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CENTRE CULTUREL INTERNATIONAL DE CERISY

Programme 2013 : un des colloques







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MORALE ET COGNITION : L'ÉPREUVE DU TERRAIN

(Ecole thématique du CNRS)

DU MERCREDI 4 SEPTEMBRE (19 H) AU MERCREDI 11 SEPTEMBRE (14 H) 2013

DIRECTION : Monica HEINTZ

ARGUMENT :

La dernière décennie a vu fleurir une importante littérature, en sciences sociales, portant sur les valeurs morales.

Face à l’ancien débat entre universalisme et relativisme culturel, il est nécessaire de s’appuyer sur les recherches récentes en sciences cognitives et en économie comportementale pour affiner les méthodes d’observation de la réalité sociale.

L’épreuve du terrain pose un défi méthodologique constant aux anthropologues et sociologues se penchant sur cet aspect social, longtemps caché par l’équation Durkheimienne: le social = le moral.

De leur côté, les chercheurs en sciences cognitives que les méthodes de recherches restreignent souvent au laboratoire, s’efforcent de sensibiliser la communauté des sciences sociales à la nécessité de tester leurs hypothèses sur des terrains culturellement différents.

Il s’agirait donc de confronter les hypothèses et méthodes de travail développées par des chercheurs issus de traditions disciplinaires différentes dans le souci d'ouvrir la voie pour une collaboration des équipes interdisciplinaires enquêtant sur les valeurs morales comme concepts clés dans la compréhension de la réalité sociale.

CALENDRIER DÉFINITIF :

Mercredi 4 septembre
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Jeudi 5 septembre
La morale: la fabrication des codes moraux / Morality: the making of moral codes
Matin:
Arne JARRICK: La dynamique historique de la fabrication des lois (The historical dynamics of law making)
Denis VIDAL: Controverses morales et validations "empiriques" (Moral controversies and "empirical" validations)

Après-midi:
Les biais dans la recherche sur la morale (Biases in the research on morality), table ronde animée par Monica HEINTZ & Victor STOICHITA, avec Léo MARIANI (Le dilemme du durian. Jugement hédonique ou jugement moral? [The dilemma of the durian: hedonistic or moral judgement?]), Isabelle RIVOAL (La religion comme morale du comportement: quelle place pour Dieu dans les sciences cognitives? [Religion as the morality of behaviour: what place for God’s presence in cognitive sciences?]) et Aniko SEBESTÉNY (Le contexte influence-t-il la morale? Le cas des offrandes quotidiennes au Bali [Does context influence morality? The case of the daily offerings in Bali])

Présentation des projets des participants / Presentation of participants’ projects

Poster session (Laure CARBONNEL, Nadia EL ETER, Tana GRAUZELOVA, Martin HULIN, Helena MITON)


Vendredi 6 septembre
Les universaux moraux / Moral universals
Matin:
Thomas WIDLOK: Incertitude morale et urgence éthique (Moral uncertainty and ethical immediacy)
Monica HEINTZ: La morale peut-elle être analysée comme un "fait"? (Can moralities be analysed as social facts?)

Après-midi:
Nicolas BAUMARD: Une approche évolutionnaire de la morale (An evolutionnary approach to morality)
Mark SHESKIN: L'injustice chez les enfants: l'émergence tardive d'un profond souci pour la justice


Samedi 7 septembre
Incertitude, hasard et poids de la responsabilité / Uncertainty, hasard and weight of responsibility
Matin:
Pierre JACOB: Juger le préjudice accidentel et le préjudice intentionnel (Judging accidental harm and attempted harm)
Débat: Deux questions de cognition et de culture (Two questions in cognition and culture)

Après-midi:
Normes morales et règles morales: phylogenèse et ontogenèse, atelier animé par Florian COVA (Le tournant intentionnel: qu'apprennent les enfants quand ils commencent à tenir compte des intentions des autres? [The intention shift: What do children learn when they begin to take agent’s intentions into consideration?]), avec Stéphane DEBOVE (L'évolution du mérite par sélection des partenaires [The evolution of merit by partner choice]) et Stéphane LAMBERT (La motivation à agir de façon prosociale chez les enfants et les singes: les bases de la morale? [The motivation to act socially in children and apes: the basis of morality?])

Soirée:
Projection du film de fiction: 12 Angry Men (12 hommes en colère) de Sidney Lumet


Dimanche 8 septembre
L'empathie, l'émotion, les intuitions / Empathy, emotions, intuitions
Matin:
Fabrice CLÉMENT: "Aime ton semblable comme toi-même" ("Love those who are alike as yourself")
Laurence KAUFMANN: Quand avons-nous besoin de la moralité? (When do we need morality?) (conférence en ligne sur la Forge Numérique de la MRSH de Caen)

Après-midi:
DÉTENTE

Soirée:
Création artistique collective


Lundi 9 septembre
Questions d'évolution / Evolution?
Matin:
Francesca GIARDINI: Choix des partenaires et réputation (Reputation and choice of partners)
Emma COHEN: Similarité et synchronie dans l’évolution de la coopération chez les humains (Similarity and Synchrony in the Evolution of Cooperation in Humans)

Après-midi:
Evolution culturelle et biologique de la cognition morale (Workshop on Evolution), atelier animé par Olivier MORIN, avec Anne de SALES (Quelques réflexions sur un échange rituel [Some thoughts on ritual exchange]), Radu UMBRES (La parenté et la morale [Kinship and morality]) et Maria WALLENBERG (L'évolution des codes légaux et la longue durée [Long-term trends in the evolution of legal codes])


