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" Page mise à jour le 8 mars 2010 "
DU MERCREDI 2 JUIN (19 H) AU MERCREDI 9 JUIN
(14 H) 2010
L'HOMME, POINT AVEUGLE DES SCIENCES DE
L'HOMME ?
FAIRE L'HISTOIRE DES OBJETS DES
SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
DIRECTION : Jacqueline CARROY, Nathalie RICHARD, François
VATIN
ARGUMENT :
Les sciences humaines ont-elles
réellement l’homme pour objet? Elles se sont en
général efforcées de ne jamais parler
de "l’Homme", si ce n’est dans leurs intitulés programmatiques.
Pour cela, elles ont décalé leur focale, en
construisant des objets spécifiques: notamment l’homo
economicus, la race ou l’ethnie, le fait social, l’inconscient,
l’homme neuronal.
La discussion de ces figures scientifiques
de l’homme ouvre la voie à un débat entre
les sciences humaines, mais aussi avec la tradition philosophique.
Ces sciences se sont-elles véritablement dégagées
de leur soubassement philosophique? Réciproquement,
la philosophie contemporaine n’est-elle pas nourrie de l’anthropologie
portée par les sciences humaines?
Ce colloque réunira des
spécialistes des diverses sciences humaines et
sociales, des historiens des sciences et des philosophes. Il
s’appuiera sur l’expérience de la Société
française pour l'histoire des sciences de l'homme (SFHSH), qui,
depuis sa création en 1989, s’est attachée à
nourrir une réflexion croisant histoire et philosophie
sur le temps déjà long maintenant de la modernité.
COMMUNICATIONS :
* Philippe ARTIÈRES:
La fabrique Foucault — inciser le livre
* Daniel BECQUEMONT: L'homme du possible
et le point aveugle: Robert Musil
* Gabriel BERGOUNIOUX: Du comparatisme
au structuralisme, l’homme en linguistique ou: comment
s’en débarrasser?
* Michel BOURDEAU: Science de l'homme
ou science de l'humanité?
* Jacqueline CARROY: L’homme qui dort
est-il un homme? Réflexions à propos d'une anthropologie
du sommeil et des rêves
* Christiane
CHAUVIRÉ: Homme, Esprit, Sujet
* Laurent CLAUZADE: Les
rapports du physique et du moral ou l'idée d'une science de l'homme
dans la philosophie française de Cabanis à Comte
* Stéphanie DUPOUY: L’observation de
l’homme par l’homme: l’homme au creux des méthodes
en sciences humaines
* Jean-Louis FABIANI:
Petits meurtres de l'homme entre amis
* Olivier FAVEREAU: De l'homo economicus à
l'homme ordinaire: Wittgenstein, l'identité sociale et
l'économie des conventions
* Wolf FEUERHAHN: L’homme tout entier
(Der Ganze Mensch): un mot d’ordre philosophique des
sciences de l’esprit allemandes
* Claude
GAUTIER: L’originalité humienne dans l’écriture
de l’histoire de la révolution: du psychologisme
des caractères à l’étude des circonstances
d’action. L’exemple de la corruption et du fanatisme
* Rose
GOETZ: La conception idéologique du seuil anthropologique:
où passe la frontière entre l’animal et l’homme?
* Vincent GUILLIN: "In search of a
True Knowledge of Human Nature": John Stuart Mill et l’Anthropological
Society de Londres
* Frédéric
JOULIAN: Anthropomorphisme méthodologique et hominisation
* Christian LAVAL: De l’homme économique
au sujet néolibéral
* Rafael MANDRESSI: La proie et l’ombre dans la chasse
à l’homme: anthropologie médicale et philosophie naturelle
dans la première modernité
* Laurent MARTIN: La
culture contre la barbarie. Gilbert Gadoffre et la refondation
des humanités européennes à Royaumont,
1947-1954
* Andreas MAYER: Les articulations de la
marche humaine au XIXe siècle
* Marc RENNEVILLE: Homo
criminalis, objet des sciences de l’homme? Sciences
du crime, anthropologie criminelle, criminologie. Deux
siècles de débats
* Nathalie RICHARD: Existe-t-il un "homo
historicus"?
