RÉSUMÉS :
Francis ADOUE: L'Atlantide au cinéma
L'Atlantide a toujours entretenu un lien étroit avec
l'image, depuis les premières cartes jusqu'aux illustrations des
livres de Jules Verne ou d'André Laurie. A partir des années
30, la prolifération des images issues de la bande dessinée,
du cinéma et, plus tard, du documentaire et des jeux vidéo,
renforce cette tendance, au gré des fluctuations de l'imaginaire.
Hormis une source d'inspiration littéraire unique,
L'Atlantide
de Pierre Benoit, les Atlantides cinématographiques ne font pas appel
aux nombreux romans qui alimentent le sujet. En résultent des réalisations
souvent caricaturales: le mythe devient l'apanage de petites productions
qui prêtent au peuple atlante une technologie futuriste au service
du mal. Le caractère spectaculaire du thème attire pourtant
bien des réalisateurs: la catastrophe finale sert notamment de miroir,
dans les années 60, aux craintes liées au nucléaire.
Contrairement au cinéma qui doit recourir à d'importants moyens
pour donner corps à un univers, la bande dessinée n'est pas
bridée par la technique. Dès lors l'imagination des auteurs
de BD semble sans limite. Comme chez Jules Verne, les héros de ces
productions acquièrent un statut mythique au contact de la cité
légendaire. Pour d'autres dessinateurs cette plongée au cœur
du mythe passe au contraire par une régression. L'image de l'Atlantide
s'infantilise alors: la cité de Platon laisse place à un décor
de parc d'attraction. Les jeux vidéos prolongent à leur manière
ce type de représentation dans lequel le mythe devient un espace
virtuel ludique.
Olivier BOURA: Une faillite romanesque,
l'Atlantide et le roman français dans la seconde moitié du
XXe siècle
Dès le milieu du XIXe siècle, avec l'avènement
d'une culture littéraire de masse, la fiction s'empare du mythe
de l'Atlantide. En 1920, avec
l'Atlantide de Pierre Benoît,
le roman atlantidéen français connaît une sorte de consécration.
Cependant, dans les années qui suivent le second conflit mondial,
la veine atlantidéenne s'épuise peu à peu, et ne donne
plus, du moins en France, que des œuvres mineures. On se propose de les
recenser, de les étudier, de les replacer dans leur contexte historique,
culturel et idéologique. Plus encore de s'interroger sur les raisons
de ce déclin et de cet échec. Faut-il y voir la conséquence
du dédain qui en France, souvent, accable, la littérature d'aventure,
le fantastique, la science-fiction, ou doit-on se poser de l'éventuel
épuisement de la puissance créatrice d'un mythe?
Références Bibliograhiques :
Les Atlantides, généalogie d'un mythe, O. Boura,
Arléa, Paris, 1923.
Figures de l'Atlantide, représentation de l'Atlantide dans le roman
français des années 1860-1940, O. Boura, in Figures
n°19, Cahier du centre de recherche sur l'image, le symbole et le mythe
de l'université de Bourgogne.
Mythe et roman, l'Atlantide de Platon dans la littérature de science-fiction,
Ch. Foucrier, Université de Picardie, PUF, 1980.
Atlantides, les îles englouties, Lauric Guillaud, Omnibus, Paris,
1995.
L'éternel déluge, Lauric Guillaud, e-dite, Paris, 2000.
Régis BOYER: L'Atlantide, c'est-à-dire
la Suède selon Olof Rudbeck (1630-1702)
La Suède littéraire du XVIIe siècle
compte peu de grands noms mais celui du savant anatomiste, philologue et
botaniste, Olof Rudbeck ne doit pas périr. Il rédigea, à
partir de 1679, en suédois d'abord, puis en latin, un ouvrage monumental
intitulé
Atland sive Manhem: il s'agissait de démontrer
que la grandeur du Nord scandinave venait de ses lointaines origines "gotes".
