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" Page mise à jour le 14 juin 2010
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DU MERCREDI 2 JUIN (19 H) AU MERCREDI 9 JUIN (14 H) 2010



L'HOMME, POINT AVEUGLE DES SCIENCES DE L'HOMME ?

FAIRE L'HISTOIRE DES OBJETS DES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES


DIRECTION : Jacqueline CARROY, Nathalie RICHARD, François VATIN

ARGUMENT :

Les sciences humaines ont-elles réellement l’homme pour objet? Elles se sont en général efforcées de ne jamais parler de "l’Homme", si ce n’est dans leurs intitulés programmatiques. Pour cela, elles ont décalé leur focale, en construisant des objets spécifiques: notamment l’homo economicus, la race ou l’ethnie, le fait social, l’inconscient, l’homme neuronal.

La discussion de ces figures scientifiques de l’homme ouvre la voie à un débat entre les sciences humaines, mais aussi avec la tradition philosophique. Ces sciences se sont-elles véritablement dégagées de leur soubassement philosophique? Réciproquement, la philosophie contemporaine n’est-elle pas nourrie de l’anthropologie portée par les sciences humaines?

Ce colloque réunira des spécialistes des diverses sciences humaines et sociales, des historiens des sciences et des philosophes. Il s’appuiera sur l’expérience de la Société française pour l'histoire des sciences de l'homme (SFHSH), qui, depuis sa création en 1989, s’est attachée à nourrir une réflexion croisant histoire et philosophie sur le temps déjà long maintenant de la modernité.

CALENDRIER DÉFINITIF :

Mercredi 2 juin
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Jeudi 3 juin
Matin:
Laurent MARTIN: Gilbert Gadoffre et le projet d'un nouvel humanisme
Ludovic TOURNÈS: La Fondation Rockefeller et la construction d'une science totale de l'homme (1928-1939)

Après-midi:
Christian LAVAL: De l’homme économique au sujet néolibéral
Olivier FAVEREAU: De l'homo economicus à l'homme ordinaire: Wittgenstein, l'identité sociale et l'économie des conventions


Vendredi 4 juin
Matin:
Georges VIGARELLO: Pour une histoire des sensations internes
Jacqueline CARROY: L’homme qui dort est-il un homme? Réflexions à propos d'une anthropologie du sommeil et des rêves

Après-midi:
François VATIN: L’homme mécanique et l’homme social: une histoire de l'étude de l'homme au travail

Présentation de recherches doctorales (David BARTEL, Marco SARACENO, Federico TARRAGONI)


Samedi 5 juin
Matin:
Nathalie RICHARD: Le sujet réflexif de l'histoire des sciences de l'homme
Philippe STEINER: L'individu dans la sociologie de Durkheim

Après-midi:
DÉTENTE


Dimanche 6 juin
Matin:
Vincent GUILLIN: "In search of a True Knowledge of Human Nature": John Stuart Mill et l’Anthropological Society de Londres
Wolf FEUERHAHN: L’homme tout entier (Der Ganze Mensch): un mot d’ordre philosophique des sciences de l’esprit allemandes
Stéphanie DUPOUY: L'expressivité humaine selon Darwin

Après-midi:
DÉTENTE


Lundi 7 juin
Matin:
Rose GOETZ: La conception idéologique du seuil anthropologique: où passe la frontière entre l’animal et l’homme?
Laurent CLAUZADE: Les rapports du physique et du moral ou l'idée d'une science de l'homme dans la philosophie française de Cabanis à Comte
Andreas MAYER: Les articulations de la marche humaine au XIXe siècle

Après-midi:
Présentation de recherches doctorales (Sarah TERQUEM)

Michel BOURDEAU: Les sciences de l'homme comme science de l'humanité
Christiane CHAUVIRÉ: Homme, Esprit, Sujet
Philippe ARTIÈRES & Jean-François BERT: La fabrique Foucault — inciser le livre


Mardi 8 juin
Matin:
Marc RENNEVILLE: Homo criminalis et sciences de l'homme: de l'évidence au refoulement?
Rafael MANDRESSI: La proie et l’ombre dans la chasse à l’homme: anthropologie médicale et philosophie naturelle dans la première modernité

Présentation de recherches doctorales (Thibaud TROCHU, Bérenger CABESTAN)

Après-midi:
Daniel BECQUEMONT: L'homme du possible et le point aveugle: Robert Musil
Gabriel BERGOUNIOUX: Du comparatisme au structuralisme, l’homme en linguistique ou: comment s’en débarrasser?


