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DU LUNDI 23 JUIN (19 H) AU LUNDI 30 JUIN (14 H)
2008
ASSIA DJEBAR, LITTÉRATURE ET TRANSMISSION
Sur l’aire de la dépossession pouvoir chanter
DIRECTION : Wolfgang ASHOLT, Mireille CALLE-GRUBER, Dominique
COMBE
Avec la participation d'Assia DJEBAR
ARGUMENT :
"Diseuse", "scripteuse", "passeuse", Assia Djebar
se sera toujours désignée narratrice
porteuse de langues et de récits, porte-voix
des femmes sans alphabet, porte-plume d’un héritage
fabulé de mères en filles — rythmes,
rites, transes — toute une culture de la mémoire
du corps et du cœur. Assia Djebar écrit avec les ombres,
avec le blanc du deuil, avec les processions d’aïeules
et la théorie sans fin de leurs récits nomades.
D’aucuns pourront voir dans la situation de l’écrivain
une analogie avec "l’ange de l’Histoire" tel que
Benjamin l’évoque décrivant l’Angelus
Novus de Paul Klee dont la torsion tient le visage
tourné vers le passé cependant que souffle une tempête
qui s’est prise dans ses ailes et le pousse vers l’avenir.
D’autres, dans l’art de l’incantation, intempestive
ou irénique, c’est selon, d’Assia Djebar,
entendront peut-être comme un écho
de Maurice Blanchot célébrant « des
êtres qui n’ont jamais dit à la vie, tais-toi,
et jamais à la mort, va-t-en. Presque toujours
des femmes, de belles créatures ».
D’autres encore suivront la servante du texte, poussière
de livres et, comme l'écrit Assia Djebar:
"non plus l’auteur, mais le suiveur, l’obligé,
le serviteur, l’aimant d’amour, par ombre portée
de l’Autre, cette fumée".
D’autres encore...
CALENDRIER DÉFINITIF :
Lundi 23 juin
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre, du colloque et des
participants
Mardi 24 juin
"Pour que toutes, pour que chacune s'élance,
à son tour, dans l'avenir"
Matin:
Wolfgang ASHOLT, Mireille CALLE-GRUBER & Dominique
COMBE: Ouverture
Françoise
LIONNET: Au fil de soi(e): art poétique
et autoportrait
Ernstpeter RUHE: L’écriture et
la marche
Après-midi:
Lise GAUVIN:
Les femmes-récits ou les déléguées
à la parole
Anne DONADEY:
L'expression littéraire de la transmission
du traumatisme dans La femme sans sépulture
d'Assia Djebar
Wolfgang ASHOLT:
Narration et mémoire immédiate
chez Assia Djebar
Mercredi 25 juin
"La voix lance ses filets loin de tant d'années
escaladées"
Matin:
Sofiane LAGHOUATI:
Ecrire: le corps comme territoire entre les langues
Daniel LANÇON: L'invention
de l'auteur: Assia Djebar entre 1957 et 1969 ou l'Orient
second en français
Après-midi:
Stephan LEOPOLD:
Figures d’un impossible retour. L'inaccessible Algérie
chez Assia Djebar
Antonio PRETE:
Paroles d'écrivain
Soirée:
Projection du film: La Zerda et les chants de l'oubli d'Assia
Djebar
Jeudi 26 juin
"Celle qui court jusqu'à la mer"
Matin:
Béatrice
DIDIER: Le sens de la musique dans L'Amour, la fantasia
Mireille CALLE-GRUBER: La servante du
texte: Nulle part dans la maison de mon père
Après-midi:
Assia DJEBAR: Le fil d'Ariane
Aline BERGÉ-JOONEKINDT:
Crépuscules de la transmission
Soirée:
Lecture par Monique DORSEL (Théâtre/Poème)
Vendredi 27 juin
"Legs de femme, au plus profond du désert"
Matin:
Elke RICHTER:
Sur les traces de la trace dans l'œuvre d'Assia Djebar
Gayatri CHAKRAVORTY SPIVAK: Assia Djebar in the World
Après-midi:
Eberhard GRUBER:
De l'héritage du beau. Sur La beauté de
Joseph d'Assia Djebar
Projection de l'opéra: Filles d'Ismaël dans le vent et
la tempête d'Assia Djebar
Soirée:
Présentation du club de lecture "Assia Djebar" par Amel CHAOUATI
Samedi 28 juin
"Eveilleuse pour quel désenchantement...
?"