* Philippe STEINER: L'homme
comme point d'arrivée: l'homme et le fait social
dans la sociologie durkheimienne
* Christian TOPALOV:
Pour une pratique réflexive des sciences sociales
* Ludovic TOURNÈS:
La Fondation Rockefeller et la construction d'une science totale de l'homme
(1928-1939)
* François VATIN:
L’homme mécanique et l’homme social: une histoire de
l'étude de l'homme au travail
* Georges VIGARELLO:
Les sensations "internes" dans l'histoire, le passage
du "il" au "je"
RÉSUMÉS :
Daniel BECQUEMONT: L'homme du possible et le point aveugle:
Robert Musil
Dès la Renaissance, l’homme fut conçu
comme un être à dimensions variables, capable de se
situer au-dessus des anges ou au dessous des bêtes brutes,
disait Pic de La Mirandole. Cette variabilité de l’homme en
faisait un objet d’étude où la "science de l’homme" rendait
impossible la désignation d’un point fixe sur le modèle
des sciences dites dures. Robert Musil, dès la première
moitié du XIXe siècle, conçut un ‘homme du possible’
qui sait qu’à tout moment vécu, le ‘réel’ est un mixte
de connu et d’inconnu, de plein et de manque en même temps, un
horizon plus ou moins imaginaire, plus ou moins réel, dans un réseau
de possibilités présentes, mais aussi passées et
futures. Alors, à tout moment, cet homme sait que les choses peuvent
et auraient pu se produire autrement. L’homme du possible sait que le
vrai "réel", est tout autant ce qui manque que ce qui est "effectif",
qu’il est toujours à la fois lieu de connaissance et lieu d’ignorance.
La connaissance de l’homme et la notion même d’individu, ne peuvent
évidemment qu’en être transformées. Le "point aveugle
des sciences de l’homme" serait alors ce à quoi aspirent nécessairement
les "sciences de l’homme" tout comme les possibles de Musil.
Gabriel BERGOUNIOUX: Du comparatisme au structuralisme,
l’homme en linguistique ou: comment s’en débarrasser?
La linguistique a régulièrement été
confrontée à la place qui devait être accordée
à l’homme dans ses réflexions, oscillant entre une élimination
radicale (la linguistique comme science naturelle dans la perspective
de Schleicher ou certaines interprétations du structuralisme) et
un alignement sur les propositions de la psychologie, particulièrement
sensible dans plusieurs des œuvres majeures du début du XXe siècle
(Bloomfield, Sechehaye, Jespersen) et d’aujourd’hui (linguistique cognitive,
psycholinguistique). En faisant retour sur l’histoire de la discipline au
moment où elle redéfinit son programme, passant de la linguistique
historique à la structure de la langue, on proposera une interprétation
des transformations qui se sont opérées jusqu’à la
révision proposée du "locuteur idéal moyen" qui sert
d’argument, sous le nom de générativisme, à la tentative
de refondation par Chomsky.
Références bibliographiques :
Epistémologie de la linguistique: Analyse, comparaison,
structure et typologie, http://www.accedit.com/auteur.php?id=bergounioux
(2007).
"La fonction critique de l’histoire de la linguistique", Cahiers
de l’ILSL 26 : 5-19, 2009.
Michel BOURDEAU: Science de l'homme ou science de l'humanité?
Il y a dans le "Discours sur l'esprit positif"
de 1844 une page remarquable où l'expression "science
humaine" est prise au sens subjectif: non la science qui a pour
objet l'homme, mais celle dont l'homme est le sujet. De ce point
de vue, la mathématique ou la chimie sont aussi des sciences
humaines et, une fois la sociologie constituée, toutes
les sciences qui les précèdent ne sont plus qu'une
immense introduction à la science finale. Cela conduisant
vite à des questions de méthode (objective-subjective),
l'exposé sera plutot centré sur l'idée d'humanité.
