DU DIMANCHE 13 JUIN (19 H) AU DIMANCHE 20 JUIN (19
H) 2004
LES NOUVEAUX RÉGIMES DE LA CONCEPTION
: LANGAGES, THÉORIES, MÉTIERS
DIRECTION : Armand HATCHUEL, Benoit WEIL
ARGUMENT :
Les sociétés contemporaines attendent beaucoup des activités
de conception: c'est-à-dire de leurs capacités collectives
à penser et à faire advenir des mondes souhaitables. Vouloir
des techniques renouvelées, des produits et des équipements
adaptés, des environnements protégés ou des risques
réduits exige en effet plus qu’un simple accroissement des connaissances.
Il nous faut développer nos méthodes et nos pratiques collectives
de la conception. Les métiers de la conception ont d’ailleurs accompagné
l’essor des sociétés modernes, au point de représenter
désormais une part considérable du travail et de l’investissement
collectif.
Pour autant, l’artiste, l’architecte, l’ingénieur, le designer,
ou le chercheur ont des visions différentes, parfois antagoniques,
du travail de conception. Et bien qu’ils coopèrent souvent, l’on
a peu cherché les fondements universels de ces manières de
concevoir. Chaque tradition fait l’objet d’analyses particulièrement
riches, mais elles n’ont que peu de références communes. De
plus, peu présente dans les doctrines économiques et sociales
dominantes, l’activité de conception est réduite trop souvent
à une logique du programme, de la négociation ou de la décision
alors qu’elle répond parfois à des finalités plus larges
(culture, éthique, vie collective…).
Comment rapprocher et renouveler ces points de vue? Le colloque s’attachera
aux sources philosophiques, scientifiques et sociales des métiers
de la conception. Il explorera aussi de nouvelles voies d’investigation vers
une approche plus unifiée. Quels sont les raisonnements, les conditions
de possibilité, les dispositifs ou les dispositions qui distinguent
l’activité de conception ou qui lui donnent son sens? Une meilleure
compréhension de l’activité de conception permet-elle de
renouveler les notions d’innovation, d’invention, de création? Quels
rapports peut-on alors établir entre travail de conception, travail
prospectif et travail de recherche? Par ailleurs, quelles sont les
contraintes contemporaines du travail de conception? Quelles évolutions
ou recompositions des métiers de la conception suscitent-elles? Enfin,
l’étude du travail de conception peut-elle donner un sens nouveau
au développement démocratique et à l’émancipation
des sociétés?
Le colloque réunira des chercheurs et des praticiens de multiples
disciplines qui partagent le souci d’élaborer de nouveaux instruments
ou de nouveaux repères culturels pour penser l'activité de
conception. A l'instar de ce qui fut fait hier pour la raison critique, peut-on
faire partager au plus grand nombre les logiques de la raison "conceptrice".
Ce colloque s'inscrit dans la série des rencontres de "Prospective
du présent".
CALENDRIER DÉFINITIF :
Dimanche 13 juin
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre, du colloque et des participants
Lundi 14 juin
Matin:
Armand HATCHUEL: Des mondes de conception?
Thierry GAUDIN: Le processus
de la création: Descartes, Hegel et autres...
Après-midi:
Yannis TSIOMIS: La tradition architecturale entre crises et
mutations
Hélène VÉRIN:
« Comme en un infini »: les pouvoirs de la conception à
la Renaissance
Soirée:
Clément ROUSSEAU: L'évolution des métiers
du design
Mardi 15 juin
Matin:
Pascal LE MASSON & Benoît WEIL: La domestication
de la conception: l'invention des bureaux d’études
Philippe BOUDON: La conception
comme objet d’une discipline
Après-midi:
Anne-Françoise GARÇON:
La science, l’esthétique et l’éculé
Georges AMAR: Polymathie et illumination.
Le génie poétique d’Arthur Rimbaud
Soirée:
Pascal DALOZ: Dassault Systèmes: la révolution
de l'ingénierie
Mercredi 16 juin
Matin:
Armand HATCHUEL: L’autre théorème.
De la raison critique à la raison conceptrice
Philippe COSTARD: Designers, ingénieurs et architectes:
les nouveaux rapports à la matière
Après-midi:
REPOS
Jeudi 17 juin
Matin:
Edith HEURGON: Conception et prospective
du présent pour penser et faire advenir des mondes souhaitables
Josée LANDRIEU: Vers une
autre conception de la conception?
Après-midi:
Ateliers en parllèle:
- La conception à travers les disciplines, animé
par Jacques PERRIN avec Pascal BEGUIN
(L'ergonomie en conception: cristallisation, plasticité, développement),
Michel FILIPPI (Un modèle
pour la conception de la nouveauté), Joelle
FOREST & Caroline MEHIER (L’économie de la conception.
