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CENTRE CULTUREL INTERNATIONAL DE CERISY

Programme 2012 : un des colloques







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L'ŒUVRE D'ANNIE ERNAUX : LE TEMPS ET LA MÉMOIRE

DU VENDREDI 6 JUILLET (19 H) AU VENDREDI 13 JUILLET (14 H) 2012

DIRECTION : Francine BEST, Bruno BLANCKEMAN, Francine DUGAST-PORTES

Avec la participation d'Annie ERNAUX

ARGUMENT :

L’œuvre d’Annie Ernaux intéresse depuis plusieurs décennies un vaste public, les media, la critique spécialisée. Se déroulant en présence de l’auteur, ce colloque sera centré sur la thématique du temps et de la mémoire, objet récurrent de cette réflexion.

Littéraires, philosophes, historien(ne)s, sociologues seront conviés à analyser l’œuvre sous des angles neufs. On étudiera le temps de l’œuvre, l’évolution de sa réception et du dialogue entretenu par Annie Ernaux avec ses lecteurs. On observera comment se sont constituées une mémoire des femmes, une mémoire des dominés, une mémoire de l’Histoire, sur fond de transgression des tabous et de modèles culturels effervescents - marxisme, existentialisme, phénoménologie, sciences humaines, "ère du soupçon". On insistera sur l’élaboration de ces textes qui inscrivent l’œuvre hors des avant-gardes récentes mais dans une démarche exigeante d’écriture: à l’émergence de thématiques occultées correspondent l’effacement des genres littéraires, les variations subtiles de la voix, les ambiguïtés de "l’écriture plate", la présence de la poésie, de la chanson, des arts. On s’interrogera sur les résonances éthiques d’un parcours lucide, vigilant, critique.

Plusieurs soirées seront consacrées à des témoignages d’enseignants, à un spectacle théâtral (L’événement, par la compagnie de la Lune Blanche), aux chansons aimées d’Annie Ernaux.

CALENDRIER DÉFINITIF :

Vendredi 6 juillet
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Samedi 7 juillet
Matin:
Francine BEST, Bruno BLANCKEMAN, Francine DUGAST-PORTES & Annie ERNAUX: Ouverture

Situation de l'œuvre
Dominique VIART: Annie Ernaux, historicité d’une œuvre
Elise HUGUENY-LÉGER: Lire (chez) Annie Ernaux: se réinventer par la mémoire

Après-midi:
Aurélie ADLER: Les années, livre-somme retissant les fils de l’œuvre
Jean-Michel ZAKHARTCHOUK: Que peut nous apprendre Annie Ernaux sur ce qui est au cœur de l'enseignement aujourd'hui?

Soirée:
Témoignages d’enseignants, avec Jean-Claude BELLANGER (Expériences de formation autour de l'œuvre d'Annie Ernaux), Fabrice THUMEREL et Jean-Michel ZAKHARTCHOUK


Dimanche 8 juillet
Matin:
La mémoire des dominés
Jacques LECARME: Voix des humbles, fierté des humiliés
Lyn THOMAS: La "mémoire humiliée" et sa narration: Ernaux, et la "communauté" des intellectuels transfuges de classe

Après-midi:
Christian BAUDELOT: Annie Ernaux, sociologue de son temps
Fabrice THUMEREL: Les années, ou les Mémoires du dehors
Michèle TOURET: Les lieux. Pour une scénographie romanesque

Soirée:
Spectacle théâtral: L’événement, par la Compagnie de la Lune Blanche, avec le concours du Centre régional des Lettres de Basse Normandie


Lundi 9 juillet
Matin:
Mémoire et histoire
Tiphaine SAMOYAULT: Création et procréation
Judith LYON-CAEN: Le temps qui vient, qui passe, - et ce qui en reste, dans Les années: réflexions sur une historiographie romanesque

Après-midi:
Yvon INIZAN: Les années, entre mémoire et oubli, genèse d'une forme

Temps et lieux
Francine BEST: La guerre d’Algérie, le silence et l'oubli
Pierre-Louis FORT: L’autre scène, le temps de l'espace commercial


Mardi 10 juillet
Matin:
Temps et intertexte
Alain SCHAFFNER: Le temps et la passion dans Passion simple
Nathalie FROLOFF: Se Perdre: un roman russe?

Après-midi:
DÉTENTE


Mercredi 11 juillet
Matin:
« L'écriture comme un couteau »
Thomas HUNKELER: Bien vu, mal dit: pour un autre art d'écrire
Isabelle ROUSSEL-GILLET: L'expérience des images ou comment remonter la mémoire?

Après-midi:
Françoise SIMONET-TENANT: "L’autre fille: Tu es morte pour que j’écrive..."
Bruno BLANCKEMAN: La chanson, les chansons (conférence en ligne sur la Forge Numérique de la MRSH de Caen)

Soirée:
Chansons aimées d’Annie Ernaux, par Bruno BLANCKEMAN, accompagné au piano par François CHESNEL


Jeudi 12 juillet
Matin:
Résonances éthiques
Francine DUGAST-PORTES: Voix croisées sur les livres d'Annie Ernaux
Florence BOUCHY: Expérience et mémoire du quotidien dans l'œuvre d'Annie Ernaux

Après-midi:
Barbara HAVERCROFT: Le tombeau de la sœur: récit et réconciliation dans L'autre fille
Emmanuel BOUJU: "Une phrase pour soi": mémoire anaphorique et autorité pronominale dans Les années d'Annie Ernaux


Vendredi 13 juillet
Matin:
Résonances éthiques
Robert KAHN: Anatomies de la mélancolie: Annie Ernaux et Elfriede Jelinek

Conclusions avec les participants et Annie Ernaux

Après-midi:
DÉPARTS

RÉSUMÉS :

Jean-Claude BELLANGER: Expériences de formation autout de l'œuvre d'Annie Ernaux
Ce témoignage relatera des expériences de formation d'enseignants et d'élèves autour de l'œuvre d'Annie Ernaux, notamment sur la question de l'autobiographie. Annie Ernaux était venue à Caen à cette occasion.

