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" Page mise à jour le 20 mars 2007 "


DU SAMEDI 20 JUILLET (19 H) AU MARDI 30 JUILLET (14 H) 2002



ATLANTIDES IMAGINAIRES:
LE MYTHE AU FIL DES TEXTES, DES ARTS ET DES SCIENCES



DIRECTION : Chantal FOUCRIER, Lauric GUILLAUD

ARGUMENT :

Traditionnellement associé à la quête géographique d'une célèbre civilisation disparue, le mythe de l'Atlantide génère en réalité un questionnement plus complexe que ce colloque se propose de mettre à jour.

S'il s'agit d'abord de rapatrier l'étrange récit dans son territoire originel — le mythos grec —, l'objectif consiste à confronter les divers discours (scientifiques, historiques, philosophiques) ayant proliféré à propos du Timée et du Critias de Platon, aux nombreuses interprétations esthétiques du mythe (réécritures poétiques et romanesques, adaptations cinématographiques et musicales).

L'orientation pluridisciplinaire du colloque permet d'interroger la modernité de cette fable des origines perdues que notre imaginaire occidental investit inlassablement de symboles contradictoires, comme si l'utopie des premiers temps pouvait aussi représenter des visions fantasmatiques de chute et de décadence.

CALENDRIER DÉFINITIF :

Samedi 20 juillet
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Dimanche 21 juillet
Platon à l'origine du mythe de l'Atlantide
Matin:
Anissa CASTEL-BOUCHOUCHI: Trois lieux mythiques dans les dialogues de Platon: l'Atlantide, Kallipolis et la cité des Magnètes

Après-midi:
Maurice de GANDILLAC: De Platon à Francis Bacon
Jacques GOIMARD: L'Atlantide selon Platon. Une histoire critique


Lundi 22 juillet
Le mythe atlantidien au cœur des spéculations philosophiques
Matin:
Régis BOYER: L'Atlantide, c'est-à-dire la Suède selon Olof Rudbeck (1630-1702)
Nicole FERNANDEZ-BRAVO: Le mythe de l'Atlantide dans le romantisme allemand

Après-midi:
Jean-Pierre LAURANT: L'Atlantide selon Guénon, une pièce rapportée dans un puzzle symbolique complexe


Mardi 23 juillet
Variantes romanesques au XXe siècle
Matin:
Christian ROBIN: L'Atlantide de Pierre Benoît
Robert KAHN: La trace du mythe, le mythe de la trace: W ou le souvenir d'enfance de Georges Perec

Après-midi:
Olivier BOURA: Une faillite romanesque, l'Atlantide et le roman français dans la seconde moitié du XXe siècle


Mercredi 24 juillet
L'Atlantide mise en musique et mise en scène
Matin:
Marie-Agnès MANRY: Le mythe de l'Atlantide chez Bacon (1561-1626): communication et réalité scientifiques
Guy DUCREY: Mondes subaquatiques sur les scènes fin-de-siècle: Atlantides englouties?

Après-midi:
Timothée PICARD: Métamorphoses du mythe dans l'opéra: Der Kaiser von Atlantis
Pascal VACHER: Disney 2001: du mythe de l'empire perdu à la mystification humanitaire


Jeudi 25 juillet
REPOS


Vendredi 26 juillet
L'univers fantastique anglo-saxon
Matin:
Roger BOZZETTO: L'exhumation des mondes ou les Atlantides en sphère
Gilles MENEGALDO: Les cités perdues de Lovecraft et le mythe de l'Atlantide

Après-midi:
Jean MARIGNY: Les Atlantides de Clark Ashton Smith
Maryse DUCREU-PETIT: Le mythe de l'Atlantide et la question des origines de Conan Doyle à Freud


Samedi 27 juillet
Matin:
Lauric GUILLAUD: A. Conan Doyle: du Monde perdu au Gouffre Maracot
La question du syncrétisme mythique: l'Atlantide au carrefour des cultures
Chaoying DURAND-SUN: L'Atlantide... du Pacifique?

Après-midi:
Jean-Michel RACAULT: Une Atlantide coloniale: le mythe du continent lémurien et les littératures de l'océan indien
Monique MUND-DOPCHIE: Ultima Thule, autre nom de l'Atlantide ou nom d'une autre Atlantide?


