Plan du Site du Centre Culturel International de Cerisy-La-Salle
: cliquez
ici
" Page mise à jour le 15 juin 2009
"
DU JEUDI 4 JUIN (19 H) AU MERCREDI 10 JUIN
(14 H) 2009
PEURS ET PLAISIRS DE L'EAU, D'HIER À DEMAIN
DIRECTION : Bernard BARRAQUÉ, Pierre-Alain ROCHE
ARGUMENT :
Depuis les temps anciens et dans les diverses civilisations,
les rapports des hommes avec l’eau sont
ambivalents (cueillette respectueuse et
exploitation effrénée, asphyxie de
la noyade et joie du bain, angoisse des inondations
et jubilation des fontaines...) et suscitent toutes
sortes de peurs et de plaisirs. Alors que l’eau devient
un enjeu planétaire majeur, il faut éviter,
soit d’en faire un pur objet de curiosité
intellectuelle, soit de la réduire à ses exclusifs
aspects utilitaires.
C’est la raison pour laquelle, se démarquant
des congrès qui traitent de l’eau sous le seul
angle technique, ce colloque envisage une
approche prospective capable d’enrichir l’intelligence
collective qu’exige sa gestion (oscillant entre
partage et rivalité, privée et publique,
centrale et locale) en n’oubliant ni nos cultures,
ni nos mythes, ni nos rites, ni nos pratiques, ni nos
mille façons de conjurer les peurs que nous éprouvons
et d’attirer les bienfaits que nous espérons.
Ainsi, face à une réalité aussi complexe,
des regards croisés seront indispensables:
philosophique, psychanalytique, religieux,
anthropologique (d'Eliade à Bachelard,
du sacré de l’eau à la rêverie poétique
ou à une vision utilitariste de ses rites),
artistique (peinture, poésie, littérature,
musique, photographie, cinéma), géographique,
paysager et urbaniste (fontaines et jardins, marque
de l'eau dans le paysage, présence urbaine
de l'eau), sociologique, géopolitique et économique
(quelle négociation autour des ressources
à partager dans la perspective collective des
risques de pénurie et d'excès à conjurer)
ou épistémologique (un regard sur l’évolution
des sciences de l’ingénieur, les "génies").
Deux territoires de l'eau et deux grandes familles
culturelles, la Chine, terre de toutes les audaces
hydrauliques, et le Japon, pays de l'omniprésence
culturelle de l'eau, seront plus intimement
explorés. Mais d'autres continents et d'autres
lieux seront aussi abordés, comme le Danube,
les jardins iraniens, le pays Dogon, l'Altiplano sud-américain,
sans oublier nos grandes villes où la généralisation
des services publics a changé le rapport
séculaire de l'homme à l'eau.
Conférences, ateliers d’écriture, soirées
cinématographiques ou musicales,
les participants auront, au-delà d’un éclectisme
indispensable, une semaine de réflexion
intense.
CALENDRIER DÉFINITIF :
Jeudi 4 juin
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Concert de piano de Philippe
FOURNIER et Bruno ROBILLIARD (orchestre symphonique
lyonnais)
Vendredi 5 juin
Matin:
Bernard BARRAQUÉ
& Pierre-Alain ROCHE: Ouverture
Cosmogonie, mythologies
Christian CHELEBOURG: Ève
en ville. L'imaginaire de l'eau urbaine
Jacques
BETHEMONT: L'eau et le sacré
Après-midi:
Jacqueline CLARAC DE BRICEÑO:
Les mythes et représentations de l´eau, les différentes
formes de son utilisation dans les Andes, du Vénézuéla
et de la Colombie
Marie-Françoise
BOUSSAC: Peur et plaisir du bain public
Soirée:
L'eau des villes,
l'eau des champs, table ronde animée
par Guy FRADIN avec Jean-François
LE GRAND (Conseil général
de la Manche) et Jacques PERREUX (Conseil général
du Val de Marne)
Samedi 6 juin
Matin:
Anthropologie, pratiques
et rituels
Manuel PERIANEZ: Pour une anthropologie
psychanalytique des peurs et plaisrs de l'eau
Claudine BRELET: Eau
sacrée des Dogons, plaisirs touristiques et
risques de folklorisation
Rémi BARBIER: "Le facteur
beurk". Emotions et jugements associés au recyclage des eaux usées
Après-midi:
Paysages et jardins
Christian TAMISIER: Figures de
l'eau dans la production du cadre de vie urbain à Marseille et en
provence
Trois grandes civilisations dans leur relation
à l'eau: Japon
Yves KOVACS et Hideaki
ODA: L'eau au Japon: culture, tradition, aménagements et
usages contemporains
Soirée:
Haïku sur l'eau,
atelier d'écriture animé par Yves
KOVACS, Hideaki ODA et Pierre-Alain
ROCHE
Dimanche 7 juin
Matin:
Trois grandes civilisations dans leur relation
à l'eau: Chine (Présidence: Antoine FRÉROT)
Yilin GU & Hao LI: L'eau
en Chine, un éternel défi
Pierre GENTELLE: Chine: le canal
d'irrigation de Zheng Guo, 2000 ans de traces et de problèmes sociaux
Après-midi:
Trois grandes civilisations dans leur relation
à l'eau: Chine et Iran
Augustin BERQUE:
Des eaux de la montagne au paysage
Gérard DESNOYERS:
Jardins d’eau, jardins de lumière. Eau
et lumière dans l’imaginaire du jardin
en Iran
Soirée:
Cinéma et photographie
(avec une exposition et des projections): Barbara AVILA
et Pierre-Alain ROCHE
Lundi 8 juin
Matin:
Géopolitique,
sociologie, scènes de négociation
du partage de l'eau
Table ronde animée par Raymond JOST
avec Raphaël JOZAN (La guerre de l'eau, l'aveuglement hydraulique),
Franck POUPEAU (Entre
deux mondes. L'économie symbolique de l'eau dans les sociétés
aymaras) et Pierre-Frédéric
TENIÈRE-BUCHOT (L'eau, instrument du
pouvoir?)