Professeur de lettres agrégé à la retraite. Il a animé, lorsqu'il était en activité, au plan national, l'Association Française des Enseignants de Français.

Christian BAUDELOT: Annie Ernaux, sociologue de son temps
Sociologue de son temps. L’expression a au moins trois sens. Le premier suggère la conformité d’une démarche à la mode d’un moment. Elle se serait pliée aux usages en vigueur dans la profession pour analyser la réalité sociale. C’est de loin le sens moins intéressant de la formule. Le second, plus classique, indique la contribution des livres d’Annie Ernaux à la connaissance objective de la société française au cours de la deuxième moitié du vingtième siècle. Le temps serait ici un simple synonyme du mot société. Elle a de fait produit sur les phénomènes sociaux de son temps des analyses et des descriptions particulièrement pertinentes et originales: école, mobilité sociale, RER, avortement, Alzheimer, formes modernes de la misère urbaine, avatars de la famille... Le fait est désormais évident et a fait l’objet de nombreux commentaires. Mais il y a un troisième sens à la formule. Le mot temps est pris cette fois dans son sens littéral, il renvoie aux horloges. L’écrivain est alors la sociologue de sa propre horloge, à la fois personnelle et sociale. Celle de son propre organisme vital avec ses sensations, émotions, perceptions qui, évoluant avec le temps, lui permettent de partager cette expérience du temps avec des millions de ses semblables. C’est évidemment le coup de force des Années, mais le processus est en fait à l’œuvre depuis le début, dès les premiers livres. Les rapports entre sociologie et littérature s’éclairent alors d’un jour nouveau. Par l’écriture et la reconstitution de son propre temps, l’écrivain accède à des réalités sociales inaccessibles au sociologue. Même si au final les connaissances accumulées par les uns et par les autres peuvent converger, les genèses de leurs productions n’ont rien à voir. Bref, si Bourdieu et Halbwachs n’avaient jamais existé, Les armoires vides, La place et Les années auraient quand même été écrites...

Christian Baudelot, "Briser des solitudes: les dimensions psychologiques, morales et corporelles des rapports de classe chez Pierre Bourdieu et Annie Ernaux", in Fabrice Thumerel, Annie Ernaux, une œuvre de l’entre-deux, Artois Presse Université, 2004.
Christian Baudelot, Annie Ernaux, les années, Compte rendu in Les Annales, 65ème année, n°2, mars-avril 2010, pp. 527-531.


Francine BEST: La guerre d’Algérie, le silence et l'oubli
"Evénement(s), guerre sans nom, guerre sans fin", on n’en finira jamais de ne pas savoir nommer cette "sale" guerre où la torture et la honte furent omni-présentes ; elles n’ont pas cessé de hanter les mémoires. "L’Algérie, notre blessure" clamaient encore, au nom de leur génération, la grande historienne Madeleine Reberioux et le président de la Ligue des Droits de l’Homme Henri Leclerc, pendant la guerre civile algérienne, dans les années 1991-2002. Cette blessure vient pour une large part du silence, de l’indifférence délibérée qui, comme une chape de plomb, écrasent la mémoire de ceux et celles qui, à un titre ou à un autre, furent des acteurs de cette guerre, notamment la mémoire des Françaises prenant parti pour une Algérie libre et indépendante. C’est ce que révèlent les pages écrites par Annie Ernaux à propos de la guerre d’Algérie. Certes les efforts des historiens de France Culture en cet octobre 2011 pour analyser témoignages et récits liés à l’année 1961 sont considérables. Cependant les pages, les paragraphes écrits par Annie Ernaux sur le retentissement, en France, de la guerre d’Algérie apparaissent comme une rareté. Elles rompent le silence et refusent l’oubli. Ce sont des coups de projecteur qui font "joint" entre l’Histoire et l’histoire de toute une génération, entre l’Histoire et l’histoire personnelle de l’auteure et de ses lecteurs. Ces textes ont la force d’inciter ceux et celles qui sont nés entre 1930 et 1940 à se remémorer cette guerre qui les a irrémédiablement marqués. Ils et elles constituent la génération "guerre d’Algérie".

Francine Best a été, en tant que jeune agrégée de philosophie, "nommée d’office" en Algérie où elle a enseigné de 1959 à 1961, à Oran puis à Alger. La création d’une section du PSU à Oran lui a valu d’être "condamnée à mort" par l’OAS et de vivre très personnellement les "événements" de 1961 (putsch des généraux) à Alger puis à Paris.

Emmanuel BOUJU: "Une phrase pour soi": mémoire anaphorique et autorité pronominale dans Les années d'Annie Ernaux
Que la mémoire n’apporte à Annie Ernaux "aucune preuve de [sa] permanence ou de [son] identité", mais au contraire lui "fait sentir" et "confirme" sa "fragmentation" et son "historicité" (La Honte), cela se traduit tout particulièrement dans son œuvre par l’usage très particulier qu’elle y fait des pronoms personnels et par le lien qui s’y établit entre leur fonction anaphorique et leur capacité à servir de support d’autorité. Si la configuration narrative des récits parvient à servir ainsi la circonstance d’une vie et la "rumeur" d’une époque (Les années) en en détaillant les signes, c’est peut-être, en particulier, parce qu’Annie Ernaux a su faire de cette position mineure d’auteur et de la réticence pronominale qui la caractérise les moyens d’une autorité nouvelle, où le fait d’écrire en son nom propre est devenu indissociable d’une figure commune de l’énonciation.

Ancien élève de l’ENS, Emmanuel Bouju est professeur de littérature générale et comparée à l’Université Rennes 2.
Il est l’auteur de Réinventer la littérature: démocratisation et modèles romanesques dans l’Espagne post-franquiste et de La transcription de l’histoire. Essai sur le roman européen de la fin du vingtième siècle, Rennes, PUR "Interférences", janvier 2006. Responsable du groupe phi (groupe de recherche interuniversitaire et interdisciplinaire en poétique historique et comparée, CELLAM), il en a dirigé les ouvrages collectifs pour la collection "Interférences" aux PUR: Littératures sous contrat (2002), L’engagement littéraire (2005), Littérature et exemplarité (co-direction d’A. Gefen, G. Hautcœur et M. Macé, 2007) et L’autorité en littérature (2010). Il est co-directeur (avec Catherine Coquio et Lucie Campos) de la collection "Littérature, histoire, politique" aux éditions Classiques Garnier.


