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" Page mise à jour le 2 février 2009 "

DU MERCREDI 11 JUILLET (19 H) AU MERCREDI 18 JUILLET (14 H) 2007



DE L'AUTO-ORGANISATION AU TEMPS DU PROJET

( AUTOUR DE JEAN-PIERRE DUPUY )



DIRECTION : Paul DUMOUCHEL, Pierre LIVET, Lucien SCUBLA

Avec la participation de Jean-Pierre DUPUY

ARGUMENT :

Jean-Pierre Dupuy a été en prise avec les principales pensées novatrices de ces quarante dernières années, à la rencontre entre sciences formelles, littérature, philosophie et réflexion socio-politique, bref au croisement entre questions de société et tentatives d’y donner des réponses en recourant à de nouvelles conceptualisations.

Repenser l’éducation et la communauté avec Ivan Illich, les liens entre littérature, anthropologie et religion avec René Girard, proposer une pensée de l’auto-organisation et de la complexité de concert avec Atlan et Varela, ouvrir de nouvelles perspectives sur ce qu’est décider pour le futur en tenant compte du sens qu’il redonnera à notre propre passé, penser dans cet esprit les possibles catastrophes technologiques, dramatiser notre morale pour nous rendre plus responsables, tels ont été, ainsi, les voies de recherche de Jean-Pierre Dupuy et les percées qu’il a ouvertes.

Il est temps de revenir sur une pensée aussi riche et décisive, pour accompagner Jean-Pierre Dupuy dans sa lucidité et son audace.

CALENDRIER  DÉFINITIF :

Mercredi 11 juillet
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Jeudi 12 juillet
Matin:
Ouverture du colloque
Paul DUMOUCHEL: De la techno-critique au catastrophisme éclairé

Littérature et philosophie
Michel DEGUY: "Le phénomène futur": qu'est-ce que la fin du monde?
Reginald McGINNIS: Jusqu'à quel point doit-on tromper le peuple?

Après-midi:
Anthropologie fondamentale
Alexeï GRINBAUM: L'aveuglement technologique et le sacré

Autour d'Ivan Illich et de René Girard
Jean ROBERT: Illich, Dupuy, Girard: la distance et la question du Tiers ni double ni victime
Serge LATOUCHE: La décroisssance est-elle la bonne nouvelle d'Ivan Illich?
Alain CAILLÉ: Jean-Pierre Dupuy et la Revue du MAUSS (et réciproquement)

Soirée:
Téléconférence avec René GIRARD
Qu'il était bon mon petit Français, film de Nelson dos Santos


Vendredi 13 juillet
Matin:
Vincent DESCOMBES: Auto-organisation et auto-transcendance

Economie et théorie des jeux
Bernard WALLISER: Les rapports de Jean-Pierre Dupuy avec la théorie du jeu. Justifications éductives et évolutionnistes des équilibres

Après-midi:
De l'économie à la philosophie sociale et politique
Catherine LARRÈRE:
Les Lumières écossaises et la naturalisation du social
Alain BOYER: Avidité, envie, propriété. A partir de Hume

La psychiatrie, table ronde présidée par Mark ANSPACH avec Henri GRIVOIS (Mimétisme humain et mimétismes communs) et Bernard PACHOUD (Contributions des sciences sociales à la psychopathologie: une perspective encore méconnue)

Soirée:
Urgences, film de Raymond Depardon


Samedi 14 juillet
Matin:
André ORLÉAN: L'émergence et l'auto-transcendance: exemple de la monnaie

Auto-organisation et autonomie
Serge KARSENTY: Quête d'autonomie et lien social

Après-midi:
Morale et politique
Peter RAILTON: Le guidage normatif
Frédéric WORMS: La catastrophe et l'injustice
Monique CANTO-SPERBER (répondant)

Soirée:
Vertigo, film d'Alfred Hitchcock


Dimanche 15 juillet
Matin:
Prologue
Lucien SCUBLA: L'aporie de Diodore Cronos et les paradoxes de la temporalité

Mark ANSPACH: Le temps de l'auto-transcendance

Temps du projet et philosophie de l'action
François VELDE: Paradoxes temporels et politique économique

Après-midi:
Temps du projet et philosophie de l'action
Pierre LIVET: Les temps comparés
Henri PRÉVOT: Confiance et incertitude dans le temps commun et le temps du projet. Le cas de la lutte contre le réchauffement climatique

