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CENTRE CULTUREL INTERNATIONAL DE CERISY

Programme 2015 : un des colloques





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LA FABRIQUE DES MOTS

DU SAMEDI 20 JUIN (19 H) AU SAMEDI 27 JUIN (14 H) 2015

DIRECTION : Christine JACQUET-PFAU, Jean-François SABLAYROLLES

ARGUMENT :

Les nouveaux mots n’entrent dans les dictionnaires que bien après qu’ils ne sont plus nouveaux. Quel est donc leur statut entre leur création et leur éventuelle dictionnarisation? Beaucoup d’entre eux n’entreront même jamais dans un dictionnaire. Quel que soit leur devenir, les linguistes doivent en rendre compte en s’interrogeant sur les circonstances de leur émergence, la diversité des types de locuteurs qui les produisent (simple particulier, écrivain, homme politique, journaliste...), les procédés, morphologiques (avec leurs évolutions au fil du temps), sémantiques, syntaxiques ou combinatoires mis en œuvre... Les linguistes doivent s’intéresser aussi à leur diffusion, rapide ou lente, restreinte à de petits groupes ou touchant de vastes pans de la population. Qu’il soit volontaire ou fruit d’un lapsus, qu’il soit une création ou un réemploi, le néologisme conduit les récepteurs à s’interroger sur les raisons de leur apparition. La dénomination de nouveautés scientifiques et techniques, régulièrement invoquée, ne recouvre en effet qu’une faible proportion des néologismes de la vie courante. Et sans néologie, une langue n’est plus une langue vivante.

CALENDRIER DÉFINITIF :

Samedi 20 juin
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Dimanche 21 juin
Matin:
Pierrette CROUZET-DAURAT & Étienne QUILLOT (DGLFLF): Ouverture du colloque

Néologismes et dictionnaires
Agnès STEUCKARDT: Néologisme: la fabrique d'un concept [conférence en ligne sur la Forge Numérique de la MRSH de Caen et sur le site France Culture Plus]

Après-midi:
François GAUDIN: Hector France, un néologue socialiste?

Néologie et contacts de langues
Olivier BERTRAND: Néologie et traduction: émergence des lexiques scientifiques et techniques à la fin du Moyen Âge
Gilbert FABRE: Les dissymétries lexicales provoquées par les contacts de langues


Lundi 22 juin
Néonymie
Matin:
Jean RICARDOU: Inventer des mots pour penser
John HUMBLEY: La néonymie: un acte conscient?

Après-midi:
Loïc DEPECKER: Réflexions sur un demi-siècle d'aménagement terminologique en France (1970-2020)
Danielle CANDEL: Les notions de néologisme et de néonyme dans les travaux des commissions officielles de terminologie en France (1997-2014)

Table ronde: Néologismes et nomination/dénomination


Mardi 23 juin
Néologismes littéraires, stylistique de la néologie
Matin:
Michel ARRIVÉ: Alfred Jarry et Valère Novarina: aspects de la néologie littéraire
Camille VORGER: La néologie en chantant. Quand la chanson ouvre la voie/voix aux néologismes chanson

Après-midi:
Jean René KLEIN: Degrés de la créativité lexicale littéraire. Esquisse d'une typologie de la "néologie" littéraire
Hugues GALLI: San-Antonio sur le ring: les mots mis K.O.

Soirée:
Présentation du Logoscope, démonstration de veilleurs de néologie, par Christophe GÉRARD
Présentation de la base de données Neologia, par Jean-François SABLAYROLLES


Mercredi 24 juin
Matin:
Néologismes ludiques
Alain RABATEL: Jeux de mots, créativité lexicale et/ou verbale: des lexies et des formules
Esme WINTER-FROEMEL: Les créations ludiques dans la lexicographie et dans l’interaction locuteur-auditeur: aspects structurels, enjeux sémantiques, évolution diachronique

Après-midi:
DÉTENTE


Jeudi 25 juin
Matin:
Types de néologismes
Jean-Paul COLIN: Sur le néotaxisme (texte lu par Michel ARRIVÉ)
Dardo de VECCHI: La création lexicale et terminologique en entreprise: formes et dérivations productives
Gabrielle LE TALLEC-LLORET: Les mots vivent en troupeaux: troncations et néologismes en {o} dans le français contemporain

Après-midi:
Néologismes psy
Michèle AQUIEN: Lacan et les néologismes
Maribel PEÑALVER VICEA: Une opération de "survie" ou comment suspendre la mort de la langue

Soirée:
Lecture de Un petit morceau de sopalin et de L'Index, deux nouvelles de et par Michel ARRIVÉ


Vendredi 26 juin
Matin:
Néologismes et politique
Françoise DOUAY: Une fabrique des mots du suffrage universel de 1848: Le Livre des Orateurs du pamphlétaire Timon, alias le jurisconsulte Cormenin (1788-1868)
Jean-François SABLAYROLLES: Les néologismes du domaine politique

Après-midi:
Néologismes et évolution sociétale (I)
Christine JACQUET-PFAU: Madame le président ou Madame la présidente? La féminisation: évolution sociétale et créativité néologique, de la norme aux usages
Sandrine REBOUL-TOURÉ: Les "tweets": un lieu pour la créativité lexicale?

Table ronde: Étiologie des néologismes: les raisons d'être des néologismes


Samedi 27 juin
Matin:
Néologismes et évolution sociétale (II)
Christophe GÉRARD: Qu'est-ce qu'un mot réussi? Jugement de valeur et création lexicale
Michelle LECOLLE: Dénominations émergentes de groupes sociaux

Conclusions

Après-midi:
DÉPARTS

RÉSUMÉS :

Michèle AQUIEN: Lacan et les néologismes
Le langage de Lacan est connu pour sa difficulté et son obscurité apparentes. D'aucuns y ont vu clownerie, ce qui n'est pas le cas. Il y a une raison à cette obscurité, et elle se démontre facilement, dans une avancée historique: c'est plus de trente années de travail intense. Ses néologismes sont fameux, et là encore il n'y a rien de ludique: c'est que Lacan est en train d'élaborer la théorisation logique de sa lecture de Freud et de son expérience clinique, et ce sont autant de concepts nouveaux, ou plutôt de manières nouvelles de considérer l'inconscient qui nécessitent autant de mots nouveaux qui, loin de brouiller les pistes, permettent de ne pas s'égarer. Que ces mots nouveaux soient parfois fondés sur des calembours, cela s'explique aussi, et il en sera question. Lacan a eu le souci de s'adresser à "bon entendeur" et de fonder une psychanalyse qui ne soit pas récupérable par une psychologie. Grâce à lui, les fondements logiques de la structure peuvent s'énoncer, et suivre son sillon est une aventure à la fois passionnante et poétique.

Michèle Aquien est professeur émérite de stylistique et de poétique à l’Université de Paris Est-Créteil, et psychanalyste, membre actif, depuis sa fondation, de l'École freudienne fondée en 1983 par le Dr Solange Faladé (†), qui était élève et collaboratrice de Jacques Lacan à l'EFP dont elle était la trésorière. Elle collabore régulièrement au Bulletin de l'École freudienne et au Journal des psychologues.
Publications
Essai sur le langage poétique et la psychanalyse:
L’Autre versant du langage, Librairie Corti, 1997 (épuisé, en cours de réédition).
Dictionnaire de poétique, Le Livre de poche, 1993.
Manuels de versification:
La Versification, "Que sais-je?", PUF, 1990 (9e éd. 2014).
Saint-John-Perse: l’être et le nom
, Champ Vallon, 1983.


Michel ARRIVÉ: Alfred Jarry et Valère Novarina: aspects de la néologie littéraire
Dans l'innombrable foule des auteurs qui, de tout temps, en toute langue, en tout genre, recourent à la néologie, j'en ai retenu deux. À quelles raisons tient ce choix? L'une des visées de ma communication sera de tenter de les expliciter. La première des raisons qui ont déterminé mon choix tient dans l'attitude très particulière de Novarina à l'égard de Jarry. Celui-ci figure au nombre de la dizaine d'écrivains que Novarina allègue le plus souvent. Mais il présente ses relations avec l'œuvre de Jarry d'une façon qui semble hautement paradoxale: car elle manifeste à la fois une lecture des textes qui s'affiche comme pauvre et une empathie totale à l'égard de l'écriture de Jarry: "Je l'ai très peu lu parce que j’ai eu parfois l'impression de l'avoir complètement écrit" ("Quadrature", entretien de Valère Novarina avec Yannick Mercoyrol et Franz Johansson, octobre 2000). Il faut ici lire Novarina à la lettre. Remarquer d’abord qu'il "écrit Jarry", en escamotant le texte au profit de l’auteur. Et surtout se poser la question suivante: d'où lui vient l’impression d’avoir écrit un texte qu’il a très peu lu? La seconde raison de mon choix est donc la nécessité qui s’impose d'essayer de répondre à cette question litigieuse. Je hasarde une hypothèse: Jarry et Novarina ont en commun une curiosité insatiable pour les problèmes du langage. C'est ce que le second appelle sa "passion logoscopique". On la trouve, sous une autre forme, chez Jarry, qui pose par exemple qu’"il n’y a que la lettre qui soit littérature". Il aura suffi à Novarina d’apercevoir cette rencontre pour se persuader qu’il a "écrit Jarry". "Passion logoscopique" chez l’un, goût exclusif pour "la lettre" (le signifiant?) chez l’autre, donnent lieu, chez les deux auteurs, à la pratique intense de la néologie. Elle prend cependant des formes différentes. C’est à la description de ces différences que sera consacrée la fin de la communication.

