DIRECTION : Augustin BERQUE, Britta BOUTRY-STADELMANN, Nathalie FROGNEUX, Sadami SUZUKI
ARGUMENT :
Depuis des millénaires, les sociétés humaines ont imaginé une survie spirituelle à la mort physiologique. Pour le matérialisme et l’individualisme modernes, tout s’achèverait au contraire avec la mort. Les technologies du vivant relancent aujourd’hui l’espoir d’une prolongation physiologique indéfinie. Prolongation de qui, en quoi? Cette question a été posée différemment par Watsuji, qui à l’"être vers la mort" heideggérien opposa l’idée d’un "être vers la vie", fondée sur sa conception de l’existence humaine comme à la fois individuelle et sociale, environnementale et culturelle. En effet, si le corps individuel meurt, la part sociale de l’être se poursuit.
Cette question étant immense, on l’aborde ici sous un angle particulier: dans un dialogue philosophique entre l’Europe et le Japon, privilégiant l’articulation sociale de l’ontologique au technologique, et confrontant l’histoire de la pensée (Bergson, Watsuji, Jonas, etc.) à l’examen des incidences qu’une option pour l’"être vers la vie" aurait dans la gestion de l’environnement et de la cité.
Il s’agit donc, dans ce colloque, d’élucider la portée de l’évidente complémentarité qui se dessine entre les deux traditions, et d’en tirer des pistes pour sortir de l’impasse non seulement écologique, mais ontologique où s’est fourvoyée la civilisation moderne.
CALENDRIER DÉFINITIF :
Samedi 23 août
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants
Dimanche 24 août
Matin:
Henri ATLAN: Entre le quant-à-soi et l'universel: le normatif ou deuxième niveau de l'éthique (Télécharger la conférence en français ou en japonais)
Après-midi:
Shigemi INAGA: Destin du qiyun shengdong ou la résonance des souffles donnant vie et mouvement (Télécharger la conférence en français ou en japonais)
Eddy DUFOURMONT: La tentative de Yasuoka Masahiro de penser un être vers la vie confucéen et ses liens avec la politique sociale dans le Japon de Taishô-Shôwa (Télécharger la conférence en français ou en japonais)
Lundi 25 août
Matin:
Christine GREINER: Du corps mort vers la vie: le butô selon Hijikata (Télécharger la conférence en français)
Après-midi:
Brice GRUET: Dans les limbes du corps: du golem au robot et retour (Télécharger la conférence en français ou en japonais)
Tetsuya KONO: Qu'y a-t-il dans le cerveau? Philosophie du mental écologique (Télécharger la conférence en français ou en japonais)
Soirée:
Projection de Ghost in the Shell (II), réalisé par Mishii
Mardi 26 août
Matin:
Michel TIBON-CORNILLOT: Parodie, nostalgie de l'immortalité: destin des automates et des cyborgs occidentaux (Télécharger la conférence en français ou en japonais)
Après-midi:
Bernard STEVENS: La logique du lieu: un nouveau paradigme pour la position transcendantale (texte présenté par Nathalie FROGNEUX) (Télécharger la conférence en français)
Akinobu KURODA: L'auto-formation de la vie dans le monde de la réalité historique (Télécharger la conférence en français ou en japonais)
Soirée:
Henri ATLAN: Histoires de Golem(s)
Mercredi 27 août
Matin:
Osamu KANAMORI: Shimomura Toratarô et sa vision de la machine (Télécharger la conférence la conférence en français ou en japonais)
Nathalie FROGNEUX: Le mouvement de l'être vers la vie: une lecture de Jan Patocka (Télécharger la conférence en français)
Après-midi:
DÉTENTE
Jeudi 28 août
Matin:
Nobuo KIOKA: Bergson et son acceptation au Japon: Watsuji Tetsurô et son entourage (Télécharger la conférence en français ou en japonais)
Après-midi:
Britta BOUTRY-STADELMANN: De la "voirie pour tous" à la "planète pour tous" (Télécharger la conférence en français ou en japonais)
Mayuko UEHARA: Le concept existentialiste de vie chez Kuki Shûzô (1888-1941) (Télécharger la conférence en français)
Soirée:
Henri ATLAN: Mécanisme et finalisme dans la biologie actuelle
Vendredi 29 août
Matin:
