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L'ŒUVRE D'ANNIE ERNAUX
: LE TEMPS ET LA MÉMOIRE
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DU VENDREDI 6 JUILLET (19 H) AU VENDREDI 13
JUILLET (14 H) 2012
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DIRECTION : Francine BEST, Bruno
BLANCKEMAN, Francine DUGAST-PORTES
Avec la participation d'Annie ERNAUX
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ARGUMENT :
L’œuvre d’Annie Ernaux intéresse depuis plusieurs décennies un vaste
public, les media, la critique spécialisée. Se déroulant en présence de
l’auteur, ce colloque sera centré sur la thématique du temps et de la
mémoire, objet récurrent de cette réflexion.
Littéraires, philosophes, historien(ne)s, sociologues seront conviés à
analyser l’œuvre sous des angles neufs. On étudiera le temps de
l’œuvre, l’évolution de sa réception et du dialogue entretenu par Annie
Ernaux avec ses lecteurs. On observera comment se sont constituées une
mémoire des femmes, une mémoire des dominés, une mémoire de l’Histoire,
sur fond de transgression des tabous et de modèles culturels
effervescents - marxisme, existentialisme, phénoménologie, sciences
humaines, "ère du soupçon". On insistera sur l’élaboration de ces
textes qui inscrivent l’œuvre hors des avant-gardes récentes mais dans
une démarche exigeante d’écriture: à l’émergence de thématiques
occultées correspondent l’effacement des genres littéraires, les
variations subtiles de la voix, les ambiguïtés de "l’écriture plate",
la présence de la poésie, de la chanson, des arts. On s’interrogera sur
les résonances éthiques d’un parcours lucide, vigilant, critique.
Plusieurs soirées seront consacrées à des témoignages d’enseignants, à
un spectacle théâtral (L’événement,
par la compagnie de la Lune Blanche), aux chansons aimées d’Annie
Ernaux.
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CALENDRIER DÉFINITIF :
Vendredi 6
juillet
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants
Samedi 7
juillet
Matin:
Francine BEST,
Bruno BLANCKEMAN, Francine DUGAST-PORTES & Annie ERNAUX:
Ouverture
Situation de l'œuvre
Dominique
VIART: Annie Ernaux, historicité d’une œuvre
Elise
HUGUENY-LÉGER: Lire (chez) Annie Ernaux: se réinventer par
la
mémoire
Après-midi:
Aurélie ADLER:
Les années,
livre-somme retissant les fils de l’œuvre
Jean-Michel
ZAKHARTCHOUK: Que peut nous apprendre Annie Ernaux sur ce
qui
est au cœur de l'enseignement aujourd'hui?
Soirée:
Témoignages
d’enseignants, avec Jean-Claude
BELLANGER (Expériences de formation autour de l'œuvre
d'Annie
Ernaux), Fabrice THUMEREL et Jean-Michel ZAKHARTCHOUK
Dimanche 8
juillet
Matin:
La mémoire des dominés
Jacques LECARME: Voix des
humbles, fierté des humiliés
Lyn THOMAS: La "mémoire
humiliée" et sa narration: Ernaux, et la "communauté" des intellectuels
transfuges de classe
Après-midi:
Christian BAUDELOT: Annie
Ernaux, sociologue de son temps
Fabrice THUMEREL: Les années, ou les Mémoires du
dehors
Michèle TOURET: Les lieux. Pour
une scénographie romanesque
Soirée:
Spectacle
théâtral: L’événement,
par la Compagnie de la Lune Blanche, avec le concours du Centre
régional des Lettres de Basse Normandie
Lundi 9 juillet
Matin:
Mémoire et histoire
Tiphaine SAMOYAULT: Création et
procréation
Judith LYON-CAEN: Le temps qui
vient, qui passe, - et ce qui en reste, dans Les années: réflexions sur une
historiographie romanesque
Après-midi:
Yvon INIZAN: Les années, entre mémoire et oubli,
genèse d'une forme
Temps et lieux
Francine BEST: La guerre
d’Algérie, le silence et l'oubli
Pierre-Louis
FORT: L’autre scène, le temps de l'espace commercial
Mardi 10
juillet
Matin:
Temps et intertexte
Alain
SCHAFFNER: Le temps et la passion dans Passion simple
Nathalie FROLOFF: Se Perdre: un roman russe?
Après-midi:
DÉTENTE
Mercredi 11
juillet
Matin:
« L'écriture comme un
couteau »
Thomas HUNKELER: Bien vu, mal
dit: pour un autre art d'écrire
Isabelle ROUSSEL-GILLET:
L'expérience des images ou comment remonter la mémoire?
Après-midi:
Françoise SIMONET-TENANT: "L’autre fille: Tu es morte pour que
j’écrive..."
Bruno
BLANCKEMAN: La chanson, les chansons (conférence en
ligne sur la Forge Numérique de la MRSH de Caen)
Soirée:
Chansons
aimées d’Annie Ernaux, par Bruno
BLANCKEMAN, accompagné au piano par François CHESNEL
Jeudi 12
juillet
Matin:
Résonances éthiques
Francine DUGAST-PORTES: Voix
croisées sur les livres d'Annie Ernaux
Florence
BOUCHY: Expérience et mémoire du quotidien dans l'œuvre d'Annie
Ernaux
Après-midi:
Barbara HAVERCROFT: Le tombeau
de la sœur: récit et réconciliation dans L'autre fille
Emmanuel BOUJU: "Une phrase pour
soi": mémoire anaphorique et autorité pronominale dans Les années d'Annie Ernaux
Vendredi 13
juillet
Matin:
Résonances éthiques
Robert KAHN: Anatomies de la
mélancolie: Annie Ernaux et Elfriede Jelinek
Conclusions avec les
participants et Annie Ernaux
Après-midi:
DÉPARTS
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RÉSUMÉS :
Jean-Claude
BELLANGER: Expériences de formation autout de l'œuvre d'Annie Ernaux
Ce témoignage relatera des expériences de formation d'enseignants et
d'élèves autour de l'œuvre d'Annie Ernaux, notamment sur la question de
l'autobiographie. Annie Ernaux était venue à Caen à cette occasion.
Professeur de lettres agrégé à la
retraite. Il a animé, lorsqu'il était en activité, au plan national,
l'Association Française des Enseignants de Français.