Mardi 10 septembre
Vers quelle anthropologie de la morale? / Towards what anthropology of morality?
Matin:
Ethnographier les émotions morales? (Is the ethnography of moral emotions possible?), table ronde animée par Isabelle RIVOAL, avec Olivier ALLARD (La tristesse et le deuil comme émotions morales?, chez les Warao du Venezuela [Sadness and grief as moral emotions?, among the Warao of Venezuela]), Estelle AMY DE LA BRETÈQUE (Voix du tragique chez les kurdophones d'Arménie [The voice of tragedy for Armenian kurdophones]), Emmanuel de VIENNE (Honte et respect dans le haut Xingu, Brésil [Shame and respect in the High Xingu, Bresil]) et Victor STOICHITA (Emotions immorales ou le plaisir des sentiments louches en musique. Etude de cas avec les musiciens tsiganes de Roumanie [Immoral emotions or the pleasure of weird feelings in music. A case study from Roma musiciens from Romania])

Après-midi:
Posters session (Katharina Anna HELMING)

Jean-Baptiste ANDRÉ: L’origine évolutionnaire de la coopération hors parentèle, surtout chez les humains (On the evolutionary origin of cooperation with non-kin, especially in humans)

Conférence de clôture
Maurice BLOCH: Trouver la morale dans le quotidien malgache (Finding morality in the Malagasy daily life)

Conclusions


Mercredi 11 septembre
Matin:
La rencontre sciences sociales-sciences cognitives au-delà de la question de la morale / Social sciences meet cognitive sciences beyond the field of morality
Olivier MORIN: L’évolution des normes va-t-elle quelque part (et comment pouvons nous le savoir)? [Does the evolution of norms go somewhere (and how can we know where)?]

Bilan individuel des participants / Individual project conclusions

Après-midi:
DÉPARTS

RÉSUMÉS :

Estelle AMY DE LA BRETÈQUE: Voix du tragique chez les kurdophones d'Arménie [The voice of tragedy for Armenian kurdophones]
Dans les groupes kurdophones d'Arménie, les sentiments liés aux événements traumatiques et tragiques (deuil, exil, sacrifice de soi, martyr) sont généralement verbalisés suivant un mode d'énonciation dans lequel les contours intonationnels de la parole sont remplacés par une ligne mélodique. Si ces énoncés mélodisés sont omniprésents en contextes rituels (notamment lors des funérailles), on les rencontre également au détour d'une phrase dans les conversations quotidiennes. Cette présentation montre comment ce mode d'énonciation, alliant parole et musique, devient un vecteur d'émotions morales apte à provoquer une empathie particulièrement efficace avec l'auditoire.

Jean-Baptiste ANDRÉ: L’origine évolutionnaire de la coopération hors parentèle, surtout chez les humains
Lorsqu’ils sont dirigés vers des individus apparentés, les traits coopératifs peuvent être favorisés par la sélection naturelle, les individus apparentés partageant en effet les mêmes gènes. C’est le principe de la sélection de parenté. Cependant, de nombreux traits coopératifs, en particulier (mais pas seulement) chez les humains, sont également exprimés en direction de partenaires non apparentés génétiquement. Dans ces conditions, ils doivent profiter à la fois à l’individu qui bénéficie de la coopération offerte, mais également à l’individu à l’origine de la coopération. En d’autres termes, la coopération doit être mutualiste.
La réciprocité (entendu dans un sens très général) constitue un mécanisme important par lequel deux individus peuvent bénéficier mutuellement de la coopération. Cependant, la théorie de la réciprocité souffre du décalage entre les prédictions de la théorie et les observations empiriques. D’un côté, les modèles évolutionnaires ont montré que la réciprocité peut émerger rapidement, dans un grand nombre de circonstances. D’un autre côté, il existe très peu de cas empiriquement confirmés de réciprocité en dehors de l’espèce humaine.
Dans la première partie, après une revue rapide de la littérature, je proposerais une solution simple à ce décalage. En me basant sur un modèle à locus multiples, je suggérerai que la réciprocité émerge rarement parce qu’elle pose un problème évolutionnaire de "bootstrapping" similaire à celui de la communication: elle nécessite une évolution conjointe et simultanée des deux partenaires impliqués. La seconde partie sera dédiée à la résolution de la question inverse: si les problèmes de "bootstrapping" empêchent l’émergence de la réciprocité, comment alors expliquer alors que celle-ci ait pu malgré tout émerger chez les humains, et peut-être également au sein de plusieurs espèces non humaines? En me basant sur des modèles mathématiques, je montrerai que la réciprocité pet jouer un rôle auto-catalytique: une quantité très faible de réciprocité peut conduire à l’émergence d’interactions réciproques conséquentes. Je montrerai comment ce principe très simple, et les contraintes très fortes qu’il présuppose, permet de rendre compte des caractéristiques spécifiques de la coopération humaine ainsi que des rares exemples de réciprocité existant en dehors de l’espèce humaine.

