Plan du Site du Centre Culturel International de Cerisy-La-Salle
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DU MERCREDI 2 JUIN (19 H) AU MERCREDI 9 JUIN
(14 H) 2010
L'HOMME, POINT AVEUGLE DES SCIENCES DE
L'HOMME ?
FAIRE L'HISTOIRE DES OBJETS DES SCIENCES HUMAINES
ET SOCIALES
DIRECTION : Jacqueline CARROY, Nathalie RICHARD, François
VATIN
ARGUMENT :
Les sciences humaines ont-elles réellement
l’homme pour objet? Elles se sont en général
efforcées de ne jamais parler de "l’Homme",
si ce n’est dans leurs intitulés programmatiques.
Pour cela, elles ont décalé leur focale,
en construisant des objets spécifiques: notamment
l’homo economicus, la race ou l’ethnie, le fait
social, l’inconscient, l’homme neuronal.
La discussion de ces figures scientifiques de l’homme
ouvre la voie à un débat entre les
sciences humaines, mais aussi avec la tradition philosophique.
Ces sciences se sont-elles véritablement
dégagées de leur soubassement philosophique?
Réciproquement, la philosophie contemporaine
n’est-elle pas nourrie de l’anthropologie
portée par les sciences humaines?
Ce colloque réunira des spécialistes
des diverses sciences humaines et sociales, des historiens
des sciences et des philosophes. Il s’appuiera
sur l’expérience de la Société française
pour l'histoire des sciences de l'homme (SFHSH), qui,
depuis sa création en 1989, s’est attachée
à nourrir une réflexion croisant histoire
et philosophie sur le temps déjà long maintenant
de la modernité.
CALENDRIER DÉFINITIF :
Mercredi 2 juin
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre, du colloque et des participants
Jeudi 3 juin
Matin:
Laurent MARTIN:
Gilbert Gadoffre et le projet d'un nouvel humanisme
Ludovic TOURNÈS: La
Fondation Rockefeller et la construction d'une science totale de
l'homme (1928-1939)
Après-midi:
Christian LAVAL:
De l’homme économique au sujet néolibéral
Olivier FAVEREAU:
De l'homo economicus à l'homme ordinaire: Wittgenstein,
l'identité sociale et l'économie
des conventions
Vendredi 4 juin
Matin:
Georges VIGARELLO: Pour une
histoire des sensations internes
Jacqueline CARROY: L’homme
qui dort est-il un homme? Réflexions à propos
d'une anthropologie du sommeil et des rêves
Après-midi:
François VATIN: L’homme
mécanique et l’homme social: une histoire de l'étude
de l'homme au travail
Présentation de recherches doctorales (David BARTEL, Marco
SARACENO, Federico TARRAGONI)
Samedi 5 juin
Matin:
Nathalie RICHARD:
Le sujet réflexif de l'histoire des sciences de l'homme
Philippe STEINER: L'individu
dans la sociologie de Durkheim
Après-midi:
DÉTENTE
Dimanche 6 juin
Matin:
Vincent GUILLIN:
"In search of a True Knowledge of Human Nature": John
Stuart Mill et l’Anthropological Society
de Londres
Wolf FEUERHAHN:
L’homme tout entier (Der Ganze Mensch): un
mot d’ordre philosophique des sciences de l’esprit
allemandes
Stéphanie
DUPOUY: L'expressivité humaine selon Darwin
Après-midi:
DÉTENTE
Lundi 7 juin
Matin:
Rose GOETZ: La conception
idéologique du seuil anthropologique: où
passe la frontière entre l’animal et l’homme?
Laurent CLAUZADE: Les rapports
du physique et du moral ou l'idée d'une science
de l'homme dans la philosophie française de Cabanis à
Comte
Andreas MAYER:
Les articulations de la marche humaine au XIXe siècle
Après-midi:
Présentation de recherches doctorales (Sarah TERQUEM)
Michel BOURDEAU: Les sciences
de l'homme comme science de l'humanité
Christiane CHAUVIRÉ:
Homme, Esprit, Sujet
Philippe ARTIÈRES & Jean-François
BERT: La fabrique Foucault — inciser le livre
Mardi 8 juin
Matin:
Marc RENNEVILLE:
Homo criminalis et sciences de l'homme: de l'évidence
au refoulement?