Epistémologie des systèmes complexes
David CHAVALARIAS: Imitation et auto-organisation du social. Une voie médiane entre holisme et individualisme méthodologique

Soirée:
Robert DORAN: Logique et sublimité: Dupuy et Vertigo de Hitchcock


Lundi 16 juillet
Matin:
Le temps de la morale
Henri ATLAN: Le temps et le mal

Epistémologie des systèmes complexes
Paul BOURGINE: Co-adaptation et autonomie

Après-midi:
Epistémologie des systèmes complexes
Henri BERESTYCKI: Quelques exemples de modélisation en écologie et pour des comportements collectifs

Ethique, écologie, justice internationale
Gérard TOULOUSE: Révolutions scientifiques et révaluations morales
Raphaël LARRÈRE: L'éthique environnementale
Bertrand GUILLARME: Voile d'ignorance et justice internationale

Soirée:
Le cercle créatif dans l'entreprise, film de Michèle Duzert


Mardi 17 juillet
Matin:
Jean PETITOT: Temporalité et criticalité

Complexité et modélisation
Eric GOLÈS: Prédiction et complexité dans les automates cellulaires et autres systèmes dynamiques discrets

Après-midi:
Le temps du projet (aspects formels)
Ghislain FOURNY & Stéphane REICHE: Prédiction parfaite et états Newcombiens: la formalisation de l'équilibre projeté

Autour de la "French theory"
Jean-Marie APOSTOLIDÈS: L'échange symbolique. Un festin de parole
Andrew McKENNA: Représentation et hiérarchie

Soirée:
Concert du quatuor Les Anches Hantées, dans le cadre de Musique à demeure (Association Tourisme et Culture en Pays de Coutances)


Mercredi 18 juillet
Matin:
Conclusion (ou pour ne pas conclure, si l'avenir est ouvert)
Jean-Michel BESNIER: La culture de l'émergence
Jean-Pierre DUPUY: La souffrance du juge

Après-midi:
DÉPART DES PARTICIPANTS

RÉSUMÉS :

Alain BOYER: Avidité, envie, propriété. A partir de Hume
Il s’agira d’interroger l’usage du concept d’envie par J.-P. Dupuy, en le confrontant aux analyses de Hume sur la passion de l’avidité, qui conduit le philosophe écossais à une étonnante justification de la propriété. Dans ce cadre, il convient peut-être de relativiser les effets délétères de l’envie sur nos esprits et sur la société, ou sur la théorie de la justice (Rawls); peut-être aussi de tempérer quelque peu le pessimisme des brillantes analyses de J.-P. Dupuy.

Alain CAILLÉ: Jean-Pierre Dupuy et la Revue du MAUSS (et réciproquement)
Depuis de nombreuses années, Jean-Pierre Dupuy et la Revue du MAUSS (www.revuedumauss.com) ont été compagnons de route, souvent à distance mais fidèlement et amicalement. Pourquoi ce compagnonnage, qui s'est traduit par la publication dans La Revue du MAUSS d'un nombre non négligeable de textes de J.-P. Dupuy mais aussi de Mark Anspach et Lucien Scubla, n'a-t-il pas abouti à une coopération intellectuelle plus organique et systématique? Les différences qui nous séparent sont-elles significatives ou toutes superficielles? Je me propose de présenter quelques réflexions sur ce thème.

David CHAVALARIAS: Imitation et auto-organisation du social. Une voie médiane entre holisme et individualisme méthodologique
L’imitation est aujourd'hui reconnue comme un élément clef dans la genèse des sociétés. Son originalité tient au fait qu'elle est envisagée sur deux plans cognitifs bien distincts. D'un côté, nous trouvons l'imitation en tant que processus cognitif de bas niveau. C’est l'imitation du nouveau-né mise en évidence par les psychologues du développement, mais aussi l'imitation spontanée du désir d'autrui, que l'on trouve au centre de la théorie mimétique girardienne. D’un autre côté, l'imitation apparaît en tant que processus cognitif de haut niveau. C’est par exemple l'imitation rationnelle envisagée par certains économistes ou théoriciens des jeux. Ces deux façons d'envisager l'imitation conduisent à deux visions de l'auto-organisation du social, l'une où l'individu désire parce qu'il imite, l'autre où il imite parce qu'il désire. D'un côté la forme de l'imitation est une caractéristique collective, de l'autre c'est une caractéristique individuelle. Mais opérer cette dichotomie, c'est renoncer à la possibilité d'une voie médiane entre holisme et individualisme méthodologique. Nous proposons dans cette contribution une troisième manière d'envisager les processus mimétiques. En combinant ces deux approches elle ouvre la possibilité de formaliser une autre conception de l'auto-organisation du social, proche de ce que Jean-Pierre Dupuy a désigné comme un individualisme méthodologique complexe.