Christian
BAUDELOT: Annie Ernaux, sociologue de son temps
Sociologue de son temps. L’expression a au moins trois sens. Le premier
suggère la conformité d’une démarche à la mode d’un moment. Elle se
serait pliée aux usages en vigueur dans la profession pour analyser la
réalité sociale. C’est de loin le sens moins intéressant de la formule.
Le second, plus classique, indique la contribution des livres d’Annie
Ernaux à la connaissance objective de la société française au cours de
la deuxième moitié du vingtième siècle. Le temps serait ici un simple
synonyme du mot société. Elle a de fait produit sur les phénomènes
sociaux de son temps des analyses et des descriptions particulièrement
pertinentes et originales: école, mobilité sociale, RER, avortement,
Alzheimer, formes modernes de la misère urbaine, avatars de la
famille... Le fait est désormais évident et a fait l’objet de nombreux
commentaires. Mais il y a un troisième sens à la formule. Le mot temps
est pris cette fois dans son sens littéral, il renvoie aux horloges.
L’écrivain est alors la sociologue de sa propre horloge, à la fois
personnelle et sociale. Celle de son propre organisme vital avec ses
sensations, émotions, perceptions qui, évoluant avec le temps, lui
permettent de partager cette expérience du temps avec des millions de
ses semblables. C’est évidemment le coup de force des Années, mais le
processus est en fait à l’œuvre depuis le début, dès les premiers
livres. Les rapports entre sociologie et littérature s’éclairent alors
d’un jour nouveau. Par l’écriture et la reconstitution de son propre
temps, l’écrivain accède à des réalités sociales inaccessibles au
sociologue. Même si au final les connaissances accumulées par les uns
et par les autres peuvent converger, les genèses de leurs productions
n’ont rien à voir. Bref, si Bourdieu et Halbwachs n’avaient jamais
existé, Les armoires vides, La place et Les années auraient quand même été
écrites...
Christian Baudelot, "Briser des solitudes: les
dimensions psychologiques, morales et corporelles des rapports de
classe chez Pierre Bourdieu et Annie Ernaux", in Fabrice Thumerel, Annie Ernaux, une œuvre de l’entre-deux,
Artois Presse Université, 2004.
Christian Baudelot, Annie Ernaux,
les années, Compte rendu in Les
Annales, 65ème année, n°2, mars-avril 2010, pp. 527-531.
Francine BEST:
La guerre d’Algérie, le silence et l'oubli
"Evénement(s), guerre sans nom, guerre sans fin", on n’en finira jamais
de ne pas savoir nommer cette "sale" guerre où la torture et la honte
furent omni-présentes ; elles n’ont pas cessé de hanter les mémoires.
"L’Algérie, notre blessure" clamaient encore, au nom de leur
génération, la grande historienne Madeleine Reberioux et le président
de la Ligue des Droits de l’Homme Henri Leclerc, pendant la guerre
civile algérienne, dans les années 1991-2002. Cette blessure vient pour
une large part du silence, de l’indifférence délibérée qui, comme une
chape de plomb, écrasent la mémoire de ceux et celles qui, à un titre
ou à un autre, furent des acteurs de cette guerre, notamment la mémoire
des Françaises prenant parti pour une Algérie libre et indépendante.
C’est ce que révèlent les pages écrites par Annie Ernaux à propos de la
guerre d’Algérie. Certes les efforts des historiens de France Culture
en cet octobre 2011 pour analyser témoignages et récits liés à l’année
1961 sont considérables. Cependant les pages, les paragraphes écrits
par Annie Ernaux sur le retentissement, en France, de la guerre
d’Algérie apparaissent comme une rareté. Elles rompent le silence et
refusent l’oubli. Ce sont des coups de projecteur qui font "joint"
entre l’Histoire et l’histoire de toute une génération, entre
l’Histoire et l’histoire personnelle de l’auteure et de ses lecteurs.
Ces textes ont la force d’inciter ceux et celles qui sont nés entre
1930 et 1940 à se remémorer cette guerre qui les a irrémédiablement
marqués. Ils et elles constituent la génération "guerre d’Algérie".
Francine Best a été, en tant que jeune
agrégée de philosophie, "nommée d’office" en Algérie où elle a enseigné
de 1959 à 1961, à Oran puis à Alger. La création d’une section du PSU à
Oran lui a valu d’être "condamnée à mort" par l’OAS et de vivre très
personnellement les "événements" de 1961 (putsch des généraux) à Alger
puis à Paris.
Emmanuel
BOUJU: "Une phrase pour soi": mémoire anaphorique et autorité
pronominale dans Les années
d'Annie Ernaux
Que la mémoire n’apporte à Annie Ernaux "aucune preuve de [sa]
permanence ou de [son] identité", mais au contraire lui "fait sentir"
et "confirme" sa "fragmentation" et son "historicité" (La Honte), cela se traduit tout
particulièrement dans son œuvre par l’usage très particulier qu’elle y
fait des pronoms personnels et par le lien qui s’y établit entre leur
fonction anaphorique et leur capacité à servir de support d’autorité.
Si la configuration narrative des récits parvient à servir ainsi la
circonstance d’une vie et la "rumeur" d’une époque (Les années) en en détaillant les
signes, c’est peut-être, en particulier, parce qu’Annie Ernaux a su
faire de cette position mineure d’auteur et de la réticence pronominale
qui la caractérise les moyens d’une autorité nouvelle, où le fait
d’écrire en son nom propre est devenu indissociable d’une figure
commune de l’énonciation.
Ancien élève de l’ENS, Emmanuel Bouju
est professeur de littérature générale et comparée à l’Université
Rennes 2.
Il est l’auteur de Réinventer la
littérature: démocratisation et modèles romanesques dans l’Espagne
post-franquiste et de La
transcription de l’histoire. Essai sur le roman européen de la fin du
vingtième siècle, Rennes, PUR "Interférences", janvier 2006.
Responsable du groupe phi
(groupe de recherche interuniversitaire et interdisciplinaire en
poétique historique et comparée, CELLAM), il en a dirigé les ouvrages
collectifs pour la collection "Interférences" aux PUR: Littératures sous contrat (2002), L’engagement littéraire (2005), Littérature et exemplarité
(co-direction d’A. Gefen, G. Hautcœur et M. Macé, 2007) et L’autorité en littérature (2010).