Jacqueline CARROY: L’homme qui dort est-il un homme? Réflexions
à propos d'une anthropologie du sommeil et des rêves
Qu’est-ce qui ou qui est-ce qui dort? Un corps
ou un esprit? Un homme qui ne cesse de penser et de vouloir ou
un "je ne sais quoi" en deçà ou en delà de l’humain?
Tout sommeil est-il toujours peuplé de rêves? Autant
de questions qui parcourent la médecine et la philosophie
du XIXe siècle et qui sont à l’origine d’une traque tout
à la fois scientifique et intime du sommeil et des rêves.
Il s’agit en effet d’observer et de surprendre celui qui ou ce qui
voit, entend et ressent la nuit ou dans des états ou des
moments crépusculaires tels que la folie. Ainsi s’édifie
au cours du XIXe siècle une anthropologie du sommeil, des
rêves et des états analogues qui conforte une dichotomie
entre l’homme qui veille et l’homme qui dort, mais qui peut aussi
la brouiller et subvertir.
Christiane CHAUVIRÉ: Homme, Esprit, Sujet
Depuis trente ans une partie du champ philosophique français
ainsi que celui des sciences humaines et sociales se recomposent
autour d’une conception plus humaniste qui fait droit au sujet et aux
agents sociaux, sans toutefois prétendre restaurer une philosophie
de l’homme analogue à celle qui a précédé
la grande critique structuraliste du sujet. Le retour du sujet, en philosophie,
la prise en compte du point de vue des agents, en théorie de
l’action, consonnent avec une relève humaniste en sciences sociales.
Se tournant vers une théorie de l’action intentionnelle, inspirée
d’Anscombe, et se référant à Wittgenstein, Descombes
est, en philosophie, le principal artisan de cette relève dans
Le Complément de sujet (2004), tout en critiquant les
entreprises de restauration du sujet de Ricoeur et d’Habermas, trop "frugales"
à ses yeux: la pensée du sujet se ressaisit, certes avec
des objectifs plus modestes, mais sans céder sur des caractérisations
nécessaires et suffisantes de ce qu’il conviendrait d’appeler
un sujet. Cette réappropriation du sujet par la philosophie et
les sciences humaines permet à celles-ci de rester humaines, alors
que, de son côté, la philosophie du mental inspirée
des sciences cognitives s’organise autour d’une conception plus technique
de l’esprit, défini en termes de fonctions cognitives qui, ne pointant
pas vers les notions d’homme ou de sujet, reste en dehors de ce mouvement
d’humanisation.
Laurent CLAUZADE: Les rapports du physique et du moral ou l'idée
d'une science de l'homme dans la philosophie française de Cabanis
à Comte
Dans l’introduction du premier mémoire des Rapports du physique
et du moral de l’homme, Cabanis affirme que "la physiologie, l’analyse
des idées et la morale, ne sont que les trois branches d’une seule
et même science (...) la science de l’homme". Il n’est pas
abusif de dire que ce projet d’une science de l’homme contribue à
structurer le champ de l’interrogation philosophique du premier XIXe siècle
en France. Comme en d’autres domaines (notamment dans la psychiatrie naissante),
le positionnement par rapport aux thèses de Cabanis sera un passage
obligé de la réflexion philosophique. C’est le devenir et
la compréhension de ce projet que nous nous proposons d’aborder,
en montrant notamment que les deux philosophies les plus consistantes de
cette époque, les philosophies biranienne et comtienne, sont des interprétations
de Cabanis qui s’accordent pour affirmer que la science de l’homme, si
elle veut épouser précisément son objet, est, de façon
rédhibitoire, une science double, scindée en deux parties,
et possédant "un point aveugle".
