DU VENDREDI 1er SEPTEMBRE (19H) AU VENDREDI 8 SEPTEMBRE (14 H) 2006
L'HABITER DANS SA POÉTIQUE PREMIÈRE
DIRECTION : Augustin BERQUE, Philippe BONNIN, Alessia DE BIASE
ARGUMENT :
L’humain habite en poète (Hölderlin)
La poétique première de l’habiter humain est à l’œuvre dans toutes les dimensions de notre existence, de la vie de notre corps aux formes que nous créons sur la Terre. Elle est déploiement d’espace et déploiement de temps. Aussi la question concerne-t-elle virtuellement tous les domaines de l’activité humaine ; elle est indéfinie. Dans ce colloque, il ne s’agira donc pas d’en décrire tous les aspects, mais d’en saisir au contraire la dynamique foncière, dans certains motifs privilégiés : le déploiement de notre corporéité (de la biologie à la chorégraphie) ; le déploiement de nos temporalités, (des saisons aux rythmes de la ville) ; le déploiement de nos spatialités (de nos figures mentales aux formes architecturales) ; le déploiement des choses en parole humaine, (de la poésie au mythe de la machine) ; les limites, condition du sens de tout cela, que nous assure la Terre.
Ce questionnement croise diverses échelles, de la localité d’un site aux grands équilibres de la biosphère, des cultures locales aux dynamiques de la mondialisation, de la possibilité d'un vernaculaire contemporain à celle d'une cosmicité retrouvée. Pluridisciplinaire, il réunit des champs que nul d’entre nous ne peut jamais intégrer complètement ni dans sa formation ni dans sa pratique et qui, pourtant, sont les champs où œuvre nécessairement notre existence : de l'ontologie à l'écologie, de la géographie à la poétique... Par-dessus tout, ce questionnement insistera donc sur les thèmes génériques pouvant conduire à une vision plus cohérente et plus authentique du rôle de l'architecture dans le déploiement du Monde. Au-delà des impasses de notre genre de vie — cet habitat insoutenable qui est le nôtre — il s’agit de la pérennité de l’être humain sur la Terre.
CALENDRIER DÉFINITIF :
Vendredi 1er septembre
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants
Samedi 2 septembre
Matin:
Philippe BONNIN: Le temps d'habiter
Paola BERENSTEIN-JACQUES: Eloge des errants
Après-midi:
Renato RINALDI: Jouer avec le paysage
Yôko SANO: Ecoutez, regarder et s'exprimer : la voix des fleurs (Ikébana)
Dimanche 3 septembre
Matin:
Gilles TIBERGHIEN: Demeurer, habiter, transiter. Une poétique de la cabane
Jean-Yves PETITEAU: L'Habiter, entre l'art et l'anthropologie
Après-midi:
Alessia DE BIASE: Habiter la nostalgie
Alain MUSSET: Coruscant (Starwars) : habiter l'imaginaire, imaginer l'habiter
Cynthia GHORRA-GOBIN: L'habiter et la quête d'identité à l'heure de la métropolisation : de Rabié (Beyrouth) à Raintree (Los Angeles)
Lundi 4 septembre
Matin:
Hélène SUBREMON: Energétique de l'habiter. Représentations et consommations d'énergie dans l'habitat européen
Michel TIBON-CORNILLOT: L'interminable fin des sociétés industrielles
Après-midi:
Michel DEGUY: Que peut la pensée contre le géocide ?
Jean VERAME: « Liberté » ou recherche et pratique de sa propre dimension poétique
Augustin BERQUE: De Terre en Monde : la poétique de l'écoumène
Soirée:
Projection de film
Mardi 5 septembre
Matin:
Jean-François COULAIS: Habiter le virtuel
Francine ADAM: Habiter le pays par les noms
Après-midi:
REPOS
Soirée:
Projection de film
Mercredi 6 septembre
Matin:
Susan BUIRGE: La chorégraphie : bâtir l'éphémère...
