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" Page mise à jour le 15 septembre 2008 "



DU MERCREDI 10 SEPTEMBRE (19 H) AU DIMANCHE 14 SEPTEMBRE (14 H) 2008



CORPS ET ENCYCLOPÉDIES


DIRECTION : Denis HÜE

ARGUMENT :

En tant que la notion de corps est objet d’étude, lieu d’un savoir médical, physique, philosophique, il est opportun d'examiner, dans leur évolution, de l’homme astronomique à l’imagerie médicale actuelle, en passant par les planches anatomiques "artistes" en même temps que scientifiques des XVIIème et XVIIIème siècles, les modalités de sa représentation et l’imaginaire qu'elle recouvre. Le corps des discours médicaux, le corps des dictionnaires et des encyclopédies sont les porteurs et les marques de ces évolutions.

Par ailleurs, le corps est lui-même objet métaphorique qui peut constituer et organiser un discours. Le corpus philosophique, le corps de l’Église ou le corps politiques en sont d'évidents exemples. Et, dès lors que le corps est lui-même un élément constituant du savoir, c’est non seulement le discours qu’il structure et véhicule qu’il faut analyser, mais la représentation même du corps qui est implicitement à l’œuvre.

Des philosophes, des historiens des sciences et de la pensée politique, des spécialistes de l’anthropologie, des médiévistes et des modernistes se retrouveront au cours de ces journées pour échanger et contribuer à constituer, dans l’interdisciplinarité et la diachronie, une approche de ces questions.

CALENDRIER DÉFINITIF :

Mercredi 10 septembre
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Jeudi 11 septembre
Matin:
Denis HÜE & Jérôme de GRAMONT: Ouverture

Le corps philosophique
Jérôme ALEXANDRE: Le corps chez Tertullien
Jérôme de GRAMONT: La plus petite œuvre du corps

Après-midi:
Corps et écriture
Cathy LEBLANC: Regarder le corps poétique
Georges KLIEBENSTEIN: L'écriture passe par le corps (présences du corps chez Roland Barthes)
Bernard DERIVRY: Le corps, révélateur incontournable de l'âme chez Madame de Ségur
Camille TAUVERON: Le corps et ses martyres dans les compilations de récits hagiographiques


Vendredi 12 septembre
Matin:
Le discours encyclopédique
Violaine GIACOMOTTO-CHARRA: Le corps encyclopédique de du Bartas
Joëlle DUCOS: Mutation corporelle et matière aérienne: de l'approche météorologique du corps au Moyen Age

Après-midi:
Visite de l'exposition Charles Léandre au musée de Coutances

Le corps médical I
Chantal CONNOCHIE-BOURGNE: L'aise du corps dans Le Livre de Sydrack
Bernard BAILLAUD: Le corps dans l'encyclopédie de la Pléiade


Samedi 13 septembre
Matin:
Le corps médical II
Geneviève XHAYET: Le corps dans la médecine des moines au Moyen Age. Autour de quelques Régimes de santé monastiques
Isabelle GONCALVEZ: Tentative et épuisement du corps chez Sade: état des lieux d'une encyclopédie sexuelle
Jacques-Philippe SAINT-GÉRAND: Encyclopédisme, encyclopédie(s), pathologie et lexique dans quelques ouvrages de la seconde moitié du XIXème siècle (texte présenté par Bernard DERIVRY)

Après-midi:
Le corps au monde
Denis HÜE: Le corps de l'homme, cosmos, séméiotique et politique
Guylaine PINEAU: Le "Petit monde" de l'anatomiste déconstruit et recomposé dans les Œuvres d'Ambroise Paré


Dimanche 14 septembre
Matin:
Corps de l'état
Denis LORÉE: Corps de l'homme, corps de l'État dans le Secret des secrets
François RAVIEZ: Saint-Simon ou les chroniques du corps royal