Michel Arrivé, professeur émérite à l’Université de Paris Ouest Nanterre, a édité Jarry dans la Pléiade et lui a consacré deux ouvrages. Il a aussi publié deux grammaires françaises, dont La grammaire d’aujourd’hui, chez Flammarion. Il s’intéresse désormais, d’une part à l’histoire de la linguistique au XXe siècle (À la recherche de Ferdinand de Saussure, PUF, 2007, Du côté de chez Saussure, Lambert-Lucas, 2009), d’autre part aux relations entre langage et inconscient: en dernier lieu Le linguiste et l’inconscient, PUF, 2008 et De la grammaire à l’inconscient, dans les traces de Damourette et Pichon, Colloque de Cerisy, Lambert-Lucas, 2010. La plupart de ses ouvrages sont traduits en plusieurs langues. Il a en outre écrit un recueil de nouvelles, L’éphémère ou la mort comme elle va (Méridiens-Klincksieck, 1986) et sept romans, dont Les remembrances du vieillard idiot (Prix du premier roman, Flammarion, 1977), puis, chez Champ vallon, Une très vieille petite fille (2006), Un bel immeuble (2010) et L’homme qui achetait les rêves (2012).

Olivier BERTRAND:
Néologie et traduction: émergence des lexiques scientifiques et techniques à la fin du Moyen Âge
Le présent exposé présentera l’émergence des néologismes scientifiques et techniques présents dans les grandes traductions de la fin du 14e siècle, sous le règne de Charles V. En effet, à la faveur d’une large entreprise de traduction des textes scientifiques, essentiellement du latin vers le moyen français (sciences dures mais aussi politique, histoire, droit, morale, théologie), plusieurs lexiques spécialisés ont émergé en français entre 1370 et 1380. L’objectif de notre propos est de montrer combien cette période de la fin du Moyen Âge fut riche en néologismes et a constitué la base de la constitution de plusieurs lexiques scientifiques et techniques en français. Nous montrerons comment les nouveaux mots entrent dans la langue, d’un point de vue morphologique mais aussi syntaxique, dans le corps même des manuscrits, à une période de l’histoire de la langue où les dictionnaires tels que nous les connaissons aujourd’hui n’existent pas encore.

Danielle CANDEL: Les notions de néologisme et de néonyme dans les travaux des commissions officielles de terminologie en France (1997-2014)
La communication vise à souligner l’importance des réactions engendrées par des mots et des termes nouveaux au sein même des groupes de travail œuvrant pour les recommandations terminologiques et néologiques officielles en France. La composition des groupes qui forment les "Commissions de terminologie et de néologie" officielles entre 1996 et 2014 mérite d’être analysée: la richesse même de ces commissions fait qu’elles ne sont pas homogènes, et force est de conclure que la variété qui les caractérise explique la teneur des discussions sur les mots et termes, tout comme elle influence la valeur des résultats obtenus. L’observateur constate de manière récurrente que la néologie de sens, la néologie de forme, la néonymie n’engendrent pas les mêmes réactions ni donc les mêmes résultats: l’acceptabilité des termes diffère selon que l’expertise est plutôt linguistique, scientifique ou technique (l’acceptabilité est considérée ici au sein des commissions, plus que du point de vue de l’implantation des termes recommandés et de leur succès public effectif). Le corpus d’étude sera constitué d’extraits de la base FranceTerme, propositions néologiques et terminologiques officielles concurrentes mais distinguées par l’étiquette "langage professionnel". On se propose de donner des éléments d’explication aux choix concurrentiels notés entre, respectivement, les recommandations elles-mêmes et les formes du "langage professionnel" attestées dans les mêmes fiches. Par exemple: "boîtier à puce"/"boîtier-puce" (2009), "carte satellite"/"spatiocarte" (2007) et "gérance de l’informatique"/"infogérance" (1998, 2007), mais aussi "grondement"/"instabilité basse fréquence" (2014) ou encore "transbus"/"bus à haut niveau de service" (2010).

Chercheur CNRS honoraire (depuis 2014-2015), membre associé au laboratoire Histoire des théories linguistiques, CNRS, Université Paris Diderot, Danielle Candel témoigne d’une double expérience de lexicographie générale (Trésor de la langue française) et de terminologie officielle (expert-linguiste auprès des commissions de terminologie et de néologie depuis 1997. Elle analyse depuis une vingtaine d’années les théories, pratiques et usages terminologiques et néologiques prescriptifs observables dans le cadre institutionnel français.
Publications
Candel, D. & V. Tombeux, 2008, "Aspects de la néologie de spécialité en lexicographie générale: à propos du nucléaire dans le Trésor de la langue française", Néologie et terminologie dans les dictionnaires, J.-F. Sablayrolles (dir.), Paris, Honoré Champion, 101-125.
Candel, D., 2010, "Pour une évaluation de la pratique néologique dans les commissions de terminologie et néologie en France", M. T. Cabré i Castellví et al. (dirs), Cineo, Actes del I Congrés Internacional de Neolofia de les Llengues Romaniques, Barcelona, Universitat Pompeu Fabra, 433-445.
Candel, D., 2012, "Reformuler et définir les termes de spécialité ou tenter la traduction: étude de cas en terminologie institutionnelle du français (1971-2010)", M. Heinz (éd.), Dictionnaire et traduction, Berlin, Franck & Timme, 209-231.
Candel, D. & M. Calberg-Challot, 2014, "Analyser la néologie dans le domaine de l’ingénierie nucléaire", P. Dury et al. (dirs), La néologie en langue de spécialité: détection, implantation et circulation des nouveaux termes, Lyon, Publications du CRTT, 121-140.
Candel, D., (sous presse), "Traduction et création terminologique en français médical (1997-2012)", Traduction et innovation: Une passerelle entre les sciences et les humanités, Actes du Deuxième congrès dans le cadre du partenariat entre le Centre d’Études sur la Traduction (Université Paris Diderot) et le Center for Translation Studies (University of Illinois at Urbana-Champaign), Paris (13-15/12/2012).


Loïc DEPECKER: Réflexions sur un demi-siècle d'aménagement terminologique en France
La France a décidé de se doter de commissions ministérielles de terminologie à partir de 1970. Ces commissions, aujourd’hui appelées "commissions spécialisées de terminologie et de néologie", ont poursuivi leur travail jusqu’à aujourd’hui. Il y a donc matière à se pencher sur cet "aménagement terminologique" de près d’un demi-siècle, à partir de l’expérience qu’il est possible d’avoir sur cette aventure néologique inédite. Plusieurs voies de recherches seront mises en valeur, susceptibles de dresser un bilan de cette entreprise. Les sciences du langage ont tout lieu de se pencher sur cette démarche, souvent considérée comme suspecte, qui implique pourtant au moins la linguistique générale, la sociolinguistique, l’épistémologie des sciences et techniques, la sémantique, l'histoire de la langue, la terminologie, etc. Plusieurs concepts théoriques, opérationnels pour la linguistique, seront évoqués à cette occasion, dont ceux de "conception", de "surabondance" et d’"unicité".

Loïc Depecker, ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé de grammaire, est professeur en sciences du langage à l'Université de Paris Sorbonne. Il a exercé plusieurs postes de responsabilité de 1980 à 1996 au sein des services du Premier ministre et du Ministre de la culture et de la communication. Particulièrement, celui de conseiller technique pour la néologie et la terminologie scientifique et technique. Il est expert Afnor et président fondateur de la Société française de terminologie (société savante).