Piero ZANINI: De la nécessité de (certains) lieux
Après-midi:
Michel COLLOT: De la géopoétique
Jean-Paul LOUBES: Géopoétique et architecture située
Soirée:
Projection de film
Jeudi 7 septembre
Matin:
Alain GUEZ: L'architecture comme media pour habiter le temps
Martin DE LA SOUDIERE: Microclimats
Après-midi:
Jacques VAN WAERBEKE: L'habiter dans les turbulences
Soirée:
Projection de film
Vendredi 8 septembre
Matin:
Débat et conclusions
Après-midi:
DÉPART DES PARTICIPANTS
RÉSUMÉS :
Francine ADAM : Habiter le pays par les noms
Au Québec et en Acadie du Nouveau-Brunswick, trois principales souches linguistiques ont déployé les lieux : l'autochtone, la française et l'anglaise. Se dessine une toponymie marquée par l'honorifique, le sensitif et l'affectif. Nommer les lieux et vivre les noms, c'est prendre et s'éprendre, c'est habiter le pays. La relation aux lieux à travers la langue et le langage toponymiques montre la bataille historique et actuelle des noms ; elle révèle le sentiment de la nature des lieux et de la culture des gens, leurs expériences, leurs intentions, leurs visions.
Voilà ce que racontent Belledune, Caraquet, Moncton, Chicoutimi, Pré-d'en-haut, Sainte-Anne-de-Beaupré, Saint-Aimé-des-Lacs, Champlain, Robichaud Settlement, Beebe Plain, le ruisseau du Vieux Moulin, l'étang aux Maringouins, Val-des-Bois, le lac de la Sucrerie, la rivière Brûle-Neige, les Portes de l'Enfer, Cocagne et des milliers d'autres.
Paola BERENSTEIN-JACQUES : Eloge des errants
Nous pouvons essayer de tracer, de forme presque simultanée à l'histoire savante de l'urbanisme, un bref historique des errances urbaines. Cet historique des errances serait construit par ses acteurs, nomades ou errants urbains, métropolitains. Les expériences d'investigation de l'espace urbain par les errants montrent la possibilité du surgissement d'un "urbanisme poétique", qui s'insinue à travers la pratique d'une autre forme d'appréhension urbaine et cela peut en effet nous amener à une réinventation poétique, sensorielle, et à la limite même, libidineuse, ou érotique, des villes. Les urbanistes modernes auraient oublié, à cause des préoccupations fonctionnelles et formelles, cet énorme potentiel poétique de l'urbain et, principalement du rapport, encore inévitable, entre notre corps physique et le corps urbain que se passe à travers l'expérience - corporelle, sensorielle et poétique - de l'espace urbain.
Augustin BERQUE : De Terre en Monde : la poétique de l'écoumène
L’écoumène (du grec oikoumenê gê, la terre habitée) est la relation éco-techno-symbolique de l’humanité à l’étendue terrestre. Cette relation déploie la Terre en Monde, la Terre étant ici à la fois la condition naturelle de notre existence (c’est la planète qui physiquement nous porte, et la biosphère où vit l’espèce humaine) et la base (sujet et substance) à partir de quoi, de par l’œuvre technique et symbolique de l’être humain, se déploie le poème du monde (carmen mundi).
L’essence de ce déploiement, qui commence avec la vie, est effectivement la poétique d’une tension métaphorique (du grec metapherein, porter au-delà): ce par quoi l’identité de la substance est portée au-delà d’elle-même, donnant ainsi naissance à ce qui est notre monde. La communication tentera de définir ce déploiement écouménal, des philosophies qui ont pensé la relation Terre/Monde à son expression géographique dans les paysages et les formes de l’habitat humain.
Philippe BONNIN : Le temps d'habiter
Aussi fier que soit légitimement l’ethnologue d’observer les " manières d’habiter " sur des périodes plus longues de temps, attentif à ces manières bien au-delà du relevé des caractéristiques quantitatives du ménage et de son habitat, il n’en demeure pas moins que la durée prise en compte par la plupart des observations demeure infiniment courte par rapport au temps résidentiel vécu. L’observation des pratiques habitantes, de l’espace privé comme de l’espace public, atteste qu’elles reposent sur des représentations durables de la Domus, oubliées ou occultées. Les comportements de civilité/incivilité, de sauvegarde/dégradation, de prise en charge/abandon, d’entretien, d’embellissement, sont en étroite corrélation avec le mode d’attachement aux espaces habités, conçu sur la durée. Il gouverne le vivre ensemble et la production des architectures qui l’abritent, lui offrent l’hospitalité.
Susan BUIRGE : La chorégraphie : bâtir l'éphémère...
La chorégraphie, un art de bâtir l’éphémère.
Dans sa plus simple identité, la chorégraphie est un moyen de produire simultanément la pensée et la danse, l’architecture et l’écriture, et ce à travers le danseur ou plutôt l’être dansant. The dancing being, the being danced. Ce qui est autre que le corps qui danse, ce corps de tous les usages de la vie quotidienne.