Synthèse, par Bernard BAILLAUD et Denis HÜE

Après-midi:
DÉPART DES PARTICIPANTS

RÉSUMÉS :

Bernard DERIVRY: Le corps, révélateur incontournable de l'âme chez Madame de Ségur
Le corps vêtu, nourri, choyé, caressé, puni, déformé, blessé, en lutte, excessif, hors de lui..., est omniprésent dans l’œuvre de Madame de Ségur. Cette présence va au-delà de la description ou de la typologie, pour se rapprocher plutôt de ce qui pourrait être une physiologie individuelle. C’est le corps, devenu un personnage à part entière, qui montre l’individu: il sera donc aussi multiple, divers et différent que le sont ces personnages. Révélateur incontournable et reflet qui ne triche jamais de l’âme de chacun, il lui permet de se connaître et éventuellement de s’amender. Il en devient la pierre de touche grâce au décodage préalable de faits et de gestes qui nous sont donnés bruts et dont la spontanéité n’est pas forcément ce à quoi nous nous attendions sous la plume d’un auteur correct. L’expérience corporelle permet d’éviter tout dogmatisme et fonde en raison l’analyse morale qui ne vient qu’ensuite, autant pour le personnage que pour le lecteur.

Violaine GIACOMOTTO-CHARRA: Le corps encyclopédique de du Bartas
Lors de la publication des Œuvres complètes de du Bartas, son imprimeur souligne l’intérêt pour le lecteur avide d’instruction de voir les différents textes du poète "recueillis comme en un corps" (1). La comparaison pourrait sembler purement ornementale si le poète lui-même n’avait rappelé, dans le Brief advertissement qui constitue la postface de ses Semaines, que le premier de ces deux textes n’était que la tête d’un corps à venir, appelé à lui rendre sa juste proportion: "Qui vous eust monstré la teste du grand colosse de Rhodes séparée du corps, n’eussiez-vous pas dit qu’elle estoit espouventable, monstrueuse et desmesurée"? Le critère esthétique n’est cependant pas seul en jeu: comme le corps qui est son modèle, le poème doit conjoindre une anatomie équilibrée et un fonctionnement biologique en assurant la cohérence et la bonne marche, qui seul fonde la construction du sens. La comparaison entre le poème encyclopédique et le corps, de ce fait, fournit également au poète un instrument de travail: le corps, objet parmi d’autres du discours encyclopédique, constitue aussi un double modèle épistémologique, non seulement parce qu’il est encore, en ce seizième finissant, un microcosme, mais aussi parce que la division des sciences du corps (anatomie, physiologie, pathologie) offre un moyen nouveau de donner sens à la structure du monde et à son inscription dans le temps chrétien. Le poème de du Bartas organise ainsi un constant va-et-vient entre les représentations réelles et les usages figurés du corps, modelant l’organisation abstraite du savoir et du poème sur l’objet concret qui le fonde.

(1) Avertissement de l’éd. Rigaud, Paris, 1611 f. 3 v°- 4 r°.

Isabelle GONCALVEZ: Tentative et épuisement du corps chez Sade: état des lieux d'une encyclopédie sexuelle
Réfléchir au corps chez Sade relève de l'évidence tant ce sujet semble avoir été l'unique objet de l'écrivain, celui sur lequel il pouvait laisser libre cours à sa rage d'écrire. Mais plutôt que d'énumérer et d'observer avec fascination ou dégoût les mille et un tourments infligés à ce corps, il est toujours intéressant de rappeler l'incroyable organisation qui préside à ces tourments et souligner la volonté encyclopédique de Sade de tester les différentes postures possibles d'un corps humain et d'en repousser, aussi loin que l'imagination le permet, les limites physiques. Ainsi, de même que Sade écrivain s'acharne à modeler ses corps et que son lecteur s'épuise devant ces répétitions, pouvant friser la monotonie, il épuise également ses forces devant ces textes parfois insoutenables, si pris au pied de la lettre, ses personnages, féminins essentiellement, épuisent eux, dans leur chair, virtuelle ! toujours ressucitée, toujours glorieuse, toutes les expériences que l'auteur a voulu tenter.