Françoise DOUAY: Une fabrique des mots du suffrage universel de 1848: Le Livre des Orateurs du pamphlétaire Timon, alias le jurisconsulte Cormenin (1788-1868)
La révolution de 1848 éclate en France le 24 février; le 2 mars, je cite: "le gouvernement provisoire arrête, en principe et à l’unanimité, que le suffrage sera universel et direct, sans aucune condition de cens". Cette mesure radicale est portée par le jurisconsulte Louis (de) Cormenin (1788-1868), vice-président du Conseil d’État; les exclus du suffrage censitaire, "laboureurs, artisans, prolétaires, pauvres, soldats, domestiques", sont désormais admis dans le corps électoral (masculin) qui passe instantanément de deux cent cinquante mille électeurs à neuf millions. Un triomphe pour ce député de gauche qui, sous le pseudonyme de Timon, avait ardemment soutenu, dès 1828, le principe de la souveraineté populaire dans ses pamphlets contre les postures, travers et ridicules des orateurs parlementaires issus du "monopole". Parus d’abord dans la presse, puis rassemblés à partir de 1836 dans Le Livre des Orateurs, régulièrement augmenté et republié chez Pagnerre de 1842 à 1869, ces vifs portraits, le plus souvent acides mais parfois sincèrement élogieux, usent et abusent de deux traits de style: syntaxe véhémente (exclamations, apostrophes, répétitions pressantes, cascades de périodes à rythme rapide) et créativité lexicale, fertile en dérivations insolites (parlailler, parlage, pédagogiser, soubresauter), en compositions hardiment surchargées (la gouvernocratie-aristocratico-parlementaire), comme en appellations de circonstance dont le public s’empare (la chose pour le régime politique bâtard instauré par Louis-Philippe, le petit rouge aux cheveux hérissés pour l’émeutier de 1848). C’est cette vivante fabrique des mots annonciateurs du suffrage universel de 1848 que je me propose d’explorer... et peut-être de suivre jusqu’au moment cruel où le putsch de Napoléon III instaurant, en décembre 1851, le Second Empire, est, grâce au suffrage universel, plébiscité à 91,7%, effet pervers salué par Cormenin d’un amer: "Que ce que le peuple a voulu soit!", serait-ce ici l’ordre autoritaire.

Lectures
CORMENIN, Le Livre des Orateurs, Pagnerre, 1842, disponible sur Gallica.
BASTID Paul, Un juriste pamphlétaire, Cormenin, précurseur et constituant de 1848, Hachette, 1948.
COLTICE Jean-Jacques, Cormenin, apôtre du suffrage universel, 1848, la république en marche vers la démocratie, L’Harmattan, 2011.


Gilbert FABRE: Les dissymétries lexicales provoquées par les contacts de langues
En français et en italien, un grand nombre de lexèmes désignant la faune et la flore séculaires des pays où ces langues sont parlées, tels les noms du sanglier, du canard, du gland, de l'olive, sont d'origine latine. Il n’en va pas toujours de même en espagnol où ces noms ont pu être remplacés par un lexème d’origine arabe. Dans le vocabulaire arboricole, notamment, il en est résulté une dissymétrie lexicale assez remarquable, puisque le nom de l’olivier, olivo, a conservé sa forme latine, tandis que le nom de l’olive, aceituna, a emprunté la sienne à l’arabe. Ce type de dissymétrie constitue une forme de création lexicale dont on parle moins que celle de l'analogie régularisatrice. C’est pourquoi il peut être intéressant d’en décrire les mécanismes. L’approche contrastive permet, en particulier, de s’en faire une idée assez précise, car leur fonctionnement varie selon les langues. La description qu’on trouvera ici montre que les différentes formes de dissymétries lexicales observables en espagnol et en français relèvent d’un phénomène unique étroitement lié à l’emprunt qui engendre non seulement des structures asymétriques nominales comme olivo – aceituna, mais aussi des structures asymétriques entre nom et adjectif telles que foie – hépatique, par exemple.

Gilbert Fabre est professeur de linguistique hispanique et romane à l’Université Paris 13, membre du laboratoire Lexiques, Dictionnaires, Informatique (LDI - UMR 7147). Spécialiste de l’histoire linguistique des aires latérales de la Romania, il s’intéresse aux questions soulevées par le contact des langues parlées à la périphérie du domaine roman. Cette problématique l’a conduit, dès le début de sa carrière, à examiner le rôle des adstrats. Sa thèse de doctorat, L’exploitation littéraire des chroniques moldaves des XVIIe et XVIIIe siècles par la génération roumaine de 1848, soutenue en 1990, évaluait l’influence slave sur le roumain. Depuis une quinzaine d’années, c’est l’apport de l’arabe dans les langues ibéro-romanes qui est au centre de ses travaux. Le cadre théorique de ses recherches s’inscrit dans le courant de la linguistique du signifiant auquel son inédit d’HDR, Le dépassement de l’unité et son expression en espagnol, l’a définitivement rattaché en 2003.
Publications
""Conseiller" et "détenir un secret" en espagnol médiéval", in Bernard Darbord et Agnès Delage (dir.), Secretos y poridades. Les stratégies discursives du secret partagé en Espagne et en Europe du Moyen Âge à l’époque moderne, Paris, A. Colin, 2013, p. 44-77.
"Traduction et innovation. Le discours du "on" dans la littérature didactique castillane du XIIIe siècle", Aliento, 4, 2013, p. 67-83.
"De la waṣiyya arabe au castigo castillan, une nouvelle manière de lire le Calila", Aliento, 3, 2012, p. 159-175.
"La trace du corps dans la langue", Tigre, 16, 2008, p. 9-20.
"L'expression en poridad, modalité d'un arabe silencieux", Cahiers de linguistique et de civilisation hispaniques médiévales, n° 27, 2004, p.159-169.
"Langue et idéologie. Le néologisme politique en Roumanie au XIXe siècle. J. A.Vaillant et Costache Negruzzi", Lengas. Revue de sociolinguistique, n° 54, 2003, p. 23-33.
"L'archilexie OMNE dans le Calila", Cahiers de linguistique et de civilisation hispaniques médiévales, n°25, 2002, p. 307-318.


Hugues GALLI: San-Antonio sur le ring: les mots mis K.O.
Frédéric Dard aura façonné cinquante ans durant ce qui deviendra l'une des plus singulières séries policières du XXe siècle. Connaissant des tirages exceptionnels, la série des San-Antonio (véritable saga totalisant 174 romans et 9 hors-série) occultera d'ailleurs l'autre grand versant de la production littéraire de l'auteur (romans noirs, nouvelles, pièces de théâtre, œuvres pour la jeunesse, etc.). Son principal succès (Robert Escarpit parlera du "phénomène San-Antonio") vient de ce que Frédéric Dard aura su créer, au-delà de personnages hauts en couleur, une langue riche et truculente à souhait. Dans un style oralisé se réclamant à la fois de Rabelais et de Céline, tout en malmenant la syntaxe, Frédéric Dard aura aussi forgé, parfois dans la douleur mais toujours pour notre grand plaisir, un nombre incroyable de mots nouveaux.

Hugues Galli enseigne la linguistique française à l'Université de Bourgogne. Ses travaux portent actuellement sur l'œuvre de Frédéric Dard, auteur auquel il a consacré plusieurs études et un ouvrage collectif issu du colloque "Pourquoi (re)lire San-Antonio aujourd'hui?" tenu à Dijon en mai 2014.
Publications
H. Galli, T. Gautier, D. Jeannerod, Les salauds vont en enfer de Frédéric Dard. Présentation, édition et dossier critique, Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, à paraître.
H. Galli, "San-Antonio chez les Helvètes: la Suisse mise en roman(d)", in F. Rullier et D. Lagorgette (dir.), San-Antonio et la langue / la langue de San-Antonio et Frédéric Dard, Actes du colloque international des 30, 31 mai et 1er juin 2013, Université de Savoie, Chambéry, Éditions de l'Université de Savoie, à paraître.
H. Galli (dir.), Pourquoi (re)lire San-Antonio aujourd'hui?, Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, 2014.
H. Galli et G. Reymond, ""Jacter dans le désert" ou "San-Antonio priez pour nous !"", in H. Galli (dir.), Pourquoi (re)lire San-Antonio aujourd'hui?, Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, 2014, p. 83-98.
H. Galli, "San-Antonio: d'un Céline l'autre", Annales de l'Université de Craiova, Série "Sciences philologiques, Langues étrangères appliquées", année IX, n°1/2013, p. 233-240.
H. Galli, ""Quelque chose me turluzobe" ou le calembour comme préliminaire à la néologie chez San-Antonio", Argotica, n°1(2), 2013, p. 363-382.
H. Galli, "Le corps dans San-Antonio: entre argot et néologie", Argotica, n°1(1), 2012, p. 65-86.
H. Galli, "Entre bérureries et san-antoniaiseries. Prolégomènes à l'étude des néologismes chez San-Antonio", Neologica, n°5, "Néologie et littérature", 2011, p. 123-143.