Francine DUGAST-PORTES: Voix croisées sur les livres d'Annie Ernaux
On fera le point sur la réception de l’œuvre d’Annie Ernaux telle qu’elle apparaît dans les articles critiques et les lettres des lecteurs depuis 2008 (cet aspect ayant déjà été étudié avec précision pour les décennies antérieures). On examinera le discours d’Annie Ernaux elle-même sur sa démarche d’écrivain: il jalonne Les années, il tisse les entretiens divers, et constitue essentiellement les extraits du Journal intitulés L’atelier noir, qui forme en somme diptyque avec le "photojournal" placé au début de Écrire la vie (édition Quarto). Une sorte de bilan narratif "autographographique" - comment écrire la vie justement - se dégage de ces textes dans lesquels le travail d’élucidation met en jeu de façon subtile la conception de la création littéraire, et les modalités diverses de la lecture.

Francine Dugast-Portes est agrégée de Lettres, docteur d’état, professeur émérite de l’Université Rennes 2. Elle a été directeur de l’INRP. Elle est spécialiste de la littérature des XXe et XXIe siècles.
Ses articles portent sur le roman de l’entre-deux-guerres, sur Colette, sur les écrivains d’après-guerre, sur le "Nouveau Roman" particulièrement, sur les écrivains contemporains - Jean Rouaud, Anne Garréta, Annie Ernaux. Elle a participé à la rédaction d’histoires de la littérature, et à des éditions.
Publications
L’Image de l’enfance 1918-1930 (PUL 1981).
Colette, les pouvoirs de l’écriture (PUR, 1999).
Le Nouveau Roman, une césure dans l’histoire du récit (Nathan-Université, 2001).
Passion Colette, ambivalences et paradoxes (Textuel, 2004 en collab.).
Les Bretagnes de Colette (PUR 2008, en collab.).
Annie Ernaux, étude de l’œuvre (Bordas, 2008).


Nathalie FROLOFF: Se Perdre: un roman russe?
La mémoire livresque semble apparaître dans Se Perdre (mais aussi dans le reste de l’œuvre d’Annie Ernaux) comme un moyen de pallier le sentiment de perte, lié à la passion amoureuse. Cette intertextualité pourra être étudiée à partir de deux axes: il s’agira tout d’abord de réfléchir sur la possibilité de comprendre celui qu’on aime alors que sa langue et sa culture nous sont étrangères (ou connues de façon parcellaire), puis de déterminer le rôle que jouent ces références dans la remémoration des instants amoureux qui relèvent de l’indicible. Cette place particulière de l’intertextualité permettra ainsi de voir comment la mémoire opère entre l’écriture du journal et celle du récit a posteriori.

Nathalie Froloff est maître de conférences à Tours (IUT) depuis septembre 2006. Après une thèse sur la chronique poétique dans La NRF de l’entre-deux-guerres (à paraître chez Champion), elle a publié de nombreux articles sur les revues littéraires et leurs auteurs. Elle travaille actuellement sur la littérature contemporaine et la photographie à l’Université Paris IV (Laboratoire EA 2577), en particulier sur Annie Ernaux.
Elle a par ailleurs codirigé avec Dominique Rabaté et Didier Alexandre le premier numéro de la revue vingtiémiste ELFe XX-XXI (novembre 2011). Le dernier article qu’elle a proposé sur Annie Ernaux (Saint-Andrews, septembre 2010) s’intitule: "Les années by Annie Ernaux and D’Autres vies que la mienne by Emmanuel Carrère: a radical renewal of the autobiography genre in French contemporary literature" (à paraître chez Peter Lang).


Barbara HAVERCROFT: Le tombeau de la sœur: récit et réconciliation dans L'autre fille
En 2011, Annie Ernaux a publié un texte poignant au statut indécis qui se consacre à sa sœur Ginette, décédée deux ans avant la naissance de l’auteure. Ce faisant, Annie Ernaux transgresse la loi du silence et du secret, instaurée par ses parents, qui a depuis toujours entouré la figure énigmatique de sa sœur. Elle se donne également un grand défi: comment créer un texte basé sur une ombre, sur un fantôme qui est "hors du langage des sentiments et des émotions" (p. 54), un être absent qui est "l’anti-langage" (p. 54) même? Si l’écrivaine qualifie la sœur défunte de "forme vide impossible à remplir d’écriture" (p. 54), il n’en reste pas moins qu’elle réussit magistralement la tâche difficile de rédiger ce texte-tombeau émouvant. Dans cette communication, je m’attarderai justement à certains procédés discursifs utilisés dans "cette lettre" pour faire sortir la figure de la sœur du néant, pour lui donner une existence textuelle et pour sonder la relation entre l’auteure et cette "image sans substance d’une petite fille disparue" (p. 58) dont l’existence ne consiste qu’en son empreinte sur celle d’Annie Ernaux. Je m’intéresserai plus particulièrement aux deux récits enchâssés et à l’emploi de la deuxième personne, de l’ekphrasis, du discours métatextuel, du jeu des contrastes et des contraires et du champ sémantique religieux. C’est en écrivant ce texte d’une grande complexité discursive qu’Annie Ernaux effectue une sorte de réconciliation avec les traces et les souvenirs de la sœur, qu’elle lui donne une existence textuelle qui la fait "revivre et remourir" (p. 77), s’acquittant ainsi de la possible dette qu’elle imagine avoir envers cette sœur dont la mort a permis sa naissance.