Jérôme de GRAMONT: La plus petite œuvre du corps
Au savoir le plus ambitieux, celui qui aspire à décrire le monde dans sa totalité, il faut un commencement modeste. Une première idée, ou peut-être encore moins qu’une idée — une première œuvre du corps, la plus petite, la plus simple sans doute, avant que l’intelligence ne construise. La "philosophie première" ne fond pas seulement toute l’architecture du savoir (encyclopédie) par en haut (ce sera sa version théologique), mais aussi nécessairement par en bas, dans cette promesse portée par le corps d’un savoir encore à venir. Au commencement, pour nous hommes, il y a peut-être moins le logos que la certitude sensible, et certitude qui se décline ensuite selon cinq modes — le privilège revenant classiquement à la vue. C’est cette possibilité pour le corps, et dans son exercice le plus élémentaire, de servir de Préface au Livre qu’il faudra interroger.

Denis HÜE: Le corps de l'homme, cosmos, séméiotique et politique
Le corps de l’homme est un microcosme, au point que les textes médicaux médiévaux présentent tantôt des corps astronomiques, tantôt des squelettes planétaires, pour tenter, en quelques planches, de mettre en perspective les liens intimes de l’homme et du monde; mais cette vision cosmique peut évoluer aussi vers une topographie humaine, comme le montre l’approche d’un Opicinus de Canistris. On montrera comment le corps de l’homme, s’il est lié au temps et au cosmos, l’est également à un espace géographique et politique.

Georges KLIEBENSTEIN: L'écriture passe par le corps (présences du corps chez Roland Barthes)
Barthes, le polygraphe, le polymathe, voire "l'encyclopédiste", a pu avoir (et a encore) la réputation d'un critique abstrait, ou abstrus: il suffit de penser à certaines réactions qu'ont suscitées S/Z ou Système de la mode. Son passage par le structuralisme, la sémiologie, son goût pour les algorithmes et les modélisations le condamnent apparemment aux spéculations idéelles, l'éloignent du "réel" (réduit par lui, et notoirement, à un "effet"). Pourtant, il ne s'est jamais résigné (il s'est toujours opposé), comme on sait, à la doxa ou à la "mythologie" qui voudrait qu'il y ait d'un côté l'intelligible, de l'autre le sensible, d'un côté le "concret", de l'autre l'abstrait. Il a passé son temps à interroger la frontière instable, le versus énigmatique supposé opposer ces deux champs, en mettant, à l'en croire, le "corps" au centre de son œuvre, au risque de payer (très cher) cette double aventure.

Références Bibliographiques :

"Sur le jargon", Cahiers Diderot, n°11, Presses Universitaires de Rennes, 2000.
"Barthes avait lu Stendhal", L'Année Stendhal, n°4, Klincksieck, 2000.
"La lumière des fantômes (Sur le « style » et l'« œuvre » de Roland Barthes)", La Littérature et le Brillant, dir. Anne Chamayou, Artois Presses Université, 2002.
"Quos ego...mais...un...un... Remarques sur l'hémiphasie" (l'article revient sur l'analyse de la réticence dans S/Z), La Réticence, La Licorne, Presses Universitaires de Rennes, 2004.
Figures du destin stendhalien, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2004.
Enquête en Armancie, Grenoble, ELLUG, « Bibliothèque stendhalienne et romantique », 2005.
"Ce que dit la revenante (Sur Villa Amalia de Pascal Quignard)", Critique, « Pascal Quignard », 721-722, jui-juillet 2007.