Mercredi 9 juin
Matin:
Séance à l'IMEC (Abbaye d'Ardenne, Caen)
Visite de l'IMEC, avec Johan THOMMEREL
Bertrand MÜLLER: L'homme archivé? Les sciences humaines et sociales face à l'archive

RÉSUMÉS :

Daniel BECQUEMONT: L'homme du possible et le point aveugle: Robert Musil

Dès la Renaissance, l’homme fut conçu comme un être à dimensions variables, capable de se situer au-dessus des anges ou au dessous des bêtes brutes, disait Pic de La Mirandole. Cette variabilité de l’homme en faisait un objet d’étude où la "science de l’homme" rendait impossible la désignation d’un point fixe sur le modèle des sciences dites dures. Robert Musil, dès la première moitié du XIXe siècle, conçut un "homme du possible" qui sait qu’à tout moment vécu, le "réel" est un mixte de connu et d’inconnu, de plein et de manque en même temps, un horizon plus ou moins imaginaire, plus ou moins réel, dans un réseau de possibilités présentes, mais aussi passées et futures. Alors, à tout moment, cet homme sait que les choses peuvent et auraient pu se produire autrement. L’homme du possible sait que le vrai "réel", est tout autant ce qui manque que ce qui est "effectif", qu’il est toujours à la fois lieu de connaissance et lieu d’ignorance. La connaissance de l’homme et la notion même d’individu, ne peuvent évidemment qu’en être transformées. Le "point aveugle des sciences de l’homme" serait alors ce à quoi aspirent nécessairement les "sciences de l’homme" tout comme les possibles de Musil.

Gabriel BERGOUNIOUX: Du comparatisme au structuralisme, l’homme en linguistique ou: comment s’en débarrasser?

La linguistique a régulièrement été confrontée à la place qui devait être accordée à l’homme dans ses réflexions, oscillant entre une élimination radicale (la linguistique comme science naturelle dans la perspective de Schleicher ou certaines interprétations du structuralisme) et un alignement sur les propositions de la psychologie, particulièrement sensible dans plusieurs des œuvres majeures du début du XXe siècle (Bloomfield, Sechehaye, Jespersen) et d’aujourd’hui (linguistique cognitive, psycholinguistique). En faisant retour sur l’histoire de la discipline au moment où elle redéfinit son programme, passant de la linguistique historique à la structure de la langue, on proposera une interprétation des transformations qui se sont opérées jusqu’à la révision proposée du "locuteur idéal moyen" qui sert d’argument, sous le nom de générativisme, à la tentative de refondation par Chomsky.

Références bibliographiques :

Epistémologie de la linguistique: Analyse, comparaison, structure et typologie, http://www.accedit.com/auteur.php?id=bergounioux (2007).
"La fonction critique de l’histoire de la linguistique", Cahiers de l’ILSL 26 : 5-19, 2009.


Michel BOURDEAU: Les sciences de l'homme comme science de l'humanité

Il y a dans le "Discours sur l'esprit positif" de 1844 une page remarquable où l'expression "science humaine" est prise au sens subjectif: non la science qui a pour objet l'homme, mais celle dont l'homme est le sujet. De ce point de vue, la mathématique ou la chimie sont aussi des sciences humaines et, une fois la sociologie constituée, toutes les sciences qui les précèdent ne sont plus qu'une immense introduction à la science finale. Cela conduisant vite à des questions de méthode (objective-subjective), l'exposé sera plutot centré sur l'idée d'humanité.

Jacqueline CARROY: L’homme qui dort est-il un homme? Réflexions à propos d'une anthropologie du sommeil et des rêves

Qu’est-ce qui ou qui est-ce qui dort? Un corps ou un esprit? Un homme qui ne cesse de penser et de vouloir ou un "je ne sais quoi" en deçà ou en delà de l’humain? Tout sommeil est-il toujours peuplé de rêves? Autant de questions qui parcourent la médecine et la philosophie du XIXe siècle et qui sont à l’origine d’une traque tout à la fois scientifique et intime du sommeil et des rêves. Il s’agit en effet d’observer et de surprendre celui qui ou ce qui voit, entend et ressent la nuit ou dans des états ou des moments crépusculaires tels que la folie. Ainsi s’édifie au cours du XIXe siècle une anthropologie du sommeil, des rêves et des états analogues qui conforte une dichotomie entre l’homme qui veille et l’homme qui dort, mais qui peut aussi la brouiller et subvertir.

