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" Page mise à jour le 17 décembre 2008 "


DU DIMANCHE 13 JUIN (19 H) AU DIMANCHE 20 JUIN (19 H) 2004



LES NOUVEAUX RÉGIMES DE LA CONCEPTION : LANGAGES, THÉORIES, MÉTIERS


DIRECTION : Armand HATCHUEL, Benoit WEIL

ARGUMENT :

Les sociétés contemporaines attendent beaucoup des activités de conception: c'est-à-dire de leurs capacités collectives à penser et à faire advenir des mondes souhaitables. Vouloir des techniques renouvelées, des produits et des équipements adaptés, des environnements protégés ou des risques réduits exige en effet plus qu’un simple accroissement des connaissances. Il nous faut développer nos méthodes et nos pratiques collectives de la conception. Les métiers de la conception ont d’ailleurs accompagné l’essor des sociétés modernes, au point de représenter désormais une part considérable du travail et de l’investissement collectif.

Pour autant, l’artiste, l’architecte, l’ingénieur, le designer, ou le chercheur ont des visions différentes, parfois antagoniques, du travail de conception. Et bien qu’ils coopèrent souvent, l’on a peu cherché les fondements universels de ces manières de concevoir. Chaque tradition fait l’objet d’analyses particulièrement riches, mais elles n’ont que peu de références communes. De plus, peu présente dans les doctrines économiques et sociales dominantes, l’activité de conception est réduite trop souvent à une logique du programme, de la négociation ou de la décision alors qu’elle répond parfois à des finalités plus larges (culture, éthique, vie collective…).

Comment rapprocher et renouveler ces points de vue? Le colloque s’attachera aux sources philosophiques, scientifiques et sociales des métiers de la conception. Il explorera aussi de nouvelles voies d’investigation vers une approche plus unifiée. Quels sont les raisonnements, les conditions de possibilité, les dispositifs ou les dispositions qui distinguent l’activité de conception ou qui lui donnent son sens? Une meilleure compréhension de l’activité de conception permet-elle de renouveler les notions d’innovation, d’invention, de création? Quels rapports peut-on alors établir entre travail de conception, travail prospectif et travail de recherche?  Par ailleurs, quelles sont les contraintes contemporaines du travail de conception? Quelles évolutions ou recompositions des métiers de la conception suscitent-elles? Enfin, l’étude du travail de conception peut-elle donner un sens nouveau au développement démocratique et à l’émancipation des sociétés?

Le colloque réunira des chercheurs et des praticiens de multiples disciplines qui partagent le souci d’élaborer de nouveaux instruments ou de nouveaux repères culturels pour penser l'activité de conception. A l'instar de ce qui fut fait hier pour la raison critique, peut-on faire partager au plus grand nombre les logiques de la raison "conceptrice".

Ce colloque s'inscrit dans la série des rencontres de "Prospective du présent".

CALENDRIER DÉFINITIF :

Dimanche 13 juin
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Lundi 14 juin
Matin:
Armand HATCHUEL: Des mondes de conception?
Thierry GAUDIN: Le processus de la création: Descartes, Hegel et autres...

Après-midi:
Yannis TSIOMIS: La tradition architecturale entre crises et mutations
Hélène VÉRIN: « Comme en un infini »: les pouvoirs de la conception à la Renaissance

Soirée:
Clément ROUSSEAU: L'évolution des métiers du design


Mardi 15 juin
Matin:
Pascal LE MASSON & Benoît WEIL: La domestication de la conception: l'invention des bureaux d’études
Philippe BOUDON: La conception comme objet d’une discipline

Après-midi:
Anne-Françoise GARÇON: La science, l’esthétique et l’éculé
Georges AMAR: Polymathie et illumination. Le génie poétique d’Arthur Rimbaud

Soirée:
Pascal DALOZ: Dassault Systèmes: la révolution de l'ingénierie


Mercredi 16 juin
Matin:
Armand HATCHUEL: L’autre théorème. De la raison critique à la raison conceptrice
Philippe COSTARD: Designers, ingénieurs et architectes: les nouveaux rapports à la matière

Après-midi:
REPOS


Jeudi 17 juin
Matin:
Edith HEURGON: Conception et prospective du présent pour penser et faire advenir des mondes souhaitables
Josée LANDRIEU: Vers une autre conception de la conception?