Cathy LEBLANC: Regarder le corps poétique
Le plus souvent défini à partir de normes et de critères objectifs, le corps souffre d'un manque de reconnaissance: celle de son mouvement, celle de sa grâce, celle de son aura, celle de ses élans aussi ou celle de ses projections. Le corps poétique n'est plus seulement le corps, il n'est pas non plus une approche poétique du corps: il se présente avec ses déterminations fondamentales. Dans ma conférence, je postule l'existence d'un corps poétique en tant que tel et en propose une définition à partir de la notion de prolongement et d'une reconsidération de l'espace corporel. Je m'appuie à cet effet, sur l'œuvre de Marie Jaëll, illustre élève de Franz Liszt mais aussi sur celle de Heidegger qui esquisse dans son œuvre les contours d'un corps poétique à partir, notamment de l'usage qu'il fait de la préposition. J'aborderai aussi la question du regard trop souvent escamoté que l'on porte à ce corps poétique. En cause: un mode de vie qui ne laisse plus au regard la liberté de voir au delà du visible, ni au sens, le temps d'apprécier les choses dans leurs déterminations essentielles, dans leur profondeur, dans leur être. Parce que le regard porté sur la chose participe de la définition de la chose elle-même et de sa reconnaissance, ma conférence consistera donc en double une invitation: regarder pour définir le corps poétique.

Références Bibliographiques :

Marie Jaëll, La musique et la psychophysiologie, 1896, publié par l'association Marie-Jaëll.
Marie Jaëll, Un nouvel état de conscience, 1910, idem.
Marie Jaëll, Le mécanisme du toucher, 1897, idem.
Martin Heidegger, Etre et Temps, Paris, NRF-Gallimard, 1986.
Martin Heidegger, Essais et Conférences, Paris, Tel-Gallimard, 1980.
Martin Heidegger, Zollikoner Seminare, Frankfurt-am-Main, Vittorio Klosterman, 2006.
Karl Otto Apel, L'a priori du corps dans le problème de la connaissance, Paris, Cerf, 2005.
Daniela Vallega-Neu, The Bodily Dimension in Thinking, SUNY Press, 2005.
Mark Johnson, The Body in the Mind, Chicago Press, 1987.
Juan-David Nasio, Mon corps et ses images, Payot, 2007.


Denis LORÉE: Corps de l'homme, corps de l'État dans le Secret des secrets
Le Secret des Secrets est un traité prétendument écrit par Aristote pour son disciple Alexandre. Son succès au XVème siècle en fait l’un des ouvrages les plus diffusés à la fin du Moyen Age. Ce texte, à l’origine traité politique à l’usage des princes, met l’accent sur l’hygiène du corps, se rapprochant par moment des Régimes de Santé. Toutefois, la dimension politique ne disparaît jamais complètement. On s’interrogera sur les rapports entre ces deux domaines. En quoi la connaissance non seulement des humeurs et de l’ordre de la nature, mais aussi celle des moments pour se faire saigner ou pour jeûner peut-elle avoir un rôle politique?

Guylaine PINEAU: Le "Petit monde" de l'anatomiste déconstruit et recomposé dans les Œuvres d'Ambroise Paré
A l’époque où Ambroise Paré publie, entre 1545 et 1585, de nombreux médecins considèrent leurs chirurgiens comme de simples assistants, des "manœuvres", conformément à l’étymologie, et doutent que la connaissance de l’anatomie puisse leur être d’une quelconque utilité. Mais Paré voudrait renverser la hiérarchie des corporations au profit des chirurgiens tandis que l’anatomie deviendrait, selon lui, le "premier et principal fondement de la medecine". En tant qu’auteur, il s’estime investi d’une mission: afin que le chirurgien puisse restaurer "l’architecture admirable" du corps humain conformément aux desseins du Créateur, les livres d’anatomie se doivent de "mettre en évidence l’artifice divin, duquel est ce microcosme ou petit monde basty". L’entreprise est audacieuse car la dissection est encore jugée cruelle, téméraire, inutile — elle saccage l’ouvrage de Dieu. Nous montrerons comment s’expriment ces résistances, et en réponse, les stratégies qu’adoptent les Œuvres de Paré. Nous verrons quelles difficultés se font jour dans l’écriture même, quand discours théorique et description du geste chirurgical entrent en concurrence: les principes de division du corps et du discours réorganisent finalement les parties séparées par l’anatomiste, "à fin que rien ne puisse estre desiré, si faire se peut".