Après-midi:
Mont Saint-Michel
d'hier et demain
Visite du Mont Saint-Michel avec Olivier MIGNON
Au prieuré d'Arderon: Olivier MIGNON
(Origines du Mont et symbolique de l'eau, les montois et la mer)
et Alain RADUREAU (La Baie du Mont Saint-Michel
au péril de la terre)
Mardi 9 juin
Matin:
L'eau urbaine
(Présidence: Pierre VICTORIA)
Bernard BARRAQUÉ:
Services publics et ressources en eau. Séparation ou intégration?
Application aux cas de Sào Paulo et PACA
Franck SCHERRER: Splendeurs
et décadence du modèle universel
du tout-en-réseau
Michel GOUSAILLES:
Paris durable sur l'eau usée
Après-midi:
Expérience d'une
classe d'eau du collège Anne Heurgon-Desjardins
de Cerisy et liens avec Atelier "Haïku": Emmanuelle CHESNEL et Ludovic
GROULD
La science
qui fait peur, la science qui rassure
Hocine BENDJOUDI: Entre utopies
et calculs politiques: la mer intérieure
saharienne
Patrick STEYAERT: La
connaissance au cœur des enjeux de gestion concertée
de l'eau
Soirée:
Comme des poissons
dans l'eau
Jacques BORIES: Si les poissons parlaient
Guy PUSTELNIK: Trop abondant ou trop rare, de la préhistoire
à nos jours, le poisson fait la une des journaux
Mercredi 10 juin
Matin:
Conclusions,
avec le regard de jeunes chercheurs: Lionel GOUJON,
Valérie LE TOUX, Gwenaël PRIÉ,
Martina RAMA et Sandrine XANTHOULIS
Après-midi:
DÉPART DES PARTICIPANTS
RÉSUMÉS :
Rémi BARBIER: "Le facteur
beurk". Emotions et jugements associés au recyclage des eaux usées
On assiste aujourd’hui à la montée en
puissance du recyclage des eaux usées. Celles-ci
sont destinées généralement
à des usages bien circonscrits: les toilettes, le
remplissage des piscines, l’irrigation de certaines
cultures ou l’arrosage des jardins et des espaces verts
publics. Mais certains programmes les valorisent également,
directement ou indirectement, pour l’alimentation en eau
potable. Ces mises à l’épreuve du "cours normal
des choses" et des habitudes liées à l’eau
fournissent alors un matériau très intéressant
pour l’analyse du rapport des usagers avec ce qu’on
peut appeler le "système expert" de l’eau. Le recyclage
bouscule le système de valeurs et de sens patiemment
construit au cours d’une longue histoire. En particulier,
le caractère "non naturel" des eaux recyclées comme
source de production d’eau potable a été identifié
comme un des facteurs contribuant à l’appréhension
du risque lié au recyclage. Parallèlement à
cette inquiétude sur la naturalité, un affect
décisif est susceptible d’intervenir: il s’agit
des émotions suscitées par le recyclage, et plus
particulièrement du dégoût. L’expression
"yuck factor" (‘facteur beurk’) est désormais d’emploi
courant dans la littérature académique aussi
bien que professionnelle consacrée au recyclage des
effluents. Ce sentiment de dégoût met en effet
en jeu des mécanismes psychologiques complexes, notamment
la crainte de la contamination par la saleté et l’ordure.
On présentera plusieurs résultats sur la
formation et les effets de ce dégoût, notamment
ceux issus des travaux de P. Rozin.
Bernard BARRAQUÉ: Services
publics et ressources en eau. Séparation ou intégration? Application
aux cas de Sào Paulo et PACA
On peut résumer à grand traits une histoire
comparée entre pays européens du
développement de "l’industrie de l’eau", en la
rapportant à trois "génies" successifs qui
ont permis d’accumuler des outils, des technologies
et des dispositifs institutionnels pour améliorer
la santé publique et protéger l’environnement
malgré les concentrations urbaines. La première
étape est celle du génie civil au 19ème
siècle, qui s’est chargé de la mobilisation
de la ressource en eau, d’abord pour laver la ville puis pour
abreuver ses populations. Une inéluctable crise
de pénurie d’eau propre et la découverte de
la bactériologie fait naître la deuxième
étape, celle du traitement de l’eau au début
du 20ème siècle (même si les Anglais
filtraient l’eau depuis un demi-siècle déjà,
de façon empirique). L’approche correspondante du
génie sanitaire a permis à l’industrie de l’eau
de s’autonomiser et de devenir un secteur de politique
locale séparé de la question plus générale
de la répartition des ressources en eau. Cette
séparation est finalement matérialisée
par les deux usines qui font frontière: l’usine
d’eau potable et la station d’épuration des eaux
usées. Pourtant, depuis la fin du 20ème siècle,
cette indépendance des services par rapport aux
ressources est de fait remise en cause parce que les grandes
métropoles ont un trop fort impact sur leur environnement.