Après-midi:
Ateliers en parllèle:
- La conception à travers les disciplines, animé par Jacques PERRIN avec Pascal BEGUIN (L'ergonomie en conception: cristallisation, plasticité, développement), Michel FILIPPI (Un modèle pour la conception de la nouveauté), Joelle FOREST & Caroline MEHIER (L’économie de la conception. La conception: l’objet d’étude orphelin des économistes), Sihem JOUINI (Gestion des connaissances et actions collectives créatrices) et Anne-Françoise SCHMID (La conception dans la philosophie)
- Risques bio-sociaux et éco-conception, animé par Franck AGGERI avec Christophe ABRASSART (La naissance de l'éco-conception), Georges AMAR, Pierre-Benoît JOLY (La recherche agronomique aux prises des controverses publiques) et Thierry KAZAZIAN
- La conception et les usages, animé par Pascal LE MASSON avec François DENIEUL et Sylvain LENFLE


Vendredi 18 juin
Matin:
Christophe MIDLER: Conception et nouvelles technologies: l’exemple du multimédia automobile
Anne-Marie BOUTIN: Une politique du design

Après-midi:
Romain LAUFER: Conception et institution
Françoise GAILLARD: Création et pensée critique contemporaine. Recherche et Conception. Réflexions à partir du cas des projets techniques à grande échelle

Soirée:
Philippe DOUBLET & Blanche SEGRESTIN: Conception et culture: le cas de Renault Nissan


Samedi 19 juin
Matin:
Table Ronde de restitution des ateliers

Après-midi:
Atelier : Enseignement de la conception, animé par Benoît WEIL avec Brigitte BORJA DE MOZOTA, Robert DUCHAMP et Guy MINGUET

 Synthèse et Perspectives


Dimanche 20 juin
DÉPART DES PARTICIPANTS

RÉSUMÉS :

Christophe ABRASSART: La naissance de l'éco-conception
Voiture « verte », maison HQE, énergies renouvelables, ville durable. Depuis les années 1990, ces objets sont présentés comme résultant d’une même démarche: l’« éco-conception ». Mais qu’y a-t-il derrière cette expression? Une réelle nouveauté? Ou bien simplement la requalification de pratiques déjà existantes? De nombreuses pratiques, parfois très anciennes, peuvent en effet être qualifiées d’éco-conception. À la limite, tout projet ayant recours à la « nature », pour s’en inspirer, la célébrer, l’imiter, l’utiliser, la protéger, la restaurer ou la contrôler peut recevoir cette appellation: bio-architecture, peinture figurative, poésie romantique, médecine, programmes urbains hygiénistes, pratiques agricoles de sélection des espèces, biotechnologies...
Cette lecture est cependant réductrice. Rétrospective, elle repose sur une « naturalisation » de l’idée de nature, de vivant. Comme si ces notions avaient toujours eu le même sens et pouvaient être saisies objectivement. Nous adopterons une autre approche en supposant que la nature, l’environnement, le vivant, sont des notions polysémiques qui ont revêtu dans l’histoire des significations très diverses en fonction des expertises et des stratégies des praticiens de la nature, des trajectoires de développement technologique et économique (ex. la qualification d’un fragment de nature comme « ressource »), des craintes et des aspirations culturelles d’une civilisation (cf. Lascoumes, 1994, L’Eco-pouvoir, La Découverte, en particulier la sous partie intitulée « L’environnement ça n’existe pas », p. 9 et suiv.).
Dans cette perspective, si les problèmes d’environnement peuvent être qualifiés de problèmes d’« éco-conception » (cf. Aggeri, 2000, « Les politiques d’environnement comme politiques d’innovation », in Gérer et comprendre), en raison de l’artefactualité qui réside dans leur formulation, dans le processus de leur mise sur agenda, et dans leurs modes de résolution, c’est seulement en tant que problèmes d’éco-conception historiquement situés. Dés lors, tenter de caractériser la singularité de l’« éco-conception  des années 1990 » peut être présenté comme le travail consistant à rendre compte de l’émergence de nouveaux régimes historiques d’éco-conception.
Comment caractériser cette transformation? Nous aborderons successivement trois points. En premier lieu nous examinerons, en les confrontant, les expertises à la base de ce mouvement. Nous montrerons que le diagnostic environnemental « produit » et le raisonnement d’éco-conception apparaissent comme le résultat de deux démarches qui se sont progressivement élaborées au sein de trajectoires professionnelles distinctes: celle des designers et celle des ingénieurs. Nous montrerons l’originalité de ces méthodes: le cadre de visibilisation adopté avec le cycle de vie physique des produits et non plus le territoire ; la problématisation formulée dans ce cadre par chaque expert avec, pour l’ingénieur, l’analyse de cycle de vie (ACV) et, pour le designer, une démarche plus qualitative basée sur la reconception des relations entre usagers et objets à l’aide de scénarios prospectifs et du concept de dématérialisation.
Si la naissance de ces expertises permet de repérer l’émergence de nouveaux régimes historiques d’éco-conception, elles ne suffisent cependant pas à assurer leur effectivité. Une autre condition est nécessaire. Celle-ci réside dans la construction de dispositifs de pilotage spécifiques. Or, sur ce thème, l’idée commune est que l’implémentation de telles expertises dans les organisations est quelque chose d’évident à la différence de l’élaboration de ces expertises qui font l’objet d’un investissement important: définition de règles (ex. normes ISO), nombreux colloques, publications. Pour caractériser la prégnance de ce point de vue, nous analyserons la représentation de l'organisation adoptée implicitement dans une première génération d'outils informatiques d'éco-conception, et nous montrerons ses limites. Puis, en nous basant sur des recherches récentes qui montrent la spécificité de la fonction innovation dans l’entreprise (Hatchuel, Le Masson, Weil, 2001, « From R&D to RID », 8th IPDM Conference, Enschede, The Netherlands), nous présenterons ce que pourrait être une fonction eco-innovation chargée du pilotage de ce nouveau champ d’innovation: stratégies de pionnier, fractionnement de ce champ par des explorations parallèles reposant sur des problématisations différentes (ACV, design…), animation de coopérations inédites avec le Life cycle management (LCM), conduite de sa propre mise en place dans l’organisation… Puis nous analyserons les effets possibles de ces dispositifs sur les expertises mobilisées, tant pour une entreprise que pour une politique publique comme la politique intégrée des produits (PIP).
Parler de nouveaux régimes d’éco-conception c’est enfin caractériser le processus par lequel des pratiques inédites conduisent historiquement à l’émergence de nouvelles valeurs de l’environnement. Nous chercherons à préciser un point de vue du type: « si on parle autant d’éco-conception, c’est que l’environnement devient une valeur importante dans la société ». En reprenant l’idée de Hacking selon laquelle « il existe une interaction dynamique entre les classifications développées par les sciences sociales et les comportements qui sont classifiées », que cet auteur nomme « effet de boucle des classification » (« Façonner les gens », Résumé de cours 2001-2002, sur le site Internet du Collège de France), nous essaierons de montrer en quoi l’éco-conception des années 90 conduit à de nouvelles valeurs sur l’environnement à travers un jeu interactif entre des prescriptions et leurs réceptions (par l’adoption de « techniques d’existence », comme les « gestes verts », la consommation bio ou de nouveaux styles de vie pour les particuliers, ou encore des techniques d’éco-conception et des guides d’achat verts pour les entreprises). Et nous terminerons par une question: ce jeu interactif qui vient donner, pour un temps, une forme à la perception de ce que nous nommons la « crise environnementale », n’est-il qu’un processus émergent ou bien peut-il être organisé.