La conception: l’objet d’étude orphelin des économistes),
Sihem JOUINI (Gestion des connaissances
et actions collectives créatrices) et Anne-Françoise SCHMID (La
conception dans la philosophie)
- Risques bio-sociaux et éco-conception, animé
par Franck AGGERI avec Christophe
ABRASSART (La naissance de l'éco-conception), Georges
AMAR, Pierre-Benoît JOLY
(La recherche agronomique aux prises des controverses publiques) et Thierry
KAZAZIAN
- La conception et les usages, animé par Pascal LE
MASSON avec François DENIEUL et Sylvain LENFLE
Vendredi 18 juin
Matin:
Christophe MIDLER: Conception et nouvelles technologies: l’exemple
du multimédia automobile
Anne-Marie BOUTIN: Une politique du design
Après-midi:
Romain LAUFER: Conception et institution
Françoise GAILLARD: Création et pensée
critique contemporaine. Recherche et Conception. Réflexions à
partir du cas des projets techniques à grande échelle
Soirée:
Philippe DOUBLET & Blanche SEGRESTIN: Conception et culture:
le cas de Renault Nissan
Samedi 19 juin
Matin:
Table Ronde de restitution des ateliers
Après-midi:
Atelier : Enseignement de la conception, animé par Benoît
WEIL avec Brigitte BORJA DE MOZOTA, Robert DUCHAMP et
Guy MINGUET
Synthèse et Perspectives
Dimanche 20 juin
DÉPART DES PARTICIPANTS
RÉSUMÉS :
Christophe ABRASSART: La naissance
de l'éco-conception
Voiture « verte », maison HQE, énergies renouvelables,
ville durable. Depuis les années 1990, ces objets sont présentés
comme résultant d’une même démarche: l’« éco-conception
». Mais qu’y a-t-il derrière cette expression? Une réelle
nouveauté? Ou bien simplement la requalification de pratiques déjà
existantes? De nombreuses pratiques, parfois très anciennes, peuvent
en effet être qualifiées d’éco-conception. À
la limite, tout projet ayant recours à la « nature »,
pour s’en inspirer, la célébrer, l’imiter, l’utiliser, la protéger,
la restaurer ou la contrôler peut recevoir cette appellation: bio-architecture,
peinture figurative, poésie romantique, médecine, programmes
urbains hygiénistes, pratiques agricoles de sélection des
espèces, biotechnologies...
Cette lecture est cependant réductrice. Rétrospective,
elle repose sur une « naturalisation » de l’idée de nature,
de vivant. Comme si ces notions avaient toujours eu le même sens
et pouvaient être saisies objectivement. Nous adopterons une autre
approche en supposant que la nature, l’environnement, le vivant, sont des
notions polysémiques qui ont revêtu dans l’histoire des significations
très diverses en fonction des expertises et des stratégies
des praticiens de la nature, des trajectoires de développement technologique
et économique (ex. la qualification d’un fragment de nature comme
« ressource »), des craintes et des aspirations culturelles d’une
civilisation (cf. Lascoumes, 1994, L’Eco-pouvoir, La Découverte,
en particulier la sous partie intitulée « L’environnement ça
n’existe pas », p. 9 et suiv.).
Dans cette perspective, si les problèmes d’environnement peuvent
être qualifiés de problèmes d’« éco-conception
» (cf. Aggeri, 2000, « Les politiques d’environnement comme
politiques d’innovation », in Gérer et comprendre), en raison
de l’artefactualité qui réside dans leur formulation, dans
le processus de leur mise sur agenda, et dans leurs modes de résolution,
c’est seulement en tant que problèmes d’éco-conception historiquement
situés. Dés lors, tenter de caractériser la singularité
de l’« éco-conception des années 1990 » peut
être présenté comme le travail consistant à rendre
compte de l’émergence de nouveaux régimes historiques d’éco-conception.
Comment caractériser cette transformation? Nous aborderons successivement
trois points. En premier lieu nous examinerons, en les confrontant, les
expertises à la base de ce mouvement. Nous montrerons que le diagnostic
environnemental « produit » et le raisonnement d’éco-conception
apparaissent comme le résultat de deux démarches qui se sont
progressivement élaborées au sein de trajectoires professionnelles
distinctes: celle des designers et celle des ingénieurs. Nous montrerons
l’originalité de ces méthodes: le cadre de visibilisation adopté
avec le cycle de vie physique des produits et non plus le territoire ; la
problématisation formulée dans ce cadre par chaque expert avec,
pour l’ingénieur, l’analyse de cycle de vie (ACV) et, pour le designer,
une démarche plus qualitative basée sur la reconception des
relations entre usagers et objets à l’aide de scénarios prospectifs
et du concept de dématérialisation.
