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" Page mise à jour le 15 février 2010
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DU LUNDI 7 JUIN (19 H) AU JEUDI 10 JUIN (14 H) 2010



GUERRES ET TOTALITARISMES DANS LA BANDE DESSINÉE


DIRECTION : Viviane ALARY, Benoît MITAINE

ARGUMENT :

La bande dessinée, à l’instar des autres arts, s’imprègne en permanence des secousses qui bouleversent la marche du temps. En tant qu’événements majeurs de l’histoire des nations et des peuples, les guerres et les totalitarismes, deux phénomènes souvent liés par des relations de cause à effet, se trouvent naturellement présents dans l’univers bédéistique. Mais la bande dessinée ne fait pas que consigner les événements marquants telle une simple caisse d’enregistrement et son histoire montre combien ce médium est aussi souvent un art de l’engagement.

Outre la volonté de faire ressortir l’existence de patrimoines iconographiques souvent méconnus, ce colloque international se propose de réfléchir sur toutes les formes de récits graphiques traitant de la guerre ou du totalitarisme et des conséquences qui s’ensuivent pour les sociétés.

CALENDRIER PROVISOIRE :

Lundi 7 juin
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Mardi 8 juin
Matin:
La guerre et la bande dessinée: toute une h/Histoire
Michel PORRET: L'imaginaire totalitaire dans la bande dessinée francophone après la seconde guerre mondiale
Pierre FRESNAULT-DERUELLE: Milton Caniff - Miss Lace ou La guerre en dentelles
Philippe MARION: Le vol du corbeau de Gibrat: l'Occupation et la guerre comme incitants graphiques et narratifs

Après-midi:
Mémoires de guerre: biographies et autobiographies
Antonio ALTARRIBA: La guerre de mon père
Paul GRAVETT: Joe Sacco en Palestine: du témoin autobiographique à l'historien chercheur
Yan SCHUBERT: Inimaginable, indicible, irreprésentable? La bande dessinée face au génocide juif
Jacques SAMSON: Le sujet de la guerre - La guerre d'Alan, d'Emmanuel Guibert

Soirée:
Projection d’un documentaire de 28’ sur La Guerre d’Alan suivie d’une table ronde autour de Emmanuel GUIBERT


Mercredi 9 juin
Matin:
La guerre dessinée: fabrique et miroir des imaginaires nationaux
Vincent MARIE: La construction d'un imaginaire de la Grande Guerre: le cas de Jacques Tardi
Michael HEIN: Les Kriegsbilderbogen, la tradition populaire des récits en images de la guerre en Allemagne entre 1914 et 1945
Danielle CORRADO: Carlos Giménez et la guerre civile espagnole: le passeur de mémoire
Renée DICKASON: La seconde guerre mondiale dans les bandes dessinées anglaises: histoire(s) vraie(s) et construction fictionnelle de l'Histoire

Après-midi:
La guerre idéologique: entre patrie et parti
Philippe VIDELIER: Zone libre: la bande dessinée à Lyon
Lucia MIRANDA MORLA: Les romans graphiques de Miguel Rocha: Lisbonne en deuil
Mariella COLIN: La guerre civile espagnole vue par les bandes dessinées de l'Italie fasciste
Antonio MARTIN: Les dessinateurs de Franco. Humour graphique et BD pour une après-guerre

Soirée:
Benoît PEETERS: Naguère Tintin


Jeudi 10 juin
Matin:
Regards croisés par et dans la bande
Guy ABEL: Los Guerrilleros, ou la guerre des irréductibles espagnols contre Napoléon l’envahisseur. Un avatar d’Astérix?
Manuel MEUNE: Guerre froide ou guerre des langues: Tintin au pays de la traduction
Benoît MITAINE: El Cubri s’en va en guerre... contre les faiseurs de guerre. Au sujet de El que parte y reparte se queda con la mejor parte
Viviane ALARY: Soy mi sueño, l’aventure d’un récit graphique sur la guerre

Après-midi:
DÉPARTS

RÉSUMÉS :