Il est co-directeur (avec Catherine Coquio et Lucie Campos) de la
collection "Littérature, histoire, politique" aux éditions Classiques
Garnier.
Francine
DUGAST-PORTES: Voix croisées sur les livres d'Annie Ernaux
On fera le point sur la réception de l’œuvre d’Annie Ernaux telle
qu’elle apparaît dans les articles critiques et les lettres des
lecteurs depuis 2008 (cet aspect ayant déjà été étudié avec précision
pour les décennies antérieures). On examinera le discours d’Annie
Ernaux elle-même sur sa démarche d’écrivain: il jalonne Les années, il tisse les entretiens
divers, et constitue essentiellement les extraits du Journal intitulés L’atelier noir, qui forme en somme
diptyque avec le "photojournal" placé au début de Écrire la vie (édition Quarto). Une
sorte de bilan narratif "autographographique" - comment écrire la vie
justement - se dégage de ces textes dans lesquels le travail
d’élucidation met en jeu de façon subtile la conception de la création
littéraire, et les modalités diverses de la lecture.
Francine Dugast-Portes est agrégée de
Lettres, docteur d’état, professeur émérite de l’Université Rennes 2.
Elle a été directeur de l’INRP. Elle est spécialiste de la littérature
des XXe et XXIe siècles.
Ses articles portent sur le roman de l’entre-deux-guerres, sur Colette,
sur les écrivains d’après-guerre, sur le "Nouveau Roman"
particulièrement, sur les écrivains contemporains - Jean Rouaud, Anne
Garréta, Annie Ernaux. Elle a participé à la rédaction d’histoires de
la littérature, et à des éditions.
Publications
L’Image de
l’enfance 1918-1930 (PUL 1981).
Colette, les
pouvoirs de l’écriture (PUR, 1999).
Le Nouveau
Roman, une césure dans l’histoire du récit (Nathan-Université,
2001).
Passion
Colette, ambivalences et paradoxes (Textuel, 2004 en collab.).
Les Bretagnes
de Colette (PUR 2008, en collab.).
Annie Ernaux,
étude de l’œuvre (Bordas, 2008).
Nathalie
FROLOFF: Se Perdre: un roman
russe?
La mémoire livresque semble apparaître dans Se Perdre (mais aussi dans le reste
de l’œuvre d’Annie Ernaux) comme un moyen de pallier le sentiment de
perte, lié à la passion amoureuse. Cette intertextualité pourra être
étudiée à partir de deux axes: il s’agira tout d’abord de réfléchir sur
la possibilité de comprendre celui qu’on aime alors que sa langue et sa
culture nous sont étrangères (ou connues de façon parcellaire), puis de
déterminer le rôle que jouent ces références dans la remémoration des
instants amoureux qui relèvent de l’indicible. Cette place particulière
de l’intertextualité permettra ainsi de voir comment la mémoire opère
entre l’écriture du journal et celle du récit a posteriori.
Nathalie Froloff est maître de
conférences à Tours (IUT) depuis septembre 2006. Après une thèse sur la
chronique poétique dans La NRF
de l’entre-deux-guerres (à paraître chez Champion), elle a publié de
nombreux articles sur les revues littéraires et leurs auteurs. Elle
travaille actuellement sur la littérature contemporaine et la
photographie à l’Université Paris IV (Laboratoire EA 2577), en
particulier sur Annie Ernaux.
Elle a par ailleurs codirigé avec Dominique Rabaté et Didier Alexandre
le premier numéro de la revue vingtiémiste ELFe XX-XXI (novembre 2011). Le
dernier article qu’elle a proposé sur Annie Ernaux (Saint-Andrews,
septembre 2010) s’intitule: "Les
années by Annie Ernaux and D’Autres
vies que la mienne by Emmanuel Carrère: a radical renewal of the
autobiography genre in French contemporary literature" (à paraître chez
Peter Lang).
Barbara
HAVERCROFT: Le tombeau de la sœur: récit et réconciliation dans L'autre fille
En 2011, Annie Ernaux a publié un texte poignant au statut indécis qui
se consacre à sa sœur Ginette, décédée deux ans avant la naissance de
l’auteure. Ce faisant, Annie Ernaux transgresse la loi du silence et du
secret, instaurée par ses parents, qui a depuis toujours entouré la
figure énigmatique de sa sœur. Elle se donne également un grand défi:
comment créer un texte basé sur une ombre, sur un fantôme qui est "hors
du langage des sentiments et des émotions" (p. 54), un être absent qui
est "l’anti-langage" (p. 54) même? Si l’écrivaine qualifie la sœur
défunte de "forme vide impossible à remplir d’écriture" (p. 54), il
n’en reste pas moins qu’elle réussit magistralement la tâche difficile
de rédiger ce texte-tombeau émouvant. Dans cette communication, je
m’attarderai justement à certains procédés discursifs utilisés dans
"cette lettre" pour faire sortir la figure de la sœur du néant, pour
lui donner une existence textuelle et pour sonder la relation entre
l’auteure et cette "image sans substance d’une petite fille disparue"
(p. 58) dont l’existence ne consiste qu’en son empreinte sur celle
d’Annie Ernaux. Je m’intéresserai plus particulièrement aux deux récits
enchâssés et à l’emploi de la deuxième personne, de l’ekphrasis, du
discours métatextuel, du jeu des contrastes et des contraires et du
champ sémantique religieux. C’est en écrivant ce texte d’une grande
complexité discursive qu’Annie Ernaux effectue une sorte de
réconciliation avec les traces et les souvenirs de la sœur, qu’elle lui
donne une existence textuelle qui la fait "revivre et remourir" (p.
77), s’acquittant ainsi de la possible dette qu’elle imagine avoir
envers cette sœur dont la mort a permis sa naissance.
Professeure au Département d’études
françaises et au Centre de littérature comparée de l’Université de
Toronto, Barbara Havercroft est l’auteure de nombreuses publications
sur les écrits autobiographiques français et québécois
contemporains (en particulier, au féminin). Elle est la co-fondatrice
et co-directrice du GRELFA (Groupe de recherche et d’étude sur la
littérature française d’aujourd’hui) à l’Université de Toronto.