Wolf FEUERHAHN: L’homme tout entier (Der Ganze Mensch):
un mot d’ordre philosophique des sciences de l’esprit
allemandes
Que ce soit pour le dénoncer
ou, plus rarement, pour l’estimer, les philosophes ont souvent
l’habitude d’affirmer l’anti-humanisme des sciences de l’homme,
un anti-humanisme qui serait le corrélat de leur volonté
d’autonomisation par rapport à toute forme d’anthropologie
philosophique. A la philosophie reviendrait de traiter de l’homme
en général, aux sciences humaines et sociales,
d’y renoncer pour forger des objets plus restreints. Ce partage
disciplinaire des objets ne permet toutefois pas de saisir la complexité
des liens entre sciences de l’homme et philosophie. C’est en effet
explicitement contre le caractère abstrait des conceptions
philosophiques de l’homme que W. Dilthey lance son mot d’ordre fondateur
des sciences de l’esprit: saisir l’homme tout entier (Der Ganze
Mensch). Mais pour ce faire, il emploie une expression qui a déjà
un long passé en philosophie. L’objectif d’une histoire de ce mot
d’ordre qui aura une pérennité jusque tard dans le
XXe siècle est ainsi de montrer la complexité des liens
qu’ont entretenus et continuent à entretenir la philosophie
et les sciences de l’homme.
Claude GAUTIER: L’originalité humienne dans l’écriture
de l’histoire de la révolution: du psychologisme
des caractères à l’étude des circonstances
d’action. L’exemple de la corruption et du fanatisme
L’ambition démonstrative prend à
contre pied l’argument général de ce colloque. On
voudrait montrer qu’avec Hume, l’élaboration d’une histoire
'positive' de la révolution anglaise suppose une critique
théorique préjudicielle: les "personnages", les "caractères"
ne peuvent pas se comprendre ni être décrits comme des
stylisations morales de vertus et de vices. Stylisations dont on s’efforcera
de montrer les effets en revenant à Bolingbroke et à son
étude de la "corruption". On montrera que la typification morale
des caractères n’y est que le double d’une forme implicite de "psychologie"
du trait moral. La confusion réduit inévitablement, dès
lors, l’explication causale en histoire et en théorie politique
à n’être que l’exhibition de déterminations morales
comme autant de facteurs susceptibles de préserver ou de restaurer
un équilibre. Il sera alors possible de dégager toute l’originalité
de l’histoire humienne qui récuse le moralisme en tant que forme
déplacée de psychologisme et qui, par la réinterprétation
du rapport action/circonstances, permet de poser les principes d’une
analyse historique qui ne soit pas une morale déguisée
mais, au contraire, une "narration of civil government" pour reprendre
l’expression de Pocock. Si, indéniablement, l’histoire conserve
une partie de ses attributions classiques d’édification, elle
résiste à cette emprise par le déploiement d’une
méthode empiriste et sceptique "appliquée".
Rose GOETZ: La conception idéologique du seuil
anthropologique: où passe la frontière entre
l’animal et l’homme?
Selon Destutt de Tracy, les animaux possèdent
les mêmes facultés intellectuelles que l’homme:
sensation, mémoire, jugement, volonté. Leurs
gestes et leurs cris expriment éloquemment leurs impressions.
Mais le langage animal n’est qu’une suite de propositions inanalysées:
aucun de ses signes n’est jamais le nom d’une idée isolée.
"C’est donc à la décomposition de la proposition
dans ses éléments que se marque la séparation
entre la brute et l’espèce intelligente par excellence" (Grammaire,
chap. I). La raison de l’homme est le résultat du travail
analytique mené dans et par les signes. La puissance d’analyser
sa pensée, propre à l’homme, a pour corollaire
celle d’effectuer avec ses semblables des échanges formels,
de passer des conventions expresses. C’est sur la "philosophie du
langage" que Tracy fonde l’ensemble des sciences morales et politiques.
L’Idéologie n’en reste pas moins pour lui "une partie de la
zoologie".