Professeure au Département d’études françaises et au Centre de littérature comparée de l’Université de Toronto, Barbara Havercroft est l’auteure de nombreuses publications sur  les écrits autobiographiques français et québécois contemporains (en particulier, au féminin). Elle est la co-fondatrice et co-directrice du GRELFA (Groupe de recherche et d’étude sur la littérature française d’aujourd’hui) à l’Université de Toronto.
Elle a entre autres publié (avec Pascal Michelucci et Pascal Riendeau) le collectif intitulé Le roman français de l’extrême contemporain: écritures, engagements, énonciations (Québec: Éditions Nota bene, 2010).
Elle a déjà consacré plusieurs articles à l’œuvre d’Annie Ernaux, dont le plus récent s’intitule "L’autobiographie (im)personnelle et collective: enjeux pronominaux de la transmission narrative dans Les Années d’Annie Ernaux", dans Frances Fortier et Andrée Mercier (dir.), La transmission narrative: modalités du pacte romanesque (Québec: Éditions Nota bene, 2011): 129-142. En 2011, elle a co-dirigé avec Bruno Blanckeman, un colloque à Cerisy intitulé Narrations d’un nouveau siècle: romans et récits français (2001-2010) dont les actes devraient paraître en 2013.


Elise HUGUENY-LÉGER: Lire (chez) Annie Ernaux: se réinventer par la mémoire
Au fil des publications d’Annie Ernaux, le je se dévoile et se déchiffre, comme un parchemin aux multiples épaisseurs, aux yeux des narratrices et à ceux du lectorat. À l’origine de ses entreprises autobiographiques d’écriture, on trouve une (re)lecture de soi, où la recherche de mots, images et sensations permet une réinvention de sa propre mémoire. Cette communication proposera une vue d’ensemble de l’œuvre d’Ernaux, mettant en relief, d’une part, les possibilités d’exploration et d’invention de soi par la lecture, et l’étiquette "autofictions" qu’on peut leur assigner, et, d’autre part, les résonances de l’entreprise d’Annie Ernaux pour le lectorat, et les possibilités de relecture offertes par son écriture. À travers une étude des processus et des motifs d’effacement, d’oubli, de réécriture et d’inscription dans son œuvre, il s’agira de mettre en relief les articulations entre mémoire, lecture et écriture, en interrogeant la pertinence de la notion d’écriture palimpseste.

Elise Hugueny-Léger est lecturer à l’Université de St-Andrews (Ecosse). Ses recherches portent sur l’écriture autobiographique au XXe et XXIe siècles. Elle travaille en ce moment sur l’utilisation des nouveaux médias dans l’autofiction contemporaine française. Elle a publié de nombreux articles et un livre sur Annie Ernaux (Annie Ernaux, une poétique de la transgression, Peter Lang, 2009).

Thomas HUNKELER: Bien vu, mal dit: pour un autre art d'écrire
L’art, l’œuvre, le roman: autant d’interdits aux yeux d’Ernaux, comme elle le reconnaît elle-même dès La place quand elle écrit que "le roman est impossible" et qu’elle n’a "pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art". L’écriture, telle qu’Ernaux la conçoit, doit en effet prendre sa source hors de l’art, presque contre l’art. Marquée du sceau du réel et du vrai, elle doit témoigner, dans sa forme comme dans sa finalité, d’un refus systématique du bien écrire. Mais comment affirmer le "droit de mal écrire" sans être mauvais écrivain? Comment écrire bien sans bien écrire?

Thomas Hunkeler est professeur de littérature française et comparée à l’Université de Fribourg en Suisse. Organisateur, avec Marc-Henry Soulet, du colloque "Se mettre en gage pour dire le monde: autour d’Annie Ernaux" (2010), dont les actes paraîtront en 2012 aux éditions MetisPresses, Genève.
Publications
Echos de l’ego dans l’œuvre de Samuel Beckett (Paris, 1997).
Le Drame du regard. Théâtralité de l’œuvre d’art (Berne, 2002).
Le vif du sens. Corps et poésie selon Maurice Scève (Genève, 2003).
Place au public. Les spectateurs du théâtre contemporain (Genève, 2008).


Yvon INIZAN: Les années, entre mémoire et oubli, genèse d'une forme
Le livre, Les années, s’achève sur la pleine formulation du projet qui lui a donné naissance: ainsi, la forme littéraire ne se révèle vraiment qu’au terme de sa mise en œuvre. Entre mémoire et oubli, cette "autobiographie impersonnelle" oscille entre la perte du "je" et l’effort reconduit, sans cesse, pour en fixer la trace quand il s’agit de "mettre en forme par l’écriture son absence future" (p. 249). Nous souhaitons mettre en relation cette pensée narrative, cette anamnèse, avec la réflexion philosophique de Paul Ricœur sur la mémoire et sur l’oubli dans son ouvrage paru en 2000 (La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000). Nous emprunterons au philosophe et à sa phénoménologie de la mémoire deux questions qui, tout aussi bien, traversent le récit d’Annie Ernaux: "de quoi y-a-t-il souvenir?, De qui est la mémoire?". Dans les deux cas, une même inversion: la question "quoi?" est posée avant la question "qui?". La perspective égologique vient après la visée intentionnelle, l’approche pragmatique de la réminiscence opérant la transition lorsqu’il s’agit de "sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais" (p. 254). De ce temps sauvé, dira-t-on, pour finir, que seul demeure un récit? Nous interrogerons cette forme littéraire par où s’esquissent, en particulier, l’histoire d’un sujet impersonnel, "la dimension vécue de l’Histoire" (p. 251) et la paradoxale authenticité du "on".

Robert KAHN: Anatomies de la mélancolie: Annie Ernaux et Elfriede Jelinek
Annie Ernaux, Elfriede Jelinek: deux voix de femmes, nos contemporaines, qui ont su analyser avec une très grande acuité la fabrication de l'individu ouest-européen, et ce qu'elle entraîne comme douleurs et désastres. On lira ensemble Les Armoires vides (1974) et Les Exclus (1980), deux textes qui traitent de la même période: l'après-guerre, la fin des années 50. Etre alors une jeune fille, c'est être, à son corps défendant, soumise à une idéologie. Il est frappant de constater à quel point, malgré toutes leurs différences, en particulier génériques (roman entre réalité et fiction pour Jelinek, récit autobiographique pour Ernaux), les textes se recoupent parfois jusque dans le détail, dans la critique de la société, de l'école, de la famille, de la religion, de l'industrie culturelle.