François GAUDIN: Hector France, un néologue socialiste?
Romancier anticlérical, ancien militaire devenu antimilitariste, réfugié en Angleterre après la Commune, Hector France (1840-1908) collabora avec Maurice Lachâtre pendant une vingtaine d'années. Après le décès de l'éditeur, il continua à collaborer avec la maison d'édition qu'il avait fondée. À cette Librairie du progrès, il confia plusieurs romans anticléricaux. Il donna aussi un Vocabulaire de la langue verte qui parut en feuilleton dans le Dictionnaire-journal. Il fournira la matière du Dictionnaire de la langue verte. Celui-ci paraîtra seul ou en annexe du Dictionnaire La Châtre en 1907. Le travail d'argotologue et de néologue accompli par Hector France pendant plus de dix ans se ressent-il pas de ses engagements d'anticlérical,  d'antimilitariste, de socialiste, puis de boulangiste?

Christophe GÉRARD: Qu'est-ce qu'un mot réussi? Jugement de valeur et création lexicale
Cerisystomane, cerisystible, exocerisien, cerisitude, autocerisisation, cerisystoïde...
Qu’est-ce qu’un mot réussi? En posant cette question nous n’entendons pas seulement examiner les conditions linguistiques (règles idiomatiques, concurrence lexicale, esthétique phonétique, normes de genre, etc.) et extralinguistiques (nécessité de nommer, besoins langagiers d’une communauté, etc.) de la diffusion lexicale, mais nous souhaitons également attirer l’attention sur les innovations lexicales isolées qui, pour être à bon droit absentes des répertoires lexicographiques en raison de leur faible fréquence, n’en possèdent pas moins de valeur, en tant que créations destinées à fonctionner dans une situation particulière de communication. Pour cerner le problème de la valeur des créations lexicales, dans ses phases d’innovation et de diffusion, un solide arrière-plan théorique est nécessaire. Nous nous appuierons à la réflexion d’E. Coseriu sur le jugement linguistique et le changement linguistique ainsi qu’à celle de la tradition herméneutique sur la notion de point de vue (le jugement dépendant du point de vue adopté). L’ensemble permet la mise en œuvre d’une perspective textuelle et interprétative (F. Rastier) et, plus précisément, d’une lexicologie textuelle qui reste à fonder, pour laquelle la création lexicale est un phénomène inséparable de ses divers contextes de production et de réception. Le corpus d’étude est constitué, d’une part, des créations quotidiennes repérées dans la presse francophone par le projet Logoscope (1), d’autre part d’écrits de combattants de la Grande Guerre (romans, journaux, lettres, poésie), notamment.

(1) Financé par l’Université de Strasbourg (Idex, 2011-2015): porteurs du projet Christophe Gérard et Delphine Bernhard, ingénierie TAL Ingrid Falk.

John HUMBLEY: La néonymie: un acte conscient?
Une des différences parfois proposées pour distinguer la néologie de la langue générale et la néonymie des langues de spécialité est que cette dernière relève le plus souvent de l’acte conscient. C’est par exemple dans ces termes que Guy Rondeau a qualifié la néonymie lorsqu’il l’a définie pour la première fois en 1982. Tout porte à croire, toutefois, que la situation est bien plus complexe et que de nombreux paramètres doivent être pris en considération avant de pouvoir répondre par oui ou par non. Un des premiers est mentionné par Rondeau lui-même: la distinction entre néonymie primaire, lorsque la nouveauté est nommée pour la première fois dans la langue du chercheur, et néonymie secondaire, lorsque la nouveauté a déjà été nommée dans une autre langue et qu’il s’agit d’un transfert. On peut penser que ce deuxième cas de figure représente un acte au moins partiellement conscient. Si l’on se limite toutefois à la néonymie primaire, on peut se demander si le domaine concerné ne joue pas un rôle: dans ceux où les besoins de nomination sont importants (la botanique, la chimie, l’astronomie, etc.), il est permis de penser que les systèmes de nomination (nomenclatures, taxinomies) ont été conçus consciemment. Pour d’autres disciplines, comme les mathématiques, il n’est pas évident que les besoins de nomination soient si importants et, par conséquent, la néologie se fait autrement. En outre, il n’est pas certain que les sciences et les technologies gèrent de la même façon les besoins de nouvelles nominations. Afin de se faire une idée des différents procédés de néonymie on est bien obligé de procéder à une analyse onomasiologique, qui permet de déterminer la proportion de chaque type. Pour les besoins de l’exposé, nous prendrons l’exemple de la robotique.

Christine JACQUET-PFAU: Madame le président ou Madame la présidente? La féminisation: évolution sociétale et créativité néologique, de la norme aux usages
La féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions met sur le devant de la scène linguistique, notamment depuis la fin des années 90, la question inépuisable de la "fabrique" du féminin. Si les dictionnaires d’usage donnent des indications intéressantes sur les usages (variables, en synchronie, d’un dictionnaire à l’autre) et la norme, il convient aussi de s’intéresser aux pratiques discursives pour analyser les ressources morphologiques mises en œuvre et les contextes dans lesquels elles apparaissent. De plus, la "mise au féminin", en discours, s’accompagne de marquages typographiques qui mettent en valeur l’aspect néologique de ces formes, qu’elles soient d’ailleurs forgées selon le système de la langue ou qu’elles lui soient marginales, voire relèvent du domaine ludique. Ces pratiques néologiques, revendiquées ou contestées, sont indissociables des évolutions sociétales, qu’elles traduisent ou qu’elles cherchent à servir.

Christine Jacquet-Pfau est maître de conférences au Collège de France et membre du laboratoire "Lexiques, Dictionnaires, Informatique" (UMR 7187 LDI, CNRS / Université Paris 13 (Sorbonne Paris Cité) et Université de Cergy Pontoise). Elle enseigne la lexicologie à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), en partie dans un cursus de TAL. Une partie de ses travaux portent sur la norme, les usages et la créativité lexicale. C’est dans ce contexte qu’elle s’intéresse notamment aux emprunts, à la féminisation des noms de métiers, à l’orthographe. L’étude de la variété lexicographique dans les dictionnaires d’usage contemporains constitue l’une de ses approches. Un autre de ses champs d’investigation est celui des dictionnaires et encyclopédies du XIXe siècle.
Publications
"Dans le sillage de la gondolière: Féminisation des noms de métiers: usages, ambiguïtés, stratégies", dans Willems Martine (dir.), Pour l’amour des mots, Bruxelles, Publications des Facultés universitaires Saint-Louis, 2009, p. 179-197 (collection "générale", série Lettres).
"Dictionnaires et orthographe", Cahiers de lexicologie, n°97, décembre 2010 [codir.: Mathieu-Colas M.].
"Vingt ans après, le destin des Rectifications de l’orthographe de 1990 dans les dictionnaires: l’exemple du Dictionnaire Hachette, du Petit Larousse illustré et du Petit Robert", Cahiers de lexicologie, Jacquet-Pfau C. et Mathieu-Colas M. (dir.), "Dictionnaires et orthographe", n°97, décembre 2010, p. 31-54.
"Norme et usages orthographiques à travers trois dictionnaires de langue contemporains", Carnets d’Atelier de Sociolinguistique, n°5, 2011, dans Rey Christophe et Reynés Philippe (éd.), Dictionnaires, norme(s) et sociolinguistique, 2012, Paris, Editions L’Harmattan, p. 139-159.
"Les signes de la féminisation dans les dictionnaires d’usage du français", dans Heinz Michaela (dir.), Les sémiotiques du dictionnaire, Berlin, Frank & Timme (coll. "Metalexikographie"), 2014, p. 67-88.


Jean René KLEIN: Degrés de la créativité lexicale littéraire. Esquisse d'une typologie de la néologie littéraire
Beaucoup d’écrivains sont des "lexicomanes" manifestant, par exemple, un attachement compulsif aux dictionnaires pourvoyeurs éventuels de "raretés". D’autres néologisent vraiment en usant des moyens que leur offrent la morphologie lexicale et/ou la sémantique. Quelques-uns poussent l’audace plus loin en allant jusqu’à la création stricto sensu, forme ultime de la subversion du langage, que d’aucuns semblent vouloir atteindre. Après une évocation rapide de la néologie littéraire depuis le XIXe siècle, on s’intéressera surtout à quelques représentants emblématiques de la créativité lexicale, tels Michaux, Queneau, Verheggen, Novarina...