Si la naissance de ces expertises permet de repérer l’émergence
de nouveaux régimes historiques d’éco-conception, elles
ne suffisent cependant pas à assurer leur effectivité. Une
autre condition est nécessaire. Celle-ci réside dans la construction
de dispositifs de pilotage spécifiques. Or, sur ce thème,
l’idée commune est que l’implémentation de telles expertises
dans les organisations est quelque chose d’évident à la différence
de l’élaboration de ces expertises qui font l’objet d’un investissement
important: définition de règles (ex. normes ISO), nombreux
colloques, publications. Pour caractériser la prégnance de
ce point de vue, nous analyserons la représentation de l'organisation
adoptée implicitement dans une première génération
d'outils informatiques d'éco-conception, et nous montrerons ses limites.
Puis, en nous basant sur des recherches récentes qui montrent la
spécificité de la fonction innovation dans l’entreprise
(Hatchuel, Le Masson, Weil, 2001, « From R&D to RID », 8th
IPDM Conference, Enschede, The Netherlands), nous présenterons ce
que pourrait être une fonction eco-innovation chargée
du pilotage de ce nouveau champ d’innovation: stratégies de pionnier,
fractionnement de ce champ par des explorations parallèles reposant
sur des problématisations différentes (ACV, design…), animation
de coopérations inédites avec le Life cycle management (LCM),
conduite de sa propre mise en place dans l’organisation… Puis nous analyserons
les effets possibles de ces dispositifs sur les expertises mobilisées,
tant pour une entreprise que pour une politique publique comme la politique
intégrée des produits (PIP).
Parler de nouveaux régimes d’éco-conception c’est enfin
caractériser le processus par lequel des pratiques inédites
conduisent historiquement à l’émergence de nouvelles valeurs
de l’environnement. Nous chercherons à préciser un point
de vue du type: « si on parle autant d’éco-conception, c’est
que l’environnement devient une valeur importante dans la société
». En reprenant l’idée de Hacking selon laquelle « il
existe une interaction dynamique entre les classifications développées
par les sciences sociales et les comportements qui sont classifiées
», que cet auteur nomme « effet de boucle des classification
» (« Façonner les gens », Résumé
de cours 2001-2002, sur le site Internet du Collège de France),
nous essaierons de montrer en quoi l’éco-conception des années
90 conduit à de nouvelles valeurs sur l’environnement à travers
un jeu interactif entre des prescriptions et leurs réceptions (par
l’adoption de « techniques d’existence », comme les « gestes
verts », la consommation bio ou de nouveaux styles de vie pour les
particuliers, ou encore des techniques d’éco-conception et des guides
d’achat verts pour les entreprises). Et nous terminerons par une question:
ce jeu interactif qui vient donner, pour un temps, une forme à la
perception de ce que nous nommons la « crise environnementale »,
n’est-il qu’un processus émergent ou bien peut-il être organisé.
Georges AMAR: Polymathie et illumination.
Le génie poétique d’Arthur Rimbaud
Le neuf, le singulier, la liberté, la création? cette
constellation polaire de son ciel, notre occident moderne ne sait pourtant
la penser que sur le mode négatif de l’errance, de la déraison,
de la révolte ou de l’inconscient. Comme si nous étions condamnés
à l’alternative stricte de l’accord et de l’écart.
La thèse d’une "raison conceptrice", à l’origine de ce
colloque, est donc de salubrité publique. Or ce n’est, à
mon sens, ni sous cette seule forme ni la première fois que cette
raison se présente sur notre scène culturelle. Elle a même
une histoire et un nom de longue mémoire, inusable en dépit
de nombreux mésusages: le poétique. Car l’humain a toujours
eu à faire droit au frais, à donner la parole ancienne
aux désirs neufs. Coaliser les vertus alternes du solitaire et du
solidaire, articuler les générations, cela a toujours
été l’affaire poétique.
Pour explorer cette hypothèse, je fais appel à
Arthur Rimbaud. Qui ne fut pas seulement le "très grand poète"
dont Verlaine aurait voulu que l’on se contentât. Il est le poète
des Temps Modernes. Temps des droits de l’Homme, de la globalisation des
échanges, de la science triomphante — et pour qui les arts allaient
bientôt devenir un loisir inoffensif. Presque seul alors (et depuis),
Rimbaud, "résolument moderne", résiste positivement.
Il affirme, actualise, réinvente et porte à l’incandescence
le génie poétique de l’esprit humain. Le même Rimbaud
qui assiste à la Commune de Paris en mai 1870, qui rêve
activement de devenir savant, géographe ou ingénieur, avant
de faire commerce d’armements au "Moyen-Orient". Rimbaud a voulu une poésie
capable de ce temps du monde. Echec? — et Mat! C’est parce qu’il est absolument
poète que Rimbaud est moderne.
