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" Page mise à jour le 2 août 2008 "
DU LUNDI 21 JUILLET (19 H) AU JEUDI 31 JUILLET (14
H) 2008
AUTOFICTION
DIRECTION : Claude BURGELIN, Isabelle GRELL
ARGUMENT :
L’autofiction s’est imposée comme un des
chantiers les plus ouverts, les plus
vivants de la littérature actuelle.
Notion subtile à définir, liée
au refus qu'un auteur manifeste à l'égard
de l'autobiographie, du roman à clés,
des contraintes ou des leurres de la transparence,
elle s’enrichit de ses extensions multiples tout
en résistant solidement aux attaques incessantes
dont elle fait l’objet. Elle vient en effet poser
des questions troublantes à la littérature,
faisant vaciller les notions mêmes de
réalité, de vérité, de
sincérité, de fiction, creusant de galeries
inattendues le champ de la mémoire. Ce "je"
qui est un ou plusieurs autres, seule l’invention de
trajets singuliers dans la langue, de constructions narratives
inédites peut le faire advenir. C’est un des
enjeux de l’autofiction.
Pour explorer ce domaine, interviendront dans la
décade quelques-uns des auteurs
majeurs qui ont arpenté le territoire de l’autofiction
comme ceux qui, écrivains du je,
ne se reconnaissent pas toujours dans un tel
cadrage. Des chercheurs français et étrangers
étofferont la réflexion en
l’élargissant à divers auteurs contemporains.
CALENDRIER DÉFINITIF :
Lundi 21
juillet
Après-midi:
ACCUEIL
DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation
du Centre, des colloques et des participants
Mardi 22
juillet
Matin:
Modérateur: Claude
BURGELIN
Jean-Luc
PAGÈS: Les ego expérimentaux de Milan Kundera
Philippe FOREST: De la
loi des séries
Après-midi:
Modératrice: Isabelle
GRELL
Jacques POIRIER: Immobile à
grand pas: portrait de Robbe-Grillet en Gradivus
Patrick SAVEAU: L'autofiction
à la Doubrovsky: mise au point
Table Ronde
: Question de style (autofictionnel), avec Claude
BURGELIN, Philippe FOREST et Catherine ROBBE-GRILLET
Mercredi
23 juillet
Matin:
Modérateur: Jean-Luc
PAGÈS
Philippe GASPARINI: Le lieu
de l'amour
Camille
LAURENS: Qui dit ça?
Après-midi:
Modérateur: Philippe
GASPARINI
Jean-Pierre BOULÉ:
Doubrovsky, son psychanalyste et autof(r)iction
Anne-Marie PICARD-DRILLIEN:
Martyre de la cause de soi: le moi-monde de Christine Angot
Table Ronde
: Discussion sur le "plagiat psychique", avec Camille
LAURENS, Jacques POIRIER et Annie RICHARD
Jeudi 24
juillet
Matin:
Modérateur: Philippe
FOREST
Arnaud
SCHMITT: Autonarration et fiction du
réel
Catherine CUSSET: La peur
du je
Après-midi:
Modératrice: Marie
MIGUET-OLLAGNIER
Vincent
COLONNA: De l'autofiction orientale
Pascale
FAUTRIER: Autofiction et construction de
soi: Enfance de Nathalie Sarraute
Table Ronde
: L'autofiction: une question d'appartenance culturelle?,
avec Vincent COLONNA, Philippe GASPARINI et
Arnaud SCHMITT
Vendredi
25 juillet
Matin:
Modératrice: Isabelle
GRELL
Sophie
BOGAERT: L'autofiction comme automutilation chez
Duras, ou comment l'écrivain
tue la femme
Chloé
DELAUME: S'écrire mode d'emploi
Après-midi:
Visite
de l'IMEC à l'Abbaye d'Ardenne (près de
Caen)
Samedi 26
juillet
Matin:
Modérateur: Patrick
SAVEAU
Thomas
C. SPEAR: Identités virtuelles
Philippe VILAIN: La part
de soi
Après-midi:
Modérateur: Claude
BURGELIN
Marie
MIGUET-OLLAGNIER: La Dispersion, une première
autofiction
Serge DOUBROVSKY: Le dernier
moi
Dimanche
27 juillet
Matin:
Modérateur: Thomas
C. SPEAR
Anne STRASSER: De l'autobiographie à
l'autofiction: de la conception d'une identité immuable à
l'invention de soi
Après-midi:
Modératrice: Mélikah
ABDELMOUMEN
Emmanuel
PIERRAT: Quel DROIT de l'autofiction?