Rafael MANDRESSI: La proie et l’ombre dans la chasse
à l’homme: anthropologie médicale et philosophie
naturelle dans la première modernité
Présentation de recherches doctorales (Thibaud TROCHU,
Bérenger CABESTAN)
Après-midi:
Daniel BECQUEMONT:
L'homme du possible et le point aveugle: Robert Musil
Gabriel
BERGOUNIOUX: Du comparatisme au structuralisme,
l’homme en linguistique ou: comment s’en débarrasser?
Mercredi 9 juin
Matin:
Séance à l'IMEC (Abbaye d'Ardenne,
Caen)
Visite de l'IMEC, avec Johan THOMMEREL
Bertrand MÜLLER: L'homme archivé?
Les sciences humaines et sociales face à l'archive
RÉSUMÉS :
Daniel BECQUEMONT: L'homme
du possible et le point aveugle: Robert Musil
Dès
la Renaissance, l’homme fut conçu comme un être
à dimensions variables, capable de se situer au-dessus
des anges ou au dessous des bêtes brutes, disait
Pic de La Mirandole. Cette variabilité de l’homme en
faisait un objet d’étude où la "science de l’homme"
rendait impossible la désignation d’un point fixe sur
le modèle des sciences dites dures. Robert Musil, dès
la première moitié du XIXe siècle, conçut
un "homme du possible" qui sait qu’à tout moment vécu,
le "réel" est un mixte de connu et d’inconnu, de plein et
de manque en même temps, un horizon plus ou moins imaginaire,
plus ou moins réel, dans un réseau de possibilités
présentes, mais aussi passées et futures. Alors,
à tout moment, cet homme sait que les choses peuvent et auraient
pu se produire autrement. L’homme du possible sait que le vrai
"réel", est tout autant ce qui manque que ce qui est "effectif",
qu’il est toujours à la fois lieu de connaissance et lieu d’ignorance.
La connaissance de l’homme et la notion même d’individu, ne
peuvent évidemment qu’en être transformées. Le
"point aveugle des sciences de l’homme" serait alors ce à quoi
aspirent nécessairement les "sciences de l’homme" tout comme
les possibles de Musil.
Gabriel BERGOUNIOUX: Du comparatisme
au structuralisme, l’homme en linguistique
ou: comment s’en débarrasser?
La linguistique a régulièrement
été confrontée à la place qui
devait être accordée à l’homme
dans ses réflexions, oscillant entre une élimination
radicale (la linguistique comme science naturelle dans
la perspective de Schleicher ou certaines interprétations
du structuralisme) et un alignement sur les propositions de
la psychologie, particulièrement sensible dans plusieurs
des œuvres majeures du début du XXe siècle (Bloomfield,
Sechehaye, Jespersen) et d’aujourd’hui (linguistique cognitive,
psycholinguistique). En faisant retour sur l’histoire de la
discipline au moment où elle redéfinit son programme,
passant de la linguistique historique à la structure de
la langue, on proposera une interprétation des transformations
qui se sont opérées jusqu’à la révision
proposée du "locuteur idéal moyen" qui sert d’argument,
sous le nom de générativisme, à la tentative de
refondation par Chomsky.
Références
bibliographiques :
Epistémologie
de la linguistique: Analyse, comparaison, structure
et typologie, http://www.accedit.com/auteur.php?id=bergounioux
(2007).
"La fonction critique de
l’histoire de la linguistique", Cahiers de l’ILSL
26 : 5-19, 2009.
Michel BOURDEAU: Les sciences
de l'homme comme science de l'humanité
Il y a dans le "Discours sur l'esprit positif" de
1844 une page remarquable où l'expression "science
humaine" est prise au sens subjectif: non la science
qui a pour objet l'homme, mais celle dont l'homme est
le sujet. De ce point de vue, la mathématique
ou la chimie sont aussi des sciences humaines et, une fois
la sociologie constituée, toutes les sciences
qui les précèdent ne sont plus qu'une
immense introduction à la science finale. Cela
conduisant vite à des questions de méthode (objective-subjective),
l'exposé sera plutot centré sur l'idée d'humanité.
Jacqueline CARROY: L’homme
qui dort est-il un homme? Réflexions à
propos d'une anthropologie du sommeil et des rêves
Qu’est-ce
qui ou qui est-ce qui dort? Un corps ou un esprit?
Un homme qui ne cesse de penser et de vouloir ou un
"je ne sais quoi" en deçà ou en delà de
l’humain? Tout sommeil est-il toujours peuplé de rêves?