Jean-Baptiste ANDRÉ: On the evolutionary origin of cooperation with non-kin, especially in humans
When they are expressed toward genetically related partners, cooperative traits can be favored by selection because of genetic relatedness; this is the principle of kin selection. But many cooperative traits, particularly (though not only) in humans are also expressed toward non-genetically related partners, in which case they must benefit both the individual receiving them and the individual expressing them, i.e. they must be mutualistic.
An important mechanism by which two individuals can mutually benefit from helping each other is reciprocity (in a broad sense). However, reciprocity is the object of an evolutionary paradox: a gap between theoretical predictions and empirical observations. On one hand, evolutionary modelers have shown that it can evolve relatively easily in a wide array of circumstances. On the other hand, empirically, very few clear instances of reciprocity are found outside the human species.
In the first part of this talk, after a rapid review of existing hypotheses, I will propose a simple explanation to resolve this paradox. Based on a multi-locus model, I will suggest that reciprocity has rarely evolved because it raises an evolutionary problem of "bootstrapping" of the same kind as communication: it entails the joint evolution of two sides in the same time. The second part of the talk will then be devoted to resolving the opposite paradox. If a boostrapping problem shall prevent the evolution of reciprocal cooperation, then we need to explain how reciprocal cooperation has been able to evolve in a few instances outside humans and, at the very least, in the human species. On the basis of mathematical modeling, I will show that reciprocal cooperation can play an autocatalytic role, a very little amount of reciprocity yielding the eventual emergence of full-fledged reciprocity. I will show how this simple principle, and the strong constraints that it entails, explain very well the specific nature of the few instances of reciprocity that we find outside humans, and how it applies, in a generalist manner, to the human species.

Jean-Baptiste Andé is a junior scientist at the CNRS, working in the Ecology and Evolution Lab in Paris. He is a theoretician in evolutionary biology, and has recently developed evolutionary models on the foundations of human cooperation and morality, in particular in collaboration with Nicolas Baumard and Dan Sperber.
Significant publications
Claidière, N. and J.B.André. 2012. The transmission of genes and culture: a questionable analogy. Evolutionary Biology. 39:1224.
André, J.B. and N. Baumard. 2011. The evolution of fairness in a biological market. Evolution. 65:1447-56.
André, J.B. and O. Morin. 2011. Questioning the cultural evolution of altruism. Journal of Evolutionary Biology. 24:2531-2542.
André, J.B. and N. Baumard. 2011. Social opportunities and the evolution of fairness. Journal of Theoretical Biology. 289:128–135.
André, J.B. 2010. The evolution of reciprocity: social types or social incentives? The American Naturalist. 175:197-210.


Nicolas BAUMARD: Une approche évolutionnaire de la morale (An evolutionnary approach to morality)
Les jugements moraux se caractérisent par une logique spécifique régie par les notions d’équité et de proportionnalité. Il est ainsi courant d’estimer que la peine doit être en rapport avec le crime, que la distribution des bénéfices doit se faire en fonction de la contribution de chacun, ou encore que les droits doivent être proportionnés aux devoirs. Mon travail vise à rendre compte de cette logique, au niveau évolutionnaire et au niveau cognitif. Au niveau évolutionnaire, l’équité constitue une réponse adaptative à la compétition interindividuelle pour les meilleurs partenaires. La coopération est en effet un aspect central de l’écologie de l’espèce humaine. Dans ce contexte, les individus ont intérêt à attirer les meilleurs partenaires et la stratégie évolutionnairement stable consiste à partager équitablement les bénéfices de la coopération. Au niveau cognitif, la théorie du choix du partenaire rend compte de plusieurs caractéristiques importantes du comportement moral: transferts de ressources dans les jeux économiques, développement précoce des jugements moraux, existence de comportements punitifs et universalité de certains principes moraux.

Nicolas Baumard est chercheur post-doctorant à l'Université de Pennsylvanie. Inspiré par les théories contractualistes, son travail se fonde sur l'idée que la morale vise à partager les coûts et les bénéfices des interactions sociales d'une manière mutuellement avantageuse. Il a développé cette théorie mutualiste de la morale au travers d'un livre (Comment nous sommes devenus moraux, Odile Jacob) et d'une série d'articles en biologie de l'évolution, en psychologie expérimentale, en anthropologie cognitive et en philosophie morale.

Maurice BLOCH: Trouver la morale dans le quotidien malgache
Il n'y a pas de mot malgache qui correspond au mot français "morale" ou au mot anglais "morality". Dans la vie d'un village malgache il y a, certes, de phénomènes que nous pourrions qualifier de moraux, mais il n'est pas évident que les identifier en tant que tels nous mène à identifier également un système de normes correspondant ou nous amène à comprendre la façon dont les malgaches eux mêmes perçoivent ces phénomènes. Qu'est-ce que ce constat ethnographique représente pour les les théories universelles de la morale telles que les théories évolutionnaires?

Maurice BLOCH: Finding morality in the Malagasy daily life
There is no Malagasy word that corresponds to the French or English words "morale" or "morality". In the life of a Malagasy village there are lots of phenomena that could be so qualified but it is not clear that doing so would identify any distinct types of norms nor that this would help us understand how the Malagasy understand things to be. What does this mean for general theories of human morality such, for example evolutionary ones?

Publications
1973, "The Long Term and the Short Term: the Economic and Political Significance of the Morality of Kinship", in J. Goody (ed), The Character of Kinship.
2012, Anthropology and the Cognitive Challenge, Cambridge University Press, French version for 2013 with Odile Jacob.
2012, Going in and out of Each other’s bodies, Paradigm Press, Paper back available in 2013 only.


