RÉSUMÉS :
Martine ANTLE: Artaud théâtralisé
Je propose de mettre en lumière les discours sur les portraits d'Artaud,
tout autant que les portraits eux-mêmes, et de poser la question suivante:
dans quelle mesure et comment ces discours et ces représentations
visuelles "théâtralisent" Artaud et orientent son œuvre?
Georges BAAL: Quand le souffle d'Artaud
passe par la bouche de l'acteur
Antonin Artaud c'est aussi des textes, des poèmes, des cris jetés
sur papier que l'acteur dit, joue, vie sur scène. Avant de frapper
le spectateur, ces mots, ces phrases, frappent de plein fouet celui qui fait
passeur: l'acteur. En quoi dire qu'Antonin Artaud change, plus que d'autres,
la vie de l'acteur? Apprentissage de la souffrance par le don de son corps,
de sa voix, de ses yeux, de son souffle vital — le metier d'acteur devient
l'aire vitale de l'existence humaine. Si l'univers est une tragédie,
l'acteur est, au centre, éruption où se forge l'objet en sujet.
Pour le psychanalyste, on touche au noyau inanalysable.
Pour l'acteur, le travail de la maladie, de l'âge, de la mort, se
fait, phrase par phrase, en lui-même. C'est ce que l'homme-acteur donnera
à l'homme-spectateur pour l'accompagner dans ce voyage organisé
dans la folie.
Giorgia BONGIORNO: L'évidant:
écriture et dessin chez Antonin Artaud
L'œuvre d'Antonin Artaud nous interpelle en ce qu'elle pose dans son propre
mouvement la question de l'œuvre. Son interrogation de l'impossible création
en reprend radicalement l'acte même à travers une manipulation
du temps qui fonctionne comme une "protestation perpétuelle contre
la loi de l'objet créé" (1947). Le concours de l'écrit
et du dessin dans cette emprise, qui avait déjà été
celle théâtrale, est à lire comme une relation nécessaire.
Il ne s'agit pas seulement d'accentuer par le dessin celle qui est nommée
la "motilité" de l'écriture, mais de constituer dans leur
croisement une venue poétique jamais vue, "infigurable" dit encore
Artaud, toujours sur le point de naître et à jamais ratée.
Par le dessin, Artaud touche l'énigme de sa poésie, une certaine
proximité entre évidence et vide, entre monstration et maladresse.
Béatrice BONHOMME: Artaud: le
corps dans tous ses états
"Artaud est le seul à avoir été profondeur absolue
dans la littérature, et découvert un corps vital et le langage
prodigieux de ce corps, à force de souffrance (...). Le langage d’Artaud
est taillé dans la profondeur des corps", écrit Gilles Deleuze
dans
Logique du sens.Cette communication proposera, donc, en s’appuyant
sur les analyses de Deleuze, de dresser une sorte de topographie des différents
états du corps dans l’œuvre d’Antonin Artaud. Puis, dans un perpétuel
aller-retour des mots au corps, des corps aux mots, elle tentera de mettre
en exergue l’écriture comme acte infini de guerre et les mots en éclats
comme écriture performative.
Myriam BOUCHARENC: Artaud et Van Gogh:
variations sur l'entre-deux-morts
"Mort empiétant sur le domaine de la vie, vie empiétant sur
la mort" (
L’Ethique de la psychanalyse): ainsi Lacan ébauche-t-il,
à propos d’Antigone, le concept d’"entre-deux-morts", en corrélation
avec celui de "seconde mort", qu’il emprunte à Sade. De cette notion,
on trouve trace aussi bien dans les rites de doubles funérailles que
dans la Bible ou chez les philosophes (Heidegger, Jankélévitch)
et, plus récemment, sous la plume de Daniel Sibony. Qu’elle soit
perçue comme une réactualisation de l’origine ou une mort vécue
par anticipation, l’entre-deux-morts est une figure majeure du passage, de
l’intrication (ou de la désintrication), de la réversibilité.
On cherchera à dégager quelques-unes des incidences de ce concept,
suggestif dans sa variabilité même, avec Van Gogh
le suicidé
de la société, texte littéralement écrit entre
deux morts, et qui regarde de — et depuis — "l’autre côté de
la tombe".