Autant de questions qui parcourent la médecine
et la philosophie du XIXe siècle et qui sont à
l’origine d’une traque tout à la fois scientifique et intime
du sommeil et des rêves. Il s’agit en effet d’observer
et de surprendre celui qui ou ce qui voit, entend et ressent
la nuit ou dans des états ou des moments crépusculaires
tels que la folie. Ainsi s’édifie au cours du
XIXe siècle une anthropologie du sommeil, des rêves
et des états analogues qui conforte une dichotomie
entre l’homme qui veille et l’homme qui dort, mais qui peut
aussi la brouiller et subvertir.
Christiane CHAUVIRÉ:
Homme, Esprit, Sujet
Depuis trente
ans une partie du champ philosophique français
ainsi que celui des sciences humaines et sociales
se recomposent autour d’une conception plus humaniste qui fait
droit au sujet et aux agents sociaux, sans toutefois prétendre
restaurer une philosophie de l’homme analogue à celle
qui a précédé la grande critique structuraliste
du sujet. Le retour du sujet, en philosophie, la prise
en compte du point de vue des agents, en théorie de
l’action, consonnent avec une relève humaniste en sciences
sociales. Se tournant vers une théorie de l’action intentionnelle,
inspirée d’Anscombe, et se référant
à Wittgenstein, Descombes est, en philosophie, le principal
artisan de cette relève dans Le Complément
de sujet (2004), tout en critiquant les entreprises de restauration
du sujet de Ricoeur et d’Habermas, trop "frugales" à ses yeux:
la pensée du sujet se ressaisit, certes avec des objectifs
plus modestes, mais sans céder sur des caractérisations
nécessaires et suffisantes de ce qu’il conviendrait d’appeler
un sujet. Cette réappropriation du sujet par la philosophie
et les sciences humaines permet à celles-ci de rester humaines,
alors que, de son côté, la philosophie du mental inspirée
des sciences cognitives s’organise autour d’une conception plus technique
de l’esprit, défini en termes de fonctions cognitives qui, ne
pointant pas vers les notions d’homme ou de sujet, reste en dehors
de ce mouvement d’humanisation.
Laurent CLAUZADE: Les
rapports du physique et du moral ou l'idée d'une
science de l'homme dans la philosophie française de
Cabanis à Comte
Dans l’introduction du premier
mémoire des Rapports du physique et du
moral de l’homme, Cabanis affirme que "la physiologie,
l’analyse des idées et la morale, ne sont que les trois
branches d’une seule et même science (...) la
science de l’homme". Il n’est pas abusif de dire que
ce projet d’une science de l’homme contribue à structurer
le champ de l’interrogation philosophique du premier XIXe siècle
en France. Comme en d’autres domaines (notamment dans la psychiatrie
naissante), le positionnement par rapport aux thèses
de Cabanis sera un passage obligé de la réflexion
philosophique. C’est le devenir et la compréhension de
ce projet que nous nous proposons d’aborder, en montrant notamment
que les deux philosophies les plus consistantes de cette époque,
les philosophies biranienne et comtienne, sont des interprétations
de Cabanis qui s’accordent pour affirmer que la science de l’homme,
si elle veut épouser précisément son objet,
est, de façon rédhibitoire, une science double,
scindée en deux parties, et possédant "un point
aveugle".
Stéphanie DUPOUY: L'expressivité
humaine selon Darwin
La psychologie est l’une des rares disciplines
des sciences humaines à étudier les sujets humains
par la méthode expérimentale. Or, l’utilisation
de cette méthode en psychologie soulève un certain
nombre de difficultés pratiques, méthodologiques et
éthiques, distinctes de celles que pose l’expérimentation
dans les sciences physiques, biologiques ou même médicales.
Cette communication s’intéresse donc à la façon
dont des psychologues ont pu, à travers l’identification de possibles
biais expérimentaux ou de limites propres à leur discipline,
percevoir et définir la spécificité de l’homme
comme sujet d’expérimentation psychologique. Cette question
sera abordée à partir les prescriptions méthodologiques
explicites énoncées dans les traités ou manuels
de psychologie français de la fin du XIXe siècle et de
la première moitié du XXe siècle.
Olivier FAVEREAU: De l'homo
economicus à l'homme ordinaire: Wittgenstein, l'identité
sociale et l'économie des conventions
La théorie économique
standard de l’homo economicus — sous sa forme la plus
sophistiquée (jeux et incitations, dans un contexte
d’information asymétrique) — débouche sur deux
apories, liées aux interactions avec autrui, que l’on
a de solides raisons de considérer comme définitivement
insolubles. On montrera comment le programme de recherches hétérodoxe
de l’économie des conventions prend appui sur ces apories
pour proposer un nouveau modèle d’homo economicus,
en mobilisant les recherches en psychologie sociale autour de
l’identité sociale et de l’auto-catégorisation.