Matin:
Fatma HADDAD-CHAMAKH:
Les figures de Mohammed, Prophète de l'Islam,
dans l'œuvre littéraire d'Assia Djebar
Hervé SANSON:
Mon père cet autre. Variations sur la figure paternelle
dans l'œuvre d'Assia Djebar
Après-midi:
Ottmar ETTE: Strasbourg ou comment vivre
ensemble
Doris RUHE: Ecrire dans la cité
antique
Soirée:
Projection du film: La Nouba des femmes du Mont Chenoua d'Assia
Djebar
Dimanche 29 juin
"Païenne dansante, de cette aïeule,
je suis la descendante"
Matin:
Béatrice
SCHUCHARDT: A propos de l'esthétique post-coloniale
de l'interstice dans La disparition de la
langue française
Françoise GAILLARD: Adresse à Assia Djebar
Après-midi:
Clarisse ZIMRA:
"L'œuvre ne doit pas raconter". Transhumance du
sens dans l'œuvre d'Assia Djebar
Habib TENGOUR: Paroles d'écrivain
Questions à Assia Djebar
Soirée:
Fête avec Mahran IESSA (luthiste et chanteur syrien)
Lundi 30 juin
"Mots torches qui éclairent"
Matin:
Dominique COMBE: Imaginaires des langues
Bilan
Après-midi:
DÉPART DES PARTICIPANTS
RÉSUMÉS :
Wolfgang ASHOLT: Narration
et mémoire immédiate chez Assia Djebar
Assia Djebar a toujours souligné le "rapport complexe"
constitué par l’emploi de "la langue de l’ancien occupant" aussi
bien d’un point de vue littéraire que dans une perspective historique.
Souvent il en résulte "une autobiographie double" celle de son
pays et la sienne, que ce soit pendant l’enfance ou plus tard. Cette
relation complexe entre autobiographie, narration/écriture et histoire,
dont témoigne le Quatuor algérien, se trouve confrontée
à "une exigence de mémoire immédiate" avec les événements
à partir des années 1990 en Algérie. A commencer
par Le blanc de l’Algérie (1995) et dans la plupart des
textes parus depuis, les romans et les nouvelles sont caractérisés
par un lien "qui arrime le biographique à l’Histoire, le phantasmatique
à l’horreur des faits, la littérature à l’événementiel".
Notre intervention se consacre à la relation entre cette "mémoire
immédiate" et sa narration dans les derniers romans et recueils
de l’écrivaine pour montrer comment elle peut coller aussi près
que possible à l’actualité, donc s’engager dans l’histoire
actuelle, sans cesser "de se tenir au coeur de la langue de poésie"
(Mireille Calle-Gruber). Elle se consacre ainsi à une des tâches
les plus nobles de la littérature qu’aucun autre art et aucune
autre discipline ne peut remplacer, celle d’augmenter notre savoir sur
la vie grâce au "quasi-passé de la fiction" qui
"devient le détecteur des possibles enfouis dans le passé
effectif" (Paul Ricoeur).
Aline BERGÉ-JOONEKINDT:
Crépuscules de la transmission
A la croisée de plusieurs mondes,
langues, cultures et univers artistiques entre lesquels elle
évolue et qu’elle mesure les uns aux autres, l’écriture
d’Assia Djebar accueille et confronte plusieurs "chaînes",
cercles et modalités de transmission qui invitent à
considérer la poétique de ses textes dans une perspective
anthropologique. Cependant, "écrire" est à ses
yeux "une route à ouvrir", un geste qu’elle se garde de confondre
avec le fait de transmettre, enseigner ou communiquer (Ces voix
qui m’assiègent). Qu’advient-il, par conséquent,
sur la scène et dans l’espace de l’écriture, des
modalités de l’initiation dans l’obscurité et des
figures de l’éveil attachées aux rites de passage?
des situations de transition qui voient le heurt ou la fin des
traditions dans le passage d’un monde à un autre? Comment toutes
en viennent-elles à rompre ou composer avec l’appel et l’éclat
du dehors, à faire plus ou moins signe et sens pour un lecteur?
Béatrice DIDIER: Le sens
de la musique dans L'Amour, la fantasia
Le chapitre "Transes" qui évoque
la musique et la danse de l'aïeule fait entrer le
lecteur avec la narratrice dans un "royaume de fureurs". "La
voix et le corps de la matrone hautaine m'ont fait entrevoir la
source de toute douleur: comme un arasement de signes que nous tentons
de déchiffrer pour le restant de notre vie". Ce chapitre lui-même
ne serait-il pas un signe, une clé pour la lecture de L'Amour,
la fantasia, œuvre tissée de douleur, de cris et de
voix? L'écriture d'Assia Djebar se substitue à la
musique pour dire cette douleur et la transformer en chant.