Guy ABEL: Los Guerrilleros, ou la guerre des irréductibles espagnols contre Napoléon l’envahisseur. Un avatar d’Astérix?
Los Guerrilleros racontent sur un mode humoristique et distancié la résistance des Espagnols à l’invasion des soldats de l’Empire. Au fil des épisodes, les succès des Guerrilleros préfigurent leur victoire finale. Notre questionnement portera sur cette vision plaisante de la guerre, sur ses caractéristiques, mais aussi sur les soubassements idéologiques perceptibles dans cette revanche de l’envahi imaginée au début des années 70. Par ailleurs, dessinée durant la période du tardo-franquisme, cette fiction entretient des rapports avec Astérix: en effet, les points de ressemblance sont assez nombreux et donnent à penser que les auteurs de la série, Joan Bernet Toledano et Andrade, ont puisé inspiration dans l’œuvre de Uderzo-Goscinny. La recette a fonctionné: les irréductibles espagnols ont connu le succès outre-Pyrénées, mais pas vraiment au-delà. Cela peut aussi poser des questions.

Viviane ALARY: Soy mi sueño, l’aventure d’un récit graphique sur la guerre
Soy mi sueño (De Ponent, 2008) est un récit graphique de Pablo Auladell, dessinateur et illustrateur de la nouvelle génération et Felipe Hernández Cava, membre du collectif El Cubri, co-directeur de la revue Madriz, co-auteur de nombreuses fictions où la mémoire et l’histoire jouent un rôle capital. Après Berlin 31 et Ventanas a Occidente, Hernández Cava continue son exploration du XXe siècle en décentrant à nouveau le regard habituellement porté sur l’Espagne et sa guerre civile. Le chronotope choisi est significatif à l’échelle européenne: la Crimée entre 1942 et 1945, conquise et dévastée tour à tour par les deux puissances nazi et soviétique. Bien que l’exactitude et la documentation historique ne soient jamais prises en défaut, l’intérêt majeur de ce roman graphique n’est pas dans la reconstitution d’épisodes centraux de la Deuxième Guerre mondiale. Le parti pris est celui d’une vision subjective et hallucinée émanant d’une instance narrative duelle improbable où la parole de la victime fait advenir celle du bourreau. Le lecteur est invité à suivre l’aventure d’un récit et non le récit d’exploits militaires. C’est une aventure pour la bande dessinée qui, forte de son histoire, de son héritage et de ses dernières actualisations se présente à même de soutenir une pensée complexe sur le totalitarisme, la guerre et ses représentations par le truchement d’une narration figurative où prime l’opacité.

Antonio ALTARRIBA: La guerre de mon père
Le 4 mai 2001, mon père s'est suicidé à l'âge de 90 ans. Sa décision a été la conséquence d'une suite d'échecs qui ont jalonné son existence. Anarchiste, il participe à la guerre civile espagnole, est enfermé dans les camps de concentration du Sud de la France, aide la Résistance contre les allemands et, rentré en Espagne, échoue dans les affaires et dans la relation avec ma mère dont il se sépare à l'âge de 75 ans. Déchiré par la douleur et la culpabilité, j'ai entrepris la rédaction d'un scénario BD publié en juin dernier sous le titre El arte de volar (L'art de voler). Comment fonctionne le processus créatif quand on se retrouve en état de choc émotionnel? Comment faire passer en images une intimité qui, tout en étant proche, n'est pas la mienne? Comment organiser un récit qui oscille entre les exigences documentaires et la métaphore visuelle?

Mariella COLIN: La guerre civile espagnole vue par les bandes dessinées de l'Italie fasciste
Mussolini s’engagea à côté de Franco dès la fin de l’année 1936, en envoyant au Caudillo d’abord des armes, ensuite des troupes. La propagande fasciste se chargea de rendre populaire l’expédition contre les républicains espagnols, qui n’était pas une guerre nationale, en la transformant en campagne antibolchevique; de son côté, le Vatican en fit une "croisade" contre les ennemis du clergé et de la religion. Les enfants italiens, également impliqués par cette propagande, furent appelés à sympathiser avec la Phalange par plusieurs médias, comme les livres d’école, les livres de loisir et la presse pour la jeunesse. Au même moment, la bande dessinée d’aventures importée des USA (qui avait connu un succès immédiat dans la péninsule), se trouva mise sous la coupe du ministère de la Culture Populaire. La politique d’autarcie du régime mit l’embargo sur toute la production d’importation ou d’imitation américaine, ce qui favorisa l’affirmation d’auteurs-dessinateurs autochtones, dont certains mirent leurs talents au service de la politique mussolinienne. Dans les années 1937-1939, la guerre d’Espagne a inspiré plusieurs bandes dessinées fascistes — publiées par des journaux illustrés pour l’enfance (comme Il Corriere dei Piccoli) ou pour la jeunesse (comme L’Avventuroso), tout particulièrement par les illustrés de l’Action Catholique (comme Il Vittorioso) — que nous présenterons dans notre communication.