La solution proposée consistant à redonner à
l’homo economicus une capacité d’interprétation,
en plus de sa capacité de calcul, la question du langage
de la théorie économique revient au premier plan.
Ce sera l’occasion de rappeler l’influence de Wittgenstein sur Keynes
— dont la "Théorie Générale" doit être
considérée comme une reformulation de ce que devrait
être la théorie économique — dans une perspective
conventionnaliste.
Références
bibliographiques :
Favereau, O. (2003), "La pièce
manquante de la sociologie du choix rationnel", Revue
française de sociologie, Vol.44, n°2, avril-juin,
"La théorie du choix rationnel : les Foundations of
social theory de James S. Coleman en débat", pp.275-295.
Favereau, O. (2004), "Trois considérations
critiques sur les rapports entre l’éthique et la
théorie économique", chapitre II de: CANTO-SPERBER,
M. éd., Ethiques d’aujourd’hui : séminaire
1, PUF, Paris, pp. 25-36.
Favereau, O. (2005), "Quand les parallèles
se rencontrent : Keynes et Wittgenstein, l’économie
et la philosophie", Revue de Métaphysique et
de Morale, n°3 : Economie et philosophie aujourd’hui,
juillet-septembre, pp.403-427.
Favereau, O. (2006), "L’identité
sociale de l’homo conventionalis", (avec Franck BESSIS, Camille
CHASERANT et Olivier THEVENON) in: François EYMARD-DUVERNAY
(dir.), L’économie des conventions – méthodes
et résultats, Tome 1 : Débats, Chap. 11, La
Découverte, Collection Recherches, Paris, pp.181-96.
Wolf FEUERHAHN: L’homme
tout entier (Der Ganze Mensch): un
mot d’ordre philosophique des sciences de l’esprit
allemandes
Que ce soit pour le dénoncer ou, plus rarement,
pour l’estimer, les philosophes ont souvent
l’habitude d’affirmer l’anti-humanisme des sciences
de l’homme, un anti-humanisme qui serait le corrélat
de leur volonté d’autonomisation par rapport à
toute forme d’anthropologie philosophique. A la philosophie
reviendrait de traiter de l’homme en général,
aux sciences humaines et sociales, d’y renoncer pour
forger des objets plus restreints. Ce partage disciplinaire
des objets ne permet toutefois pas de saisir la complexité
des liens entre sciences de l’homme et philosophie. C’est en
effet explicitement contre le caractère abstrait
des conceptions philosophiques de l’homme que W. Dilthey
lance son mot d’ordre fondateur des sciences de l’esprit:
saisir l’homme tout entier (Der Ganze Mensch). Mais pour
ce faire, il emploie une expression qui a déjà un long
passé en philosophie. L’objectif d’une histoire de ce mot d’ordre
qui aura une pérennité jusque tard dans le XXe
siècle est ainsi de montrer la complexité des
liens qu’ont entretenus et continuent à entretenir la
philosophie et les sciences de l’homme.
Rose GOETZ: La conception
idéologique du seuil anthropologique:
où passe la frontière entre l’animal
et l’homme?
Selon Destutt de Tracy, les animaux possèdent
les mêmes facultés intellectuelles
que l’homme: sensation, mémoire, jugement,
volonté. Leurs gestes et leurs cris expriment
éloquemment leurs impressions. Mais le langage
animal n’est qu’une suite de propositions inanalysées:
aucun de ses signes n’est jamais le nom d’une idée
isolée. "C’est donc à la décomposition
de la proposition dans ses éléments
que se marque la séparation entre la brute et l’espèce
intelligente par excellence" (Grammaire,
chap. I). La raison de l’homme est le résultat du
travail analytique mené dans et par les signes.
La puissance d’analyser sa pensée, propre à
l’homme, a pour corollaire celle d’effectuer avec ses semblables
des échanges formels, de passer des conventions expresses.
C’est sur la "philosophie du langage" que Tracy fonde l’ensemble
des sciences morales et politiques. L’Idéologie n’en
reste pas moins pour lui "une partie de la zoologie".
Références bibliographiques
:
Destutt de Tracy, Éléments d’Idéologie,
1801-1815.
Rose Goetz, "Linguistique idéologique et science
sociale : la “grammaire législatrice” de Destutt
de Tracy", Europaïsche Sprachwissenchaft
um 1800, Band 3, Nodus Publikationen, Münster,
1992.