François RAVIEZ: Saint-Simon ou les chroniques du corps royal
On sait que le Roi a deux corps. N’en aurait-il pas un troisième? Être temporel et soumis aux exigences de la nature, intemporel en même temps comme les essences, le Roi est aussi corps de mots, transposition de l’être dans les signes qui n’est ni Louis, ni Quatorze, mais le Louis XIV des Mémoires. Le "Tableau du règne",  en 1715, est ainsi le portrait du Roi, le panorama du royaume et le poème d’une pensée politique aux prises avec le scandale de l’imperfection et le désastre des temps. Tant de "grâces naturelles" pour arriver au "chaos"? On verra donc le danseur perdre pied, le gourmand tourner au goinfre, la chair se faire aussi triste que la mort, et, dans le prolongement du monarque trop humain, le pays pourrir et mourir, comme si l’histoire mimait le déclin d’un corps jusqu’à brouiller les essences et permettre au mémorialiste cette encomiastique à rebours qui fait de l’indignation l’autre nom de l’admiration, et du corps compact du texte une réponse à la décomposition de la cuisse de Jupiter.

Jacques-Philippe SAINT-GÉRAND: Encyclopédisme, encyclopédie(s), pathologie et lexique dans quelques ouvrages de la seconde moitié du XIXème siècle
Au XIXème siècle, plus étroitement que jamais, le développement du lexique français est dépendant de l’évolution générale du savoir, des connaissances et des techniques. Les procédés de diffusion de l’écrit et la fixation plus rigide des formes extérieures de la langue à laquelle ils conduisent, jouent en ce sens un rôle essentiel. Journaux, dictionnaires et encyclopédies, dont on se rappellera qu'ils étaient souvent publiés à l'origine sous forme de séries de cahiers à collectionner, diffusent cette information qui vaut d'abord par son accumulation. La médecine, par exemple, fait cohabiter dans son lexique les dénominations anciennes: Dartre ou Migraine, attestées dès le moyen-âge, et des appellations formées au XIXème siècle: Homéopathie, Hydrocéphalie. De nouvelles thérapeutiques entraînent avec elles un vocabulaire rénové: Analgésique, Hydrothérapie. La nomenclature même des médicaments n’est pas moins alors objet de diversification: Antipyrine, Tonicardiaque. Le lexique des maladies fait apparaître ainsi des particularités remarquables susceptibles d’exemplifier les mécanismes généraux de l’évolution du lexique scientifique français au XIXème siècle.
L'étude de ce secteur du développement des connaissances montre que langage et pathologie sont d'abord liés par une conception empirique du devenir de la vie. Et, dans cette configuration, il n'y a point à s'étonner de constater que, derrière l'organicisme scientifique de Schleicher ou de Max Müller, et les nouvelles recherches inaugurées outre-Rhin, Littré — déjà traducteur d'Hippocrate, et réviseur du dictionnaire médical de Nystens — compose sa fameuse Pathologie verbale ou lésions de certains mots dans le cours de l'usage, intégrée à ses Études et Glanures, que Bréal rebaptisera en 1888 Comment les mots changent de sens. On ne s'étonnera pas plus que les jeunes linguistes français du XIXème siècle, héritiers de leurs prédécesseurs lexicographes et grammairiens de la génération “romantique” du début du siècle, travaillent à étudier — comme Darmesteter ou Bréal, précisément — La Vie des Mots, traquant derrière celle-ci les symptômes d'une altération pathogène. L'heure est alors arrivée des représentations fondées sur la méthode expérimentale, au moment même où, les principes de Claude Bernard étant généralement admis, il est possible au linguiste d’appuyer sa conception du langage sur les expérimentations de Broca: “[...] C'est la faculté du langage articulé qu'il faut invoquer en définitive pour distinguer l'homme de ses frères inférieurs. [...] L'exercice de la faculté du langage articulé est subordonnée à l'intégrité d'une partie très-circonscrite des hémisphères cérébraux et plus spécialement de l'hémisphère gauche. Cette partie est située sur le bord supérieur de la scissure de Sylvius, vis-à-vis l'insula de Reil, et occupe la moitié postérieure, probablement même le tiers postérieur seulement de la troisième circonvolution frontale. C'est l'autopsie des aphasiques qui a démontré cette localisation. Dans cette autopsie, en effet, on découvre constamment "une lésion très évidente de la moitié postérieure de la troisième circonvolution frontale gauche ou droite", presque toujours, dix-neuf fois sur vingt, de la circonvolution du côté gauche” [Ibid., p.30-31].
La faculté du langage est ainsi progressivement référée à un objet physiquement observable, et — de ce fait — les pathologies métaphorisantes de la langue sont peu à peu renvoyées à des spéculations pré-scientifiques justifiant d'autant, par opposition, certaine attitude agressivement puriste à l’endroit du développement du lexique. La porte est alors ouverte à la déferlante lexicale des pathologies du corps qui submerge rapidement dictionnaires et encyclopédies au double motif de la réalité des objets décrits et de la régularité des procédés morphologiques autorisant leur inscription dans le lexique du français. De Huysmans à Zola, de Rollinat à Mirbeau, et tant d'autres, les écrivains ne seront pas longs à se servir de ces termes nouveaux particulièrement, propres à évoquer les névroses et souffrances dont  leurs écrits veulent porter témoignage.