Danielle CORRADO: Carlos Giménez et la Guerre civile espagnole: le passeur de mémoire
Figure de la bande dessinée espagnole, Carlos Giménez a retracé dans plusieurs albums son expérience personnelle de la dictature franquiste et en particulier ses séjours dans les orphelinats (Paracuellos del Jarama) au lendemain de la Guerre civile. Avec 36-39 Malos tiempos, il entreprend une fresque des années de guerre depuis la perspective revendiquée du camp des Républicains. Dans la trace de Paracuellos qui se faisait l’écho d’une mémoire personnelle et collective des fils de Républicains reniés par le Régime, Giménez, né en 1941, se fait littéralement passeur de mémoire au sens où il met en œuvre les récits qu’il a recueillis auprès de ceux qui vécurent la guerre. Cette communication se propose d’explorer les choix narratifs et esthétiques adoptés par l’auteur pour évoquer la brutalité tragique du quotidien des madrilènes. Des choix au service de la construction d’un discours engagé sur la guerre. Je m’attacherai à interroger dans cette perspective le rôle du paratexte — auctorial et éditorial — dans la construction du sens de la création et de la publication de cette série d’albums qui s’inscrit dans un vaste mouvement de résistance contre l’oubli de la Guerre civile.

Références bibliographiques :

Corrado Danielle, "Paracuellos del Jarama : la autobio/grafía de Carlos Giménez", in Historietas, Comics y Tebeos españoles, Viviane Alary (ed), prologue de Román Gubern, P.U.M., Toulouse, 2002.
Corrado Danielle et Alary Viviane, La guerre d'Espagne en héritage: entre mémoire et oubli (de 1975 à nos jours), Presses Universitaires Blaise Pascal, Clermont-Ferrand, 2007.
Alary Viviane et Corrado Danielle, Mythe et Bande dessinée, Presses Universitaires Blaise Pascal, Clermont-Ferrand, 2006.


Renée DICKASON: La seconde Guerre mondiale dans les bandes dessinées anglaises: histoire(s) vraie(s) et construction fictionnelle de l'Histoire
Une décennie après la fin du conflit qui allait ébranler durablement le monde, alors que le deuil des soldats morts aux combats est encore vif dans bien des familles et que le souvenir des ruines reste gravé dans la mémoire collective, les récits sur la seconde Guerre mondiale ne cessent d’alimenter l’intérêt des Anglais. Revivre ou découvrir les événements de cette période troublée fascine un peuple qui multiplie les récits dans la littérature de jeunesse, au cinéma ou encore dans les bandes dessinées. Ainsi, le Révérend Marcus Morris n’hésite pas à consacrer plusieurs épisodes de The Eagle à la glorification d’un héros national, un certain Winston Churchill, dont les accomplissements d’une vie équivalent sans équivoque à la grandeur du Royaume dont il est issu. Outre la vénération de personnages célèbres des sphères politiques ou militaires, les bandes dessinées revisitent les faits et les lieux tout autant qu’elles reconstituent ou reconstruisent, de façon plus ou moins romancée, les événements. Ainsi des batailles devenues mythiques comme la débâcle de Dunkerque ou le débarquement sur les plages normandes sont narrées avec émotion et fierté dans des BD qui réécrivent et remettent en perspective actes de bravoure et efforts populaires.

Pierre FRESNAULT-DERUELLE: Milton Caniff - Miss Lace ou La guerre en dentelles
Milton Caniff, l'un des plus grands auteurs de BD américains, est connu pour avoir publié "Terry et les Pirates" et "Steve Canyon". Pendant la guerre, et à titre gracieux, Caniff publie pour l’Armée un strip hebdomadaire Male Call (L’appel du mâle) au titre peu flatteur, et dont le machisme patent servira d'emblème au discours politiquement correct. Il reste que cette série de propagande mérite, malgré tout, d’être revisitée. Les dimensions esthétiques et rhétoriques font en effet de cette série un modèle du genre. On insistera en particulier sur la manière dont l'auteur exploite les vertus médiologiques de son support.