Rose Goetz, Destutt de Tracy, Philosophie du Langage
et Science de l’Homme, Genève, Droz, 1993.
Rose Goetz, "L’homme physique et moral des Idéologues
: une dualité surmontée ?", Corps
et Science, Québec, Liber, 1999.
Vincent GUILLIN: "In search of a True Knowledge
of Human Nature": John Stuart Mill et l’Anthropological
Society de Londres
Le 19e siècle a été de part en part
traversé par l’espoir qu’une biologie enfin constituée
comme science puisse enfin répondre positivement
à la question "qu’est-ce que l’homme?". Les réponses
variaient bien sûr en fonction de l’approche biologique
choisie (phrénologie, théorie de l’évolution,
théorie de la dégénérescence,
etc.), mais elles n’en partageaient pas moins toutes un présupposé
naturaliste commun, celui de la primauté des facteurs biologiques
dans la détermination de ce que c’était
que d’être un homme, dans leur compréhension
de ce que l’on avait pris l’habitude d’appeler
la "nature humaine". Spectateur et acteur de ce mouvement
intellectuel de fond, John Stuart Mill a consacré une
part importante de son œuvre philosophique et politique à
la thématisation et à l’articulation d’une "théorie
de la nature humaine" qui incorpore les déterminants
biologiques de l’humanité sans sacrifier les acquis
des sciences morales (notamment leur insistance sur l’importance
de l’environnement dans la formation du caractère humain)
et qui soit compatible avec son projet libéral d’émancipation
des classes ou des groupes opprimés (prolétaires,
colonisés, femmes). Dans notre présentation,
nous essaierons de montrer la manière dont Mill
utilise cette "théorie de la nature humaine" pour substantiver
son argument en faveur de l’émancipation des
femmes (notamment dans son Assujettissement des femmes
de 1869) et les vives objections qu’elle a pu soulever au sein d’une
institution à la pointe du mouvement naturaliste,
à savoir l’Anthropological Society de Londres
dirigée par James Hunt.
Référence bibliographique
:
Vincent Guillin, Auguste Comte et John Stuart on
Sexual Equality : Historical, Methodological and Philosophical
Issues, Amsterdam, Brill, 2009.
Christian LAVAL: De l’homme
économique au sujet néolibéral
La sociologie
classique, dans sa diversité, a pris acte
d’une rupture dans les représentations de l’homme.
L’homme économique, pour reprendre
l’expression qu’utilise Marcel Mauss, n’est pas seulement
la base conceptuelle de la science économique,
c’est une véritable figure anthropologique que de
multiples discours ont contribué à bâtir depuis
le XVIIe siècle. Cette interrogation sociologique
a subi une longue éclipse au XXe siècle
pour revenir par diverses voies dont celles de la philosophie,
de l’histoire et de la psychanalyse. La question qui traverse
ces domaines est désormais de savoir si l’on peut parler
de nouvelles subjectivités, voire de "néosujets"
à l’époque néolibérale du capitalisme.
Cette question est d’autant plus actuelle que ceux qui s’essaient
à penser ces changements font le lien explicite entre
pathologies nouvelles, modes d’être au monde et référence
à l’homme économique. Notre question sera
donc de savoir si, en passant de l’homme économique
au sujet néolibéral, on a affaire à
un continuum de transformations ou bien plutôt si
l’on a affaire à une rupture qui justifie le nom nouveau
par lequel on veut désigner un changement subjectif majeur.
Laurent MARTIN: Gilbert Gadoffre et le projet
d'un nouvel humanisme
Gilbert Gadoffre est un intellectuel à peu près inconnu
du grand public et même de beaucoup de spécialistes
d’histoire intellectuelle contemporaine puisque, par exemple, il
ne bénéficie d’aucune notice dans le Dictionnaire
des intellectuels français (il n’y est mentionné, à
deux reprises, que dans les rubriques "Uriage" et "Royaumont"). Or, c’est
une figure très intéressante et attachante, un représentant
atypique d’un courant de pensée que nous qualifierons, faute
de mieux, de néo-humaniste. Il est l’un de ceux qui, pendant
la Seconde Guerre mondiale et durant les années qui la suivent
immédiatement, ont tenté de reconstruire l’Université
française sur de nouvelles bases autour d’un projet de renouvellement
des humanités classiques. Placé aux marges de l’institution
universitaire, il ne l’influença pas directement, et préféra
lancer des utopies concrètes, sortes de thébaïdes
dont l’un des modèles a pu être le Pontigny de Paul Desjardins.