Désormais, les mots clés de la gestion de l’eau
sont "par la demande" et "participative et intégrée",
et "territorialisée". En voulant remplacer une excessive
sophistication technologique par un retour sur le territoire,
l’approche du génie de l’environnement est aussi obligée
d’inventer de nouvelles formes de gouvernance de l’eau, une
gouvernance multi-niveaux autour des institutions qui restent
centrales dans la gestion de l’eau urbaine dans de nombreux pays
d’Europe: la municipalité ou le syndicat intercommunal.
Hocine BENDJOUDI: Entre
utopies et calculs politiques : la mer intérieure
saharienne
La présence entre Biskra en Algérie
et le golfe de Gabès en Tunisie d’un
chapelet de dépressions occupées
par des chotts, dont certains sont situés sous
le niveau de la mer, de vagues réminiscences d’auteurs
anciens tel Hérodote, les cartes faites au XVème
siècle à partir des données
de Ptolémée ont fait naître
l’idée que l’on pouvait, en créant une
communication avec la mer Méditerranée,
revivifier cette zone de steppe et de désert. Le
premier projet réellement élaboré
à la fin du 19e siècle a été porté
par le capitaine François Roudaire pour la conception
et Ferdinand de Lesseps pour le travail de "lobbying"
auprès des pouvoirs publics et de l’Académie
des Sciences. Cette idée qui constitue la
trame de livre de Jules Verne, L’invasion de la mer,
publié en 1905, a connu des avatars récent
dans les années cinquante et surtout sous forme du
projet de "mer intérieure" envisagé par les
gouvernements algérien et tunisien au début
des années 1980. Les péripéties
de cette aventure seront replacées dans leur
contexte historique colonial et post-colonial et une réflexion
sera ouverte autour des travaux suscités par ce
projet vieux de plus d’un siècle, et des controverses
qu’il a provoquées.
Référence bibliographique
:
Histoires d’une mer au Sahara:
utopies et politiques, par René Létolle
et Hocine Bendjoudi. Collection Écologie
et agronomie appliquées, L’Harmattan, Paris,
1997, 221p.
Augustin BERQUE: Des eaux
de la montagne au paysage
Le mot qui, au IVème siècle en Chine
du sud et pour la première fois au monde, prit
le sens de "paysage", était shanshui,
"les monts et les eaux". Il avait été utilisé
pendant des siècles sans connotation esthétique,
avec le sens de "les eaux de la montagne", essentiellement
par des ingénieurs hydrauliciens qui
se préoccupaient de corriger les ravages
des torrents et des gaves. Ces eaux de la montagne
étaient aussi le repaire de génies de la
nature sauvage, hostiles aux humains. Comment s'est donc
passée la mutation qui en fit, un jour, cette source
d'aise ou même d'exaltation que devint et que reste
aujourd'hui pour nous le paysage?
Jacques BETHEMONT: L'eau
et le sacré
Au niveau le plus simple, l’eau sert aux ablutions
purificatrices, mais elle peut être sacrée
et faire l’objet d’un culte. Elle devient enfin
sacramentelle dans le rite chrétien du baptême.
Chacune de ces valeurs est chargée de symboles
qui vont de la fertilité à la protection et au salut.
Ces symboles sont de tous les temps et de tous les
lieux. Ils s’ordonnent autour des différentes
formes de l’eau, sources, fontaines, puits gués,
cascades ou cours d’eau. Toutefois, certains de ces
symboles renvoient à la mort (y compris le baptème)
ou aux puissances chtoniennes. De nombreuses pratiques
témoignent de cette ambivalence, hydromancie,
rhabdomancie, symbolisme des "eaux noires". L’eau
reste donc un élément ambivalent où le
sacré se mêle à l’effroi et au mystère
des sources, issues d’un monde souterrain. Témoignent
de cette ambivalence, le culte des sources, le dispositif
des fontaines, l’iconographie religieuse ou profane
et nombre de pratiques rituelles.
Jacques BORIES: Si les
poissons parlaient
Bien sûr les poissons parlent pour qui sait les entendre!
Je m’appelle "la grémille", poisson de la famille des percidés,
parfois dénommée la perche goujonnière. Je peuple
désormais quasiment tout le réseau hydrographique métropolitain
français. Je fais partie de ces espèces dites danubiennes
comme le silure, le sandre... qui étaient vouées à
faire la conquête de l’ouest si les dernières grandes glaciations
et l’orientation des reliefs de votre pays n’avaient pas été
contraires à notre souhait d’expansion. Me voici aujourd’hui mandatée
par mes cousins les poissons — comprenez la notion de poissons au sens
large et même très large puisque je m’exprimerai au nom
de toutes les espèces qui vivent en milieux aquatiques. Sachez
que je porte un message au nom de tous ceux qui m’ont plébiscité.