Dimanche 28 juillet
La science en quête de vestiges
Matin:
Jean-Pierre SANCHEZ: L'Atlantide et le Nouveau Monde
Jacques COLLINA-GIRARD: La géologie du Détroit de Gibraltar: Atlantide réelle et Atlantide imaginaire

Après-midi:
René TREUIL: L'Atlantide et l'archéologie


Lundi 29 juillet
La réécriture du mythe: problèmes théoriques, variantes esthétiques
Matin:
Claude LE BIGOT: Le mythe atlantidien, chez Verdaguer, Alberti et Lema: ambivalence, utopie et réflexe identitaire
Chantal FOUCRIER: Les restes de l'Atlantide investis par l'imaginaire: de l'espace géographique à l'espace textuel

Après-midi:
Francis ADOUE: L'Atlantide au cinéma


Mardi 30 juillet
Table Ronde: L'Atlantide en images
Matin:
Jean-Pierre PICOT: Vignettes sur l'Atlantide: le cas Jacobs
Débat : Conclusion de la décade, animé par Chantal FOUCRIER et Lauric GUILLAUD

Après-midi:
DÉPART DES PARTICIPANTS

RÉSUMÉS :

Francis ADOUE: L'Atlantide au cinéma
L'Atlantide a toujours entretenu un lien étroit avec l'image, depuis les premières cartes jusqu'aux illustrations des livres de Jules Verne ou d'André Laurie. A partir des années 30, la prolifération des images issues de la bande dessinée, du cinéma et, plus tard, du documentaire et des jeux vidéo, renforce cette tendance, au gré des fluctuations de l'imaginaire. Hormis une source d'inspiration littéraire unique, L'Atlantide de Pierre Benoit, les Atlantides cinématographiques ne font pas appel aux nombreux romans qui alimentent le sujet. En résultent des réalisations souvent caricaturales: le mythe devient l'apanage de petites productions qui prêtent au peuple atlante une technologie futuriste au service du mal. Le caractère spectaculaire du thème attire pourtant bien des réalisateurs: la catastrophe finale sert notamment de miroir, dans les années 60, aux craintes liées au nucléaire. Contrairement au cinéma qui doit recourir à d'importants moyens pour donner corps à un univers, la bande dessinée n'est pas bridée par la technique. Dès lors l'imagination des auteurs de BD semble sans limite. Comme chez Jules Verne, les héros de ces productions acquièrent un statut mythique au contact de la cité légendaire. Pour d'autres dessinateurs cette plongée au cœur du mythe passe au contraire par une régression. L'image de l'Atlantide s'infantilise alors: la cité de Platon laisse place à un décor de parc d'attraction. Les jeux vidéos prolongent à leur manière ce type de représentation dans lequel le mythe devient un espace virtuel ludique.

Olivier BOURA: Une faillite romanesque, l'Atlantide et le roman français dans la seconde moitié du XXe siècle
Dès le milieu du XIXe siècle, avec l'avènement d'une culture littéraire de masse, la fiction s'empare du mythe de l'Atlantide. En 1920, avec l'Atlantide de Pierre Benoît, le roman atlantidéen français connaît une sorte de consécration. Cependant, dans les années qui suivent le second conflit mondial, la veine atlantidéenne s'épuise peu à peu, et ne donne plus, du moins en France, que des œuvres mineures. On se propose de les recenser, de les étudier, de les replacer dans leur contexte historique, culturel et idéologique. Plus encore de s'interroger sur les raisons de ce déclin et de cet échec. Faut-il y voir la conséquence du dédain qui en France, souvent, accable, la littérature d'aventure, le fantastique, la science-fiction, ou doit-on se poser de l'éventuel épuisement de la puissance créatrice d'un mythe?

Références Bibliograhiques :

Les Atlantides, généalogie d'un mythe, O. Boura, Arléa, Paris, 1923.
Figures de l'Atlantide, représentation de l'Atlantide dans le roman français des années 1860-1940
, O. Boura, in Figures n°19, Cahier du centre de recherche sur l'image, le symbole et le mythe de l'université de Bourgogne.
Mythe et roman, l'Atlantide de Platon dans la littérature de science-fiction
, Ch. Foucrier, Université de Picardie, PUF, 1980.
Atlantides, les îles englouties
, Lauric Guillaud, Omnibus, Paris, 1995.
L'éternel déluge
, Lauric Guillaud, e-dite, Paris, 2000.


Régis BOYER: L'Atlantide, c'est-à-dire la Suède selon Olof Rudbeck (1630-1702)
La Suède littéraire du XVIIe siècle compte peu de grands noms mais celui du savant anatomiste, philologue et botaniste, Olof Rudbeck ne doit pas périr. Il rédigea, à partir de 1679, en suédois d'abord, puis en latin, un ouvrage monumental intitulé Atland sive Manhem: il s'agissait de démontrer que la grandeur du Nord scandinave venait de ses lointaines origines "gotes". Pour Rudbeck, l'Atlantide de Platon était la Suède. A partir de connaissances puisées à toutes les sources et d'étymologies fracassantes, Rudbeck entendait démontrer qu'ex Septentrione lux, ce Septentrion-là se limitant à la Suède. On proposera ici un résumé de cet ouvrage, puis un passage en revue des sources sollicitées ainsi qu'une réflexion critique appliquée à l'époque et au lieu.