Sadami SUZUKI: La pensée vitaliste chez Watsuji (Télécharger la conférence en français)
Après-midi:
Augustin BERQUE: Médiance et être vers la vie (texte présenté par Pauline COUTEAU) (Télécharger la conférence en français ou en japonais)
Discussion générale
Samedi 30 août
Matin:
Conclusions
Après-midi:
DÉPART DES PARTICIPANTS
RÉSUMÉS :
Henri ATLAN: Entre le quant-à-soi et l'universel: le normatif ou deuxième niveau de l'éthique
L'évitement de la douleur et la recherche du plaisir constituent un premier niveau de l'éthique, fondamental et universel. C'est à ce niveau que le normatif est directement et immédiatement articulé à l'existence. Mais c'est à un deuxième niveau, par la mémoire et l'imagination, que ces expériences, de l'ici et maintenant, sont projetées dans le temps sur l'existence future et dans l'espace sur celle d'autrui. A ce deuxième niveau, le normatif du bien et du mal, du permis et de l'interdit, s'exprime de différentes façons dans les différents systèmes socio-culturels et dans les langues qui les véhiculent. Entre l'individu et l'espèce, c'est là que s'effectue l'hominisation. Ce n'est qu'à partir d'échanges empiriques entre ces différents systèmes qu'une éthique concrètement universelle pourra, difficilement et pas à pas, être construite.
Augustin BERQUE: Médiance et être vers la vie
Le concept de médiance (en japonais fûdosei 風土性, littéralement "vent-terre-ité") a été défini par Watsuji Tetsurô (1935) comme "le moment structurel de l'existence humaine" (ningen sonzai no kôzô keiki 人間存在の構造契機). Il est ici entendu comme le rapport dynamique entre deux "moitiés" (medietas en latin, d'où "médiance"), l'une qui est le corps animal individuel de chaque personne, l'autre son corps médial, c'est-à-dire le milieu éco-techno-symbolique nécessaire à l'existence de l'individu. Le corps médial est social, non pas individuel. Il survit à la mort de l'individu, sous la forme d'un nom, d'une oeuvre, etc. Toutes les sociétés humaines ont eu, depuis des millénaires, le pressentiment de l'existence de ce corps médial, ce qu'elles ont exprimé par la voie de symboles, telle la croyance en une âme immortelle. L'individualisme et le matérialisme modernes, en revanche, ont limité l'existence humaine à la mort du corps animal. Cette croyance a engendré des comportements dont la résultante se traduit aujourd'hui par une empreinte écologique démesurée, laquelle menace gravement l'avenir de l'humanité. Il importe d'affirmer une ontologie nouvelle, reconnaissant notre médiance et la nécessité d'y fonder une éthique de la soutenabilité, c'est-à-dire de l'être vers la vie.
Britta BOUTRY-STADELMANN: De la "voirie pour tous" à la "planète pour tous"
Plus de 50% de l’humanité vivent en ville ou dans des espaces densément urbanisés. Avec le développement des villes, le développement de la voiture comme moyen de transport rapide et confortable va généralement de pair. En contrepartie de cette rapidité et de ce confort, nous avons défiguré nos villes, généré de l’insécurité pour tous, pollué notre environnement et négligé la convivialité au quotidien. C’est sur cette dernière notion que nous souhaitons nous concentrer.
La convivialité n'est pas un concept abstrait, c’est le "vivre avec les autres", c'est la rencontre au quotidien avec autrui. La convivialité telle que nous l'entendons dans le contexte urbain est le comportement pacifique et respectueux de tous les usagers de la rue. Or, une notion aussi fondamentale pour la vie humaine que "la rue" n'a pas, à ce jour, de définition — ni juridique ni sociale ; il n’y a que la "route". Cette lacune n'est pas seulement symbolique, elle a des répercussions pratiques. A qui appartient la rue? Qui a la priorité dans la rue? Quelle est la fonction de la rue? A ces questions d'une simplicité déconcertante, il n'y a pas de réponse simple, mais une réflexion fertile concernant notre pratique de la vie comme "pratique de la rue".