Les anciens le savaient, l’être dansant produit de la matière, matière moléculaire et invisible mais matière toute même. Cette matière semée par le danseur fait de la danse une nécessité à l’homme depuis toujours.
Michel COLLOT : De la géopoétique
Le terme de géopoétique a été inventé simultanément et parallèlement par Michel Deguy et par Kenneth White pour désigner un courant de la poésie contemporaine qui cherche à exprimer le rapport à la terre. Il s'agira pour moi de m'interroger sur les fondements philosophiques et sur les formes d'expression d'une telle poétique, en la resituant dans le contexte de la pensée, de l'art et de la littérature d'aujourd'hui, en prolongement de la réflexion amorcée dans "La pensée paysage".
Références Bibliographiques :
« La pensée paysage », dans Le paysage : état des lieux, Actes du colloque de Cerisy de juillet 1999, réunis par M. Collot, F. Chenet et B. Saint Girons, collection "Recueil", Editions Ousia, Bruxelles, 2001
Paysage et poésie, Corti, 2005
Alessia DE BIASE : Habiter la nostalgie
Dans une « idéologie » qui voudrait que partout, tôt ou tard, on pourra habiter à la même manière, avoir les mêmes besoins, acheter les mêmes produits et construire des villes similaires, la réalité des choses est bien différente. Les défenseurs et « idéologues » de la mondialisation nous ont proposé depuis plus d’une décennie ce phénomène comme « fait nouveau », un changement radical de notre manière de regarder et habiter le monde. L’homme peut-il encore habiter en poète à l’ère de la mondialisation ? Nous pensons que le local produit encore de la culture, du sentiment d’appartenance et des interprétations du monde même lorsqu’il est traversé et en partie façonné par des « flux de culture globale ». Ces derniers réélaborés et « traduits » là où ils « atterrissent » fournissent des matériaux symboliques qui souvent contribuent au renouveau des cultures locales et à la permanence de leur spécificité. Le fait que les populations qui occupent un lieu singulier, où elles vivent et construisent un monde singulier, sont totalement intégrées dans un système plus vaste, n‘est pas contradictoire avec le fait qu’elles construisent leur monde là où elles se trouvent et avec les individus qui font partie de leur vie locale. La dimension spatiale constitue un support identitaire privilégié, même dans ce monde dit mondialisé, et si dans beaucoup de cas il y a eu un bouleversement des anciens cadres de référence spatiaux, c’est précisément celui-ci qui nous pousse à regarder de près et à analyser les nouvelles articulations entre le spatial et le social qui sont élaborées et qui mettent en question les formes classiques, les dépassent et les transforment.
Martin DE LA SOUDIERE : Microclimats
Le climat comme participant à la constitution des lieux : c'est l'ambition de mon intervention. Partant du constat que l'environnement climatique, pourtant bien présent, est un parent pauvre de l'étude de l'espace, je montre leur interaction à partir d'une succession de cas de figure. Les produits de terroir d'abord. Puis : la météo nous parle des lieux, le verglas, les orages, les congères de neige, toujours très localisés. Elle habille les lieux, concourant à créer leur ambiance, leur atmosphère. Ambiance fugitive et labile que les peintres s'acharnent à "rendre" dans leurs toiles. Changement de temps, changement d'humeur : la météo nous ressemble, comme Jean-Jacques Rousseau, le premier, l'a repéré et mis en mots dans son œuvre. De même que d'un pays et d'une culture, nous sommes d'un climat, le climat de l'enfance, comme le montre bien le cas des gens du Midi qui ont beaucoup de mal à s'habituer et à supporter le temps du nord de la France, déracinés, et en quelque sorte déclimatisés.
Références Bibliographiques :
Ouvrage : "Au bonheur des saisons. Voyage au pays de la météo", Paris, Grasset, 1999
Article : en collaboration avec Nicole Phelouzat : "Les mois noirs. Dépression saisonnière et photothérapie : approche anthropologique", "Méandres. Recherches en santé mentale" (Le Havre), N°8, 2001
Cynthia GHORRA-GOBIN : L'habiter et la quête d'identité à l'heure de la métropolisation : de Rabié (Beyrouth) à Raintree (Los Angeles)
A l’heure où le terme d’« urbanisation » est progressivement remplacé par celui de « métropolisation » pour désigner l’étalement urbain (urban sprawl) mais aussi la restructuration du marché du travail en relation avec la mondialisation économique (city-region), l’habiter devient une question de plus en plus complexe.