Roger BOZZETTO: L'exhumation des mondes ou les Atlantides en sphère
Je me propose d'aborder le sujet proposé par l'analyse de La Sphère d'Or de E. Cox (1927) et de la La nuit des Temps de R. Barjavel (1968) qui raccordent au premier abord ces textes au thème des civilisations perdues.
Le raccordement aux textes purement atlantidiens passe ici par le biais de la dimension utopique et de la SF. Ils se différencient aussi de l'aspect allégorico/social des textes platoniciens fondateurs par l'importance donnée aux relations sentimentales ou psychologiques des personnages. Cela permet de poser une perspective autre: des propositions de lois sociales de type eugénique, explicitement au moins, dans La Sphère d'Or.

Anissa CASTEL-BOUCHOUCHI: Trois lieux mythiques dans les dialogues de Platon: l'Atlantide, Kallipolis et la cité des Magnètes
Les plus célèbres et les plus étudiés des lieux platoniciens proposent un contre-monde qui serait le lieu théorique de nos consolations ou le contre-modèle de ce que l’histoire nous impose: cité idéale comm Kallipolis, cité possible des Magnètes, cité insulaire et fictive des Atlantes enfin, dont la fonction serait spécifiquement utopique. Une étude topique et typologique de ces "espaces autres" permet de comprendre en partie pourquoi le succès de l’Atlantide hors du champ philosophique (auprès des historiens, géographes ou naturalistes de l’Antiquité notamment) s’est accompagné d’un relatif discrédit auprès des philosophes stricto sensu.

Jacques COLLINA-GIRARD: La géologie du Détroit de Gibraltar: Atlantide réelle et Atlantide imaginaire
Le Détroit de Gibraltar passe, 9000 ans avant J.-C., par une crise majeure. Le paysage du dernier maximum glaciaire disparaît: une grande île et son archipel situés devant les “colonnes d’Hercule” sont engloutis par la remontée rapide de la mer. Les populations qui venaient d'évincer les cultures préhistoriques archaïques des côtes du Maghreb, voient leurs territoires insulaires et littoraux disparaître ou se rétrécir. Le réchauffement climatique et la redistribution des troupeaux de grands herbivores signent la fin de "l’âge d’or" des “chasseurs-cueilleurs”. Ce scénario catastrophique révélé par la Géologie et la Préhistoire renvoie, point  par point, à l’essentiel du "Timée", texte évoquant l’engloutissement, il y a 9000 ans, d’une île située devant les colonnes d’Hercule et habitée par une peuplade conquérante. Sans doute faut-il voir dans cette tradition égyptienne, l’écho d'événements "traumatiques" bien réels transmis au seuil de l’Histoire par l’efficace transmission orale des peuples sans écriture. Le mythe de l’Atlantide n’est donc que partiellement imaginaire...