Robert Kahn est un ancien élève de l'ENS St Cloud, maître de conférences de littérature comparée à l'Université de Rouen, et traducteur de Walter Benjamin et Erich Auerbach. Il a publié des articles sur Benjamin, Auerbach, Proust, Sebald, Perec..., et un livre Images, passages: Marcel Proust et Walter Benjamin, Kimé 1998.

Jacques LECARME: Voix des humbles, fierté des humiliés
A partir de La Place, Annie Ernaux trouve une écriture qui donne la parole aux pauvres, aux laissés pour compte de la modernisation de la France, à la minoritée la plus défavorisée. Malgré Léon Bloy, Charles-Louis Philippe, Paul Léautaud, Céline, quelques autres, les humbles restent les oubliés d'une littérature qui, même engagée, reste condescendante et propose le point de vue des élites sur les pauvres: qu'on relise Les Humbles de Jules Romains; ces humbles ont intérêt à témoigner de leur bonne volonté. Annie Ernaux, prise dans l'ascenseur social des années 50-60, pratique le retour amont vers une origine, plus trahie que perdue, et réhabilite la culture des humiliés, ses parents, en mettant en cause la culture des élites littéraires (par exemple Tel quel). L'écriture subit une vraie mutation, une écriture fragmentaire, sténographique, délibérement pauvre en figures et métaphores, se substitue aux flux céliniens ou ironiques des trois romans déjà publiés. Le choix de la voix autobiographique, le renoncement ascétique à la fiction ne seront plus jamais remis en cause par l'écrivain. On centrera l'étude sur le passage entre La femme gelée et le binôme La place.

Publications
Jacques Lecarme et Eliane Lecarme-Tabone, L'Autobiographie, coll. "U.", Armand Colin, 1977, 2002.
Jacques Lecarme, Drieu La Rochelle, ou, le Bal des maudits, PUF, 2001.
Jean-Claude Larrat et Jacques Lecarme, André Malraux, d'un siècle à l'autre (Colloque de Cerisy), Coll. "Les Cahiers de la NRF", Gallimard, 2002.


Judith LYON-CAEN: Le temps qui vient, qui passe, - et ce qui en reste, dans Les années: réflexions sur une historiographie romanesque
Les années inventent une autobiographie singulière, qui fait du contexte socio-historique le lieu même saisi et figuré par l'écriture. De ce lieu, dans ce lieu, la romancière s'adresse aux sciences sociales - mais s'adresse-t-elle à l'histoire? Que le roman fait-il voir du passé? Que font les années de l'histoire (comme passé et comme savoir) et que font-elles à l'histoire? On tentera de regarder en historienne les ressources historiographiques propres de cette fiction qui témoigne, de les faire jouer en quelque sorte, pour saisir des objets, élaborer des questionnements, construire des contextes qui ne viennent pas dans la discipline historique mais peuvent faire retour sur elle. Dans ce cheminement avec Annie Ernaux, on croisera d'autres romanciers, du passé, comme Barbey d'Aurevilly, romancier d'une présence spectrale du temps, de ce qui reste, de "ce qui ne meurt pas".

Judith Lyon-Caen est maître de conférences à l'EHESS. Historienne, membre du Groupe interdisciplinaire en histoire du littéraire (Centre de recherches historiques, UMR EHESS-CNRS 8558), elle s'intéresse aux usages sociaux de la littérature au XIXe et au XXe siècles. Elle a publié: La lecture et la vie, les usages du roman au temps de Balzac (Tallandier, 2006); avec Dinah Ribard, L'historien et la littérature (La Découverte, 2010) et récemment édité, chez Gallimard ("Quarto") Les Mystères de Paris d'Eugène Sue (2010).

Isabelle ROUSSEL-GILLET: L'expérience des images ou comment remonter la mémoire?
Nous ferons de Birthday la toile programmatique d’une écriture à battants ouverts et poserons l’hypothèse d’une écriture ouvrante dont participe la présence récurrente d’objets de surface (photographie, écran, toile). Que ce soit dans L’autre fille, L’Usage de la photo ou Les années, et l’album de Ecrire la vie, la photographie est plus qu’une fabrique de mémoire, qu’une trace participant d’une écriture à contretemps; elle consomme certes la perte, mais elle est un ouvroir de distance et de profondeur. La porte entr’ouverte offre en ce sens des matrices d’images (et non une clef). Un des paradoxes de l’exigence et de la violence d’Annie Ernaux est de se tenir à cet entre-deux entre le forage et le trouble [L’Autre, adaptation filmique de L’Occupation, distille ce double jeu du mouvement et du fixe que nous nous proposons d’explorer dans sa fonction de construction/déconstruction de la réalité et du temps].

Isabelle Roussel-Gillet est maître de conférences à l’Université de Lille et membre de "Textes & cultures" (EA 4028, Université d’Artois). Elle étudie le roman des XXe et XXIe siècles et le dialogue entre les arts notamment chez Dindo, Ernaux, Cantet, Butor puis Dali et Béjart (Dali sur les traces d’Eros, colloque de Cerisy avec F. Joseph-Lowery, éd. Luca Notari, 2007 et 2010). Codirectrice de quatre ouvrages et auteur de deux ouvrages sur Le Clézio, elle a également dirigé le numéro 23 de la revue Les Cahiers Robinson consacré à cet écrivain (2008). Au cœur de ses écrits se tisse une pensée du rapport, de l’interculturalité, de l’entre-deux que ce soit dans la rencontre (entre artistes), dans l’intersémiotique (image/texte) ou dans les figures d’entre-mondes (ange, passeur, conteur).