Dans ce contexte urbain bien éloigné de ce qu’est la ville dense et ordonné à partir d’espaces publics comme la rue, le lotissement résidentiel fermé est généralement interprété comme un produit immobilier répondant à une demande de sécurité de la part des habitants. Sur la base d’entretiens menés auprès d’habitants dans deux « gated-communities » (Rabié et Raintree, à Beyrouth et à Los Angeles) à trente ans d’intervalle, l’analyse relativise l’hypothèse de la demande de sécurité et souligne la quête d’identité des habitants (venus souvent d’horizons divers) mettant ainsi en évidence un nouveau principe pour appréhender l’habiter.
Alain GUEZ : L'architecture comme media de l'habiter le temps
L’architecture et l’urbanime sont communément considérés comme des disciplines de l’espace. Pourtant, dans l’histoire de ces disciplines, la recherche élaborée à travers le projet, a exploré implicitement plus qu’explicitement, différentes façons de penser et travailler le temps dans les œuvres. De par sa durée supposée et effective, l’acte de construire qui nécessite un héritage de ce qui est ou était là, l’engagement personnel et commun de l’avenir, les rythmes et cycles de transformation du monde habité, le travail architectural et l’architecture composent le présent en articulant le quotidien avec l’histoire et le projet. Le présent, interprété comme moment relationnel où ce qui n’est plus là se compose avec ce qui est et sera là, est plastique. C’est cette plasticité que travaille l’architecture composant des temporalités plurielles qui s’expriment dans la proposition projectuelle comme poème du monde habité. Dans cette perspective, l’architecture, dans sa fabrication comme dans sa réception, devient un media révélateur de notre présent et de notre rapport au temps : un media de l’habiter le temps.
Jean-Paul LOUBES : Géopoétique et architecture située
La géopoétique se définit comme un champ, celui d'une "poétique située". Cette conception de la poésie, outre qu'elle cherche à rétablir la relation de l'homme avec le cosmos, le dehors, le "non humain", passe aussi par une pratique de l'espace et des lieux. Il s'agit pour le poète "d'habiter" le monde. Ce désir de renouvellement, d'ouverture, pour moins de moi, de mots et plus de monde, un poète comme Kenneth White l’exprime dans le champ de la poésie, mais de plus en plus de projets d’architecture contemporaine semblent traduire une aspiration semblable dans le champ de l'espace. Si certains se réfèrent à la pensée de White pour théoriser leur pratique, renouveler les sources d'une architecture contemporaine qu'ils sentent tarie, d'autres, implicitement, cherchent dans le site, le contexte, le "monde autour", des éléments qui ancreront leur projet dans un site. Parallèlement à ce ré-ancrage du projet dans un site, nous voyons aussi ressurgir dans la forme architecturale des réinterprétations d’un héritage culturel local. L’universalisme semble se tarir dans ce qu’il avait d’absolu et de dogmatique. Le site d’une part, les cultures d’autre part, semblent constituer les deux points d’appui de cette évolution. Nous voyons poindre, là, la fin d'une architecture autonome qui depuis les années vingt caractérisait le Mouvement Moderne. La communication veut montrer comment la recherche d'un langage capable d'exprimer une autre manière d'être au monde est au centre du renouvellement possible de l'architecture contemporaine.