Pour Rudbeck, l'Atlantide de Platon était la Suède. A partir
de connaissances puisées à toutes les sources et d'étymologies
fracassantes, Rudbeck entendait démontrer qu'
ex Septentrione lux,
ce Septentrion-là se limitant à la Suède. On proposera
ici un résumé de cet ouvrage, puis un passage en revue des
sources sollicitées ainsi qu'une réflexion critique appliquée
à l'époque et au lieu.
Roger BOZZETTO: L'exhumation des mondes
ou les Atlantides en sphère
Je me propose d'aborder le sujet proposé par l'analyse de
La
Sphère d'Or de E. Cox (1927) et de la
La nuit des Temps
de R. Barjavel (1968) qui raccordent au premier abord ces textes au thème
des civilisations perdues.
Le raccordement aux textes purement atlantidiens passe ici par le biais
de la dimension utopique et de la SF. Ils se différencient aussi de
l'aspect allégorico/social des textes platoniciens fondateurs par
l'importance donnée aux relations sentimentales ou psychologiques
des personnages. Cela permet de poser une perspective autre: des propositions
de lois sociales de type eugénique, explicitement au moins, dans
La Sphère d'Or.
Anissa CASTEL-BOUCHOUCHI: Trois lieux mythiques
dans les dialogues de Platon: l'Atlantide, Kallipolis et la cité
des Magnètes
Les plus célèbres et les plus étudiés des
lieux platoniciens proposent un contre-monde qui serait le lieu théorique
de nos consolations ou le contre-modèle de ce que l’histoire nous
impose: cité idéale comm Kallipolis, cité possible
des Magnètes, cité insulaire et fictive des Atlantes enfin,
dont la fonction serait spécifiquement utopique. Une étude
topique et typologique de ces "espaces autres" permet de comprendre en partie
pourquoi le succès de l’Atlantide hors du champ philosophique (auprès
des historiens, géographes ou naturalistes de l’Antiquité
notamment) s’est accompagné d’un relatif discrédit auprès
des philosophes stricto sensu.
Jacques COLLINA-GIRARD: La géologie
du Détroit de Gibraltar: Atlantide réelle et Atlantide imaginaire
Le Détroit de Gibraltar passe, 9000 ans avant J.-C., par une crise
majeure. Le paysage du dernier maximum glaciaire disparaît: une grande
île et son archipel situés devant les “colonnes d’Hercule”
sont engloutis par la remontée rapide de la mer. Les populations
qui venaient d'évincer les cultures préhistoriques archaïques
des côtes du Maghreb, voient leurs territoires insulaires et littoraux
disparaître ou se rétrécir. Le réchauffement
climatique et la redistribution des troupeaux de grands herbivores signent
la fin de "l’âge d’or" des “chasseurs-cueilleurs”. Ce scénario
catastrophique révélé par la Géologie et la
Préhistoire renvoie, point par point, à l’essentiel du
"Timée", texte évoquant l’engloutissement, il y a 9000 ans,
d’une île située devant les colonnes d’Hercule et habitée
par une peuplade conquérante. Sans doute faut-il voir dans cette
tradition égyptienne, l’écho d'événements "traumatiques"
bien réels transmis au seuil de l’Histoire par l’efficace transmission
orale des peuples sans écriture. Le mythe de l’Atlantide n’est donc
que partiellement imaginaire...
Maryse DUCREU-PETIT: Le mythe de l'Atlantide
et la question des origines: de Conan Doyle à Freud
Avec DOYLE, se pose la question de la PLACE du monde de l'origine dans
l'imaginaire littéraire du début du siècle. Le thème
de l'Atlantide y trouve évidemment une place de choix avec "Le Monde
perdu sous la mer", où l'auteur peut utiliser les thèmes propres
au mythe, mais qui lui sont chers également: puissance de la science,
présence indissociable du Mal et du vivant, faiblesse, rédemption.
Le voyage en Atlantide est un ressourcement qui ramène au jour une
vision différente des valeurs de l'existence, après un bouleversement
des croyances et des savoirs, comme l'est aussi le voyage vers le "Monde Perdu":
autre localisation, même bouleversement du temps et des croyances savantes,
même impossibilté de rapporter de l'expérience autre
chose qu'une conviction intérieure. Le Professeur Challenger et ses
avatars regardent moins vers le futur que vers le passé, plus souvent
préoccupés du pourquoi et des origines que des à-venir.
