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" Page mise à jour le 2 août 2008 "



DU LUNDI 21 JUILLET (19 H) AU JEUDI 31 JUILLET (14 H) 2008



AUTOFICTION


DIRECTION : Claude BURGELIN, Isabelle GRELL

ARGUMENT :

L’autofiction s’est imposée comme un des chantiers les plus ouverts, les plus vivants de la littérature actuelle. Notion subtile à définir, liée au refus qu'un auteur manifeste à l'égard de l'autobiographie, du roman à clés, des contraintes ou des leurres de la transparence, elle s’enrichit de ses extensions multiples tout en résistant solidement aux attaques incessantes dont elle fait l’objet. Elle vient en effet poser des questions troublantes à la littérature, faisant vaciller les notions mêmes de réalité, de vérité, de sincérité, de fiction, creusant de galeries inattendues le champ de la mémoire. Ce "je" qui est un ou plusieurs autres, seule l’invention de trajets singuliers dans la langue, de constructions narratives inédites peut le faire advenir. C’est un des enjeux de l’autofiction.

Pour explorer ce domaine, interviendront dans la décade quelques-uns des auteurs majeurs qui ont arpenté le territoire de l’autofiction comme ceux qui, écrivains du je, ne se reconnaissent pas toujours dans un tel cadrage. Des chercheurs français et étrangers étofferont la réflexion en l’élargissant à divers auteurs contemporains.

CALENDRIER DÉFINITIF :

Lundi 21 juillet
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Mardi 22 juillet
Matin:
Modérateur: Claude BURGELIN
Jean-Luc PAGÈS: Les ego expérimentaux de Milan Kundera
Philippe FOREST: De la loi des séries

Après-midi:
Modératrice: Isabelle GRELL
Jacques POIRIER: Immobile à grand pas: portrait de Robbe-Grillet en Gradivus
Patrick SAVEAU: L'autofiction à la Doubrovsky: mise au point

Table Ronde : Question de style (autofictionnel), avec Claude BURGELIN, Philippe FOREST et Catherine ROBBE-GRILLET


Mercredi 23 juillet
Matin:
Modérateur: Jean-Luc PAGÈS
Philippe GASPARINI: Le lieu de l'amour
Camille LAURENS: Qui dit ça?

Après-midi:
Modérateur: Philippe GASPARINI
Jean-Pierre BOULÉ: Doubrovsky, son psychanalyste et autof(r)iction
Anne-Marie PICARD-DRILLIEN: Martyre de la cause de soi: le moi-monde de Christine Angot

Table Ronde : Discussion sur le "plagiat psychique", avec Camille LAURENS, Jacques POIRIER et Annie RICHARD


Jeudi 24 juillet
Matin:
Modérateur: Philippe FOREST
Arnaud SCHMITT: Autonarration et fiction du réel
Catherine CUSSET: La peur du je

Après-midi:
Modératrice: Marie MIGUET-OLLAGNIER
Vincent COLONNA: De l'autofiction orientale
Pascale FAUTRIER: Autofiction et construction de soi: Enfance de Nathalie Sarraute

Table Ronde : L'autofiction: une question d'appartenance culturelle?, avec Vincent COLONNA, Philippe GASPARINI et Arnaud SCHMITT


Vendredi 25 juillet
Matin:
Modératrice: Isabelle GRELL
Sophie BOGAERT: L'autofiction comme automutilation chez Duras, ou comment l'écrivain tue la femme
Chloé DELAUME: S'écrire mode d'emploi

Après-midi:
Visite de l'IMEC à l'Abbaye d'Ardenne (près de Caen)


Samedi 26 juillet
Matin:
Modérateur: Patrick SAVEAU
Thomas C. SPEAR: Identités virtuelles
Philippe VILAIN: La part de soi

Après-midi:
Modérateur: Claude BURGELIN
Marie MIGUET-OLLAGNIER: La Dispersion, une première autofiction
Serge DOUBROVSKY: Le dernier moi


Dimanche 27 juillet
Matin:
Modérateur: Thomas C. SPEAR
Anne STRASSER: De l'autobiographie à l'autofiction: de la conception d'une identité immuable à l'invention de soi

Après-midi:
Modératrice: Mélikah ABDELMOUMEN
Emmanuel PIERRAT: Quel DROIT de l'autofiction?
Claude BURGELIN: Modiano et l'autofiction


Lundi 28 juillet
Matin:
Modératrice: Claude BURGELIN
Sylvie LOIGNON: De quelques monstres fantasques
Régine ROBIN: Doubles et clones: quels rôles dans mon écriture autofictionnelle?