Elle a entre autres publié (avec Pascal Michelucci et Pascal Riendeau)
le collectif intitulé Le roman
français de l’extrême contemporain: écritures, engagements, énonciations
(Québec: Éditions Nota bene, 2010).
Elle a déjà consacré plusieurs articles à l’œuvre d’Annie Ernaux, dont
le plus récent s’intitule "L’autobiographie (im)personnelle et
collective: enjeux pronominaux de la transmission narrative dans Les Années d’Annie Ernaux", dans
Frances Fortier et Andrée Mercier (dir.), La transmission narrative: modalités du
pacte romanesque (Québec: Éditions Nota bene, 2011): 129-142. En
2011, elle a co-dirigé avec Bruno Blanckeman, un colloque à Cerisy
intitulé Narrations d’un nouveau
siècle: romans et récits français (2001-2010) dont les actes
devraient paraître en 2013.
Elise
HUGUENY-LÉGER: Lire (chez) Annie Ernaux: se réinventer par la mémoire
Au fil des publications d’Annie Ernaux, le je se dévoile et se
déchiffre, comme un parchemin aux multiples épaisseurs, aux yeux des
narratrices et à ceux du lectorat. À l’origine de ses entreprises
autobiographiques d’écriture, on trouve une (re)lecture de soi, où la
recherche de mots, images et sensations permet une réinvention de sa
propre mémoire. Cette communication proposera une vue d’ensemble de
l’œuvre d’Ernaux, mettant en relief, d’une part, les possibilités
d’exploration et d’invention de soi par la lecture, et l’étiquette
"autofictions" qu’on peut leur assigner, et, d’autre part, les
résonances de l’entreprise d’Annie Ernaux pour le lectorat, et les
possibilités de relecture offertes par son écriture. À travers une
étude des processus et des motifs d’effacement, d’oubli, de réécriture
et d’inscription dans son œuvre, il s’agira de mettre en relief les
articulations entre mémoire, lecture et écriture, en interrogeant la
pertinence de la notion d’écriture palimpseste.
Elise Hugueny-Léger est lecturer à
l’Université de St-Andrews (Ecosse). Ses recherches portent sur
l’écriture autobiographique au XXe et XXIe siècles. Elle travaille en
ce moment sur l’utilisation des nouveaux médias dans l’autofiction
contemporaine française. Elle a publié de nombreux articles et un livre
sur Annie Ernaux (Annie Ernaux, une
poétique de la transgression, Peter Lang, 2009).
Thomas
HUNKELER: Bien vu, mal dit: pour un autre art d'écrire
L’art, l’œuvre, le roman: autant d’interdits aux yeux d’Ernaux, comme
elle le reconnaît elle-même dès La
place quand elle écrit que "le roman est impossible" et qu’elle
n’a "pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art". L’écriture,
telle qu’Ernaux la conçoit, doit en effet prendre sa source hors de
l’art, presque contre l’art. Marquée du sceau du réel et du vrai, elle
doit témoigner, dans sa forme comme dans sa finalité, d’un refus
systématique du bien écrire. Mais comment affirmer le "droit de mal
écrire" sans être mauvais écrivain? Comment écrire bien sans bien
écrire?
Thomas Hunkeler est professeur de
littérature française et comparée à l’Université de Fribourg en Suisse.
Organisateur, avec Marc-Henry Soulet, du colloque "Se mettre en gage
pour dire le monde: autour d’Annie Ernaux" (2010), dont les actes
paraîtront en 2012 aux éditions MetisPresses, Genève.
Publications
Echos de
l’ego dans l’œuvre de Samuel Beckett (Paris, 1997).
Le Drame du
regard. Théâtralité de l’œuvre d’art (Berne, 2002).
Le vif du
sens. Corps et poésie selon Maurice Scève (Genève, 2003).
Place au
public. Les spectateurs du théâtre contemporain (Genève, 2008).
Yvon INIZAN: Les années, entre mémoire et oubli,
genèse d'une forme
Le livre, Les années,
s’achève sur la pleine formulation du projet qui lui a donné naissance:
ainsi, la forme littéraire ne se révèle vraiment qu’au terme de sa mise
en œuvre. Entre mémoire et oubli, cette "autobiographie impersonnelle"
oscille entre la perte du "je" et l’effort reconduit, sans cesse, pour
en fixer la trace quand il s’agit de "mettre en forme par l’écriture
son absence future" (p. 249). Nous souhaitons mettre en relation cette
pensée narrative, cette anamnèse, avec la réflexion philosophique de
Paul Ricœur sur la mémoire et sur l’oubli dans son ouvrage paru en 2000
(La Mémoire, l’histoire, l’oubli,
Paris, Seuil, 2000). Nous emprunterons au philosophe et à sa
phénoménologie de la mémoire deux questions qui, tout aussi bien,
traversent le récit d’Annie Ernaux: "de quoi y-a-t-il souvenir?, De qui
est la mémoire?". Dans les deux cas, une même inversion: la question
"quoi?" est posée avant la question "qui?". La perspective égologique
vient après la visée intentionnelle, l’approche pragmatique de la
réminiscence opérant la transition lorsqu’il s’agit de "sauver quelque
chose du temps où l’on ne sera plus jamais" (p. 254). De ce temps
sauvé, dira-t-on, pour finir, que seul demeure un récit? Nous
interrogerons cette forme littéraire par où s’esquissent, en
particulier, l’histoire d’un sujet impersonnel, "la dimension vécue de
l’Histoire" (p. 251) et la paradoxale authenticité du "on".
Robert KAHN:
Anatomies de la mélancolie: Annie Ernaux et Elfriede Jelinek
Annie Ernaux, Elfriede Jelinek: deux voix de femmes, nos
contemporaines, qui ont su analyser avec une très grande acuité la
fabrication de l'individu ouest-européen, et ce qu'elle entraîne comme
douleurs et désastres. On lira ensemble Les Armoires vides (1974) et Les Exclus (1980), deux textes qui
traitent de la même période: l'après-guerre, la fin des années 50. Etre
alors une jeune fille, c'est être, à son corps défendant, soumise à une
idéologie. Il est frappant de constater à quel point, malgré toutes
leurs différences, en particulier génériques (roman entre réalité et
fiction pour Jelinek, récit autobiographique pour Ernaux), les textes
se recoupent parfois jusque dans le détail, dans la critique de la
société, de l'école, de la famille, de la religion, de l'industrie
culturelle.