Références bibliographiques
:
Destutt de Tracy, Éléments
d’Idéologie, 1801-1815.
Rose Goetz, "Linguistique idéologique
et science sociale : la “grammaire législatrice” de
Destutt de Tracy", Europaïsche Sprachwissenchaft
um 1800, Band 3, Nodus Publikationen, Münster, 1992.
Rose Goetz, Destutt de Tracy, Philosophie
du Langage et Science de l’Homme, Genève, Droz,
1993.
Rose Goetz, "L’homme physique et moral
des Idéologues : une dualité surmontée
?", Corps et Science, Québec, Liber, 1999.
Vincent GUILLIN: "In search of a True Knowledge of Human
Nature": John Stuart Mill et l’Anthropological Society
de Londres
Le 19e siècle a été
de part en part traversé par l’espoir qu’une biologie enfin
constituée comme science puisse enfin répondre
positivement à la question "qu’est-ce que l’homme?". Les réponses
variaient bien sûr en fonction de l’approche biologique
choisie (phrénologie, théorie de l’évolution,
théorie de la dégénérescence,
etc.), mais elles n’en partageaient pas moins toutes un présupposé
naturaliste commun, celui de la primauté des facteurs biologiques
dans la détermination de ce que c’était que d’être
un homme, dans leur compréhension de ce que l’on
avait pris l’habitude d’appeler la "nature humaine". Spectateur
et acteur de ce mouvement intellectuel de fond, John Stuart Mill
a consacré une part importante de son œuvre philosophique et
politique à la thématisation et à l’articulation
d’une "théorie de la nature humaine" qui incorpore les déterminants
biologiques de l’humanité sans sacrifier les acquis des sciences
morales (notamment leur insistance sur l’importance de l’environnement
dans la formation du caractère humain) et qui soit compatible
avec son projet libéral d’émancipation des classes
ou des groupes opprimés (prolétaires, colonisés,
femmes). Dans notre présentation, nous essaierons de montrer
la manière dont Mill utilise cette "théorie de la
nature humaine" pour substantiver son argument en faveur de l’émancipation
des femmes (notamment dans son Assujettissement des femmes
de 1869) et les vives objections qu’elle a pu soulever au sein d’une
institution à la pointe du mouvement naturaliste, à
savoir l’Anthropological Society de Londres dirigée
par James Hunt.
Référence
bibliographique :
Vincent Guillin, Auguste Comte et
John Stuart on Sexual Equality : Historical, Methodological
and Philosophical Issues, Amsterdam, Brill, 2009.
Christian LAVAL: De l’homme économique au sujet
néolibéral
La sociologie classique, dans sa diversité,
a pris acte d’une rupture dans les représentations de
l’homme. L’homme économique, pour reprendre
l’expression qu’utilise Marcel Mauss, n’est pas seulement la
base conceptuelle de la science économique, c’est une véritable
figure anthropologique que de multiples discours ont contribué
à bâtir depuis le XVIIe siècle. Cette interrogation
sociologique a subi une longue éclipse au XXe siècle
pour revenir par diverses voies dont celles de la philosophie,
de l’histoire et de la psychanalyse. La question qui traverse ces domaines
est désormais de savoir si l’on peut parler de nouvelles
subjectivités, voire de "néosujets" à l’époque
néolibérale du capitalisme. Cette question est d’autant
plus actuelle que ceux qui s’essaient à penser ces changements
font le lien explicite entre pathologies nouvelles, modes d’être
au monde et référence à l’homme économique.
Notre question sera donc de savoir si, en passant de l’homme économique
au sujet néolibéral, on a affaire à un continuum
de transformations ou bien plutôt si l’on a affaire à
une rupture qui justifie le nom nouveau par lequel on veut désigner
un changement subjectif majeur.