Les lieux du temps avant le temps, du monde avant le monde se cherchent quelque
part en un point perdu de la Terre (en Afrique, continent "noir"), sous l'eau
des origines et même dans les profondeurs de la terre. La seule certitude
qui en est rapportée est que ce monde du savoir originaire existe.
Mais après les recherches géographiques et spatialement localisées,
c'est dans un autre pays que DOYLE va poursuivre son enquête: ce "Pays
des Brumes", où là aussi des êtres d'un niveau de connaissance
morale supérieure peuvent servir de guide aux humains, un monde où
les rédemptions sont accomplies, où se lève le mystère
des origines en même temps que celui des fins: le cycle des transformations
abolit la question. Monde spirituel, mystique, figure encore extériorisée,
conceptualisée du lieu dont nous pouvons apprendre, de ce monde
d'avant nous, Atlantide, figure de domination, figure modèle, figure
parentale, qui fut puissante. Mouvement propre à cette fin du 19ème
siècle qui termine les dernières grandes découvertes
géographiques (sources du Nil, pôles, Afrique) et les décryptages
des anciens langages. Dans ce monde désormais connu, il ne restera
que deux voies pour chercher les origines: les projeter dans l'extérieur
absolu que sont les espaces au-delà de la Terre, ou opérer
un mouvement de réintériorisation des grandes questions originelles:
les brumes et les esprits de DOYLE sont à la date en train de faire
retour en leur lieu d'origine: les Atlantes, leurs pouvoirs et leurs destins,
le bien, le mal, la toute-puissance et la mort peuvent revenir dans l'esprit
humain, celui-là même qui les fait exister en posant la question
de leur existence, de son existence: avec FREUD, s'amorce une nouvelle
phase de la recherche: découvrir, sous d'autres noms, l'Atlantide
en nous.
Guy DUCREY: Mondes subaquatiques sur les scènes
fin-de-siècle: Atlantides englouties?
Autour de 1900, le théâtre
et l'opéra ont été prodigues de tableaux subaquatiques.
À l'imagination du spectateur, ceux-ci offraient la plus précieuse
des sollicitations, et au metteur en scène le plus délicat
défi. À partir de quelques cas choisis, nous nous interrogerons
sur la façon dont le vieux mythe de l'Atlantide informait ces spectacles,
et offrait à l'esthétique fin-de-siècle au théâtre,
éprise de merveilleux, l'occasion de tentatives nouvelles.
Chaoying DURAND-SUN: L'Atlantide...
du Pacifique?
Une lecture mythanalytique durandienne à travers l'imaginaire
chinois des "Iles des Immortels" (
Xiandao), dont les légendes
sont aussi riches que variées, et qui représentent ce centre
du monde primordial ("paradis perdu" ou l' "âge d'or" dans
l'espace?) où convergent tous les désirs les plus fondamentaux
de l'homme, met en évidence à la fois la pluralité
et l'universalité du mythe de l'Atlantide. Loin d'apparaître
comme une simple légende bien localisée "au-delà des
Colonnes d'Hercule" par Platon, mais comme un mythe fondateur universalisable,
tel un archétype jungien, il pourrait se situer, comme y insiste la
culture chinoise, dans... le Pacifique.
Nicole FERNANDEZ-BRAVO: Le mythe de
l'Atlantide dans le romantisme allemand
Dans le mythe d'Atlantide, Novalis et Hoffmann ont traduit en images poétiques
les spéculations de Friedrich Wilhelm Schelling et de G. H. Schubert
sur la nature comme organisme vivant habité par un principe spirituel.