Georges AMAR: Polymathie et illumination. Le génie poétique d’Arthur Rimbaud
Le neuf, le singulier, la liberté, la création? cette constellation polaire de son ciel, notre occident moderne ne sait pourtant la penser que sur le mode négatif de l’errance, de la déraison, de la révolte ou de l’inconscient. Comme si nous étions condamnés à l’alternative stricte de l’accord et de l’écart.
La thèse d’une "raison conceptrice", à l’origine de ce colloque, est donc de salubrité publique. Or ce n’est, à mon sens, ni sous cette seule forme ni la première fois que cette raison se présente sur notre scène culturelle. Elle a même une histoire et un nom de longue mémoire, inusable en dépit de nombreux mésusages: le poétique. Car l’humain a toujours eu à faire droit au frais, à donner la parole ancienne aux désirs neufs. Coaliser les vertus alternes du solitaire et du solidaire, articuler les générations, cela a toujours été l’affaire poétique.
Pour explorer cette hypothèse, je fais appel à Arthur Rimbaud. Qui ne fut pas seulement le "très grand poète" dont Verlaine aurait voulu que l’on se contentât. Il est le poète des Temps Modernes. Temps des droits de l’Homme, de la globalisation des échanges, de la science triomphante — et pour qui les arts allaient bientôt devenir un loisir inoffensif. Presque seul alors (et depuis), Rimbaud, "résolument moderne", résiste positivement. Il affirme, actualise, réinvente et porte à l’incandescence le génie poétique de l’esprit humain. Le même Rimbaud qui assiste à la Commune de Paris en mai 1870, qui rêve activement de devenir savant, géographe ou ingénieur, avant de faire commerce d’armements au "Moyen-Orient". Rimbaud a voulu une poésie capable de ce temps du monde. Echec? — et Mat! C’est parce qu’il est absolument poète que Rimbaud est moderne.