Claude BURGELIN: Modiano
et l'autofiction
Lundi 28
juillet
Matin:
Modératrice: Claude BURGELIN
Sylvie LOIGNON: De quelques
monstres fantasques
Régine ROBIN: Doubles et clones:
quels rôles dans mon écriture autofictionnelle?
Après-midi:
REPOS
Mardi 29
juillet
Matin:
Modératrice: Jacqueline
ROUSSEAU-DUJARDIN
Véronique MONTÉMONT:
Comment ne pas faire son autobiographie en 12 + 1 leçons: Jacques
Roubaud, Nous, les moins que rien, fils aînés de
personne
Dialogue
entre Hubert LUCOT et Claude BURGELIN
Après-midi:
Modérateur: Arnaud
GENON
Herta-Luise
OTT: Ingeborg Bachmann: l'inscription
de l'histoire du soi dans la fiction
Jean-Louis LIBOIS: Le "Je" autofictionnel
au cinéma
Discussion
générale : L'autofiction: le "temps retrouvé"?,
avec Hubert LUCOT, Herta-Luise OTT et Jacqueline
ROUSSEAU-DUJARDIN
Mercredi
30 juillet
Matin:
Modérateur: Claude
BURGELIN
Jacqueline ROUSSEAU-DUJARDIN:
L'autofiction: une alternative
Georges-Arthur GOLDSCHMIDT:
Autofiction et inavouable
Après-midi:
Modératrice: Isabelle
GRELL
Perin
Emel YAVUZ: Le Narrative Art: récit
de soi et mise en scène dans la photographie.
L'autofiction comme pratique de l'art
Arnaud GENON: Fracture autobiographique
et écriture du sida: l'autofiction
chez Hervé Guibert
Discussion ouverte et mise au point, animée par
Claude BURGELIN et Isabelle GRELL
Jeudi 31
juillet
DÉPART
DES PARTICIPANTS
RÉSUMÉS :
Sophie
BOGAERT: L'autofiction comme automutilation
chez Duras, ou comment l'écrivain
tue la femme
L’œuvre de Marguerite Duras présente une
forme d’autofiction particulièrement agressive,
comme si l’écriture se nourrissait de la vie
jusqu’à l’épuiser et tarir sa propre source.
Duras dit écrire pour "[s]e massacrer, [s]e gâcher,
[s]’abîmer dans la parturition du livre. [S]e
vulgariser, [s]e coucher dans la rue". Cette image de l’écrivain
dévoré par ses livres figure au premier plan
de la mise en scène orchestrée par elle
autour de son propre personnage. Car l’autofiction en tant
que telle ne s’élabore pas seulement dans l’œuvre,
littéraire, théâtrale ou cinématographique
de Marguerite Duras ; mais elle se joue aussi dans les
nombreuses prises de paroles assumées par l’auteur
en tant que tel (entretiens publiés, diffusés
à la radio ou à la télévision ;
textes métadiscursifs publiés en volume...).
Cette spectaculaire fictionnalisation de soi se joue donc
aussi en-dehors de la littérature, bien que toujours
sous ses augures, ou sous son prétexte. Nous nous
interrogerons sur cette pratique intensive de l’autofiction,
où la stratégie narcissique accouche conjointement
d’un écrivain célèbre et d’une femme
saisie dans le marbre de la statue qu’elle a elle-même
érigée.
Références Bibliographiques
:
Édition des Cahiers de la guerre et autres
textes de Marguerite Duras, P.O.L-Imec, 2006.
Duras, l’œuvre matérielle, Imec,
2006 (sous la direction de Sophie Bogaert, avec des
textes d’Aliette Armel, Jérôme Beaujour,
Christiane Blot-Labarrère, Edgar Morin, Dominique
Noguez, Michelle Porte).