Novalis utilise dans
Henri d'Ofterdingen, oeuvre écrite en
1800, les formes de la légende de l'Atlantide et du Märchen romantique,
fragments du roman, dont l'unité est réalisée par l'actualisation
du thème central, la naissance d'un poète à la découverte
de sa "patrie" intérieure", révélée par des rêves,
des intuitions, des pressentiments, des réminiscences, des gestes
involontaires, les forces de l'âme se trouvant au contact avec la force
universelle de l'amour. Dans
Le vase d'Or d'Hoffmann, écrit
en 1814, l'Atlantide est le royaume de poésie où "se révèle
l'harmonie sacrée de tous les êtres". La duplicité de
la vie est vécue par l'étudiant Anselme comme éveil
à une potentialité meilleure de son être par le pouvoir
de l'imaginaire percevant la potentialité d'enchantement du monde
à travers son amour pour Serpentina. Les deux contes diffèrent
profondément dans le style, allégorique et symbolique chez
Novalis, réalisme phantastique à la manière de J. Callot
chez Hoffmann, mais ce qui les unit , est l'aspiration à dépasser
par le rêve et la création artistique la sensation d'aliénation
et l'état de malheur du quotidien dans l'union des polarités
masculine et féminine d'une nature transfigurée.
Chantal FOUCRIER: Les restes de l'Atlantide
investis par l'imaginaire: de l'espace géographique à l'espace
textuel
Cette communication tentera de définir le
statut très particulier d'un mythe littéraire qui, dès
Platon, fut associé au souvenir simultané d'une terre disparue
et d'un récit fragmentaire dont on aurait perdu la source. Ce doute,
qui affecte autant l'île que le texte, ne fut pas sans conséquences
sur la productivité du mythe atlantidien. Le propos est de le démontrer,
en dégageant les traits les plus caractéristiques des réécritures
mi-scientifiques mi-romanesques parues de la Renaissance à nos jours:
alliance entre la reconstruction spatiale et la recomposition narrative,
tension entre explication et affabulation, valorisation de l'immémorial.
Maurice de GANDILLAC: De Platon à
Francis Bacon
Le mythe de l'Atlantide renvoie à un Okeanos ambigu, porteur
et destructeur d'une cité bienheureuse. Disciple d'un Aristote qui
annonce le passage pacifique de Gibraltar aux Indes, Brunetto Latini décrit
l'homme partout chez lui sur le même globe terrestre mais alors que
l'Ulysse de Dante, parti droit vers l'Est, périt en catastrophe,
c'est au-delà de l'Océan que More situe son Utopie et Bacon
sa Nouvelle Atlantide.
Lauric GUILLAUD: A. Conan Doyle: du Monde
perdu au Gouffre Maracot
Depuis les textes platoniciens, le statut de l'Atlantide a suivi
les soubresauts historiques, religieux et scientifiques de l'Occident. A
partir du XIXe siecle, de nouvelles croyances comme le spiritisme ou la
théosophie ont jeté les bases, non seulement de nouvelles
chapelles, mais d'un type spécifique de fiction dans lequel l'imaginaire
se trouvait alimenté par une théologie occultiste ou pseudo-scientifique.
D'étranges figures telles que Mme Blavatsky ou Rudolf Steiner ont
élaboré des théories alternatives de l'histoire, se
réappropriant les continents mythiques comme l'Atlantide ou la Lémurie
afin de servir la cause théosophique ou anthroposophique. La science-fiction
atlantidienne a ainsi versé dans le délire, voire la propagande,
dans la première partie du XXe siecle.
Maracot Deep nous offre
un exemple significatif de l'ambiguïté du statut littéraire
de l'Atlantide, sous la plume d'un romancier renommé, double d'un
apôtre du spiritisme.
Robert KAHN: La trace du mythe, le mythe de
la trace: W ou le souvenir d'enfance de Georges Perec
L'Atlantide, le mythe de la cité ou du continent engloutis, et
l'un des"points de suture" présents dans
W ou le souvenir d'enfance:
le texte double de Perec joue avec les genres "autobiographie" et "roman
d'aventures", construit un espace intratextuel autour du trou noir de l'Histoire.