Après-midi:
REPOS


Mardi 29 juillet
Matin:
Modératrice: Jacqueline ROUSSEAU-DUJARDIN
Véronique MONTÉMONT: Comment ne pas faire son autobiographie en 12 + 1 leçons: Jacques Roubaud, Nous, les moins que rien, fils aînés de personne

Dialogue entre Hubert LUCOT et Claude BURGELIN

Après-midi:
Modérateur: Arnaud GENON
Herta-Luise OTT: Ingeborg Bachmann: l'inscription de l'histoire du soi dans la fiction
Jean-Louis LIBOIS: Le "Je" autofictionnel au cinéma

Discussion générale : L'autofiction: le "temps retrouvé"?, avec Hubert LUCOT, Herta-Luise OTT et Jacqueline ROUSSEAU-DUJARDIN


Mercredi 30 juillet
Matin:
Modérateur: Claude BURGELIN
Jacqueline ROUSSEAU-DUJARDIN: L'autofiction: une alternative
Georges-Arthur GOLDSCHMIDT: Autofiction et inavouable

Après-midi:
Modératrice: Isabelle GRELL
Perin Emel YAVUZ: Le Narrative Art: récit de soi et mise en scène dans la photographie. L'autofiction comme pratique de l'art
Arnaud GENON: Fracture autobiographique et écriture du sida: l'autofiction chez Hervé Guibert

Discussion ouverte et mise au point, animée par Claude BURGELIN et Isabelle GRELL


Jeudi 31 juillet
DÉPART DES PARTICIPANTS

RÉSUMÉS :

Sophie BOGAERT: L'autofiction comme automutilation chez Duras, ou comment l'écrivain tue la femme
L’œuvre de Marguerite Duras présente une forme d’autofiction particulièrement agressive, comme si l’écriture se nourrissait de la vie jusqu’à l’épuiser et tarir sa propre source. Duras dit écrire pour "[s]e massacrer, [s]e gâcher, [s]’abîmer dans la parturition du livre. [S]e vulgariser, [s]e coucher dans la rue". Cette image de l’écrivain dévoré par ses livres figure au premier plan de la mise en scène orchestrée par elle autour de son propre personnage. Car l’autofiction en tant que telle ne s’élabore pas seulement dans l’œuvre, littéraire, théâtrale ou cinématographique de Marguerite Duras ; mais elle se joue aussi dans les nombreuses prises de paroles assumées par l’auteur en tant que tel (entretiens publiés, diffusés à la radio ou à la télévision ; textes métadiscursifs publiés en volume...). Cette spectaculaire fictionnalisation de soi se joue donc aussi en-dehors de la littérature, bien que toujours sous ses augures, ou sous son prétexte. Nous nous interrogerons sur cette pratique intensive de l’autofiction, où la stratégie narcissique accouche conjointement d’un écrivain célèbre et d’une femme saisie dans le marbre de la statue qu’elle a elle-même érigée.

Références Bibliographiques :

Édition des Cahiers de la guerre et autres textes de Marguerite Duras, P.O.L-Imec, 2006.
Duras, l’œuvre matérielle, Imec, 2006 (sous la direction de Sophie Bogaert, avec des textes d’Aliette Armel, Jérôme Beaujour, Christiane Blot-Labarrère, Edgar Morin, Dominique Noguez, Michelle Porte).
Dossier de presse Le Ravissement de Lol V. Stein et Le Vice-Consul de Marguerite Duras, 10/18-Imec, 2006.
« Les archives de Marguerite Duras ou l’œuvre matérielle », article paru dans le Magazine Littéraire n°452, avril 2006.