Christiane CHAUVIRÉ: Homme, Esprit, Sujet

Depuis trente ans une partie du champ philosophique français ainsi que celui des sciences humaines et sociales se recomposent autour d’une conception plus humaniste qui fait droit au sujet et aux agents sociaux, sans toutefois prétendre restaurer une philosophie de l’homme analogue à celle qui a précédé la grande critique structuraliste du sujet. Le retour du sujet, en philosophie, la prise en compte du point de vue des agents, en théorie de l’action, consonnent avec une relève humaniste en sciences sociales. Se tournant vers une théorie de l’action intentionnelle, inspirée d’Anscombe, et se référant à Wittgenstein, Descombes est, en philosophie, le principal artisan de cette relève dans Le Complément de sujet (2004), tout en critiquant les entreprises de restauration du sujet de Ricoeur et d’Habermas, trop "frugales" à ses yeux: la pensée du sujet se ressaisit, certes avec des objectifs plus modestes, mais sans céder sur des caractérisations nécessaires et suffisantes de ce qu’il conviendrait d’appeler un sujet. Cette réappropriation du sujet par la philosophie et les sciences humaines permet à celles-ci de rester humaines, alors que, de son côté, la philosophie du mental inspirée des sciences cognitives s’organise autour d’une conception plus technique de l’esprit, défini en termes de fonctions cognitives qui, ne pointant pas vers les notions d’homme ou de sujet, reste en dehors de ce mouvement d’humanisation.

Laurent CLAUZADE: Les rapports du physique et du moral ou l'idée d'une science de l'homme dans la philosophie française de Cabanis à Comte
Dans l’introduction du premier mémoire des Rapports du physique et du moral de l’homme, Cabanis affirme que "la physiologie, l’analyse des idées et la morale, ne sont que les trois branches d’une seule et même science (...) la science de l’homme". Il n’est pas abusif de dire que ce projet d’une science de l’homme contribue à structurer le champ de l’interrogation philosophique du premier XIXe siècle en France. Comme en d’autres domaines (notamment dans la psychiatrie naissante), le positionnement par rapport aux thèses de Cabanis sera un passage obligé de la réflexion philosophique. C’est le devenir et la compréhension de ce projet que nous nous proposons d’aborder, en montrant notamment que les deux philosophies les plus consistantes de cette époque, les philosophies biranienne et comtienne, sont des interprétations de Cabanis qui s’accordent pour affirmer que la science de l’homme, si elle veut épouser précisément son objet, est, de façon rédhibitoire, une science double, scindée en deux parties, et possédant "un point aveugle".

Stéphanie DUPOUY: L'expressivité humaine selon Darwin
La psychologie est l’une des rares disciplines des sciences humaines à étudier les sujets humains par la méthode expérimentale. Or, l’utilisation de cette méthode en psychologie soulève un certain nombre de difficultés pratiques, méthodologiques et éthiques, distinctes de celles que pose l’expérimentation dans les sciences physiques, biologiques ou même médicales. Cette communication s’intéresse donc à la façon dont des psychologues ont pu, à travers l’identification de possibles biais expérimentaux ou de limites propres à leur discipline, percevoir et définir la spécificité de l’homme comme sujet d’expérimentation psychologique. Cette question sera abordée à partir les prescriptions méthodologiques explicites énoncées dans les traités ou manuels de psychologie français de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle.