Anne DONADEY: L'expression littéraire
de la transmission du traumatisme dans La
femme sans sépulture d'Assia Djebar
De
nombreux aspects de l’œuvre de Cathy Caruth sur le
traumatisme en littérature semblent s’appliquer
à La femme sans sépulture d’Assia Djebar.
En particulier, cette conférence s’attachera
à démontrer l’expression littéraire des
aspects suivants du traumatisme dans ce texte: le délai
dans l’expression du traumatisme (les faux départs,
détours, et bégaiements du témoignage
qui expriment le fait que l’expérience n’a pas
été assimilée); l’importance de l’écoute
de la voix qui exprime la blessure; la question de la représentation
du traumatisme intergénérationnel; le lien
entre la mort de l’être aimé et la difficulté
de lui survivre; et enfin, les liens entre traumatisme individuel
et histoire collective.
Références
Bibliographiques :
Aas-Rouxparis,
Nicole. "La Femme-oiseau de la mosaïque:
Image et chant dans La Femme sans sépulture
d’Assia Djebar", Nouvelles Etudes Francophones
19.2 (automne 2004): 97-108.
Armel,
Aliette. "Assia Djebar: La mémoire des femmes",
Magazine littéraire 410 (juin 2002):
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Caruth,
Cathy. Unclaimed Experience: Trauma, Narrative,
and History. Baltimore: Johns Hopkins University
Press, 1996.
Caruth,
Cathy, ed. Trauma: Explorations in Memory.
Baltimore: Johns Hopkins University Press, 1995.
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Assia. L’Amour, la fantasia. Paris: JC Lattès,
1985.
Djebar,
Assia. Le Blanc de l'Algérie. Paris:
Albin Michel, 1995.
Djebar,
Assia. La Disparition de la langue française.
Paris: Albin Michel, 2003.
Djebar,
Assia. La Femme sans sépulture. Paris:
Albin Michel, 2002.
Djebar,
Assia. Vaste est la prison. Paris: Albin
Michel, 1995.
Djebar,
Assia, dir. La Nouba des femmes du Mont Chenoua.
1978.
Donadey,
Anne. "Introjection and Incorporation in Assia
Djebar’s La Femme sans sépulture",
L’Esprit créateur 48.4 (hiver 2008).
Donadey,
Anne. Recasting Postcolonialism: Women Writing
between Worlds. Portsmouth, N.H.: Heinemann,
2001.
Herman,
Judith Lewis. Trauma and Recovery: The Aftermath
of Violence from Domestic Abuse to Political Terror.
New York: Basic Books, 1997.
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Jane. Assia Djebar: Out of Algeria. Liverpool,
UK: Liverpool UP, 2006.
Hutcheon,
Linda. A Poetics of Postmodernism: History, Theory,
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Dominick. Representing the Holocaust: History,
Theory, Trauma. Ithaca, NY: Cornell UP, 1994.
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Langer,
Lawrence. Admitting the Holocaust: Collected
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Jean and J.-B. Pontalis. Vocabulaire de la
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Ruth. Trauma: A Genealogy. Chicago: University
of Chicago Press, 2000.
Martin,
Florence. "The Poetics of Memory in Assia Djebar’s
La femme sans sépulture: A Study in
Paradoxes", Memory, Empire and Postcolonialism:
Legacies of French Colonialism. Ed. Alec G. Hargreaves.
Lanham, MD: Lexington Books, 2005. 160-73.
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Esther. Family Secrets and the Psychoanalysis
of Narrative. Princeton UP, 1992.
Rosello,
Mireille. France and the Maghreb: Performative
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of Florida, 2005.
Sommer,
Doris. Proceed with Caution, When Engaged by Minority
Writing in the Americas. Cambridge, MA: Harvard
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Wood,
Nancy. Vectors of Memory: Legacies of Trauma in
Postwar Europe. Oxford: Berg, 1999.
Lise GAUVIN: Les femmes-récits
ou les déléguées à la parole
Dans
une entrevue accordée en 2001, Assia Djebar
précise que sa posture comme romancière
est d'abord celle de l'écoute, soit celle de l'audition
d'histoires individuelles qui se transforment peu
à peu en récits. Et de se demander aussitôt:
"A quel moment ce que vous écoutez devient un
texte qui se déroule en continu, avec des personnages,
dans lequel vous mettez évidemment des choses
de vous?". A mon tour de m'interroger pour savoir à quel
moment la romancière cède sa voix à celle
de narratrices-femmes qui prennent en charge le récit.
Dans ces narrations à relais qui forment la texture
de certains romans d'Assia Djebar, on retrouve des procédés
déjà anciens inspirés du Décaméron
ou des Mille et une nuits, procédés
qui reprennent, par le biais de récits-cadres, les
relations conteurs-contés de la tradition populaire.