Jean-Pierre BOULÉ: Doubrovsky, son psychanalyste et autof(r)iction
Doubrovsky était en analyse avec Robert Akeret aux Etats-Unis pendant dix ans, de 1968 à 1978. Akeret est présent dans Fils, et dans Laissé pour conte, ainsi que dans d’autres livres de Doubrovsky ; un personnage qui s’inspire de Doubrovsky est présent dans deux livres d'Akeret. Cette communication étudie la complexité de leurs rapports, à travers leurs écrits respectifs en se concentrant sur la rivalité et sur le narcissisme dans la relation à la fois thérapeutique et en tant qu’écrivain. Cette rivalité s’étend à la notion d’autofiction dont Doubrovsky revendique la paternité, accusant Akeret d’avoir truqué ce genre ; l’arroseur devient arrosé.

Vincent COLONNA: De l'autofiction orientale
Parmi toutes les formes d’autofiction, la fiction de soi fantastique m’a toujours paru la plus énigmatique, la plus troublante. En Occident, cette forme est attestée dès l’Antiquité par "l’inventeur" de l’autofiction, à savoir Lucien ; puis chez Dante, Rabelais, Cyrano, Nerval, Kafka, Hesse, Borges, Schmidt et quelques autres. Un même ensemble de procédés et de motifs chamaniques rassemblent leur fabulation personnelle, en plus de leur indifférence au vraisemblable biographique. Même si cette tradition est moins vivante que par le passé, la sécularisation occidentale ayant progressivement réduit le voyage initiatique à un genre lettré, elle demeure néanmoins relativement connue et balisée. D’où le désir d’aller voir ailleurs, dans l’Orient arabo-musulman, chez un écrivain comme al-Maâri (mort en 1058), chez un philosophe comme Avicenne (m. en 1037), ou un mystique comme Ibn Arabi (m. en 1240). Ces trois auteurs, quoique très différents, semblent bien avoir élaboré des fictions fantastiques en se donnant le premier rôle. Comment? pourquoi? y a-t-il une filiation entre cette tradition orientale et la tradition occidentale de l’autofiction que l’on peut dire chamanique? que nous apprend l’Orient sur la littérature, sur la fiction et les déplacements fabuleux du soi que l’Occident n’exprimait déjà?

Références Bibliographiques :

Corpus
Al-Maâri, L’épître du pardon, (édition de V. Monteuil).
H. Corbin, Les récits visionnaires d’Avicenne.
S. Ruspoli, Le livre des Théophanies d’Ibn Arabi.

Etudes
G. W. Bowersock, Le mentir-vrai dans l’antiquité.
V. Colonna, Autofiction & autres mythomanies littéraires.
M. Eliade, Le Chamanisme.


Serge DOUBROVSKY: Le dernier moi
Il ne s'agira pas ici d'une analyse théorique, mais du cheminement par lequel j'ai été conduit à inventer le terme et le concept d''"autofiction". Je lirai des extraits de mes textes pour étayer et illustrer cette démarche. Malgré de nombreuses critiques acerbes, le mot a fini par s'imposer et par entrer dans les dictionnaires. Mais le genre ainsi nommé demeure amibigu. Cette décade permettra de préciser la nature de cette "écriture de soi" chez divers auteurs. J'essaierai de définir ce qu'il signifie pour moi.

Philippe GASPARINI: Le lieu de l'amour
L’écriture du moi vise à établir une relation d’empathie entre l’auteur et le lecteur, une relation de confiance, de confidence, de reconnaissance, qui a quelque chose à voir avec l’amour. Se fondant sans doute sur cette vieille idée que l’amour naît du spectacle de l’amour, le roman autobiographique et l’autofiction en font leur lieu de prédilection. En effet, la représentation de la demande d’amour met en abyme la stratégie rhétorique du texte à partir du moment où elle montre comment le personnage identifiable à l’auteur se met à nu pour établir un rapport intime avec autrui, comment il mobilise le langage pour capter la bienveillance à laquelle il aspire.
Parmi les textes qui permettent d’illustrer cette figure de la sincérité: Histoire des amours de Cléante et de Bélise publiée par la Présidente Ferrand en 1689 et Rendez-vous de Christine Angot (2006).