Références Bibliogaphiques :
2005 - « Geopoetics and architecture », in Grounding a world, Alba Editions, Glasgow. (en anglais)
2004 - "La fabrication d'une architecture vernaculaire contemporaine : le cas du quartier musulman de Xi'an", Espaces et sociétés N° 112/113, Janvier 2004
2001 - "La cabane, figure géopoétique de l’architecture" in Cabane, cabanons et campements, Université de Provence-CNRS, Editions de Bergier
2000 - "From the “ Chinese town ” to the “ Medina ” : the transformation of the Hui District in Xi’an". In Traditional dwelling settlement working paper series, N°125 (2000-2001), I.A.S.T.E-University of California. Berkeley
1999 - "Architecture et géopoétique" (Essai) in Géopoétique et Arts Plastiques. Textes réunis par Franck Doriac et Kenneth White, Publications de l'Université de Provence, Aix en Provence
1999 - "The rectification of documents of architecture : the case of Uygur Architecture in Xinjiang (China)" in Traditional dwellings and settlement working paper series. N°106.1998-99, I.A.S.T.E, University of California. Berkeley
1996 -"Chine : Maisons de loess" (L'Architecture troglodytique en Chine) in Courrier de l'Unesco, Décembre 1996
1995 - "Espace et Géopoétique" (Essai) in Le Monde ouvert de Kenneth White. Presse Universitaire de Bordeaux
Alain MUSSET : Coruscant (Starwars) : habiter l'imaginaire, imaginer l'habiter
Sous couvert de science-fiction, la ville planète de Coruscant qui domine la galaxie Starwars met en scène les grands problèmes de nos mondes urbains : montée du communautarisme et du racisme, repli ethnique, exclusion économique, perte du lien social, disparition des espaces publics, insécurité et violence quotidienne… Films, livres, bandes dessinées et jeux électroniques brossent un portrait sans concession d’une mégalopole qui a atteint son point de non-retour, puisque l’aire urbanisée couvre la totalité de la surface terrestre. Cette urbanisation incontrôlée menace les valeurs spirituelles solidement ancrées dans les sociétés rurales, selon une idéologie typiquement nord-américaine dont on trouve les racines au XIXe siècle dans les romans naturalistes de H. J. Thoreau ou dans les poèmes et les essais de Ralph W. Emerson.
L’architecture verticale de Coruscant est donc à la fois une cause et une conséquence de cette situation de crise, puisque toute forme urbaine répond à une demande sociale ou politique et génère automatiquement les conditions de son propre rejet. En segmentant les communautés selon leurs niveaux de vie ou leur origine ethnique, les gratte-ciel de la capitale galactique posent plus de problèmes qu’ils ne peuvent en résoudre, poussant leurs habitants à aller toujours plus loin dans la recherche d’une réponse définitive aux problèmes qu’ils se sont eux-mêmes créés.
Jean-Yves PETITEAU : L'Habiter, entre l'art et l'anthropologie
Quels sont les enjeux du récit dans la construction de l'habiter ? Cette interrogation sera traitée à partir d'une expérience menée par G. Saussier, photographe"documentaire" et J.-Y. Petiteau, sociologue. ces derniers ont repensé la "méthode" de l'itinéraire, une démarche d'enquête, en interrogeant la place qu'elle accorde à la parole et à l'image. L'expérience interroge la question de l'habiter par la confrontation du récit anthropologique et du récit artistique. Dans ce projet, la narration est appréhendée comme ce qui donne sens au réel, ou plus précisément le sens se construit au fil du récit. Il se réinvente au présent. Il se fait chemin faisant dans le temps. Dans son déroulement, le récit dévoile des lieux. Il offre une nouvelle appréhension du territoire. L'habiter est ce mouvement qui met en lien différents lieux. Dès lors, le récit explicite, par l'acte et la métaphore, le déplacement du corps. Il pousse à agir et possède un caractère instauratif. La notion de l'habiter ainsi interrogée est mise en question par une collaboration qui tente de repenser les interactions et les influences réciproques entre la démarche artistique et anthropologique.
Yoko SANO : Ecoutez, regarder et s'exprimer : la voix des fleurs (Ikébana)
Un des enseignements les plus importants, d’ailleurs applicable à tous les arts traditionnels japonais, est d'arriver à un stade où l’homme renonce à manipuler d’une manière forcée son corps afin de ne pas introduire une sorte de désaccord entre l’acte et l’intention. L’action doit être menée en harmonie et surtout en équilibre avec ce qui est à exprimer. Se libérer du poids du corps pour ne garder que l'acte lui-même, c'est atteindre - en partie au moins - le but initialement recherché par le biais du respect de chaque chose vivante, évoluant, autour de nous. C'est comprendre que l'esprit peut s'incarner en toute chose, en tout support.
Dans le cas de l'Ikébana, les plus grands maîtres, comme Ikénobô Sen’ô, enseignèrent qu’il fallait écouter chaque plante, et leur "prêter" son corps pour leur permettre de restituer leur message initial, par le biais de la réalisation du bouquet. L'observation et le respect des plantes, permettent à l’artiste d'en extraire la signification primaire, ce pourquoi elles existent. La plante pourrait se manifester ainsi: « C’est sous cet angle que je m’exprime au mieux ».