Mais on y découvre également une architecture
de la mémoire et une écriture en mosaïque
destinées à contrer la menace aphasique. A partir
de quelques exemples tirés des nouvelles et romans,
et notamment des textes qui formeront le quatuor d'Algérie,
je tenterai d'identifier les différentes fonctions occupées
par ces femmes-récits dans l'économie générale
et l'œuvre djebarienne.
Eberhard GRUBER: De l'héritage
du beau. Sur La beauté de Joseph d'Assia
Djebar
Il s'agit
d'évaluer comment la beauté de Joseph, donc
celui que Yahvéh "ajoute" (yôséph),
est en rapport avec la logique de la primogéniture,
à savoir le fait que Joseph, en tant que premier-né
de Rachel ,est un fils à la fois élu ou protégé
et dédié à Dieu, c'est-à-dire exposé
au sacrifice. Une esthétique se profile où
la beauté n'est ni donnée ni produite, ni formelle
ni substantielle, mais obligée de prendre tous les
risques pour hériter d'un surplus de vie ou d'un supplément
de survivance. La beauté de Joseph serait alors,
peut-être, ce qui "ôte" ('âsaph)
tout arrêt, immobilté et stérilité,
toute possession, jusqu'au sang (sourate XII:31).
Fatma HADDAD-CHAMAKH: Les figures
de Mohammed, Prophète de l'Islam , dans l'œuvre
littéraire d'Assia Djebar
L’objet de ma communication est d’analyser et de dégager
dans mon exposé le sens de la représentation et de la mise
en lumière, par Assia Djebar, romancière historienne, des
multiples figures de la riche personnalité du prophète.
Tantôt invoquées en de fréquentes et brèves
formules dans certains romans, tantôt rappelées en des
évocations plus élaborées dans d’autres, elles
occupent aussi l’espace tout entier d’un roman historique, Loin de
Médine.
Saisies à partir de l’expérience personnelle de
l’auteur et de sa connaissance de l’histoire de la vie du Prophète
(Al-Sîra al-Nabawiyya), de celle de sa Ville (Al-Madina),
de ses Compagnons, des Gens de sa Maison (Ahl-al-Beït), de
la première communauté islamique, ces figures convoquées
et mises en scène par Assia Djebar tout au long de son œuvre littéraire
sur un demi-siècle, l’éclairent d’une source de lumière
tendre et vivifiante qui la marquent du sceau du mystère de l’invisible
et de l’Absence (Al-Ghayb) y compris dans ses récits les
plus sombres.
Cette représentation des figures de Mohammed en Prophète
de l’Islam, messager de Dieu, guide de sa communauté, homme,
époux et père, projetée dans l’œuvre djebarienne,
n’est ni uniforme, ni figée. Diverse et dynamique, elle se construit
et évolue avec l’avancée des œuvres: des romans de jeunesse
à ceux de « la force de l’âge », sur le (s)
guerre (s) d’Algérie, des récits mêlés d’autobiographie
et de fiction (les trois premières parties du Quatuor,
et Nulle part dans la maison de mon père) à ceux
qui crient le deuil des luttes fratricides sanglantes mais ne renoncent
pas à scruter les « tunnels de l’Histoire ». Pour écouter
et faire entendre les voix des femmes, ses compatriotes, pour regarder et
faire voir — malgré la déception et l’amertume du constat:
« Nulle part dans la maison de mon père » — s’ils ne s'ouvrent
pas, en dépit de régressions étouffantes, sur une
libération tant attendue par / pour « ces femmes, ces
jeunes filles toutes tentées de se libérer peu à peu
ou brusquement », pour lesquelles Assia Djebar « n’a cessé
[d’écrire] durant [le dernier] demi-siècle ».
Sofiane LAGHOUATI: Ecrire:
le corps comme territoire entre les langues
Assia Djebar considère qu’à partir du Quatuor,
encore inachevé, débute un "second
cycle" d’œuvres dont la composition est, il est vrai,
très différente. En effet, durant les années
de silence littéraire qui précèdent
la parution du premier opus, Djebar perçoit dans
le hors champs cinématographique de nouvelles perspectives
à cette écriture qui résiste
à son autobiographie. Or la facture des différents
romans qui composent le Quatuor, tant par leur architecture
complexe que par leurs sonorités particulières,
capte toute l’originalité du parcours de l’auteure comme
une quête de soi plurilingue. Quant à l’analyse plus
attentive de l’œuvre, elle montre la fréquence d’une occurrence:
le couple paradigmatique composé des notions de "corps"
et d’"écriture". Aussi, en prenant comme support la grande
facture littéraire du Quatuor, et de ses épigones,
cette intervention a pour objectif de démontrer le
rôle fondamental du paradigme énoncé dans le
trouble et la problématisation des référentiels
linguistiques, sexuels, sociaux et religieux exhaussés
dans l’œuvre et par elle.
