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" Page mise à jour le 2 août 2008 "



DU LUNDI 21 JUILLET (19 H) AU JEUDI 31 JUILLET (14 H) 2008



PERSISTANCES GOTHIQUES DANS LA LITTÉRATURE ET LES ARTS DE L'IMAGE


DIRECTION : Lauric GUILLAUD, Gilles MENEGALDO

ARGUMENT :

Aujourd’hui triomphe une tendance baptisée "néo-gothique". Il s’agirait d’un mouvement de fond, hérité de la tradition du roman "gothique" ou "romantisme noir" de la fin du XVIIIème et du début du XIXème siècle, privilégiant un type de décor ou de "mise en scène" qu’illustrent, entre autres, le château médiéval, l’abbaye, le cimetière ou la crypte — autant d’espaces clos et nocturnes où l’homme se trouve confronté à la terreur ou à l’horreur. S’il convient d’effectuer quelques rappels sur le gothique des origines et sur les concepts esthétiques et philosophiques qui le sous-tendent, l’essentiel des interventions portera sur l’évolution et la pérennité d’un mouvement qui continue de s’exprimer à travers d’autres modes de représentation, comme la peinture, le cinéma, la photographie. Il s’agira aussi de cerner les traits spécifiques de cette fiction: paysages, architectures, typologie des personnages, jeux narratifs, onirisme, écriture de l’excès.

Ce colloque vise ainsi à réexaminer le concept de "gothique" à la lumière de différents discours critiques (narratologie, sémiologie, psychanalyse, mythocritique, anthropologie sociale, etc.) Il questionnera ce phénomène spectaculaire qui ne se limite pas au monde anglo-saxon et touche aussi bien le roman que le cinéma et la BD, la mode et la musique et contribue à l’hybridation des genres. Dans la sphère de la modernité culturelle, partout dans le monde se manifeste une peur de l’effondrement ou de l’inhumain. Le"néo-gothique" serait-il ce revenant qui permet de formuler l’indicible du cauchemar contemporain?

CALENDRIER DÉFINITIF :

Lundi 21 juillet
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Mardi 22 juillet
Matin:
Christian CHELEBOURG: Une poétique du sacrilège. L'écriture gothique du surnaturel
Gislinde SEYBERT: Le gothique dans le romantisme allemand chez Ludwig Tieck et E.T.A. Hoffmann

Après-midi:
Thierry CORMIER: Les ruines du Monde. Traces et signes gothiques au cinéma


Mercredi 23 juillet
Matin:
Antoine FAIVRE: Un fantastique "apprivoisé", ou de la miniaturisation du décor gothique dans les contes de Montague Rhode James
Lauric GUILLAUD: Peut-on parler d'un proto-gothique américain?

Après-midi:
Maxime LACHAUD: Le Gothique Sudiste en art, cinéma, littérature et musique: culture "white trash" et aliénation moderne
Françoise SAMMARCELLI: Pour une poétique du labyrinthe: le gothique revisité par Mark Danielewski


Jeudi 24 juillet
Matin:
Roger BOZZETTO: Graham Masterton et le renouveau de l'horreur
Taïna TUHKUNEN: Sur les traces gothiques du Chat noir d'Edgar Poe: les nouvelles adaptations filmiques de Serge Rodnunsky (2004) et Stuart Gordon (2007)

Après-midi:
Daniel TRON: Le génie des lieux au soleil levant


Vendredi 25 juillet
Matin:
Jean-François BAILLON: Itérabilité et hantise dans le cinéma contemporain: le retour impensable
Nicole CLOAREC: A l’ombre des petites filles: poupées et imaginaires gothiques dans May (Lucky McKee, 2002), Hide and Seek (John Polson, 2005) et Tideland (Terry Gilliam, 2006)

Après-midi:
Florent CHRISTOL: Massacres dans le train fantôme: la foire et le parc d'attraction, topoï gothiques dans la fiction d'horreur américaine
Philippe ORTOLI: Hostel 1 et 2: un cauchemar contemporain et politique


Samedi 26 juillet
REPOS


Dimanche 27 juillet
Matin:
Jean-Pierre NAUGRETTE: La crypte, le couvent et le cercueil: lecture de Mad Monkton, de Wilkie Collins (1855)
Laurence TALAIRACH-VIELMAS: Du "villain" au criminel-né: les réécritures gothiques de Wilkie Collins

Après-midi:
Gaïd GIRARD: De l'usage littéraire de la science des cadavres: entre néo-gothique et histoire
Grégory BOUAK: Résurgences gothiques chez deux auteurs de la transgression: Clive Barker et Francis Berthelot


Lundi 28 juillet
Matin:
Vic SAGE: Scott contre Hoffmann: le combat du gothique européen pour la modernité (texte lu)
Hélène MACHINAL: Persistances gothiques: des lumières au post-modernisme