Andreas MAYER: Les articulations de la marche humaine au XIXe
siècle
Dans les milieux urbains du XIXe siècle, la marche
humaine se transforme en un problème posant un défi
à la pensée. On dressera un tableau de différentes
tentatives de transformer le mouvement humain en objet de savoir à
travers plusieurs articulations où mécanique et sémiotique
s’entrecroisent: alors que la physiologie de la locomotion s’efforce
de mesurer le pas de l’homme pour mieux définir les "bonnes façons"
de marcher dans la vie civile et à la guerre, en articulant les
hommes et les machines, les sciences humaines développent des techniques
pour tracer des démarches individuelles afin de révéler
la vérité la plus intime de leurs sujets.
Références bibliographiques :
Andreas Mayer, "Faire marcher les hommes et les images.
Les artifices du corps en mouvement", Terrain 46 (2006), 33-48.
Andreas Mayer, "The Physiological Circus. Knowing, Representing,
and Training Horses in Motion in Nineteenth-Century France", Representations
(Summer 2010; à paraître).
Nathalie RICHARD: Existe-t-il un "homo historicus"?
Cette communication se propose d’explorer comment des historiens français,
du début du XIXe siècle à l’entre-deux-guerres, ont
tenté de définir leur objet. Si la discipline n’a pas forgé
d’expression pour le désigner, existe-t-il toutefois un "Homo historicus"?
Aucune réponse simple ne s’impose face à cette question.
De fait, on peut suivre, dans l’œuvre de plusieurs historiens, une tension
ou une hésitation sur ce dont ils font l’histoire. L’un des enjeux
historiographiques du XIXe siècle est en effet, pour reprendre
l’expression d’Augustin Thierry, de faire l’histoire des "grandes masses".
Mais comment concilier cette ambition avec le constat que les acteurs des
événements du passé sont, en dernier recours, des individus
autonomes, acteurs discrets dotés de sentiments et d’intentions? Les
solutions proposées par plusieurs historiens afin d’articuler l’individuel
et le collectif feront l’objet de mon analyse. Elle partira de l’hypothèse
que c’est autour de cette articulation que se définit la spécificité
de "l’homme" des historiens.
Ludovic TOURNÈS: La Fondation Rockefeller et la construction
d'une science totale de l'homme (1928-1939)
L’intervention portera sur la contribution de la grande philanthropie américaine
à la construction intellectuelle et à l’institutionnalisation
des sciences dans l’entre-deux-guerres, et plus particulièrement
à l’analyse du projet élaboré par la fondation Rockefeller,
visant à construire une science totale de l’homme en mobilisant conjointement
les sciences de la nature et les sciences sociales. Ce projet hyperscientiste
à forte coloration eugéniste a non seulement pour objectif
de casser les frontières disciplinaires traditionnelles afin de produire
de nouvelles connaissances, mais entend aussi utiliser celles-ci pour construire
une société nouvelle régulée par la science.
Les différents aspects de ce projet seront analysés en croisant
les perspectives de la sociologie des organisations, de l’histoire des disciplines
et de l’histoire des circulations intellectuelles transnationales.
François VATIN: L’homme mécanique et l’homme
social: une histoire de l'étude de l'homme au travail
Descartes avait parlé des "animaux-machines".
La Mettrie a surenchéri de façon provocatrice en
thématisant en 1748 "l’homme-machine". En 1801, Lemontey
évoquait carrément quant à lui "l’ouvrier-machine",
dans une critique de la théorie de la division du travail
de Smith, qui a fourni les linéaments de la dénonciation
du "travail en miettes" jusqu’à l’ouvrage éponyme de
Friedmann en 1956. Cette longue histoire de la figure de l’homme mécanique
qui prend sa source au XVIIe siècle se nourrit de la recherche
des mécaniciens, physiciens et physiologistes qui ont cherché
à mesurer mécaniquement le produit et l’effort de l’homme,
soit le travail de l’homme, dans les deux acceptions de ce terme:
résultat et dépense associée à ce résultat.
