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" Page mise à jour le 2 juillet 2007 "



DU JEUDI 14 AOÛT (19 H) AU JEUDI 21 AOÛT (14 H) 2003



JOSEPH CONRAD: L'ÉCRIVAIN ET L'ÉTRANGETÉ DE LA LANGUE


DIRECTION : Josiane PACCAUD-HUGUET

ARGUMENT :

L'œuvre de Joseph Conrad suscite de nombreuses questions, non seulement parce que toute écriture est la forge d'un langage nouveau, mais aussi pour ce rapport très particulier de Conrad à l'anglais, appris à l'âge adulte: d'abord langue de la praxis liée à l'exercice du métier de marin, puis support d'une œuvre romanesque au prix de l'oubli de la langue polonaise.

A en croire l’écrivain, la difficulté majeure fut de faire face à l'homophonie et au foisonnement polysémique des mots: comment son art sut-il  finalement tirer bénéfice de cette instabilité? Pour un sujet adopté de l'Empire britannique, cela a-t-il pu se faire sans ambiguïtés à l'égard de la langue des maîtres économiques de l'époque, ou de cette autre dimension du langage que le sujet entend bruisser dans la langue maternelle?

Enfin, comment ce contexte amplifie-t-il la position de Conrad dans la modernité européenne confrontée à la chute des idéaux sous l'effet des bouleversements de la science? L’artiste doit-il alors forger un style susceptible de contenir (dans tous les sens du terme) l'appel du vide, alliant une éthique à la puissance esthétique du mot?

CALENDRIER DÉFINITIF :

Jeudi 14 août
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Vendredi 15 août
Matin:
Josiane PACCAUD-HUGUET: Ouverture

Après-midi:
Claude MAISONNAT: Les modalités du spectral dans Lord Jim
Véronique PAULY: Accords discordants dans The Return


Samedi 16 août
Matin:
Michel AROUIMI: Les peintures textuelles de Conrad
Stéphanie BERNARD: Le langage de l'artiste: voix et regard dans Lord Jim et Under Western Eyes

Après-midi:
Jeremy HAWTHORN: "The right word": the individual appropriation of language in Joseph Conrad's Under Western Eyes

Dîner à l'invitation de Sylvère Monod à Saint Croix sur Mer


Dimanche 17 août
Matin:
Anne LUYAT-MOORE: Conrad, un impressionniste?
Yannick LE BOULICAUT: Joseph Conrad et le miroir poreux

Après-midi:
Mario CURRELI: Conrad et la langue du mélodrame
Daphna ERDINAST-VULCAN: Traduttore/Traditore: translation, exile and betrayal in Conrad's work


Lundi 18 août
Matin:
Nathalie MARTINIÈRE: Expatriation linguistique et constitution du sujet dans Nostromo
Christine TEXIER-VANDAMME: La créolisation des langues dans Nostromo

Après-midi:
REPOS


Mardi 19 août
Matin:
Muriel MOUTET: Les voix étrangères dans Lord Jim
Catherine DELESALLE: Essence et évanescence: l'alchimie du langage dans "Un avant-poste du progrès" et Au Cœur des Ténèbres

Après-midi:
Jakob LOTHE: Repetition in Lord Jim

Soirée:
Lectures croisées d'Edmond Jabès et de Joseph Conrad


Mercredi 20 août
Matin:
Dorothy GILBERT: Lord Jim contra el mundo: the power of evil on Conrad's China seas
Christophe ROBIN: "Like a ripple on an unfathonable enigma". L'écriture et la réverbération de l'étrange chez Joseph Conrad

Après-midi:
Josiane PACCAUD-HUGUET: L'invention d'un style
Discussion et bilan du colloque


Jeudi 21 août
DÉPART DES PARTICIPANTS

RÉSUMÉS :

Michel AROUIMI: Les peintures textuelles de Conrad
Dans le préface du Nigger of the Narcissus, et dans quelques-unes de ses lettres, Conrad exprime sa conception de l'écriture. Cette conception plastique et visuelle du langage écrit n'est pas une vaine ambition. En effet, une certaine pratique de la langue (choix et disposition des mots) paraît servir la mystérieuse aptitude du texte — envisagé à tous ses niveaux — à mimer littéralement certains éléments de l'action rapportée, qui se donnent ainsi à voir dans l'espace graphique, en même temps qu'ils s'imposent, avec leur préoccupant symbolisme, dans notre imagination. Le texte de ses romans (par exemple An Outcast of the Island, Heart of Darkness, The Shadow Line...) ou de ses lettres est concerné par ce phénomène. Il existe d'ailleurs des indices textuels révélant ce dernier, qui sollicitent notre attention et qui guident notre subjectivité de lecteur dans un repérage qu'il serait vain de poursuivre de manière systématique.