En effet, la parodie des jeux olympiques qui configure l'existence dans l'île
W
Jean-Pierre LAURANT: L'Atlantide selon
Guénon, une pièce rapportée dans un puzzle symbolique
complexe
s'appelle "Atlantiade". Perec a besoin du mythe pour transcrire des
questions trop actuelles: pourquoi, comment a eu lieu la disparition, que
reste t-il du monde, que reste t-il à écrire? Le système
symbolique présenté comme traditionnel par Guénon,
c’est-à-dire comme l’expression d’une vérité immuable
et sans âge, montre à l’analyse des éléments
assez composites. A côté de connaissances universitaires de
qualité, il puisa très largement dans la littérature
occultiste corrigeant ses points de vue au fur et à mesure de ses
propres expériences vécues. Dans sa grille d’interprétation
les événements survenus, rencontres heureuses ou hostiles,
prenaient valeur de signe dans le déroulement d’une histoire secrète
mettant en jeu le destin spirituel de nos sociétés. L’Atlantide,
figure du centre, de la Terre sainte, posait la question de la légitimité
de l’autorité spirituelle qui en émanait, Guénon l’avait
abordée dans
Le Roi du Monde (1927) polémiquant avec
Paul Le Cour, le fondateur D’Atlantis qui se posait en héritier des
spéculations ésotérisantes qui avaient fleuri à
Paray-le-Monial de 1873 à 1927.
Claude LE BIGOT: Le mythe atlantidien,
chez Verdaguer, Alberti et Lema: ambivalence, utopie et réflexe identitaire
Le mythe de l'Atlantide a nourri en Espagne des oeuvres poétiques
d'envergure : on pense le plus souvent à
La Atlantida de Jacint
Verdaguer (1887). Il a aussi inspiré Rafael Alberti dans son recueil
Ora maritima conçu en exil (1953) et tout récemment
un poète galicien, Rafael Lema livre au public une
Atlantida, poemario
en cuatro viaxes (2001). Il s'agit d'expliquer comment dans chacun des
cas, le mythe atlantidien se présente comme un discours ambivalent
qui fait état d'une destruction mais aussi d'une résurrection.
Toutefois, ce discours nous semble toujours en prise avec l'actualité
malgré ses apparences utopiques. C'est dire qu'il existe des liens
complexes entre le mythe et l'histoire. Pourquoi le poème de J. Verdaguer
a-t-il été perçu par les catalanistes comme l'expression
du réveil de la Catalogne dont l'élite aspire à jouer
un rôle poétique majeur? Pourquoi, R. Alberti, poète
andalou, l'une des grandes figures de la diaspora républicaine, invoque
le mythe atlantidien pour exprimer le retour à la démocratie
en Espagne? Ne faut-il pas voir dans le tout récent recueil de R.
Lema une mélancolie du paradis perdu, qui ne saurait être circonscrite
au seul sentiment personnel, mais qui traduirait une quête identitaire
galiciene où le complexe d'Ophélie prend une dimension collective.
Dans chacun des cas, le recours au mythe atlantidien alimente un discours
utopiste dont la visée ultime serait la quête d'une nation rédemptrice.
Marie-Agnès MANRY: Le mythe de
l'Atlantide chez Francis Bacon (1561-1626): communication et réalité
scientifiques
L'Atlantide de Bacon se veut "nouvelle". Elle présente
pourtant toutes les caractéristiques du genre utopique, auquel elle
fait maintes fois référence, et qu'elle ne semble guère
renouveler. Utopie scientifique, elle reprend à son compte à
l'intérieur d'un discours allégorique et mythique la politique
linguistique définie par Bacon pour les sciences, ainsi que leur
méthode. De même en effet que dans le
Novum Organum,
Bacon utilise les concepts même de l'aristotélisme pour les
faire éclater, de même ici Bacon utilise les règles
du genre utopique pour mieux les dissoudre et, non sans dérision,
les investir d'une signification nouvelle.
Ludibrium enchâssé
dans un
ludibrium, l'utopie en trompe-l'oeil de Bacon se présente
comme le passage à la limite de l'utopie, et fait entrer la communication
scientifique dans l'ère de la modernité. La vulgarisation
scientifique y acquiert ses premières lettres de noblesse.