Jean René Klein, professeur émérite à l’Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve), a œuvré dans les domaines de la linguistique française (lexicologie, histoire de la langue) et de la linguistique romane. Ses recherches d’ordre lexicologique ont porté sur : la langue boulevardière à Paris (Second Empire), l’"addiction" des écrivains aux dictionnaires, les remarqueurs belges des XIXe et XXe siècles, la dynamique lexicale du français au XXIe siècle, la variation diatopique, la langue de Valère Novarina. Par ailleurs, une base de données DicAuPro (Dict. Automatique et philologique des proverbes français)  est en voie d’achèvement. Ses travaux les plus récents ont porté sur le langage SMS et sur la question du figement (collocations, expressions figées, phrases situationnelles et proverbes).

Michelle LECOLLE: Dénominations émergentes de groupes sociaux
Cette communication porte sur les dénominations émergentes de groupes sociaux, du point de vue de leur statut, de leurs réalisations, et du processus à l’œuvre dans cette émergence. Par l’expression "groupes sociaux", nous faisons référence aux groupes constitués, tels que partis politiques et associations. Ceux-ci se dotent d’un nom, qui manifeste sur la place publique leur existence en tant que groupe constitué et leur statut officiel et, parfois, leurs caractéristiques ou leurs objectifs. On peut parler d’un "acte de baptême", de l’octroi du nom par le groupe lui-même. Mais les discours publics font également usage de désignants récurrents pour se référer à des groupes dont le statut est moins établi, qu’ils soient simplement conjoncturels ou en cours de constitution ((les) Occupy, les Indignés, les Frondeurs). Ces expressions désignatives composites utilisent du matériau lexical existant, qui se spécialise: on peut en parler en termes de néologie sémantique. Alors que l’octroi du nom propre de groupe social constitué est de nature discrète (absence de nom/octroi du nom), la fabrique des désignations qui nous occupent est de nature continue et processuelle. La stabilisation de ces désignants, si elle doit advenir, est liée à la constitution des groupes eux-mêmes et découle de l’hétéro-désignation (par les discours publics) davantage sans doute que de l’autodésignation (par le groupe lui-même), mais la forme de ces expressions y joue également un rôle. En se basant sur des énoncés médiatiques pour l’essentiel, on s’intéressera aux processus tout à la fois linguistiques et mondains, discursifs et sémantico-référentiels qui s’exercent dans l’émergence et la cristallisation en dénomination, voire en nom propre, de ces expressions.

Michelle Lecolle est maître de conférences à l’Université de Lorraine, Crem (Centre de Recherches sur les médiations). Ses recherches portent sur la sémantique nominale en discours (nom propre, nom collectif) et sur le sentiment linguistique. C’est dans ce cadre qu’elle travaille sur le changement sémantique et la néologie: ambigüité, polysignifiance et dérivation sémantique du toponyme, création néologique par conversion désadjectivale, noms propres collectifs et émergence de dénomination de groupes sociaux.
Publications
Lecolle M., 2009, "Changement de sens du toponyme en discours: de Outreau ‘ville’ à Outreau ‘fiasco judiciaire’", in Les Carnets du Cediscor, n°11, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2009, pp. 91-106.
Lecolle M., 2012, "Néologie sémantique et néologie catégorielle: quelques propositions", Cahiers de lexicologie, n°100, 2012, pp. 81-104.
Lecolle M., 2012, "Sentiment de la langue, sentiment du discours: changement du lexique, phraséologie émergente et ‘air du temps’", Diachroniques, n°2.
Lecolle, M., 2014, "Dénomination de groupes sociaux : approche sémantique et discursive d’une catégorie de noms propres", in Neveu, Franck, Blumenthal, Peter, Hriba, Linda, Gerstenberg, Annette, Meinschaefer, Judith et Prévost, Sophie (dirs.), Quatrième Congrès mondial de linguistique française. Berlin: SHS Web of Conferences. p. 2265‑2281.


Gabrielle LE TALLEC-LLORET: Les mots vivent en troupeaux: troncations et néologismes en {o} dans le français contemporain
Encore si les mots restaient des mots ! Mais le besoin de vitesse, consécutif à l’invention des moyens de transport des hommes, des choses, des idées et des paroles, est devenu une fièvre.
Les mots un peu longs y ont perdu la tête et quelquefois la queue: Accumulateurs ou métropolitain ont cédé à accus et à métro. Le Vél-d’hiv. et le Caf.Conc. ont pour pendant le bac[calauréat], malgré l’équivoque avec bac[cara], Cinématographe, d’abord réduit à cinéma, est menacé d’être tronqué en ciné, d’où les cinéastes. Car on dérive sur des culs-de-jatte.

Ferdinand Brunot & Charles Bruneau, Précis de grammaire historique de la langue française,
Paris, Masson & Cie, 5e édition 1961 (1949 1e édition), p. XXXVI,
"Sommaire chronologique de l’histoire de la langue française".

Les mots comparés à des culs-de-jatte: derrière cette image quelque peu provocante de Brunot & Bruneau, on peut effectivement voir la troncation comme l'un des mécanismes les plus radicaux du changement linguistique... et/ou de la créativité lexicale, en fonction du point de vue que l'on adopte. L'ablation des phonèmes terminaux, ou de plusieurs morphèmes, selon le cas, peut être lue comme une véritable amputation du signifiant et, corrélativement, comme une perte d'information linguistique dans la référence conceptuelle, qui ne peut être résolue que par une/des connaissance(s) extra-linguistiques (co-texte, contexte, savoir partagé). Nous nous intéresserons d'abord à la structure phonématique des signes affectés par l'apocope et dégagerons un vivier de mots clôturés par un [o] de nature fermée, généralement bisyllabiques: ado, catho, dispo, éco, mytho, perso, pseudo, schizo, etc., plus rarement monosyllabiques (bio, pro) ou trisyllabiques: édito, mégalo, paléo, thalasso, toxico, etc. Nous distinguerons cette troncation "pure" de celle qui s'accompagne de l'ajout d'un [o] absent à l'origine: apéritif ~ apéro, alcoolique ~ alcoolo, congélateur ~ congélo, propriétaire ~ proprio; ou d'une véritable reconstruction lexématique avant l'ajout du [o]: directeur ~ dirlo, parisien ~ parigo, etc. Au nom du principe de l'unicité du signe, la coexistence, y compris dans un même énoncé, entre une forme apocopée et une forme longue nous amènera à postuler qu'à deux signifiants différents correspondent deux signifiés différents, et que la créativité lexicale, au sein de l'interlocution, aboutit précisément pour le locuteur, à l'exploitation d'une mise en contraste, par un mécanisme à la fois très économique et très rentable. Toute langue ayant une identité morphophonologique, la façon dont un mot se termine ne peut être tenue pour insignifiante. On postulera que le [o] fermé final — qu'il soit ressenti comme "savant" ou "argotique" — met un grand nombre de signes linguistiques en réseau, et porte une signification, contrastivement avec la morphologie finale habituelle du français, le [e] muet. Enfin, envisageant l'éventuelle dictionnairisation de ces "culs-de-jatte", on abandonnera le chemin habituel — structuraliste — conduisant de la langue au discours, pour envisager un autre parcours menant de l'interlocution vers la langue.

Gabrielle Le Tallec-Lloret est professeur des universités en linguistique hispanique à l'université de Paris 13-Villetaneuse, et directrice du laboratoire en sciences du langage LDI (lexiques-Dictionnaires-Informatique), UMR 7187 du CNRS. Après des recherches en linguistique diachronique, du latin aux langues romanes, française et espagnole (anaphore, deixis, concordance des temps), elle inscrit aujourd'hui ses travaux dans le cadre d'une réflexion sur la motivation du signe linguistique.
Bibliographie
Bréal Michel (1897), 2005, Essai de sémantique, Limoges, Lambert-Lucas.
Dauzet Albert et al, 1971, Nouveau dictionnaire étymologique et historique, Paris, Larousse.
Ducrot Oswald, 1991, Dire et ne pas dire (principes de sémantique linguistique), Paris, Hermann.
Fridrichova Radka, 2013, "Quelques observations sur les mots tronqués dans le français contemporain", Romanica Olomucensia, 25.1.
Gaudin François & Guespin Louis, 2000, Initiation à la lexicologie française, Bruxelles, Duculot.
Gorcy Gérard, 2000, "La mode de l'abréviation et de la troncation verbale en français contemporain", Mémoires de l'Académie de Stanislas, 15, 179-189.
Groud Claudette & Serna Nicole, 1996, De abdom à zoo, regards sur la troncation en français contemporain, Paris, Didier Érudition.
Launay Michel, 1985, "Trois questions sur l’apocope", Bulletin Hispanique, LXXXVII, 3-4, p. 425-445.
Mortueux Marie-Françoise, 2008, La lexicologie entre langues et discours, Paris, Armand Colin.
Pruvost Jean & Sablayrolles Jean-François, 2003, Les néologismes, "Que sais-je?", Paris, PUF.


