RÉSUMÉS :
Michel AROUIMI: Les peintures textuelles
de Conrad
Dans le préface du
Nigger of the Narcissus, et dans quelques-unes
de ses
lettres, Conrad exprime sa conception de l'écriture.
Cette conception plastique et visuelle du langage écrit n'est pas
une vaine ambition. En effet, une certaine pratique de la langue (choix et
disposition des mots) paraît servir la mystérieuse aptitude
du texte — envisagé
à tous ses niveaux — à
mimer littéralement certains éléments de l'action rapportée,
qui se donnent ainsi à voir dans l'espace graphique, en même
temps qu'ils s'imposent, avec leur préoccupant symbolisme, dans notre
imagination. Le texte de ses romans (par exemple
An Outcast of the Island,
Heart of Darkness, The Shadow Line...) ou de ses lettres est concerné
par ce phénomène. Il existe d'ailleurs des indices textuels
révélant ce dernier, qui sollicitent notre attention et qui
guident notre subjectivité de lecteur dans un repérage qu'il
serait vain de poursuivre de manière systématique.
Stéphanie BERNARD: Le langage
de l'artiste: voix et regard dans Lord Jim et Under Western Eyes
Conrad parvient à ébranler le discours totalitaire des révolutionnaires
russes, souvent caractérisés par leur verbe et leurs bavardages:
le silence de Razumov et sa surdité finale viennent faire barrage
à cette profusion de mots et en évider le sens. La vraie anarchie
se situe en-deçà ou au-delà du langage, dans les jeux
de regard entre Razumov et Natalia, dans les tentatives de traduction et
d’interprétation du narrateur, et dans l’acte d’écriture par
lequel un ordre nouveau s’instaure.
Mario CURRELI: Conrad et la langue du
mélodrame
Des indices lexicaux évidents prouvent que Conrad fait un usage
conscient de structures mélodramatiques, non seulement dans les récits
qu'il considère lui-même comme mineurs, mais aussi dans ses
ouvrages les plus importants. L'auteur traite des sujets d'origine mélodramatique
de façon moderne, "désenchantée", en évitant
toute solution à effet. Le mélodrame est souvent tenu à
l'écart ou bien exploité à des fins d'ironie, mais toujours
de manière fonctionnelle, à l'intérieur de limites précises
et bien contrôlées.
Catherine DELESALLE: Essence et
évanescence: l'alchimie du langage dans "Un avant-poste du progrès"
et Au Cœur des Ténèbres
Tous deux situés au cœur de l’Afrique noire, "Un avant-poste du
progrès" et
Au Cœur des Ténèbres témoignent
chacun de la décomposition de l’homme blanc et de la faillite du langage:
mensonges de l’impérialisme, limites du jargon technique, inadéquation
du vocabulaire ordinaire. La nouvelle, concise, écrite sur le mode
ironique, se résout en une image saisissante: une langue boursouflée
qui, à sa manière, dit quelque chose de l’indicible ; indicible
qui, dans
Au Cœur des Ténèbres, se devine dans les
excroissances du texte: récits enchâssés et inflation
stylistique. Mystérieux, le texte tisse un réseau dense où
le sens se dessine et se dérobe à la fois, et ne peut se deviner
que dans le halo lumineux qui enveloppe le mot. Si le procédé
est déjà présent dans "Un avant-poste du progrès",
il est cependant développé dans
Au Cœur des Ténèbres.
C’est en privilégiant les sens au sens que Conrad s’efforce de pallier
les insuffisances du langage. Approximations, rythmes, métaphores
sont autant de rets que l’écrivain tend pour saisir l’insaisissable,
capturer l’essence d’une expérience qui s’évanouit, ne laissant
qu’une poussière lumineuse et opaque où le sens ne saurait
s’épuiser.
Jeremy HAWTHORN: "The right word": the
individual appropriation of language in Joseph Conrad's Under Western
Eyes
He broke off evidently waiting for a word. The open repetition of that
word which had been haunting all his waking hours gave Razumov a strange
sort of satisfaction. Joseph Conrad’s
Under Western Eyes returns again
and again to the problems characters and narrator have in finding the right
word — as if meaning were out there, waiting ready-made, in language itself.
This concern may partly represent the difficulties of a novelist writing
in a language that was not his mother-tongue. But it also allows us to stand
aside from the modern insistence that we are constituted by language, and
to explore, through Conrad’s novel, the ways in which even our native language
is alien territory, and must be investigated, domesticated, and personalized
by all of its users. The lecture will inquire into the light thrown by Conrad’s
novel on the individual’s relation to language.