Robert DORAN: Logique et sublimité: Dupuy et Vertigo de Hitchcock
Ce texte se propose d'étudier le film Vertigo de Hitchcock à la lumière de l'interprétation de Jean-Pierre Dupuy dans son essai intitulé "Variations sur Vertigo". Etant donné que l'interprétation de Vertigo par Dupuy consiste d'une mise en exergue de sa propre pensée, une analyse de ce film se fera alors à travers la pensée de Dupuy. Une considération des aspects esthétiques de ce film témoignera, en effet, de la présence d'une dialectique entre le sublime et le banal dans le contexte de l'amour obsessif. Il sera démontré comment Vertigo fait preuve, dans son ensemble, de la recherche constante d'une résolution de cette dialectique qui se montre réfractaire à toute synthèse. Cette impossibilité de synthèse témoigne alors de l'échec de l'amour romantique.

Paul DUMOUCHEL: De la techno-critique au catastrophisme éclairé
Je voudrais à la fois montrer la continuité et évaluer la distance et l'enrichissement conceptuel entre la première critique de la technologie que formule Jean-Pierre Dupuy au moment où il rédige (avec Serge Karsenty) L'Invasion pharmaceutique (1977) et collabore étroitement avec Illich et sa récente réflexion sur le mal et les catastrophes faites par l'homme.

Ghislain FOURNY & Stéphane REICHE: Prédiction parfaite et états Newcombiens: la formalisation de l'équilibre projeté
En théorie des jeux classique, l'équilibre le plus utilisé est l'équilibre de Nash. Un de ses défauts est toutefois que la stratégie optimale d'un joueur repose sur des hypothèses faites sur des événements qui ne se produisent finalement pas, ce qui remet en cause la solidité de cette stratégie. Le but de cette intervention est de présenter la formalisation d'un nouvel équilibre, sous l'hypothèse principale que les prédictions ne portent que sur des événements qui se produisent effectivement.
Or dans la morale kantienne, on peut définir l'honnêteté par cette maxime: "N'agis jamais tel que, si l'autre joueur avait prédit ton action, celui-ci se serait comporté autrement dans le passé pour t'empêcher d'effectuer ton action". L'hypothèse principale correspond alors à l'impossibilité d'être malhonnête — c'est-à-dire que les deux joueurs sont honnêtes. Un équilibre est alors une issue de jeu telle qu'il est dans l'intérêt des deux joueurs de systématiquement jouer pour l'atteindre, ne pouvant être malhonnête en faisant regretter un coup passé à l'autre. L'équilibre peut être vu comme un point fixe: dans un scénario typique, les deux joueurs se mettent d'accord sur une telle issue de jeu, jouent, l'atteignent, et prouvent ce faisant qu'il s'agissait bien d'un équilibre — en d'autres mots, l'équilibre se justifie lui-même en se réalisant. Cet équilibre correspond à l'équilibre projeté dont Jean-Pierre Dupuy a dans le cadre du temps du projet conjecturé l'existence, l'unicité et la Pareto-optimalité. Le but de cette intervention est également de retracer les grandes lignes de la démonstration des trois points de cette conjecture.