Je parlerai donc pour ceux qui ressemblent à quelque chose sans
binoculaire mais aussi au nom de tous les animalcules; copépode
et autres trichoptères ou des espèces zooplanctoniques,
phytoplanctoniques dont nous avons besoin pour abonder la chaîne
alimentaire... il est hors de question d’oublier l’ensemble des éléments
de la biodiversité. Si j’ai été choisie c’est que
je suis discrète, même si je suis parfois un peu envahissante
ou s’il m’arrive de consommer la fraie de mes cousins. Je sais aussi me
défendre par le seul fait de mon anatomie dotée de rayons
épineux sur ma nageoire dorsale. Il m’arrive donc de piquer et d’égratigner.
Pour vous apporter la bonne parole la chose n’est pas aisée, notre
langage n’est pas le même que le vôtre... j’ai réussi
malgré tout à trouver un de vos congénères, certes
il n’a pas d’écailles sur la tête et pas de nageoires, mais
il comprend presque tout ce que je lui raconte. Il sera donc mon interprète
faute de pouvoir m’exprimer directement j’espère qu’il saura vous
apporter quelques informations, vous dire un peu de notre vérité.
Marie-Françoise
BOUSSAC: Peur et plaisir du bain public
La pratique du bain public apparaît
à l’époque hellénistique sous la forme d’établissements
relativement modestes, aménagés de plusieurs
baignoires individuelles dans lesquelles on s’aspergeait d’eau
pour se laver. Trois siècles plus tard, à l'époque
romaine, les thermes des grandes cités correspondent
à de gigantesques complexes incluant des installations sportives
(palestres et gymnases) et culturelles (bibliothèque...).
Ils sont révélateurs du contexte politique et économique
et témoignent de la richesse de la cité. On peut
les fréquenter sans discrimination et ils représentent
"l'expression la plus consensuelle du pouvoir impérial".
Qu'ils soient libres d'accès explique leur popularité,
auprès des femmes comme des hommes : cela entraîne également
des excès que dénoncent, à la même époque,
les moralistes et les médecins comme Sénèque
et Gallien.
À l'époque de la propagation
du christianisme, on se rend quotidiennement dans les thermes
des cités ou dans les bains privés des grandes
villas, plus pour le délassement et le plaisir que par
souci de propreté et d'hygiène. L’éloge
d'Antioche par Libanios (IVe siècle) permet de percevoir l'importance
que peuvent revêtir les bains publics: la pire des punitions
est d'en être privé. C'est le chatiment qu'inflige
l'empereur Théodose à la population d'Antioche coupable
de sédition. À cette pratique thermale démesurée,
nous pourrions opposer la réaction du monachisme oriental
qui condamne systématiquement la fréquentation de ces
établissements associés à un monde de superstition
et comparés à "l'antre du démon". Cette position
excessive demeure malgré tout marginale et souligne surtout l'impuissance
des censeurs face à la folie des bains. Les bains semblent toujours
à l'honneur dans l'Orient chrétien et la réaction
de l'église en général paraît plus tolérante
dans la fréquentation des établissements balnéaires
dont certains font partie, dès le Ve siècle, des palais
épiscopaux.
Deux siècles plus tard, les prescriptions
coraniques en matière de pureté, donnent l’obligation
au pratiquant de se purifier avant de prier, en principe
à l’eau. Il est possible, en cas de manque d’eau, de procéder
à une ablution sèche (tayammum : lustration pulvérale),
cela n’a concerné l’histoire des Arabes que pour
la période initiale en Arabie. En effet, si les musulmans
sont arrivés d’Arabie sans cet élément de
la culture matérielle qu’est le hammam, , ils se sont retrouvés,
dès les premières conquêtes au VIIe siècle,
dans des espaces (le monde byzantin notamment) qui connaissaient
le bain. Si le bain n’est pas un impératif, sa découverte
dans les pays conquis l’a fait immédiatement adopter, d’autant
que, en parallèle aux ablutions simples (wudû’), il
y a, en cas de souillure majeure, une ablution totale (ghusl) impliquant
de se laver tout le corps et l’immersion en baignoires a dû
paraître très adaptée à cette exigence.
Les concepteurs du hammam ont donc pu puiser leur inspiration dans
les bains rencontrés dans les provinces conquises. Mais si
le hammam, permet de se purifier dans le respect des prescriptions
et devient donc partie prenante de la culture musulmane, il est aussi
un lieu ou la nudité des corps a généré
l’inquiétude des législateurs face aux pratiques
luxurieuses que cette institution est susceptible d’abriter. Par
ailleurs de nombreuses croyances, et donc pratiques, font du hammam
le lieu de prédilection des mauvais génies.
Claudine BRELET: Eau sacrée
des Dogons, plaisirs touristiques
et risques de folklorisation
La fascination des touristes pour la culture Dogon
refléterait-elle à la fois un grand
vide spirituel et le besoin de se reconnecter
avec les forces de la nature chez les habitants des pays
riches? Comment éviter que les traditions
sacrées des Dogon, l'une des populations
les plus pauvres du monde, ne basculent dans la folklorisation?
Le Pays Dogon, haut lieu de la première expérience
de développement durable fondée sur une
gestion intégrée de l'eau (grâce
à l'ethnologue français Marcel Griaule)
et sur des micro-barrages au début des années
1950, pourrait-il inspirer aux touristes, de retour
chez eux, un mode de vie plus écologique?