Pascal BEGUIN: L'ergonomie en conception: cristallisation, plasticité, développement
On défend ici l’idée que loin d’être monolithique, l’ergonomie dans la conception connaît au contraire un polycentrisme (qui la rend probablement peu lisible) dans ses options stratégiques. Trois options distinctes sont ici présentées. La première postule qu’adapter le travail à l'Homme, c'est avant tout produire une connaissance de son activité et de son travail (actuel et futur) à partir de laquelle peuvent être prises des décisions durant la conduite du projet. La seconde affirme qu’il faut concevoir des systèmes suffisamment plastiques pour laisser à l'activité des marges de manœuvre dans des contextes incertains. La troisième prétend qu'opérateurs et concepteurs contribuent à la conception sur la base de leur singularité et de leur spécificité. Ces orientations stratégiques entraînent des questions de recherche différentes en ergonomie, et conduisent à des compréhensions distinctes de l'acte de conception. Mais elles ne sont en rien incompatibles. Bien au contraire, l’apport de l’ergonomie repose, de notre point de vue, sur la capacité à articuler ces options aux travers de propositions opératoires pour la conception.

Philippe BOUDON: La conception comme objet d’une discipline
Les approches de la conception varient suivant les points de vue des diverses disciplines. Si, comme beaucoup le pensent, le point de vue fait l’objet, autant de points de vue constituent autant d’objets qui ont nom « conception ». Parmi ces disciplines, l’architecturologie a constitué le sien à partir de deux postulats: "conception" (l’édifice est la représentation du projet qui l’a précédé) et "mesure" (l’architecte donne des mesures à l’espace). L’exposé visera à montrer comment ces deux postulats sont au départ d’une conception (architecturologique)… de la conception. On s’interrogera donc sur l’infléchissement de problématique qu’introduit à l’endroit de la conception architecturale l’espace en tant qu’il est nécessairement pris en compte par l’architecte et mesuré, par lui ou par quiconque, ainsi que sur la nécessité d’un langage qui permette de rendre partageables les opérations complexes de la conception architecturale.

Michel FILIPPI: Un modèle pour la conception de la nouveauté
Dans notre monde, les connaissances et savoir-faire sont hiérarchisés. Nous avons constaté que des modèles de conception de la nouveauté mettent en œuvre des compétences sensori-motrices sans sujet sensori-moteur. Elles nous apparaissent sous la forme de figures de la philosophie, de la linguistique et de la psychologie qui travaillent les connaissances et savoir-faire présents localement, produisant des parties qui seront liées ensemble. La nouveauté émerge de ce travail. Ces figures, leur mode d'action, mettent à mal la hiérarchisation des connaissances et des savoir-faire. Elles sont les véritables acteurs de la conception de la nouveauté. Nous devrions alors préférer les connaissances et savoir-faire pouvant être travaillés par ces figures plutôt que ceux du haut de notre hiérarchie. Nous devrions aussi expérimenter la philosophie, la linguistique et la psychologie pour générer de nouvelles figures utilisables dans la conception dirigée de la nouveauté.

Joelle FOREST & Caroline MEHIER: L’économie de la conception. La conception: l’objet d’étude orphelin des économistes
Si l’activité de conception n’est pas une fonction clairement identifiée dans l’entreprise, elle est néanmoins un processus souvent considéré comme facteur de la compétitivité de l’entreprise. Paradoxalement, s’il existe pas aujourd’hui une économie de la recherche, une économie de la santé, une économie du sport… il n’existe pas à ce jour un champ dédié à la conception, ou pour le dire autrement d’économie de la conception.
Est-ce à dire que la conception n’est pas un objet d’étude à part entière? Il semble difficile de répondre par l’affirmative si, dans un même temps, on avance l’innovation comme fer de lance de la croissance. Cela supposerait que de nouveaux produits, de nouveaux services, puissent être mis sur le marché sans avoir été "conçus"!? Or s’il est admissible que certaines innovations découlent parfois d’erreurs ou de hasard… il est aujourd’hui indéniable que la concurrence se joue au niveau de la conception de produits /services différenciateurs ou innovateurs.
Aussi, dans la présente contribution, nous nous attacherons, dans un premier temps, à souligner le poids économique des activités de conception et l’état de la mesure de celui-ci. Nous analyserons, dans un deuxième temps, les travaux réalisés dans le champ de ce que pourrait être une "économie de la conception" et esquisserons le spectre des questions abordées.
Partant de là, nous essayerons, d’une part, d’identifier les raisons du paradoxe relevé, et, d’autre part, de révéler les potentialités que laissent entrevoir des travaux de recherche en ce sens.