Fabrice CLÉMENT: "Aime ton semblable comme toi-même" ("Love those who are alike as yourself")
La question, bien légitime, de l'existence d'intuitions morales universelles est souvent posée dans un vide social. Or, comme l'avait déjà relevé Dan Sperber dans son texte "Remarques anthropologiques sur le relativisme moral", la communauté des membres envers lesquels on a des devoirs moraux n'inclut pas forcément l'ensemble des êtres humains. Dans un premier temps, nous allons nous inspirer de travaux expérimentaux qui montrent à quel point la "mêmeté" (qu'il s'agira de définir) semble constituer un puissant organisateur d'attentes et de préférences pro-sociales. En nous appuyant sur quelques exemples historiques, nous montrerons, dans un deuxième temps, comment il est possible d'exclure certains individus ou certaines populations de la zone de "mêmeté", avec les conséquences souvent tragiques qui en résultent. Enfin, en reprenant les processus élémentaires sur lesquels repose le sentiment de mêmeté, nous terminerons en réfléchissant à la façon dont la "réinsertion morale" a le plus de chance d'être couronnée de succès.

Fabrice Clément est professeur à l'Université de Neuchâtel, où il codirige le Centre de Sciences Cognitives, et membre associé à l'Institut Jean Nicod (CNRS-EHESS-ENS). Ses recherches visent à surmonter les frontières disciplinaires afin d'enrichir notre compréhension des processus cognitifs et des phénomènes sociaux.
Publications
Les mécanismes de la crédulité, Paris, Droz, 2006.
La sociologie cognitive (Paris, Maison des Sciences de l'Homme, 2001), avec 
Laurence Kaufmann.

Emma COHEN: Similarité et synchronie dans l’évolution de la coopération chez les humains (Similarity and Synchrony in the Evolution of Cooperation in Humans)
Dans cette intervention, je discuterai des récents développements théoriques et empiriques des bases évolutionnaires et développementales de la coopération par appariement basé sur la similarité. Comme l’écrivait Robert Trivers, ces travaux montrent que "vous avez plus de chance d’avoir de la sympathie pour quelqu’un qui vous ressemble". Je me concentrerai sur trois questions qui posent encore problème à cette théorie, et qui demeurent insuffisamment étudiées aujourd’hui. Comment les coopérateurs réussissent-ils à s’apparier avec succès à l’aide de mécanismes basés sur la similarité, et comment ces mécanismes ont-ils évolués? Quel type de traits constituent des indicateurs fiables pour l’appariement des coopérateurs? Sous quelles conditions la coopération dépendant d’une similarité éphémère (par exemple, danser de manière synchrone à un moment donné) peut-elle émerger et se stabiliser? Je présenterai et discuterai plusieurs modèles théoriques ainsi que les données empiriques obtenues auprès des enfants au Brésil, et concernant la coopération basée sur des marqueurs difficiles à contrefaire (couleur de la peau et accent). J’essaierai également d’intégrer ces résultats aux recherches indiquant une association entre coopération et comportements coordonnés, comme l’imitation ou la synchronie.

Emma Cohen est University Lecturer en anthropologie cognitive au Institute of Cognitive and Evolutionary Anthropology de l’Université d’Oxford et Fellow in Human Sciences au Wadham College. Sa recherche porte principalement sur les bases évolutionnaires et cognitives de la coopération humaine et liens sociaux, à travers l’études expérimentale et l’observations ethnographique de plusieurs populations brésiliennes (adultes et enfants).

Emma COHEN: Similarity and Synchrony in the Evolution of Cooperation in Humans
In this talk I will review recent theory and evidence on the evolutionary and developmental foundations of cooperation via similarity-based assortment. In the words of Robert Trivers, much of this work suggests that "you are more likely to act nicely toward a person who resembles you more". I will address three main issues that currently remain unclear and underexplored in the relevant literature: How is the assortment of cooperators successfully achieved via similarity-based mechanisms and how did these mechanisms evolve? What kinds of similar traits can reliably guide the evolution of similarity-based cooperation? Under what conditions can cooperation that is contingent on ephemeral similarity (e.g. behaviour-matching via synchronous activity, such as dancing) emerge and be sustained? I will present and discuss theoretical proposals, and evidence from our recent empirical work with children in Brazil, on the evolution of cooperation that is guided by hard-to-fake markers of similarity (skin colour and accent). I will also attempt to integrate these proposals with research that indicates an association between cooperation and behavior-matching mechanisms, such as imitation and synchrony.

Emma Cohen is University Lecturer in Cognitive Anthropology at the Institute of Cognitive and Evolutionary Anthropology, University of Oxford and Fellow in Human Sciences at Wadham College. Her principal research interests are in the evolution and cognition of human cooperation and social bonding. Most of her work is based in Brazil, where she conducts experimental and ethnographic research with children and adults across a range of sites.

Francesca GIARDINI: Choix des partenaires et réputation
La réciprocité indirecte basée sur la réputation constitue une façon efficace de faire émerger et de stabiliser la coopération (Alexander, 1987). Quand le choix du partenaire est possible, construire une réputation de générosité peut être considéré comme un investissement à long terme (Roberts, 1998). On peut donc faire l’hypothèse qu’un mécanisme spécialisé dans la gestion de la réputation pourrait offrir un avantage sélectif. Dans cette intervention, je montrerai en quoi les mécanismes cognitifs de gestion de la réputation pourraient rendre compte des choix coopératifs chez les humains, ainsi que de la dynamique de la transmission de la réputation, en particulier dans les situations caractérisées par la présence d’incitations à tromper les autres pour son propre avantage et celui de ses alliés.

Francesca Giardini a obtenu son doctorat en sciences cognitive à l’université de Sienne en 2006. Elle travaille actuellement au Institute of Cognitive Sciences and Technologies (National Research Council of Italy) à Rome, après avoir effectué un post-doctorat au département de sciences cognitives de l’Universté d’Europe Centrale de Budapest. Sa recherche porte sur les mécanismes évolutionnaires et psychologique de la gestion de la réputation au travers de simulations et de jeux économiques en laboratoire.