Arnaud GENON: Fracture autobiographique et écriture du sida: l'autofiction chez Hervé Guibert
Hervé Guibert est l’auteur d’une œuvre littéraire centrée sur le sujet. Dès La Mort propagande, son premier livre publié en 1977, il cherche à faire coexister dans ses textes la fiction romanesque et le vécu autobiographique. Cependant, ce n’est qu’à partir de 1990, avec la publication de A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, "roman" dans lequel l’auteur / narrateur fait l’aveu public de sa maladie, qu’on peut véritablement parler, à propos de son travail, d’autofiction. Nous nous interrogerons donc sur le comment de la mise en place des postures identitaires autofictionnelles mais aussi sur le pourquoi de l’autofiction guibertienne, c’est-à-dire sur les raisons qui poussent Hervé Guibert à investir ce genre littéraire de mise en fiction de soi, à ce moment-là de son œuvre et de sa vie. Nous verrons enfin que le choix de l’écriture de soi par le prisme du genre autofictionnel ne constitue pas pour l’auteur une réponse aux problèmes éthique, esthétique et existentiel auxquels il est confronté puisque ses derniers textes relèvent davantage de ce que nous pouvons nommer des autofabulations.

Références Bibliographiques:

Arnaud Genon, Hervé Guibert. Vers une esthétique postmoderne, Paris, L’Harmattan, coll. Critiques littéraires, 2007.
Site de ressources sur Hervé Guibert: http://herveguibert.net/


Georges-Arthur GOLDSCHMIDT: Autofiction et inavouable
L’autofiction se constitue probablement à partir d’un tissu du soi et de faits biographiques qui servent au tracé de la trame fantasmatique et qui reviendraient censément tels quels dans l’autre langue: il suffit donc, puisque tout est neuf dans l’autre langue, de s’y mettre comme Flaubert le disait de Bouvard et Pécuchet; or, il n’en est rien car ce qui se prétend autobiographique dans une langue, devient rien que par le renversement du vocabulaire de l’autofiction dans l’autre. Les omissions, les détours et arrangements du français ne sont alors que les aveux feints de l’allemand.

Jean-Louis LIBOIS: Le "Je" autofictionnel au cinéma
Le concept d’"autofiction" contamine peu à peu sinon la production cinématographique contemporaine du moins son commentaire critique, au point d’être en voie de constituer un genre à part entière. Les derniers opus des cinéastes Arnaud Desplechin (Rois et reine, 2004), Jean Claude Brisseau (Les anges exterminateurs, 2006), Jacques Nolot (Avant que j’oublie, 2007) ou Maïwen Le Bescot (Pardonne moi, 2006) ainsi que certains films du portugais Joao Cesar Monteiro, du français Philippe Garrel et de l'italien Nanni Moretti peuvent être, en partie ou en totalité, considérés comme des œuvres autofictionnelles. Moins qu’à l’établissement d’un panorama d’un genre en constitution, la réflexion s’efforcera de saisir cette émergence du "je" autofictionnel cinématographique dans ses singularités et d’en analyser les occurrences.

Marie MIGUET-OLLAGNIER: La Dispersion, une première autofiction
C'est rétrospectivement que La Dispersion (Mercure de France, 1969) a pris le statut d'autofiction: le je narrateur n'y dit pas son nom. Des autofictions ultérieures feront allusion à l'histoire racontée dans ce livre, attestant son caractère autobiographique. La Dispersion tresse deux récits: l'un historique, l'Occupation avec sa conséquence programmée, la dispersion ou disparition de la population juive à laquelle appartient le narrateur, l'autre intime, la dislocation d'un couple acceptée dès le moment de la rencontre. Si le premier suit un ordre chronologique, l'autre a un mouvement circulaire: séparation, rencontre, évasions, séparation. L'amante est tutoyée, héroïsée par son anonymat. La fiction est créée par le rapport que l'auteur établit entre les deux aventures: l'amant a dès le départ voulu l'échec d'une liaison destinée à lui rappeler la shoah. La même couleur (le vert) est celle des uniformes allemands et du tailleur de la jeune femme.

Références Bibliographiques :

Marie Miguet-Ollagnier, Les Voisinages du moi, Presses universitaires franc-contoises, 1999.
Bertrand Degott & Marie Miguet-Ollagnier, Ecriture de soi, secrets et réticences, L'Harmattan, 2002.