Guillaume BRIDET: Artaud et le ressourcement
mythique des années 1930
L'intérêt d'Artaud pour la culture mexicaine, qui culmine dans
son voyage de 1936, s'inscrit dans le cadre plus vaste d'un renouveau mythique
qui, dans les années 1930, touche, non seulement l'avant-garde littéraire
française, mais encore certaines dramaturges (Cocteau, Giraudoux) ou
certains écrivains proches du fascisme (Drieu, Brasillach). Un point
commun rassemble tous ces écrivains: la certitude d'une insuffisance
à la fois essentielle et conjoncturelle de la civilisation et de la
littérature occidentales, insuffisance à laquelle le recours
au mythe pourrait permettre de mettre un terme. On s'efforcera de situer les
enjeux à la fois moraux, politiques, spirituels et littéraires
de la démarche d'Artaud en le comparant avec celles qu'entreprirent
dans les mêmes années d'autres écrivains, principalement
les membres du Collège de sociologie (Roger Caillois, Michel Leiris,
Georges Bataille) et les membres du groupe surréaliste (André
Breton).
Raymonde CARASCO: Antonin Artaud et
les Tarahumaras
Antonin Artaud n'a cessé d'écrire et de ré-écrire
sur les Tarahumaras: outre les articles écrits à vif, au Mexique,
juste après son Voyage au Pays des Tarahumaras, en septembre-octobre
1936, tels "La montagne des Signes", "Le pays des Rois Mages", "Une Race-Principe",
on connaît les deux poèmes "Tutuguri", écrits l'un en
octobre 1947, l'autre le 16 février 1948, quelques jours avant sa mort,
ainsi que les textes consacrés aux rites du Ciguri, tels "La danse
du Peyotl" réécrit en 1937, ou "Le Rite du Peyotl chez les
Tarahumaras", écrit à Rodez en 1943, puis remanié en
1947 lors du Retour à Paris. A partir de la projection d'extraits
de son film
Artaud et les Tarahumaras, Raymonde Carasco analysera
en quoi ces textes sont une sorte de
catalyseur du montage des images,
des sons et des voix,
le fil directeur de la dizaine de films qu'elle
a réalisés depuis 1978 au "pays des tarahumaras".
Ludovic CORTADE: Artaud et le mysticisme
chrétien
Artaud fut-il mystique? Au-delà de la dimension mythique suscitée
par l’œuvre et la vie d’Antonin Artaud, le rapport que ce dernier entretint
au mysticisme chrétien demande à être réévalué
à la lumière d’une analyse rigoureuse des textes. Le propos
sera centré sur le statut et la légitimité des médiations
sensibles chez Artaud à l’aune des écrits du Pseudo-Denys,
de Maître Eckhart et de Jean de la Croix.
Laurent DUBREUIL: Les impossibilités
de la lecture
Au moins pour le dernier Artaud, la lecture se voudrait intenable. L'œuvre
voudrait juste être attestée, mais surtout pas interprétée,
ni lue. Même les "lecteurs vérifiés" peuvent faillir,
et trahir. C'est le cas de Jacques Prevel, impossible disciple. Et Paule
Thévenin, dans son édition du texte, se met elle aussi à
lire plus qu'Artaud ne commandait — au nom pourtant d'une (illusoire) fidélité
aux manuscrits.
Guy DUREAU: De l'obsession mythographique:
invention et réinvention de la fable chez Antonin Artaud
En considérant les textes les plus importants qui jalonnent la "carrière"
littéraire d'Antonin Artaud, depuis
l'Ombilic des Limbes jusqu'à
la conférence du Vieux Colombier, je me propose d'étudier comment
se produit de façon récurrente dans ces textes une sorte de
refonte de la réalité dans l'édification systématique
d'une mythologie personnelle qui subvertit toute dénotation référentielle.
En effet, Artaud compense la déception que lui impose l'épreuve
du réel, avec tous ses obstacles et toutes ses insuffisances, par l'élaboration
obsessionnelle de constructions imaginaires nourries syncrétiquement
de mythes personnels ou collectifs, prises dans le tourbillon d'incessantes
métamorphoses, et mêlant indistinctement la fiction et la réalité.
J'envisage de montrer comment s'organisent et se combinent alors, autour
du processus de répétition, l'itération lexico-sémantique
et la récurrence thématique, moyens d'une quête sans
cesse relancée à partir du langage et du mythe pour traduire
l'intrusion systématique du fantasme dans le réel.