Camille TAUVERON: Le corps et ses martyres dans les compilations de récits hagiographiques
Les récits hagiographiques entretiennent un curieux rapport avec le corps: brimé, déchiqueté (du moins symboliquement) au fil des martyres, selon des méthodes plus ou moins variées, il est le plus souvent recomposé dans son intégrité avant que le saint ne rejoigne le Paradis, ou reste invincible à tous les sévices jusqu'à ce que le martyr choisisse alors sa mort. Nous souhaiterions nous pencher plus attentivement sur les formules récurrentes qui ponctuent de façon obligatoire les différents récits et nous décrivent les sévices subis et leurs éventuelles réparations divines en nous appuyant sur certaines compilations (dont, bien sûr, celle de Jacques de Voragine). Dans ces sommes, le genre réclame en effet à la fois un effort de varietas (avec certains effets de gradation) et la nécessité de la répétition inlassable du même, les vies de saints étant faites à la fois pour être lues seules et dans la continuité de l'ensemble.

Geneviève XHAYET: Le corps dans la médecine des moines au Moyen Age. Autour de quelques Régimes de santé monastiques
La médecine monastique inscrit le corps dans un double cadre. A l’instar de la médecine classique, elle l’envisage comme un microcosme, soumis au régime des humeurs et au rythme des saisons. Chrétienne, elle l’inscrit aussi dans l’économie du Salut, reflétée dans l’année liturgique. Au nombre des traités de médecine prisés durant toute la période médiévale, on relève l’importance des Régimes de santé. Ces ensembles de conseils relatifs à l’hygiène, à l’alimentation, etc., qui visent à la préservation de la santé, semblent accorder la primauté au corps davantage qu’à l’âme. On s’interrogera sur la raison d’être de ces textes en milieu monastique. On se demandera en particulier comment ces Régimes, qui visent à la santé du corps, aident aussi le Religieux à travailler au salut de son âme.


Avec le soutien du CELAM EA 3206, de l'Université de Rennes 2 Haute Bretagne,
de l'Association Diderot, l'encyclopédisme & autres..., de Rennes Métropole
et du Conseil régional de Bretagne




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