Olivier FAVEREAU: De l'homo economicus à l'homme ordinaire: Wittgenstein, l'identité sociale et l'économie des conventions
La théorie économique standard de l’homo economicus — sous sa forme la plus sophistiquée (jeux et incitations, dans un contexte d’information asymétrique) — débouche sur deux apories, liées aux interactions avec autrui, que l’on a de solides raisons de considérer comme définitivement insolubles. On montrera comment le programme de recherches hétérodoxe de l’économie des conventions prend appui sur ces apories pour proposer un nouveau modèle d’homo economicus, en mobilisant les recherches en psychologie sociale autour de l’identité sociale et de l’auto-catégorisation. La solution proposée consistant à redonner à l’homo economicus une capacité d’interprétation, en plus de sa capacité de calcul, la question du langage de la théorie économique revient au premier plan. Ce sera l’occasion de rappeler l’influence de Wittgenstein sur Keynes — dont la "Théorie Générale" doit être considérée comme une reformulation de ce que devrait être la théorie économique — dans une perspective conventionnaliste.

Références bibliographiques :

Favereau, O. (2003), "La pièce manquante de la sociologie du choix rationnel", Revue française de sociologie, Vol.44, n°2, avril-juin, "La théorie du choix rationnel : les Foundations of social theory de James S. Coleman en débat", pp.275-295.
Favereau, O. (2004), "Trois considérations critiques sur les rapports entre l’éthique et la théorie économique", chapitre II de: CANTO-SPERBER, M. éd., Ethiques d’aujourd’hui : séminaire 1, PUF, Paris, pp. 25-36.
Favereau, O. (2005), "Quand les parallèles se rencontrent : Keynes et Wittgenstein, l’économie et la philosophie", Revue de Métaphysique et de Morale, n°3 : Economie et philosophie aujourd’hui, juillet-septembre, pp.403-427.
Favereau, O. (2006), "L’identité sociale de l’homo conventionalis", (avec Franck BESSIS, Camille CHASERANT et Olivier THEVENON) in: François EYMARD-DUVERNAY (dir.), L’économie des conventions – méthodes et résultats, Tome 1 : Débats, Chap. 11, La Découverte, Collection Recherches, Paris, pp.181-96.


Wolf FEUERHAHN: L’homme tout entier (Der Ganze Mensch): un mot d’ordre philosophique des sciences de l’esprit allemandes

Que ce soit pour le dénoncer ou, plus rarement, pour l’estimer, les philosophes ont souvent l’habitude d’affirmer l’anti-humanisme des sciences de l’homme, un anti-humanisme qui serait le corrélat de leur volonté d’autonomisation par rapport à toute forme d’anthropologie philosophique. A la philosophie reviendrait de traiter de l’homme en général, aux sciences humaines et sociales, d’y renoncer pour forger des objets plus restreints. Ce partage disciplinaire des objets ne permet toutefois pas de saisir la complexité des liens entre sciences de l’homme et philosophie. C’est en effet explicitement contre le caractère abstrait des conceptions philosophiques de l’homme que W. Dilthey lance son mot d’ordre fondateur des sciences de l’esprit: saisir l’homme tout entier (Der Ganze Mensch). Mais pour ce faire, il emploie une expression qui a déjà un long passé en philosophie. L’objectif d’une histoire de ce mot d’ordre qui aura une pérennité jusque tard dans le XXe siècle est ainsi de montrer la complexité des liens qu’ont entretenus et continuent à entretenir la philosophie et les sciences de l’homme.

Rose GOETZ: La conception idéologique du seuil anthropologique: où passe la frontière entre l’animal et l’homme?

Selon Destutt de Tracy, les animaux possèdent les mêmes facultés intellectuelles que l’homme: sensation, mémoire, jugement, volonté. Leurs gestes et leurs cris expriment éloquemment leurs impressions. Mais le langage animal n’est qu’une suite de propositions inanalysées: aucun de ses signes n’est jamais le nom d’une idée isolée. "C’est donc à la décomposition de la proposition dans ses éléments que se marque la séparation entre la brute et l’espèce intelligente par excellence" (Grammaire, chap. I). La raison de l’homme est le résultat du travail analytique mené dans et par les signes. La puissance d’analyser sa pensée, propre à l’homme, a pour corollaire celle d’effectuer avec ses semblables des échanges formels, de passer des conventions expresses. C’est sur la "philosophie du langage" que Tracy fonde l’ensemble des sciences morales et politiques. L’Idéologie n’en reste pas moins pour lui "une partie de la zoologie".