Jakob LOTHE: Repetition in Lord Jim
La communication présentera comment les différentes formes
(narratives, métaphoriques, thématiques) de la répétition
se suppléent. Une telle perspective permet de démontrer comment
des formes s'influencent mutuellement, et d'examiner comment la combination
de ces formes différentes de la répétition contribue
à la construction de ce roman moderne, approche qui permet de poser
des questions à la fois complexes et importantes.
Nathalie MARTINIÈRE: Expatriation
linguistique et constitution du sujet dans Nostromo
La question de l'expatriation (matérielle, psychologique, culturelle,
linguistique) informe tous les romans de Conrad. On peut y voir la fictionalisation
de sa propre biographie, mais aussi des crises identitaires et de la fracture
du sens qui affectent la période (
Nostromo, comme
Jim,
est l'un "d'entre nous": son surnom, produit de la concaténation
de deux termes "étrangers", définit justement son appartenance).
Evidemment, dans une telle perspective, la question du choix d'une langue
qui n'est pas sa langue maternelle par le romancier n'est pas indifférente:
il représente non seulement un moyen d'éviter d'être réduit
au silence (ou de n'être pas lu/entendu) pour un écrivain qui
refuse d'être identifié au seul "destin polonais", mais il est
aussi une manière de se placer au cœur même de la question, dans
l'instabilité irréductible (et la dynamique) provoquée
par le nécessaire abandon du fantasme de maîtrise (de la langue,
comme du monde). Quelle est alors la place du sujet? Qu'est-ce que c'est qu'être
étranger? L'identité linguistique, le sentiment d'appartenance
à une langue ne se marquent-ils pas finalement dans l'écart,
quand, comme le dit Roland Barthes, "c'est le langage qui parle, non l'auteur"?
Je souhaiterais donc étudier la présence de langues "étrangères"
dans
Nostromo: au-delà de l'effet de réel, de l'aspect
décoratif et exotique qu'elles affichent, de l'image d'un monde non
homogène qu'elles renvoient (où la mise en place de structures,
culturelles, politiques, linguistiques, etc. pose plus que problème),
il semble qu'elles soulignent par leur présence la question fondamentale
de la constitution du sujet (ou de sa déstructuration) dans la langue
et dans la société (cela vaut pour les personnages — je pense
à Decoud — comme pour le romancier). Leur présence met aussi
en question la toute puissance du système dominant (dans lequel le
romancier s'inscrit pourtant volontairement), de l'Empire dans ce qu'il
a de plus intime, sa langue qui n'est plus figée dans un fantasme
d'"anglitude", mais incorporée à un projet personnel dans
lequel le romancier s'efforce de lui en faire dire plus en exposant ses
limites, en explorant les failles où s'expriment les interrogations,
les mutations du monde contemporain. La question est alors déplacée
de la langue étrangère "décorative" à l'étrang(èr)eté
intrinsèque de la langue.
Muriel MOUTET: Les voix étrangères
dans Lord Jim
Il s'agit d'une étude des modalités d'émergence des
voix étrangères dans le texte conradien. Ces voix ont chacune
leurs aspérités, leurs particularismes, leurs accents. Il
conviendra donc, dans un premier temps, de s'interroger sur les différences
de traitement flagrantes de ces diverses voix (celle de Stein, du lieutenant
français, ou encore celle du petit métis qui conduit Marlow
au Patusan) pour essayer d'en rendre compte c'est-à-dire de rendre
compte des contradictions mêmes de l'approche conradienne de
l'hétérogénéité. Il s'agira, ensuite, d'aboutir
à une analyse de la façon dont ces voix ne restent pas simplement
des blocs inassimilables d'altérité mais se mêlent à
celle du texte, au point d'en devenir indiscernables. L'hypothèse
de cette communication est précisément que ces zones textuelles,
qui se donnent de façon évidente pour des zones de mélange,
sont un lieu privilégié pour étudier la manière
mystérieuse dont se forge le langage singulier de l'écrivain.