Références Bibliographiques
:
« Que l’écriture nous déborde… »
sur l’œuvre d’Assia Djebar, in Altermed, La méditerranée
autrement, éd. Non-Lieu,
Paris, Mars 2007.
« Quand le corps s’écrie/s’écrit?
Manifestations et enjeux des corps féminins dans
l’œuvre d’Assia Djebar », in Ecritures
transculturelles, éd. Gunter Narr Verlag,
Tübingen, 2007.
« Le Français, une Tunique de Nessus pour
vivre. La relation père-fille dans L’Amour,
la fantasia d’Assia Djebar », in Actes du
colloque Relations familiales dans les littératures
française et francophone des XXème
et XXIème siècles, Amsterdam, éd.
L’Harmattan, 2007.
Daniel
LANÇON: L'invention de l'auteur: Assia Djebar
entre 1957 et 1969 ou l'Orient second en français
Il s'agit de comprendre comment émerge
un nouvel auteur, écrivain et cinéaste, à
la croisée de plusieurs espaces de reconnaissance. La lecture
des oeuvres, tant en France qu'en Algérie et en Amérique
entre 1957 et les années quatre-vingts, au travers des
journaux généralistes comme des revues spécialisées
mais également des premières publications institutionnelles
(anthologies, dictionnaires, encyclopédies) et écrits
de critique universitaire, conduit à envisager les tensions
entre francité, postmodernisme et postcolonialisme.
Stephan LEOPOLD: Figures
d’un impossible retour. L'inaccessible Algérie chez
Assia Djebar
Depuis la longue postface avec laquelle termine Femmes
d’Alger dans leur appartement, Assia Djebar n’a pas cessé
d’explorer les apories du retour. Les trois textes qui, à mon
avis, sont paradigmatiques dans ce contexte sont Ombre sultane
(1987), Vaste est la prison (1995) et La disparition de la langue
française (2003). Je vais me concentrer surtout sur Vaste
est la prison dont le fantasme d’un "retour au royaume premier" est
le point de départ d’une réflexion complexe de la figure
de l’impossible retour. Ombre sultane m’intéresse
à cause du jeu ingénieux avec la supplémentarité
des deux protagonistes spéculaires, où s’entrecroisent, dans
un troc paradoxal, le retour au gynécée algérien
et la libération du soi dans le pays de l’autre. Le mouvement
en La disparition de la langue française s’accomplit,
finalement, en sens opposé: le protagoniste quitte le pays de
l’autre pour retrouver le sien, mais ce qu’il obtient dans sa quête,
c’est la mort. Cette mort, qui est une mort dans l’Histoire, est le double
inquiétant du "retour au royaume premier": c’est l’anamorphose
qui a toujours accompagné le désir de plénitude: une
menace de silence et néant que seulement l’écriture peut
remplir.
Françoise
LIONNET: Au fil de soi(e): art poétique
et autoportrait
En parcourant la thèse de doctorat d'Assia
Djebar et le livre publié à la suite de sa soutenance,
Ces voix qui m'assiègent (1999), on voit se dessiner
une problématique de la création qui met en jeu
trois éléments: voix, corps, et mouvement. Ceux-ci
constituent un noeud de significations qui fondent un rapport à
la mort, à la poésie et à l'"autre" dont la présence
est constitutive du "soi". Dans mon intervention, j'analyse la logique
de l'autoportrait djebarien et ce qu'il nous révèle
au sujet de solidarités que seule la parole poétique
met en œuvre en les vocalisant. Je prend comme point de départ
deux épisodes de Nulle part dans la maison de mon père
(2007) pour montrer en quoi ces "miroirs d'encre" (selon la formule
de Michel Beaujour) ou encore ces "autobiogriffures" (selon celle
de Sarah Kofman) illustrent un rapport particulièrement intéressant
entre politique et esthétique littéraire.
Références Bibliographiques
:
Michel Beaujour, Miroirs d'encre (Paris:
Ed. du Seuil, 1980).
Assia Djebar, Ces Voix qui m'assiègent
... en marge de ma francophonie (Montréal: Les Presses
de l'Université de Montréal, 1999).
Asia Djebar, Nulle part dans la maison de
mon père (Paris: Fayard, 2007).
Anne Donadey, Recasting Postcolonialism:
Women Writing Between Worlds (Portsmouth, NH: Heinemann, 2001).
Sarah Kofman, Autobiogriffures: Du chat
Murr d'Hoffmann (Paris: Galilée, 1984).