A Uriage d’abord, à Royaumont ensuite, à Loches-en-Touraine
enfin, il tenta de construire un nouveau mode du penser-ensemble dont
nous étudierons quelques aspects, en nous basant principalement
sur les archives de Royaumont de la période 1947-1954. Restaurer
un dialogue entre les cultures propre à faire barrage au retour
de la barbarie sur le continent européen, promouvoir une certaine
image de l’homme à travers les sciences, la littérature
ou la musique, tel était le programme que s’était fixé
Gilbert Gadoffre et que nous présenterons au cours de notre communication.
Andreas MAYER: Les articulations
de la marche humaine au XIXe siècle
Dans les milieux
urbains du XIXe siècle, la marche humaine se
transforme en un problème posant un défi
à la pensée. On dressera un tableau de différentes
tentatives de transformer le mouvement humain en objet de
savoir à travers plusieurs articulations où mécanique
et sémiotique s’entrecroisent: alors que la physiologie
de la locomotion s’efforce de mesurer le pas de l’homme
pour mieux définir les "bonnes façons" de marcher
dans la vie civile et à la guerre, en articulant les hommes
et les machines, les sciences humaines développent des techniques
pour tracer des démarches individuelles afin de révéler
la vérité la plus intime de leurs sujets.
Références
bibliographiques :
Andreas Mayer, "Faire
marcher les hommes et les images. Les artifices
du corps en mouvement", Terrain 46 (2006), 33-48.
Andreas Mayer, "The
Physiological Circus. Knowing, Representing, and
Training Horses in Motion in Nineteenth-Century France",
Representations (Summer 2010; à paraître).
Marc RENNEVILLE: Homo
criminalis et sciences de l'homme: de l'évidence au refoulement?
D'emblée une évidence concernant le crime
au XIXe siècle; celui-ci est indubitablement pris comme
objet par les nouvelles sciences de l'homme, qu'il s'agisse
de phrénologie, de statistiques criminelles, d'aliénisme,
d'anthropologie physique, de psychologie ou de sociologie.
De nombreux discours scientifiques s'attachent à la recherche
des causes de la criminalité, des raisons du passage à
l'acte, des facteurs d'une bonne politique pénale. Partant
de ce constat, on se demandera si ces discours portent sur le même
sujet, s'ils ont bien une définition de l'homme en
partage. Rien n'est moins sûr, tant l'opposition des discours
fut vive lors de la naissance de la criminologie. Il s'agira donc
de revenir sur ce long cheminement d'un savoir qui n'eut de cesse d'en
appeler à une émancipation d'une représentation
"métaphysique" du criminel pour enfin devenir une science
appliquée. On s'appuiera ensuite sur la controverse contemporaine
quant à la possibilité même d'une "criminologie"
pour poser l'hypothèse que l'émancipation rêvée
par les premières sciences du criminel reste probablement
inachevée. La comparaison avec les autres études de
cas présentées lors de ce colloque permettra de
vérifier si cet inachèvement est une singularité
de la criminologie...
Nathalie RICHARD: Le sujet
réflexif d l'histoire des sciences de l'homme
Cette communication se propose d’explorer comment des
historiens français, du début du XIXe siècle
à l’entre-deux-guerres, ont tenté de définir
leur objet. Si la discipline n’a pas forgé d’expression
pour le désigner, existe-t-il toutefois un "Homo historicus"?
Aucune réponse simple ne s’impose face à cette question.
De fait, on peut suivre, dans l’œuvre de plusieurs historiens,
une tension ou une hésitation sur ce dont ils font l’histoire.
L’un des enjeux historiographiques du XIXe siècle est en
effet, pour reprendre l’expression d’Augustin Thierry, de
faire l’histoire des "grandes masses". Mais comment concilier
cette ambition avec le constat que les acteurs des événements
du passé sont, en dernier recours, des individus autonomes, acteurs
discrets dotés de sentiments et d’intentions? Les solutions
proposées par plusieurs historiens afin d’articuler l’individuel
et le collectif feront l’objet de mon analyse. Elle partira de l’hypothèse
que c’est autour de cette articulation que se définit la
spécificité de "l’homme" des historiens.