Après-midi:
Gilles MENEGALDO: Résonances gothiques dans les films produits par le studio Hammer entre 1957 et 1972
Vincent TAVAN: Persistance romantique du désir gothique


Mardi 29 juillet
Matin:
Jean ARROUYE: A propos du photographe américain Misrach
Catherine CONAN: De la "ténèbre blanche" des Head Images de Louis Le Brocquy comme anti-portrait

Après-midi:
Jocelyn DUPONT: Les monstres invisibles de Chuck Palahniuk


Mercredi 30 juillet
Matin:
Liliane CHEILAN: Les représentations du gothique dans la bande dessinée. Exemples de Frankenstein et de Dracula
Nathalie DUFAYET: Le roman graphique néo-gothique contemporain

Après-midi:
Christophe CHAMBOST: Trouble Every Day (Claire Denis, 2001): Passage(s) gothique(s)


Jeudi 31 juillet
Matin:
Synthèse du colloque

Après-midi:
DÉPARTS

RÉSUMÉS :

Jean ARROUYE: A propos du photographe américain Misrach
La communication portera sur le livre de photographies en couleurs, accompagnées de commentaires, Cantos del desierto, que le photographe américain Richard Misrach, se réclamant d’Ezra Pound, a composé en 23 cantos. Les photographies qui sont uniquement des vues de déserts américains  ou du firmament reprennent le grand thème de la wilderness et, comme il se doit, son traitement visuel et textuel oscille, de canto en canto, entre exaltation d’une beauté grandiose et effusion mystique d’une part, et réactivation de terreurs archaïques et horreur panique d’autre part. Toutefois un renversement se fait par rapport à la tradition: l’avancée de la civilisation ne se traduit pas par la maîtrise de l’espace et la domination des terreurs. Tout au contraire, car dans certains de ces déserts ont eu lieu des essais nucléaires entraînant des retombées radioactives aux conséquences désastreuses: l’inépuisable malfaisance de la radioactivité a investi l’espace, son action invisible sème la mort et les carcasses des vaches crevées jalonnent le paysage comme le font les arbres foudroyés dans les tableaux de Thomas Cole. Comme dans les tragédies de Shakespeare, des contrepoints grotesques viennent alléger (ou conforter) le tragique: les reliques de l’occupation militaire ou des divertissements de touristes bouchent les perpectives ou souillent les espaces démesurés ; un parc de loisir est installé en un lieu d’intense radioactivité. C’est donc quand la terreur s’oublie que l’horreur visuelle s’installe et que la mort triomphe insidieusement. Il semble donc qu’au régime de l’affrontement, source de grandes émotions, qui caractérisait le rapport des hommes à la wilderness ait succédé un régime d’accommodement (ou d’aveuglement volontaire à ce qu’est sa sauvagerie présente), que seules des entreprises comme celle de Richard Misrach viennent troubler, mais provoquant plutôt que la terreur, le malaise.

Jean-François BAILLON: Itérabilité et hantise dans le cinéma contemporain: le retour impensable
De multiples manières, le canon littéraire fondateur de la tradition gothique met en écriture des récits de retours impensables: retour à des âges politiques, philosophiques, religieux, historiques et esthétiques antérieurs, par conséquent à une épistémè révolue, par définition et littéralement impossible à intégrer dans les catégories contemporaines de la pensée ; retour du héros ou de l’héroïne en un lieu d’où il / elle a été exilé/e, d’où il / elle a fui, etc.: ce retour est souvent à la fois désiré et redouté car il sera tout à la fois le moment de la réappropriation et celui du constat d’une perte irrémédiable (deuil et mélancolie sont des thèmes constants de cette littérature de l’unheimlich, la perte de la familiarité); retour aussi, et peut-être surtout, de toutes les figures de revenants, fantômes, spectres, Undead, wanderers, dont l’avènement, l’irruption dans les cadres de l’existence ordinaire débordent aussi les possibilités de conceptualisation et de représentation de l’entendement et du langage. Qu’il s’agisse de l’espace-temps de la narration, de la trame du récit ou des êtres surnaturels qui le peuplent, ces trois dimensions fondamentales du récit gothique classique constituent la figure du retour à la fois impossible et impensable en trait essentiel de cette tradition. Le plaisir étrange procuré par cette littérature tient peut-être à la fois au désir suscité de ce retour et à sa mise en échec, qui nécessite l’infinie répétition de ces récits. Cette mise au point théorique préalable, qu’il sera nécessaire d’étoffer et d’étayer (en particulier en s’appuyant sur l’élaboration derridienne des concepts d’itérabilité et de hantise), devrait permettre d’appréhender des œuvres cinématographiques récentes dont le rapport à la tradition gothique prend des formes renouvelées. Cette hypothèse sera mise à l’épreuve sur l’exemple de films de Guy Maddin, Christopher Nolan (Batman Begins [2005] et The Prestige [2006]) et de Neil Burger (The Illusionist [2006]).