Anne-Françoise GARÇON: La science, l’esthétique et l’éculé
Jusqu’à quel point concevoir et innover ont-il partie liée? Ou encore: a-t-il existé des temps où l’activité de conception se déployait hors de la notion d’innovation, où l’on refaisait du même? Posons, en manière de réponse, ce que l’on découvre en étudiant la littérature technique du XIXe siècle, à savoir que c’est à partir des années 1890 seulement que l’innovation devient un concept central de l’économie industrielle. Alors innover devient le but désigné de l’activité du concepteur, et sa réussite, une preuve de la qualité de son travail. Prenons la mesure du paradoxe: le XIXe siècle fut par excellence celui de la conception industrielle qu’il l’inventa et développa jusqu’à l’ébranlement du social. Mais, dans la permanence de ce remaniement conceptuel et matériel, il innova sans poser l’innovation en principe. Comment alors concevait-on le neuf? Comment l’enseignait-on? Nous nous proposons de le comprendre, en analysant les ressorts de l’activité conceptuelle, tels qu’on les inculquait aux ingénieurs de l'École des Mines de Saint-Étienne, qui fut la première grande école industrielle du pays. Nous décortiquerons cette mise en œuvre caractéristique de ces temps d’avant le marketing, où le banal, le connu, voire l’éculé, faisaient le lit de la nouveauté, dans un discours qu’étayait le recours à la preuve scientifique et plus classiquement à l’esthétique.

Thierry GAUDIN: Le processus de la création: Descartes, Hegel et autres...
Dans le monde industriel, on attribue souvent au cartésianisme un rôle créaticide. Par ailleurs, le processus décrit par Hegel est relativement ignoré. C'est cependant de la combinaison des deux que s'inspirait Charles Krejtman, qui faisait métier de conseiller, avec succès, les entreprises dans leurs créations. Plus généralement, à la lumière  de l'histoire des techniques, des "méthodes" employées en milieu professionnel et de l'expérience de la politique d'innovation, est-il possible de tracer les grandes lignes d'une "méthode créatrice"? Pour quoi faire, d'ailleurs?

Armand HATCHUEL: L’autre théorème. De la raison critique à la raison conceptrice
En quoi peut-on parler d’une raison conceptrice? Une telle notion n’est pas facile à situer dans les traditions de la philosophie politique ou de la philosophie des sciences. Raison critique ou Raison dialectique semblent y suffire bien qu’elles ne traitent guère de la question de l’utopie, de l’invention ou de l’avènement. A l’inverse, les traditions artistiques se réclament des lacunes de la raison ou d’un imaginaire créatif hors de sa portée. D’où l’écho sans précèdent du théorème de Gödel (1934) confirmant que, même dans sa forme-reine (les mathématiques), la raison n’était plus absolue et que pluralisme et diversité étaient le destin de la pensée. Pour autant, la pensée contemporaine ignore quasi totalement un autre théorème, d’une importance capitale pour la théorie moderne des ensembles, celui de Paul Cohen (1965), qui est l’inverse libérateur de celui de Gödel. Le premier scelle l’incomplétude de la raison. Le second, contre toute attente, dévoile, par sa méthode même, son infinie expansibilité et sa puissance générative, donc conceptrice. En explorant, par delà ses difficultés techniques, la méthode de Paul Cohen — la méthode du forcing — on vérifie aussi précisément que posssible, que « raisonner » n’est pas seulement définir « les choses » de façon claire et distincte, car cet effort même de définition fait advenir un potentiel ouvert de « choses nouvelles ». La raison conceptrice, et par là même l’activité de conception sous ses formes diverses, n’est donc pas de l’imaginaire surajouté à la raison critique. Elle est le déploiement expansif propre de la raison lorsque le futur est à vouloir. Donner à voir les raisonnements, et les multiples voies de la raison conceptrice, en faire matière d’éducation, serait donc particulièrement propice à l’action collective émancipatrice, en complément de la raison critique ou dialectique.