Paul GRAVETT: Joe Sacco en Palestine: du témoin autobiographique à l'historien chercheur
Seize ans séparent la publication initiale dans les comic books américains de Palestine: une nation occupée en 1993 et le nouveau livre complet en 2009 de Gaza 1956, en marge de l'histoire, les deux romans graphiques de Joe Sacco sur la Palestine. Avec le premier livre, Sacco, un jeune étudiant en journalisme, a combiné pour la première fois en bande dessinée l'autobiographie avec un journalisme nouveau et subjectif, nommé "Gonzo" depuis Hunter S. Thompson. Pour son retour dans la bande de Gaza, nous trouvons un Sacco plus sobre, exact et rigoureux, un vrai historien qui revient sur deux massacres perpétrés par l'armée israélienne en 1956 qui ont presque disparu dans l'oubli. Je veux considérer et comparer ces deux œuvres importantes en examinant les explications de l’auteur au sujet de ses techniques narratives et de ses décisions stylistiques et surtout comment et pourquoi ses motivations personnelles ont changé.

Michael HEIN: Les Kriegsbilderbogen, la tradition populaire des récits en images de la guerre en Allemagne entre 1914 et 1945
La guerre moderne, la guerre du XXe siècle (ou même du XXIe !) ne figure pas dans la bande dessinée allemande contemporaine, hormis une demi-douzaine d’exceptions isolées, construites d’ailleurs sur des récits plein de clichés et d’un graphisme souvent médiocre. Et pourtant, jusqu’aux années 1940, la "guerre dessinée" fait partie intégrante de la culture populaire allemande: produits de presse de différents genres ainsi que de qualité très variée, on peut toutefois déceler dans cette diversité une forme prééminente de récit en images qui, en Allemagne, relève d’une longue tradition: les Kriegsbilderbogen.
La présentation se propose donc d'examiner les éléments constitutifs ou typiques (sujets, styles, graphismes) de ce genre de récit en images profondément enraciné dans le milieu des revues et suppléments illustrés humoristiques de l’époque et de tracer les grandes lignes de l’évolution des Kriegsbilderbogen qui, entre 1914 et 1945, perdent leur valeur originelle de simple imagerie populaire de la guerre pour devenir un véritable outil de propagande nazi.

Vincent MARIE: La construction d'un imaginaire de la Grande Guerre: le cas de Jacques Tardi
L’œuvre de Tardi explore largement la première guerre mondiale. Des bandes dessinées telles que C’était la guerre des tranchées, La fleur au fusil, ou Varlot soldat... apparaissent comme autant d’objets de médiation culturelle contribuant à la construction d’une mémoire iconographique plus ou moins objective de la Grande Guerre. Ainsi, en regard de l’investigation historienne, il semble intéressant de comprendre comment se fabrique une mémoire de la Grande Guerre à travers les différents filtres culturels et mémoriels d’un itinéraire d’auteur de bande dessinée: témoignage indirect (de troisième génération), utilisation de sources historiques et muséologiques, influences artistiques... Si l’œuvre de Tardi se fait l’écho indirect des récits de son grand-père, son analyse s’inscrit dans le champ d’une histoire sociale des représentations, nécessitant de passer les planches au crible d’un travail de contextualisation et de mise en relation. Réfléchir sur la (re)présentation de la Grande Guerre chez Tardi, sur la généalogie des images, sur les rapports entre temps et récits, entre mémoire et oubli ou encore entre vérité et subjectivité, permet d’appréhender l’influence de son travail sur les mentalités collectives. Car Tardi reste un modèle de référence pour les dessinateurs s’aventurant sur le terrain de la Grande Guerre.

Références bibliographiques :

MARIE Vincent (dir.), La Grande Guerre dans la bande dessinée de 1914 à 2009, Cinq Continents, Milan, 2009.
MARIE Vincent, Enseigner la souffrance et la mort à partir de C’était la guerre des tranchées de Tardi, CRDP Poitou-Charentes, 2009.