Grégory BOUAK: Résurgences gothiques chez deux auteurs de la transgression: Clive Barker et Francis Berthelot
Parmi les écrivains de l'imaginaire œuvrant dans ce qu'on appelle le "néo-gothique", Clive Barker s'impose comme l'une des figures les plus représentatives avec des romans comme Hellraiser et Cabale ainsi que certaines nouvelles des Livres de Sang. Son univers littéraire brasse quantité d'éléments issus du roman "gothique" traditionnel tandis que ses films ou encore ses dessins et peintures participent du mouvement "gothique" contemporain — qui correspond autant à une sensibilité et à une vision du monde qu'à une mode artistique. Quant à Francis Berthelot, il fait également du gothique l'une des composantes majeures de son écriture (du Serpent à collerette à Hadès Palace), transformant le "roman noir" en "merveilleux noir" pour élaborer des univers torturés tenant à la fois de Radcliffe et de Lewis, d'Emily Brontë et du marquis de Sade. Je me propose donc d'étudier la présence du gothique (à travers la reprise de nombreux motifs narratifs, esthétiques et thématiques) dans l'œuvre de ces deux auteurs et de voir dans quelle mesure ils le renouvellent et le métamorphosent en fonction de leur personnalité et de leurs obsessions. Tous deux unis par une mystérieuse correspondance, ils sont les témoins de la richesse, de la pluralité et de la pérennité du genre.

Roger BOZZETTO: Graham Masterton et le renouveau de l'horreur
À première vue, aborder les textes de Masterton  sous l’angle du gothique semble pour le moins bizarre. En effet, les titres de ses ouvrages renvoient surtout à la magie: magie vaudou, magie maya, magie des eaux, magie des neiges, sont chaque fois au centre de ses récits. Rien donc qui renvoie explicitement au gothique, du moins en apparence. Je propose pourtant une lecture sous l’angle du gothique et de ses effets, en rattachant cette présence sous-jacente à ce que l’on définira, non pas comme simplement mettant en scène des signifiants des romans gothiques, mais aussi comme leur visée originale.

Christophe CHAMBOST: Trouble Every Day (Claire Denis, 2001): passage(s) gothique(s)
Trouble Every Day est une œuvre fascinante qui reprend maints éléments de la tradition du "gothique" dans un cadre résolument moderne. Dans les deux histoires parallèles qui composent le film, Claire Denis altère délibérément des conventions tout en restant fidèle à l’essence du genre: l’héroïne prisonnière d’un pavillon de banlieue est une goule dévoreuse d’hommes et le jeune premier transi d’amour ressemble à un vampire errant dans un cadre urbain hostile et désertique. L’importance conférée aux lieux sera aussi l’occasion d’insister sur la dichotomie des loci gothiques mis en place dans le film: la banlieue comme locus féminin classique et la cité comme locus masculin moderne. Que se soit par l’effraction ou la déambulation, les personnages de Trouble Every Day finissent toujours par faire face à l’horreur qui vient enrayer leur capacité à rester maître de la situation à laquelle ils sont confrontés. En combinant lenteur délibérée, musique hypnotisante et visions glaçantes de victimes ensanglantées, Claire Denis déstabilise le spectateur du XXIème siècle, et ce, tout en reprenant des motifs chers au roman de terreur anglo-saxon.

Liliane CHEILAN: Les représentations du gothique dans la bande dessinée. Exemples de Frankenstein et de Dracula
Les adaptations cinématographiques ont joué un grand rôle dans la fabrication d’images fortes qui se sont superposées avec insistance dans l’imaginaire du public aux descriptions de personnages romanesques mythiques comme la créature de Frankenstein ou Dracula. Ainsi, par exemple, dans l’adaptation en bandes dessinées de Frankenstein par Denis Deprez chez Casterman, apparaît un monstre dont l’image doit quelque chose au visage inoubliable de Boris Karloff. Cependant, le défi que doivent relever les auteurs de bandes dessinées qui entreprennent d’adapter des romans tels que Frankenstein ou Dracula ne se limite pas à donner un visage aux personnages ni même à se démarquer de l’influence du cinéma. Ils doivent composer avec les caractéristiques d’une catégorie romanesque qui a ses codes, tout en cherchant un équivalent graphique à l’écriture de l’auteur. Diverses adaptationsn récentes ou moins récentes, présentent différentes solutions. Leur comparaison peut constituer un angle d’étude original pour voir, à travers ce qu’en ont perçu les adaptateurs, comment se manifeste le gothique dans ces œuvres mythiques et comment il peut être transposable dans un univers graphique.