Françoise Lionnet, "Questions de
méthode: Itinéraires ourlés de l'autoportrait
et de la critique", ed. Ernstpeter Ruhe and Alfred Hornung,
Postcolonialisme et autobiographie, (Amsterdam: Rodopi,
1999): 5-22.
Antonio PRETE:
Paroles d'écrivain
Une petite ville du Sud de la Pouille (le
Salento), un après-midi de dimanche, dans un jardin
publique: des voix des femmes — du pays et étrangères
— racontent de l'ancien siège de Otranto, évoquent
des histoires d'émigration au Nord, de débarquement
clandestin et perilleux sur les marines. Les voix des narratrices
se mélangent aux chants des garçons dans la langue
grecque du lieu.
Elke RICHTER: Sur les traces de
la trace dans l'œuvre d'Assia Djebar
La notion de la trace est
primordiale dans l’œuvre romanesque d'Assia Djebar.
Elle y apparaît sous forme de trace-mémorielle
ou trace-textuelle et devient le lieu de départ de la
quête autobiographique ou bien historique de l’auteure.
La trace mène "aux arêtes" (L’amour, la
fantasia) de l’existence vécue (individuelle ou collective)
et sert par là-même de moyen d’approche du passé.
C’est pourquoi il nous semble intéressant de juxtaposer
cette notion de la trace djébarienne à celle du
poststructuralisme, notamment de Derrida, où la trace
signale la disparition de toute présence, de toute
origine. Dans un sens plus large, cette analyse nous mènera
à expliciter la fonction particulière des discours
fictionnel et factuel dans les textes d’une auteure postcoloniale.
Hervé SANSON: Mon père
cet autre. Variations sur la figure paternelle dans
l'œuvre d'Assia Djebar
La figure paternelle est institutrice de l'œuvre djebarienne:
le premier chapitre de L'amour, la fantasia,
intitulé "Fillette arabe allant pour la première
fois à l'école", évoque cette
transmission incarnée par le père, cette
main-relais qui brise les convenances traditionnelles.
Mais ces legs comporte son envers, sa part d'ombre ; Assia
Djebar découvre très tôt qu'"un
père ne se présente au mieux qu'en organisateur
de précoces funérailles" (Ombre sultane).
Le dernier opus, Nulle part dans la maison de mon
père, ré-interroge cette ambivalence
paternelle et ce que ce double visage généra
de trouble persistant chez la jeune Algérienne émancipée.
Dès lors, toute l'œuvre reçoit un nouvel
éclairage et la question étend démeusurément
sa portée: "Pourquoi, mais pourquoi faut-il que je
me retrouve, moi et toutes les autres, 'nulle part dans la
maison de mon père'?".
Béatrice SCHUCHARDT:
A propos de l'esthétique post-coloniale de l'interstice
dans La disparition de la langue française
L’écriture
"zigzaguante" d’Assia Djebar, pour utiliser une
expression de l’écrivaine lui-même, est
marquée par son approche tant esthétique
que personnelle des multiples voix et histoires que
constituent aussi bien la mémoire que l’(in)conscient
collectif de l’Algérie et de ses différents
peuples. Dans le cas du roman La disparition de la
langue française, cette perspective est enrichie
par la révélation du fait que la construction
de la mémoire collective dépend souvent des
intérêts politiques. Malgré cet aspect
historico-politique, l’écriture djebarienne évite
un ton neutre et analytique. Cette dernière essaye,
au contraire, de se rapprocher, mais jamais de s’approprier
ses sujets. Par conséquent, les textes d’Assia Djebar
nous confrontent avec des sujets parlants, non pas avec des
objets dont on parle. Une telle écriture, qui se place
précisément "sur les frontières", comme
le dit la romancière, ne peut pas être confinée
à un seul lieu, mais elle croise — et brouille — des
discours multiples. Elle réside donc dans le lieu dynamique
de l’interstice que Homi K. Bhabha nomme le "tiers espace"
et que la critique littéraire récente a identifié
comme l’espace hybride d’énonciation des auteurs dits
"postcoloniaux". Mon intervention mettra l’accent sur les strates
multiples de l’esthétique interstitielle du roman
La disparition de la langue française en se concentrant
sur les "tiers espaces" produits par ses effets intermédiaux
et intertextuels. Dans ce contexte, le caractère
figuratif de la représentation textuelle de la Casbah
d’Alger jouera un rôle central.
Références
Bibliographiques :
Schuchardt,
Béatrice (2006): Schreiben auf der Grenze.
Postkoloniale Geschichtsbilder bei Assia Djebar.
Köln, Weimar: Böhlau 2006. [Thèse
de doctorat].