Herta-Luise OTT: Ingeborg Bachmann: l'inscription de l'histoire du soi dans la fiction
Ingeborg Bachmann, poétesse et romancière, n’avait pas coutume de faire des confessions concernant sa vie privée — bien au contraire, elle s’attachait à toujours en dissimuler des pans entiers, y compris à l’égard des proches. S’agissant de l’écriture, elle considérait que la "matière première" de l’écrivain, la "vie", était sans intérêt dès lors qu’elle n’était pas "agencée". Interrogée sur l’éventuel caractère autobiographique du roman Malina (1971), le seul roman publié de son vivant, elle répondit que c’était "sans aucun doute" le cas, mais pour limiter tout aussitôt le propos: "autobiographie uniquement si on y reconnaît le processus spirituel d’un Je, et non un protocole de curriculum vitae, ou des récits d’histoires privées, et autres révélations gênantes". Malina était prévu comme ouverture à tout un cycle de romans, qui demeura à l’état d’ébauche, et qui devait traiter de l’histoire de la société autrichienne: tout le contraire, on le voit, d’un projet "auto-fictionnel". Nous nous interrogerons sur le comment et le pourquoi de "l’agencement" du  matériau "vie" dont dispose la femme Ingeborg Bachmann et que travaille l’écrivain Ingeborg Bachmann.

Anne-Marie PICARD-DRILLIEN: Martyre de la cause de soi: le moi-monde de Christine Angot
L'écriture comme symptôme et médicament? L'écrivain thermomètre et médecin de son âme? Entrer dans l'écriture de soi, c'est entrer en négociation avec ces deux versants: l'un souffrant, l'autre analgésique, mais une analgésie à reconduire car elle ne guérit pas le symptôme. Elle joue et se joue de lui, y trouve son origine et son but, s'y complait. Mais entre les deux versants, le livre produit, signé, publié, lu. Pour l'Autre. Cet Autre à la fois craint et nécessaire.
On sait la controverse qui a entouré la sortie du livre de Christine Angot, L'inceste en 1999. Ecriture auto-analytique non médiatisée par les règles du genre, comme l'était avant elle celle de Marguerite Duras par exemple, Angot et son éditeur Stock, nous ouvrent à chaque fois les portes d'un journal intime qui semble avoir été publié tel qu'il a été écrit, immédiatement donné à la lecture du plus grand nombre. D'où le sentiment de transgresser une limite. L'exhibition produit un effet unheimlich qui exprime cet étonnement: "Comment a-t-on pu publier cette chose étrangère et insupportable... que je reconnais quand même?". Par son travail de la langue, de la construction romanesque, Duras au moins semblait sublimer la souffrance et la folie alors que, dans sa forme la plus pure, le livre d'Angot ne serait-il pas "simplement" un écrit délirant, non bordé par la nécessité de construire une habitation, un décor, un cadre de fiction pour colmater les épanchements du sujet? C'est que Christine est croyante: elle croit au Tout et au Rien. Si elle prend l'impudeur comme posture, ce n'est que pour tenter de tout dire...

Emmanuel PIERRAT: Quel DROIT de l'autofiction?
Tous les textes sont des objets de droit. Les écrits autobiographiques (mémoires, journaux, autobiographies, correspondances, etc.) le sont d'autant plus qu'ils se présentent comme des transcriptions d'une réalité bien souvent intime, et pouvant à ce titre aisément porter atteinte aux droits des personnes mentionnées, empiètent souvent sur la vie privée des personnes qui y sont citées (ex-épouse, aventures sexuelles, etc.) ou peuvent être diffamatoires, voire injurieux, envers les protagonistes (relations professionnelles, famille, etc.). De même, publier sa vie peut donner lieu pour certaines professions (avocats, médecins, militaires, diplomates, etc.) à des entorses, voire à de véritables violations du secret professionnel ou de l'obligation de réserve. La qualification de "fiction" ne met en rien l'auteur et son éditeur à l'abri des foudres de la justice. La publication d'un texte litigieux sous le label "roman" n'atténue en effet que très faiblement la responsabilité de l'auteur et de son éditeur si le texte fait référence à des situations ou des personnes réelles. L'autofiction reste donc un des genres éditoriaux les plus périlleux judiciairement ; à ce titre elle est bien souvent la victime, avant publication, d'un véritable phénomène d'auto-censure.