Stéphanie BERNARD: Le langage de l'artiste: voix et regard dans Lord Jim et Under Western Eyes
Conrad parvient à ébranler le discours totalitaire des révolutionnaires russes, souvent caractérisés par leur verbe et leurs bavardages: le silence de Razumov et sa surdité finale viennent faire barrage à cette profusion de mots et en évider le sens. La vraie anarchie se situe en-deçà ou au-delà du langage, dans les jeux de regard entre Razumov et Natalia, dans les tentatives de traduction et d’interprétation du narrateur, et dans l’acte d’écriture par lequel un ordre nouveau s’instaure.

Mario CURRELI: Conrad et la langue du mélodrame
Des indices lexicaux évidents prouvent que Conrad fait un usage conscient de structures mélodramatiques, non seulement dans les récits qu'il considère lui-même comme mineurs, mais aussi dans ses ouvrages les plus importants. L'auteur traite des sujets d'origine mélodramatique de façon moderne, "désenchantée", en évitant toute solution à effet. Le mélodrame est souvent tenu à l'écart ou bien exploité à des fins d'ironie, mais toujours de manière fonctionnelle, à l'intérieur de limites précises et bien contrôlées.

Catherine DELESALLE: Essence et évanescence: l'alchimie du langage dans "Un avant-poste du progrès" et Au Cœur des Ténèbres
Tous deux situés au cœur de l’Afrique noire, "Un avant-poste du progrès" et Au Cœur des Ténèbres témoignent chacun de la décomposition de l’homme blanc et de la faillite du langage: mensonges de l’impérialisme, limites du jargon technique, inadéquation du vocabulaire ordinaire. La nouvelle, concise, écrite sur le mode ironique, se résout en une image saisissante: une langue boursouflée qui, à sa manière, dit quelque chose de l’indicible ; indicible qui, dans Au Cœur des Ténèbres, se devine dans les excroissances du texte: récits enchâssés et inflation stylistique. Mystérieux, le texte tisse un réseau dense où le sens se dessine et se dérobe à la fois, et ne peut se deviner que dans le halo lumineux qui enveloppe le mot. Si le procédé est déjà présent dans "Un avant-poste du progrès", il est cependant développé dans Au Cœur des Ténèbres. C’est en privilégiant les sens au sens que Conrad s’efforce de pallier les insuffisances du langage. Approximations, rythmes, métaphores sont autant de rets que l’écrivain tend pour saisir l’insaisissable, capturer l’essence d’une expérience qui s’évanouit, ne laissant qu’une poussière lumineuse et opaque où le sens ne saurait s’épuiser.

Jeremy HAWTHORN: "The right word": the individual appropriation of language in Joseph Conrad's Under Western Eyes
He broke off evidently waiting for a word. The open repetition of that word which had been haunting all his waking hours gave Razumov a strange sort of satisfaction. Joseph Conrad’s Under Western Eyes returns again and again to the problems characters and narrator have in finding the right word — as if meaning were out there, waiting ready-made, in language itself. This concern may partly represent the difficulties of a novelist writing in a language that was not his mother-tongue. But it also allows us to stand aside from the modern insistence that we are constituted by language, and to explore, through Conrad’s novel, the ways in which even our native language is alien territory, and must be investigated, domesticated, and personalized by all of its users. The lecture will inquire into the light thrown by Conrad’s novel on the individual’s relation to language.

Jakob LOTHE: Repetition in Lord Jim
La communication présentera comment les différentes formes (narratives, métaphoriques, thématiques) de la répétition se suppléent. Une telle perspective permet de démontrer comment des formes s'influencent mutuellement, et d'examiner comment la combination de ces formes différentes de la répétition contribue à la construction de ce roman moderne, approche qui permet de poser des questions à la fois complexes et importantes.