Schuchardt,
Béatrice (2008): "Fragmenter et faire flotter
— A propos de l'esthétique postcoloniale de
transition dans Femmes d'Alger dans leur appartement
d'Assia Djebar", in: Arend, Elisabeth/Reichardt, Dagmar/Richter,
Elke (éds.). Histoires inventées —
Etudes sur la représentation du passé dans les
littératures francophones, Frankfurt
a.M.: Peter Lang, S. 85-99.
Schuchardt,
Béatrice (2004): "Assia Djebar L'amour,
la fantasia als postkoloniale Geschichts-Installation",
in: Ochsner, Beate/Sick, Franziska (éds.).
Medium und Gedächtnis: Von der Überbietung
der Grenze(n), Frankfurt a. M.: Peter Lang, S. 143-156.
Schuchardt,
Béatrice (sous presse): "Body Talk: Die
Sprache des Leibes als Begegnungsraum der Alteritäten
in Assia Djebars Les nuits de Strasbourg", in: Gramatzki,
Susanne et al. (éds.): Trennstrich oder
Brückenschlag? Über-Setzen als literarisches und
linguistisches Phänomen. Bonn: Romanistischer Verlag.
Schuchardt,
Béatrice (sous presse): "Migrierende Transkriptionen
in Assia Djebars Les nuits de Strasbourg",
in: Berg, Walter Bruno/Kailuweit, Rolf/Pfänder,
Stefan (éds.), Migration und Transkription.
Clarisse ZIMRA: "L'œuvre
ne doit pas raconter". Transhumance du sens dans
l'œuvre d'Assia Djebar
Je prends comme point de départ le concept d'une
grand œuvre djebariennne ouverte et sérielle (concepts empruntés
à Eco et Derrida, en passant par Genette). J'en propose une lecture
"architectonique" où la polyphonie de Bakhtine rencontre l'herméneutique
phénoménologique de Wilson Harris. J'y examine par
quels procédés l'auteur(e) se met simultanément
en scène et en procès dans une choréographie textuelle
double. Elle s'y déploie la fois comme écrivain, un procédé
d'écriture par lequel elle se donne naissance; et comme sa propre
lectrice d'une enquête mémorielle en voie de déroulement.
Plus précisément, c'est à partir de "Nostalgie
de la Horde" que démarre mon enquête. Ce chapitre-clef de
voute du quatrième roman, Les alouettes naïves (1967)
re-apparaît verbatim dans Femmes d'Alger (1980) et parcourt
l'œuvre qu'il scande sous des formes diverses. Véritable charnière
sérielle, "Nostalgie de la Horde" prolonge et transhume le sens
à travers les deux films (Nouba 1979 et Zerda 1982),
puis l'oratorio (Filles d'Ishmaël), pour aboutir enfin au
quatuor inachevé mais toujours en projet qu'il sous-tend ainsi architectoniquement.
Références Bibliographiques
:
Giogio Agamben, Remnant of Auschwitz: The witness
and the archive (NY Zone Books 1999)
Réda Bensmaia, Experimental Nation: The Invention
of the Maghreb (Princeton 2003)
Anne-Emmanuelle Berger, Algeria in Others' Languages
(Cornell 2002)
Mireille Calle-Gruber, Assia Djebar ou la résistance
de l'écriture (Maisonneuve 2001)
Mikhail Bakhtin, The Dialogic Imagination (Texas
1981)
Gérard Genette, Narrative Discourse (Cornell
l1980)
Wilson Harris, The Womb of Space: The Cross-cultural
Imagination (Wesport 1983)
Jane Hiddleston, Out of Algeria (LIverpool 2006)
Deleuze-Guattari, Kafka (1975)
Jacques Derrida, Spectres de Marx (Galilée
1974) ; Le monolinguisme de l'autre (Galilée 1996)
Anne Donadey, Recasting Postcolonialism (Portsmouth:
Heinemann 2001)
Umberto Eco, Opera Aperta (Milan Fabbri 1962)
John Erickson, Islam and Postcolonial Narrative
(Cambridge U. 1998)
Azzedine Haddour, Colonial Myths (Manchester 2000)
Bell Hooks, Art on My Mind: Visual Politics (1994)
Alfred Hornung & Ernstpeter Ruhe, Postcolonialisme
& Autobiographie (Rodopi 1998, 2 vols)
Martin Jay, Downcast Eyes (U. California Los Angeles
1993)
Emmanuel Levinas, Humanisme de l'autre homme (Fata
Morgana 1972)
Gayatri Chakravorty Spivak, "Acting Bits/Identity Talks",
in Critical Inquiry 18 (1992): pp. 770-803.