Dossier de presse Le Ravissement de Lol V. Stein
et Le Vice-Consul de Marguerite Duras, 10/18-Imec,
2006.
« Les archives de Marguerite Duras ou l’œuvre
matérielle », article paru dans le
Magazine Littéraire n°452, avril 2006.
Jean-Pierre BOULÉ: Doubrovsky,
son psychanalyste et autof(r)iction
Doubrovsky était en analyse avec Robert Akeret aux Etats-Unis
pendant dix ans, de 1968 à 1978. Akeret est présent dans
Fils, et dans Laissé pour conte, ainsi que dans
d’autres livres de Doubrovsky ; un personnage qui s’inspire de Doubrovsky
est présent dans deux livres d'Akeret. Cette communication étudie
la complexité de leurs rapports, à travers leurs écrits
respectifs en se concentrant sur la rivalité et sur le narcissisme
dans la relation à la fois thérapeutique et en tant qu’écrivain.
Cette rivalité s’étend à la notion d’autofiction dont
Doubrovsky revendique la paternité, accusant Akeret d’avoir truqué
ce genre ; l’arroseur devient arrosé.
Vincent COLONNA: De l'autofiction
orientale
Parmi toutes les formes d’autofiction, la fiction
de soi fantastique m’a toujours paru la plus énigmatique,
la plus troublante. En Occident, cette
forme est attestée dès l’Antiquité
par "l’inventeur" de l’autofiction, à savoir
Lucien ; puis chez Dante, Rabelais, Cyrano, Nerval,
Kafka, Hesse, Borges, Schmidt et quelques autres. Un même
ensemble de procédés et de motifs
chamaniques rassemblent leur fabulation personnelle,
en plus de leur indifférence au vraisemblable
biographique. Même si cette tradition est moins
vivante que par le passé, la sécularisation
occidentale ayant progressivement réduit le voyage
initiatique à un genre lettré, elle demeure
néanmoins relativement connue et balisée. D’où
le désir d’aller voir ailleurs, dans l’Orient
arabo-musulman, chez un écrivain comme al-Maâri
(mort en 1058), chez un philosophe comme Avicenne
(m. en 1037), ou un mystique comme Ibn Arabi (m. en 1240).
Ces trois auteurs, quoique très différents,
semblent bien avoir élaboré des fictions fantastiques
en se donnant le premier rôle. Comment? pourquoi?
y a-t-il une filiation entre cette tradition orientale et la
tradition occidentale de l’autofiction que l’on peut dire
chamanique? que nous apprend l’Orient sur la littérature,
sur la fiction et les déplacements fabuleux du soi que
l’Occident n’exprimait déjà?
Références Bibliographiques
:
Corpus
Al-Maâri, L’épître du pardon,
(édition de V. Monteuil).
H. Corbin, Les récits visionnaires d’Avicenne.
S. Ruspoli, Le livre des Théophanies
d’Ibn Arabi.
Etudes
G. W. Bowersock, Le mentir-vrai dans l’antiquité.
V. Colonna, Autofiction & autres mythomanies
littéraires.
M. Eliade, Le Chamanisme.
Serge DOUBROVSKY: Le dernier moi
Il ne s'agira
pas ici d'une analyse théorique, mais du cheminement
par lequel j'ai été conduit à inventer le
terme et le concept d''"autofiction". Je lirai des extraits
de mes textes pour étayer et illustrer cette démarche.
Malgré de nombreuses critiques acerbes, le mot a fini
par s'imposer et par entrer dans les dictionnaires. Mais
le genre ainsi nommé demeure amibigu. Cette décade
permettra de préciser la nature de cette "écriture
de soi" chez divers auteurs. J'essaierai de définir
ce qu'il signifie pour moi.
Philippe GASPARINI: Le
lieu de l'amour
L’écriture du moi vise à établir
une relation d’empathie entre l’auteur et le lecteur,
une relation de confiance, de confidence, de reconnaissance,
qui a quelque chose à voir avec l’amour. Se fondant
sans doute sur cette vieille idée que l’amour
naît du spectacle de l’amour, le roman autobiographique
et l’autofiction en font leur lieu de prédilection.