Henri GRIVOIS: Mimétisme humain et mimétismes communs
L’être humain est un monstre mimétique. Réglé sur ses semblables son comportement inné passe au second plan. Ce mimétisme est un avantage à condition d’être maîtrisé. Sa régulation interindividuelle nous échappe mais son emballement, dans la psychose naissante, nous en révèle l’existence. Ici, comme dans certaines pathologies, nos dysfonctionnements nous éclairent. Attention, des mimétismes il y en a partout. Secrets ou repérables, ils sont présents en psychologie, en physiologie mais aussi en littérature, en morale ou en sociologie. La fable des moutons de Panurge en est une des caricatures les plus rabâchées. Dans la psychose le rapport s’inverse, tous les moutons se portent et se comportent bien, sauf un. Le mimétisme humain est sans rapport avec les mimétismes communs. Pour comprendre la psychose, en allant d’un mimétisme à l’autre — mimétisme social, désirant, moteur, cognitif etc., même en passant par l’interindividualité, je suis tombé dans autant de pièges. On ne peut, par ces voies, atteindre la psychose telle qu’elle émerge chez l’adolescent. Aucun de ces mimétismes ne conduit à la psychose, bien plus, ils en protègeraient plutôt. A partir de ces hypothèses, sans expliquer ni la psychose ni le mimétisme humain, on se penchera sur ce qui les relie.

Serge KARSENTY: Quête d'autonomie et lien social
Dans les années 70, Jean-Pierre Dupuy a été porteur d'une "technocritique" des sociétés industrielles que nous étions un certain nombre à partager et à enrichir à la source d'Ivan Illich. Deux valeurs-clés, l'autonomie et la convivialité, supposées solidaires, portaient alors nos travaux et galvanisaient le mouvement écologiste avec lequel nous étions parfaitement en phase. La quête d'autonomie peut néanmoins emprunter un sens tel que le désir et la capacité de distances interindividuelles dans les usages sociaux (Elias) détériorent le lien social. La prise de distances d'ego à l'égard d'autrui est facilement prédatrice des biens communs comme l'espace (le vrai luxe!), l'air, le temps, les supports gratuits de diffusion d'images, de sons et de textes. Chaque extension de soi prive autrui de la distance à laquelle il pourrait également prétendre. La quête d'autonomie ne peut être pensée sans règles sociales imposant le respect de ressources communes dont la rareté est parfois insoupçonnable par le plus grand nombre. Spontanément, elle ne peut mener à la convivialité.

Catherine LARRÈRE: Les Lumières écossaises et la naturalisation du social
On crédite les Lumières écossaises de la mise en évidence de l'hétérogénèse des fins (les conséquences involontaires et bénéfiques des actions individuelles) dont la Main invisible d'Adam Smith est l'exemple le plus célèbre. L'accent a été mis sur les conséquences libérales de ces analyses: si le bien général s'appréhende dans les effets globaux d'actions individuelles qui ont des finalités particulières, il est inutile, et même dangereux de chercher à le produire comme le résultat délibéré d'une fin collectivement visée. On a peut-être moins fait attention que cette vision des choses a pour conséquences une naturalisation du social. La considération des conséquences non intellectuelles permet en effet d'appliquer à l'étude des phénomènes sociaux et humains la même distinction entre causes efficientes et causes finales que nous mettons en œuvre dans la connaissance des phénomènes naturels. C'est le cas, du moins, en Ecosse. Car, en France, où l'on rencontre aussi (chez Montesquieu ou Turgot, entre autres) l'argument des conséquences involontaires, cette découverte nous apprend plutôt que nous nous trouvons dans un domaine social, où l'on croise des intentions humaines, pas seulement des causes et des effets. C'est à réfléchir sur ces lectures opposées de la même constatation et à leurs implications morales et politiques que nous voudrions consacrer notre intervention.

Raphaël LARRÈRE: L'éthique environnementale
L'éthique environnementale s'est développée selon deux directions. La première part d'une réflexion sur la technique: elle s'interroge sur notre agir et pose la question d'une maîtrise (éthique) de notre maîtrise (technique). Elle en cherche la solution dans l'élaboration d'une éthique de la responsabilité. La deuxième, s'interrogeant sur les relations de l'homme à la nature, se demande quelles règles de comportement nous permettraient d'habiter la nature sans la détruire et d'en faire une demeure viable et vivable. Les problèmes globaux auxquels sont confrontées de nos jours les sociétés humaines, comme le développement de technologies (biotechnologies et nanotechnologies) qui tendent à effacer la distinction entre nature et artifice, imposent de rechercher une synthèse entre ces deux traditions. Ils imposent aussi de donner un contenu social et politique à une éthique environnementale qui articulerait responsabilité (à l'égard des populations actuelles et des générations futures) et respect (des processus et des êtres naturels).