Références Bibliographiques :

Mousse Marion, Frankenstein, Paris, Delcourt, coll. « Ex Libris », 2007.
Piquemal, Cailleaux, Frankenstein, Paris, Albin Michel Jeunesse, 2006.
Deprez Denis, Frankenstein, Paris, Casterman, coll. « Un monde », 2003.
Mahler Nicolas, Les souffrances du jeune Frankenstein, Paris, L’Ampoule, 2003.
Shelley Mary, Frankenstein, illustré par Berni Wrightson, préface de Stephen King, Paris, Albin Michel, 1984.
Fernandez Fernando, Dracula, Paris, Campus éditions, 1985.
Breccia Alberto, Dracula, Dracul, Vlad?, bah…, Paris, Les Humanoïdes Associés, 1997.
Lefort Luc, illustrations de Blutch, Dracula, Paris, Nathan, 2003.
Hippolyte, Dracula, (tome 1), Paris, Glénat, 2003.
Hippolyte, Dracula, (tome 2), Paris, Glénat, 2004.
Croci Pascal, Pauly Françoise Sylvie, Dracula, le mythe raconté par Bram Stoker, Paris, Emmanuel Proust, coll. « Atmosphère », 2007.
Dany & Yves H. Sur les traces de Dracula - Transylvania, Paris, Casterman, 2007.


Christian CHELEBOURG: Une poétique du sacrilège. L'écriture gothique du surnaturel
La littérature gothique n’impressionne pas seulement le lecteur (ou plutôt la pâle lectrice) par son décor de ruine, ses mystérieuses apparitions et son éclairage nocturne. Les émotions qu’elle procure tiennent en grande partie à la dimension subversive d’un régime sacrilège du surnaturel qui prend à contrepied les habitudes et les usages bourgeois: "Vous parlez de la religion en des mots qui me font trembler", confie Isidora à Melmoth dans le roman de Maturin. La formule vaut pour le genre tout entier et la scène met en abyme la relation que l’écriture gothique noue entre les instances de la communication littéraire. En jouant à la frontière des mondes irréconciliables de la passion et de la religion, le gothique a contribué à systématiser le blasphème narratif et sa persistance dans l’imagination littéraire doit au moins autant à cette puissance libératrice qu’aux stéréotypes topiques qui lui sont attachés.

Références Bibliographiques :

Chelebourg Christian et Marcoin Francis, La Littérature de jeunesse, Paris, Armand Colin, « 128 », 2007.
Chelebourg Christian, Le Surnaturel – Poétique et écriture, Paris, Armand Colin, « U », 2006.


Florent CHRISTOL: Massacres dans le train fantôme: la foire et le parc d'attraction, topoï gothiques dans la fiction d'horreur américaine
« Disneyland est là pour cacher que c’est le pays « réel », toute l’Amérique « réelle » qui est Disneyland », Jean Baudrillard, Simulacres et simulation
A cent mille lieues des demeures décrépites et désertes du roman noir, l’univers bruyant de la fête foraine, avec ses effluves sucrées et ses couleurs bariolées, paraît peu susceptible de véhiculer les terreurs sourdes et les horreurs indicibles du gothique. Pourtant les topoï forains, tels que le parc d’attraction, le train-fantôme, ou encore le musée d’automates, figurent avec insistance dans la culture horrifique américaine, à tel point que la foire (et ses déclinaisons spectaculaires) semble être devenue l’ambassadrice magistrale de la forme gothique en terre américaine. A travers l’étude de quelques œuvres littéraires (Something Wicked this Way Comes, Psycho House, The Manse, Funland), cinématographiques (Carnival of Souls, The FunHouse, Tourist Trap, Mondwest, Jaws III, The Texas Chainsaw Massacre 2, The Fury, The Dark Ride, Jurassik Park), et quelques exemples tirés de la bande dessinée (notamment les EC Comics des années 50), nous verrons comment le gothique persiste dans la culture populaire américaine contemporaine à travers son recyclage carnavalesque. Alors que l’on aurait pu croire que ce devenir ludique de la forme épuiserait à terme sa capacité à générer la peur, nous verrons que ces configurations qui éloignent a priori le visage monstrueux de la mort (dans le train-fantôme comme dans le Grand-huit, on joue à se faire peur pour réaffirmer son appartenance aux vivants), ne le font que pour mieux précipiter le retour d’une violence non régulée. En Amérique, où l’Histoire a d’emblée été doublée par son simulacre (le Wild West show et l’héritage Barnum) jusqu’à se confondre avec lui, la terreur est grande de voir le grand rituel d’hégémonie idéologique (le discours mythique construit par le show) s’enrailler, et les chariots du train fantôme dérailler. Car on n’a plus d’autres choix, alors, que de quitter le circuit imposé par la fiction et emprunter des chemins de traverse. Or, sortir du circuit balisé de la grande Histoire, c’est risquer de se retrouver dans l’antre de ceux que le mythe a toujours réduit au silence, là où le refoulé fait retour...