Christian CHELEBOURG:
Ève en ville. L'imaginaire de l'eau urbaine
L’adduction d’eau généralisée
a constitué, dans l’univers urbain, une de
ces expériences nouvelles auxquelles on
doit la naissance de nouveaux paradigmes (C. Lévi-Strauss).
Toutefois, autant dans les sciences cette dynamique
est marquée par une logique de rupture, autant
dans le domaine de l’imaginaire elle est placée
sous le signe du renouvellement de symboles surdéterminés.
C’est toute la mythologie de l’eau (C.-G. Jung, M. Eliade)
qui a été importée dans nos villes, en
même temps que les rêveries (G. Bachelard)
qui y sont attachées. Supportée par l’opposition
de la fluidité féminine à la rigueur virile,
et comme telle susceptible d’une lecture générique,
la dynamique imaginaire induite par ce progrès architectural
réactive la dialectique du principe de plaisir
et du principe de réalité, des aspirations
dionysiaques et de la raison apollinienne (M. Maffesoli).
Elle est évidemment porteuse de toutes les ambivalences
de la femme symbolique.
Les images de la beauté et de la fraîcheur
structurent en profondeur la conception des jeux d’eau dans
les parcs et jardins, la valorisation des fontaines
(La Dolce Vita de F. Fellini), l’exploitation
des quais (Paris Plage). Dans la ville laborieuse, l’eau
fait entrer le principe de plaisir. Elle le fait pour le
meilleur et pour le pire, car ce sont les angoisses liées
à la prostitution, aux échanges malsains, au
partage des germes qui travaillent les représentations
des lieux de promiscuité aquatique comme les piscines,
où elles rencontrent le symbolisme attaché aux
eaux stagnantes (Truismes de M. Darrieussecq). Quant à
l’eau courante, celle du robinet, celle qui rampe dans la
nuit des canalisations, elle est profondément affectée
par le symbolisme mortifère de la femme fatale:
les réseaux d’adduction d’eau sont volontiers des
vecteurs de la mort (voir les débuts du Joker dans Batman
Year One, ou Ça de S. King). L’eau ouvre au Mal
la porte de l’espace domestique: elle est une forme de l’Ève
pécheresse. Prolongeant des craintes ancestrales alimentées
par les techniques de siège, la fiction rejoint sur
ce point les inquiétudes suscitées par le bioterrorisme
(Le Parfum d’Adam de J-C Rufin).
Emmanuelle CHESNEL,
Ludovic GROULD: Travaux des classes
d'eau du collège Anne Heurgon-Desjardins
de Cerisy
La
présentation porte sur un parcours pédagogique
mené dans le cadre d'un Itinéraire
de Découverte en classe de 5ème par
un enseignant de Sciences et Vie de la Terre et une
enseignante de Lettres classiques. Au cours de cet Itinéraire
de Découverte, intitulé "peurs et plaisirs
de l'eau", deux groupes de 22 élèves ont
travaillé de façon transdisciplinaire sur le thème
de l'eau, en lien avec les programmes de la classe de
5ème ; ils ont effectué des recherches scientifiques
et se sont initiés aux démarches expérimentales,
ils ont écrit des légendes et réalisé
des maquettes. Cet Itinéraire de Découverte a donné
lieu à une "classe d'eau", une semaine consacrée
à l'étude de l'eau, sous ses aspects scientifiques,
environnementaux, légendaires ou oniriques, sur
le thème "la Soulles, de Cerisy-la-Salle à la
mer".
Jacqueline CLARAC
DE BRICEÑO: Les mythes et représentations
de l´eau, les différentes formes de son utilisation
dans les Andes, du Vénézuéla et de la Colombie
De la Sierra Nevada du Cocuy en Colombie à
la Sierra Nevada de Mérida au Venezuela, on passe par une
suite de provinces, départements et états (Boyacá,
Nord de Santander, Santander, Arauca, Casanare en Colombie, Táchira,
Mérida et Barinas au Venezuela) et de communautés indigènes
(les Uwa ou Tunebos, Laches, Bethuwa, Bari, Pedrazas, Barinaos, Muku,
Jamuenes, Quinaroes, Mukujumbu, Guazábara, etc.), et paysannes
dont les sociétés sont de véritables "cultures
de l'eau". En effet, quoique éloignés de la mer, tous ces
groupes indigènes et leurs descendants actuels ont construit,
au cours des siècles dans leurs montagnes, de nombreux mythes d'origine
du monde, tous basés sur l´existence primordiale de l'eau
et l'enseignement donné par les dieux aux humains pour "créer"
cet élément et apprendre à le contrôler, en
vue de conserver l´équilibre universel qui garantit l´équilibre
de l'écosystème où se déroulent les
activités humaines.
Gérard DESNOYERS:
Jardins d’eau, jardins de lumière. Eau et lumière
dans l’imaginaire du jardin en Iran
De l’Iran antique à l’Iran des Safavides,
entre XVIème et XVIIèm e siècles, il est
une terre iranienne originelle que l’imagination active a transmuée
en symbole et centre de l’âme, une terre de contemplation,
habitat de l’âme, qui flamboie aux aurores en ses hauts sommets,
tandis que des torrents d’eau vive dévalent leurs pentes
où poussent des plantes d’immortalité.