Eddy DUFOURMONT: La tentative de Yasuoka Masahiro de penser un être vers la vie confucéen et ses liens avec la politique sociale dans le Japon de Taishô-Shôwa
Le thème de la vie, qui imprègne le monde intellectuel japonais à partir de l’ère Taishô, a joué également un rôle important dans la naissance et le développement de la politique sociale du ministère de l’Intérieur, soutenu par le patronat. L’importance acquise dans les années vingt par le thème de la "vie quotidienne" (seikatsu) et la création d’un Bureau des affaires sociales témoignent de ce souci nouveau. Yasuoka Masahiro (1898-1983), dont la pensée, qui allie Wang Yangming à Max Scheler pour élaborer un "personnalisme confucéen" et une philosophie politique, est restée mal connue, a joué sur ce plan un certain rôle par ses écrits ainsi que par ses liens avec les hauts fonctionnaires et le monde des affaires, et ce y compris après 1945.
Nathalie FROGNEUX: Le mouvement de l'être vers la vie: une lecture de Jan Patocka
Comment penser la vie comme condition humaine tout en ne s’en tenant pas à la vie nue? A partir de Hannah Arendt (la natalité) et Hans Jonas (le métabolisme), nous voudrions montrer comment la vie nue et vulnérable se justifie comme premier niveau anthropologique qui s’articule à une philosophie pratique (le labeur), même si la vie considérée à ce premier niveau n’est pas encore advenue à elle-même comme humaine. En effet, elle devra d’abord se médiatiser (dans la production et les rôles sociaux) et s’en arracher dans l’action (Arendt) ou dans l’ébranlement (Patocka) pour découvrir sa fragilité. C’est de point d’articulation de la liberté entre soubassement et arrachement que nous explorerons.
Christine GREINER: Du corps mort vers la vie: le butô selon Hijikata
Nombreuses sont les questions se rapportant au butô qui peuvent être discutées mais, en ce qui concerne le sujet "Être vers la vie", je sugère une présentation sur l'état butô-sei. Cela veut dire l'état de crise qui est certainement la collaboration la plus importante de Hijikata Tatsumi à l'art contemporain et aux études du corps. Cet état corporel surgit sous certaines conditions et est lié à l'idée curieuse d’ un corps mort qui danse. L'état butô-sei est une possibilité qui gagne vie comme réceptacle du lieu où il est. Chaque fois qu'il va créer un modèle du movement, il démonte un réseau d'informations et, nécessairement, commence un nouveau processus. On ne peut pas dire que les catégories n'existent pas dans l'œuvre ni dans le corps mort proposé par Hijikata. Ce qui est clair c'est qu'elles ne sont pas données a priori. Elles s'organisent comme un réseau d'informations qui se refait à chaque instant suivant un processus co-évolutif entre corps et milieu. On peut dire un corps mort vers la vie. Pour approfondir le débat, je propose une abordage interdisciplinaire de manière à établir des ponts entre les mouvements artistiques de l'avant-garde japonaise des années 60, les études de la médiance selon Augustin Berque, et la conception d'esprit incarné qui a commencé a discuter certains aspects de la phénoménologie post-Husserl dans le milieu scientifique (ex. Varela, Thompson et Rosch 1993 ; Lakoff et Johnson 1999) faisant des recherches sur les questions fondamentales pour la compréhension de l'état butô-sei telle que: la relation entre le corps et l'image, entre corps et métaphore et les différents niveaux de conscience et de mémoire.
Brice GRUET: Dans les limbes du corps: du golem au robot et retour
Mon étude partira du film d’Oshii Mamoru, Ghost in the Shell II : Innocence, dans la mesure où celui-ci cristallise de manière remarquable les traditions de pensée orientales et occidentales. Profitant de ce "pont" opportunément jeté entre ces deux ensembles culturels, j’explorerai les tendances présentes dans le film pour m’en éloigner peu à peu. Les figures du golem, du robot, de la poupée, voire de l’automate y relativisent fortement la notion d’humanité, et surtout elles décentrent sans cesse le "lieu de l’âme" pour laisser émerger une incertitude radicale sur la nature de notre être et sa finitude. Ainsi, cette incertitude toute métaphysique me permettra d’amorcer une réflexion serrée sur les rapports entre personne et environnement, prenant comme ultime frontière les Limbes, lieu de relégation improbable et constamment présent dans l’imaginaire occidental de l’au-delà, tel un point focal de nos ignorances comme de nos espoirs.