Pascal BEGUIN: L'ergonomie en conception:
cristallisation, plasticité, développement
On défend ici l’idée que loin d’être monolithique,
l’ergonomie dans la conception connaît au contraire un polycentrisme
(qui la rend probablement peu lisible) dans ses options stratégiques.
Trois options distinctes sont ici présentées. La première
postule qu’adapter le travail à l'Homme, c'est avant tout produire
une connaissance de son activité et de son travail (actuel et futur)
à partir de laquelle peuvent être prises des décisions
durant la conduite du projet. La seconde affirme qu’il faut concevoir des
systèmes suffisamment plastiques pour laisser à l'activité
des marges de manœuvre dans des contextes incertains. La troisième
prétend qu'opérateurs et concepteurs contribuent à
la conception sur la base de leur singularité et de leur spécificité.
Ces orientations stratégiques entraînent des questions de recherche
différentes en ergonomie, et conduisent à des compréhensions
distinctes de l'acte de conception. Mais elles ne sont en rien incompatibles.
Bien au contraire, l’apport de l’ergonomie repose, de notre point de vue,
sur la capacité à articuler ces options aux travers de propositions
opératoires pour la conception.
Philippe BOUDON: La conception comme
objet d’une discipline
Les approches de la conception varient suivant les points de vue des
diverses disciplines. Si, comme beaucoup le pensent, le point de vue fait
l’objet, autant de points de vue constituent autant d’objets qui ont nom
« conception ». Parmi ces disciplines, l’architecturologie a
constitué le sien à partir de deux postulats: "conception"
(l’édifice est la représentation du projet qui l’a précédé)
et "mesure" (l’architecte donne des mesures à l’espace). L’exposé
visera à montrer comment ces deux postulats sont au départ
d’une conception (architecturologique)… de la conception. On s’interrogera
donc sur l’infléchissement de problématique qu’introduit
à l’endroit de la conception architecturale l’espace en tant qu’il
est nécessairement pris en compte par l’architecte et mesuré,
par lui ou par quiconque, ainsi que sur la nécessité d’un
langage qui permette de rendre partageables les opérations complexes
de la conception architecturale.
Michel FILIPPI: Un modèle pour
la conception de la nouveauté
Dans notre monde, les connaissances et savoir-faire sont hiérarchisés.
Nous avons constaté que des modèles de conception de la
nouveauté mettent en œuvre des compétences sensori-motrices
sans sujet sensori-moteur. Elles nous apparaissent sous la forme de figures
de la philosophie, de la linguistique et de la psychologie qui travaillent
les connaissances et savoir-faire présents localement, produisant
des parties qui seront liées ensemble. La nouveauté émerge
de ce travail. Ces figures, leur mode d'action, mettent à mal la
hiérarchisation des connaissances et des savoir-faire. Elles sont
les véritables acteurs de la conception de la nouveauté. Nous
devrions alors préférer les connaissances et savoir-faire
pouvant être travaillés par ces figures plutôt que ceux
du haut de notre hiérarchie. Nous devrions aussi expérimenter
la philosophie, la linguistique et la psychologie pour générer
de nouvelles figures utilisables dans la conception dirigée de la
nouveauté.
Joelle FOREST & Caroline MEHIER:
L’économie de la conception. La conception: l’objet d’étude
orphelin des économistes
Si l’activité de conception n’est pas une fonction clairement
identifiée dans l’entreprise, elle est néanmoins un processus
souvent considéré comme facteur de la compétitivité
de l’entreprise. Paradoxalement, s’il existe pas aujourd’hui une économie
de la recherche, une économie de la santé, une économie
du sport… il n’existe pas à ce jour un champ dédié à
la conception, ou pour le dire autrement d’économie de la conception.
Est-ce à dire que la conception n’est pas un objet d’étude
à part entière? Il semble difficile de répondre par
l’affirmative si, dans un même temps, on avance l’innovation comme
fer de lance de la croissance. Cela supposerait que de nouveaux produits,
de nouveaux services, puissent être mis sur le marché sans
avoir été "conçus"!? Or s’il est admissible que certaines
innovations découlent parfois d’erreurs ou de hasard… il est aujourd’hui
indéniable que la concurrence se joue au niveau de la conception
de produits /services différenciateurs ou innovateurs.
Aussi, dans la présente contribution, nous nous attacherons,
dans un premier temps, à souligner le poids économique des
activités de conception et l’état de la mesure de celui-ci.
Nous analyserons, dans un deuxième temps, les travaux réalisés
dans le champ de ce que pourrait être une "économie de la conception"
et esquisserons le spectre des questions abordées.
Partant de là, nous essayerons, d’une part, d’identifier les
raisons du paradoxe relevé, et, d’autre part, de révéler
les potentialités que laissent entrevoir des travaux de recherche
en ce sens.