Maryse DUCREU-PETIT: Le mythe de l'Atlantide et la question des origines: de Conan Doyle à Freud
Avec DOYLE, se pose la question de la PLACE du monde de l'origine dans l'imaginaire littéraire du début du siècle. Le thème de l'Atlantide y trouve évidemment une place de choix avec "Le Monde perdu sous la mer", où l'auteur peut utiliser les thèmes propres au mythe, mais qui lui sont chers également: puissance de la science, présence indissociable du Mal et du vivant, faiblesse, rédemption. Le voyage en Atlantide est un ressourcement qui ramène au jour une vision différente des valeurs de l'existence, après un bouleversement des croyances et des savoirs, comme l'est aussi le voyage vers le "Monde Perdu": autre localisation, même bouleversement du temps et des croyances savantes, même impossibilté de rapporter de l'expérience autre chose qu'une conviction intérieure. Le Professeur Challenger et ses avatars regardent moins vers le futur que vers le passé, plus souvent préoccupés du pourquoi et des origines que des à-venir. Les lieux du temps avant le temps, du monde avant le monde se cherchent quelque part en un point perdu de la Terre (en Afrique, continent "noir"), sous l'eau des origines et même dans les profondeurs de la terre. La seule certitude qui en est rapportée est que ce monde du savoir originaire existe. Mais après les recherches géographiques et spatialement localisées, c'est dans un autre pays que DOYLE va poursuivre son enquête: ce "Pays des Brumes", où là aussi des êtres d'un niveau de connaissance morale supérieure peuvent servir de guide aux humains, un monde où les rédemptions sont accomplies, où se lève le mystère des origines en même temps que celui des fins: le cycle des transformations abolit la question. Monde spirituel, mystique, figure encore extériorisée, conceptualisée du lieu dont nous pouvons apprendre, de ce monde d'avant nous, Atlantide, figure de domination, figure modèle, figure parentale, qui fut puissante. Mouvement propre à cette fin du 19ème siècle qui termine les dernières grandes découvertes géographiques (sources du Nil, pôles, Afrique) et les décryptages des anciens langages. Dans ce monde désormais connu, il ne restera que deux voies pour chercher les origines: les projeter dans l'extérieur absolu que sont les espaces au-delà de la Terre, ou opérer un mouvement de réintériorisation des grandes questions originelles: les brumes et les esprits de DOYLE sont à la date en train de faire retour en leur lieu d'origine: les Atlantes, leurs pouvoirs et leurs destins, le bien, le mal, la toute-puissance et la mort peuvent revenir dans l'esprit humain, celui-là même qui les fait exister en posant la question de leur existence, de son existence: avec FREUD, s'amorce une nouvelle phase de la recherche: découvrir, sous d'autres noms, l'Atlantide en nous.

Guy DUCREY: Mondes subaquatiques sur les scènes fin-de-siècle: Atlantides englouties?
Autour de 1900, le théâtre et l'opéra ont été prodigues de tableaux subaquatiques. À l'imagination du spectateur, ceux-ci offraient la plus précieuse des sollicitations, et au metteur en scène le plus délicat défi. À partir de quelques cas choisis, nous nous interrogerons sur la façon dont le vieux mythe de l'Atlantide informait ces spectacles, et offrait à l'esthétique fin-de-siècle au théâtre, éprise de merveilleux, l'occasion de tentatives nouvelles.

Chaoying DURAND-SUN: L'Atlantide... du Pacifique?
Une lecture mythanalytique durandienne à travers l'imaginaire chinois des "Iles des Immortels" (Xiandao), dont les légendes sont aussi riches que variées, et qui représentent ce centre du monde primordial  ("paradis perdu" ou l' "âge d'or" dans l'espace?) où convergent tous les désirs les plus fondamentaux de l'homme, met en évidence à la fois la pluralité et l'universalité du mythe de l'Atlantide. Loin d'apparaître comme une simple légende bien localisée "au-delà des Colonnes d'Hercule" par Platon, mais comme un mythe fondateur universalisable, tel un archétype jungien, il pourrait se situer, comme y insiste la culture chinoise, dans... le Pacifique.

Nicole FERNANDEZ-BRAVO: Le mythe de l'Atlantide dans le romantisme allemand
Dans le mythe d'Atlantide, Novalis et Hoffmann ont traduit en images poétiques les spéculations de Friedrich Wilhelm Schelling et de G. H. Schubert sur la nature comme organisme vivant habité par un principe spirituel. Novalis utilise dans Henri d'Ofterdingen, oeuvre écrite en 1800, les formes de la légende de l'Atlantide et du Märchen romantique, fragments du roman, dont l'unité est réalisée par l'actualisation du thème central, la naissance d'un poète à la découverte de sa "patrie" intérieure", révélée par des rêves, des intuitions, des pressentiments, des réminiscences, des gestes involontaires, les forces de l'âme se trouvant au contact avec la force universelle de l'amour. Dans Le vase d'Or d'Hoffmann, écrit en 1814, l'Atlantide est le royaume de poésie où "se révèle l'harmonie sacrée de tous les êtres". La duplicité de la vie est vécue par l'étudiant Anselme comme éveil à une potentialité meilleure de son être par le pouvoir de l'imaginaire percevant la potentialité d'enchantement du monde à travers son amour pour Serpentina. Les deux contes diffèrent profondément dans le style, allégorique et symbolique chez Novalis, réalisme phantastique à la manière de J. Callot chez Hoffmann, mais ce qui les unit , est  l'aspiration à dépasser par le rêve et la création artistique la sensation d'aliénation et l'état de malheur du quotidien dans l'union des polarités masculine et féminine d'une nature transfigurée.