Cette terre de vision, parcourue par un fluide
vital, à la fois puissance humide fécondante et feu
(le Xvarnah de la tradition mazdéenne), avec ses images
emblématiques, le mont, la source, l’arbre,
sera la terre rêvée que les jardins et tous les arts
en Iran mettront en scène, en exaltant les rapports qu’entretiennent
l’eau et la lumière ; terre rêvée dont nous tenterons
l’esquisse de sa genèse et sa mise en œuvre dans une réalisation
remarquable, la cité-jardin d’Ispahan, voulue par le roi
safavide Shâh ‘Abbas Ier, au début du XVIIème
siècle.
Références Bibliographiques
:
La Villa d’Este à Tivoli
Villa d’Este, Isabella BARISI, Marcello FAGIOLO,
Maria Luisa MADONNA, De Luca Editori d’Arte,
Roma, 2003.
La Villa d’Este à Tivoli ou le songe d’Hippolyte,
Gérard DESNOYERS, Myrobolan éditions,
Paris, 2002.
La cité-jardin d’Ispahan
Ispahan, Image du Paradis, Henri STIERLIN,
Bibliothèque des arts, Lausanne-Paris, 1978.
The persian garden, echoes of Paradise, Mehdi
KHANSARI, M. Reza MOGHTADER, Minouch YAVARI, Mage
Publishers, Washington DC, 1998.
Le siècle d’Ispahan
Le siècle d’Ispahan, Francis RICHARD,
Découverte Gallimard, Paris, 2007.
L’art de l’Iran safavide(1501-1736), Assadullah
Souren MELIKIAN-CHIRVANI, Musée du Louvre
éditions, Paris, 2007.
Pour un dialogue Orient/Occident
"En faisant travailler ensemble la renaissance perse
et la renaissance florentine, il s’agit de voir
comment un même héritage est différemment
pensé, et comment la vision de chacune
d’entre elles aide à la densification des concepts
philosophiques", Cynthia Fleury.
Dialoguer avec l’Orient, Retour à la Renaissance,
Cynthia FLEURY, Presses universitaires de
France, Paris 2003.
Marsile Ficin, Les platonismes à la Renaissance,
Pierre MAGNARD (Direction), Collection Philologie
et Mercure, Vrin, Paris, 2001.
En Islam iranien, Aspects spirituels et philosophiques,
Tome II: Sohravardî et les platoniciens
de Perse, Henry CORBIN, Collection Tel, Gallimard,
1971.
Pierre GENTELLE: Chine: le
canal d'irrigation de Zheng Guo, 2000 ans de traces et de problèmes
sociaux
L'eau se révèle fort bien par ses traces,
c'est-à-dire par son absence. Tel sera
mon point de départ. Il est loisible à
chacun, sur un territoire, de retrouver le moindre passage
de l'eau après qu'elle a disparu, bue par
les sables ou l'arbre, évaporée par chauffage
au feu et fusion du métal. Tel est le sort de l'eau
dans la "théorie" chinoise des cinq éléments,
qu'elle engendre l'un d'eux ou soit dominée
par l'autre. Voir l'eau en examinant le sable, qui
lui ressemble, caressante en gouttes dispersées ou
périlleuse en masses de crue, comme l'est le
sable en grains ou en épaisse coulée de boue,
est une approche qui peut s'appliquer aussi bien aux déserts
qu'aux festons des laisses des marées.
Je ne pense pas m'en tenir aux seuls signes matériels.
L'élaboration mentale de nombreuses
populations, qui consiste à transformer le
danger de la crue en épandage fertilisant, marqué
par des danses de joie, en est un aspect. Il en est de nombreux
autres — qui ne pourront pas tous être évoqués:
rites propitiatoires adressés à la pluie,
terrasses réservées au dieu du tonnerre,
divinisation des grands ingénieurs hydrauliciens
(Li Bin ou Zheng Guo), partage impérial ou communautaire
des eaux d'irrigation.
Je devrai sans doute délaisser tout ce qui
est construction des ponts (passage de l'eau qui
coule), construction des digues submersibles ou
des barrages anciens, invention époustouflante
du Grand canal des Grains (Dayunhe) pour
transporter au milieu des terres, en évitant la
mer périlleuse, les céréales en
excès du Sud vers les régions du Nord en déficit,
et bien d'autres manières de faire liées
à l'eau, plusieurs siècles avant les grands
travaux de notre époque (barrage des Trois
Gorges et dérivation des eaux des fleuves du
sud vers le nord, par exemple). Je n'évoquerai
pas non plus, à regret, le rôle des marais dans
la protection des proscrits ou de ceux qui refusent l'ordre
mandarinal, comme on peut le lire dans la très
célèbre chronique des 108 brigands (Shui
hu zhuan). En revanche, j'ai l'intention d'évoquer
deux questions majeures que j'ai un peu défrichées.
L'une, le rôle social des bateaux de plaisir
des bords de l'eau dans la Chine classique. L'autre, les
théories controversées sur les rapports
entre la production de masse par l'irrigation et la naissance
du pouvoir impérial dans la Chine antique.