Itzhak GOLDBERG: Le visage chez Artaud
Les visages contemporains échappent à leur inscription dans
la tradition humaniste ou religieuse, ne se considèrent pas comme le
condensé psychologique de la personne, ne croient plus dans leur capacité
à immobiliser le temps. La dépersonnalisation, la décomposition,
font que la face perd son statut de monument et s'approche davantage d'une
figure vague, n'offrant aucune garantie d'éternité. C'est
ainsi que des têtes de Michaux, de Gasiorowski, de Rainer, ou de Saura,
défilent devant nous comme un magma d'éléments disjoints
et indistincts. Ceux d'Artaud, amorphes, semblent échapper à
toute fonction descriptive. Définis par leur auteur comme "une force
vide, un champ de mort", ces griffonnages fébriles, faits à
partir de traits qui s'interrompent au milieu de leur trajet, sont des figures
anguleuses, éclatées et disloquées qui mettent en scène
leur propre anéantissement. On tentera d'étudier leur spécificité
et les rapports qu'ils entretiennent avec les écrits.
Marie-Christine LALA: Artaud-Bataille,
aujourd'hui
Nous inscrivons notre questionnement dans l'ouverture de cet
Aujourd'hui
sans cesse renouvelé à la source du présent. C'est le
pourquoi de la présence continuée d'Artaud et de Bataille qui
insiste et fait appel devant nous ici et maintenant. Au centre de notre propos,
nous mettrons leurs pratiques d'écriture pour souligner à
quel point ces créations dans la langue, aussi différentes
soient-elles l'une de l'autre, ont tendu pour toujours l'axe qui relie métaphysique
et langage.
Références Bibliographiques :
"La haine de la poésie dans l'écriture et la pensée
de G. Bataille", In Bataille writing the sacred, Ed. Routledge,
Londres et New-York, 1995.
Le réel en jeu (Artaud, Bataille, Breton), Revue Mélusine:
Réalisme-Surréalisme, n°XXI, Ed. L'Age d'Homme, Lausanne,
Suisse, 2001.
"Dénigration poétique et création, d'après G.
Bataille", In Altérations, créations dans la langue:
les langages dépravés, Ed. A. Tomiche, Presses Universitaires
Blaise Pascal, Clermont-Ferrand, 2001.
Artaud / Bataille: L'écriture dans la langue, Revue Europe
Antonin Artaud n°873-874, janvier-février 2002.
Stamos METZIDAKIS: Du Dé d'Artaud:
Ceci n'est pas la pensée d'Artaud
Incantatoire bien plus que représentative, la parole chez Artaud
se veut errante, aléatoire. Ayant sa source dans les humeurs et mouvements
du corps du poète, elle ne vise pas à développer logiquement
une pensée qui serait "derrière" une instance langagière
particulière, mais à se laisser emporter par le hasard (ce qui
vient du mot "dé" en arabe) de l'articulation elle-même. Or,
il se trouve que cette articulation, comme par hasard, se fait très
souvent chez Artaud à l'aide du préfixe "dé-", négativisant
ainsi et faisant éclater toute finitude, qu'elle soit sémantique,
thématique ou existentielle. Aussi sa parole ne peut-elle indiquer
que ce non-lieu exprimé gravement par l'élève Hamlet
de Prévert: "Je suis où je ne suis pas". Allant de la tension
phonémique et symbolique de la voyelle <é> à la
libération et à l'ouverture articulatoire de <a>, sa parole
corporelle, mise en scène ici par notre titre, finit toujours ainsi
par l'emporter sur son esprit.
Mari SAKAHARA: Comment Artaud a-t-il été
reçu au Japon?
Trente ans après sa parution (1938),
Le Théâtre et
son double a eu des lecteurs parmi les hommes de théâtre
japonais comme TERAYAMA et SUZUKI. Ils ont montré des réactions
divergentes, mais pareillement sensibles aux lignes de forces de l'œuvre
d'Artaud qui nous semble en contiguïté étroite avec les
crises et les remises en cause des conditions humaines, mondialement vécues
au vingtième siècle. Il est temps de libérer les écrits
d'Artaud des mythes d'un visionnaire et d'Artaud le momo, réprouvé
contestataire, et d'apprendre à les lire pour une histoire du théâtre
transnationale.