Edith HEURGON: Conception et prospective du présent pour penser et faire advenir des mondes souhaitables
Penser et faire advenir des mondes souhaitables en développant des capacités d’intelligence et d’action collective apparaît comme un enjeu commun à la conception, telle que l’envisage ce colloque, et à la prospective du présent, telle que l’ont éclairé les diverses rencontres "Prospective d’un siècle à l’autre" organisées depuis 1999 à Cerisy. Mais si la conception et la prospective du présent se rejoignent dans leur volonté de substituer à la "raison critique" une logique de l’action réfléchie, elles occupent deux pôles du processus de transformation sociale:
- la conception, activité intellectuelle productrice d’objets globaux, sollicite l’invention, entretient des rapports étroits avec l’expertise et cherche à développer ses méthodes pour produire plus efficacement "des techniques renouvelées, des produits et des équipements adaptés, des environnements protégés… "; avec elle, l'action collective serait d’abord l’affaire des concepteurs ;
- la prospective du présent, démarche interactive productrice de sujets collectifs (de "je-nous"), s’efforce de percevoir les initiatives de terrain méconnues et stimule l’intelligence collective des acteurs dans des processus de co-construction, créateurs de valeur sociétale ajoutée ; avec elle, l’action collective serait le résultat du mouvement de la société.
Conception et prospective du présent
occupent par ailleurs des positions différentes sous l'angle de leur reconnaissance institutionnelle. Même si les métiers de la conception se réfèrent à diverses sources idéologiques et sont passibles d'une approche unifiée, ils sont valorisés par les sphères académiques, les pouvoirs économiques et les autorités publiques. A l’inverse, l'intelligence collective  qui se forge dans l’expérience et par apprentissage mutuel, et que révèle, en situation, la prospective du présent, ne rencontre de la part des experts et des institutions qu’une infime reconnaissance.
Au carrefour de la conception et de la prospective du présent, deux défis sont donc à relever pour mettre la société en mouvement dans le sens de "futurs souhaitables":
- forger des concepts capables d’appréhender des champs de tension, outrepasser les oppositions binaires, substituer aux catégories d’état des catégories de processus, reconnaître les valeurs sociétales créées ;
- développer l’intelligence collective entendue, dans un processus de co-construction démocratique, comme une double articulation: d'une part, celle des savoirs experts et des connaissances empiriques ; d'autre part, celle des savoirs et des stratégies des acteurs.
A partir de quelques exemples empruntés au domaine des transports et de la ville, on s’efforcera de montrer les liens, mais aussi les tensions, qui unissent les démarches de conception et de prospective du présent pour développer des capacités d’action collective permettant de faire advenir des mondes souhaitables.

Pierre-Benoît JOLY: La recherche agronomique aux prises des controverses publiques
Serait-on passé d’une société de progrès à la "société du risque", annoncée en 1986 par U. Beck? L’expérience des années 1990 en Europe, marquée par une succession de crises, d’affaires et de scandales, tend à attester cette idée. Ces événements ont en effet conduit à questionner à nouveaux frais la place et le rôle de la science en société, les relations entre la science et les différents pouvoirs (notamment le pouvoir économique et le pouvoir politique mais aussi le pouvoir médiatique) et les modes de gouvernance de la science et de l’innovation, comme le montre l’émergence de la thématique de la "démocratie technique". Dans un contexte de mise en exergue des effets non intentionnels des techniques sur l’environnement et sur la santé, le phénomène de publicisation des controverses scientifiques publiques s’est intensifié, nourri par le développement d’un militantisme scientifique qui s’appuie souvent sur un traitement médiatique de ces questions. Afin de renouveler les rapports à la science, certaines institutions promeuvent la transparence et la participation du public dans le domaine de l’expertise scientifique, mais aussi pour l’évaluation technologique ou pour les choix scientifiques et techniques. Le modèle traditionnel de l’instruction publique qui a prévalu dans les années 50 et 60 ne fait plus autant recette ; la place de la science dans l’espace public est donc forte et fortement débattue.
Dans le même temps, on a pu observer une série d’évolutions des régimes de production des savoirs qui ne sont pas sans incidence quant à la place de la science dans l’espace public. Il s’agit notamment de l’industrialisation des sciences du vivant, sous l’influence de l’essor des biotechnologies, de la génomique et de l’émergence d’une "biologie à haut débit". L’émergence d’une nouvelle organisation de la recherche dans les sciences du vivant fait écho aux transformations de la physique dans les années 40 et 50. Mais elle se produit dans un contexte politique et économique très différent, marqué par la crise de l’Etat providence et la mondialisation des activités scientifiques et économiques. Le pacte social scellé dans la période gaulliste n’est plus de mise, ce que traduisent les tensions autour de la recherche publique (que l’on peut concevoir comme une déclinaison locale de la crise de la notion "d’intérêt général") et la remise en cause du modèle de "l’open science" et notamment les brevets du vivant. Paradoxalement, le régime industriel de production des savoirs (régime technoscientifique?), fait éclater les frontières mythiques entre la science neutre et ses applications mais il s’accompagne d’un discours où domine la question des moyens. Conditionnée par une régulation forte par les communautés académiques et par une logique de moyens et d’instruments, la production scientifique (et une part importante de ses acteurs) revendique un fonctionnement autonome (quitte à jeter un voile pudique sur la régulation par les marchés via les brevets, les start-up, les relations industrielles, …) ; le système se ferme à la question des finalités, des valeurs et donc à toute véritable mise en politique.
Telles sont les deux faces de la question actuelle des transformations de l’espace public de la science. D’un côté, des sources d’interrogation profondes concernant la place de la science dans la société, les relations aux différents pouvoirs ; mais aussi de nombreuses expériences d’une nouvelle "démocratie technique". De l’autre, l’émergence d’un régime de production industriel, qui redéfinit les pratiques des chercheurs et s’accompagne d’une référence appuyée à l’autonomie de fonctionnement. C’est dans la tension entre ces deux mouvements contradictoires (désenclavement/enclavement, pour reprendre l’expression de Dodier) que se redéfinit l’espace public de la science.
A partir de l’expérience de la recherche agronomique, aux prises des controverses publiques liée à la montée des biorisques dans l’espace public (crise environnementale, sécurité sanitaire des aliments, …) cette communication vise à analyser des formes émergentes de relation science/société et en dégager les implications du point de vue d’un grand organisme de recherche.