Derek Walcott, "The Muse of History", in Is Massa
Day Dead (Anchor Doubleday 1974)
Hayden White, Metahistory (Johns Hopkins 1990)
Winifred Woodhull, Transfiguations of the Maghreb
(U. Minnesota Minneapolis 1996)
BIBLIOGRAPHIE :
Ouvrages d’Assia Djebar
1957, La soif, Paris, Julliard (roman).
1958, Les impatients, Paris, Julliard (roman).
1962, Les enfants du nouveau monde, Paris,
Julliard (roman).
1967, Les alouettes naïves, Paris, Julliard
(roman).
1980, Femmes d'Alger dans leur appartement,
Paris, Des Demmes (nouvelles).
1985, L'amour, la fantasia, Paris, J.-C.
Lattès, 1985 ; Albin Michel, 1995 (roman).
1987, Ombre sultane, Paris, J.-C. Lattès
(roman).
1991, Loin de Médine, Paris, Albin
Michel (roman).
1993, Chronique d'un été Algérien,
Paris, Plume (préface à un essai photographique).
1994, Vaste est la prison, Paris, Albin Michel
(roman).
1996, Le blanc de l'Algérie, Paris,
Albin Michel (récit).
1997, Oran, langue morte, Arles, Actes Sud
(nouvelles).
1997, Les nuits de Strasbourg, Arles, Actes
Sud (roman).
1999, Ces voix qui m'assiègent: En marge
de ma francophonie, Paris, Albin Michel ;
Montréal, Les Presses de l'Université de
Montréal (essai).
1999, La beauté Joseph, Arles, Actes Sud
(récit).
2002, La femme sans sépulture, Paris,
Albin Michel (roman).
2002, Femmes d’Alger dans leur appartement,
édition augmentée, Paris, Albin Michel
(nouvelles).
2003, La disparition de la langue française,
Paris, Albin Michel (roman).
2007, Nulle part dans la maison de mon père,
Paris, Fayard (roman).
Opéras
2000, Figlie di Ismaele nel Vento e nella Tempesta,
Giunti ed. Firenze (drame musical en 5 actes,
créé à Rome à l’été 2000.
Inédit en français).
2000, Aïcha et les filles d’Ismaël,
drame musical en 3 actes, 2000 (inédit).
Films
1978, La Nouba des femmes du Mont Chenoua,
en arabe sous-titré anglais. Distribué aux Etats-Unis
par Women Make Movies.
1982, La Zerda ou les Chants de l’oubli,
en arabe sous-titré anglais.
Quelques ouvrages critiques sur l’œuvre d’Assia
Djebar
Calle-Gruber, Mireille, Assia Djebar ou la résistance
de l’écriture, Paris, Maisonneuve
& Larose, 2001.
Calle-Gruber, Mireille, Assia Djebar, Ministère
des Affaires Etrangères, 2006, distribué
par la Documentation française.
Calle-Gruber, Mireille (éd.), Assia Djebar,
nomade entre les murs… Pour une poétique
transfrontalière, Paris, Maisonneuve
& Larose/Académie Royale de Belgique, 2005.
Chikhi, Beïda, Les romans d’Assia Djebar,
Alger, SNED, 1990.
Chikhi, Beïda, Les romans d'Assia Djebar, 2e édition,
augmentée et refondue, Alger, OPU, 2003.
Chikhi, Beïda, Assia Djebar, histoires et fantaisies,
Paris, PUPS (Presses universitaires de Paris-Sorbonne),
2007.
Clerc, Jeanne-Marie, Assia Djebar.
Ecrire, transgresser, résister,
Paris, L’Harmattan, 1997.
Déjeux, Jean, Assia Djebar. Romancière
algérienne, cinéaste arabe,
Sherbrooke, Sherbrooke University Press, 1980.
Milo, Giuliva, Lecture et pratique
de l'histoire dans l'œuvre d'Assia Djebar, Bruxelles,
P.I.E. Peter Lang, 2007.
Mortimer, Mildred, Assia Djebar, Philadelphie,
SELFAN, 1988.
Rocca, Anna, Assia Djebar. Le corps invisible,
voir sans être vue, Paris, L’Harmattan,
2005.
Ruhe, Ernstpeter (éd.), Assia Djebar,
Würzburg, Königshausen & Neumann,
2001.
Soares, Vera Lucia, Escritura dos silencios Assia
Djebar, Brasil, EDUFF, 1998.
World Literature Today, numéro spécial
consacré à Assia Djebar, automne 1996.
Avec le soutien du CNRS, de La Sorbonne Nouvelle Paris
III
et de La Maison des Ecrivains,
programme "Le Temps des Ecrivains à l'Université"
ainsi que du DAAD et de l'Université d'Osnabrück