Tiphaine SAMOYAULT: Création et procréation
En partant de la fameuse homologie "aut libri aut liberi", je commencerai sur cet "ou bien /ou bien" pour lui faire traverser ensuite la question du genre. Si l’homologie paraît valoir pour le fils, et l’admirable lecture par Walter Benjamin de la Lettre au père de Kafka l’illustre avec force, comment joue-t-elle pour la fille? S’agit-il pour elle de reprendre à son compte l’alternative proposée au fils (prenant alors la mesure de l’éventuelle dimension de fils en elle), ou de la transposer simplement en une formule symétrique (ou bien devenir un auteur, ou bien devenir une mère) et inscrivant ainsi la différence ontologique à partir de la différence sexuelle? L’avortement, la naissance des enfants, puis des petits enfants, les questions de reproduction et de génération, sans être au centre de l’œuvre d’Annie Ernaux, occupent une place importante dans la mesure où ils font se rencontrer les motifs de l’origine et de la transmission. Ils invitent eux aussi à comprendre les termes de l’alternative au féminin et de la différence qu’elle instaure. Je demanderai si écrire dans ce cas consiste à s’affranchir de la question de l’origine ou à la déplacer.

Tiphaine Samoyault est essayiste, écrivain et professeur de littérature comparée à l'Université Paris 8 (Vincennes - Saint-Denis).
Elle a notamment publié des essais: Excès du roman, Littérature et mémoire du présent, La Montre cassé et des récits ou romans. Son dernier livre, La main négative (Argol, 2008) est un récit né de la rencontre avec des œuvres de l’artiste Louise Bourgeois.
Membre du comité de lecture des éditions du Seuil, elle collabore à plusieurs journaux et revues de création ou de critique (Agenda de la pensée contemporaine, La Quinzaine littéraire, Po&sie).


Françoise SIMONET-TENANT: "L’autre fille: Tu es morte pour que j’écrive..."
L’autre fille (2011) s’inscrit dans la collection "Les Affranchis" (Nil éd.) qui demande aux auteurs d’écrire la lettre qu’ils n’ont jamais écrite. Annie Ernaux s’adresse à sa sœur morte de diphtérie en 1938, avant sa propre naissance, s’emparant de la contrainte pour composer un texte percutant. Elle a appris l’existence de l’absente disparue au hasard d’une conversation qu’elle a surprise, enfant, entre sa mère et une voisine, scène saisissante qui revient hanter l’écriture. Nous privilégierons la perspective génétique pour analyser l’élaboration d’un système énonciatif complexe qui permet de faire vibrer dans la monodie épistolaire les voix du passé.

Françoise Simonet-Tenant, agrégée de Lettres Modernes, est maître de conférences à Paris 13. Elle est l’auteur d’études critiques: Le journal intime (Nathan, 2001), Le journal intime, genre littéraire et écriture ordinaire (éditions Téraèdre, 2004) et Journal personnel et correspondance (1785-1939) ou les affinités électives, Louvain-la-Neuve, Academia Bruylant, coll. "Au cœur des textes", 2009.
Elle a dirigé l’ouvrage collectif, Le propre de l’écriture de soi (éditions Téraèdre, 2007) et plusieurs numéros de revue: Lettre et journal personnel, textes réunis et présentés par Brigitte Diaz et Françoise Simonet-Tenant, Épistolaire n°32, 2006; L’Épistolaire à La Nouvelle Revue française (1909-1940), textes rassemblés et présentés par Françoise Simonet-Tenant, Épistolaire n°34, 2008; Pour une histoire de l’intime et de ses variations, sous la direction d’Anne Coudreuse et de Françoise Simonet-Tenant, Itinéraires. Littérature, textes, cultures, Paris, L’Harmattan, 2009-4; Journaux personnels, sous la direction de Françoise Simonet-Tenant et de Catherine Viollet, Genesis n°32, Presses Universitaires de la Sorbonne, mars 2011. Elle a déjà consacré plusieurs articles à Annie Ernaux.


Lyn THOMAS: La "mémoire humiliée" et sa narration: Ernaux, et la "communauté" des intellectuels transfuges de classe
Annie Ernaux met l’accent sur l’aspect collectif et social de son expérience, mais qu’est-ce qu’elle partage avec, et qu’est-ce qui la différencie d’autres intellectuels transfuges de classe des deux côtés de la Manche? Peut-on parler d’une sensibilité de transfuge, malgré des différences de génération, de nationalité et de genre, et quelle est la contribution unique d’Annie Ernaux à l’expression de cette sensibilité? La narration de la ‘mémoire humiliée’ d’Annie Ernaux, en particulier dans La Honte, sera comparée à l’Esquisse pour une autoanalyse de Bourdieu, à La Culture du Pauvre de Richard Hoggart, et à Landscape for a Good Woman de l’historienne féministe britannique, Carolyn Steedman.

Lyn Thomas est Professeure de "Cultural studies" à la London Metropolitan University. Elle est l’auteure de deux livres sur Annie Ernaux: Annie Ernaux: An Introduction to the Writer and her Audience (1999) Berg: Oxford and New York; (2005) Annie Ernaux, à la première personne, Éditions Stock: Paris et de nombreux chapitres et articles, dont les plus récents sont: "Annie Ernaux, class, gender and whiteness: finding a place in the French feminist canon?", Future of Feminism, Future of Fiction issue, Gender Studies, Vol. 15, No. 2, July 2006, pp 159-168; "À la recherche du moi perdu: Memory and Mourning in the Work of Annie Ernaux", Journal of Romance Studies, Vol. 8 issue 2, Summer 2008, pp. 95-112 et "‘Le texte-monde de mon enfance’: Intertextes populaires et littéraires dans Les Armoires vides", in J. Dor and D. Bajomée (2011), Annie Ernaux: se perdre dans l'écriture de soi, Paris: Klincksieck, coll. "Circea".