Sihem JOUINI: Gestion des connaissances et actions collectives créatrices
Notre présentation s’inscrit dans une démarche de compréhension de l’acte créatif collectif et de modélisation de la logique de cette activité dans le but d’aider l’action collective créatrice. En effet, dans une compétition tirée par l’innovation, l’activité de conception devient le principal moyen de création de la valeur et motive différentes tentatives de rationalisation. Etant l’activité à base de connaissances par excellence, nous considérerons plus particulièrement la gestion des connaissances au service de cette activité et plus particulièrement les processus de production des connaissances et d’apprentissages. Comment se créent ces connaissances dans l’organisation? Comment articuler les processus de création de connaissances et les processus décisionnels qui aboutissent notamment a développement de nouveaux produits? Nous considérerons deux périmètres d’analyse: le projet en tant que dispositif de création et, plus généralement, l’entreprise multi-projet engagé dans une compétition par l’innovation.

Josée LANDRIEU: Vers une autre conception de la conception?
Conception et prospective entretiennent des rapports étroits, l'une et l'autre projetant et donnant à voir les représentations d'un monde futur, souhaitable, que leur auteur? créateur ou prospectiviste ? concrétise dans le présent soit par son acte  soit par ses dire. Jusqu'à présent elles ont plutôt fait bon ménage dans la mesure où chacune avait son registre d'action. Elle ont pu soit s'ignorer, le créateur gardant sa totale autonomie de représentation du monde sur lequel il intervenait, soit travailler de conserve, le concepteur , au niveau du projet, internalisant des visions prospectives du monde.
Les récents travaux de prospective du présent bousculent cette relation.En mettent l'accent sur le fait que de plus en plus de personnes entendent concevoir elles mêmes leur futurs souhaitables et que la production de ces futurs est catalyseur de "nous", elle interoge, ou devrait interroger, le concepteur  quant à son autonomie de conception. C'est tout le débat sur conception et intelligence collective et sur la légitimité des savoirs dans l'acte de conception. C'est aussi tout le débat sur les l'adéquation entre formes produites et modes de conception de ces formes. C'est encore le débat sur démocratie participative et démocratie active et leurs interférences avec la conception des "objets" de la "cité".
A mon sens, cependant, ces derniers travaux de  prospective du présent ont également ouvert une autre possible voie de réflexion sur la conception.
Dans la mesure où la prospective peut, du moins pour certains, ne pas se réduire à repérer et à penser les futurs souhaitables et être un engagement dans la construction d'un futur souhaitable, elle est "pensée en mouvement": le prospectiviste intègre le fait qu'il est dans le champs de son observation. En d'autres termes, il "fait prospective" parce qu'il fait "un" avec son environnement. Le rapport entre "moi" (qui observe) et "l'autre" est modifié dans la mesure où le clivage est refusé, la dualité entre l'observateur et la réalité observée est refusée. Ce refus de dualité suppose, pour passer effectivement de la déclaration d'intention à l'acte, de reconnaître que les différences de sensibilité sont des enrichissement de la globalité et à les intégrer. La représentation du monde du prospectiviste n'est donc pas binaire et privilégie le mouvement à la forme fixe, donne plus d'importance à ce qui fait unité dans le respect des diversités qu'à ce qui sépare, cloisonne, distancie.
En soi, ce changement de positionnement de la prospective pose-t-il problème au concepteur? J'ai tendance à le penser, car il s'agit d'un changement qui est en osmose avec certaines évolutions de société qui interpellent de la même façon la conception lorsqu'elle interfère directement avec la vie de la cité. En créant un objet, en "enfantant" un objet, le concepteur expose "son" monde et pose une frontière entre lui et les autres. Cet objet, quelle qu'en soit sa "qualité", son "esthétique", est un acte de séparation, face auquel "l'autre"? l'habitant, le riverain,"l'usager"? se sent étranger. Or, les réflexions de prospective du présent indiquent bien que ce sont ces situations de distanciation qui sont problématiques dans l'évolution actuelle de la société et que les gens refusent. La "crise de la modernité", et en termes positifs les tentatives de ré-enchantement du monde, interpellent donc forcement, à mon sens, la conception, avec trois questions que je tenterai de développer:
- conception et rapport à l'autre ; c'est la question du rapport entre le créateur et l'observateur, ou l'utilisateur,
- conception et mouvement ; ce sont les questions de la transformation de l'entité crée et de son lien avec son environnement, questions qui invitent à réfléchir en termes différents aux liens entre conception et maintenance, cette dernière orientant la conception de l'objet,
- conception et diversités ; c'est la question de la pluri rationalité du créateur, de la reconnaissance de diversité des sources dans l'acte de conception, la question de l'artiste et du métissage.