Yilin
GU & Hao LI: L'eau en Chine, un éternel
défi
Cette communication va analyser
les différentes facettes de l’eau dans la culture
chinoise, en particulier son inspiration de la sagesse chinoise,
de l’art de gouverner, et aussi de l’art de vivre des Chinois,
essentiellement de l’ethnie Hans. Bien entendu, nous allons
aborder ce sujet dans le contexte de ce colloque. Si le couple
l’eau-Peurs est une constance en Chine, qui, de part les souffrances
provoquées, a façonné la civilisation chinoise,
en revanche, le couple l’eau-plaisirs n’a pas une place aussi
importante en Chine qu’en Occident; on pourrait plutôt
parler du non-plaisir de l’eau ou de la non-reconnaissance du
plaisir physique de l’eau dans la culture chinoise des Hans. Deux
sujets majeurs seront soumis à la discussion afin de démontrer
la particularité de la culture chinoise de l’eau: rapport
complexe entre l’eau et les grands travaux et l’organisation administrative
de l’empire dans le passé; sublimation du plaisir physique
de l’eau dans la pratique de la calligraphie et la peinture chinoise.
Yves KOVACS: L'eau au Japon: culture,
tradition, aménagements et usages contemporains
La présentation s’articulera autour d’une
brève présentation des déités
shintoïstes liées à l'eau,
dont les Kappa. Elle abordera ensuite les Kanji constitués
de la "clé" de l'eau, Kanji qui sont en
fait caractères chinois. Elle abordera enfin
les jardins ZEN pour montrer en image la manière
dont l'eau est représentée, et comment elle est
utilisée symboliquement dans la construction des jardins
ZEN. Cette présentation s’inspire de l'œuvre
de Dominique Aubier sur le symbolisme dans les jardins ZEN.
Une deuxième partie sera consacrée à
la gestion contemporaine de la ressource en eau et des rivières.
L’idée est de comprendre comment la perception de
l’eau au Japon a pu influencé des choix techniques
qui diffèrent des choix occidentaux. Nous aborderons
les aménagements de rivières et l’assainissement.
Une troisième partie envisagera le poids de l'eau dans
le maintien de la tradition japonaise au quotidien, au
travers de la nourriture, du bain, et de la cérémonie
du thé.
Franck POUPEAU: Entre deux mondes. L'économie
symbolique de l'eau dans les sociétés aymaras
Le rapport des communautés andines à la
nature est souvent présenté sous la forme enchantée
d'un respect sacré de la "Pachamama". La réinvention
de cette cosmogonie est alors utilisée pour justifier
un "droit à l'eau" gratuit. Le projet de nouvelle
constitution de l'Etat bolivien, se référant
aux "us et coutumes" des communautés rurales, garantit
que les ressources naturelles comme l'eau ne seront pas
privatisées, que les services ne feront l'objet d'aucune
concession et qu'elles accèdent à la catégorie
de "droit fondamental". Mais en inscrivant ce droit dans
un rapport naturalisé des populations à leurs territoires
de résidence, ce droit ne va pas sans poser certains
problèmes, révélés par les conflits
entre les communautés et l'entreprise municipale de distribution
d'eau de La Paz dans l'utilisation de la ressource en amont
de la ville. Et ce sont les populations urbaines les plus démunies,
situées dans les quartiers périphériques,
qui se trouvent les plus touchées par ces conflits.
Franck SCHERRER: L'eau urbaine:
spendeurs et décadence du modèle universel
de tout-en-réseau
On
reconnaît désormais le rôle au
fond éminent, des services urbains traditionnellement
organisés en réseau, notamment pour
l'eau urbaine (alimentation et assainissement), dans l’organisation
de la formidable croissance urbaine du XX° siècle,
rôle injustement minoré au profit de la
grande question sociale du logement qui a dominé
un demi-siècle de pensée urbaine
et urbanistique. On en sait maintenant plus sur le "modèle
universel" du tout-en-réseau, enchaînement
magique combinant l’effet moteur des économies
d’échelle à la croyance collective dans la
capacité des nouvelles technologies à amener du
changement social, permettant à cette logique d’équipement
en réseau d’avoir été pendant si longtemps
considérée comme socialement et spatialement
intégratrice. Dans un certain contexte historique
et géopolitique, qui a été celui de monde
dominé par les puissances industrielles européennes
et américaines au XX° siècle, le développement
et la généralisation de la mise en réseau
de l'eau urbaine se sont imposés avec tellement
d'évidence qu'ils sont devenus un impensé indispensable
à l'action urbaine.
Or, c'est
au moment où ce modèle arrive à maturation
qu'il se voit remis en cause dans ses fondements
cognitifs. L''injonction au développement durable
repose sur un nouveau paradigme techniciste du "circuit
court de l’eau" (récupération des eaux de
pluies, assainissement autonome, etc..) et de la coproduction
du service par l’usager, solutions jugées plus
flexibles et écolo-compatibles que le vieux réseau
collectif dans les pays développés, et
désormais promu comme la source de nouvelles solutions
qui permettent de sauter par-dessus le cap de l’inachèvement
ou de l’inadaptation du réseau universel. Cette
promotion d’un nouveau paradigme technique "post-réseau"
s’opère sans que l'on s'interroge beaucoup sur le
changement de valeur qui fait du non branchement, naguère
symbole d’archaïsme social ou territorial le nec plus
ultra de l’eau urbaine durable.