Jean MARIGNY: Les Atlantides de Clark Ashton
Smith
Ami de Lovecraft, l'écrivain américain Clark Ashton
Smith (1893-1961) a publié une centaine de nouvelles qui relèvent
pour une grande part de l'
Heroic fantasy, genre littéraire
dont il est l'un des pionniers. Certaines de ses nouvelles sont structurées
en cycles dont le point commun est une contrée imaginaire. C'est ainsi
qu'à côté d'Averoigne, province imaginaire que l'auteur
situe au centre de la France, et Zothique, le dernier continent de notre
planète, on retrouve, dans l'univers fantastique de l'auteur, des
continents mythiques comme l'Atlantide, Hyperborée et la Lémurie.
Ce sont évidemment ces continents qui nous intéressent au premier
chef. Les récits de Smith se regroupent en deux catégories:
ceux qui, à l'instar des romans de Pierre Benoït et de H. Rider
Haggard, nous présentent des hommes de notre époque découvrant
accidentellement une civilisation disparue et ceux où, au contraire,
le lecteur entre de plain pied, sans intermédiaire, dans un monde extraordinaire
où il assiste à des événements prodigieux qui
se situent dans un passé immémorial. Dans ses récits
mettant en jeu des continents disparus, Clark Ashton Smith crée un
univers fantastique personnel et original qui donne une vie nouvelle aux
mythes traditionnels relatifs aux mondes perdus.
Gilles MENEGALDO: Les cités
perdues de Lovecraft et le mythe de l'Atlantide
Lovecraft situe souvent dans des lieux inexplorés de la terre (le
pôle, le désert australien) et sous la mer, des cités
prodigieuses construites par des entités pré-humaines. Ce
tropisme architectural apparaît très tôt dans sa fiction
avec
Dagon (1920), se développe tout au long de son oeuvre
et constitue l'un des fondements de sa pseudo-mythologie. Point focal de
l'horreur et de la terreur pour les explorateurs lovecraftiens, ces villes
disparues évoluent sensiblement entre 1920 et 1937. Elles s'inscrivent,
dans les longs récits de la dernière période, dans une
perspective historique et servent de base à la présentation
d'un système utopique (ou dystopique). A travers des références
plus ou moins explicites au mythe de l'Atlantide (cf. la correspondance de
l'écrivain), au continent Mû ou d'autres "mondes perdus", Lovecraft
exprime certaines de ses obsessions et de ses fantasmes: crainte de la décadence
et de la "contamination" culturelle, critique de l'anthropocentrisme, refus
de la modernité et du machinisme, vision politique inspirée
de l'idéologie fasciste etc. Cependant, les "Atlantides" de Lovecraft
sont aussi le théâtre privilégié pour des rencontres
avec des figures de l'altérité, résurgences archaïques
de temps immémoriaux ou entités supérieures venues des
espaces cosmiques. Le récit reste fortement ancré dans une
subjectivité qui exprime une crise identitaire par le biais d'un discours
dialogique associant rationalité et mythification et pourvoyeur d'effets
fantastiques.
Monique MUND-DOPCHIE: Ultima Thule,
autre nom de l'Atlantide ou nom d'une autre Atlantide?
La remarquable étude de Pierre Vidal-Naquet, « Hérodote
et l’Atlantide » (nouvelle édition revue dans
Les Grecs,
les historiens, la démocratie, Paris, 2000, pp.11-83) a depuis
longtemps attiré mon attention sur l’émergence du couple «
ultima Thule-Atlantide » à l’époque et dans
les sphères intellectuelles abordées par mon éminent
confrère. Thulé fonctionne en effet comme un doublet de l’Atlantide
dans la pensée du Suédois Olof Rudbeck (1679), puisqu’elle
est également identifiée par lui à la Suède, devenue
la patrie du peuple-vecteur de l’humanité ; de même, elle devient,
dans les théories de certains cercles occultistes, un centre primordial
polaire, tantôt antérieur à une Atlantide rouge située
en Occident, tantôt contemporain d’une Atlantide « sudéenne
» et noire.