En effet, la représentation de la demande d’amour
met en abyme la stratégie rhétorique
du texte à partir du moment où elle montre comment
le personnage identifiable à l’auteur se met à
nu pour établir un rapport intime avec autrui, comment
il mobilise le langage pour capter la bienveillance à
laquelle il aspire.
Parmi les textes qui permettent d’illustrer cette
figure de la sincérité: Histoire
des amours de Cléante et de Bélise publiée
par la Présidente Ferrand en 1689 et
Rendez-vous de Christine Angot (2006).
Arnaud GENON: Fracture autobiographique
et écriture du sida: l'autofiction
chez Hervé Guibert
Hervé Guibert est l’auteur d’une œuvre littéraire
centrée sur le sujet. Dès
La Mort propagande, son premier livre publié
en 1977, il cherche à faire coexister dans ses
textes la fiction romanesque et le vécu autobiographique.
Cependant, ce n’est qu’à partir de 1990,
avec la publication de A l’ami qui ne m’a pas
sauvé la vie, "roman" dans lequel l’auteur /
narrateur fait l’aveu public de sa maladie, qu’on peut
véritablement parler, à propos de son
travail, d’autofiction. Nous nous interrogerons donc
sur le comment de la mise en place des postures identitaires
autofictionnelles mais aussi sur le pourquoi
de l’autofiction guibertienne, c’est-à-dire
sur les raisons qui poussent Hervé Guibert à
investir ce genre littéraire de mise en fiction
de soi, à ce moment-là de son œuvre et de sa vie.
Nous verrons enfin que le choix de l’écriture
de soi par le prisme du genre autofictionnel ne constitue
pas pour l’auteur une réponse aux problèmes
éthique, esthétique et existentiel
auxquels il est confronté puisque ses derniers
textes relèvent davantage de ce que nous pouvons
nommer des autofabulations.
Références Bibliographiques:
Arnaud Genon, Hervé Guibert. Vers une esthétique
postmoderne, Paris, L’Harmattan, coll.
Critiques littéraires, 2007.
Site de ressources sur Hervé Guibert: http://herveguibert.net/
Georges-Arthur GOLDSCHMIDT:
Autofiction et inavouable
L’autofiction se constitue probablement
à partir d’un tissu du soi et de faits biographiques
qui servent au tracé de la trame fantasmatique et qui reviendraient
censément tels quels dans l’autre langue: il suffit
donc, puisque tout est neuf dans l’autre langue, de s’y mettre
comme Flaubert le disait de Bouvard et Pécuchet; or,
il n’en est rien car ce qui se prétend autobiographique dans
une langue, devient rien que par le renversement du vocabulaire de
l’autofiction dans l’autre. Les omissions, les détours et
arrangements du français ne sont alors que les aveux feints
de l’allemand.
Jean-Louis LIBOIS: Le
"Je" autofictionnel au cinéma
Le concept d’"autofiction" contamine peu à peu
sinon la production cinématographique
contemporaine du moins son commentaire critique, au
point d’être en voie de constituer un genre à
part entière. Les derniers opus des cinéastes
Arnaud Desplechin (Rois et reine, 2004), Jean
Claude Brisseau (Les anges exterminateurs, 2006),
Jacques Nolot (Avant que j’oublie, 2007) ou Maïwen
Le Bescot (Pardonne moi, 2006) ainsi que certains
films du portugais Joao Cesar Monteiro, du français
Philippe Garrel et de l'italien Nanni Moretti peuvent
être, en partie ou en totalité, considérés
comme des œuvres autofictionnelles. Moins qu’à l’établissement
d’un panorama d’un genre en constitution, la réflexion
s’efforcera de saisir cette émergence du "je" autofictionnel
cinématographique dans ses singularités et
d’en analyser les occurrences.