Patrick STEYAERT: La connaissance
au cœur des enjeux de gestion concertée
de l'eau
La Directive Cadre Eau européenne proclame
la nécessité d’associer les citoyens à la prise
de décision pour une meilleure efficacité
des politiques de l’eau (article 14). Cela rejoint, dans
son esprit, la tradition française de la concertation
en matière de politiques environnementales.
Cependant, dans le contexte d’urgence écologique
de plus en plus affirmée, des critiques se font jour
sur la pertinence et l’efficacité réelles d’une telle
démarche: les enjeux seraient trop importants et
urgents pour qu’ils soient laissés aux mains de
citoyens ordinaires, ignorants de surcroît.
Le point de vue que nous souhaitons défendre
pour mieux comprendre les tensions qui se font jour
autour de la gestion concertée de l’eau
porte sur le rapport que décideurs et gestionnaires
établissent à la connaissance. Dès
lors que LA science est considérée
comme le moyen privilégié pour définir problèmes
et solutions, la concertation se réduit souvent
à identifier des comportements et des pratiques qui
soient conformes à un "donné". C’est à
l’aune de ce "donné" et du changement prescrit qui
lui est lié que se fondent les critiques portant sur
l’efficacité de la gestion concertée de l’eau. En
revanche, si on admet l’irréductibilité de problèmes
complexes par la science, la connaissance n’aurait plus pour
seul but de dire "ce qui est" mais surtout d’anticiper "ce
qui pourrait être". Selon cette proposition, le rôle
des connaissances serait moins de définir
a priori le changement attendu que de participer à
la construction du changement au travers de l’interaction dialogique
entre acteurs hétérogènes. L’eau,
par les nombreuses coordinations que sa gestion suppose,
offre un exemple paradigmatique pour explorer les conséquences
politiques et pratiques qu’une telle proposition engage.
Christian TAMISIER: Figures
de l'eau dans la production du cadre de vie urbain à Marseille et
en provence
Le territoire communal de la ville de Marseille a eu
une évolution historique assez singulière
par rapport à une majorité des villes françaises,
différente d’un étalement en tâche d’huile,
avec diminution progressive des densités au fil des
banlieues. La ville ici s’est dédoublée dans son
terroir sous une apparence champêtre. Jusqu’au début
du XXème siècle, de nombreux habitants ont
fréquenté deux territoires de nature très
différente et ont souvent possédé une double
résidence: dans la "ville grise" (le périmètre
dense) et dans la campagne: la ville verte où bastides,
cabanons, villages et jardins pouvaient les accueillir pour
la fin de semaine, la saison d’été. Cette campagne
a été transformée en véritable ville-jardin
par la construction du canal de la Durance en 1850. L’eau de ce
canal, mobilisée à l’origine pour une utilité
hygiénique (éradiquer le choléra) et industrielle
(faire tourner les moulins) a fini par constituer sur plus de 6000
has du territoire communal une ville-oasis, aménageant avec
la technique traditionnelle de la huerta méditerranéenne
des paysages bocagers et des jardins romantiques en forme de "petite
suisse" dans le goût de l’époque. Aujourd’hui l’eau
a quasiment disparu du paysage marseillais et métropolitain,
et les plaisirs que l’on venait y chercher (la fraîcheur,
le repos, le jeu, un certain confort pour l’exercice de la sociabilité)
se sont, d’une part, reportés sur le littoral et les
bains de mer (les plages du Prado, les calanques, la côte
bleue) ou les voyages exotiques, les îles, et se sont surtout,
d'autre part technicisés, "marchandisés" et individualisés
dans les modes de vie des classes moyennes et supérieures
liés à l’étalement urbain (piscines privées,
climatisation).
Pierre-Frédéric
TENIÈRE-BUCHOT: L'eau, instrument du pouvoir? Peur
de la gouvernance de l'eau, plaisir du partage. Ou bien l'inverse?
Peurs et plaisirs de l’eau d’hier à
demain: c’est vaste comme tous les océans réunis.
Je vais donc procéder à une première réduction:
peurs et plaisirs de l’eau aujourd’hui. C’est déjà
très ambitieux. Ensuite il s’agit d’apporter quelque chose
à la table ronde "géopolitique, sociologie, scènes
de négociation du partage de l’eau". Bigre. Ce pourrait
être le titre d’un cours enseigné sur deux ans. Une
deuxième réduction s’impose: ne retenir dans ces
termes que les rapports de force qui façonnent les politiques
de partage de l’eau. Certes, cela n’est pas très sympathique
mais permet de cerner rapidement quelques difficultés essentielles,
typiques de ces questions: le manque d’eau et la misère,
le manque de volonté et la corruption, le manque de moyens et l’ignorance.
Un titre raccourci est donc avancé, juste pour faire un
peu peur: L’eau, instrument de pouvoir? Mais en définitive,
la table ronde est censée réunir six à
huit contributeurs, sans compter les interventions de la salle,
toujours bienvenues. Cela fait du monde. Et même encore plus
s’il pleut dehors. Cela arrive parfois. Se limiter à l’essentiel
en dix à quinze minutes ? Un petit exercice d’analyse structurelle
en trois mouvements devrait modestement le permettre: l’eau et le
pouvoir en treize rubriques, le graphe des pouvoirs de l’eau, trois
préconisations (plaisir du discours, componction de l’action,
découverte de la réalité).