Chantal FOUCRIER: Les restes de l'Atlantide investis par l'imaginaire: de l'espace géographique à l'espace textuel
Cette communication tentera de définir le statut très particulier d'un mythe littéraire qui, dès Platon, fut associé au souvenir simultané d'une terre disparue et d'un récit fragmentaire dont on aurait perdu la source. Ce doute, qui affecte autant l'île que le texte, ne fut pas sans conséquences sur la productivité du mythe atlantidien. Le propos est de le démontrer, en dégageant les traits les plus caractéristiques des réécritures mi-scientifiques mi-romanesques parues de la Renaissance à nos jours: alliance entre la reconstruction spatiale et la recomposition narrative, tension entre explication et affabulation, valorisation de l'immémorial.

Maurice de GANDILLAC: De Platon à Francis Bacon
Le mythe de l'Atlantide renvoie à un Okeanos ambigu, porteur et destructeur d'une cité bienheureuse. Disciple d'un Aristote qui annonce le passage pacifique de Gibraltar aux Indes, Brunetto Latini décrit l'homme partout chez lui sur le même globe terrestre mais alors que l'Ulysse de Dante, parti droit vers l'Est, périt en catastrophe, c'est au-delà de l'Océan que More situe son Utopie et Bacon sa Nouvelle Atlantide.

Lauric GUILLAUD: A. Conan Doyle: du Monde perdu au Gouffre Maracot
Depuis les textes platoniciens, le statut de l'Atlantide a suivi les soubresauts historiques, religieux et scientifiques de l'Occident. A partir du XIXe siecle, de nouvelles croyances comme le spiritisme ou la théosophie ont jeté les bases, non seulement de nouvelles chapelles, mais d'un type spécifique de fiction dans lequel l'imaginaire se trouvait alimenté par une théologie occultiste ou pseudo-scientifique. D'étranges figures telles que Mme Blavatsky ou Rudolf Steiner ont élaboré des théories alternatives de l'histoire, se réappropriant les continents mythiques comme l'Atlantide ou la Lémurie afin de servir la cause théosophique ou anthroposophique. La science-fiction atlantidienne a ainsi versé dans le délire, voire la propagande, dans la première partie du XXe siecle. Maracot Deep nous offre un exemple significatif de l'ambiguïté du statut littéraire de l'Atlantide, sous la plume d'un romancier renommé, double d'un apôtre du spiritisme.

Robert KAHN: La trace du mythe, le mythe de la trace: W ou le souvenir d'enfance de Georges Perec
L'Atlantide, le mythe de la cité ou du continent engloutis, et l'un des"points de suture" présents dans W ou le souvenir d'enfance: le texte double de Perec joue avec les genres "autobiographie" et "roman d'aventures", construit un espace intratextuel autour du trou noir de l'Histoire. En effet, la parodie des jeux olympiques qui configure l'existence dans l'île W

Jean-Pierre LAURANT: L'Atlantide selon Guénon, une pièce rapportée dans un puzzle symbolique complexe
s'appelle "Atlantiade". Perec a besoin du mythe pour transcrire des questions trop actuelles: pourquoi, comment a eu lieu la disparition, que reste t-il du monde, que reste t-il à écrire? Le système symbolique présenté comme traditionnel par Guénon, c’est-à-dire comme l’expression d’une vérité immuable et sans âge, montre à l’analyse des éléments assez composites. A côté de connaissances universitaires de qualité, il puisa très largement dans la littérature occultiste corrigeant ses points de vue au fur et à mesure de ses propres expériences vécues. Dans sa grille d’interprétation les événements survenus, rencontres heureuses ou hostiles, prenaient valeur de signe dans le déroulement d’une histoire secrète mettant en jeu le destin spirituel de nos sociétés. L’Atlantide, figure du centre, de la Terre sainte, posait la question de la légitimité de l’autorité spirituelle qui en émanait, Guénon l’avait abordée dans Le Roi du Monde (1927) polémiquant avec Paul Le Cour, le fondateur D’Atlantis qui se posait en héritier des spéculations ésotérisantes qui avaient fleuri à Paray-le-Monial de 1873 à 1927.