Marie MIGUET-OLLAGNIER: La
Dispersion, une première autofiction
C'est rétrospectivement
que La Dispersion (Mercure de France, 1969) a pris
le statut d'autofiction: le je narrateur n'y dit pas
son nom. Des autofictions ultérieures feront allusion
à l'histoire racontée dans ce livre, attestant
son caractère autobiographique. La Dispersion
tresse deux récits: l'un historique, l'Occupation avec
sa conséquence programmée, la dispersion ou disparition
de la population juive à laquelle appartient le narrateur,
l'autre intime, la dislocation d'un couple acceptée
dès le moment de la rencontre. Si le premier suit un ordre
chronologique, l'autre a un mouvement circulaire: séparation,
rencontre, évasions, séparation. L'amante est
tutoyée, héroïsée par son anonymat.
La fiction est créée par le rapport que l'auteur
établit entre les deux aventures: l'amant a dès le
départ voulu l'échec d'une liaison destinée
à lui rappeler la shoah. La même couleur (le vert) est
celle des uniformes allemands et du tailleur de la jeune femme.
Références
Bibliographiques :
Marie Miguet-Ollagnier,
Les Voisinages du moi, Presses universitaires
franc-contoises, 1999.
Bertrand Degott &
Marie Miguet-Ollagnier, Ecriture de soi, secrets
et réticences, L'Harmattan, 2002.
Herta-Luise OTT: Ingeborg Bachmann:
l'inscription de l'histoire du soi
dans la fiction
Ingeborg Bachmann,
poétesse et romancière, n’avait pas
coutume de faire des confessions concernant sa vie privée
— bien au contraire, elle s’attachait à toujours
en dissimuler des pans entiers, y compris à l’égard
des proches. S’agissant de l’écriture, elle considérait
que la "matière première" de l’écrivain,
la "vie", était sans intérêt dès
lors qu’elle n’était pas "agencée". Interrogée
sur l’éventuel caractère autobiographique du roman
Malina (1971), le seul roman publié de son vivant,
elle répondit que c’était "sans aucun doute"
le cas, mais pour limiter tout aussitôt le propos: "autobiographie
uniquement si on y reconnaît le processus spirituel d’un
Je, et non un protocole de curriculum vitae, ou des récits
d’histoires privées, et autres révélations
gênantes". Malina était prévu comme ouverture
à tout un cycle de romans, qui demeura à l’état
d’ébauche, et qui devait traiter de l’histoire de la société
autrichienne: tout le contraire, on le voit, d’un projet "auto-fictionnel".
Nous nous interrogerons sur le comment et le pourquoi de "l’agencement"
du matériau "vie" dont dispose la femme Ingeborg Bachmann
et que travaille l’écrivain Ingeborg Bachmann.
Anne-Marie PICARD-DRILLIEN:
Martyre de la cause de soi: le moi-monde de Christine Angot
L'écriture comme symptôme et médicament?
L'écrivain thermomètre
et médecin de son âme? Entrer dans
l'écriture de soi, c'est entrer en négociation
avec ces deux versants: l'un souffrant,
l'autre analgésique, mais une analgésie
à reconduire car elle ne guérit
pas le symptôme. Elle joue et se joue de lui,
y trouve son origine et son but, s'y complait. Mais
entre les deux versants, le livre produit, signé,
publié, lu. Pour l'Autre. Cet Autre
à la fois craint et nécessaire.
On sait la controverse qui a entouré la sortie
du livre de Christine Angot, L'inceste en 1999.
Ecriture auto-analytique non médiatisée
par les règles du genre, comme l'était avant
elle celle de Marguerite Duras par exemple, Angot
et son éditeur Stock, nous ouvrent à chaque
fois les portes d'un journal intime qui semble avoir
été publié tel qu'il a été écrit,
immédiatement donné à la lecture
du plus grand nombre. D'où le sentiment de transgresser
une limite. L'exhibition produit un effet unheimlich
qui exprime cet étonnement: "Comment a-t-on pu
publier cette chose étrangère et insupportable...
que je reconnais quand même?". Par son travail de
la langue, de la construction romanesque, Duras au moins semblait
sublimer la souffrance et la folie alors que, dans sa forme
la plus pure, le livre d'Angot ne serait-il pas "simplement"
un écrit délirant, non bordé par la nécessité
de construire une habitation, un décor, un cadre de
fiction pour colmater les épanchements du sujet?