Fabrice THUMEREL: Les années, ou les Mémoires du dehors
Née autre, entrée dans un monde où "l’autre n’est qu’un décor" (La Place), Annie Ernaux réintroduit l’Autre dans la littérature contemporaine. D’où sa remise en question des représentations littéraires et socio-historiques dominantes: en adoptant le point de vue des dominés et en s’opposant aux conventions littéraires (codes narratifs, "beau style", références savantes...), l’écrivaine transfuge entretient en effet un rapport transgressif à l’Histoire comme à l’histoire littéraire. En particulier, parce qu’elle réside dans l’inventaire des signes objectifs, dans une écriture transgénérique et transdisciplinaire qui fait prévaloir l’exposition sur l’explication, sa "recherche" s’oppose à toute la tradition française d’analyse et à la philosophie qui la sous-tend. Il s’agira ici de se concentrer sur Les années, tout en faisant entrer le texte en résonance avec les avant-textes et l’œuvre entière. Une telle entreprise peut être qualifiée de "mémoire(s) du dehors", dans la mesure où, oscillant entre mémoire intime (autobiographie) et mémoire historique (historiographie), elle offre à la fois un dehors du monde, un dehors de l’écriture, un dehors du sujet et un dehors de l’Histoire (littéraire).

Enseignant-chercheur et critique spécialisé dans le contemporain (XXe-XXIe siècle), Fabrice Thumerel a concentré une partie de ses recherches sur les écritures de soi, et notamment sur l’œuvre d’Annie Ernaux, organisant dans son Université d’Artois le premier Colloque international intitulé Annie Ernaux: une œuvre de l’entre-deux (Artois Presses Université, 2004, 280 pages). Sur cette œuvre, il a en outre publié des articles personnels et des dossiers collectifs sur le site en vue Libr-critique.com (2007-2011) et un chapitre - intitulé "Littérature et sociologie: La Honte ou comment réformer l’autobiographie" - de son livre Le Champ littéraire français au XXe siècle. Éléments pour une sociologie de la littérature (Armand Colin, "U", 2002, p. 83-101).

Michèle TOURET: Les lieux. Pour une scénographie romanesque
Signes du monde et de la vie personnelle, les lieux, souvent situés entre le privé et le public, sont dans les romans d'Annie Ernaux rarement décrits isolément. Leur description, et plus souvent leur désignation, parcourt les récits sous forme de tableaux ou de natures mortes brièvement évoqués, composés d'éléments d'un éthos social ineffaçable. Le monde, ainsi composé de scènes où lieux et personnages ne se dissocient pas, récuse l'esthétique de la description. Il compose des images volontairement pauvres qui entendent orienter le lecteur non vers une contemplation du monde mais vers une compréhension de ses forces.

Professeur émérite de l'Université Rennes 2, Michèle Touret a particulièrement travaillé sur la littérature de la première moitié du XXème siècle, spécialiste de l'œuvre de Cendrars, elle y a consacré nombres ouvrages et articles - un premier volume en Pléiade paraîtra l'an prochain. D'autres auteurs l'ont également intéressée comme Beckett, Simon, Guilloux (le colloque "L'Atelier de Louis Guilloux" tenu à Cerisy en 2010 est paru en janvier 2012). Elle a aussi édité une Histoire de la littérature française du XXème siècle (Presses universitaires de Rennes, 2 tomes, 1998 - 2008).

Dominique VIART: Annie Ernaux, historicité d’une œuvre
Empruntant à François Hartog la notion d’"historicité", je propose de revisiter l’œuvre d’Annie Ernaux pour montrer comment elle s’articule à l’Histoire et s’inscrit dans notre temps. Il s’agira bien sûr d’interroger la présence de l’Histoire en son sein, mais aussi, au-delà, de réfléchir à la place qu’elle s’est acquise dans l’histoire de la littérature. Seront analysées les déterminations dont elle prend conscience et qu’elle décide de traiter en s’armant de matériaux personnels, poétiques, documentaires et théoriques; l’évolution qu’elle introduit dans les usages littéraires et dans la conception même de l’acte d’écrire; la manière qu’a l’écrivain de se construire en lien avec une certaine modernité et de marquer par nombre de ses pratiques (dialogue avec la sociologie, éthique de la restitution...) et de ses formes (récits de filiation, poétique de l’infraordinaire, recours à la photographie...) sa profonde appartenance aux enjeux littéraires contemporains.

Essayiste et critique, membre de l’Institut Universitaire de France, Dominique Viart est professeur de littérature à l’Université Lille 3, où il co-dirige la Revue des Sciences Humaines.
Auteur d’essais sur Jacques Dupin, Claude Simon, Pierre Michon, François Bon, sur le roman au XXe siècle, la poésie moderne et sur la littérature contemporaine (La Littérature française au présent, avec B. Vercier, Bordas, 2008), il a dirigé de nombreux ouvrages collectifs parmi lesquels: Littérature et sociologie (avec D. Rabaté et P. Baudorre, PU de Bordeaux); Ecritures blanches (avec D. Rabaté, PU de Saint-Etienne); Nouvelles écritures littéraires de l’Histoire (Minard-Lettres modernes); La Littérature française du 20e siècle lue de l’étranger (PU Septentrion/Institut français); Fins de la littérature: Esthétiques et discours de la fin (avec L. Demanze, Armand Colin).


Jean-Michel ZAKHARTCHOUK: Que peut nous apprendre Annie Ernaux sur ce qui est au cœur de l'enseignement aujourd'hui?
Les enseignants, confrontés aux fractures culturelles et sociales qui bien souvent les séparent de l’univers de leurs élèves, surtout lorsqu’ils travaillent en milieu populaire, seraient bien inspirés de lire Annie Ernaux. A travers La Place par exemple, on comprend mieux ce que représente comme déchirement le passage d’une rive à l’autre pour les élèves issus de cultures dominées. On mesure toute la difficulté, mais aussi la grandeur d’un métier qui devrait permettre de rendre moins douloureux ce passage. L’utilisation en formation d’extraits de Annie Ernaux, à côté de quelques autres auteurs ayant décrit ces "épreuves", peut permettre d’acquérir de la lucidité et une prise de conscience de la complexité de "l’expérience scolaire" (selon l’expression de J.-M. Rochex). Cela peut être un moyen d’éviter les comportements "colonialistes" devant les "barbares incultes", afin de pouvoir jouer un rôle d’enseignant "passeur culturel", tout en évitant les populismes démagogiques (que refuse avec vigueur Annie Ernaux).