Références Bibliographiques :

L'Edition en procès (en collaboration avec Sylvain Goudemare), Editions Léo Scheer, 2003.
Le Bonheur de vivre en Enfer, Maren Sell Editeurs, 2004.
La Guerre des copyrights, Fayard, 2006.
Guide du droit d'auteur à l'usage des éditeurs, Editions du Cercle de la Librairie, 1995.
Le Droit d'auteur et l'édition, Editions du Cercle de la Librairie, 1998 et 2005.
Le Droit de l'édition appliqué I, Editions du Cercle de la Librairie / Cecofop, 2000.
Le Droit du Livre, Editions du Cercle de la Librairie, 2001 et 2005.
Le Droit de l'édition appliqué II, Editions du Cercle de la Librairie / Cecofop, 2002.
Guide juridique pratique de l'éditeur. Livre-Presse-Multimédia (en collaboration avec Agnès-Lahn Gozin et Arnaud Le Mérour), Stratégies, 2001.


Jacques POIRIER: Immobile à grand pas: portrait de Robbe-Grillet en Gradivus
Si certaines vies sont de véritables romans, comme le suggère un mot célèbre, on peut aisément en faire le récit. Mais de la psyché on ne peut guère que dresser la carte. A l’écume événementielle, dont se nourrit la fiction, s’oppose en effet la fixité des images fondatrices — dont la mise en scène constitue le mode d’apparaître. Cette tension essentielle, chez Robbe-Grillet, entre l’immuabilité du noyau psychique et la dynamique qu’implique le fait même de raconter, représente sans doute une clef de l’œuvre. Tandis que la psyché cherche à prendre le devenir au piège — images obsédantes, séquences inlassablement répétées, gestes suspendus au moment fatal afin d’éviter l’irrémédiable —, l’œuvre multiplie les références formelles à l’Histoire (les années trente, les guerres mondiales...) et affiche les marques extérieures de la temporalité (les cités en ruines, les traces d’un grand cataclysme...). La dualité textuelle des Romanesques procède donc de cette tension entre la fascination pour l’immuable — l’image fixe impossible à "raconter" puisque sa fixité même suspend le récit — et le recours jubilatoire au romanesque, qui vient rémunérer cet impossible. D’où sans doute cette présence emblématique de Gradiva qui, en retenant son mouvement, suggère le devenir et en même temps l’annule.

Références Bibliographiques :

Jacques Poirier, Les Ecrivains français et la psychanalyse (1950-2000), L’Harmattan, 2001.
Jacques Poirier (s. dir.), avec la particip. De M. Erman et Gilles Ernst, Ecriture de soi et lecture de l’autre, Ed. U. de Dijon, 2002.


Annie RICHARD: "Plagiat psychique"
Camille Laurens a raison, dans son interpellation "Marie Darrieussecq ou le syndrome du coucou" ("Revue littéraire", Leo Scheer, n°32), de nommer "plagiat psychique" l’écriture de Tom est mort (P.O.L, 2007) par rapport à Philippe, récit autobiographique (P.O.L, 1995) de la perte de son premier enfant à l’accouchement à cause d’une négligence médicale. La querelle, traitée très superficiellement par la presse, est en fait révélatrice de la capacité de la littérature autobiographique et/ou de sa forme contemporaine, autofictionnelle, d’investir le "je" narratif en tant que sujet. "Plagiat psychique" car ce "je" proprement inimitable et souverain dans son appropriation de la langue ne peut qu’inviter le "tu" à s’emparer, avec le même engagement, de la première personne. L’autofiction pousse à l’extrême en même temps que l’autorité, l’exposition d’un "je" unique et vulnérable, l’exigence d’un "rapport vivant et immédiat d’un énonciateur à l’autre" selon Benveniste, en somme une interpellation au sein de l’écriture. Marie Darieussecq a été à son tour interpellée pour avoir imité l’inimitable.

Patrick SAVEAU: L'autofiction à la Doubrovsky: mise au point
Depuis qu'il est apparu sur la quatrième de couverture de Fils, roman de Serge Doubrovsky publié en 1978, le mot autofiction est entré dans le langage courant pour désigner tout et n'importe quoi. Figurant depuis quelques années déjà dans les dictionnaires, il est maintenant d’usage courant de l’employer sans discrimination pour désigner toute œuvre où semble poindre une instance moïque qui, autrefois, ressortait au domaine de l’autobiographique. Ce mot est à ce point galvaudé qu’il est utilisé non seulement dans le domaine littéraire, mais aussi dans les domaines cinématographique et pictural. La surexposition du vocable autofiction, au lieu d’entraîner un éclaircissement du champ littéraire auquel elle renvoie ne fait que l’obscurcir. Il ne s'agira pas dans cette communication de faire la lumière sur ce qui a été dit et répété sur les écritures du moi depuis maintenant une trentaine d'années, mais d'éclairer la manière dont son premier praticien auto-déclaré l'envisage et la défend, d'examiner comment il conçoit un genre qui s’est en quelque sorte imposé à lui pour des raisons dont il n’était pas nécessairement conscient.