Francesca GIARDINI: Reputation and choice of partners
Indirect reciprocity supported by reputation has proven to be effective in sustaining the emergence and maintenance of cooperation (Alexander, 1987). When partner choice is available, building a positive reputation for generosity can be seen as a long-term investment (Roberts, 1998), and an adapted mechanism for managing one’s own reputation could offer a selective advantage. In this talk, I will discuss the way in which cognitive mechanisms for reputation management could explain cooperative choices in human, and the dynamics of reputation transmission, especially in those situations characterized by the presence of incentives for signallers to deceive receivers in ways that benefit the gossiper or her allies.

Francesca Giardini received her PhD in Cognitive Science from the University of Siena (Italy) in 2006. She is currently working at the Institute of Cognitive Sciences and Technologies (National Research Council of Italy) in Rome, and before she was a post-doc a the Department of Cognitive Science, Central European University in Budapest (HU). Her research focuses on the ultimate and proximate psychological mechanisms for reputation management and cooperative behaviors. She uses cognitive modelling, agent-based simulations and experimental games in the lab to validate her hypotheses.

Pierre JACOB: Juger le préjudice accidentel et le préjudice intentionnel
Deux paramètres sont pertinents dans l’évaluation morale d’un agent qui a causé un tort à un autre: le rôle causal de l’agent ainsi que son intention de causer un tort. Un agent peut causer intentionnellement ou non un tort à une victime. Un agent ayant l’intention de causer un tort à la victime peut également réussir dans cette entreprise ou bien échouer. Quand un agent nuit à un autre agent de manière accidentelle, il lui cause un tort, mais sans avoir eu l’intention de le faire. Quand un agent tente de nuire à un autre agent, mais échoue, il a bien eu alors l’intention de nuire, mais a échoué dans cette entreprise, et n’a donc fait aucune victime. Les deux paramètres de la faute intentionnelle doivent donc être considérés de manière égale: il semble que l’on puisse transformer une faute intentionnelle en un tort accidentel ou en une tentative ratée en changeant simplement les intentions de l’agent ou son rôle causal. Je montrerai qu’évaluer le tort accidentel et les tentatives ratées de causer un tort soulève des questions cognitives intéressantes.

Pierre JACOB: Judging accidental harm and attempted harm
Two parameters are relevant to the moral appraisal of an agent who caused harm to a victim: the agent’s causal role and her harmful intention. An agent can intentionally or non-intentionally cause harm to a victim. An agent who intends to cause harm to a victim may either succeed or fail. When an agent caused accidental harm to a victim, she did harm her victim, but she did not intend to do so. When an agent attempted, but failed, to cause harm to a victim, she intended, but she failed, to do so, and there is no victim. On the face of it, the two parameters of intended harm seem on a par: it seems as if you can simply turn intended harm into either accidental harm or attempted harm by switching off either the agent’s harmful intention or the agent’s causal role. But I will argue that evaluating accidental harm and evaluating attempted harm raise interestingly different cognitive challenges.

Arne JARRICK: La dynamique historique de la fabrication des lois
Je suis en ce moment à mi-parcours d’une étude comparative à grande échelle de la dynamique culturelle de 3000 ans de fabrication du droit, comprenant la Mésopotamie, le Moyen-Orient, la Chine et plusieurs régions européennes. Les codes juridiques constituent un matériau idéal dans la mesure où ils nous permettent d’établir de longues séries temporelles aisément comparables entre elles au travers desquelles nous pouvons mettre à jour des thèmes récurrents ainsi que des changements profonds dans les interactions humaines, en particulier au niveau de la régulation institutionnelle de ces interactions. Nous pouvons voir ainsi l’intégration progressive de systèmes juridiques, indépendamment de tout contexte culturel. Cette systématisation s’accompagne d’une complexité graduelle des codes juridiques et conduit à un niveau plus élevé d’abstraction, grâce auquel un nombre toujours croissant d’événements peuvent être subsumés sous un même principe général. Aussi paradoxal que cela puisse sembler, une telle abstraction conduit également, du point de vue de l’utilisateur, à une certaine simplification. Un bon nombre d’autres évolutions substantielles ont également lieu aux côtés de ces changements structurels: les individus deviennent progressivement plus égalitaires devant la loi, la légitimité de la loi se sécularise, et l’on passe de lois mettant l’emphase sur les obligations des individus aux lois mettant l’emphase sur leurs droits.

Arne JARRICK: The historical dynamics of law making

I am presently mid-way through comparative large-scale study of the cultural dynamics of more than 3000 years of law-making, to date encompassing Mesopotamia, Middle East, China and different parts of Europe. Written law codes are nearly ideal for such an enterprise, since they enable us to establish long and essentially comparable time series, where recurrent themes as well as cumulative change of profound aspects of human interaction can be revealed - the institutional regulation of such interaction in particular. Here we can see how more and more integrated systems evolve over the long-term, irrespective of the particular cultural context. Systematization is coupled with a gradually growing complexity of law codes, meaning a higher level of abstraction, whereby an increasing number of potential events can be subsumed under one general principle, which, paradoxical as it may seem, at the same time means a certain degree of simplification at the user end of laws. Alongside these structural processes, a number of general substantial changes take place, such as a shift from inequality to equality before the law, a secularization of the legitimization of law, and a shift from a stress on obligations to a stress on individual rights.