Anne-Françoise SCHMID: La conception dans la philosophie
L’épistémologie a maintenant passablement construit la notion de conception. Cela supposait une forme de révolution, et que l’objet de l’épistémologie se déplace des théories non pas seulement aux modèles, mais à la modélisation en fonction d’un objectif scientifique ou d’ingénierie. Cette transposition a valu aux sciences de l’ingénieur de devenir un modèle pour la recherche scientifique, même fondamentale. Il n’est plus l’applicateur d’idées scientifiques produites ailleurs, il est surtout le praticien de méthodes génériques exportables dans des domaines qui ne pensaient pas avoir à apprendre quelque chose de sa pratique si ce n’est accidentellement ou au coup par coup. L’un des travaux de l’épistémologie actuelle est de réécrire les « résultats » qu’elle a pu obtenir sur l’examen des théories en fonction de la modélisation et de la conception.
Mais dans un second temps, la conception, ainsi définie avec les instruments de l’épistémologie, peut modifier la pratique de la philosophie des sciences, plus générale, et même de la philosophie. D’une part, il est possible de « modéliser » les relations entre épistémologie et philosophie des sciences, l’une n’évacue pas l’autre, les concepts de cette dernière peuvent fournir des conditions d’application des concepts de la première pour concevoir le concept de science. Les rapports entre disciplines sont devenus si complexes que l’on ne peut plus croire se faire une idée de la « science », voire même de la « philosophie », sans faire des hypothèses, bien déterminées plutôt que bien fondées, pour leur conception, de façon à ne pas les prendre immédiatement dans un jeu de contraires. Ce qui fonctionne alors en guise d’objectif est le réel, que l’on accepte comme donné, et non comme co-produit par la philosophie. Mais ce donné permet l’invention propre à la conception. On peut alors procéder à une méthode dont l’objet est la simulation de divers cas de figures de relations entre philosophies et sciences, toutes deux au pluriel, de relations entre disciplines, mais aussi, de relations entre les philosophies elles-mêmes, que la philosophie s’est toujours refusée de penser pleinement, si ce n’est sous la forme de la critique. Cela rapproche la conception de son sens artistique, parce qu’il y a un style des relations entre sciences et philosophies, et entre les philosophies entre elles.
Ce projet est une généralisation du concept épistémologique de conception de l’objet au savoir, où les sciences, la philosophie, l’éthique, sont partie prenantes.

Hélène VÉRIN: « Comme en un infini »: les pouvoirs de la conception à la Renaissance
La séparation entre la conception et la réalisation dans la production des artifices est donnée comme un trait spécifique de la Renaissance. Elle est affirmée et même revendiquée dans des écrits d’artistes et d’ingénieurs. On cite alors Michel-Ange. Nous nous arrêterons aux Théâtres de machines, livres d’inventions mécaniques dont on a critiqué les "machines sur papier". Nous confronterons systématiquement ce qui s’y énonce des inventions conçues et de l’activité de conception, l’objectif étant d’examiner comment et jusqu’à quel point l’émancipation de la conception qui s’y affirme confère aux théâtres de machines le caractère exploratoire d’une technique dorénavant en devenir.


Avec le soutien de l'Ecole des Mines, de la Poste, de la RATP et du Groupe Renault



COLLOQUE PUBLIÉ AUX ÉDITIONS VUIBERT, 2008



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