Serge LATOUCHE: La décroisssance est-elle la bonne nouvelle d'Ivan Illich?
"La bonne nouvelle (d'Ivan Illich), selon Jean-Pierre Dupuy, est que ce n'est pas d'abord pour éviter les effets secondaires négatifs d'une chose qui serait bonne en soi qu'il nous faut renoncer à notre mode de vie — comme si nous avions à arbitrer entre le plaisir d'un mets exquis et les risques afférents. Non, c'est que le mets est intrinsèquement mauvais, et que nous serions bien plus heureux à nous détourner de lui. Vivre autrement pour vivre mieux"(1).
C'est là pratiquement la définition de la société de décroissance, tel qu'elle a été formulée dans les années 80 par André Gorz, un autre familier d'Ivan Illich. "Le sens de la rationalisation écologique peut se résumer en la devise "moins mais mieux". Son but est une société dans laquelle on vivra mieux en travaillant et en consommant moins. La modernisation écologique exige que l'investissement ne serve plus à la croissance mais à la décroissance de l'économie, c'est-à-dire au rétrécissement de la sphère régie par la rationalité économique au sens moderne. Il ne peut y avoir de modernisation écologique sans restriction de la dynamique de l'accumulation capitaliste et sans réduction par autolimitation de la consommation"(2). Illich (non plus que Jean-Pierre Dupuy) n'a pas utilisé explicitement le mot décroissance. Mais les analyses (communes aux deux auteurs) de la disvaleur et de la contreproductivité vont tout à fait dans ce sens.

(1) Jean-Pierre Dupuy, "Ivan Illich ou la bonne nouvelle", Le Monde du 27/12/2002.
(2) Gorz André, Capitalisme, socialisme, écologie. Paris, Galilée 1991, p. 93.


Pierre LIVET: Les temps comparés
Jean-Pierre Dupuy a proposé que nous évaluions nos différentes actions futures selon "le temps du projet". Ce temps nous permet d'envisager des catastrophes et de choisir de nous placer par là même dans le passé qui aura interdit ces catastrophes. Je montrerai que la rationalité de l'évaluation exige non seulement des aller-retour entre un avenir et le passé qui le permet ou le bloque, mais aussi des comparaisons entre différents aller-retour, et qu'il faut inclure les effets de ces comparaisons dans nos évaluations, y compris quand elles modifient le fait qu'ils maintiennent une ouverture sur des possibilités de réévaluations.

Reginald McGINNIS: Jusqu'à quel point doit-on tromper le peuple?
De Pour un catastrophisme éclairé (2002) à Retour de Tchernobyl (2006), les livres de Jean-Pierre Dupuy mettent en avant une réflexion sur le mal, à laquelle s’associe, plus discrètement, une considération de la tromperie. Pour penser le mal au vingt-et-unième siècle, Dupuy a été amené, dans sa Petite métaphysique des tsunamis (2005), à interroger des théories des Lumières. C’est en partant des Lumières, de même, que sera abordée ici la question de la tromperie.

Andrew McKENNA: Représentation et hiérarchie
La littérature, "science du désir humain", au dire de Jean-Pierre Dupuy, dont les analyses se nourrissent de 1'anthropologie mimétique de René Girard. De 1'esprit des lois, science des rapports, au dire de Montesquieu, et dès le premier chapitre. Or, c'est dans son œuvre proprement littéraire, à savoir Lettres persanes, où le propre et le figuré se conjuguent rigoureusement, que l'auteur puise les ressources d'une épistémologie relationnelle. Un prétendu innocent désir de savoir nous mène au savoir du désir, et surtout dans ses rapports avec la violence. Vérité romanesque à l'épreuve de tous les relativismes.

André ORLÉAN: L'émergence et l'auto-transcendance: exemple de la monnaie
Une partie essentielle de la réflexion théorique de Jean-Pierre Dupuy a pour objet les paradoxes du collectif. Il pose, à cette occasion, une question essentielle: le collectif peut-il être rendue intelligible à partir des rationalités individuelles? Cette question le conduit à étudier divers paradoxes répertoriés dans la littérature académique, comme le paradoxe de la « backward induction » ou celui du « mille-pates ». Le but de mon intervention est de revenir sur ces paradoxes et de souligner la nature de la réponse originale que leur apporte Jean-Pierre Dupuy avec la notion de temps du projet. Je défendrai une position orthodoxe tout en reconnaissant l'apport crucial de Jean-Pierre Dupuy dans ce début.