Anne-Françoise GARÇON:
La science, l’esthétique et l’éculé
Jusqu’à quel point concevoir et innover ont-il partie liée?
Ou encore: a-t-il existé des temps où l’activité de
conception se déployait hors de la notion d’innovation, où
l’on refaisait du même? Posons, en manière de réponse,
ce que l’on découvre en étudiant la littérature technique
du XIXe siècle, à savoir que c’est à partir
des années 1890 seulement que l’innovation devient un concept central
de l’économie industrielle. Alors innover devient le but désigné
de l’activité du concepteur, et sa réussite, une preuve de la
qualité de son travail. Prenons la mesure du paradoxe: le XIXe
siècle fut par excellence celui de la conception industrielle qu’il
l’inventa et développa jusqu’à l’ébranlement du social.
Mais, dans la permanence de ce remaniement conceptuel et matériel,
il innova sans poser l’innovation en principe. Comment alors concevait-on
le neuf? Comment l’enseignait-on? Nous nous proposons de le comprendre, en
analysant les ressorts de l’activité conceptuelle, tels qu’on les
inculquait aux ingénieurs de l'École des Mines de Saint-Étienne,
qui fut la première grande école industrielle du pays. Nous
décortiquerons cette mise en œuvre caractéristique de ces
temps d’avant le marketing, où le banal, le connu, voire l’éculé,
faisaient le lit de la nouveauté, dans un discours qu’étayait
le recours à la preuve scientifique et plus classiquement à
l’esthétique.
Thierry GAUDIN: Le processus de la
création: Descartes, Hegel et autres...
Dans le monde industriel, on attribue souvent au cartésianisme
un rôle créaticide. Par ailleurs, le processus décrit
par Hegel est relativement ignoré. C'est cependant de la combinaison
des deux que s'inspirait Charles Krejtman, qui faisait métier de
conseiller, avec succès, les entreprises dans leurs créations.
Plus généralement, à la lumière de l'histoire
des techniques, des "méthodes" employées en milieu professionnel
et de l'expérience de la politique d'innovation, est-il possible de
tracer les grandes lignes d'une "méthode créatrice"? Pour quoi
faire, d'ailleurs?
Armand HATCHUEL: L’autre théorème.
De la raison critique à la raison conceptrice
En quoi peut-on parler d’une raison conceptrice? Une telle notion
n’est pas facile à situer dans les traditions de la philosophie
politique ou de la philosophie des sciences. Raison critique ou Raison
dialectique semblent y suffire bien qu’elles ne traitent guère de
la question de l’utopie, de l’invention ou de l’avènement. A l’inverse,
les traditions artistiques se réclament des lacunes de la raison
ou d’un imaginaire créatif hors de sa portée. D’où
l’écho sans précèdent du théorème de
Gödel (1934) confirmant que, même dans sa forme-reine (les mathématiques),
la raison n’était plus absolue et que pluralisme et diversité
étaient le destin de la pensée. Pour autant, la pensée
contemporaine ignore quasi totalement un autre théorème,
d’une importance capitale pour la théorie moderne des ensembles,
celui de Paul Cohen (1965), qui est l’inverse libérateur de
celui de Gödel. Le premier scelle l’incomplétude de la raison.
Le second, contre toute attente, dévoile, par sa méthode même,
son infinie expansibilité et sa puissance générative,
donc conceptrice. En explorant, par delà ses difficultés
techniques, la méthode de Paul Cohen — la méthode du forcing
— on vérifie aussi précisément que posssible, que «
raisonner » n’est pas seulement définir « les choses
» de façon claire et distincte, car cet effort même de
définition fait advenir un potentiel ouvert de « choses nouvelles
». La raison conceptrice, et par là même l’activité
de conception sous ses formes diverses, n’est donc pas de l’imaginaire surajouté
à la raison critique. Elle est le déploiement expansif propre
de la raison lorsque le futur est à vouloir. Donner à voir les
raisonnements, et les multiples voies de la raison conceptrice, en faire matière
d’éducation, serait donc particulièrement propice à
l’action collective émancipatrice, en complément de la raison
critique ou dialectique.