Shigemi INAGA: Destin du qiyun shengdong ou la résonance des souffles donnant vie et mouvement
La notion de qiyun shengdong s’est vue réhabiliter dans les années 20 du XXème siècle. Considérée comme essentielle dans l’esthétique dite orientale, cette notion a été fréquemment comparée avec l’idée européenne d’Einfühlung avancée par Theodor Ripps. Point de convergence de divers intérêts philosophiques contemporains, le qiyun shengdong constitue aussi un des points en litige idéologique entre la tradition occidentale de la mimesis et celle d’Asie orientale, qui se trouvait en rivalité avec elle. Sont-elles compatibles, complémentaires ou contraires? En quoi relèvent-elles de la compréhension occidentale du monde asiatique? Au lieu d’exacerber le contraste schématique entre approche intuitive de la spiritualité, en Orient, et méthode analytique vers la matérialité, en Occident, nous nous intéresserons à la collision historique des idées autour du qiyun shengdong afin d’élucider le processus conceptuel qui prépara la voie à l’élaboration de la notion de médiance.
Osamu KANAMORI: Shimomura Toratarô et sa vision de la machine
Shimomura Toratarô (1902-95) est un penseur connu de l’école de Kyoto. Après des recherches sur Leibniz et en philosophie des mathématiques, il publia en 1944 un ouvrage célèbre, intitulé Formation et Structure de la Théorie de l’Infini. Ce n’était là qu’une étape de sa carrière intellectuelle, qui fut riche et longue. Après un premier voyage en Europe dans les années 1950, il s’efforça d’approfondir sa connaissance de l’histoire culturelle européenne, et quitta volontiers le domaine profond mais étroit des mathématiques et de la logique. Il élargit ainsi son intérêt académique à des domaines aussi variés que les beaux-arts et les théories de l’histoire. Ses efforts porteront fruit avec des livres comme Artistes de la Renaissance (1969), Traité sur Mona Lisa (1974), etc. Dans cette communication, je voudrais présenter l’itinéraire extraordinairement riche de Shimomura aussi systématiquement que possible, pour essayer d’en dégager une sorte de philosophie de l’histoire de la vie et de la culture.
Nobuo KIOKA: Bergson et son acceptation au Japon: Watsuji Tetsurô et son entourage
Introduite au Japon à la fin de l’époque de Meiji, la philosophie de Bergson a encouragé Nishida Kitarô, philosophe alors de plus en plus en vue, à tenter une "synthèse de la philosophie transcendentale et du bergsonisme", selon l’expression de Kuki Shûzô ("Bergson au Japon", 1928). Elle a d’autre part engendré un engouement pour la "philosophie de la vie" dans la société japonaise. A la suite de Nishida, Watsuji Tetsurô a poursuivi dans cette conjoncture ses études sur l’histoire de la culture japonaise, dans lesquelles se trouvent des idées originales de sa fûdogaku (mésologie) qui se réalisera plus tard. On peut reconnaître dans la "philosophie de la vie" une tendance herméneutique à chercher la compréhension de sa propre culture comme clôture, ainsi qu’une autre, celle à s’ouvrir envers l’ordre de coexistence multi-culturelle, ce qui témoigne le caractère ambigu de la fûdogaku watsujienne. Il me semble que Watsuji a hérité de Bergson notamment cette seconde tendance qui est impliquée dans sa notion de l’"intuition".
Tetsuya KONO: Qu'y a-t-il dans le cerveau? Philosophie du mental écologique
In recent years, brain science has been outstandingly flourishing, and Japan is no exception. Equally developing is the tendency to adapt the findings of brain research to the domains of economics, education, and ethics. In this trend, mind is considered as a process inside the brain, and the perceptual world is considered as an inner representation.