Henri PRÉVOT: Confiance et incertitude dans le temps commun et le temps du projet. Le cas de la lutte contre le réchauffement climatique
Jean Pierre Dupuy et moi-même avons animé un groupe de réflexion sur ce thème: dans l’incertitude, quelle est la place de la confiance, quel est le rôle de l’Etat? Parmi tous les "tiers" susceptibles de faciliter une relation de confiance, il en est un qui peut être particulièrement efficace: une vision commune du futur, un projet. Le groupe a poursuivi ses réflexions sur ce thème: le rôle de l’Etat contre les émissions de gaz à effet de serre. Cohérence, explications, équité sont des conditions de la confiance nécessaire à l’action. Cela ne suffit pas. Dans l’océan d’incertitudes de tout genre qui caractérise cette question et qui entrave l’action, il nous faut un critère clair et compréhensible. Celui-ci s’est imposé: "Agis comme si le pétrole était à 100 $/bl". Ce prix dépend de l’objectif quantitatif que l’on se sera fixé; il ne dépend pas du prix du pétrole. Le moteur de l’action sera la prise de conscience des enjeux du réchauffement climatique. Ce prix "contrefactuel" du pétrole — pour reprendre un adjectif qu’affectionne Jean-Pierre Dupuy —, enfant de notre projet, sera le tiers qui, en effaçant les incertitudes, déblaiera la voie de l’action et assurera la cohésion des acteurs de ce projet, c’est-à-dire nous tous.

Jean ROBERT: Illich, Dupuy, Girard: la distance et la question du Tiers ni double ni victime
"Toile de fond": je fais partie d'un groupe de réflection (Pudel.uni-bremen.de) qui cherche à poursuivre quelques-unes des pistes tracées par Ivan Illich. Je travaille particulièrement sur cette idée que les institutions ne Peuvent Plus être considérées comme des outils, comme le faisaient les livres d'Illich des années 1970. D'une certaine manière, la possibilité de se maintenir à une certaine distance critique d'elles a disparu. Par contre-coup on est tenté d'en dire autant des outils eux-mêmes: la "distalité" qui permettait de les prendre ou de les laisser n'est plus vraiment là non plus. Il en résulte que, de plus en plus, ce que nous appelons encore "outils" ou "instruments" nous intègre. Tout ce passe comme si le monde des instruments était devenu un système totalitaire qui fait de ses "usagers" des sous-systèmes, idée très débattue d'ailleurs — en termes un peu différents — dans l'entourage de Jacques Ellul.
Il y a plus de trente ans, Jean-Pierre, qui "éditait" (au sens français et au sens anglais) la Némésis médicale d'Illich et séjournait pour cela à Cuernavaca a apporté quelques clarifications lumineuses à la notion de contre-productivité, la "synergie négative" entre capacités autonomes et "béquilles techniques". Or cette critique supposait une certaine foi en la raison instrumentale. Si cette foi devenait injustifiée, quid de la critique de la contre-productivité? Prenons un exemple:
Dans La trahison de l'opulence, Jean-Pierre et moi critiquions la "contre-productivité" des transports motorisés, critique reprise dans Le temps qu'on nous vole, édité, et plus que cela, par Jean-Pierre. Si la finalité est de faire gagner du temps, un trajet sur une route encombrée est notoirement "contre-productif". Mais si la "finalité systémique" — strictement parlant un oxymore — du réseau de transport est quelque chose comme la production de kilomètres — passagers, où est la contre-productivité, puisque c'est à la vitesse des piétons que les autoroutes atteignent leur capacité de "production" maximale? Bref, comment aborder ces concepts "techno-logiques" à l'âge des systèmes?

Gérard TOULOUSE: Révolutions scientifiques et révaluations morales
Le mouvement éthique dans les sciences est-il un effet de mode, une lubie passagère? Quels sens donner à la mission de "promouvoir la solidarité intellectuelle et morale de l’humanité" (Acte constitutif de l’Unesco)? C’est à partir de réflexions autour de telles questions que s’est dégagée l’idée d’introduire, en regard de la notion désormais classique de révolution scientifique, celle de révaluation morale. On montrera comment la conjugaison de ces deux concepts peut se révéler féconde.