Références bibliographiques :

Destutt de Tracy, Éléments d’Idéologie, 1801-1815.
Rose Goetz, "Linguistique idéologique et science sociale : la “grammaire législatrice” de Destutt de Tracy", Europaïsche Sprachwissenchaft um 1800, Band 3, Nodus Publikationen, Münster, 1992.
Rose Goetz, Destutt de Tracy, Philosophie du Langage et Science de l’Homme, Genève, Droz, 1993.
Rose Goetz, "L’homme physique et moral des Idéologues : une dualité surmontée ?", Corps et Science, Québec, Liber, 1999.


Vincent GUILLIN: "In search of a True Knowledge of Human Nature": John Stuart Mill et l’Anthropological Society de Londres

Le 19e siècle a été de part en part traversé par l’espoir qu’une biologie enfin constituée comme science puisse enfin répondre positivement à la question "qu’est-ce que l’homme?". Les réponses variaient bien sûr en fonction de l’approche biologique choisie (phrénologie, théorie de l’évolution, théorie de la dégénérescence, etc.), mais elles n’en partageaient pas moins toutes un présupposé naturaliste commun, celui de la primauté des facteurs biologiques dans la détermination de ce que c’était que d’être un homme, dans leur compréhension de ce que l’on avait pris l’habitude d’appeler la "nature humaine". Spectateur et acteur de ce mouvement intellectuel de fond, John Stuart Mill a consacré une part importante de son œuvre philosophique et politique à la thématisation et à l’articulation d’une "théorie de la nature humaine" qui incorpore les déterminants biologiques de l’humanité sans sacrifier les acquis des sciences morales (notamment leur insistance sur l’importance de l’environnement dans la formation du caractère humain) et qui soit compatible avec son projet libéral d’émancipation des classes ou des groupes opprimés (prolétaires, colonisés, femmes). Dans notre présentation, nous essaierons de montrer la manière dont Mill utilise cette "théorie de la nature humaine" pour substantiver son argument en faveur de l’émancipation des femmes (notamment dans son Assujettissement des femmes de 1869) et les vives objections qu’elle a pu soulever au sein d’une institution à la pointe du mouvement naturaliste, à savoir l’Anthropological Society de  Londres dirigée par James Hunt.

Référence bibliographique :

Vincent Guillin, Auguste Comte et John Stuart on Sexual Equality : Historical, Methodological and Philosophical Issues, Amsterdam, Brill, 2009.

Christian LAVAL: De l’homme économique au sujet néolibéral

La sociologie classique, dans sa diversité, a pris acte d’une rupture dans les représentations de l’homme. L’homme économique, pour reprendre l’expression qu’utilise Marcel Mauss, n’est pas seulement la base conceptuelle de la science économique, c’est une véritable figure anthropologique que de multiples discours ont contribué à bâtir depuis le XVIIe siècle. Cette interrogation sociologique a subi une longue éclipse au XXe siècle pour revenir par diverses voies dont celles de la philosophie, de l’histoire et de la psychanalyse. La question qui traverse ces domaines est désormais de savoir si l’on peut parler de nouvelles subjectivités, voire de "néosujets" à l’époque néolibérale du capitalisme. Cette question est d’autant plus actuelle que ceux qui s’essaient à penser ces changements font le lien explicite entre pathologies nouvelles, modes d’être au monde et référence à l’homme économique. Notre question sera donc de savoir si, en passant de l’homme économique au sujet néolibéral, on a affaire à un continuum de transformations ou bien plutôt si l’on a affaire à une rupture qui justifie le nom nouveau par lequel on veut désigner un changement subjectif majeur.

Laurent MARTIN: Gilbert Gadoffre et le projet d'un nouvel humanisme
Gilbert Gadoffre est un intellectuel à peu près inconnu du grand public et même de beaucoup de spécialistes d’histoire intellectuelle contemporaine puisque, par exemple, il ne bénéficie d’aucune notice dans le Dictionnaire des intellectuels français (il n’y est mentionné, à deux reprises, que dans les rubriques "Uriage" et "Royaumont"). Or, c’est une figure très intéressante et attachante, un représentant atypique d’un courant de pensée que nous qualifierons, faute de mieux, de néo-humaniste. Il est l’un de ceux qui, pendant la Seconde Guerre mondiale et durant les années qui la suivent immédiatement, ont tenté de reconstruire l’Université française sur de nouvelles bases autour d’un projet de renouvellement des humanités classiques. Placé aux marges de l’institution universitaire, il ne l’influença pas directement, et préféra lancer des utopies concrètes, sortes de thébaïdes dont l’un des modèles a pu être le Pontigny de Paul Desjardins. A Uriage d’abord, à Royaumont ensuite, à Loches-en-Touraine enfin, il tenta de construire un nouveau mode du penser-ensemble dont nous étudierons quelques aspects, en nous basant principalement sur les archives de Royaumont de la période 1947-1954. Restaurer un dialogue entre les cultures propre à faire barrage au retour de la barbarie sur le continent européen, promouvoir une certaine image de l’homme à travers les sciences, la littérature ou la musique, tel était le programme que s’était fixé Gilbert Gadoffre et que nous présenterons au cours de notre communication.