Nicole CLOAREC: A l’ombre des petites filles: poupées et imaginaires gothiques dans May (Lucky McKee, 2002), Hide and Seek (John Polson, 2005) et Tideland (Terry Gilliam, 2006)
May (Lucky McKee, 2002), Hide and Seek (John Polson, 2005) et Tideland (Terry Gilliam, 2006) sont tous basés sur un hypotexte de la littérature classique gothique et fantastique, respectivement Frankenstein, The Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde, et Alice in Wonderland réécrit selon l’esthétique gothique du Sud états-unien. De façon plus fondamentale, renouant en cela avec les origines radcliffiennes du genre, les trois films mettent en scène une petite ou jeune fille en proie à son imaginaire débordant face à un monde inconnu et en particulier au mystère de la sexualité autant désiré que redouté. Nous centrerons notre analyse sur le traitement des corps face à la mort, la figure du double au travers des poupées et l’ambiguïté des points de vue jouant de la frontière ténue entre réel sordide et imaginaire, entre jeux d’enfants et folie.

Jocelyn DUPONT: Les monstres invisibles de Chuck Palahniuk
Enfant terrible de la génération X américaine, Chuck Palahniuk dessine depuis Fight Club (1996) de bien étranges arabesques dans le panorama littéraire outre-atlantique. Ses romans, critiques au vitriol d’une Amérique en déroute, jouent frénétiquement une mélodie pourtant familière sur les arpèges de la transgression, de la démence et de l’humour macabre ; autant de tropes directement hérités du genre gothique auxquels Palahniuk insuffle une dynamique nouvelle et débridée. L’objet de cette communication est de proposer une réflexion sur la persistance et les mutations du gothique dans cette écriture baroque qui se revendique moins de l’héritage du roman noir anglais que d’une certaine hype. Pour ce faire, l’accent sera mis sur les réseaux narratifs et plus particulièrement la figure du narrateur non fiable, voix du gothique américain par excellence et paradigme de tous les narrateurs de Palahniuk, une figure soit poussée à son paroxysme comme dans Invisible Monsters (1999), soit soumise à une fragmentation heuristique comme c’est le cas dans Haunted (2005). En prenant soin de localiser ces macabres bouffonneries dans les traditions du gothique et grotesque américains, on pourra enfin s’interroger sur la possibilité d’émergence d’une écriture "néo-grotesque", idiome d’une génération contemporaine dont Palahniuk serait l’un des représentants les plus en vue.

Antoine FAIVRE: Un fantastique "apprivoisé", ou de la miniaturisation du décor gothique dans les contes de Montague Rhode James
Un genre d’écriture, celui d’une littérature fantastique dite depuis lors "classique", et située dans la mouvance de Sheridan Le Fanu, connut en Angleterre, au alentours de 1900, son apogée avec Montague Rhode James (1862-1836). Chez James, le surnaturel n’apparaît d’abord que de façon discrète et furtive, et quand il finit par se manifester tangiblement dans l’esprit du héros et du lecteur, c’est encore de façon plus ou moins indirecte ou suggérée. James pratique son art de façon pudique et discrète, il répugne aux effets spectaculaires. Ses contes n’en sont pas moins porteurs d’éléments proprement "gothiques", présents dans maintes évocations d’objets, de paysages, de décors. Mais il s’agit toujours d’un "gothique" contenu, euphémisé, "miniaturisé" en quelque sorte. Contrairement à l’œuvre d’un Lovecraft, par exemple, les contes de James ne se situent donc pas véritablement dans la mouvance de ce courant qui avait fleuri dans les lettres anglaises un siècle auparavant, mais ils n’en constituent pas moins un intéressant chapitre de l’histoire des diverses formes de néo-gothique qui se sont succédées depuis lors.