Claude LE BIGOT: Le mythe atlantidien, chez Verdaguer, Alberti et Lema: ambivalence, utopie et réflexe identitaire
Le mythe de l'Atlantide a nourri en Espagne des oeuvres poétiques d'envergure : on pense le plus souvent à La Atlantida de Jacint Verdaguer (1887). Il a aussi inspiré Rafael Alberti dans son recueil Ora maritima conçu en exil (1953) et tout récemment un poète galicien, Rafael Lema livre au public une Atlantida, poemario en cuatro viaxes (2001). Il s'agit d'expliquer comment dans chacun des cas, le mythe atlantidien se présente comme un discours ambivalent qui fait état d'une destruction mais aussi d'une résurrection. Toutefois, ce discours nous semble toujours en prise avec l'actualité malgré ses apparences utopiques. C'est dire qu'il existe des liens complexes entre le mythe et l'histoire. Pourquoi le poème de J. Verdaguer a-t-il été perçu par les catalanistes comme l'expression du réveil de la Catalogne dont l'élite aspire à jouer un rôle poétique majeur? Pourquoi, R. Alberti, poète andalou, l'une des grandes figures de la diaspora républicaine, invoque le mythe atlantidien pour exprimer le retour à la démocratie en Espagne? Ne faut-il pas voir dans le tout récent recueil de R. Lema une mélancolie du paradis perdu, qui ne saurait être circonscrite au seul sentiment personnel, mais qui traduirait une quête identitaire galiciene où le complexe d'Ophélie prend une dimension collective. Dans chacun des cas, le recours au mythe atlantidien alimente un discours utopiste dont la visée ultime serait la quête d'une nation rédemptrice.

Marie-Agnès MANRY: Le mythe de l'Atlantide chez Francis Bacon (1561-1626): communication et réalité scientifiques
L'Atlantide de Bacon se veut "nouvelle". Elle présente pourtant toutes les caractéristiques du genre utopique, auquel elle fait maintes fois référence, et qu'elle ne semble guère renouveler. Utopie scientifique, elle reprend à son compte à l'intérieur d'un discours allégorique et mythique la politique linguistique définie par Bacon pour les sciences, ainsi que leur méthode. De même en effet que dans le Novum Organum, Bacon utilise les concepts même de l'aristotélisme pour les faire éclater, de même ici Bacon utilise les règles du genre utopique pour mieux les dissoudre et, non sans dérision, les investir d'une signification nouvelle. Ludibrium enchâssé dans un ludibrium, l'utopie en trompe-l'oeil de Bacon se présente comme le passage à la limite de l'utopie, et fait entrer la communication scientifique dans l'ère de la modernité. La vulgarisation scientifique y acquiert ses premières lettres de noblesse.

Jean MARIGNY: Les Atlantides de Clark Ashton Smith
Ami de Lovecraft, l'écrivain américain Clark Ashton Smith (1893-1961) a publié une centaine de nouvelles qui relèvent pour une grande part de l'Heroic fantasy, genre littéraire dont il est l'un des pionniers. Certaines de ses nouvelles sont structurées en cycles dont le point commun est une contrée imaginaire. C'est ainsi qu'à côté d'Averoigne, province imaginaire que l'auteur situe au centre de la France, et Zothique, le dernier continent de notre planète, on retrouve, dans l'univers fantastique de l'auteur, des continents mythiques comme l'Atlantide, Hyperborée et la Lémurie. Ce sont évidemment ces continents qui nous intéressent au premier chef. Les récits de Smith se regroupent en deux catégories: ceux qui, à l'instar des romans de Pierre Benoït et de H. Rider Haggard, nous présentent des hommes de notre époque découvrant accidentellement une civilisation disparue et ceux où, au contraire, le lecteur entre de plain pied, sans intermédiaire, dans un monde extraordinaire où il assiste à des événements prodigieux qui se situent dans un passé immémorial. Dans ses récits mettant en jeu des continents disparus, Clark Ashton Smith crée un univers fantastique personnel et original qui donne une vie nouvelle aux mythes traditionnels relatifs aux mondes perdus.

Gilles MENEGALDO: Les cités perdues de Lovecraft et le mythe de l'Atlantide
Lovecraft situe souvent dans des lieux inexplorés de la terre (le pôle, le désert australien) et sous la mer, des cités prodigieuses construites par des entités pré-humaines. Ce tropisme architectural apparaît très tôt dans sa fiction avec Dagon (1920), se développe tout au long de son oeuvre et constitue l'un des fondements de sa pseudo-mythologie. Point focal de l'horreur et de la terreur pour les explorateurs lovecraftiens, ces villes disparues évoluent sensiblement entre 1920 et 1937. Elles s'inscrivent, dans les longs récits de la dernière période, dans une perspective historique et servent de base à la présentation d'un système utopique (ou dystopique). A travers des références plus ou moins explicites au mythe de l'Atlantide (cf. la correspondance de l'écrivain), au continent Mû ou d'autres "mondes perdus", Lovecraft exprime certaines de ses obsessions et de ses fantasmes: crainte de la décadence et de la "contamination" culturelle, critique de l'anthropocentrisme, refus de la modernité et du machinisme, vision politique inspirée de l'idéologie fasciste etc. Cependant, les "Atlantides" de Lovecraft sont aussi le théâtre privilégié pour des rencontres avec des figures de l'altérité, résurgences archaïques de temps immémoriaux ou entités supérieures venues des espaces cosmiques. Le récit reste fortement ancré dans une subjectivité qui exprime une crise identitaire par le biais d'un discours dialogique associant rationalité et mythification et pourvoyeur d'effets fantastiques.