Le propos de ma communication n’est toutefois pas d’étudier à
mon tour les idéologies qui président à ce type de rapprochements.
J’envisage plutôt de déterminer comment ces rapprochements ont
été rendus possibles et comment ils ont influencé par
la suite la représentation de Thulé dans l’imaginaire occidental..Mon
exposé sera mené en trois étapes. Dans un premier temps,
je prouverai la présence, dans la littérature antique, d’une
base de comparaison (
tertium comparationis) relativement large entre
Thulé et l’Atlantide, même si celle-ci y est demeurée
inconsciente. Dans un deuxième temps, j’analyserai la place occupée
par l’
ultima Thule dans la « Question du Nouveau Monde »
(celui-ci procède-t-il de l’Ancien Monde ou est-il radicalement hétérogène)
et le lien qui y est établi entre l’île-borne de l’Océan
septentrional et l’Atlantide. Enfin, dans un troisième temps, je
démontrerai, qu’une fois posée l’existence d’un couple Thulé-Atlantide,
les destins de ces deux îles ont tendance à se confondre dans
certaines œuvres plus récentes, où elles deviennent l’une
et l’autre des enclaves habitées par des sociétés technologiquement
avancées et vouées à une destruction et à une
renaissance cycliques. Cette dernière métamorphose de Thulé,
qui est totalement étrangère aux textes grecs et latins, ne
renie pas pour autant le destin qui a été réservé
à l’île par l’imaginaire des Anciens. Car le transfert de caractéristiques
d’une terre à l’autre est un des traits récurrents qui définissent
les
eschatiai (confins) antiques.
Timothée PICARD: Métamorphoses
du mythe dans l'opéra: Der Kaiser von Atlantis
Si l'adaptation musicale du mythe de l'Atlantide fin et début
de siècle sert surtout la fantasmagorie esthétisante de la
quête de son inouï, et enregistre à peine la métaphore
politique d'un état de civilisation déliquescent, tout autrement
en est-il pour l'opéra du compositeur tchèque Viktor Ullman,
L'empereur d'Atlantis, écrit en 1943 à Theresienstadt
— cette antichambre d'Auschwitz où fut regroupée une grande
partie des musiciens dits "dégénérés" par la
taxinomie nazie. Admirable — et drôle, et combien émouvant
détournement d'un mythe alors investi par les nazis que cette fable
dans laquelle un dicateur, pour qui la mort refuse de collaborer, est confronté
à l'expérience de sa complète indigence. La grandeur
tragi-comique de cette relecture — le lieu de création lui conférant
un caractère absolu — est un formidable moyen de continuer à
vivre en apprivoisant l'idée de la mort, appelant à son secours
à la fois les ressources d'une thématique anthroposophique
qui sublime l'apparente indignité de la condition humaine, et celles
d'un humour parodique par lequel se dissolvent les ferments idéologiques
d'une musique mise au service de la barbarie. Ainsi, l'ambiguïté
fondamentale du mythe de l'Atlantide, figur-repoussoir de l'excès
mortifère ou utopie euphorisante de l'Humanité réconcilée
avec elle-même, apparaît sous sa forme la plus crue à
Terezin, ce
non lieu par excellence grimé en idylle*, où
culture et horreur composent la moins explicable des partitions.
*Terezin, ancienne station thermale, a servi de vitrine musicale
au système concentrationnaire nazi — leurre à la fois pour les
juifs qui y étaient déportés ("le Fürher offre
une ville aux juifs"), et pour la Croix-Rouge allemande, qui visita le
camp en juin 1943.
Jean-Michel RACAULT: Une Atlantide
coloniale: le mythe du continent lémurien et les littératures
de l'océan indien
La science de la fin du 19ème siècle, en réactivant
les spéculations sur l’histoire du globe, la dérive des continents,
l’origine et la diffusion des espèces, ne relance pas seulement le
vieux mythe platonicien de l’Atlantide. Elle en fait naître de nouveaux
en d’autres aires géographiques, également fondés sur
le motif des continents disparus, tel celui du continent lémurien,
issu des travaux de savants post-darwiniens comme Haeckel ou Sclater.