Cette étude démarre avec un mémoire d’Amontons
de 1699 où celui-ci cherche à mesurer le travail accompli
par les polisseurs de miroir afin d’évaluer combien d’hommes
la machine à feu qu’il présente à l’Académie
pourrait remplacer. Elle se poursuit avec Coulomb, dont le mémoire
de 1799 "sur la force des hommes" a fourni tout à la fois la
matrice théorique du concept de "travail mécanique" développé
par la mécanique industrielle au début du XIXe siècle
et les linéaments d’une analyse physiologique de l’homme au
travail qui ne pourra se déployer qu’à la fin du XIXe
siècle. Une théorie physique cohérente de l’homme
au travail suppose en effet de disposer d’une théorie élaborée
des conversions énergétiques: thermodynamique proprement
dite, mais aussi énergétique chimique.
L’étude de la chaleur animale et de l’homme
au travail a ainsi, depuis l’origine, participé à
la genèse même de la thermodynamique, qui n’est d’abord
qu’une extension de la mécanique industrielle. A la fin
du XIXe siècle, on dispose enfin d’un modèle bio-énergétique
cohérent qui permet à Amar de soutenir en 1909 une
thèse intitulée Le rendement de la machine humaine,
modèle qui lui paraît fournir la base d’une physiologie
industrielle opératoire, destinée à l’amélioration
du rendement industriel. Le développement d’une telle discipline
est d’ailleurs la tâche qui lui est confiée par les
pouvoirs publics quand ils créent en 1913 au Conservatoire
des arts et métiers un laboratoire de physiologie industrielle.
On est alors dans le contexte de l’émergence de l’organisation
scientifique du travail, marqué par la diffusion en France
et en Europe de la doctrine de Taylor. Les sciences du travail, dont
relève la doctrine d’Amar, ne procèdent toutefois pas,
comme on le croit parfois, de l’O.S.T. taylorienne ; elles leur sont
contemporaines.
Au vu de ce résumé, on pourrait
imaginer une histoire de la modernité industrielle caractérisée
par un principe de chosification de l’homme dans un entrelacement
d’une histoire de l’industrie réduisant l’ouvrier au rang
d’un pur instrument et d’une histoire de la science fournissant les
catégories théoriques rendant cette réduction
possible. La question est toutefois plus complexe qu’un tel schéma,
défendu par certains, ne le laisse accroire. L’analyse mécanique
de l’homme n’interdit pas en effet de penser le sujet de l’action. Ce
sont les penseurs sociaux qui ont conclu que l’industrie réduisait
l’ouvrier en machine, non les technologues, qui ont toujours soutenu,
en connaissance de cause, que la finalité ultime de l’emploi de
l’homme dans l’industrie n’était pas ses capacités mécaniques,
médiocres au regard de celles des animaux ou des forces naturelles,
mais son aptitude à diriger intelligemment ses forces. Propos
dénué d’humanisme, voire même cynique, car, comme le
disait Ure, le "Pindare de la fabrique" (Marx), si tel n’était
pas le cas, les employeurs se passeraient volontiers des "caprices de la
main d’œuvre". Les travaux les plus pertinents portant sur la mécanique
humaine s’ouvrent ainsi paradoxalement sur une réflexion sur l’homme
social au travail. C’est le cas du superbe mémoire de Coulomb de
1799 qui parvient à élaborer un modèle d’optimisation
des forces mécaniques des hommes reposant sur un principe de rationalité
économique: l’homme, pour le prix d’une journée normale de
travail, fournit en effet selon lui une quantité standard de fatigue,
selon un schéma très proche de celui de la valeur-travail
de Smith. L’homme mécanique sait donc ménager sa fatigue
et même la négocier sur le marché. Un schéma
similaire est développé au début du XXe siècle