Monique MUND-DOPCHIE: Ultima Thule, autre nom de l'Atlantide ou nom d'une autre Atlantide?
La remarquable étude de Pierre Vidal-Naquet, « Hérodote et l’Atlantide » (nouvelle édition revue dans Les Grecs, les historiens, la démocratie, Paris, 2000, pp.11-83) a depuis longtemps attiré mon attention sur l’émergence du couple « ultima Thule-Atlantide » à l’époque et dans les sphères intellectuelles abordées par mon éminent confrère. Thulé fonctionne en effet comme un doublet de l’Atlantide dans la pensée du Suédois Olof Rudbeck (1679), puisqu’elle est également identifiée par lui à la Suède, devenue la patrie du peuple-vecteur de l’humanité ; de même, elle devient, dans les théories de certains cercles occultistes, un centre primordial polaire, tantôt antérieur à une Atlantide rouge située en Occident, tantôt contemporain d’une Atlantide « sudéenne » et noire.
Le propos de ma communication n’est toutefois pas d’étudier à mon tour les idéologies qui président à ce type de rapprochements. J’envisage plutôt de déterminer comment ces rapprochements ont été rendus possibles et comment ils ont influencé par la suite la représentation de Thulé dans l’imaginaire occidental..Mon exposé sera mené en trois étapes. Dans un premier temps, je prouverai la présence, dans la littérature antique, d’une base de comparaison (tertium comparationis) relativement large entre Thulé et l’Atlantide, même si celle-ci y est demeurée inconsciente. Dans un deuxième temps, j’analyserai la place occupée par l’ultima Thule dans la « Question du Nouveau Monde » (celui-ci procède-t-il de l’Ancien Monde ou est-il radicalement hétérogène) et le lien qui y est établi entre l’île-borne de l’Océan septentrional et l’Atlantide. Enfin, dans un troisième temps, je démontrerai, qu’une fois posée l’existence d’un couple Thulé-Atlantide, les destins de ces deux îles ont tendance à se confondre dans certaines œuvres plus récentes, où elles deviennent l’une et l’autre des enclaves habitées par des sociétés technologiquement avancées et vouées à une destruction et à une renaissance cycliques. Cette dernière métamorphose de Thulé, qui est totalement étrangère aux textes grecs et latins, ne renie pas pour autant  le destin qui a été réservé à l’île par l’imaginaire des Anciens. Car le transfert de caractéristiques d’une terre à l’autre est un des traits récurrents qui définissent les eschatiai (confins) antiques.

Timothée PICARD: Métamorphoses du mythe dans l'opéra: Der Kaiser von Atlantis
Si l'adaptation musicale du mythe de l'Atlantide fin et début de siècle sert surtout la fantasmagorie esthétisante de la quête de son inouï, et enregistre à peine la métaphore politique d'un état de civilisation déliquescent, tout autrement en est-il pour l'opéra du compositeur tchèque Viktor Ullman, L'empereur d'Atlantis, écrit en 1943 à Theresienstadt — cette antichambre d'Auschwitz où fut regroupée une grande partie des musiciens dits "dégénérés" par la taxinomie nazie. Admirable — et drôle, et combien émouvant détournement d'un mythe alors investi par les nazis que cette fable dans laquelle un dicateur, pour qui la mort refuse de collaborer, est confronté à l'expérience de sa complète indigence. La grandeur tragi-comique de cette relecture — le lieu de création lui conférant un caractère absolu — est un formidable moyen de continuer à vivre en apprivoisant l'idée de la mort, appelant à son secours à la fois les ressources d'une thématique anthroposophique qui sublime l'apparente indignité de la condition humaine, et celles d'un humour parodique par lequel se dissolvent les ferments idéologiques d'une musique mise au service de la barbarie. Ainsi, l'ambiguïté fondamentale du mythe de l'Atlantide, figur-repoussoir de l'excès mortifère ou utopie euphorisante de l'Humanité réconcilée avec elle-même, apparaît sous sa forme la plus crue à Terezin, ce non lieu par excellence grimé en idylle*, où culture et horreur composent la moins explicable des partitions.