Edith HEURGON: Conception et prospective
du présent pour penser et faire advenir des mondes souhaitables
Penser et faire advenir des mondes souhaitables en développant
des capacités d’intelligence et d’action collective apparaît
comme un enjeu commun à la conception, telle que l’envisage ce colloque,
et à la prospective du présent, telle que l’ont éclairé
les diverses rencontres "Prospective d’un siècle à l’autre"
organisées depuis 1999 à Cerisy. Mais si la conception et
la prospective du présent se rejoignent dans leur volonté de
substituer à la "raison critique" une logique de l’action réfléchie,
elles occupent deux pôles du processus de transformation sociale:
- la conception, activité intellectuelle productrice
d’objets globaux, sollicite l’invention, entretient des rapports étroits
avec l’expertise et cherche à développer ses méthodes
pour produire plus efficacement "des techniques renouvelées, des
produits et des équipements adaptés, des environnements protégés…
"; avec elle, l'action collective serait d’abord l’affaire des concepteurs
;
- la prospective du présent, démarche interactive
productrice de sujets collectifs (de "je-nous"), s’efforce de percevoir
les initiatives de terrain méconnues et stimule l’intelligence collective
des acteurs dans des processus de co-construction, créateurs de
valeur sociétale ajoutée ; avec elle, l’action collective
serait le résultat du mouvement de la société.
Conception et prospective du présent occupent par ailleurs
des positions différentes sous l'angle de leur reconnaissance institutionnelle.
Même si les métiers de la conception se réfèrent
à diverses sources idéologiques et sont passibles d'une
approche unifiée, ils sont valorisés par les sphères
académiques, les pouvoirs économiques et les autorités
publiques. A l’inverse, l'intelligence collective qui se forge dans
l’expérience et par apprentissage mutuel, et que révèle,
en situation, la prospective du présent, ne rencontre de la part
des experts et des institutions qu’une infime reconnaissance.
Au carrefour de la conception et de la prospective du présent,
deux défis sont donc à relever pour mettre la société
en mouvement dans le sens de "futurs souhaitables":
- forger des concepts capables d’appréhender des champs
de tension, outrepasser les oppositions binaires, substituer aux catégories
d’état des catégories de processus, reconnaître les
valeurs sociétales créées ;
- développer l’intelligence collective entendue, dans
un processus de co-construction démocratique, comme une double articulation:
d'une part, celle des savoirs experts et des connaissances empiriques ;
d'autre part, celle des savoirs et des stratégies des acteurs.
A partir de quelques exemples empruntés au domaine des transports
et de la ville, on s’efforcera de montrer les liens, mais aussi les tensions,
qui unissent les démarches de conception et de prospective du présent
pour développer des capacités d’action collective permettant
de faire advenir des mondes souhaitables.
Pierre-Benoît JOLY: La recherche
agronomique aux prises des controverses publiques
Serait-on passé d’une société de progrès
à la "société du risque", annoncée en 1986 par
U. Beck? L’expérience des années 1990 en Europe, marquée
par une succession de crises, d’affaires et de scandales, tend à attester
cette idée. Ces événements ont en effet conduit à
questionner à nouveaux frais la place et le rôle de la science
en société, les relations entre la science et les différents
pouvoirs (notamment le pouvoir économique et le pouvoir politique
mais aussi le pouvoir médiatique) et les modes de gouvernance de la
science et de l’innovation, comme le montre l’émergence de la thématique
de la "démocratie technique". Dans un contexte de mise en exergue
des effets non intentionnels des techniques sur l’environnement et sur la
santé, le phénomène de publicisation des controverses
scientifiques publiques s’est intensifié, nourri par le développement
d’un militantisme scientifique qui s’appuie souvent sur un traitement médiatique
de ces questions. Afin de renouveler les rapports à la science, certaines
institutions promeuvent la transparence et la participation du public dans
le domaine de l’expertise scientifique, mais aussi pour l’évaluation
technologique ou pour les choix scientifiques et techniques. Le modèle
traditionnel de l’instruction publique qui a prévalu dans les années
50 et 60 ne fait plus autant recette ; la place de la science dans l’espace
public est donc forte et fortement débattue.
Dans le même temps, on a pu observer une série d’évolutions
des régimes de production des savoirs qui ne sont pas sans incidence
quant à la place de la science dans l’espace public. Il s’agit
notamment de l’industrialisation des sciences du vivant, sous l’influence
de l’essor des biotechnologies, de la génomique et de l’émergence
d’une "biologie à haut débit". L’émergence d’une
nouvelle organisation de la recherche dans les sciences du vivant fait
écho aux transformations de la physique dans les années 40
et 50. Mais elle se produit dans un contexte politique et économique
très différent, marqué par la crise de l’Etat providence
et la mondialisation des activités scientifiques et économiques.
Le pacte social scellé dans la période gaulliste n’est plus
de mise, ce que traduisent les tensions autour de la recherche publique
(que l’on peut concevoir comme une déclinaison locale de la crise
de la notion "d’intérêt général") et la remise
en cause du modèle de "l’open science" et notamment les brevets
du vivant. Paradoxalement, le régime industriel de production des
savoirs (régime technoscientifique?), fait éclater les frontières
mythiques entre la science neutre et ses applications mais il s’accompagne
d’un discours où domine la question des moyens. Conditionnée
par une régulation forte par les communautés académiques
et par une logique de moyens et d’instruments, la production scientifique
(et une part importante de ses acteurs) revendique un fonctionnement autonome
(quitte à jeter un voile pudique sur la régulation par les
marchés via les brevets, les start-up, les relations industrielles,
…) ; le système se ferme à la question des finalités,
des valeurs et donc à toute véritable mise en politique.