Références Bibliographiques :

Gérard Toulouse, "Scientific revolutions and moral revaluations" à paraître dans les Comptes-rendus du Symposium international (2004) Science and Society : New ethical Interactions (Fondazione Carlo Erba, Milano)
G.T., "Le mouvement éthique dans les sciences : pourquoi maintenant? pourquoi si tard?" in Les origines de la création (Editions de l'Unesco, 2004).
G.T., "La responsabilité continuée des scientifiques, et quelques priorités actuelles" in La science et la guerre. La responsabilité des scientifiques, édité par D. Iagolnitzer, L. Koch-Miramond et V. Rivasseau (L’Harmattan, 2006).
G.T., "Savoir confère responsabilité : Einstein et son héritage" in Les nouvelles d’Archimède, journal culturel de l’USTL, No 40, automne 2005, pp. 12-13.
G.T., La double erreur de la modernité occidentale, (2001) (Voir le site: www.apsab.ch/fr/science/forum_fr.html).


Bernard WALLISER: Les rapports de J.-P. Dupuy avec la théorie du jeu. Justifications éductives et évolutionnistes des équilibres
En théorie des jeux, pour rendre compte de la genèse des équilibres, deux modes de justification sont usuellement développés. Les justifications éductives supposent que les joueurs sont hyper-intelligents et peuvent réaliser un équilibre par leurs seuls raisonnements, à savoir qu'ils simulent par des croyances croisées leurs comportements respectifs. Les justifications évolutionnistes supposent que les joueurs ont une rationalité limitée, mais arrivent à un équilibre au terme d'un processus d'apprentissage ou d'évolution, à savoir qu'ils ajustent leurs comportements à leur expérience passée. Par ailleurs, pour rendre compte de la sélection des équilibres en cas de multiplicité, des considérations éductives (et évolutionnistes) sont également proposées. Ces justifications des équilibres seront mises en relation avec les tentatives de J-P Dupuy de définir la notion d'"équilibre projeté" dans les jeux sous forme extensive.

BIBLIOGRAPHIE :

L'invasion pharmaceutique, Paris, Seuil, 1974 (en collaboration avec S. Karsenty).
La trahison de l'opulence, Paris, P.U.F., 1976 (en collaboration avec J. Robert).
Ordres et désordres, Paris, Seuil, 1982.
L'auto-organisation : de la physique au politique, colloque de Cerisy, Paris, Seuil, 1983 (en collaboration avec P. Dumouchel).
Individu et Justice Sociale. Autour de John Rawls, Paris, Seuil, 1988 (en collaboration avec C. Audard et R. Sève).
Paradoxes of Self-Reference in the Humanities, Law, and the Social Sciences, Stanford, Stanford Literature Review, 7,1-2, 1990 (en collaboration avec G. Teubner).
La Panique, Paris, éd. Delagrange,  "Les Empêcheurs de penser en rond", 1991, nouvelle édition au Seuil en 2003.
Le Sacrifice et l'envie. Le libéralisme aux prises avec la justice sociale, Paris, Calmann-Lévy, 1992.
Introduction aux sciences sociales. Logique des phénomènes collectifs, Paris, Ellipses, 1992.
Understanding Origin, Boston, Kluwer, 1992 (en collaboration avec F. Varela).
Aux origines des sciences cognitives, Paris, La Découverte, 1994.
Libéralisme et justice sociale, Paris, Hachette, coll. Pluriel, 1997.
Les limites de la rationalité. Vol. 1: Rationalité, éthique et cognition, colloque de Cerisy, Paris, La Découverte, 1997 (en collaboration avec P. Livet).
Self-Deception and Paradoxes of Rationality, Stanford, C.S.L.I. Publications, Stanford University, 1998.
Ethique et philosophie de l'action, Paris, Ellipses, 1999.
The Mechanization of the Mind, Princeton, Princeton Univ. Press, 2000.
Pour un catastrophisme éclairé. Quand l'impossible est certain, Paris, Seuil, 2002.
Penser l’arme nucléaire, P. U. F., à paraître en 2007.


Avec le soutien de l'Ecole polytechnique, du CREA, du CEPERC, du GRISÉ, du Centre Cournot,
du Groupe Lafarge, de Vivendi et de Bernard Esambert



COLLOQUE PUBLIÉ AUX EDITIONS CARNETS NORD, 2008



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