Nathalie MARTINIÈRE: Expatriation linguistique et constitution du sujet dans Nostromo
La question de l'expatriation (matérielle, psychologique, culturelle, linguistique) informe tous les romans de Conrad. On peut y voir la fictionalisation de sa propre biographie, mais aussi des crises identitaires et de la fracture du sens qui affectent la période (Nostromo, comme Jim, est l'un "d'entre nous": son surnom, produit de la concaténation de deux termes "étrangers", définit justement son appartenance). Evidemment, dans une telle perspective, la question du choix d'une langue qui n'est pas sa langue maternelle par le romancier n'est pas indifférente: il représente non seulement un moyen d'éviter d'être réduit au silence (ou de n'être pas lu/entendu) pour un écrivain qui refuse d'être identifié au seul "destin polonais", mais il est aussi une manière de se placer au cœur même de la question, dans l'instabilité irréductible (et la dynamique) provoquée par le nécessaire abandon du fantasme de maîtrise (de la langue, comme du monde). Quelle est alors la place du sujet? Qu'est-ce que c'est qu'être étranger? L'identité linguistique, le sentiment d'appartenance à une langue ne se marquent-ils pas finalement dans l'écart, quand, comme le dit Roland Barthes, "c'est le langage qui parle, non l'auteur"?
Je souhaiterais donc étudier la présence de langues "étrangères" dans Nostromo: au-delà de l'effet de réel, de l'aspect décoratif et exotique qu'elles affichent, de l'image d'un monde non homogène qu'elles renvoient (où la mise en place de structures, culturelles, politiques, linguistiques, etc. pose plus que problème), il semble qu'elles soulignent par leur présence la question fondamentale de la constitution du sujet (ou de sa déstructuration) dans la langue et dans la société (cela vaut pour les personnages — je pense à Decoud — comme pour le romancier). Leur présence met aussi en question la toute puissance du système dominant (dans lequel le romancier s'inscrit pourtant volontairement), de l'Empire dans ce qu'il a de plus intime, sa langue qui n'est plus figée dans un fantasme d'"anglitude", mais incorporée à un projet personnel dans lequel le romancier s'efforce de lui en faire dire plus en exposant ses limites, en explorant les failles où s'expriment les interrogations, les mutations du monde contemporain. La question est alors déplacée de la langue étrangère "décorative" à l'étrang(èr)eté intrinsèque de la langue.

Muriel MOUTET: Les voix étrangères dans Lord Jim
Il s'agit d'une étude des modalités d'émergence des voix étrangères dans le texte conradien. Ces voix ont chacune leurs aspérités, leurs particularismes, leurs accents. Il conviendra donc, dans un premier temps, de s'interroger sur les différences de traitement flagrantes de ces diverses voix (celle de Stein, du lieutenant français, ou encore celle du petit métis qui conduit Marlow au Patusan) pour essayer d'en rendre compte c'est-à-dire de rendre compte  des contradictions mêmes de l'approche conradienne de l'hétérogénéité. Il s'agira, ensuite, d'aboutir à une analyse de la façon dont ces voix ne restent pas simplement des blocs inassimilables d'altérité mais se mêlent à celle du texte, au point d'en devenir indiscernables. L'hypothèse de cette communication est précisément que ces zones textuelles, qui se donnent de façon évidente pour des zones de mélange, sont un lieu privilégié pour étudier la manière mystérieuse dont se forge le langage singulier de l'écrivain.

Josiane PACCAUD-HUGUET: L'invention d'un style
Pour Joseph Conrad, le style relève moins de l’adhésion à des contraintes définies par un idéal du genre que d’une recherche, animée par une nécessité éthique fondée sur le silence. La nouvelle "Karain" (1898) peut se lire comme un commentaire "métastylistique" du choix de l’artiste: il s’agit de l’invention d’une économie, entendue comme réserve d’images et réticence à dire. Le style, loin d’être une marque de reconnaissance générique ou la simple marque de l'auteur sur la langue, s’érige plutôt en point de résistance qui vient objecter à l’économie du signe marchand par excellence: l’argent, signifiant souverain du libre échange dans l’Empire de sa Majesté britannique.

Véronique PAULY: Accords discordants dans The Return
Dans la Préface à Tales of Unrest, Conrad avouait avoir été surpris, à la relecture de The Return, de constater que le récit était "surtout fait d'impressions physiques: une gare, des rues, un cheval qui trotte, des reflets dans des glaces, et ainsi de suite, rendues comme pour le plaisir et combinées avec une description éthérée d'une enviable demeure bourgeoise de la capitale qui produit tant bien que mal un effet sinistre". Surprise bien étrange au regard du lien métaphorique qui semble unir les nombreuses notations auditives et le désaccord qui se fait jour entre les époux Hervey. Le statut de cette nouvelle —"un ouvrage de la main gauche", à en croire Conrad lui-même — est le plus souvent jugé incertain ; The Return aborde pourtant tant au plan thématique qu'au plan esthétique, des questions éminemment conradiennes. L'hypothèse qui sera envisagée dans cette communication portera sur l'émergence d'une esthétique de la perturbation accompagnant l'effondrement de l'éthique bourgeoise du personnage central fondée sur la retenue et l'horreur des excès et des épanchements. Il s'agira d'analyser "le tumulte absurde et affolant (qui) sembl(e) provenir" de la lettre du texte et de s'interroger sur le travail de l'écriture comme débord dont les accords discordants que le texte fait entendre semble être le signe.