Lauric GUILLAUD: Peut-on parler d'un proto-gothique américain?
Pour comprendre l’émergence du gothique américain, il faut mettre en évidence les ferments d’une culture populaire imprégnée de démonologie et de récits à sensation. Dès le XVIIème siècle, le discours théologique puritain plonge la communauté de Nouvelle-Angleterre dans un univers proto-gothique. Théologie et gothique produisent tous deux des récits de l’indicible, des grammaires du secret, par-delà les frontières du langage et de l’humain. On retrouve la peur de la contagion des monstres ou des sorcières, la crainte d’une abolition de la frontière. Spectacle lié à l’approche annoncée de la fin du monde, mise en scène de revenants qui emmènent les pécheurs terrestres contempler l’enfer, pédagogie de la peur. Visiblement, le calvinisme est incapable d’endiguer le retour d’un passé fantomatique. La peur se mêle étrangement à une sorte de voyeurisme masochiste qui apparaît chez Wigglesworth, Mather ou Edwards, à travers un monde labyrinthique de dangers et de mystères cachés, de délices clandestines et d’héroïnes frappées par le destin — bref, un monde gothique avant la lettre. Sans le savoir, les Puritains inaugurent la transition de l’ineffable théologique vers l’inadmissible gothique. Avant même l’irruption du fantastique américain, il existe un melting plot gothico-religieux véhiculant l’étrange ou le terrifiant. Les Puritains sont ainsi les architectes de la grande nuit qui envahira peu à peu l’imaginaire américain.

Maxime LACHAUD: Le gothique sudiste en art, cinéma, littérature et musique: culture "white trash" et aliénation moderne
L’expression "gothique sudiste" est aujourd’hui rentrée dans le langage courant, on la retrouve sur les jaquettes de livres, de films, associée à la photographie et à la musique, mais qu’est-ce qui caractérise cette forme de néo-gothique? Quels sont les points communs entre les romans de William Faulkner, les nouvelles de Flannery O’Connor, les films de Tobe Hooper, la musique de Pain Teens ou The Handsome Family ou les photographies de Clarence John Laughlin? Un imaginaire de la ruine, une hantise de la foi, une esthétique de la mutilation et de la dégénéréscence, mais surtout un rapport au lieu, à ses mythes, son histoire, ses peurs enfouies, ses terreurs inavouées. Au travers d’entretiens inédits et d’analyses, nous brosserons un portrait de cette tradition "gothique" du Sud dans toute sa richesse et sa complexité. Notre intervention mettra en avant les particularités thématiques, visuelles ou esthétiques, tout en prenant en compte les aspects socio-culturels de cette tradition.

Jean-Pierre NAUGRETTE: La crypte, le couvent et le cercueil: lecture de Mad Monkton, de Wilkie Collins (1855)
D'abord publiée en novembre-décembre 1855 dans Fraser's Magazine, la nouvelle de Wilkie Collins ravive des clichés et autres topoi du roman gothique de la fin du XVIIIème anglais. Les Monktons de Wincot Abbey sont affligés par une folie héréditaire, qui les a poussés dans le passé à commettre des crimes. Leur dernier descendant et ami du narrateur, Alfred Monkton, est obsédé par une prédiction ancestrale trouvée dans les manuscrits de l'abbaye, un poème qui prédit que la lignée disparaîtra si l'un de la race gît sans sépulture, à ciel ouvert [Graveless under open sky], loin du caveau familial, une crypte située sous la chapelle. La prédiction risque de se réaliser lorsque son oncle Stephen vient à mourir dans la région de Naples, et que son cadavre est laissé aux portes d'un couvent à la suite d'un duel.
Dans ce cadre gothique, Collins élabore une histoire dont les images le dépassent. La recherche puis la découverte du couvent apparemment désert et en ruines, entouré d'une dense et inquiétante végétation, la description du cadavre en décomposition sous un voile, sur une table haut perchée, son rapatriement par bateau, et la scène spectaculaire du naufrage final, sont autant d'images dont la force symbolique et plastique peut annoncer le surréalisme. On sait qu'Artaud a récrit Le Moine de Lewis, et que les surréalistes admiraient Le Château d'Otrante. Ici, plusieurs tableaux de Magritte pourront être convoqués. Le texte de la nouvelle, qui abonde en métaphores prises au pied de leur lettre, invite au dé-cryptage: non pas seulement au sens de dé-chiffrage d'un manuscrit tout compte fait assez, voire trop clair (symptôme de la folie familiale?: à comparer avec "Le rituel des Musgrave" de Doyle), mais au sens d'extraire des formes encryptées pour mieux les subvertir par les images.

Philippe ORTOLI: Hostel 1 et 2: un cauchemar contemporain et politique
En semblant jouer sur le dispositif habituel du film d’horreur pour Teen-agers qui promet à une jeunesse au physique agréable la juste punition pour la liberté avec laquelle elle ose jouir de son corps, en offrant au spectateur à la fois le spectacle du délit moral et celui de son châtiment, en immergeant ses beaux/belles américain€s dans un décorum néo-gothique européen  qui les voit mutilés, énucléés, dépecés, dévorés ou éventrés afin de satisfaire l’appétit sanguinaire de quelques clients fortunés en manque de rituels sanglants, Hostel 1 et 2 d’Uli Roth (2005 et 2007) propose une réflexion passionnante parce que réflexive sur l’inhumanité de notre siècle. La communication tentera, à l’aide d’analyse de séquences, de montrer comment le cinéaste entend mettre à nu les codes du genre et, plus globalement, à travers la révélation du dispositif spectaculaire bâti l’horreur, quels en sont les enjeux.