Philippe STEINER: L'individu dans
la sociologie de Durkheim
Emile Durkheim est souvent considéré
comme le sociologue qui, par excellence, néglige l'individu
tant sa conception du social comme fait collectif surplombant
reconnu à la contrainte pesant sur l'individu est prise
comme son dernier mot en la matière. La présente
communication va cependant mettre l'accent sur une dimension
différente de la réflexion de Durkheim. Outre
que la place de l'individu est clairement marquée dans
la méthodologie de Durkheim en étant le point d'arrivée
de sa démarche, il faut tenir compte du fait que Durkheim
accorde une importance considérable à la question
de l'individualisme, tant de sa genèse que de son rôle
dans la société moderne. La position de Durkheim se
trouve alors particulièrement bien mise en lumière
au travers de sa réflexion sur le sort réservé
à un individu singulier — le capitaine Dreyfus en l'occurrence
— et le rôle central de l'individualisme moral dans la conscience
collective de l'autre.
Ludovic TOURNÈS: La
Fondation Rockefeller et la construction d'une science
totale de l'homme (1928-1939)
L’intervention portera sur la contribution
de la grande philanthropie américaine à
la construction intellectuelle et à l’institutionnalisation
des sciences dans l’entre-deux-guerres, et plus particulièrement
à l’analyse du projet élaboré par la fondation
Rockefeller, visant à construire une science totale
de l’homme en mobilisant conjointement les sciences de la nature
et les sciences sociales. Ce projet hyperscientiste à
forte coloration eugéniste a non seulement pour objectif
de casser les frontières disciplinaires traditionnelles
afin de produire de nouvelles connaissances, mais entend aussi
utiliser celles-ci pour construire une société nouvelle
régulée par la science. Les différents aspects
de ce projet seront analysés en croisant les perspectives
de la sociologie des organisations, de l’histoire des disciplines
et de l’histoire des circulations intellectuelles transnationales.
François VATIN: L’homme
mécanique et l’homme social: une histoire
de l'étude de l'homme au travail
Descartes
avait parlé des "animaux-machines". La Mettrie
a surenchéri de façon provocatrice en thématisant
en 1748 "l’homme-machine". En 1801, Lemontey
évoquait carrément quant à lui "l’ouvrier-machine",
dans une critique de la théorie de la division
du travail de Smith, qui a fourni les linéaments
de la dénonciation du "travail en miettes" jusqu’à
l’ouvrage éponyme de Friedmann en 1956. Cette longue
histoire de la figure de l’homme mécanique qui prend
sa source au XVIIe siècle se nourrit de la recherche
des mécaniciens, physiciens et physiologistes
qui ont cherché à mesurer mécaniquement
le produit et l’effort de l’homme, soit le travail de l’homme,
dans les deux acceptions de ce terme: résultat et
dépense associée à ce résultat. Cette
étude démarre avec un mémoire d’Amontons
de 1699 où celui-ci cherche à mesurer le travail accompli
par les polisseurs de miroir afin d’évaluer combien d’hommes
la machine à feu qu’il présente à l’Académie
pourrait remplacer. Elle se poursuit avec Coulomb, dont le
mémoire de 1799 "sur la force des hommes" a fourni tout
à la fois la matrice théorique du concept de "travail
mécanique" développé par la mécanique
industrielle au début du XIXe siècle et les
linéaments d’une analyse physiologique de l’homme au travail
qui ne pourra se déployer qu’à la fin du XIXe siècle.
Une théorie physique cohérente de l’homme au
travail suppose en effet de disposer d’une théorie élaborée
des conversions énergétiques: thermodynamique
proprement dite, mais aussi énergétique chimique.
L’étude
de la chaleur animale et de l’homme au travail a
ainsi, depuis l’origine, participé à la genèse
même de la thermodynamique, qui n’est d’abord
qu’une extension de la mécanique industrielle.
A la fin du XIXe siècle, on dispose enfin d’un modèle
bio-énergétique cohérent
qui permet à Amar de soutenir en 1909 une thèse
intitulée Le rendement de la machine humaine,
modèle qui lui paraît fournir la base
d’une physiologie industrielle opératoire, destinée
à l’amélioration du rendement industriel.
Le développement d’une telle discipline est d’ailleurs
la tâche qui lui est confiée par les pouvoirs
publics quand ils créent en 1913 au Conservatoire
des arts et métiers un laboratoire de physiologie industrielle.
On est alors dans le contexte de l’émergence de l’organisation
scientifique du travail, marqué par la diffusion en
France et en Europe de la doctrine de Taylor. Les sciences du
travail, dont relève la doctrine d’Amar, ne procèdent
toutefois pas, comme on le croit parfois, de l’O.S.T. taylorienne
; elles leur sont contemporaines.