Comment parvenir à ce stade ? A travers cette question, je vais traiter du sujet de la corporéité qui sous entend l'aspect spatial de toute chose, d’autant que ces deux thèmes sont étroitement liés. Pour ce faire, les points suivants seront appréhendés : le rôle de l’Ikébana dans la relation sociale (l’environnement de la vie sociale et privée), l’analyse historique de l'évolution des styles de bouquets réalisés au XV ème siècle, la méthode d’apprentissage de l’Ikébana sous l’angle de Kata (modèle à suivre, prototype, style), le fondement du jugement esthétique vu par la poésie japonaise (Waka), puis la proportion existante entre le bouquet et son lieu d’exposition, mise en parallèle avec l’évolution architecturale de l’habitation japonaise.
Je me positionnerai exclusivement à l’époque de la fin Muromachi (15 ème siecle).
Hélène SUBREMON : Énergétique de l'habiter. Représentations et consommations d'énergie dans l'habitat européen
Nous proposons de porter un éclairage nouveau sur le contenu et le sens des pratiques liées à la consommation énergétique dans l’univers domestique. Cette intervention sera le fruit d’un travail en cours : l’ethnographie de trois familles en France, en Allemagne et au Royaume Uni. Notre axe d'interprétation s'appuie au premier chef sur les recherches réalisées par A. Leroi-Gourhan (1945 et 1973) qui posent l’univers domestique dans sa constitution première comme un acte primordial de l’homme, une réponse à un impératif : celui de la préservation. Pour résoudre cette tension avec l’environnement, la société humaine est parvenue à élaborer des outils et des techniques qui répondent à des enjeux de court terme tels que l'abri contre les variations thermiques ou la transformation des ressources alimentaires. Cette élaboration implique forcément une utilisation d’énergie — dans son sens le plus large — devant servir un seul mouvement : celui de la subsistance et de la reproduction. Nous espérons pouvoir mettre en lumière la prégnance de la consommation d’énergie comme élément constitutif de l’univers domestique, et comme un des garants de l’équilibre de ce système de collecte et de production de ressources qui assure la vie familiale. Pour cela, nous considérerons avant tout l’habitation comme un moyen élaboré par les hommes afin de prolonger leurs capacités techniques (l’isolation thermique notamment). L’homme projetterait ainsi dans son environnement une image de lui-même, de ses besoins et ses carences (P. Deffontaines, 1972). Outre l'aspect technique inhérent à la satisfaction de besoins essentiels, l’habitation et son pendant, l’énergie, sont porteurs d'une dimension symbolique, voire sacrée, dont l'interprétation ethnologique ne peut évidemment faire l'économie.
Références Bibliographiques :
Bernard Y., (1992), La France au logis : étude sociologique des pratiques domestiques, Liège, Mardaga
Bonnin Ph., De Villanova R. (sous la direction de), (1999), D’une maison l’autre. Parcours et mobilités résidentielles, Créaphis
Certeau M., (1990), L’invention du quotidien. Arts de faire, Paris, Folio Essais (réédition), (1994), L’invention du quotidien. Habiter, cuisine, Paris, Folio Essais (réédition)
Deffontaines P., (1972), L’homme et sa maison, Paris, Gallimard
Desjeux D., Berthier C., Jarrafoux S., Orhant I., Taponier S., (1996) Anthropologie de l’électricité. Les objets électriques dans la vie quotidienne en France, Paris, L’Harmattan
Leroi-Gourhan A., (1945 et 1973), Milieu et technique, Paris, Albin Michel, Sciences d’Aujourd’hui
Mauss M. (1904-1905), « Essai sur les variations saisonnières des sociétés Eskimo. Etude de morphologie sociale », L’Année Sociologique, tom IX
Shove E., (2003), Comfort, Cleanliness and convenience : the social organisation of normality, Oxford, Berg
Wilhite H., Nakagami H, et al, (1996), « A cross cultural analysis of household energy-use behavior in Japan and Norway », Energy Policy 24 (9)
Michel TIBON-CORNILLOT : L'interminable fin des sociétés industrielles
Il s'agit de retracer la curieuse temporalité des sociétés industrielles qui rappelle de plus en plus le développement de programmes impliquant une sorte de "métatemporalité" à vocation immortelle, ou plutôt renvoyant à une sorte de « non-temporalité », celle des machines. A ce propos, il me semble nécessaire de reprendre l’un des thèmes majeurs de notre recherche, celui de l’animation « automatique et programmée » de structures inanimées artificielles qui, à la manière des flux monétaires et des automates, sont agitées « d’une vie mouvante de ce qui est mort » (Hegel). Il faut alors reconnaître que, si l’un des rôles essentiels des cultures humaines est de rassembler « organiquement » les hommes dans des communautés finies et éphémères (Aristote), ce n’est pas celui des sociétés industrielles. Ces dernières, non seulement ne rassemblent pas, mais font exploser les communautés encore vivantes qu’elles « viralisent » en quelque sorte. Le problème le plus urgent n’est ni la possible fin des sociétés industrielles, ni le projet de les abattre une fois reconnue leur nocivité mais tout d’abord d’analyser en profondeur les racines de cette interminable fin. Je voudrais enfin montrer qu’en deçà de cette apparente invulnérabilité, se manifestent des symptômes révélant l'impossible maintien des sociétés modernes, que ce soit au niveau écologique, social et symbolique (le déferlement par exemple). Seule une lecture poétique de cette tension, de cet épuisement enfin perceptible de la modernité "mécanique", peut réintroduire une temporalité vivante et réouvrir le temps des rêves (le dreaming des aborigènes australiens, par exemple).