*Terezin, ancienne station thermale, a servi de vitrine musicale au système concentrationnaire nazi — leurre à la fois pour les juifs qui y étaient déportés ("le Fürher offre une ville aux juifs"), et pour la Croix-Rouge allemande, qui visita le camp en juin 1943.

Jean-Michel RACAULT: Une Atlantide coloniale: le mythe du continent lémurien et les littératures de l'océan indien
La science de la fin du 19ème siècle, en réactivant les spéculations sur l’histoire du globe, la dérive des continents, l’origine et la diffusion des espèces, ne relance pas seulement le vieux mythe platonicien de l’Atlantide. Elle en fait naître de nouveaux en d’autres aires géographiques, également fondés sur le motif des continents disparus, tel celui du continent lémurien, issu des travaux de savants post-darwiniens comme Haeckel ou Sclater.
Ce qui n’était au départ qu’une hypothèse scientifique se transformera bientôt en un corps de doctrine ésotérique chez les théosophes du tournant du siècle (Mme Blavatsky, Scott-Elliot, Steiner), puis en une sorte de mythe littéraire. Le cas des littératures francophones de l’océan Indien (Madagascar, Réunion, Ile Maurice) est à cet égard exceptionnel ; le thème du continent lémurien s’y développe en contexte colonial, chez le Réunionnais Jules Hermann, puis chez le Mauricien Malcolm de Chazal et même chez Le Clézio, en un grandiose mythe d’origine dont on se propose d’interroger les fonctions à la fois politiques et poétiques: faire de l’île lointaine le centre imaginaire du monde, insérer l’Européen expatrié dans une origine autochtone, fonder une identité indianocéanique, légitimer une lecture hallucinée de l’espace géographique comme réseau de signes, etc.

Christian ROBIN: L'Atlantide de Pierre Benoît
L'Atlantide de Pierre Benoît semble jouir encore d'une certaine faveur du public. Est-ce que cet intérêt est lié à la place du fameux mythe? Malgré un titre prometteur, le livre ne sollicite guère à vrai dire l'Atlantide, et encore le fait-il en termes originaux, en tout cas peu canoniques. Du reste, cette discrétion est loin d'être une faiblesse, elle contribue à préserver sa part de mystère au mythe, comme à l'intrigue qui se multiplie, non sans virtuosité, dans les directions opposées, mais complémentaires: le roman dévoile autant qu'il cherche à enfouir. Replacé dans le contexte de l'épopée coloniale, qui est à peu près la seule histoire authentique à laquelle se réfère Benoït, le livre propose plusieurs types de confrontations sans vouloir nécessairement leur trouver une résolution.

Jean-Pierre SANCHEZ: L'Atlantide et le Nouveau Monde
La position géographique de l'Atlantide, le plus généralement admise, permet de croire que ce mystérieux continent pouvait servir de lien utile entre l'Europe Occidentale et les Amériques. Nous nous proposons d'analyser, dans les récits, chroniques et histoires écrits à la fin du Moyen Age et à l'époque de la Renaissance quelle fut l'importance de ce mythe dans la découverte du Nouveau Monde, en relation avec d'autres mythes et légendes qui animèrent les hommes de ce temps.

René TREUIL: L'Atlantide et l'archéologie
Le mythe de l'Atlantide a suscité de nombreuses hypothèses plus ou moins étayées par l'archéologie. L'auteur les passe en revue et examine plus particulièrement la plus récente et la plus populaire d'entre elles, qui place l'Atlantide à Théra (Santorin). Il analyse les motifs de cette fascination, les caractéristiques de ces tentatives et les raisons de leur "échec". Il conclut à la nécessité de distinguer plus rigoureusement ce qui relève du mythe et ce qui appartient à l'histoire.

Pascal VACHER: Disney 2001: du mythe de l'empire perdu à la mystification humanitaire
Après avoir repéré les réécritures du mythe de l'Atlantide dans Atlantide, l'empire perdu, et après avoir mis en évidence les déplacements opérés par rapport aux sources, je montrerai comment la légende de l'Atlantide joue comme une réécriture de l'Histoire des Etats-Unis. Paradoxalement, la fiction de l'Atlantide représente à la fois le passé de l'Amérique d'avant la Conquête et le présent des Etats-Unis actuels. Tout en dénonçant ce qu'il n'aurait pas fallu faire, le film doit alors servir la construction de l'avenir (et son public n'est autre que l'Amérique — voire la planète — de demain). À la double question "que faire pour sauver la planète et les USA?", le film répond en rejetant le modèle militariste pour privilégier le héros humanitaire...


COLLOQUE PUBLIÉ AUX ÉDITIONS MICHEL HOUDIARD, 2004



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