Telles sont les deux faces de la question actuelle des transformations
de l’espace public de la science. D’un côté, des sources d’interrogation
profondes concernant la place de la science dans la société,
les relations aux différents pouvoirs ; mais aussi de nombreuses
expériences d’une nouvelle "démocratie technique". De l’autre,
l’émergence d’un régime de production industriel, qui redéfinit
les pratiques des chercheurs et s’accompagne d’une référence
appuyée à l’autonomie de fonctionnement. C’est dans la tension
entre ces deux mouvements contradictoires (désenclavement/enclavement,
pour reprendre l’expression de Dodier) que se redéfinit l’espace
public de la science.
A partir de l’expérience de la recherche agronomique, aux prises
des controverses publiques liée à la montée des biorisques
dans l’espace public (crise environnementale, sécurité sanitaire
des aliments, …) cette communication vise à analyser des formes
émergentes de relation science/société et en dégager
les implications du point de vue d’un grand organisme de recherche.
Sihem JOUINI: Gestion des connaissances
et actions collectives créatrices
Notre présentation s’inscrit dans une démarche de compréhension
de l’acte créatif collectif et de modélisation de la logique
de cette activité dans le but d’aider l’action collective créatrice.
En effet, dans une compétition tirée par l’innovation, l’activité
de conception devient le principal moyen de création de la valeur
et motive différentes tentatives de rationalisation. Etant l’activité
à base de connaissances par excellence, nous considérerons
plus particulièrement la gestion des connaissances au service de
cette activité et plus particulièrement les processus de production
des connaissances et d’apprentissages. Comment se créent ces connaissances
dans l’organisation? Comment articuler les processus de création
de connaissances et les processus décisionnels qui aboutissent notamment
a développement de nouveaux produits? Nous considérerons deux
périmètres d’analyse: le projet en tant que dispositif de
création et, plus généralement, l’entreprise multi-projet
engagé dans une compétition par l’innovation.
Josée LANDRIEU: Vers une autre
conception de la conception?
Conception et prospective entretiennent des rapports étroits,
l'une et l'autre projetant et donnant à voir les représentations
d'un monde futur, souhaitable, que leur auteur? créateur ou prospectiviste
? concrétise dans le présent soit par son acte soit
par ses dire. Jusqu'à présent elles ont plutôt fait
bon ménage dans la mesure où chacune avait son registre d'action.
Elle ont pu soit s'ignorer, le créateur gardant sa totale autonomie
de représentation du monde sur lequel il intervenait, soit travailler
de conserve, le concepteur , au niveau du projet, internalisant des visions
prospectives du monde.
Les récents travaux de prospective du présent bousculent
cette relation.En mettent l'accent sur le fait que de plus en plus de personnes
entendent concevoir elles mêmes leur futurs souhaitables et que
la production de ces futurs est catalyseur de "nous", elle interoge, ou
devrait interroger, le concepteur quant à son autonomie de
conception. C'est tout le débat sur conception et intelligence collective
et sur la légitimité des savoirs dans l'acte de conception.
C'est aussi tout le débat sur les l'adéquation entre formes
produites et modes de conception de ces formes. C'est encore le débat
sur démocratie participative et démocratie active et leurs
interférences avec la conception des "objets" de la "cité".
A mon sens, cependant, ces derniers travaux de prospective du
présent ont également ouvert une autre possible voie de réflexion
sur la conception.
Dans la mesure où la prospective peut, du moins pour certains,
ne pas se réduire à repérer et à penser les
futurs souhaitables et être un engagement dans la construction d'un
futur souhaitable, elle est "pensée en mouvement": le prospectiviste
intègre le fait qu'il est dans le champs de son observation. En d'autres
termes, il "fait prospective" parce qu'il fait "un" avec son environnement.
Le rapport entre "moi" (qui observe) et "l'autre" est modifié dans
la mesure où le clivage est refusé, la dualité entre
l'observateur et la réalité observée est refusée.
Ce refus de dualité suppose, pour passer effectivement de la déclaration
d'intention à l'acte, de reconnaître que les différences
de sensibilité sont des enrichissement de la globalité et
à les intégrer. La représentation du monde du prospectiviste
n'est donc pas binaire et privilégie le mouvement à la forme
fixe, donne plus d'importance à ce qui fait unité dans le respect
des diversités qu'à ce qui sépare, cloisonne, distancie.