Manuel MEUNE: Guerre froide ou guerre des langues: Tintin au pays de la traduction
Tintin figure parmi les œuvres les plus traduites: dans le cas de "grandes langues", on devine que la Guerre froide, dans L'Affaire Tournesol, peut être perçue différemment selon l'imaginaire national, mais dans le cas de dialectes pour lesquels tel album de Tintin est parfois le seul livre traduit, l'enjeu de la traduction est autre. Dans la réception médiatique de ces adaptations, le mythe Tintin prend le pas sur l'histoire, petite ou grande, et la référence aux "vraies guerres" disparait. Déshistoricisée, l'œuvre d'Hergé devient le lieu d'une nouvelle guerre — celle qui met aux prises les langues dominantes et dominées. A une époque où l'identité est un nouveau graal, le héros est convoqué pour "défendre" les langues: le travail de mémoire devient métalinguistique, voire politique — même si la magie des images fait oublier ces combats — et on en viendrait à douter de l'utilité du contexte historique dans la pérennité du phénomène plurilingue qu'est devenu Tintin...

Lucia MIRANDA MORLA: Les romans graphiques de Miguel Rocha: Lisbonne en deuil
Avec cette communication, je voudrais mettre en lumière l’œuvre de Miguel Rocha. Les deux ouvrages qui sont au cœur de cette analyse sont As Pombinhas do Senhor Leitão (1999) et Salazar: Agora, na hora da sua morte (2006), scénario de João Paulo Cotrim et dessin de Miguel Rocha. J’emploie le terme "roman graphique" dans mon titre parce que je considère que les deux travaux de Rocha répondent à une motivation et à une ampleur nettement romanesques. La raison pour laquelle j’ai choisi de dédier cette communication à Miguel Rocha tient son origine au fait qu’il s’agit d’un auteur peu connu en France ; il est aussi un des très rares auteurs ayant abordé ouvertement, sans intention humoristique ou caricaturale, le sujet de la dictature salazariste en bande dessinée. Seul comme "auteur unique" ou à quatre mains avec Cotrim, Rocha arrive à nous transmettre l’univers obscur et dépravé de la Lisbonne des années 70, une période qui tient par ailleurs une place essentielle dans l’histoire récente du Portugal.

Benoît MITAINE: El Cubri s’en va en guerre... contre les faiseurs de guerre. Au sujet de El que parte y reparte se queda con la mejor parte
El Cubri, collectif d’artistes espagnols fondé en 1973 et composé de Felipe Hernández Cava, Saturio Alonso et Pedro Arjona, naît d’un constat et d’une ambition. Un constat: la bande dessinée espagnole tourne le dos à la réalité sociale et politique nationale comme internationale depuis des années. Une ambition: combler ce vide thématique et idéologique et, par la même occasion, rénover les codes graphiques en vigueur pour les rendre plus aptes à restituer le cynisme et la brutalité de ceux qui nous dirigent. Ce programme révolutionnaire aussi vaste qu’ambitieux se matérialisera avec la publication en 1975 d’une sorte d’album-manifeste intitulé El que parte y reparte se queda con la mejor parte [Celui qui distribue les cartes est toujours le mieux servi]. Cet ensemble d’illustrations (11) et de nouvelles graphiques (19) passe en revue les guerres du XXe siècle (Première et Seconde Guerre Mondiale, l’Algérie, le Vietnam, la Palestine, l’Irlande) sans oublier de donner quelques coups de griffes à la dictature franquiste finissante. Bilan de l’œuvre: un ennemi est désigné, l’impérialisme ; une technique est récupérée, le photomontage ; un instrument est exploité, l’épidiascope; une ascendance est affichée, un situationnisme mâtiné de réalisme social.

Benoît PEETERS: Naguère Tintin
La guerre et le totalitarisme? Ils sont presque omniprésents dans Les Aventures de Tintin, en tout cas pendant les années du "Petit Vingtième". Dans la première expédition de Tintin au pays des Soviets, bien sûr. Dans Le Lotus bleu, non moins. Mais aussi dans L’Oreille cassée, Le Sceptre d’Ottokar et Au pays de l’Or noir. La guerre subit une éclipse presque totale dans les albums parus sous l’Occupation. C’est alors Hergé que l’on interrogera, et ce procès toujours recommencé dont il a fait l’objet, lui qui n’avait pourtant pas comparu à la Libération, au procès du Soir volé. Dès 1944, le dessinateur entra dans une longue crise dépressive, dont seul un voyage vers la Lune parvint à le distraire: la guerre n’en est pourtant pas absente. Et elle est plus présente encore dans un album sur lequel on s’attardera, L’Affaire Tournesol.