Françoise SAMMARCELLI: Pour une poétique du labyrinthe: le gothique revisité par Mark Danielewski
Il s’agira d’explorer les stratégies par lesquelles House of Leaves de l’américain Mark Danielewski, livre-monstre paru en 2000 et devenu aussitôt un phénomène éditorial, témoigne de la vitalité du gothique, mais d’un gothique revisité dans la lignée expérimentale de la métafiction. Organisé en un emboîtement narratif complexe, le roman met notamment en scène un espace aux propriétés fantastiques, une maison dont l’espace intérieur est plus grand qu’il ne devrait l’être et ne cesse de s’agrandir, mettant en échec les tentatives d’exploration menées par son propriétaire vidéaste. La stylisation, voire la satire du genre gothique, se double d’une authentique exploration de l’effroi suscité par l’inconnu, par l’invisible et l’illisible. De plus, le texte dans sa matérialité même est lui aussi un labyrinthe où toutes les ressources de la typographie (notes proliférantes, calligrammes, effets de trompe-l’œil, impressions à l’envers, etc) nous imposent la conscience d’une spatialité menaçante et d’une localisation impossible. Riche de toute une mémoire littéraire et esthétique et poussant jusqu’au vertige la dimension métatextuelle du gothique déjà introduite chez Poe, le texte nous invite à une méditation sur notre façon de lire et d’habiter les recoins obscurs de "la maison de la fiction".

Gislinde SEYBERT: Le gothique dans le romantisme allemand chez Ludwig Tieck et E.T.A. Hoffmann
Pour cette étude, j'ai choisi les contes exemplaires de Ludwig Tieck, Der blonde Eckbert et de E.T.A. Hoffmann, Der Sandmann. Ces deux contes sont proches du merveilleux du conte de fées, qu'ils présentent d'une manière inquiétante. Les auteurs déconstruisent le concept de réalité en faisant réapparaître, dans un jeu narratif, des personnages énigmatiques sous formes différentes. A la suite des événements révolutionnaires en France, la prose ainsi que la poésie de l'époque romantique allemande ébranlaient la conscience collective de la culture occidentale par l'inquiétante étrangeté analysée par Freud.

Laurence TALAIRACH-VIELMAS: Du "villain" au criminel-né: les réécritures gothiques de Wilkie Collins
Célèbre pour ses romans à sensation, Wilkie Collins fut tout au long de sa carrière passionné par les crimes et délits en tout genre. Dans ses romans, des meurtres inspirés des faits divers donnent aux intrigues un rythme haletant, faisant hésiter le lecteur entre fiction et réalité. En revisitant les stéréotypes du gothique, du comte italien à la damoiselle en détresse, Collins porte un regard moderne sur le crime. Cette communication se propose de suivre l’évolution de l’écriture collinsienne des premiers romans à sensation à son dernier roman publié, afin d’analyser comment Collins transforme et modernise le "roman noir" de la fin du dix-huitième siècle. En particulier, le thème de la médecine et la figure du médecin, nouveau "villain" gothique qui transforme les jeunes patientes en cobayes dans son laboratoire, seront abordés. De même, le tueur-né, individu créé de toutes pièces par les spécialistes d’anthropologie criminelle de l’époque, se retrouve souvent au cœur des tensions des romans. Cette communication examinera les intrigues et personnages inspirés du gothique à la lumière des théories médicales victoriennes, afin de mettre en lumière les transformations des procédés gothiques chez Collins et leur influence sur les romans de la fin du siècle.

Vincent TAVAN: Persistance romantique du désir gothique
Quand Victor Hugo préconise la représentation de la monstruosité au sein de l'esthétique grotesque, il entend notamment donner aux plaisirs de la chair une expression littéraire. Par le biais de l'héritage frénétique, le romantisme français de la génération de 1830 réinvestit les topoï du roman gothique anglais pour appuyer un discours novateur sur le désir. La fascination pour le macabre se traduit par une tentation charnelle. Ainsi, Alexandre Dumas (dans Pauline ou Les Compagnons de Jéhu)  ne se fait pas un simple héritier du « roman noir », il élabore une fiction romanesque qui place le désir au centre des enjeux (diégétiques et esthétiques). Dans Notre-Dame de Paris, deux monstruosités s'affrontent: la difformité physique et la perversité morale, Quasimodo et Claude Frollo.
Il s'agit en somme de montrer, à travers un certain nombre d'oeuvres romantiques, que l'imaginaire gothique permet non seulement une reformulation des aspirations à la chair, mais aussi, et conjointement, une exaltation de l'amour idéal. Ainsi que l'écrit Anne-Marie Callet-Bianco: « la source gothique se fond dans le fleuve romantique ». En prolongeant le désir gothique, le romantisme s'affirme en tant que tel.