Laurence KAUFMANN: Quand avons-nous besoin de la moralité? (When do we need morality?)
Une réflexion sérieuse sur l’empathie ne peut négliger les nombreuses recherches qui montrent que les expressions émotionnelles des membres d’un "hors-groupe" ne suscitent pas la même résonance motrice (motor mimicry) que celles des membres d’un "en-groupe" et que l’empathie pourrait bien être fonction de l’appartenance de groupe. Le fait que la mise en résonance entre alter et ego n’intervienne qu’entre "semblables" invite à réfléchir sur les enjeux moraux, sociaux et politiques du travail d’élargissement de ce que "semblable veut dire". Un tel travail se situe à l'entrecroisement des normes morales et des normes sociales et permet de requestionner leurs frontières, ainsi que les compétences que leur constitution et leur maintenance sont susceptibles de mobiliser. Mais ce travail d'élargissement est également politique: il consiste à désenclaver le sentiment du Nous en l’extrayant des frontières étroites de la co-présence et de l’expérience tangible, sensible, des relations concrètes. C’est ce travail moral, social et politique d’extension du "Nous" et les ressorts normatifs qui le sous-tendent que nous nous proposons de souligner dans notre contribution.

Léo MARIANI: Le dilemme du durian. Jugement hédonique ou jugement moral? [The dilemma of the durian: hedonistic or moral judgement?]
"S'il m'est permis une note d'humour, je dirais que l'humanité se partage en deux: ceux qui détestent le durian et ceux qui l'adorent; ces derniers, très minoritaires, sont généralement originaires de la région ou y ont vécu longtemps. Entre eux semble s'établir un lien, au-delà de la simple commensalité, comme une connivence tacite dans le partage du fruit divin". C'est par ces mots que Jacques Dournes introduit sa petite étude sur le durian, un fruit extrêmement prisé en Asie du Sud-est, mais dont l'odeur fait l'objet de descriptions pour le moins contrastées de la part des Occidentaux. Dans ces conditions, on se demandera ce qui, dans l'odeur du durian, se donne à penser en même temps qu'à sentir en mettant au jour le dilemme moral qui conditionne l'amour ou la détestation du fruit. En revenant sur l'ontologie de ce végétal dans le regard occidental, il sera question des diverses façons que l'on a de se positionner face à l'altérité, comme des différents degrés et types de vertu que cela sous-entend.

Isabelle RIVOAL: La religion comme morale du comportement: quelle place pour Dieu dans les sciences cognitives? [Religion as the morality of behaviour: what place for God’s presence in cognitive sciences?]
"Notre religion est difficile, car notre religion, c’est le comportement". Ainsi les Druzes, minorité musulmane hétérodoxe, résument-ils la spécificité de leur foi comparée à l’Islam ou au christianisme. La "religion" druze est en fait une voie mystique où la pratique religieuse proprement dite est réservée à ceux qui choisissent l’initiation et adoptent pour ce faire une vie ascétique. Pour la majorité des druzes, la religion est un horizon de vie (on finit par entrer en initiation à la fin de son âge) qui ne s’actualise pas dans un acte de foi, des pratiques rituelles ou un texte. Aussi les druzes sont-ils stigmatisés par leurs voisins comme une communauté "sans religion"... sous-entendu une communauté d’ignorants sans morale. La conception druze de la religion est cependant fondée sur la "pureté" du comportement qui seule autorise l’accès à l’initiation et surtout garantit la réincarnation de l’âme "propre" dans la communauté. Ainsi, il n’existe pas de rémission des actes immoraux ou d’absolution possible pour les druzes qui considèrent ainsi leur "religion", à savoir une éthique quotidienne rigoureuse, comme la plus difficile car elle est sans pardon. À partir de cet exemple qui articule étroitement morale, religion et éthique au quotidien, on questionnera la possibilité même d’un dialogue entre les expériences situationnelles qui informent les sciences cognitives sur le comportement et la notion très extensive de comportement que rencontre l’anthropologue sur le terrain, souvent liée à l’horizon de la religion. A quelles conditions de dialogue est-il possible?

Victor STOICHITA: Emotions immorales ou le plaisir des sentiments louches en musique. Etude de cas avec les musiciens tsiganes de Roumanie [Immoral emotions or the pleasure of weird feelings in music. A case study from Roma musiciens from Romania]
Les liens entre musique et mœurs sont un sujet de préoccupation récurrent dans plusieurs sociétés. Au regard, à chaque fois, de la capacité qu'aurait la musique d'induire des états émotionnels persistants. Ceux-ci pourraient être exploités à des fins "morales"afin de favoriser, par exemple, la droiture d'esprit, la piété ou encore le patriotisme. Mais le risque contraire existe également: certaines musiques ont la mauvaise réputation d'encourager leurs amateurs à la frivolité, à la luxure, à la violence, à la corruption et à toutes sortes d'autres vices. Si la musique est bien un tel foyer de propagation des attitudes (im)morales, elle pourrait constituer un objet d'étude intéressant pour les sciences cognitives comme pour l'anthropologie. Penser les dimensions éthiques d'un rythme, d'un timbre ou d'une mélodie invite, en effet, à rendre compte des émotions et des valeurs morales en se détachant des modèles fondés sur le langage. On abordera ces questions à partir des affects liés à la "ruse"(şmecherie) dans les musiques des lăutari tsiganes de Roumanie.