Arnaud SCHMITT: Autonarration et fiction du réel
Je compte mettre en parallèle deux approches de l’écriture référentielle: l’autonarration (telle que je l’ai définie dans Poétique, février 2007) et ce que j’appellerais provisoirement "la fiction du réel" (en anglais américain: "faction"). Alors que la première catégorie a pour finalité de mettre en jeu une subjectivité par le biais des outils propres à la fiction, tout en restant principalement dans une zone référentielle, la seconde catégorie (regroupant des textes tels qu’Arthur and George de Julian Barnes, Libra de Don De Lillo, ou encore le récent, et très controversé, The Castle in the Forest de Norman Mailer) consiste à narrer à l’intérieur d’un roman des événements avérés, et fictionnaliser des personnes réelles (qui n’ont néanmoins pas voix au chapitre). J’essaierai de montrer que les deux démarches, tout en présentant des similitudes (comme utiliser le roman pour empiéter sur le réel), présentent des différences majeures, tant d’un point de vue éthique qu’herméneutique. Cependant, elles témoignent toutes deux en fin de compte de la volonté du je, sujet narrant, de s’approprier le réel au travers du texte.

Thomas C. SPEAR: Identités virtuelles
Il y a vingt ans, j'ai soutenu une thèse de doctorat sur l'autofiction de Céline; parmi mes lecteurs, il y avait le "maître ès autofiction", Serge Doubrovsky. Ayant depuis enseigné et écrit sur l'autofiction du professeur Dou-dou et celle d'autres auteurs, j'interviens parmi les critiques "généralistes" pour parler du genre de façon assez large, prenant des exemples construits sur papier réel et virtuel. Les (auto)représentations sur le web méritent étude avec celles des textes imprimés, du plus petit "écrivaillon" jusqu'aux "grands" Académiciens. À l'instar de Régine Robin, l'espace virtuel des auteurs-personnages (Renaud Camus, Chloé Delaume, Irène Frain) multiplie les jeux fictionnels de la mise en scène de soi. Des pages FaceBook et MySpace, des sites commerciaux, personnels et professionnels, l'espace du cyborg dépasse le papier pour les auteurs aussi friands du marketing et des mensonges que l'auteur d'Un Amour de soi.

Références Bibliographiques :

De l'Autofiction (1989)
Duras, la pute de la côte normande (version hypertexte 1996 d'un article paru sous le titre Dame Duras: Breaking through the Text en 1992)
Dou-dou in the Classroom ; Doubrovsky's Professorial Performances (1993)
Staging the Elusive Self (sur Robbe-Grillet, 1994)
Virility and the Jewish 'Invasion' in Céline's Pamphlets (1995)
Le 'véritable' Jean Genet (1996)
Autofiction and Nationality (1998)
L'Enfance créole ; la nouvelle autobiographie antillaise (1998)
"Autobiographical Que(e)ries" de la revue a/b: Auto/Biography Studies (2000) [table des matières: 15.1, 15.2]