Andreas MAYER: Les articulations de la marche humaine au XIXe siècle

Dans les milieux urbains du XIXe siècle, la marche humaine se transforme en un problème posant un défi à la pensée. On dressera un tableau de différentes tentatives de transformer le mouvement humain en objet de savoir à travers plusieurs articulations où mécanique et sémiotique s’entrecroisent: alors que la physiologie de la locomotion s’efforce de mesurer le pas de l’homme pour mieux définir les "bonnes façons" de marcher dans la vie civile et à la guerre, en articulant les hommes et les machines, les sciences humaines développent des techniques pour tracer des démarches individuelles afin de révéler la vérité la plus intime de leurs sujets.

Références bibliographiques :

Andreas Mayer, "Faire marcher les hommes et les images. Les artifices du corps en mouvement", Terrain 46 (2006), 33-48.
Andreas Mayer, "The Physiological Circus. Knowing, Representing, and Training Horses in Motion in Nineteenth-Century France", Representations (Summer 2010; à paraître).


Marc RENNEVILLE: Homo criminalis et sciences de l'homme: de l'évidence au refoulement?
D'emblée une évidence concernant le crime au XIXe siècle; celui-ci est indubitablement pris comme objet par les nouvelles sciences de l'homme, qu'il s'agisse de phrénologie, de statistiques criminelles, d'aliénisme, d'anthropologie physique, de psychologie ou de sociologie. De nombreux discours scientifiques s'attachent à la recherche des causes de la criminalité, des raisons du passage à l'acte, des facteurs d'une bonne politique pénale. Partant de ce constat, on se demandera si ces discours portent sur le même sujet, s'ils ont bien une définition de l'homme  en partage. Rien n'est moins sûr, tant l'opposition des discours fut vive lors de la naissance de la criminologie. Il s'agira donc de revenir sur ce long cheminement d'un savoir qui n'eut de cesse d'en appeler à une émancipation d'une représentation "métaphysique" du criminel pour enfin devenir une science appliquée. On s'appuiera ensuite sur la controverse contemporaine quant à la possibilité même d'une "criminologie" pour poser l'hypothèse que l'émancipation rêvée par les premières sciences du criminel reste probablement inachevée. La comparaison avec les autres études de cas présentées lors de ce colloque permettra de vérifier si cet inachèvement est une singularité de la criminologie...

Nathalie RICHARD: Le sujet réflexif d l'histoire des sciences de l'homme
Cette communication se propose d’explorer comment des historiens français, du début du XIXe siècle à l’entre-deux-guerres, ont tenté de définir leur objet. Si la discipline n’a pas forgé d’expression pour le désigner, existe-t-il toutefois un "Homo historicus"? Aucune réponse simple ne s’impose face à cette question. De fait, on peut suivre, dans l’œuvre de plusieurs historiens, une tension ou une hésitation sur ce dont ils font l’histoire. L’un des enjeux historiographiques du XIXe siècle est en effet, pour reprendre l’expression d’Augustin Thierry, de faire l’histoire des "grandes masses". Mais comment concilier cette ambition avec le constat que les acteurs des événements du passé sont, en dernier recours, des individus autonomes, acteurs discrets dotés de sentiments et d’intentions? Les solutions proposées par plusieurs historiens afin d’articuler l’individuel et le collectif feront l’objet de mon analyse. Elle partira de l’hypothèse que c’est autour de cette articulation que se définit la spécificité de "l’homme" des historiens.