Publications
L’enseignant, un passeur culturel, ESF éditeur, 1999.
Transmettre vraiment une culture à tous les élèves, CRDP Amiens et Cahiers pédagogiques, 2006.
"Lire, écrire à la première personne", Cahiers pédagogiques, n°363, avril 1998, participation à la coordination.




Spectacle théâtral: L’événement, par la Compagnie de la Lune Blanche, avec le soutien du Centre régional des Lettres de Basse Normandie
Une sobre mais forte adaptation du roman d’Annie Ernaux porte sur scène l’intime et le social autour de l’avortement dans les années 60 en France. C’est une formidable petite forme à laquelle nous convie Catherine Vuillez dans une adaptation très réussie du roman L’Evènement d’Annie Ernaux. Petite parce que le jeu solitaire à laquelle se livre l’actrice est réduit à sa plus simple expression. Il n’y a pas de décors, de jeu de lumières sophistiqué. Mais grande parce que la mise en scène de Jean-Michel Rivinoff d’une sobriété à l’efficacité manifeste et l’interprétation magistrale de la comédienne parviennent à créer un fort moment d’émotion.
Le sujet de L’Evènement est à la fois intime et social. Il est autobiographique comme tout ce qu’écrit l’auteure et en même temps très sociologique. Ces deux perspectives s’enchevêtrent d’ailleurs toujours dans ses écrits. Avec la précision d’une écriture au scalpel, elle dissèque ses propres réactions face à cet évènement survenu dans sa vie alors qu’elle n’avait que 24 ans: une grossesse prématurée et accidentelle qu’il lui fallait faire passer coûte que coûte. Elle rend compte avec une franchise sans concession de ses peurs, de son désarroi, de l’horreur vécue, de l’indifférence quasi-générale à laquelle elle se heurte et de l’immense solitude qui s’ensuit face aux hommes, face aux institutions.
En 1964, l’avortement est encore proscrit et puni avec une extrême rigueur. La dernière femme guillotinée en France est d’ailleurs une de ces "faiseuses d’ange" qui, avec les moyens du bord, bricolaient des interruptions de grossesse. Les candidates à l’avortement abandonnées à leur sort par une société morale et rétrograde qui leur déniait le droit de disposer d’elle-même n’avaient d’autres recours que de se mettre en danger de mort. L’interprétation épurée mais remarquable de Catherine Vuillez accroît la résonnance de ce récit puissant et juste. Un cri d’humanité à ne pas manquer.

BIBLIOGRAPHIE :

Annie Ernaux a publié en 2011:
L'autre fille (Gallimard);
L'atelier noir (Editions des Busclats);
Ecrire la vie (Gallimard Quarto);
L'écriture comme un couteau (Gallimard Folio).

L’œuvre d’Annie Ernaux a été abondamment étudiée dans des monographies, des actes de colloques, des articles multiples, notamment:

Ouvrages consacrés à Annie Ernaux

Bacholle-Boskovic, Michèle, De la perte au corps glorieux, Presses universitaires de Rennes, coll. "interférences", 2011.
Bouchy, Florence La Place, La Honte, Annie Ernaux, Hatier, 2005.
Charpentier, Isabelle, Une intellectuelle déplacée. Enjeux et usages sociaux et politiques de l’œuvre d’Annie Ernaux (1974-1998), Université d’Amiens, 1999.
Dugast, Francine, Annie Ernaux, étude de l’œuvre, Bordas, 2008.
Fort, Pierre-Louis, La Place/Annie Ernaux, Gallimard, 2006.
Hugueny-Léger, Elise, Annie Ernaux, une poétique de la transgression, Peter Lang, 2009.
Savéan, Marie-France, La Place et Une femme d’Annie Ernaux, Gallimard Foliothèque, 1994.
Thomas, Lyn, Annie Ernaux à la première personne, Stock, 2005.
Tondeur, Claire-Lise, Annie Ernaux ou l’exil intérieur, Amsterdam - New York, Rodopi, 1996.
Thumerel, Fabrice, éd. Annie Ernaux: une œuvre de l’entre-deux, Actes du colloque d’Arras, Artois Presses Université, 2004.
Villani, Sergio, Annie Ernaux Perspectives critiques, Toronto, Legas, 2009.

Ouvrages partiellement consacrés à Annie Ernaux

Bacholle, Michèle, Un passé contraignant, Double bind et transculturation, Amsterdam - New York, Rodopi, 2000. Annie Ernaux. De la perte au corps glorieux, Rennes, PUR (à paraître).
Blanckeman, Bruno, Les Fictions singulières, étude sur le roman français contemporain, Prétexte éditeur, 2002.
Eliacheff, Caroline, et Heinich, Nathalie, Mères-filles, une relation à trois, Albin Michel, 2002.
Fort, Pierre-Louis, Ma mère la morte, Yourcenar, Beauvoir, Ernaux, Imago, 2007.
Gauléjac, Vincent de, La Névrose de classe. Trajectoire sociale et conflits d’identité, HG éd. 1987.
Jopeck, Sylvie, La Photographie et l’(auto)biographie, Bibliothèque Gallimard, 2004.
Martin, Jean-Pierre, Le Livre des hontes, Seuil, 2006.
Sheringham, Michael, Everyday Life. Theories and Practices from Surrealism to the Present, Oxford University Press, 2006.
Viart, Dominique, La Littérature française au présent: héritage et mutations de la modernité, (avec Bruno Vercier), Bordas (2005), réédition augmentée 2008.

L’ouvrage d’Elise Hugueny-Léger (Lang, 2009) et les actes du colloque de Toronto réunis par Sergio Villani (Legas, 2009) comportent des bibliographies récentes détaillées.

Avec le soutien
de l’Université Sorbonne Nouvelle Paris 3
(Conseil scientifique, Groupe de recherche membre de l'équipe Accueil "Ecritures de la modernité"),
de l’Université Rennes 2 Haute Bretagne
(Conseil scientifique, laboratoire CELAM, UFR "Arts, Lettres, Communication"),
du Conseil régional de Bretagne,
de Rennes Métropole
et du Centre régional des Lettres de Basse-Normandie