In opposition to this brain-centralism, I shall advocate in this paper the ecological view of mind, affirming that the mind extends to the environment outside the body proper. This view was first presented by the psychologist James J. Gibson. Lately, it has attracted considerable attention from the cognitive sciences and robotics. Gibson, introducing in psychology the ecological viewpoint of reciprocity between animal and environment, maintained that mental activities are impossible without relationship with the environment. The characteristics of human mind are that it is historically formed through loop effects with human environment (interpersonal, cultural, technological, or social-institutional environment). In this paper, I will clarify the looping interaction between the human mind and its environment in order to criticize brain-centralism and the Cartesian view which it presupposes implicitly.
Akinobu KURODA: L'auto-formation de la vie dans le monde de la réalité historique
Nishida adopte la notion de "forme (katachi en japonais)" pour concept clef de sa dernière philosophie. Cette notion s’élabore de telle manière que la forme détermine les rapports mêmes entre structure et milieu, tout en contenant en soi-même l’acte consistant à "créer une forme". Ainsi la notion de forme se métamorphose-t-elle à partir de l’idée biologiste adoptée pour base théorique de la pensée de la vie de Nishida, jusqu’à l’idée ontologique de forme permettant d’édifier la logique de la vie historique. La forme n’est pas une substance fixée une fois pour toutes, mais elle est un état d’équilibre temporellement limité, produit par la concurrence entre des vecteurs opposés. La vie consiste dans l’effort d’entretenir activement un tel état foncièrement variable et parfois instable. Nishida voit la créativité de la vie historique dans le fait que le soi agit sur un objet en vertu de l’"intuition agissante (kôi-teki-chokkan en japonais)", afin d’entretenir cet état d’équilibre dynamique, de sorte qu’il transforme concrètement et pratiquement le monde aussi bien que lui-même en vertu de la poïêsis qui consiste à former une chose à l’extérieur dans le monde.
Bernard STEVENS: La logique du lieu: un nouveau paradigme pour la position transcendantale
Nishida propose, au moyen de la notion de lieu, une structure de l’activité de conscience qui, "située par rapport au transcendantalisme husserlien" semble bien proposer à la philosophie contemporaine ce que Heidegger aurait pu nommer: une nouvelle « position métaphysique fondamentale » (metaphysische Grundstellung) ou, en d’autres termes, un nouveau paradigme.
De Descartes à Husserl, toute autoréflexion de la subjectivité, en tant que conscience pensante et représentante, aboutit inéluctablement à sa propre déchéance au rang ontique d’un objet d’investigation, oblitérant par là même son propre jaillissement. Toute autoréflexion représentante rejette la subjectivité dans l’extériorité du monde, faisant de l’objectivité du monde le critère de sa propre constitution. Enraciné, par le plus intime de son être, dans le tréfonds du réel, le soi non étant (muga), non subsistant, exploré par Nishida, fait signe, quant à lui, en direction d’une pensée de l’immersion de la conscience dans une source, non pas préconsciente, mais d’une plus vaste dimension que la conscience individuelle: supra-consciente, en quelque sorte, mondaine, dans tous les cas. Comme si la pensée nishidienne créait les conditions transcendantales de possibilité pour une réinsertion du soi dans sa propre provenance vitale, "la grande vie de la vaste nature" dont l’egologie moderne l’avait rendu étranger, au point de produire, dans le rapport de l’homme avec son environnement vital, une relation de maîtrise, d’exploitation et de dévastation, dont l’humanité du XXIème siècle commence seulement à mesurer l’ampleur. C’est qu’il s’agit là, non seulement d’une "crise des sciences européennes", mais d’une crise de l’humanité entière, quant à son aptitude à rendre à nouveau habitable cette terre, "la seule que nous ayons reçue", de plus en plus sinistrée. L’enjeu ici n’est pas moins que la survie d’une humanité digne de ce nom.
Sadami SUZUKI: La pensée vitaliste chez Watsuji
Although the young Watsuji started his works under the title of "Instinctive spiritualism", he found a sort of "élan de vie" in a history of Buddhist statues in Japan, influenced by the stream of German "Lebenphilosophie" and the Shirakaba School. In my report, I would like to try to position his works in Taishô vitalist streams, and to trace the development of his thought in connection with "overcoming modernity thought" of the war time.