Philippe STEINER: L'individu dans la sociologie de Durkheim
Emile Durkheim est souvent considéré comme le sociologue qui, par excellence, néglige l'individu tant sa conception du social comme fait collectif surplombant reconnu à la contrainte pesant sur l'individu est prise comme son dernier mot en la matière. La présente communication va cependant mettre l'accent sur une dimension différente de la réflexion de Durkheim. Outre que la place de l'individu est clairement marquée dans la méthodologie de Durkheim en étant le point d'arrivée de sa démarche, il faut tenir compte du fait que Durkheim accorde une importance considérable à la question de l'individualisme, tant de sa genèse que de son rôle dans la société moderne. La position de Durkheim se trouve alors particulièrement bien mise en lumière au travers de sa réflexion sur le sort réservé à un individu singulier — le capitaine Dreyfus en l'occurrence — et le rôle central de l'individualisme moral dans la conscience collective de l'autre.

Ludovic TOURNÈS: La Fondation Rockefeller et la construction d'une science totale de l'homme (1928-1939)
L’intervention portera sur la contribution de la grande philanthropie américaine à la construction intellectuelle et à l’institutionnalisation des sciences dans l’entre-deux-guerres, et plus particulièrement à l’analyse du projet élaboré par la fondation Rockefeller, visant à construire une science totale de l’homme en mobilisant conjointement les sciences de la nature et les sciences sociales. Ce projet hyperscientiste à forte coloration eugéniste a non seulement pour objectif de casser les frontières disciplinaires traditionnelles afin de produire de nouvelles connaissances, mais entend aussi utiliser celles-ci pour construire une société nouvelle régulée par la science. Les différents aspects de ce projet seront analysés en croisant les perspectives de la sociologie des organisations, de l’histoire des disciplines et de l’histoire des circulations intellectuelles transnationales.

François VATIN: L’homme mécanique et l’homme social: une histoire de l'étude de l'homme au travail