C'est que Christine est croyante: elle croit au Tout et
au Rien. Si elle prend l'impudeur comme posture, ce n'est que
pour tenter de tout dire...
Emmanuel PIERRAT: Quel
DROIT de l'autofiction?
Tous les textes sont des objets de droit. Les écrits
autobiographiques (mémoires,
journaux, autobiographies, correspondances,
etc.) le sont d'autant plus qu'ils se présentent
comme des transcriptions d'une réalité
bien souvent intime, et pouvant à ce titre aisément
porter atteinte aux droits des personnes mentionnées,
empiètent souvent sur la vie privée
des personnes qui y sont citées (ex-épouse,
aventures sexuelles, etc.) ou peuvent être
diffamatoires, voire injurieux, envers les protagonistes
(relations professionnelles, famille, etc.). De
même, publier sa vie peut donner lieu pour certaines
professions (avocats, médecins, militaires, diplomates,
etc.) à des entorses, voire à de véritables
violations du secret professionnel ou de l'obligation
de réserve. La qualification de "fiction" ne
met en rien l'auteur et son éditeur à l'abri
des foudres de la justice. La publication d'un texte litigieux
sous le label "roman" n'atténue en effet que très
faiblement la responsabilité de l'auteur et de son éditeur
si le texte fait référence à des
situations ou des personnes réelles. L'autofiction
reste donc un des genres éditoriaux les plus périlleux
judiciairement ; à ce titre elle est bien souvent
la victime, avant publication, d'un véritable phénomène
d'auto-censure.
Références Bibliographiques
:
L'Edition en procès (en collaboration
avec Sylvain Goudemare), Editions Léo
Scheer, 2003.
Le Bonheur de vivre en Enfer, Maren Sell
Editeurs, 2004.
La Guerre des copyrights, Fayard, 2006.
Guide du droit d'auteur à l'usage des éditeurs,
Editions du Cercle de la Librairie,
1995.
Le Droit d'auteur et l'édition,
Editions du Cercle de la Librairie, 1998 et
2005.
Le Droit de l'édition appliqué I,
Editions du Cercle de la Librairie / Cecofop,
2000.
Le Droit du Livre, Editions du Cercle de
la Librairie, 2001 et 2005.
Le Droit de l'édition appliqué II,
Editions du Cercle de la Librairie / Cecofop,
2002.
Guide juridique pratique de l'éditeur.
Livre-Presse-Multimédia (en collaboration avec Agnès-Lahn
Gozin et Arnaud Le Mérour), Stratégies,
2001.
Jacques POIRIER: Immobile à
grand pas: portrait de Robbe-Grillet en Gradivus
Si certaines vies sont de véritables
romans, comme le suggère un mot célèbre,
on peut aisément en faire le récit. Mais
de la psyché on ne peut guère que dresser la carte.
A l’écume événementielle, dont se nourrit
la fiction, s’oppose en effet la fixité des images fondatrices
— dont la mise en scène constitue le mode d’apparaître.
Cette tension essentielle, chez Robbe-Grillet, entre l’immuabilité
du noyau psychique et la dynamique qu’implique le fait même de
raconter, représente sans doute une clef de l’œuvre.
Tandis que la psyché cherche à prendre le devenir au
piège — images obsédantes, séquences inlassablement
répétées, gestes suspendus au moment fatal
afin d’éviter l’irrémédiable —, l’œuvre multiplie
les références formelles à l’Histoire (les années
trente, les guerres mondiales...) et affiche les marques extérieures
de la temporalité (les cités en ruines, les traces
d’un grand cataclysme...). La dualité textuelle des Romanesques
procède donc de cette tension entre la fascination pour
l’immuable — l’image fixe impossible à "raconter" puisque
sa fixité même suspend le récit — et le recours
jubilatoire au romanesque, qui vient rémunérer cet
impossible. D’où sans doute cette présence emblématique
de Gradiva qui, en retenant son mouvement, suggère le
devenir et en même temps l’annule.
Références
Bibliographiques :
Jacques Poirier, Les Ecrivains
français et la psychanalyse (1950-2000), L’Harmattan,
2001.
