox and B. Picon (éds) Incertitude & environnement.
La fin des certitudes scientifiques. Ecologie humaine/Édisud.
Skogen, K., Mauz, I. and Krange, O. (2008). "Cry Wolf! Narratives
of Wolf Recovery in France and Norway". Rural Sociology 73,
1: 105-133.
Mauz, I. (2007) "Pratiques d'élection", in V. Despret
(éd) Bêtes et hommes, Paris : Gallimard, 126-127.
Mauz, I. (2006) "Introductions, réintroductions:
des convergences, par delà les différences". Natures,
sciences, sociétés. Vol. 14, n° spécial
"gestions durables de la faune sauvage" dirigé par Pierre Migot
et Marie Roué, 3-10.
Mauz, I. (2005) Gens, cornes et crocs. Paris : Cemagref,
Cirad, Ifremer, Inra. 255 p.
Mauz, I. et Gravelle, J. (2005) "Wolves in the valley. On
making a controversy public", in Latour, B. et Weibel, P. Making
things public. Atmospheres of democracy. Karlsruhe, Cambridge
(MA): ZKM, MIT Press, 370-379.
Mauz, I. (2002) "Les conceptions de la juste place des animaux
dans les Alpes françaises". Espaces et sociétés,
110-111, 129-145.
Mauz, I. (2002) "L'arrivée des loups dans les Alpes
françaises et la transformation des rapports au sauvage".
Le Monde Alpin et Rhodanien, 199-213.
Mounet C. (2008) "Vivre avec des animaux "à problème".
Le cas du loup et du sanglier dans les Alpes françaises", Revue
de Géographie Alpine, tome 96, n°3, pp. 55-64.
Mounet, C. (2007) Les territoires de l’imprévisible.
Conflits, controverses et "vivre ensemble" autour de la faune sauvage.
Le cas du loup et du sanglier dans les Alpes françaises.
Thèse de doctorat de géographie. Université Joseph
Fourier. Grenoble.
Mounet C. (2006) "Le monde agricole confronté au
loup, au sanglier et à leurs partisans: un conflit d’usage
et de représentation", Revue de Géographie Alpine,
n°4, pp. 89 - 109.
Michel MEURET: Savoirs d'animaliers
en domaine expérimental
Ayant eu le plaisir de collaborer avec Vinciane
Despret pour l’exposition "Bêtes et Hommes" tenue à
La Villette, le documentaire que je présenterai doit encore
à cette date être scénarisé et les accords
de tournage obtenus. Je puis seulement préciser qu’il traitera
de savoirs d’animaliers travaillant pour l’INRA, les uns probablement
issus d’un domaine avec Vaches laitières dans le nord-est
de la France, et les autres d’un domaine avec Moutons à viande
dans les Bouches-du-Rhône. Il sera à base d’entretiens
conduits par mes soins et dans le courant des activités de
travail quotidien avec les animaux.
(Références personnelles: http://www.inra.fr/audiovisuel/films/animal/pages_de_garde)
Jérôme MICHALON: Les
animaux pansent-ils? Comment rendre compte des effets thérapeutiques
du contact animalier
Pratique relativement récente, le soin
par le contact animalier connaît, dans le monde occidental,
un développement important. Qu’on les nomme "Pet Therapy",
"Zoothérapie", "Animal Assisted Therapy" ou encore "Médiation
Animale", ces pratiques ont en commun de mettre en relation des
animaux (chiens, chats, chevaux, — plus rarement — dauphins) et
des humains en situation de souffrance psychologique et/ou physique.
Cette mise en relation, qui peut être aussi bien verbale que
corporelle, a pour objectif de produire chez ces personnes des effets
bénéfiques. Elles ont également en commun de
poser à celles et ceux qui s’y intéressent un certain
nombre de questions à la fois sur la réalité de
ces effets (comment les mesurer?), sur leur qualification ("thérapeutique"?
"récréationnel"? "accompagnement"?), et sur le rôle
de l’animal dans leur production (est-il actif? son influence est-elle
directe ou indirecte?). Toutes les personnes impliquées dans
le soin par le contact animalier sont travaillées par ces interrogations.
D’autant plus qu’elles peuvent difficilement se reposer sur un savoir
scientifique peinant à expliquer les mécanismes de
cette relation. En effet, l’interaction avec l’animal à but
thérapeutique a donné lieu à de nombreuses recherches
au cours des dernières décennies, qui n’ont pas réussi
à produire des savoirs stabilisés. Sans doute parce
cet objet hybride met radicalement à l’épreuve certaines
conception du faire science. En partant d’expériences concrètes
(observées ou rapportées), il sera question de voir
comment les acteurs rendent compte de la complexité de la relation
qui s’établit entre un animal, un thérapeute et un
"patient", et produisent ainsi un discours inédit sur l’animal.
Un discours qui, entre l’animal placebo ("le dispositif fait tout")
et l’animal magique ("l’animal fait tout"), refuse de choisir son camp.
Jocelyne PORCHER: Une sociologie de l’animal au
travail
L’étude des relations entre humains et animaux domestiques
fait l’impasse sur ce qui est pourtant à la source de nos liens,
à savoir le travail. Pour les animaux d’élevage,
l’environnement "naturel", c’est le travail. Les animaux d’élevage
vivent en effet dans deux mondes: leur monde propre de cochon ou de vache
et le monde humain du travail dans lequel ils sont plongés dès
leur naissance et avec lequel ils doivent composer. Les résultats
de trois études menées dans des élevages de vaches
laitières, porcs plein air et sangliers de parcs animaliers,
respectivement en 2007, 2008 et 2009, ont montré que les animaux
ne sont pas de purs objets du travail, poussés par l’instinct
et par le conditionnement; ils collaborent au travail de leurs éleveurs.
Toutefois, le niveau de collaboration des animaux dépend du
système de production et des possibilités qui leur sont
laissés d’exprimer leur potentiel cognitif et affectif. Bien
au-delà donc des comportements et des besoins "naturels" des
animaux d’élevage, ceux-ci parce qu’ils sont impliqués dans
le monde du travail et que, dans les faits, ils s’engagent individuellement
et collectivement dans le travail, ont un besoin qui n’est absolument
pas pris en compte, ni par les filières, ni par les théories
du "bien-être animal", c’est un besoin de reconnaissance.
Références bibliographiques :
Porcher J., Tribondeau C., 2008. Une vie de cochon.
Editions La Découverte.
Despret V., Porcher J., 2007, Etre bête. Editions
Actes Sud.
Porcher J., 2002, Eleveurs et animaux, réinventer
le lien. PUF.
Avec le soutien de la Faculté de Philosophie
et Lettres de l'Université de Liège