Michel PORRET: L'imaginaire totalitaire dans la bande dessinée francophone après la Seconde Guerre mondiale
Durant les Trente glorieuses, nous l’avons montré, l’imaginaire spectaculaire de la grande menace caractérise la bande dessinée francophone (BD)1. Production massive pour enfants et adolescents, elle décline volontiers l’aventure selon les canons exotiques ou non du roman populaire jusqu’aux années 1930. Son contexte socio-historique l’inspire. La grande épreuve de l’"âge des extrêmes" (Éric Hobsbawn) qu’est le XXe siècle reste l’expérience totalitaire contre le libéralisme de l’État de droit. Entre réalisme et caricature, la BD y fait écho. À preuve, durant la "montée des périls" dès 1933: Le sceptre d’Ottokar (1938-1939) ; au cœur de la Guerre froide: L’Affaire Tournesol (1954- 1955), course-poursuite entre roman d’espionnage à la John le Carré et farce burlesque, à suivre Groucho Marx — adepte d’un marxisme qui brise avec la lutte des classes — devant la réception de l’hôtel Zsnôri de Szhôd. Après 1945, des États imaginaires de la BD évoquent l’Europe que scinde le "rideau de fer" (Bordurie, Poldévie, Braslavie, Koldurie, etc.). Exotisme danubien, police omniprésente, terrorisme d’État, projets bellicistes: ces régimes totalitaires ou autoritaires à la Staline ou à la Tito offrent le cadre manichéen de la quête du bien du héros démocratique (globe-trotter, détective, journaliste, etc.). Or, si Tintin, Valhardi, Marc Dacier et la Patrouille des Castors affrontent les sbires totalitaires pour déjouer la "grande menace" sur l’Europe libérale, E. P. Jacobs — dans le sillage swiftien d’H. G. Wells et de G. Orwell — illustre le totalitarisme (Le Secret de l’Espadon, 1950-1953 ; Le Piège diabolique, 1962) comme la contre-utopie dictatoriale du monde parfait hors de l’histoire (L’énigme de l’Atlantide, 1957). À l’optimisme jacobien — échec de Big Brother contre l’aimable libéralisme de Blake et Mortimer — suivent le cauchemar climatisé de Jacques Lob et Jose Bielsa (Les mange-bitume, 1974) et le désespoir de Chantal Montellier (Shelter, 1980 ; L’esclavage c’est la liberté, 1984) — double triomphe du projet totalitaire dans sa vulgate BD néo-orwellienne.

1 "La ‘grande menace’. L’apocalypse des armes de destruction massive dans la bande dessinée francophone après la Seconde Guerre mondiale", in M. PORRET (éd.), Objectif bulles, Bande dessinée et histoire, Genève, Georg, 2009, pp. 203-231.

Références bibliographiques :

"Le monde hors du temps. Utopie et Atlantide dans l’imaginaire de la bande dessinée francophone", à paraître, Europe.
(DIRECTION): Objectif bulles. Bande dessinée et histoire, Genève, Georg, coll. sciences humaines L’Équinoxe, 2009, 302 p., dont: "La bande dessinée éprouve l’histoire" (pp. 11-41) ; "La ‘grande menace’. L’apocalypse des armes de destruction massive dans la bande dessinée francophone après la Seconde Guerre mondiale" (pp. 203-231).
"Tintin est un pacifique, il a toujours été contre la guerre", in Guerres et paix : mélanges offerts à Jean-Claude Favez, sous la dir. de Michel Porret, Jean-François Fayet et al., Genève, Georg, 2000, pp. 503-517.
"Tintin au pays du tintamarre : bruits et silences de la ligne claire", Équinoxe, revue de sciences humaines, 19, 1995, pp. 4-26.