Jacques Poirier (s. dir.),
avec la particip. De M. Erman et Gilles Ernst, Ecriture
de soi et lecture de l’autre, Ed. U. de Dijon, 2002.
Annie RICHARD:
"Plagiat psychique"
Camille Laurens a raison, dans son interpellation
"Marie Darrieussecq ou le syndrome du coucou" ("Revue littéraire",
Leo Scheer, n°32), de nommer "plagiat psychique" l’écriture
de Tom est mort (P.O.L, 2007) par rapport à Philippe,
récit autobiographique (P.O.L, 1995) de la perte de
son premier enfant à l’accouchement à cause d’une
négligence médicale. La querelle, traitée
très superficiellement par la presse, est en fait révélatrice
de la capacité de la littérature autobiographique et/ou
de sa forme contemporaine, autofictionnelle, d’investir le "je"
narratif en tant que sujet. "Plagiat psychique" car ce "je" proprement
inimitable et souverain dans son appropriation de la langue ne peut
qu’inviter le "tu" à s’emparer, avec le même engagement,
de la première personne. L’autofiction pousse à l’extrême
en même temps que l’autorité, l’exposition d’un "je" unique
et vulnérable, l’exigence d’un "rapport vivant et immédiat
d’un énonciateur à l’autre" selon Benveniste, en somme
une interpellation au sein de l’écriture. Marie Darieussecq
a été à son tour interpellée pour avoir imité
l’inimitable.
Patrick SAVEAU: L'autofiction
à la Doubrovsky: mise au point
Depuis qu'il est apparu sur la quatrième
de couverture de Fils, roman de
Serge Doubrovsky publié en 1978, le mot autofiction
est entré dans le langage courant pour désigner
tout et n'importe quoi. Figurant depuis quelques
années déjà dans les dictionnaires,
il est maintenant d’usage courant de l’employer sans
discrimination pour désigner toute œuvre où
semble poindre une instance moïque qui,
autrefois, ressortait au domaine de l’autobiographique.
Ce mot est à ce point galvaudé qu’il est utilisé
non seulement dans le domaine littéraire, mais aussi
dans les domaines cinématographique et pictural.
La surexposition du vocable autofiction, au lieu d’entraîner
un éclaircissement du champ littéraire
auquel elle renvoie ne fait que l’obscurcir. Il
ne s'agira pas dans cette communication de faire la lumière
sur ce qui a été dit et répété
sur les écritures du moi depuis maintenant une trentaine
d'années, mais d'éclairer la manière
dont son premier praticien auto-déclaré l'envisage
et la défend, d'examiner comment il conçoit
un genre qui s’est en quelque sorte imposé à
lui pour des raisons dont il n’était pas nécessairement
conscient.
Arnaud SCHMITT: Autonarration
et fiction du réel
Je compte mettre en parallèle deux approches
de l’écriture référentielle:
l’autonarration (telle que je l’ai définie
dans Poétique, février 2007)
et ce que j’appellerais provisoirement
"la fiction du réel" (en anglais américain:
"faction"). Alors que la première
catégorie a pour finalité de mettre
en jeu une subjectivité par le biais des outils propres
à la fiction, tout en restant principalement
dans une zone référentielle, la
seconde catégorie (regroupant des textes tels
qu’Arthur and George de Julian Barnes, Libra
de Don De Lillo, ou encore le récent, et très
controversé, The Castle in the Forest de Norman
Mailer) consiste à narrer à l’intérieur
d’un roman des événements avérés,
et fictionnaliser des personnes réelles
(qui n’ont néanmoins pas voix au chapitre). J’essaierai
de montrer que les deux démarches, tout en présentant
des similitudes (comme utiliser le roman pour empiéter
sur le réel), présentent des différences
majeures, tant d’un point de vue éthique
qu’herméneutique. Cependant, elles témoignent
toutes deux en fin de compte de la volonté du je,
sujet narrant, de s’approprier le réel au travers
du texte.