En soi, ce changement de positionnement de la prospective pose-t-il
problème au concepteur? J'ai tendance à le penser, car il
s'agit d'un changement qui est en osmose avec certaines évolutions
de société qui interpellent de la même façon la
conception lorsqu'elle interfère directement avec la vie de la cité.
En créant un objet, en "enfantant" un objet, le concepteur expose "son"
monde et pose une frontière entre lui et les autres. Cet objet, quelle
qu'en soit sa "qualité", son "esthétique", est un acte de séparation,
face auquel "l'autre"? l'habitant, le riverain,"l'usager"? se sent étranger.
Or, les réflexions de prospective du présent indiquent bien
que ce sont ces situations de distanciation qui sont problématiques
dans l'évolution actuelle de la société et que les gens
refusent. La "crise de la modernité", et en termes positifs les tentatives
de ré-enchantement du monde, interpellent donc forcement, à
mon sens, la conception, avec trois questions que je tenterai de développer:
- conception et rapport à l'autre ; c'est la question du rapport
entre le créateur et l'observateur, ou l'utilisateur,
- conception et mouvement ; ce sont les questions de la transformation
de l'entité crée et de son lien avec son environnement, questions
qui invitent à réfléchir en termes différents
aux liens entre conception et maintenance, cette dernière orientant
la conception de l'objet,
- conception et diversités ; c'est la question de la pluri rationalité
du créateur, de la reconnaissance de diversité des sources
dans l'acte de conception, la question de l'artiste et du métissage.
Anne-Françoise SCHMID:
La conception dans la philosophie
L’épistémologie a maintenant passablement construit la
notion de conception. Cela supposait une forme de révolution, et
que l’objet de l’épistémologie se déplace des théories
non pas seulement aux modèles, mais à la modélisation
en fonction d’un objectif scientifique ou d’ingénierie. Cette transposition
a valu aux sciences de l’ingénieur de devenir un modèle
pour la recherche scientifique, même fondamentale. Il n’est plus
l’applicateur d’idées scientifiques produites ailleurs, il est
surtout le praticien de méthodes génériques exportables
dans des domaines qui ne pensaient pas avoir à apprendre quelque
chose de sa pratique si ce n’est accidentellement ou au coup par coup.
L’un des travaux de l’épistémologie actuelle est de réécrire
les « résultats » qu’elle a pu obtenir sur l’examen
des théories en fonction de la modélisation et de la conception.
Mais dans un second temps, la conception, ainsi définie avec
les instruments de l’épistémologie, peut modifier la pratique
de la philosophie des sciences, plus générale, et même
de la philosophie. D’une part, il est possible de « modéliser
» les relations entre épistémologie et philosophie des
sciences, l’une n’évacue pas l’autre, les concepts de cette dernière
peuvent fournir des conditions d’application des concepts de la première
pour concevoir le concept de science. Les rapports entre disciplines sont
devenus si complexes que l’on ne peut plus croire se faire une idée
de la « science », voire même de la « philosophie
», sans faire des hypothèses, bien déterminées
plutôt que bien fondées, pour leur conception, de façon
à ne pas les prendre immédiatement dans un jeu de contraires.
Ce qui fonctionne alors en guise d’objectif est le réel, que l’on
accepte comme donné, et non comme co-produit par la philosophie. Mais
ce donné permet l’invention propre à la conception. On peut
alors procéder à une méthode dont l’objet est la simulation
de divers cas de figures de relations entre philosophies et sciences, toutes
deux au pluriel, de relations entre disciplines, mais aussi, de relations
entre les philosophies elles-mêmes, que la philosophie s’est toujours
refusée de penser pleinement, si ce n’est sous la forme de la critique.
Cela rapproche la conception de son sens artistique, parce qu’il y a un style
des relations entre sciences et philosophies, et entre les philosophies entre
elles.
Ce projet est une généralisation du concept épistémologique
de conception de l’objet au savoir, où les sciences, la philosophie,
l’éthique, sont partie prenantes.
Hélène VÉRIN: «
Comme en un infini »: les pouvoirs de la conception à la Renaissance
La séparation entre la conception et la réalisation dans
la production des artifices est donnée comme un trait spécifique
de la Renaissance. Elle est affirmée et même revendiquée
dans des écrits d’artistes et d’ingénieurs. On cite alors
Michel-Ange. Nous nous arrêterons aux Théâtres de machines,
livres d’inventions mécaniques dont on a critiqué les "machines
sur papier". Nous confronterons systématiquement ce qui s’y énonce
des inventions conçues et de l’activité de conception, l’objectif
étant d’examiner comment et jusqu’à quel point l’émancipation
de la conception qui s’y affirme confère aux théâtres
de machines le caractère exploratoire d’une technique dorénavant
en devenir.
Avec le soutien de l'Ecole des Mines, de la Poste,
de la RATP et du Groupe Renault