Robert Kahn est un ancien élève de l'ENS
St Cloud, maître de conférences de littérature comparée à l'Université
de Rouen, et traducteur de Walter Benjamin et Erich Auerbach. Il a
publié des articles sur Benjamin, Auerbach, Proust, Sebald, Perec...,
et un livre Images, passages: Marcel
Proust et Walter Benjamin, Kimé 1998.
Jacques
LECARME: Voix des humbles, fierté des humiliés
A partir de La Place, Annie
Ernaux trouve une écriture qui donne la parole aux pauvres, aux laissés
pour compte de la modernisation de la France, à la minoritée la plus
défavorisée. Malgré Léon Bloy, Charles-Louis Philippe, Paul Léautaud,
Céline, quelques autres, les humbles restent les oubliés d'une
littérature qui, même engagée, reste condescendante et propose le point
de vue des élites sur les pauvres: qu'on relise Les Humbles de Jules Romains; ces
humbles ont intérêt à témoigner de leur bonne volonté. Annie Ernaux,
prise dans l'ascenseur social des années 50-60, pratique le retour
amont vers une origine, plus trahie que perdue, et réhabilite la
culture des humiliés, ses parents, en mettant en cause la culture des
élites littéraires (par exemple Tel
quel). L'écriture subit une vraie mutation, une écriture
fragmentaire, sténographique, délibérement pauvre en figures et
métaphores, se substitue aux flux céliniens ou ironiques des trois
romans déjà publiés. Le choix de la voix autobiographique, le
renoncement ascétique à la fiction ne seront plus jamais remis en cause
par l'écrivain. On centrera l'étude sur le passage entre La femme gelée et le binôme La place.
Publications
Jacques Lecarme et Eliane Lecarme-Tabone, L'Autobiographie, coll. "U.",
Armand Colin, 1977, 2002.
Jacques Lecarme, Drieu La Rochelle,
ou, le Bal des maudits, PUF, 2001.
Jean-Claude Larrat et Jacques Lecarme, André Malraux, d'un siècle à l'autre
(Colloque de Cerisy), Coll. "Les Cahiers de la NRF", Gallimard, 2002.
Judith
LYON-CAEN: Le temps qui vient, qui passe, - et ce qui en reste, dans Les années: réflexions sur une
historiographie romanesque
Les années
inventent une autobiographie singulière, qui fait du contexte
socio-historique le lieu même saisi et figuré par l'écriture. De ce
lieu, dans ce lieu, la romancière s'adresse aux sciences sociales -
mais s'adresse-t-elle à l'histoire? Que le roman fait-il voir du passé?
Que font les années de
l'histoire (comme passé et comme savoir) et que font-elles à
l'histoire? On tentera de regarder en historienne les ressources
historiographiques propres de cette fiction qui témoigne, de les faire
jouer en quelque sorte, pour saisir des objets, élaborer des
questionnements, construire des contextes qui ne viennent pas dans la
discipline historique mais peuvent faire retour sur elle. Dans ce
cheminement avec Annie Ernaux, on croisera d'autres romanciers, du
passé, comme Barbey d'Aurevilly, romancier d'une présence spectrale du
temps, de ce qui reste, de "ce qui ne meurt pas".
Judith Lyon-Caen est maître de
conférences à l'EHESS. Historienne, membre du Groupe interdisciplinaire
en histoire du littéraire (Centre de recherches historiques, UMR
EHESS-CNRS 8558), elle s'intéresse aux usages sociaux de la littérature
au XIXe et au XXe siècles. Elle a publié: La lecture et la vie, les usages du roman
au temps de Balzac (Tallandier, 2006); avec Dinah Ribard, L'historien et la littérature (La
Découverte, 2010) et récemment édité, chez Gallimard ("Quarto") Les Mystères de Paris d'Eugène Sue
(2010).
Isabelle
ROUSSEL-GILLET: L'expérience des images ou comment remonter la mémoire?
Nous ferons de Birthday la toile programmatique d’une écriture à
battants ouverts et poserons l’hypothèse d’une écriture ouvrante dont
participe la présence récurrente d’objets de surface (photographie,
écran, toile). Que ce soit dans L’autre
fille, L’Usage de la photo
ou Les années, et l’album de Ecrire la vie, la photographie est
plus qu’une fabrique de mémoire, qu’une trace participant d’une
écriture à contretemps; elle consomme certes la perte, mais elle est un
ouvroir de distance et de profondeur. La porte entr’ouverte offre en ce
sens des matrices d’images (et non une clef). Un des paradoxes de
l’exigence et de la violence d’Annie Ernaux est de se tenir à cet
entre-deux entre le forage et le trouble [L’Autre, adaptation filmique de L’Occupation, distille ce double
jeu du mouvement et du fixe que nous nous proposons d’explorer dans sa
fonction de construction/déconstruction de la réalité et du temps].
Isabelle Roussel-Gillet est maître de
conférences à l’Université de Lille et membre de "Textes &
cultures" (EA 4028, Université d’Artois). Elle étudie le roman des XXe
et XXIe siècles et le dialogue entre les arts notamment chez Dindo,
Ernaux, Cantet, Butor puis Dali et Béjart (Dali sur les traces d’Eros,
colloque de Cerisy avec F. Joseph-Lowery, éd. Luca Notari, 2007 et
2010). Codirectrice de quatre ouvrages et auteur de deux ouvrages sur
Le Clézio, elle a également dirigé le numéro 23 de la revue Les Cahiers Robinson consacré à cet
écrivain (2008). Au cœur de ses écrits se tisse une pensée du rapport,
de l’interculturalité, de l’entre-deux que ce soit dans la rencontre
(entre artistes), dans l’intersémiotique (image/texte) ou dans les
figures d’entre-mondes (ange, passeur, conteur).