Maribel PEÑALVER VICEA: Une opération de "survie" ou comment suspendre la mort de la langue
La littérature, on le sait, est considérée comme une "autre instance de jugement" (Pruvost et Sablayrolles, 2003) de la néologie. Pourtant de nombreux néologismes littéraires n´ont jamais atteint le statut d´unité lexicale. La littérature accorde à l´écrivain le privilège de la liberté par rapport aux normes de la langue, lui permettant d’écrire l’indicible, de manipuler souvent, à sa guise, le matériau linguistique, mais aussi de raconter à son "insu des choses que, à la lettre, il ne sait pas" (Jean Bellemin-Noël, 2002). Cet insu, cristallisé dans le néologisme, relève "à ciel ouvert de l’inconscient" (Lacan, 1981). M. Riffaterre, rapprochant le texte littéraire d’un processus névrotique, réfère à ce procédé comme étant une "sténographie poétique" et signale que sa fonction principale est celle de "condenser en soi les caractéristiques dominantes du texte" (1973). Si la psychanalyse freudienne a montré que le néologisme obéit au mécanisme de la condensation, la description effectuée par l´auteur, au travers du concept de "surdétermination", ne s’éloigne pas de celle décrite par Freud. Dans le domaine de la psychiatrie, les néologismes formulés par les malades mentaux trouvent leur origine dans les hallucinations et sont comparés aux mots du rêve (Biéder et alii), le rêve produisant souvent des mots nouveaux au sens de Michel Arrivé (2014, 2008, 2005, 1972). Si le texte littéraire autobiographique (dont il s´agira dans cette communication) implique d´emblée la recherche incessante d´un "moi" impossible (au sens de Derrida), la floraison de néologismes dans ce genre de textes obéit à des mécanismes éloignés de ceux à l´œuvre dans d´autres types de textes; seule la littérature, à l´abri de la fiction, est capable de raconter ou d´éclairer des aspects ou comportements inouïs de l’être humain. Étant donné la nature hétéroclite du néologisme, une approche interdisciplinaire (des outils venant de la psychiatrie, de la psychanalyse et de la philosophie appliqués au texte littéraire) pourrait permettre au linguiste d´affiner son analyse, ainsi que d´avoir une approche autre et plus approfondie de sa nature et du rôle joué pour son énonciateur.

Maître de conférences (HDR) en linguistique et traductologie à l´Université d´Alicante (España), Maribel Peñalver Vicea fait partie de CLESTHIA-SYLED, ainsi que du projet de recherche international Écritures migrantes du genre (THALIM/CREF&G/LG dirigé par Mireille Calle-Gruber à la Sorbonne Nouvelle-Paris 3, France). Elle s´intéresse aux rapports que la linguistique entretient avec d´autres disciplines telles que la littérature, la psychanalyse et les études de genre. Elle a notamment travaillé sur le sujet de la folie, la dimension de l’altérité et la façon dont l’inconscient des écrivains se cristallise dans la langue.
Publications
"De l´affect du métalangage chez Proust", La Recherche et la forme linguistique du texte, Honoré Champion, 2013.
"Saussure entend des voix", Le Magazine littéraire, 2012.
"Hospitalité poétique et altérité dans la littérature hispano-maghrébine: une schizophrénie réparatrice de la langue étrangère", Expressions maghrébines, 2012, Winthrop-King institute for Contemporary French and Francophone Studies, Florida State University.
"Le néologisme littéraire: un outil langagier-explorateur de l´inconscient", Neologica, nº5, Garnier, 2011.
"Le Tabou de la mort", "Le sentiment de la perte", Dictionnaire de la mort, Larousse, 2010.


Alain RABATEL: Jeux de mots, créativité lexicale et/ou verbale: des lexies et des formules
Les formes de créativité que j’analyserai ont la caractéristique d’être aux marges du système de la créativité verbale, le plus souvent des hapax, en tout cas davantage du côté des exceptions que des régularités (Sablayrolles 2000: 134). Toutefois, même si ces formes ne sont pas reconnues comme des mots nouveaux autonomes, elles sont malgré tout susceptibles d’être réemployées en discours, voire... de figurer dans des sortes de dictionnaires bien particuliers, (e.g. le Dictionnaire amoureux de l’humour de J.-L. Chiflet, Plon, 2012). Il y a donc une sorte de paradoxe à n’être pas un "mot du dictionnaire", tout en étant un bon mot. La réponse à cette question dépend des fonctions méta- (méta-linguistiques, méta-référentielles, méta-discursives) des dimensions dialogales/dialogiques, ludiques, de la dimension performancielle du discours, du discoureur, de ses auditeurs / de son public, de la situation ludique / spectaculaire, qui seront envisagées du point de vue de l’émetteur et du récepteur.

Alain Rabatel est professeur de Sciences du Langage à l’Université de Lyon 1. Spécialiste d’énonciation, de linguistique textuelle et d’analyse des discours, il est l’auteur de cinq ouvrages, de plus de cent-cinquante articles et il a (co)dirigé une vingtaine d’ouvrages ou de numéros de revues. Il s’est d’abord fait connaître pour ses travaux sur les points de vue, l’empathie, la polyphonie et le dialogisme dans les récits (1998). Il s’est ensuite intéressé aux liens entre argumentation indirecte, effacement énonciatif et points de vue (2004, 2008a). Depuis quelques années, il travaille aussi sur les figures et les jeux de mots (2012a, 2013) à partir des notions de points de vue en confrontation (2008b), de responsabilité et de prise en charge énonciative, dégageant diverses postures de co-, sur- et sous-énonciation, à la charnière des problématiques cognitives, énonciatives et interactionnelles (2012b).
Publications
La Construction textuelle du point de vue, Lausanne, Paris, Delachaux et Niestlé, 1998.
Argumenter en racontant, Bruxelles, De Boeck, 2004.
Homo narrans. Pour une analyse énonciative et interactionnelle du récit, 2 Volumes, Limoges, Editions Lambert-Lucas, 2008a.
Figures et point de vue, Rabatel A. (éd), "Langue française", 160, 2008b.
"Ironie et sur-énonciation", Vox Romanica, n°71, pp. 42-76, 2012a.
"Positions, positionnements et postures de l’énonciateur", Travaux neuchâtelois de linguistique, n°56, pp. 23-42, 2012b.
"Humour et sous-énonciation (vs ironie et sur-énonciation)", L’information grammaticale, n° 137, pp. 36-42, 2013.


Sandrine REBOUL-TOURÉ: Les "tweets": un lieu pour la créativité lexicale?
Le "tweet", ce nouveau gazouillis du XXIe siècle, est un message n’excédant pas 140 caractères, qui participe au microblogging ou microblogage. Tout d’abord, nous rassemblerons la sphère néologique autour de "tweet" pour montrer que les emprunts et les néologismes officiels reconfigurent le vocabulaire des réseaux sociaux et contribuent à la variation linguistique. Puis, nous étudierons quelques créations lexicales contraintes par la forme car, partager une information ou une opinion en temps réel de manière brève, invite à écrire spécifiquement dans un flux continuel. Enfin, nous analyserons l’inventivité autour du hashtag ou mot-dièse — suite de caractères précédée du signe # — qui identifie le sujet du "tweet" et facilite sa circulation.

Sandrine Reboul-Touré est maître de conférences à la Sorbonne nouvelle. Après avoir étudié le vocabulaire de la télématique pour sa thèse, elle s’est intéressée aux mots et aux discours de l’internet (Les Carnets du Cediscor 8, 2004; LINX 52, 2005; Neologica 2, 2008). Elle a analysé des phénomènes lexicaux comme les fracto-morphèmes (Diachroniques 1, 2011) qui participent à la dynamique du français contemporain (L’information grammaticale 129, 2011). Elle propose une analyse lexicologique ouverte sur les discours en vue de la constitution d’une sémantique discursive. Elle est actuellement responsable de l’axe "Sens et discours" du Clesthia, EA 7345.