Perin Emel YAVUZ: Le Narrative art: récit de soi et mise en scène dans la photographie. L'autofiction comme pratique de l'art
Apparu dans les années 70, le Narrative art réunit une quinzaine d’artistes internationaux qui pratiquent la photographie de façon similaire. Au niveau de la forme, leur travail se caractérise par un usage séquentiel de la photographie associé à un texte, selon le modèle du roman-photo. En ce qui concerne l’objet de leurs investigations, ce qui semble les rassembler réside dans une narrativisation de leur existence d’artiste. Or, le récit de soi en photographie ne peut que relever d’une fictionnalisation de soi, puisque le médium nécessite non seulement une mise à distance mais également une mise en scène. C’est dans cette conscience que les artistes du Narrative art produisent toute une iconographie dans laquelle le "je" et le jeu se rencontrent dans une entreprise d’auto-définition. Rappelons que le contexte dans lequel ils travaillent est celui d’un éclatement des pratiques artistiques mais également d’une totale redéfinition du paradigme de l’art. Devenus leurs propres personnages, ces artistes se mettent en scène dans des images où ils jouent leur propre rôle, d’artistes en quête d’art. C’est alors à partir du concept d’"image performée" que nous proposons d’investir le rapport entre le Narrative art et l’auto-fiction. Quelle distinction faire entre la pose (qui implique la volonté de rendre le sujet de la façon la plus fidèle à ce qu’il est) et la mise en scène (qui revendique son rapport à la fiction)? Comment participe la mise en scène à la définition de l’auto-fiction? Est-ce que la mise en scène, traversée par l’auto-fiction, n’est-elle pas vecteur de réel? C’est à la lueur du Narrative art que nous tenterons de répondre à ces questions, en tenant compte à la fois du contexte de production de ces œuvres et de l’outillage conceptuel offerts par le photographique, la théâtralité afin de définir les modalités de l’auto-fiction de ce courant.

BIBLIOGRAPHIE :

Bruno Blanckeman, Les Récits indécidables: Jean Echenoz, Hervé Guibert, Pascal Quignard, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 2000.
Jean-François Chiantaretto, De l'acte autobiographique. Le psychanalyse et l'écriture autobiographique, Champ Vallon, 1995.
Jean-François Chiantaretto (éd.), Ecriture de soi et psychanalyse, l’Harmattan, 1996.
Vincent Colonna, Autofiction & autres mythomanies littéraires, Auch, Tristram, 2004.
Serge Doubrovsky, Fils, Galilée, 1977 ; Parcours Critique, Paris, Galilée, 1980 ; Autobiographiques, de Corneille à Sartre, Perspectives Critiques, Paris, PUF, 1988; Parcours Critique II, texte établi par Isabelle Grell, Grenoble, ELLUG, 2006.
Serge Doubrovsky, Jacques Lecarme et Philippe Lejeune, Autofictions et cie, Cahiers RITM, Université de Paris X, n°6, 1993.
Philippe Forest, Le Roman, le je, Nantes, Éditions Pleins Feux, 2001.
Philippe Gasparini, Est-il je? Roman autobiographique et autofiction, Seuil, Poétique, 2004.
Gérard Genette, Fiction et Diction, Seuil, 1991.
Hélène Jaccomard, Lecteur et lecture dans l'autobiographie française contemporaine, Genève, Droz, 1993.
Jean-Louis Jeannelle et Catherine Viollet (dir), avec la collaboration d’Isabelle Grell, Genèse et autofiction, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, coll. « Au cœur des textes », n°6, 2007.
Jacques Lecarme et Eliane Lecarme-Tabone, L’Autobiographie, Armand Colin, 1997.
Jacques Lecarme, "L’autofiction: un mauvais genre?", in Autofictions & Cie. Colloque de Nanterre, 1992, dir. Serge Doubrovsky, Jacques Lecarme et Philippe Lejeune, RITM, n°6.
Jacques Lecarme, Paysages de l’autofiction, Le Monde, 24 janv. 1997, p.6-7.
Philippe Lejeune, L’Autobiographie en France, Armand Colin, 1971 ; Moi aussi, Seuil, 1986 ; Le Pacte autobiographique, Seuil, 1975.
Jean-Luc Pagès, Le jeu de l’autocritique littéraire à l’autofiction, de Proust à Doubrovsky, Paris, Presses universitaires du Septentrion, 1999, 2 vol.
Régine Robin, Le Golem de l’écriture. De l’autofiction au Cybersoi, Montréal, XYZ éditeur, 1997.
Philippe Vilain, Défense de Narcisse, Paris, Grasset, 2005.

Sites Internet :

1) Le site de Philippe Lejeune, "Autopacte" (http://www.autopacte.org)
2) Le site de Jean-Luc Pagès, "Le Projet Ipséité" (http://www.ipseite.net)
3) Le site de Régine Robin, "La page des Papiers Perdus" (http://www.er.uqam.ca/nobel/r24136/)
4) http://www.everyoneweb.com/doubrovskymanuscrit.com


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