Tiphaine
SAMOYAULT: Création et procréation
En partant de la fameuse homologie "aut
libri aut liberi", je commencerai sur cet "ou bien /ou bien"
pour lui faire traverser ensuite la question du genre. Si l’homologie
paraît valoir pour le fils, et l’admirable lecture par Walter Benjamin
de la Lettre au père de Kafka
l’illustre avec force, comment joue-t-elle pour la fille? S’agit-il
pour elle de reprendre à son compte l’alternative proposée au fils
(prenant alors la mesure de l’éventuelle dimension de fils en elle), ou
de la transposer simplement en une formule symétrique (ou bien devenir
un auteur, ou bien devenir une mère) et inscrivant ainsi la différence
ontologique à partir de la différence sexuelle? L’avortement, la
naissance des enfants, puis des petits enfants, les questions de
reproduction et de génération, sans être au centre de l’œuvre d’Annie
Ernaux, occupent une place importante dans la mesure où ils font se
rencontrer les motifs de l’origine et de la transmission. Ils invitent
eux aussi à comprendre les termes de l’alternative au féminin et de la
différence qu’elle instaure. Je demanderai si écrire dans ce cas
consiste à s’affranchir de la question de l’origine ou à la déplacer.
Tiphaine Samoyault est essayiste,
écrivain et professeur de littérature comparée à l'Université Paris 8
(Vincennes - Saint-Denis).
Elle a notamment publié des essais: Excès
du roman, Littérature et
mémoire du présent, La Montre
cassé et des récits ou romans. Son dernier livre, La main négative (Argol, 2008) est
un récit né de la rencontre avec des œuvres de l’artiste Louise
Bourgeois.
Membre du comité de lecture des éditions du Seuil, elle collabore à
plusieurs journaux et revues de création ou de critique (Agenda de la
pensée contemporaine, La Quinzaine littéraire, Po&sie).
Françoise
SIMONET-TENANT: "L’autre fille:
Tu es morte pour que j’écrive..."
L’autre fille
(2011) s’inscrit dans la collection "Les Affranchis" (Nil éd.) qui
demande aux auteurs d’écrire la lettre qu’ils n’ont jamais écrite.
Annie Ernaux s’adresse à sa sœur morte de diphtérie en 1938, avant sa
propre naissance, s’emparant de la contrainte pour composer un texte
percutant. Elle a appris l’existence de l’absente disparue au hasard
d’une conversation qu’elle a surprise, enfant, entre sa mère et une
voisine, scène saisissante qui revient hanter l’écriture. Nous
privilégierons la perspective génétique pour analyser l’élaboration
d’un système énonciatif complexe qui permet de faire vibrer dans la
monodie épistolaire les voix du passé.
Françoise Simonet-Tenant, agrégée de
Lettres Modernes, est maître de conférences à Paris 13. Elle est
l’auteur d’études critiques: Le
journal intime (Nathan, 2001), Le
journal intime, genre littéraire et écriture ordinaire (éditions
Téraèdre, 2004) et Journal personnel
et correspondance (1785-1939) ou les affinités électives,
Louvain-la-Neuve, Academia Bruylant, coll. "Au cœur des textes", 2009.
Elle a dirigé l’ouvrage collectif, Le
propre de l’écriture de soi (éditions Téraèdre, 2007) et
plusieurs numéros de revue: Lettre
et journal personnel, textes réunis et présentés par Brigitte
Diaz et Françoise Simonet-Tenant, Épistolaire
n°32, 2006; L’Épistolaire à La
Nouvelle Revue française (1909-1940), textes rassemblés et
présentés par Françoise Simonet-Tenant, Épistolaire n°34, 2008; Pour une histoire de l’intime et de ses
variations, sous la direction d’Anne Coudreuse et de Françoise
Simonet-Tenant, Itinéraires.
Littérature, textes, cultures, Paris, L’Harmattan, 2009-4; Journaux personnels, sous la
direction de Françoise Simonet-Tenant et de Catherine Viollet, Genesis n°32, Presses
Universitaires de la Sorbonne, mars 2011. Elle a déjà consacré
plusieurs articles à Annie Ernaux.
Lyn THOMAS: La
"mémoire humiliée" et sa narration: Ernaux, et la "communauté" des
intellectuels transfuges de classe
Annie Ernaux met l’accent sur l’aspect collectif et social de son
expérience, mais qu’est-ce qu’elle partage avec, et qu’est-ce qui la
différencie d’autres intellectuels transfuges de classe des deux côtés
de la Manche? Peut-on parler d’une sensibilité de transfuge, malgré des
différences de génération, de nationalité et de genre, et quelle est la
contribution unique d’Annie Ernaux à l’expression de cette sensibilité?
La narration de la ‘mémoire humiliée’ d’Annie Ernaux, en particulier
dans La Honte, sera comparée
à l’Esquisse pour une autoanalyse
de Bourdieu, à La Culture du Pauvre
de Richard Hoggart, et à Landscape
for a Good Woman de l’historienne féministe britannique, Carolyn
Steedman.
Lyn Thomas est Professeure de "Cultural
studies" à la London Metropolitan University. Elle est l’auteure de
deux livres sur Annie Ernaux: Annie
Ernaux: An Introduction to the Writer and her Audience (1999)
Berg: Oxford and New York; (2005) Annie
Ernaux, à la première personne, Éditions Stock: Paris et de
nombreux chapitres et articles, dont les plus récents sont: "Annie
Ernaux, class, gender and whiteness: finding a place in the French
feminist canon?", Future of
Feminism, Future of Fiction issue, Gender Studies, Vol. 15, No.
2, July 2006, pp 159-168; "À la
recherche du moi perdu: Memory and Mourning in the Work of Annie
Ernaux", Journal of Romance Studies,
Vol. 8 issue 2, Summer 2008, pp. 95-112 et "‘Le texte-monde de mon
enfance’: Intertextes populaires et littéraires dans Les Armoires vides", in J. Dor and
D. Bajomée (2011), Annie Ernaux: se
perdre dans l'écriture de soi, Paris: Klincksieck, coll.
"Circea".