Jean RICARDOU: Inventer des mots pour penser
Après avoir précisé ce qu’il convient d’entendre ici avec les vocables "penser", "inventer" et "mots", cette contribution se propose, d’abord, de faire saillir que les "idées" peuvent se répartir, au très vite, selon trois sortes: par les offices de la pratique, en ce qu’il semble possible d’appeler des catégories; par les offices de la langue, en ce qu’il semble possible d’appeler des notions; par les offices de la théorie, en ce qu’il semble possible d’appeler des concepts. Puis elle s’efforcera de montrer ce qui peut être compris par les termes de générisation et de spécification. Enfin, et notamment à cette lumière, elle essaiera de faire saisir, sur un exemple très accessible, ce dont se dispense la langue courante, le français pour l’heure, et ce que pense, au contraire, la néonymie dont fait un ample usage la nouvelle discipline qui s’intitule textique.

Jean Ricardou, né en 1932, a enseigné dans le primaire, le secondaire et le supérieur. Il est actuellement conseiller à la programmation et à l'édition du CCIC. Il a initié une discipline nouvelle, intitulée "Textique" et qui fait l'objet, à Cerisy, d'un séminaire annuel.
Publications
FICTION
L'Observatoire de Cannes, Minuit, 1961.
La Prise de Constantinople, Minuit, 1964.
Les Lieux-dits, Gallimard, 1969, puis 10/18, 1972.
Révolutions minuscules, Gallimard, 1971, puis Les Impressions nouvelles, 1978.
La Cathédrale de Sens, Les Impressions nouvelles, 1978.
THÉORIE
Problèmes du Nouveau Roman, Seuil, 1967.
Pour une théorie du Nouveau Roman, Seuil, 1971.
Le Nouveau Roman, Seuil, 1973, puis 1990, dans la collection "Points".
Nouveaux problèmes du roman, Seuil, 1978.
Une Maladie chronique, Les Impressions nouvelles, 1989.
Intelligibilté structurale du trait, Les Impressions nouvelles 2012.
Grivèlerie, Les Impressions nouvelles, 2012.

MIXTE
Le Théâtre des métamorphoses, Seuil, 1982.


Jean-François SABLAYROLLES: Les néologismes du domaine politique
Tout le monde ne créé pas autant de néologismes, ni les mêmes, ni dans de mêmes situations énonciatives. Cette hypothèse de départ de ma recherche en néologie se concrétise aussi dans le domaine politique, où ils fleurissent plus que dans d’autres domaines, religieux ou juridique par exemple. Certains hommes politiques en créent volontiers, d’autres sont plus prudents. Les réactions peuvent en effet être vives comme Ségolène Royal l’a naguère appris à ses dépens après avoir (re)créé bravitude (pourtant adapté à la situation et lexicologiquement irréprochable) et ses détracteurs se sont livrés à une surenchère de créations (beautisme, votage...). Les créations de Le Pen (serial menteur...), de Mélenchon (capitaine de pédalo...), de Chevènement (sans-papiériste...) etc. n’ont pas attiré de telles foudres et ont au contraire été interprétées comme des marques de compétence linguistique, d’intelligence et d’esprit. Les hommes politiques font jouer à ces créations différents types de rôles (dévalorisation des adversaires ou de leurs idées, valorisation de soi-même et de ses compétences, connivence avec les destinataires-électeurs en mettant les rieurs de son côté, etc.). Leur saillance les fait reprendre et se diffuser par les médias. À côté de cette fonction de haut-parleur/caisse de résonance, les journalistes et commentateurs en créent aussi parfois (capitainer, semanat, ultracisme...). Et se présentent encore des cas particuliers de néologismes mis dans la bouche d’hommes politiques par des humoristes. Si Chirac a répandu abracadabrantesque (créé par Rimbaud) et l’expression ça a fait pshht, les Guignols de l’info lui ont fait dire pile-poil (qui s’est diffusé) ou nainscrot.

Jean-François Sablayrolles est agrégé de grammaire, professeur des Universités à Paris 13 SPC et membre du LDI UMR 7187, ses recherches portent essentiellement sur la lexicologie, surtout sur la néologie du français contemporain. Il a fondé et dirige,  avec John Humbley, Neologica, revue internationale de néologie, éditée chez Classiques Garnier depuis 2007.
Publications
La néologie en français contemporain, Champion 2000.
L’innovation lexicale, Champion, 2003, actes du colloque de Limoges 2001.
Les néologismes, "Que sais-je", PUF (avec Jean Pruvost), [2003] 2012.
Le n°183 de Langages, "Néologie", avec Salah Mejri, 2011.
Plusieurs dizaines d’articles dont certains sont consultables sur HAL.


Agnès STEUCKARDT: Néologisme: la fabrique d'un concept
Il n’y a pas en français, jusqu’au XVIIIe siècle, de terme spécifique pour nommer le néologisme. À l’Âge classique, le débat est vif autour de ce qu’on appelle les "mots nouveaux", mais les contours de cet objet semblent assez flous. Quand, s’inscrivant dans la continuité d’une résistance à l’instabilité de la langue commune, l’abbé Desfontaines écrit un Dictionnaire néologique (1726), il dénonce non seulement les formes lexicales inédites, mais aussi des constructions verbales (tomber amoureux), des qualifications (yeux contempteurs), des tours métaphoriques (faire sortir l’esprit de sa coquille). Par l’adjectif néologique — qu’il invente — il qualifie de nouvelles façons de parler, et non spécifiquement de nouvelles unités lexicales. La série néologique, néologie, néologisme voit évoluer, au cours du XVIIIe siècle, son marquage axiologique. On se propose d’examiner comment le mot néologisme, issu du discours épilinguistique, devient un terme linguistique et intègre, pendant la période où se construit cette discipline, les concepts de la lexicologie.

Agnès Steuckardt, professeure des universités (Université Paul-Valéry Montpellier, laboratoire Praxiling UMR 5267), a édité le Dictionnaire national et anecdotique, de Pierre-Nicolas Chantreau (1790) (Limoges, Lambert-Lucas, 2008), co-édité Traque des mots étrangers, haine des peuples étrangers et Antichamberlain de Leo Spitzer (Limoges, Lambert-Lucas, 2013, 2014), ainsi que des ouvrages collectifs sur la norme linguistique, la glose, la lexicographie.
Page: http://www.praxiling.fr/steuckardt-agnes.html


Dardo de VECCHI: La création lexicale et terminologique en entreprise: formes et dérivations productives
"Ce mot n’existe pas !". Dans le monde du travail, et plus précisément dans celui des entreprises et des organisations, cette remarque est souvent accompagnée d’une autre: "C’est du jargon !". Or toutes les formes jargonnantes qui apparaissent dans l’activité de travail ne peuvent être dissociées ni de leurs conditions d’apparition dans le discours des locuteurs ni des structures de travail où elles émergent à un moment de leur histoire. En effet, elles y remplissent une fonction précise: servir les nécessités de l’institution et de ses locuteurs. En partant de la langue, institution sociale, ces formes fonctionnent souvent en circuit fermé dans leur institution et, de ce fait, ne peuvent être échangées ou utilisées dans une institution équivalente avec la même valeur sémantique ou pragmatique. Appartenant à un sociolecte, celui de l’institution qui les produit (parler d'entreprise ou organisationnel), ces formes linguistiques, et plus largement sémiotiques, créent un réseau terminologique où la dérivation est fréquente car elle permet de créer des paradigmes destinés à être appris en tant que forme discursive, intégrés socialement et mis en pratique pour travailler dans l’institution. Dans les entreprises, le cas, très fréquent, est sujet à une évolution constante pour des raisons commerciales et technologiques, voire stratégiques.

Dardo de Vecchi est docteur en sciences du langage, HDR. Il enseigne la terminologie à l’Université Paris Diderot et le Management du langage à Kedge Business School, Marseille - Bordeaux. Ses recherches portent sur la dynamique des langues en entreprise, notamment en ressources humaines, la communication et les fusions-acquisitions. Il est aussi président du comité scientifique du Groupe d’Etudes Management & Langage (www.geml.eu).
Publications
 "L’entreprise et la norme linguistique interne", in Le Discours et la Langue, Tome 5.2, p. 29-38, 2014.
"Company-Speak: A Managerial Perspective On Corporate Languages Seen From The Inside", in Global Business & Organizational Excellence, Vol. 33, n°2, p. 64-74, 2013.
What do ‘They’ Mean by That? The (Hidden) Role of Language in a Merger", in LSP Journal, Vol. 3, n°2, 2012.


Camille VORGER: La néologie en chantant. Quand la chanson ouvre la voie/voix aux néologismes chanson
"Je chante pour les transistors.
Ce récit de l'étrange histoire.
De tes anamours transitoires.
De Belle au Bois Dormant qui dort".
Serge Gainsbourg, 1969.