Jacques SAMSON: Le sujet de la guerre - La guerre d'Alan, d'Emmanuel Guibert
"Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été (...)"
Vladimir Jankélévitch

En projetant dans la mêlée des masses de sans-grade, de sans-nom, de sans-visage, la guerre anéantit toute individualité. La nature immonde et informe de ses affrontements morcelle à l’infini l’imaginaire et le discours de ceux qui en ont fait les frais; sauf à fondre leur singularité dans des mythes et idéaux intégrateurs. Aussi, quand elle ne sert pas de prétexte — politique, économique, géographique, culturel, historique, hagiographique, etc. — pour des enjeux qui ne sont pas d’abord ceux des campagnes menées sur le terrain en son nom, la guerre est un piètre sujet à histoires; sauf à extraire du destin collectif le sujet héroïque d’un récit de bravoure ou de sacrifice. Loin de cette sorte de prétexte, que reste-t-il à qui veut parler de la guerre? Loin de tout déchaînement de violence, comment retracer un parcours de guerre qui ne paraisse pas dépouillé de substance et de sens? Comment raconter la guerre... sans la guerre? Comment porter les "combats ordinaires" qu’elle se fait fort de taire? Comment leur donner en bande dessinée la forme exacte qui leur convienne? Avec le témoin privilégié dont il se fait l’auteur — l’ex-soldat américain Alan Ingram Cope —, Emmanuel Guibert s’emploie à réinventer le sujet de la guerre en composant autour de lui et de son histoire un sujet commun. Nombreux sont les défis relevés avec virtuosité par La guerre d’Alan, parmi lesquels les questions poétiques, éthiques et esthétiques occuperont une place de choix dans notre réflexion.

Yan SCHUBERT: Inimaginable, indicible, irreprésentable? La bande dessinée face au génocide juif
Confrontée aux limites du langage formel et iconographique pour traiter du génocide juif, la bande dessinée, à l’instar d’autres courants artistiques majeurs, a cherché à créer un univers de représentations capable d’en rendre compte. Mais face à un événement souvent décrit comme indicible ou irreprésentable, elle s’est souvent cantonnée à reprendre des codes élaborés tant au cinéma et en littérature en s’appuyant sur les images (semi-)fictionnelles véhiculées par les films et les récits produits après 1945, que dans les photographies et les films d’époque, garants illusoire d’une certaine authenticité. En partant de Maus d’Art Spiegelman qui marque un véritable tournant dans le traitement de la question du génocide juif en bande dessinée et offre à bien des égards une lecture novatrice de l’événement, nous réfléchirons au rôle fondamental de la photographie dans la représentation de l’extermination des populations juives européennes. Alors que Shoah de Claude Lanzmann remet en question toute représentation du génocide, il sera intéressant d’étudier comment Mauss et le courant prolixe dans lequel il s’inscrit (ou qu’il engendre) répondent aux interrogations sur les limites de la représentation et sur les possibilités du récit.

Référence bibliographique :

Yan Schubert, "Des chats, des souris et des cochons. La bande dessinée et le génocide juif", in Michel Porret, Objectif bulles, Bande dessinée et histoire, Genève, Georg, 2009, pp. 160-180.


Philippe VIDELIER: Zone libre: la bande dessinée à Lyon
Lyon fut quarante années durant l’un des principaux centres de l’édition de bandes dessinées de "petits formats" aux tirages faramineux. Elle le doit à la guerre. L’entrée dans Paris des troupes nazies en juin 1940, la division de la France en deux, une zone nord occupée et une "zone libre", ou "zone nono" (non-occupée) obligèrent un certain nombre d’éditeurs d’illustrés pour la jeunesse à se réfugier en province. Ce fut le cas de la Librairie Moderne et des éditions Fleurus à Lyon. Fleurus, d’inspiration catholique, publiait Cœurs Vaillants et Ames Vaillantes (c'est-à-dire Tintin) et la Librairie Moderne, autour d’Ettore Carozzo, réfugié politique, les bandes dessinées transalpines et américaines. Autour de ces deux pôles s’agglomérèrent les jeunes gens qui allaient porter sur les fonds baptismaux les "petits formats". Certains d’entre eux étaient liés à la Résistance (parfois au plus haut niveau, tel Auguste Vistel, le créateur des éditions LUG, chef régional des F.F.I.). Les "petits formats", périodiques vendus en kiosques et apparentés à la "littérature de gare" (c'est-à-dire peu prisée des élites) se partageaient des thématiques simples: western, comique et guerre. Ils avaient pour caractères principaux d’être anonymes et transnationaux, publiant indifféremment sous des couvertures attractives et colorées une production italienne, anglaise, américaine, espagnole, française, généralement non signée. Ces "petits formats" mettaient en scène des héros récurrents ou non, portés par une chaîne industrielle d’auteurs à la fortune diverse. Ils marquèrent durablement un vaste public populaire et contribuèrent à structurer, reproduire ou conforter des représentations et des modèles idéologiques consubstantiels des Trente Glorieuses. Les titres traitant de la Deuxième Guerre mondiale font masse. Les Alliés, la Résistance, les as de la RAF, les combattants du désert ou de la jungle y affrontent l’ennemi nazi ou nippon et professent les valeurs de courage et d’héroïsme représentatifs d’un Occident universaliste, alors même que d’autres enjeux déchirent la scène planétaire: guerre froide ou décolonisation.