Fabrice
THUMEREL: Les années, ou les
Mémoires du dehors
Née autre, entrée dans un monde où "l’autre n’est qu’un décor" (La Place), Annie Ernaux réintroduit
l’Autre dans la littérature contemporaine. D’où sa remise en question
des représentations littéraires et socio-historiques dominantes: en
adoptant le point de vue des dominés et en s’opposant aux conventions
littéraires (codes narratifs, "beau style", références savantes...),
l’écrivaine transfuge entretient en effet un rapport transgressif à
l’Histoire comme à l’histoire littéraire. En particulier, parce qu’elle
réside dans l’inventaire des signes
objectifs, dans une écriture transgénérique et
transdisciplinaire qui fait prévaloir l’exposition sur l’explication,
sa "recherche" s’oppose à toute la tradition française d’analyse et à
la philosophie qui la sous-tend. Il s’agira ici de se concentrer sur Les années, tout en faisant entrer
le texte en résonance avec les avant-textes et l’œuvre entière. Une
telle entreprise peut être qualifiée de "mémoire(s) du dehors", dans la
mesure où, oscillant entre mémoire intime (autobiographie) et mémoire
historique (historiographie), elle offre à la fois un dehors du monde,
un dehors de l’écriture, un dehors du sujet et un dehors de l’Histoire
(littéraire).
Enseignant-chercheur et critique
spécialisé dans le contemporain (XXe-XXIe siècle), Fabrice Thumerel a
concentré une partie de ses recherches sur les écritures de soi, et
notamment sur l’œuvre d’Annie Ernaux, organisant dans son Université
d’Artois le premier Colloque international intitulé Annie Ernaux: une œuvre de l’entre-deux
(Artois Presses Université, 2004, 280 pages). Sur cette œuvre, il a en
outre publié des articles personnels et des dossiers collectifs sur le
site en vue Libr-critique.com (2007-2011) et un chapitre - intitulé
"Littérature et sociologie: La Honte
ou comment réformer l’autobiographie" - de son livre Le Champ littéraire français au XXe
siècle. Éléments pour une sociologie de la littérature (Armand
Colin, "U", 2002, p. 83-101).
Michèle
TOURET: Les lieux. Pour une scénographie romanesque
Signes du monde et de la vie personnelle, les lieux, souvent situés
entre le privé et le public, sont dans les romans d'Annie Ernaux
rarement décrits isolément. Leur description, et plus souvent leur
désignation, parcourt les récits sous forme de tableaux ou de natures
mortes brièvement évoqués, composés d'éléments d'un éthos social
ineffaçable. Le monde, ainsi composé de scènes où lieux et personnages
ne se dissocient pas, récuse l'esthétique de la description. Il compose
des images volontairement pauvres qui entendent orienter le lecteur non
vers une contemplation du monde mais vers une compréhension de ses
forces.
Professeur émérite de l'Université
Rennes 2, Michèle Touret a particulièrement travaillé sur la
littérature de la première moitié du XXème siècle, spécialiste de
l'œuvre de Cendrars, elle y a consacré nombres ouvrages et articles -
un premier volume en Pléiade
paraîtra l'an prochain. D'autres auteurs l'ont également intéressée
comme Beckett, Simon, Guilloux (le colloque "L'Atelier de Louis
Guilloux" tenu à Cerisy en 2010 est paru en janvier 2012). Elle a aussi
édité une Histoire de la littérature
française du XXème siècle (Presses universitaires de Rennes, 2
tomes, 1998 - 2008).
Dominique
VIART: Annie Ernaux, historicité d’une œuvre
Empruntant à François Hartog la notion d’"historicité", je propose de
revisiter l’œuvre d’Annie Ernaux pour montrer comment elle s’articule à
l’Histoire et s’inscrit dans notre temps. Il s’agira bien sûr
d’interroger la présence de l’Histoire en son sein, mais aussi,
au-delà, de réfléchir à la place qu’elle s’est acquise dans l’histoire
de la littérature. Seront analysées les déterminations dont elle prend
conscience et qu’elle décide de traiter en s’armant de matériaux
personnels, poétiques, documentaires et théoriques; l’évolution qu’elle
introduit dans les usages littéraires et dans la conception même de
l’acte d’écrire; la manière qu’a l’écrivain de se construire en lien
avec une certaine modernité et de marquer par nombre de ses pratiques
(dialogue avec la sociologie, éthique de la restitution...) et de ses
formes (récits de filiation, poétique de l’infraordinaire, recours à la
photographie...) sa profonde appartenance aux enjeux littéraires
contemporains.
Essayiste et critique, membre de
l’Institut Universitaire de France, Dominique Viart est professeur de
littérature à l’Université Lille 3, où il co-dirige la Revue des Sciences Humaines.
Auteur d’essais sur Jacques Dupin, Claude Simon, Pierre Michon,
François Bon, sur le roman au XXe siècle, la poésie moderne et sur la
littérature contemporaine (La
Littérature française au présent, avec B. Vercier, Bordas,
2008), il a dirigé de nombreux ouvrages collectifs parmi lesquels: Littérature et sociologie (avec D.
Rabaté et P. Baudorre, PU de Bordeaux); Ecritures blanches (avec D. Rabaté,
PU de Saint-Etienne); Nouvelles
écritures littéraires de l’Histoire (Minard-Lettres modernes); La Littérature française du 20e siècle lue
de l’étranger (PU Septentrion/Institut français); Fins de la littérature: Esthétiques et
discours de la fin (avec L. Demanze, Armand Colin).
Jean-Michel
ZAKHARTCHOUK: Que peut nous apprendre Annie Ernaux sur ce qui est au
cœur de l'enseignement aujourd'hui?
Les enseignants, confrontés aux fractures culturelles et sociales qui
bien souvent les séparent de l’univers de leurs élèves, surtout
lorsqu’ils travaillent en milieu populaire, seraient bien inspirés de
lire Annie Ernaux. A travers La Place
par exemple, on comprend mieux ce que représente comme déchirement le
passage d’une rive à l’autre pour les élèves issus de cultures
dominées. On mesure toute la difficulté, mais aussi la grandeur d’un
métier qui devrait permettre de rendre moins douloureux ce passage.
L’utilisation en formation d’extraits de Annie Ernaux, à côté de
quelques autres auteurs ayant décrit ces "épreuves", peut permettre
d’acquérir de la lucidité et une prise de conscience de la complexité
de "l’expérience scolaire" (selon l’expression de J.-M. Rochex). Cela
peut être un moyen d’éviter les comportements "colonialistes" devant
les "barbares incultes", afin de pouvoir jouer un rôle d’enseignant
"passeur culturel", tout en évitant les populismes démagogiques (que
refuse avec vigueur Annie Ernaux).
Publications
L’enseignant,
un passeur culturel, ESF éditeur, 1999.