Daniel TRON: Le génie des lieux au soleil levant
L'émergence du gothique en Grande Bretagne au XVIIIème siècle est liée à une esthétique qui dépasse le cadre de la littérature. Horace Walpole est une figure symbolique du lien organique entre peinture, jardin, architecture et littérature dans le développement du gothique. Il a lui même théorisé, promu et dirigé la construction des topoi de son Château d'Otrante et des romans noirs qui lui succèdent. Les topoi gothiques sont liés aux transformations du paysage britannique et à l’art d’exploiter le "génie des lieux". Ce génie renvoie à l’art du jardinier qui fait disparaître les limites entre l’art et la nature par opposition avec la logique cartésienne de Le Nôtre, qui impose son système à la nature environnante. Enfin le "génie des lieux" désigne les esprits qui peuplent ces paysages sublimes. Les ruines et statues qui parsèment les jardins mélangent références contemporaines et passé semi-oublié. Les jardins sont hantés par des figures tutélaires, des divinités anciennes et des créatures mythiques et par les anciens Goths dont les ruines rappellent à l’Empire que toute civilisation a une fin. A la suite de Ring d’Hideo Nakata, sorti en 1998, un grand nombre de film a été produit au Japon autour de la figure du revenant. Sachant ce que le fantôme dans le roman gothique doit à une conception précise de la nature au XVIIIème siècle en Angleterre, nous mettrons en lumière les différences de traitement des formes de fantômes et d’échos effrayants du passé dans le cinéma néo-gothique Japonais. Nous nous intéresserons au "génie des lieux" dans le contexte japonais du rapport à la nature et au surnaturel et à la manière dont ces éléments culturels déplacent les motifs gothiques et les codes du fantastique. Comment les figures de revenants peuplent-elles une nature habitées par les esprits du Shinto, dans cette autre nation insulaire au passé impérial? De quelle manière le contexte, tant géographique, historique que culturel, déplace-t-il le lien entre art et nature, et comment celui-ci conditionne-t-il la relation avec le passé et le surnaturel dramatisée par la figure du revenant? Quelle est l’influence de cette relation sur la représentation du revenant, des lieux qu’il hante et le récit fantastique? Les versions américaines de plusieurs de ces films nous permettront de suivre le processus d’influences croisées entre cinéma asiatique et hollywoodien et d’observer l’adaptation au contexte anglo-saxon, sous forme de retour, des motifs néo-gothiques réinterprétés par la culture japonaise.

Taïna TUHKUNEN: Sur les traces gothiques du Chat noir d'Edgar Poe: les nouvelles adaptations filmiques de Serge Rodnunsky (2004) et Stuart Gordon (2007)
Après tous les efforts critiques pour déconstruire la "femme mystifiée", poursuivis à partir des années 1960, il est troublant d'assister au retour actuel, dans les récits et films gothiques, des figures féminines entourées de mystères mortifères. Le récit gothique, construit souvent sur les rapports, ruines ou évocations obscures d'une relation amoureuse, ne cesse effectivement de se nourrir des personnages féminins à travers lesquels semblent s'articuler maintes peurs et pouvoirs d'attraction délétères. Espace aisément archétypique, car inséparable de la typologie des vierges et des dames grotesques, le "gothique féminin" nous interpelle par son indétermination ou refus de choisir entre évolution et permanence, progrès et barbarie. Pour illustrer ces liens complexes, nous explorerons les rapports tissés entre les figures animalières et humaines dans la nouvelle The Black Cat (1843) d'Edgar Allan Poe. Deux récentes adaptations à l'écran de ce récit nous permettront de nous interroger sur le nouvel épaississement du mystère autour du féminin. En même temps, ces relectures par écran interposé de The Black Cat nous permettront d'examiner certaines stratégies de recréation filmique. Une fois transposé à l'écran, le félin littéraire perd-il son pouvoir suggestif? Ou les techniques cinématographiques permettent-elles la re/création des topoï et des figures gothiques de manière tout aussi frappante que dans les récits d'horreur de Poe?

BIBLIOGRAPHIE :

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"Puissances du gothique, Sociétés et représentations", Revue du CREDHESS, N°20, 2005.
"Les vestiges du gothique, le rôle du reste" (Catherine Lanone, Aurélie Guillain et Philippe Birgy éd.), Anglophonia n°15.


Avec le soutien du Laboratoire 3LAM et de l'Université du Maine





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