"La voix est libre" prétend le slogan de France Inter. Est-ce à dire que le média radiophonique dont la voix est le principal vecteur donne lieu à une licence lexicale? Nos précédentes études ont démontré que le slam ouvre un espace néologène, foyer de créativité au sein duquel les matrices morphosémantiques (à commencer par l’amalgamation) et phraséologiques (comme nous avons proposé de la nommer) s’avèrent particulièrement actives, voire créatives, en vertu de caractéristiques inhérentes au dispositif (la règle de brièveté induisant une condensation lexicale) et à l’importance de ce nous avons appelé fonction colludique, soit la recherche d’une connivence avec le public par le biais d’effets de ludicité lexicale. En nous référant à des études antérieures dans le champ sociolinguistique, nous avons pu constater que, dans le rap, la matrice dite "phraséologique" était particulièrement efficiente. Nous nous proposons dans cette communication de nous intéresser plus largement à la néologie telle qu’elle est mise en œuvre dans la chanson. En effet, des auteurs et interprètes comme Brel, Brassens, Gainsbourg et Léo Ferré dont le parler-chanter apparaît comme une modalité annonciatrice du slam, ont néologisé à l’envi et n’ont rien à envier à nos contemporains qui néologisent à leur tour: Alain Souchon, Bertrand Belin, Camille et Zazie en témoignent, rejoignant en cela certain(e)s slameurs/slameuses de notre corpus issu du slam (Souleymane Diamanka, John Banzaï, Bastien Mots Paumés, Katia Bouchoueva et Barbie tue Rick). La chanson, au-delà du slam, représente-t-elle un espace accueillant à diverses formes de néologie, voire un catalyseur de créativité? Quelles sont les matrices lexicogéniques privilégiées, les facteurs néologènes et les fonctions associées le cas échéant?

Camille Vorger est maître d’Enseignement et de Recherche à l’Université de Lausanne, doublement qualifiée comme MCF en 7ème et 9ème sections suite à sa thèse intitulée "Poétique du slam. Néologie, néostyles et créativité lexicale" (2011, à paraître en 2015). Elle est l’auteure de plusieurs articles et contributions sur le slam, la poésie scénique, les performances littéraires, la littérature contemporaine dans ses aspects rythmiques, intermédiaux et néologènes.

Esme WINTER-FROEMEL: Les créations ludiques dans la lexicographie et dans l’interaction locuteur-auditeur: aspects structurels, enjeux sémantiques, évolution diachronique
Dans la communication quotidienne, on note un besoin constant des locuteurs de se démarquer de l’usage établi de la langue. Ce besoin prend souvent la forme d’un désir d’expressivité et d’esprit, qui se traduit par la création spontanée de mots et d’expressions ludiques telles que cicerone, trogne, boudoir, flamber une fortune, etc. Devant l’importance de ce type d’innovation dans la communication, on peut s’étonner de ce que les créations ludiques occupent une place tout au plus marginale dans la lexicologie et la lexicographie françaises. Partant d’une analyse de différents dictionnaires historiques et contemporains de la langue française, nous essayerons premièrement d’aborder certains problèmes méthodologiques, à savoir la question de savoir comment on peut repérer ces mots et expressions qui, souvent, ne sont pas regroupés et signalés par une description unitaire, et qui, de plus, peuvent perdre leur force expressive au cours de l’évolution de la langue ou sortir complètement de l’usage. De même, nous nous demanderons comment on peut définir les créations ludiques et les différencier d’autres types d’innovation. Deuxièmement, nous nous intéresserons à leur emploi concret dans la communication et à l’acte même de création: Quelles sont les fonctions sémantiques, pragmatiques et sociales des innovations ludiques? Et, d’une façon générale, pourquoi les locuteurs ont-ils recours à de tels procédés néologiques qui requièrent un effort d’interprétation additionnel?

Esme Winter-Froemel travaille en linguistique des langues romanes (français, italien, espagnol). À partir d’avril 2015, elle sera professeure des Universités à l’Université de Trêves. Ses recherches portent sur l’emprunt linguistique, la lexicologie, le changement linguistique, l’ambiguïté et les jeux de mots. Depuis 2013, elle dirige un projet DFG (Deutsche Forschungsgemeinschaft) qui a pour but d’analyser la dynamique des jeux de mots dans une perspective interdisciplinaire (linguistique, littérature).
Publications
Entlehnung in der Kommunikation und im Sprachwandel. Theorie und Analysen zum Französischen, Berlin, Boston, de Gruyter, 2011 (Beihefte zur Zeitschrift für romanische Philologie 360).
"Ambiguity in Speaker-Hearer Interaction: A Parameter-Based Model of Analysis", à paraître dans Ambiguität: Sprache und Kommunikation / Ambiguity: Language and Communication (Linguistik - Impulse & Tendenzen), Susanne Winkler (éd.), Berlin, New York, Mouton de Gruyter (avec Angelika Zirker).
"Néologie sémantique et ambiguïté dans la communication et dans l’évolution des langues: défis méthodologiques et théoriques", Cahiers de Lexicologie 100, 55-80.
"Les emprunts linguistiques - enjeux théoriques et perspectives nouvelles", Neologica 3, 79-122.
"Les tropes et le changement linguistique - points de contact entre la rhétorique et la linguistique", Rahmen des Sprechens. Beiträge zu Valenztheorie, Varietätenlinguistik, Kreolistik, Kognitiver und Historischer Semantik. Peter Koch zum 60. Geburtstag, Sarah Dessì Schmid, Ulrich Detges, Paul Gévaudan, Wiltrud Mihatsch & Richard Waltereit (éds.), Tübingen, Narr, 227-239.
"Wortspiel", Historisches Wörterbuch der Rhetorik, Gert Ueding (éd.), Tübingen, Niemeyer, Vol. 9, 1429-1443.


BIBLIOGRAPHIE :

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Cahiers du CIEP (Les), 2003, L’invention verbale en français contemporain, Paris, Didier.
DARMESTETER A., De la création actuelle de mots nouveaux dans la langue française et des lois qui la régissent [Thèse de doctorat présentée à la Faculté des lettres de Paris], Paris, Vieweg, 1877; Genève, Slatkine Reprints, 1972.
DEPECKER Loïc, L’invention de la langue. Le choix des mots nouveaux, Paris, Armand Colin / Larousse, 2001.
DEPECKER Loïc, DUBOIS Violette, Les néologies contemporaines, Paris, Société française de terminologie, Collection "Le savoir des mots", 2005.
GUILBERT Louis, La créativité lexicale, Paris, Larousse, 1975.
HUMBLEY John, 2000, "Évolution du lexique", dans Gérald Antoine et Bernard Cerquiglini (éd.), Histoire de la langue française (1945-2000), Paris, CNRS Éditions, p. 71-106.
HUMBLEY John, à paraître, "La néologie dans les langues de spécialité", Actes Cineo II, Sâo Paulo.
JACQUET-PFAU Christine, HUMBLEY John et SABLAYROLLES Jean-François, 2011, "Emprunts, créations ‘sous influence’ et équivalents", Passeurs de mots, passeurs d’espoir: lexicologie, terminologie et traduction face au défi de la diversité, Édition des archives contemporaines et Agence universitaire de la Francophonie, p. 325-339.
Langages, n°183, septembre 2011, "Néologie", Salah Mejri et Jean-François Sablayrolles (dir.), Paris, Armand Colin.
Neologica Revue internationale de néologie, n°1 à n°8, 2007-2014, Paris, Éditions Classiques Garnier.
PRUVOST Jean et SABLAYROLLES Jean-François, [2003] 2012, "Les néologismes", Que sais-je?, n°3674, Paris, PUF.
QUEMADA Bernard, "À propos de la néologie: essai de délimitation des objectifs et des moyens d’action", La Banque des mots, n°2, 1971, p. 137-150.
QUEMADA Bernard, "À propos de l’aménagement de la néologie et de la terminologie françaises", Innovazione lessicale e terminologie specialistiche, G. Adamo et V. della Valle (éd.), Firenze, Leo S. Olschki, 2003, p. 7-18.
REY Alain, "Essai de définition du concept de néologisme", Actes du colloque international de terminologie, O.L.F., 1974, Québec.
REY Alain, "Néologisme, un pseudo concept?", Cahiers de lexicologie, n°28, 1976, p. 3-17.
RIFFATERRE Michael, "La durée et la valeur stylistique du néologisme", The romanic review, vol. 44, 1953, p. 282-289.
SABLAYROLLES Jean-François, 2000, La néologie en français contemporain, Paris, Honoré Champion.
SABLAYROLLES Jean-François (éd.), 2003, L’innovation lexicale, Paris, Honoré Champion.

Avec le soutien
du Laboratoire LDI-UMR CNRS 7187,
du Conseil scientifique de Paris 13 - Sorbonne Paris Cité
et de la DGLFLF