Transmettre
vraiment une culture à tous les élèves, CRDP Amiens et Cahiers
pédagogiques, 2006.
"Lire, écrire à la première personne", Cahiers pédagogiques, n°363, avril
1998, participation à la coordination.
Spectacle
théâtral: L’événement,
par la Compagnie de la Lune Blanche, avec le soutien du Centre régional
des Lettres de Basse Normandie
Une sobre mais forte adaptation du roman d’Annie Ernaux porte sur scène
l’intime et le social autour de l’avortement dans les années 60 en
France. C’est une formidable petite forme à laquelle nous convie
Catherine Vuillez dans une adaptation très réussie du roman L’Evènement d’Annie Ernaux. Petite
parce que le jeu solitaire à laquelle se livre l’actrice est réduit à
sa plus simple expression. Il n’y a pas de décors, de jeu de lumières
sophistiqué. Mais grande parce que la mise en scène de Jean-Michel
Rivinoff d’une sobriété à l’efficacité manifeste et l’interprétation
magistrale de la comédienne parviennent à créer un fort moment
d’émotion.
Le sujet de L’Evènement est à
la fois intime et social. Il est autobiographique comme tout ce
qu’écrit l’auteure et en même temps très sociologique. Ces deux
perspectives s’enchevêtrent d’ailleurs toujours dans ses écrits. Avec
la précision d’une écriture au scalpel, elle dissèque ses propres
réactions face à cet évènement survenu dans sa vie alors qu’elle
n’avait que 24 ans: une grossesse prématurée et accidentelle qu’il lui
fallait faire passer coûte que coûte. Elle rend compte avec une
franchise sans concession de ses peurs, de son désarroi, de l’horreur
vécue, de l’indifférence quasi-générale à laquelle elle se heurte et de
l’immense solitude qui s’ensuit face aux hommes, face aux institutions.
En 1964, l’avortement est encore proscrit et puni avec une extrême
rigueur. La dernière femme guillotinée en France est d’ailleurs une de
ces "faiseuses d’ange" qui, avec les moyens du bord, bricolaient des
interruptions de grossesse. Les candidates à l’avortement abandonnées à
leur sort par une société morale et rétrograde qui leur déniait le
droit de disposer d’elle-même n’avaient d’autres recours que de se
mettre en danger de mort. L’interprétation épurée mais remarquable de
Catherine Vuillez accroît la résonnance de ce récit puissant et juste.
Un cri d’humanité à ne pas manquer.
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BIBLIOGRAPHIE :
Annie Ernaux a publié en 2011:
L'autre fille
(Gallimard);
L'atelier noir
(Editions des Busclats);
Ecrire la vie
(Gallimard Quarto);
L'écriture
comme un couteau (Gallimard Folio).
L’œuvre d’Annie Ernaux a été abondamment étudiée dans des monographies,
des actes de colloques, des articles multiples, notamment:
Ouvrages
consacrés à Annie Ernaux
Bacholle-Boskovic, Michèle, De la
perte au corps glorieux, Presses universitaires de Rennes, coll.
"interférences", 2011.
Bouchy, Florence La Place, La Honte,
Annie Ernaux, Hatier, 2005.
Charpentier, Isabelle, Une
intellectuelle déplacée. Enjeux et usages sociaux et politiques de
l’œuvre d’Annie Ernaux (1974-1998), Université d’Amiens, 1999.
Dugast, Francine, Annie Ernaux,
étude de l’œuvre, Bordas, 2008.
Fort, Pierre-Louis, La Place/Annie
Ernaux, Gallimard, 2006.
Hugueny-Léger, Elise, Annie Ernaux,
une poétique de la transgression, Peter Lang, 2009.
Savéan, Marie-France, La Place et
Une femme d’Annie Ernaux, Gallimard Foliothèque, 1994.
Thomas, Lyn, Annie Ernaux à la
première personne, Stock, 2005.
Tondeur, Claire-Lise, Annie Ernaux
ou l’exil intérieur, Amsterdam - New York, Rodopi, 1996.
Thumerel, Fabrice, éd. Annie Ernaux:
une œuvre de l’entre-deux, Actes du colloque d’Arras, Artois
Presses Université, 2004.
Villani, Sergio, Annie Ernaux
Perspectives critiques, Toronto, Legas, 2009.
Ouvrages
partiellement consacrés à Annie Ernaux
Bacholle, Michèle, Un passé
contraignant, Double bind et transculturation, Amsterdam - New
York, Rodopi, 2000. Annie Ernaux. De
la perte au corps glorieux, Rennes, PUR (à paraître).
Blanckeman, Bruno, Les Fictions
singulières, étude sur le roman français contemporain, Prétexte
éditeur, 2002.
Eliacheff, Caroline, et Heinich, Nathalie, Mères-filles, une relation à trois,
Albin Michel, 2002.
Fort, Pierre-Louis, Ma mère la
morte, Yourcenar, Beauvoir, Ernaux, Imago, 2007.
Gauléjac, Vincent de, La Névrose de
classe. Trajectoire sociale et conflits d’identité, HG éd. 1987.
Jopeck, Sylvie, La Photographie et
l’(auto)biographie, Bibliothèque Gallimard, 2004.
Martin, Jean-Pierre, Le Livre des
hontes, Seuil, 2006.
Sheringham, Michael, Everyday Life.
Theories and Practices from Surrealism to the Present, Oxford
University Press, 2006.
Viart, Dominique, La Littérature
française au présent: héritage et mutations de la modernité,
(avec Bruno Vercier), Bordas (2005), réédition augmentée 2008.
L’ouvrage d’Elise Hugueny-Léger (Lang, 2009) et les actes du colloque
de Toronto réunis par Sergio Villani (Legas, 2009) comportent des
bibliographies récentes détaillées.
|
Avec
le soutien
de l’Université Sorbonne Nouvelle Paris 3
(Conseil scientifique, Groupe de recherche membre de l'équipe Accueil
"Ecritures de la modernité"),
de l’Université Rennes 2 Haute Bretagne
(Conseil scientifique, laboratoire CELAM, UFR "Arts, Lettres,
Communication"),
du Conseil régional de Bretagne,
de Rennes Métropole
et du Centre régional des Lettres de Basse-Normandie
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