Josiane PACCAUD-HUGUET: L'invention
d'un style
Pour Joseph Conrad, le style relève moins de l’adhésion à
des contraintes définies par un idéal du genre que d’une recherche,
animée par une nécessité éthique fondée
sur le silence. La nouvelle "Karain" (1898) peut se lire comme un commentaire
"métastylistique" du choix de l’artiste: il s’agit de l’invention
d’une économie, entendue comme réserve d’images et réticence
à dire. Le style, loin d’être une marque de reconnaissance
générique ou la simple marque de l'auteur sur la langue, s’érige
plutôt en point de résistance qui vient objecter à l’économie
du signe marchand par excellence: l’argent, signifiant souverain du libre
échange dans l’Empire de sa Majesté britannique.
Véronique PAULY: Accords discordants
dans The Return
Dans la Préface à
Tales of Unrest, Conrad avouait
avoir été surpris, à la relecture de
The Return,
de constater que le récit était "surtout fait d'impressions
physiques: une gare, des rues, un cheval qui trotte, des reflets dans des
glaces, et ainsi de suite, rendues comme pour le plaisir et combinées
avec une description éthérée d'une enviable demeure
bourgeoise de la capitale qui produit tant bien que mal un effet sinistre".
Surprise bien étrange au regard du lien métaphorique qui semble
unir les nombreuses notations auditives et le désaccord qui se fait
jour entre les époux Hervey. Le statut de cette nouvelle —"un ouvrage
de la main gauche", à en croire Conrad lui-même — est le plus
souvent jugé incertain ;
The Return aborde pourtant tant au
plan thématique qu'au plan esthétique, des questions éminemment
conradiennes. L'hypothèse qui sera envisagée dans cette communication
portera sur l'émergence d'une esthétique de la perturbation
accompagnant l'effondrement de l'éthique bourgeoise du personnage
central fondée sur la retenue et l'horreur des excès et des
épanchements. Il s'agira d'analyser "le tumulte absurde et affolant
(qui) sembl(e) provenir" de la lettre du texte et de s'interroger sur le
travail de l'écriture comme débord dont les accords discordants
que le texte fait entendre semble être le signe.
Christophe ROBIN: "Like a ripple on
an unfathonable enigma". L'écriture et la réverbération
de l'étrange chez Joseph Conrad
Nous nous efforcerons d'analyser le statut de l'événement
dans
Lord Jim,tant au niveau de l'histoire, qu'au nivean du récit
et de l'écriture. En effet,
Lord Jim s'articule autour d'un
événement paradoxal, celui de la collision du Patna, qui, alors
même qu'il fonde le récit, le déchire en se maintenant
sur sa bordure, en position d'irréductible altérité.
Cet "interstice figural" place ainsi le récit sous le signe du défaut
et de l'excès, selon la logique de la tuchè qui conjugue hasard
et nécessité, structure et déchirure. Ainsi s'inaugure
un "devenir-fou" de la structure qui se dit sur le mode du dérèglement
générique et de l'altération du signifiant qui, de "fixed
standard", devient "infernal alloy". C'est donc à la lumière
de cette Diction paradoxale que doit s'interpréter le Dit de l'œuvre,
qui, dans sa défaillance même, laisse résonner le mystère
de sa transmission, de la dette et du don.
Christine TEXIER-VANDAMME: La créolisation
des langues dans Nostromo
J’ai pour projet de parler de la langue métissée, créolisée,
dans
Nostromo de Conrad, d’un point de vue avant tout linguistique
et idéologique. En effet, en tant que critique de la visée
essentialiste et impérialiste de la langue des "intérêts
matériels",
Nostromo fait ressurgir la langue créolisée
dont parle Edouard Glissant et dont l’inquiétante étrangeté
est des plus subversives. Le nom même du pays imaginaire qu’est le Costaguana
est un terme dont l’hybridité reflète la nature créolisée:
inspiré du Vénézuela comme du Mexique ou encore du Chili
ou de Panama, il reflète la nature moderne du signe et de la langue,
celle d’une langue "bricolée" (Foucault) qui néanmoins permet
à un sujet, une société, de se construire et de se situer.
Nous serons vraisemblablement amenés à nuancer cette idée
de créolisation de la langue au sens où il s’agit plutôt
d’une langue "d’inquiétante étrangeté", non pas un créole
mais un anglais sous influence, celle d’un écrivain d’origine polonaise,
celle d’un milieu sud-américain qui s’est construit sur le mode du
métissage ou encore celle du lecteur qui, à l’orée du
XXI
e siècle, s’interroge plus que jamais sur l’hybridité
profonde de la langue et son rapport de force avec les velléités
essentialistes d’un discours nationaliste et impérialiste. L’intitulé
de ma communication sera donc: "Les langues dans
Nostromo: entre créolisation,
implosion et ligne de fuite".