Références bibliographiques :

Articles généraux
"Comics", article du Dictionary of Transnational History, Palgrave Macmillan (USA & UK), 2009.
"Les héros de la guerre du papier : il y a cent ans, naissait la bande dessinée", Le Monde Diplomatique, décembre 1996 (traduit en allemand, espagnol, italien).
"Comics. Die Neunte Kunst und die Jugend der Welt", Lettre International (Berlin), Marz 1994.
"Comics a maldi sveta", Lettre Internationale (Prague), zima 1993-1994.
"Tineretea lumii", Lettre Internationale (Bucarest), n°7, toamna 1993.
"La jeunesse du monde", Lettre Internationale (Paris), été 1993.
Ethnologie politique de la Bande Dessinée
"Un rêve américain" et "L’Histoire en noir et blanc", in Maîtres de la bande dessinée européenne, Bibliothèque nationale de France - Le Seuil, catalogue de l’exposition à la BNF, octobre 2000 (dir. Thierry Groensteen).
"América Latina en el Espejo de las viñetas", Voces y Culturas (Barcelone), n°8, 2° semestre 1995.
"Portrait d’Hergé en étoile mystérieuse", Ras l’front, juillet-août 1994.
"En quête de l'Eldorado, découverte du dieu blanc", Le Monde Diplomatique, juillet 1992.
"La découverte du malheur : les bandes dessinées de l'âge atomique", Alliage, n°10, hiver 1991.
"La guerre froide racontée aux enfants", Le Monde Diplomatique, août 1990 (repris dans Manière de Voir – Le Monde Diplomatique, n°107, octobre-novembre 2009, sous le titre: "Satan, la sorcière et les “Rouges”".
"Bandes dessinées et engagement politique, aventures individuelles dans l'histoire du siècle", Le Monde Diplomatique, août 1988.
"Dictateurs de papiers et républiques ubuesques inspirées de modèles souvent trop réels : l'Amérique Latine dans le miroir de la bande dessinée", Le Monde Diplomatique, septembre 1986.
La Santé dans les bandes dessinées (programme réalisé pour l’Organisation Mondiale de la Santé)
La santé dans les bandes dessinées (ouvrage avec Pierine Piras), Paris, Éditions Frison-Roche/CNRS Editions, 1992, 191 pages.
"Dessiner pour la santé" (avec Pierine Piras), La Santé de l'homme, n°300, juillet-août 1992.
"Strip cartoons for health" (avec Pierine Piras), World Health, May-June 1992 (paru également en français, espagnol, portugais, russe).
"L’image des maux" (avec Pierine Piras), Autrement, "l’Homme contaminé : la tourmente du sida", série Mutations, n°130, mai 1992.
"Bulles de fumée : les bandes dessinées et le tabac" (avec Pierine Piras), La Santé de l'Homme, n°294, juillet-août 1991.
"La santé par la bande" (avec Pierine Piras), La Santé de l'Homme, revue du Comité Français d’Éducation pour la Santé, n°289-290, novembre-décembre 1990.
"La santé des bandes dessinées" (avec Pierine Piras), Forum Mondial de la Santé – revue internationale d'éducation sanitaire, Organisation Mondiale de la Santé, n°1, 1990. (paru également dans World Health Forum, Foro Mundial de la Salud, et en édition arabe).



Organisé par l'Equipe de Recherche sur les Littératures, les Imaginaires
et les Sociétés de l'Université de Caen Basse-Normandie
en association avec le Centre de Recherche sur les Littératures et la Sociopoétique
de l'Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand




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