Victor A. Stoichita est chercheur au laboratoire d'ethnologie et sociologie comparative du CNRS. Il a travaillé sur les conceptions de la ruse chez les musiciens professionnels tsiganes de Roumanie (Fabricants d'émotion, 2008). Il a ensuite mené des recherches sur la virtuosité, la propriété intellectuelle, l'humour et à l'ironie. Par ailleurs, il a publié en 2010 un manuel de chants tsiganes à vocation pédagogique (Chants Tsiganes de Roumanie, Cité de la Musique). Il a reçu en 2013 la médaille de bronze du CNRS.

Denis VIDAL: Controverses morales et validations "empiriques" (Moral controversies and "empirical" validations)
La décision de mettre fin ou, au contraire, de maintenir des traditions sociales bien admises jusqu‘alors mais qui apparaissent progressivement répréhensibles à certains, implique toutes sortes de dilemmes moraux et suscite à chaque époque d’importantes controverses. Partant d’exemples indiens (mettant en jeu des tentatives faites pour mettre fin à des traditions de "vendettas" dans l’Himalaya indien ou encore la régulation de la violence dans le Rajasthan à l’époque coloniale) cette communication analysera les raisons pour lesquelles cette sorte de controverses impliquent souvent le recours à un ensemble de critères "partagés", permettant à chacun de valider leur décisions respectives sur des bases empiriques "indiscutables", censées échapper aux termes du débat en question.

Denis Vidal est anthropologue, spécialisé sur l’Inde; directeur de recherche à l’Institut français de recherche sur le Développement (IRD/ URMIS - Paris Diderot) et enseignant associé à Paris Diderot, au Musée du Quai Branly et à l’EHESS.
Publications
"The test of traditions: an history of feuds in Himachal Pradesh", European Bulletin of Himalayan Research, 29-30 summer 2006.
"The end of a feud", Vidal, Tarabout, Meyer (ed) Violence and Non Violence: Some Hindu Perspectives, Delhi, Manohar, 2003, pp.255-79 ("Les restes de la vengeance" in Violences et non-violences en Inde, Purushartha, Paris, EHESS, 1994, pp.197-224).
Violence and Truth; a Rajasthani Kingdom Confronts Colonial Authority, Oxford, Oxford University Press, 1997 (Violences et vérités: Un royaume du Rajasthan face au pouvoir colonial, Paris, EHESS, 1995).


Thomas WIDLOK: Incertitude morale et urgence éthique
Le point de départ de cette contribution concerne des contextes de la vie quotidiens des chasseurs cueilleurs dans lesquels l'agentivité éthique se déploie sans références explicites à la morale codifiée ou aux discours moraux spécialisés. En revisitant la notion d'intuition morale, la spontanéité éthique pre-réflexive et l'acquisition naturelle des biens dans les ouvrages de Levinas, Løgstrup et Aquinas, je suggère que ce que l'ethnographie révèle parmi les chasseurs cueilleurs ne tient pas à leur spécificité culturelle mais à un phénomène plus général. Alors que l'acquisition spontanée des biens et valeurs "naturels" a été longtemps négligée et probablement sous estimée par les approches de type culturaliste ou structuraliste en anthropologie, je propose que l'intégration d'une approche cognitive permettrait une réévaluation de ces idées dans le futur.

Thomas Widlok s'apprête à devenir professeur des sciences culturelles de l'Afrique à l'Université de Cologne, Allemagne. Il est actuellement professeur d'anthropologie à l'Université Radbout à Nijmegen et a été chercheur à l'institut Max Planck de psycholinguistique et d'Anthropologie Sociale. Il a obtenu son doctorat à la London School of Economics et son travail de terrain porte sur l' Afrique du sud et l'Australie.

Thomas WIDLOK: Moral uncertainty and ethical immediacy

The point of departure for this contribution are settings in the everyday lifeworld of foragers in which ethical agency takes place with comparatively little reference to codified morality or specialized moralizing discourse. Revisiting the writings of Levinas, Løgstrup and Aquinas and their notions of moral intuition, pre-reflexive ethical sponteneity and the direct natural acquisition of recognizable intrinsic goods I suggest that what ethnography observes among foragers is not a specificity of their culture but hints towards a more general phenomenon. While the spontaneous acquisition of "natural" goods and values has for a long time been undercommunicated, and probably underestimated, by the mainstream culturalist and materialist approaches in anthropology, I suggest that the integration of cognitive research has the potential for a fruitful re-evaluation of these ideas.

Thomas Widlok is about to take up a chair for the cultural science of Africa at the University of Cologne, Germany. He is currently professor in anthropology at Radboud University Nijmegen and has been a researcher at the Max Planck Institute for Psycholinguistics and the MPI for Social Anthropology. His PhD in anthropology is from the London School of Economics, his field research focuses on southern Africa and Australia. He has recently contributed to the "Companion to Moral Anthropology" (Wiley-Blackwell).



Normes morales et règles morales: phylogenèse et ontogenèse, table-ronde animée par Florian COVA
Les normes morales nous permettent de naviguer quotidiennement dans le monde social. Mais ces normes ne viennent pas de nulle part, alors comment en venons-nous à les maîtriser? Une réponse évidente est que nous apprenons ces normes par un apprentissage social. Mais cette réponse très générale laisse dans le flou de nombreux détails: quelles normes apprenons-nous? comment? et à quel âge? De plus, si les êtres humains sont les seuls êtres connus à disposer de règles morales, c'est bien que quelque chose les distingue des autres animaux qui les rend capables de comprendre et d'apprendre ces règles morales. Quelles sont les capacités cognitives sous-tendant cette capacité unique à saisir les normes morales? Dans cette table ronde, nous aborderons ces questions en étudiant le développement des règles morales, tant au niveau de l'histoire de chaque individu, qu'à celui de l'histoire de notre espèce.