Au vu
de ce résumé, on pourrait imaginer une
histoire de la modernité industrielle caractérisée
par un principe de chosification de l’homme dans un
entrelacement d’une histoire de l’industrie réduisant
l’ouvrier au rang d’un pur instrument et d’une histoire
de la science fournissant les catégories théoriques
rendant cette réduction possible. La question
est toutefois plus complexe qu’un tel schéma, défendu
par certains, ne le laisse accroire. L’analyse mécanique
de l’homme n’interdit pas en effet de penser le sujet de l’action.
Ce sont les penseurs sociaux qui ont conclu que l’industrie
réduisait l’ouvrier en machine, non les technologues,
qui ont toujours soutenu, en connaissance de cause, que la
finalité ultime de l’emploi de l’homme dans l’industrie
n’était pas ses capacités mécaniques,
médiocres au regard de celles des animaux ou des forces
naturelles, mais son aptitude à diriger intelligemment
ses forces. Propos dénué d’humanisme, voire même
cynique, car, comme le disait Ure, le "Pindare de la fabrique"
(Marx), si tel n’était pas le cas, les employeurs se passeraient
volontiers des "caprices de la main d’œuvre". Les travaux les
plus pertinents portant sur la mécanique humaine s’ouvrent
ainsi paradoxalement sur une réflexion sur l’homme social
au travail. C’est le cas du superbe mémoire de Coulomb de
1799 qui parvient à élaborer un modèle d’optimisation
des forces mécaniques des hommes reposant sur un principe
de rationalité économique: l’homme, pour le prix
d’une journée normale de travail, fournit en effet selon
lui une quantité standard de fatigue, selon un schéma
très proche de celui de la valeur-travail de Smith. L’homme
mécanique sait donc ménager sa fatigue et même
la négocier sur le marché. Un schéma similaire
est développé au début du XXe siècle par
Imbert, médecin montpelliérain pionnier en France
de la physiologie du travail, qui considère que le
travailleur est son "meilleur physiologiste". Il conçoit
une science positive du travail qui, à l’inverse de celle
contemporaine d’Amar, et bien qu’elle repose, à bien des
égards sur les mêmes sources théoriques, n’a
pas pour vocation de fixer à elle seule les normes de l’organisation
du travail, mais seulement de fournir des points de repère
aux partenaires sociaux (employeurs et employés) dans la
négociation des salaires, des exigences productives et des
conditions de travail. On trouve ainsi chez cet auteur une attention
fine au cadre social du travail, qui n’est pas un simple complément
(un "supplément d’âme" à ses études mécaniques
de l’homme au travail, mais qui est inscrite au cœur même
de sa démarche, qui évoque en ce sens la tradition ergonomique
française d’après la seconde guerre mondiale. Ce serait
une erreur donc de simplement opposer l’homme mécanique et
l’homme social, selon une rhétorique classique d’opposition
entre l’humanisme et le scientisme chosifiant. Le danger ne réside
pas dans la métrologie mécanique en soi, mais dans sa
fétichisation. L’histoire a prouvé que cette fétichisation
de la mesure mécanique de l’homme était un risque,
mais pas une conséquence inéluctable de la mesure
elle-même. Cette histoire nous paraît riche de réflexions
pour le présent alors que s’annoncent d’autres dispositifs
de métrologisation de l’humain à vocation plus ou
moins universels.
Georges VIGARELLO: Pour une histoire des sensations
internes
Les sensations "internes" du corps, celles issues
des organes, celles évoquant les messages "profonds", les
signes dissimulés sous les enveloppes et les peaux, relèveraient
de la physiologie plus que de l’histoire, de la fixité plus
que du changement. Rien de plus historique pourtant que cet univers
sensible où se mêlent l’intime, l’obscur, mais aussi
le sentiment de soi, comme le travail sur soi. Le dévoilement
des sensations "internes", l’évocation d’une "coenesthésie"
(perception intérieure du corps) par exemple, appartiennent
à un moment récent de la culture européenne: celui
du début du XIXe siècle. "Découverte" totalement
décisive aussi parce qu’elle ouvre sur d’innombrables investigations
qui, en changeant la vision de l’organique, a changé la vision
du soi. Ce qui me paraît un indice de l’évolution des
sciences de l’homme.
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Avec le soutien du Centre Alexandre Koyré (EHESS,
MNHN, CNRS),
de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS),
de l'Université Paris Ouest/Nanterre (UMR "Institutions
et dynamiques historiques de l’économie",
Ecole doctorale "Economie, organisations, société"),
de l'Université de Paris 1 (EA "Modernités
et révolutions")
et de la SFHSH