Thomas C. SPEAR: Identités
virtuelles
Il y a
vingt ans, j'ai soutenu une thèse de doctorat
sur l'autofiction de Céline; parmi mes lecteurs,
il y avait le "maître ès autofiction", Serge
Doubrovsky. Ayant depuis enseigné et écrit
sur l'autofiction du professeur Dou-dou et celle d'autres
auteurs, j'interviens parmi les critiques "généralistes"
pour parler du genre de façon assez large, prenant
des exemples construits sur papier réel et virtuel.
Les (auto)représentations sur le web méritent
étude avec celles des textes imprimés, du
plus petit "écrivaillon" jusqu'aux "grands" Académiciens.
À l'instar de Régine Robin, l'espace virtuel
des auteurs-personnages (Renaud Camus, Chloé Delaume,
Irène Frain) multiplie les jeux fictionnels de la mise
en scène de soi. Des pages FaceBook et MySpace, des
sites commerciaux, personnels et professionnels, l'espace du
cyborg dépasse le papier pour les auteurs aussi friands
du marketing et des mensonges que l'auteur d'Un Amour de soi.
Références
Bibliographiques :
De l'Autofiction
(1989)
Duras,
la pute de la côte normande (version hypertexte
1996 d'un article paru sous le titre Dame Duras: Breaking
through the Text en 1992)
Dou-dou
in the Classroom ; Doubrovsky's Professorial Performances
(1993)
Staging
the Elusive Self (sur Robbe-Grillet, 1994)
Virility
and the Jewish 'Invasion' in Céline's Pamphlets
(1995)
Le 'véritable'
Jean Genet (1996)
Autofiction
and Nationality (1998)
L'Enfance
créole ; la nouvelle autobiographie antillaise
(1998)
"Autobiographical
Que(e)ries" de la revue a/b: Auto/Biography
Studies (2000) [table des matières: 15.1, 15.2]
Perin Emel YAVUZ: Le Narrative
art: récit de soi et mise en scène
dans la photographie. L'autofiction comme pratique de l'art
Apparu dans les années 70, le Narrative art
réunit une quinzaine d’artistes internationaux
qui pratiquent la photographie de façon
similaire. Au niveau de la forme, leur travail se caractérise
par un usage séquentiel de la photographie associé
à un texte, selon le modèle du roman-photo. En
ce qui concerne l’objet de leurs investigations, ce
qui semble les rassembler réside dans une narrativisation
de leur existence d’artiste. Or, le récit de soi
en photographie ne peut que relever d’une fictionnalisation
de soi, puisque le médium nécessite non seulement
une mise à distance mais également une mise
en scène. C’est dans cette conscience que les artistes
du Narrative art produisent toute une iconographie dans laquelle
le "je" et le jeu se rencontrent dans une entreprise d’auto-définition.
Rappelons que le contexte dans lequel ils travaillent
est celui d’un éclatement des pratiques artistiques
mais également d’une totale redéfinition
du paradigme de l’art. Devenus leurs propres personnages, ces
artistes se mettent en scène dans des images où
ils jouent leur propre rôle, d’artistes en quête
d’art. C’est alors à partir du concept d’"image performée"
que nous proposons d’investir le rapport entre le Narrative
art et l’auto-fiction. Quelle distinction faire entre la pose (qui
implique la volonté de rendre le sujet de la façon
la plus fidèle à ce qu’il est) et la mise en scène
(qui revendique son rapport à la fiction)? Comment participe
la mise en scène à la définition
de l’auto-fiction? Est-ce que la mise en scène, traversée
par l’auto-fiction, n’est-elle pas vecteur de réel?
C’est à la lueur du Narrative art que nous tenterons de
répondre à ces questions, en tenant compte à
la fois du contexte de production de ces œuvres et de l’outillage
conceptuel offerts par le photographique, la théâtralité
afin de définir les modalités de l’auto-fiction
de ce courant.
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Sites
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de Philippe Lejeune, "Autopacte" (http://www.autopacte.org)
2) Le site
de Jean-Luc Pagès, "Le Projet Ipséité"
(http://www.ipseite.net)
3) Le site
de Régine Robin, "La page des Papiers Perdus"
(http://www.er.uqam.ca/nobel/r24136/)
4) http://www.everyoneweb.com/doubrovskymanuscrit.com