Michel TIBON-CORNILLOT: Parodie, nostalgie de l'immortalité: destin des automates et des cyborgs occidentaux
Les entités artificielles, automates, cyborgs, chimères, ont un étrange statut temporel, bien différent de l’étonnante fugacité du temps des hommes, ces fragiles mammifères, ces improbables "sacs de peaux, d’os et d’humeurs" (Platon). L’omniprésence de ces entités révèle la profondeur de la quête occidentale engagée dans leur production et amélioration, ainsi que l’analysèrent pour la première fois les fondateurs de la philosophie romantique allemande. C’est donc eux que je veux d'abord interroger. En 1816, paraît le récit d’E.T.A. Hoffmann, L’Homme au sable (Der Sandmann). Bon connaisseur de la cabale (Golem) et de l’alchimie (homunculus), l’auteur retrace le parcours de son jeune héros, Nathanaël, confronté à la montée de sa folie et met en valeur les liens unissant ses délires et la présence d’une femme-automate, la fameuse Olympia, dont il tombe éperdument amoureux. Ce texte extraordinaire inspira des musiciens, des poètes, des philosophes et fut longuement commenté par Freud, cent ans après, dans son texte L’Inquiétante étrangeté (Das Unheimliche) paru en 1919. Ce dernier se chargea de neutraliser le "Unheimlich" des automates androïdes: exit Olympia, vive la castration. Cent autres années s’étant écoulées, c’est bien le récit du Sandmann qui se présente, intact en cette première décennie du nouveau siècle: E.T.A. Hoffmann est toujours notre contemporain. C’est lui qui, pour la première fois, a compris l’engagement "mystique" des hommes d’Occident dans la fabrication des automates et des cyborgs. La délégation massive aux machines et aux cyborgs est le prix qu’ils payent pour accéder à l’immortalité. Nous tous, contemporains d’E.T.A. Hoffmann, frères et sœurs de Nathanaël, nous pouvons prononcer après lui ces mots qu’il adresse à son ami Sigmund: "Olympia parle peu, c'est vrai, mais ses rares paroles sont comme les hiéroglyphes d'un monde intérieur où règnent l'amour et la connaissance de la vie spirituelle, dans la contemplation d'un éternel au-delà... ". Olympia, l'automate, est d'essence divine, elle est originaire de l'Olympe; elle appelle Nathanaël vers ce destin immortel. Ces rappels devraient me permettre de présenter quelques éléments sur le thème de "l’autonomie des artefacts" et d’approfondir la question de "la radicalisation du fétichisme".
Références Bibliographiques :
Tibon-Cornillot, Les corps transfigurés - Mécanisation du vivant et imaginaire de la biologie, Ed. Seuil, coll. "Science ouverte", 322 pages (Prix Psyché 1992-1993).
Tibon-Cornillot, The Surge of Contemporary Techniques – Instability, Disappearance of Industrial Societies, in International Symposium Report, “Modernity in Milieux and Techniques”, Kansai University, 2005, pp. 202-222. Ce texte a été traduit en japonais.
Tibon-Cornillot, Le prophète et l'analyste: pour une relecture hoffmannienne de Freud, Topique54, p. 315-338.
Mayuko UEHARA: Le concept existentialiste de vie chez Kuki Shûzô (1888-1941)
La présente communication portera sur l’examen du concept de vie chez Kuki Shûzô, qui a jeté les fondements de sa philosophie sous l’influence immédiate, entre autres, des dernières pensées de Bergson et Heidegger, durant son séjour en Europe dans les années 1920. La philosophie de la contingence, qui se situe à l’étape d’achèvement, implique un point de vue existentialiste. Dans un court essai, "Conceptions de la vie" (人生観), de 1934, Kuki considère, dans la vie, autrement dit toute vie humaine, les trois questions fondamentales que sont "l’immortalité de l’âme", "la liberté" et "la divinité". La première question se rapporte à "la transmigration", concept traduisant une conception orientale du temps et c’est celle-ci qui nous intéressera plus particulièrement. Comment Kuki expose-t-il ces trois axes dans la vie avec, comme arrière-fond, l’idée de la contingence? En outre, nous réfléchirons sur la question de "la naissance" en nous appuyant sur sa philosophie existentialiste.