Florian Cova est un ancien élève de l'École Normale Supérieure en philosophie et sciences cognitives. Sa thèse a porté sur les mécanismes psychologiques à l’origine des jugements moraux et aux conséquences éthiques de l’étude de la cognition morale. Il a publié deux ouvrages sur le thème de la philosophie expérimentale (aux Editions Germina et Vuibert), ainsi que de nombreux articles dans des revues de philosophie et de sciences cognitives.

Les biais dans la recherche sur la morale (Round table: Biases in the research on morality), table ronde animée par Monica HEINTZ & Victor STOICHITA
Les anthropologues admettent que la diversité des cultures va de pair avec une diversité des principes moraux et donc que, dans une société pluriculturelle, l’individu peut choisir à quels cadres moraux faire référence pour expliquer son propre positionnement en tant qu’individu. Mais comment déceler ce cadre moral à travers la prise de parole qui suit et justifie l’action? Comment contourner la hiérarchisation non avouée (résultante d’un rapport de pouvoir) qui existe dans la plupart des sociétés où plusieurs systèmes éthiques coexistent et qui peut fausser les justifications a posteriori des acteurs? Si le comportement individuel gagne à être considéré comme le résultat d’une négociation permanente entre les cadres moraux disponibles dans la société et les désirs et expériences individuels, cette approche n’est pas à l’abri des biais introduits par les rapports de pouvoir, le hasard ou la mauvaise foi des individus.

Monica Heintz est maître de conférences à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense; et membre junior de l’Institut Universitaire de France. Ses recherches portent sur les fondements épistémologiques et les méthodes de recherche des valeurs morales, à travers une approche ethnographique d’objets tels que l’éthique du travail en Roumanie ou l’éducation morale et religieuse en République de Moldavie. Elle a publié des ouvrages et des articles sur le travail, la citoyenneté et la morale.

Evolution culturelle et biologique de la cognition morale (Workshop on Evolution), atelier animé par Olivier MORIN
La réflexion théorique en anthropologie de la morale a longtemps été divisée entre une approche universaliste soucieuse des seuls invariants et une approche particulariste soucieuse de mettre en valeur l'exception que constitue chaque terrain. Dans cette table ronde, nous tenterons de savoir si les nouvelles approches évolutionnistes en sciences humaines peuvent contenter les ambitions des uns et apaiser les inquiétudes des autres. Tenter d'expliquer nos intuitions morales dans un cadre évolutionniste, c'est faire toute sa part à l'évolution culturelle, qui interagit avec l'évolution biologique pour produire des systèmes moraux qui accommodent une grande diversité ce qui n’empêche pas nécessairement de les intégrer à un modèle explicatif commun. Nous discuterons de la viabilité de cette entreprise.

Olivier Morin, ancien élève de l'École Normale Supérieure, a soutenu en 2010 une thèse de philosophie parue en 2011 chez Odile Jacob, Comment les traditions naissent et meurent - la transmission culturelle. Spécialiste des questions théoriques liées à l'anthropologie cognitive, il a publié dans des revues d'anthropologie, de philosophie des sciences sociales et de biologie théorique.

Ethnographier les émotions morales? (Round table: Is the ethnography of moral emotions possible?), table ronde animée par Isabelle RIVOAL
On invitera dans cet atelier à repenser le projet de L. Levi-Bruhl, exposé dans La Morale et la science des mœurs, invitant à l’abandon des constructions théoriques de la morale élaborées en philosophie, pour une science des mœurs fondée sur l’observation empirique; projet critiqué par G. Gurvitch qui défend au contraire la complémentarité des deux approches. Ce débat du début du XXe siècle sera utile pour donner un cadre épistémologique et méthodologique à la question de l’ethnographie des émotions morales: s’agit-il de suivre l’élaboration dialogique et en situation d’interaction des formes de jugement selon le projet de la sociologie pragmatique? L’émotion morale informe-t-elle les nouvelles formes de gouvernance de type "care" adossées sur une évolution des sociétés occidentales dans lesquelles l’émotion ressentie et suscitée informe les politiques éthiques? L’émotion morale ne relève-t-elle pas pourtant d’abord d’un registre de l’observation centrée sur les individus: manifestation du dégoût, de l’indignation, expression de la culpabilité, etc.? Quelle est la relation entre l’émotion et la morale et comment cette conception informe les dispositifs d’observation susceptibles d’être déployés en contexte (notamment: l’émotion est-elle le produit d’intuitions morales irrépressibles et universelles - l’horreur devant le fait de frapper un bébé - ou au contraire l’expression "modulaire" - noyau cognitif) et qu’est-ce que l’observation empirique est en mesure d’apporter à la connaissance de cette relation?

BIBLIOGRAPHIE :

En sciences cognitives

Baumard, N., 2010, Comment nous sommes devenus moraux: Une histoire naturelle du bien et du mal, Odile Jacob, Paris.
Haidt, J., 2012, The Righteous Mind: Why Good People Are Divided by Politics and Religion, Pantheon Books.
Ridley, M., 1998, The origins of virtue, Penguin books.

En anthropologie

Lambek, M. (ed.), 2010, Ordinary Ethics, NewYork: Fordham University Press.
Heintz, M. (ed.), 2009, The Anthropology of Moralities, Oxford: Berghahn.
Howell, S. (ed.), 1997, The Ethnography of Moralities, London: Routledge.

Avec le soutien
du CNRS
et de l’Institut Universitaire de France

Centre National de la Recherche Scientifique    Institut Universitaire de France