par Imbert, médecin montpelliérain pionnier en France
de la physiologie du travail, qui considère que le travailleur
est son "meilleur physiologiste". Il conçoit une science positive
du travail qui, à l’inverse de celle contemporaine d’Amar, et
bien qu’elle repose, à bien des égards sur les mêmes
sources théoriques, n’a pas pour vocation de fixer à elle
seule les normes de l’organisation du travail, mais seulement de fournir
des points de repère aux partenaires sociaux (employeurs et employés)
dans la négociation des salaires, des exigences productives et
des conditions de travail. On trouve ainsi chez cet auteur une attention
fine au cadre social du travail, qui n’est pas un simple complément
(un "supplément d’âme" à ses études mécaniques
de l’homme au travail, mais qui est inscrite au cœur même de sa
démarche, qui évoque en ce sens la tradition ergonomique
française d’après la seconde guerre mondiale. Ce serait une
erreur donc de simplement opposer l’homme mécanique et l’homme
social, selon une rhétorique classique d’opposition entre l’humanisme
et le scientisme chosifiant. Le danger ne réside pas dans la métrologie
mécanique en soi, mais dans sa fétichisation. L’histoire
a prouvé que cette fétichisation de la mesure mécanique
de l’homme était un risque, mais pas une conséquence inéluctable
de la mesure elle-même. Cette histoire nous paraît riche
de réflexions pour le présent alors que s’annoncent d’autres
dispositifs de métrologisation de l’humain à vocation
plus ou moins universels.
BIBLIOGRAPHIE :
Apel Karl-Otto, La controverse
expliquer-comprendre. Une approche pragmatico-transcendantale,
traduit de l'allemand par S. Mesure, Paris, Cerf, 2000.
Blanckaert Claude, Blondiaux Loïc,
Loty Laurent, Renneville Marc et Richard Nathalie (dir.),
L'histoire des sciences de l'homme. Trajectoire, enjeux
et questions vives, Paris, L'Harmattan, 1999.
Carroy Jacqueline et Richard Nathalie
(dir.), Alfred Maury, érudit et rêveur.
Les sciences de l’homme au milieu du XIXe siècle,
Rennes, Presses Universitaires de Rennes, Collection Carnot,
2007.
Corbin Alain, Courtine Jean-Jacques,
Vigarello Georges, Histoire du corps, 3 vol.,
Paris, Seuil, 2005-2006.
Foucault Michel, Les mots et
les choses. Une archéologie des sciences humaines,
Paris, Gallimard, 1966.
Gauchet Marcel, Philosophie
des sciences historiques : le moment romantique, Paris,
Seuil, 2002.
Goetz Rose, Destutt de Tracy
: philosophie du langage et science de l’homme, Genève,
Droz, 1993.
Gusdorf Georges, Les sciences
humaines et la pensée occidentale, 12 vol.,
Paris, Payot, 1966-1985.
Laval Christian, L’homme économique,
Paris, Gallimard.
Leblanc Guillaume, L'esprit
des sciences humaines, Paris, Vrin, 2005.
Lepenies Wolf, Les trois cultures
: entre science et littérature, l’avènement
de la sociologie, Paris, Maison des sciences de l’homme,
1990.
Renneville Marc, Crime et folie
: deux siècles d’enquêtes médicales,
Paris, Fayard, 2003.
Smith Roger, Being human. Historical
knowledge and the creation of human nature, Manchester,
New York, Manchester University Press, 2007.
Steiner, Philippe, L'école
durkheimienne et l'économie : sociologie, religion
et connaissance, Genève, Droz, 2005.
Stoczkowski Wiktor, Anthropologies
rédemptrices. Le monde selon Lévi-Strauss,
Paris, Hermann, 2008.
Vatin François, Trois
essais sur la genèse de la pensée sociologique,
Paris, La Découverte, 2005.
Avec le soutien du Centre Alexandre Koyré (EHESS,
MNHN, CNRS),
de l'Université Paris Ouest/Nanterre (UMR "Institutions
et dynamiques historiques de l’économie",
Ecole doctorale "Economie, organisations, société"),
de l'Université de Paris 1 (EA "Modernités et
révolutions") et de la SFHSH