Diogo SARDINHA: Artaud lu par Foucault
et Deleuze
Jusqu'à la fin de sa vie, Deleuze restera fidèle à
l'inspiration venue d'Artaud et proposera même d'« en finir avec
le jugement » en général. Pour sa part, Foucault ne fera
plus de référence à l'écrivain, qui fut une figure
majeure de ses textes des années 60 sur la transgression et la folie
; tout se passe comme si l'expérience d'Artaud ne lui permettait plus
de faire avancer sa réflexion. Qu'y a-t-il alors dans les «
guerres déclarées » par Artaud qui ait invité
Deleuze à les pousser plus loin? Et contre quelle limite butent-elles
pour que Foucault semble les avoir abandonnées?
Céline SZYMKOWIAK: La méthode
du corpus dans l'étude des glossolalies d'Artaud
Les glossolalies griffonnées dans les
Cahiers de Rodez sont
assurément un moyen pour Artaud de pallier la défaillance fondamentale
de la langue quotidienne, inapte à l’expression de son mal-être
et par conséquent globalement répudiée. Ces textes brefs,
apparemment versifiés, ont parfois été interprétés
comme des résidus de la langue maternelle (ou plutôt des langues
maternelles) de l’auteur — ce "polyglottisme levantin" étudié
par Paule Thévenin. Cependant, au plan linguistique, les glossolalies
d’Artaud peuvent également être analysées d’un point de
vue d’abord descriptif, ce qui suppose l’élaboration d’un "corpus glossolalique"
qui sera étudié comme tel, sans préjuger de la présence
éventuelle de langues attestées. Quelques caractéristiques
de ce corpus seront présentées: la richesse lexicale, le phénomène
de la non-néologie, la prédominance de la voyelle "a", la récurrence
du groupe consonantique "nd".
Anne TOMICHE: (Anti)lyrisme d'Artaud?
Cette contribution interrogera les reconfigurations lyriques que propose
l'œuvre d'Artaud. Qu'en est-il du lyrisme dans la poésie d'Artaud,
quand ce lyrisme ne peut être identifié ni "aux fibres mêmes
du cœur de l'homme" (que Lamartine disait avoir substituées à
la lyre de convention) ni aux "élastiques de [s]es souliers blessés"
(que Rimbaud tire "comme des lyres")? Si la poésie, avec Artaud,
continue à s'affirmer comme chant et souffle, de quelle nature sont
ce chant et ce souffle? C'est la question à laquelle nous tenterons
de répondre à partir d'une étude qui portera à
la fois sur les premiers poèmes d'Artaud (
Tric Trac du Ciel, L'Ombilic
des Limbes), sur la
Correspondance avec Jacques Rivière
et sur les poèmes écrits à Rodez et après Rodez
(
Ci-Gît, Suppôts et Suppliciations).
Kuniichi UNO: La pantoufle d'Artaud — Artaud
et Hijikata
Le danseur Tatsumi Hijikata, qui a créé une nouvelle danse
expérimentale (le buto) dans les années 60 au Japon, s'est beaucoup
intéressé à Artaud, mort en mordant la pantoufle, c'est
à partir de cette image qu'il a écrit un petit texte extraordinairement
dense sur la vie et la pensée d'Artaud. Pour Hijikata l'être
du corps demande la recherche incessante durant toute une vie. Comme dans
le cas d'Artaud, les conflits entre tout ce qui détermine et clôt
le corps et tout ce que le corps possède comme vitalité infinie
se présentent comme question primordiale pour Hijikata et ses expérimentations.
Lecture théâtrale:
A la dérive
d'artaud, par
Georges BAAL et
Gérard NAURET
Spectacle, puisque présenté par deux acteurs, où chaque
mot est écrit par Artaud, de
L'Ombilic des Limbes à
des textes tardifs, mais où les deux corps, les deux voix, les quatre
yeux ne cherchent pas à ressembler à Artaud, à la jouer,
mais à être, tels que seul Artaud leur permet d'exister.
Travail théâtral qui remet en question l'essence même
du théâtre, où alternent mise en scène affinée
depuis vingt ans et lecture aléatoire, où chaque spectateur
peut être face ou dans le spectacle.
C'est un travail auquel nous (Gérard Nauret et Georges Baal) revenons
fatalement, depuis vingt ans, ne sachant jamais ce qu'il apportera ce soir
mais certains que ni nous, ni, espérons, les spectateurs n'en sortirons
indemnes.