Christophe ROBIN: "Like a ripple on an unfathonable enigma". L'écriture et la réverbération de l'étrange chez Joseph Conrad
Nous nous efforcerons d'analyser le statut de l'événement dans Lord Jim,tant au niveau de l'histoire, qu'au nivean du récit et de l'écriture. En effet, Lord Jim s'articule autour d'un événement paradoxal, celui de la collision du Patna, qui, alors même qu'il fonde le récit, le déchire en se maintenant sur sa bordure, en position d'irréductible altérité. Cet "interstice figural" place ainsi le récit sous le signe du défaut et de l'excès, selon la logique de la tuchè qui conjugue hasard et nécessité, structure et déchirure. Ainsi s'inaugure un "devenir-fou" de la structure qui se dit sur le mode du dérèglement générique et de l'altération du signifiant qui, de "fixed standard", devient "infernal alloy". C'est donc à la lumière de cette Diction paradoxale que doit s'interpréter le Dit de l'œuvre, qui, dans sa défaillance même, laisse résonner le mystère de sa transmission, de la dette et du don.

Christine TEXIER-VANDAMME: La créolisation des langues dans Nostromo
J’ai pour projet de parler de la langue métissée, créolisée, dans Nostromo de Conrad, d’un point de vue avant tout linguistique et idéologique. En effet, en tant que critique de la visée essentialiste et impérialiste de la langue des "intérêts matériels", Nostromo fait ressurgir la langue créolisée dont parle Edouard Glissant et dont l’inquiétante étrangeté est des plus subversives. Le nom même du pays imaginaire qu’est le Costaguana est un terme dont l’hybridité reflète la nature créolisée: inspiré du Vénézuela comme du Mexique ou encore du Chili ou de Panama, il reflète la nature moderne du signe et de la langue, celle d’une langue "bricolée" (Foucault) qui néanmoins permet à un sujet, une société, de se construire et de se situer. Nous serons vraisemblablement amenés à nuancer cette idée de créolisation de la langue au sens où il s’agit plutôt d’une langue "d’inquiétante étrangeté", non pas un créole mais un anglais sous influence, celle d’un écrivain d’origine polonaise, celle d’un milieu sud-américain qui s’est construit sur le mode du métissage ou encore celle du lecteur qui, à l’orée du XXIe siècle, s’interroge plus que jamais sur l’hybridité profonde de la langue et son rapport de force avec les velléités essentialistes d’un discours nationaliste et impérialiste. L’intitulé de ma communication sera donc: "Les langues dans Nostromo: entre créolisation, implosion et ligne de fuite".

BIBLIOGRAPHIE :

Joseph Conrad, Under Western Eyes. Edited and with an Introduction and Notes by Jeremy Hawthorn. Oxford: OUP, 2003 (31 March). ISBN: 0192801716.
‘Power and Perspective in Joseph Conrad’s Political Fiction: The Gaze and the Other’. In Gail Fincham and Attie de Lange (eds), Conrad at the Millennium: Modernism, Postmodernism, Postcolonialism. New York: Columbia University Press, 2001, 275-307. ISBN 0-88033-989-6.
‘Repetitions and Revolutions: Conrad’s Use of the Pseudo-iterative in Nostromo’. In Josiane Paccaud-Huguet (ed.), Joseph Conrad 1: la fiction et l’Autre, special Conrad issue of La Revue des Lettres Modernes. Paris: Lettres Modernes Minard, 1998, 125-149.
Cunning Passages: New Historicism, Cultural Materialism, and Marxism in the Contemporary Literary Debate. London: Arnold, 1996. ISBN 0 340 61458 7.
‘Breaking Loose from Oneself: Perspectival Shift as Epistemological Break in Conrad’. L’Epoque Conradienne 22 (1996), 7-27. ISSN 0294 6904.
Joseph Conrad: Narrative Technique and Ideological Commitment. London: Edward Arnold, 1990. Paperback edition 1992. ISBN 0 340 57716 9.
Joseph Conrad: Language and Fictional Self-Consciousness. London: Edward Arnold, 1979. (USA: Nebraska UP.) ISBN 0 7131 6207 4.


Avec le concours de la Société Conradienne Française
et du Centre d'Etudes et de Recherches Anglaises et Nord-Américaines (Univ. Lumière Lyon 2)



COLLOQUE PUBLIÉ PAR LES LETTRES MODERNE MINARD, 2006



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