Ce qui n’était au départ qu’une hypothèse scientifique
se transformera bientôt en un corps de doctrine ésotérique
chez les théosophes du tournant du siècle (Mme Blavatsky, Scott-Elliot,
Steiner), puis en une sorte de mythe littéraire. Le cas des littératures
francophones de l’océan Indien (Madagascar, Réunion, Ile Maurice)
est à cet égard exceptionnel ; le thème du continent
lémurien s’y développe en contexte colonial, chez le Réunionnais
Jules Hermann, puis chez le Mauricien Malcolm de Chazal et même chez
Le Clézio, en un grandiose mythe d’origine dont on se propose d’interroger
les fonctions à la fois politiques et poétiques: faire de l’île
lointaine le centre imaginaire du monde, insérer l’Européen
expatrié dans une origine autochtone, fonder une identité indianocéanique,
légitimer une lecture hallucinée de l’espace géographique
comme réseau de signes, etc.
Christian ROBIN: L'Atlantide
de Pierre Benoît
L'Atlantide de Pierre Benoît semble jouir encore d'une
certaine faveur du public. Est-ce que cet intérêt est lié
à la place du fameux mythe? Malgré un titre prometteur, le
livre ne sollicite guère à vrai dire l'Atlantide, et encore
le fait-il en termes originaux, en tout cas peu canoniques. Du reste, cette
discrétion est loin d'être une faiblesse, elle contribue à
préserver sa part de mystère au mythe, comme à l'intrigue
qui se multiplie, non sans virtuosité, dans les directions opposées,
mais complémentaires: le roman dévoile autant qu'il cherche
à enfouir. Replacé dans le contexte de l'épopée
coloniale, qui est à peu près la seule histoire authentique
à laquelle se réfère Benoït, le livre propose plusieurs
types de confrontations sans vouloir nécessairement leur trouver une
résolution.
Jean-Pierre SANCHEZ: L'Atlantide et
le Nouveau Monde
La position géographique de l'Atlantide, le plus généralement
admise, permet de croire que ce mystérieux continent pouvait servir
de lien utile entre l'Europe Occidentale et les Amériques. Nous nous
proposons d'analyser, dans les récits, chroniques et histoires écrits
à la fin du Moyen Age et à l'époque de la Renaissance
quelle fut l'importance de ce mythe dans la découverte du Nouveau
Monde, en relation avec d'autres mythes et légendes qui animèrent
les hommes de ce temps.
René TREUIL: L'Atlantide et l'archéologie
Le mythe de l'Atlantide a suscité de nombreuses hypothèses
plus ou moins étayées par l'archéologie. L'auteur les
passe en revue et examine plus particulièrement la plus récente
et la plus populaire d'entre elles, qui place l'Atlantide à Théra
(Santorin). Il analyse les motifs de cette fascination, les caractéristiques
de ces tentatives et les raisons de leur "échec". Il conclut à
la nécessité de distinguer plus rigoureusement ce qui relève
du mythe et ce qui appartient à l'histoire.
Pascal VACHER: Disney 2001: du mythe de
l'empire perdu à la mystification humanitaire
Après avoir repéré les réécritures
du mythe de l'Atlantide dans Atlantide, l'empire perdu, et après
avoir mis en évidence les déplacements opérés
par rapport aux sources, je montrerai comment la légende de l'Atlantide
joue comme une réécriture de l'Histoire des Etats-Unis. Paradoxalement,
la fiction de l'Atlantide représente à la fois le passé
de l'Amérique d'avant la Conquête et le présent des
Etats-Unis actuels. Tout en dénonçant ce qu'il n'aurait pas
fallu faire, le film doit alors servir la construction de l'avenir (et son
public n'est autre que l'Amérique — voire la planète — de
demain). À la double question "que faire pour sauver la planète
et les USA?", le film répond en rejetant le modèle militariste
pour privilégier le héros humanitaire...