Jean VERAME : « Liberté » ou recherche et pratique de sa propre dimension poétique
Cela peut ou doit impliquer :
- s'il n'est pas occulté ou étouffé par trop de vérités éducatives ou culturelles, de laisser sourdre et se développer le Noyau Energétique que chacun a en soi et qui engendre le Désir;
- à partir de là, de constater la valeur unique mais éphémère de son existence et reconnaître sa quasi totale ignorance de tout ce qui s'est passé sur cette planète, de la nature des humains et des développements des ethnies, sociétés et civilisations successives;
- de refuser l'engrenage des mythes, des systèmes et des valeurs existants;
- d'amorcer enfin la recherche d'une pratique au plus près de soi, c'est-à-dire ce qui pourrait donner un sens dynamique à notre présence sur cette terre, en écartant les « valeurs » institutionnalisées ou qui fonctionnent dans des cadres prédéterminés;
- de là, partir à la recherche de champs vierges d'où peuvent émerger de nouveaux espaces psychologiques, des « possibles » et des éléments en devenir...;
- et aussi, refuser d'ériger en système les actes créateurs qui peuvent en découler.
Voici donc une piste sur le ou les chemins de sa construction.
Jacques VAN WAERBEKE : L'habiter dans les turbulences
Les multiples turbulences du monde actuel nourrissent la production cinématographique contemporaine. Plusieurs cinéastes ont fait des dynamiques de dépassement des situations de blessure ou de crise la matière vivante de leur œuvre en accordant une place essentielle aux lieux et matérialités de l'habiter. Cette communication part de l'idée qu'un tel choix n'a rien de fortuit. Elle voudrait travailler l'articulation entre ces réalités concrètes et la restauration de relations pacifiées aux territoires du monde. Les œuvres de trois cinéastes européens seront retenues. Tout d'abord celle de Bruno Dumont (La vie de Jésus [1993], L'humanité [1999], Twentynine palms [2003]). Le travail de ce cinéaste hors normes sera confronté à celui de Luc et Jean-Pierre Dardenne (La promesse [1996], Rosetta [1999], Le fils [2002], L'enfant [2005]) ainsi qu'au premier long-métrage de Zaïda Ghorrab-Volta (Jeunesse dorée [2001]). Cette approche comparative s'efforcera de mettre en valeur, du point de vue énoncé ci-dessus, les différences et convergences dans la production de ces cinéastes immédiatement contemporains.
Piero ZANINI : De la nécessité de (certains) lieux
Pour jaillir des fureurs abstraites des analyses où les gens et les lieux sont devenus invisibles et superflus, il est nécessaire de revenir à la tangibilité du monde, à sa concrétude phénoménologique. Si la Terre est le milieu du sens, comme le disait Dardel, alors il y a des lieux (et des figures géographiques) exprimant dans une manière particulière les tensions, les gênes, le dynamisme, les continuités des passages entre anciennes et nouvelles situations. Des lieux, souvent des seuils, où se passe quelque chose qui nous met face, de manière découverte, à l’impossible indifférence réciproque entre nous et le monde; lieux au contact desquels les significations prennent sens et nous offrent, avec leur discours, des métaphores, des occasions et des hypothèses qui peuvent se révéler utiles à notre être au (et dans le) monde.