Descartes avait parlé des "animaux-machines". La Mettrie a surenchéri de façon provocatrice en thématisant en 1748 "l’homme-machine". En 1801, Lemontey évoquait carrément quant à lui "l’ouvrier-machine", dans une critique de la théorie de la division du travail de Smith, qui a fourni les linéaments de la dénonciation du "travail en miettes" jusqu’à l’ouvrage éponyme de Friedmann en 1956. Cette longue histoire de la figure de l’homme mécanique qui prend sa source au XVIIe siècle se nourrit de la recherche des mécaniciens, physiciens et physiologistes qui ont cherché à mesurer mécaniquement le produit et l’effort de l’homme, soit le travail de l’homme, dans les deux acceptions de ce terme: résultat et dépense associée à ce résultat. Cette étude démarre avec un mémoire d’Amontons de 1699 où celui-ci cherche à mesurer le travail accompli par les polisseurs de miroir afin d’évaluer combien d’hommes la machine à feu qu’il présente à l’Académie pourrait remplacer. Elle se poursuit avec Coulomb, dont le mémoire de 1799 "sur la force des hommes" a fourni tout à la fois la matrice théorique du concept de "travail mécanique" développé par la mécanique industrielle au début du XIXe siècle et les linéaments d’une analyse physiologique de l’homme au travail qui ne pourra se déployer qu’à la fin du XIXe siècle. Une théorie physique cohérente de l’homme au travail suppose en effet de disposer d’une théorie élaborée des conversions énergétiques: thermodynamique proprement dite, mais aussi énergétique chimique.
L’étude de la chaleur animale et de l’homme au travail a ainsi, depuis l’origine, participé à la genèse même de la thermodynamique, qui n’est d’abord qu’une extension de la mécanique industrielle. A la fin du XIXe siècle, on dispose enfin d’un modèle bio-énergétique cohérent qui permet à Amar de soutenir en 1909 une thèse intitulée Le rendement de la machine humaine, modèle qui lui paraît fournir la base d’une physiologie industrielle opératoire, destinée à l’amélioration du rendement industriel. Le développement d’une telle discipline est d’ailleurs la tâche qui lui est confiée par les pouvoirs publics quand ils créent en 1913 au Conservatoire des arts et métiers un laboratoire de physiologie industrielle. On est alors dans le contexte de l’émergence de l’organisation scientifique du travail, marqué par la diffusion en France et en Europe de la doctrine de Taylor. Les sciences du travail, dont relève la doctrine d’Amar, ne procèdent toutefois pas, comme on le croit parfois, de l’O.S.T. taylorienne ; elles leur sont contemporaines.
Au vu de ce résumé, on pourrait imaginer une histoire de la modernité industrielle caractérisée par un principe de chosification de l’homme dans un entrelacement d’une histoire de l’industrie réduisant l’ouvrier au rang d’un pur instrument et d’une histoire de la science fournissant les catégories théoriques rendant cette réduction possible. La question est toutefois plus complexe qu’un tel schéma, défendu par certains, ne le laisse accroire. L’analyse mécanique de l’homme n’interdit pas en effet de penser le sujet de l’action. Ce sont les penseurs sociaux qui ont conclu que l’industrie réduisait l’ouvrier en machine, non les technologues, qui ont toujours soutenu, en connaissance de cause, que la finalité ultime de l’emploi de l’homme dans l’industrie n’était pas ses capacités mécaniques, médiocres au regard de celles des animaux ou des forces naturelles, mais son aptitude à diriger intelligemment ses forces. Propos dénué d’humanisme, voire même cynique, car, comme le disait Ure, le "Pindare de la fabrique" (Marx), si tel n’était pas le cas, les employeurs se passeraient volontiers des "caprices de la main d’œuvre". Les travaux les plus pertinents portant sur la mécanique humaine s’ouvrent ainsi paradoxalement sur une réflexion sur l’homme social au travail. C’est le cas du superbe mémoire de Coulomb de 1799 qui parvient à élaborer un modèle d’optimisation des forces mécaniques des hommes reposant sur un principe de rationalité économique: l’homme, pour le prix d’une journée normale de travail, fournit en effet selon lui une quantité standard de fatigue, selon un schéma très proche de celui de la valeur-travail de Smith. L’homme mécanique sait donc ménager sa fatigue et même la négocier sur le marché. Un schéma similaire est développé au début du XXe siècle par Imbert, médecin montpelliérain pionnier en France de la physiologie du travail, qui considère que le travailleur est son "meilleur physiologiste". Il conçoit une science positive du travail qui, à l’inverse de celle contemporaine d’Amar, et bien qu’elle repose, à bien des égards sur les mêmes sources théoriques, n’a pas pour vocation de fixer à elle seule les normes de l’organisation du travail, mais seulement de fournir des points de repère aux partenaires sociaux (employeurs et employés) dans la négociation des salaires, des exigences productives et des conditions de travail. On trouve ainsi chez cet auteur une attention fine au cadre social du travail, qui n’est pas un simple complément (un "supplément d’âme" à ses études mécaniques de l’homme au travail, mais qui est inscrite au cœur même de sa démarche, qui évoque en ce sens la tradition ergonomique française d’après la seconde guerre mondiale. Ce serait une erreur donc de simplement opposer l’homme mécanique et l’homme social, selon une rhétorique classique d’opposition entre l’humanisme et le scientisme chosifiant. Le danger ne réside pas dans la métrologie mécanique en soi, mais dans sa fétichisation. L’histoire a prouvé que cette fétichisation de la mesure mécanique de l’homme était un risque, mais pas une conséquence inéluctable de la mesure elle-même. Cette histoire nous paraît riche de réflexions pour le présent alors que s’annoncent d’autres dispositifs de métrologisation de l’humain à vocation plus ou moins universels.

Georges VIGARELLO: Pour une histoire des sensations internes
Les sensations "internes" du corps, celles issues des organes, celles évoquant les messages "profonds", les signes dissimulés sous les enveloppes et les peaux, relèveraient de la physiologie plus que de l’histoire, de la fixité plus que du changement. Rien de plus historique pourtant que cet univers sensible où se mêlent l’intime, l’obscur, mais aussi le sentiment de soi, comme le travail sur soi. Le dévoilement des sensations "internes", l’évocation d’une "coenesthésie" (perception intérieure du corps) par exemple, appartiennent à un moment récent de la culture européenne: celui du début du XIXe siècle. "Découverte" totalement décisive aussi parce qu’elle ouvre sur d’innombrables investigations qui, en changeant la vision de l’organique, a changé la vision du soi. Ce qui me paraît un indice de l’évolution des sciences de l’homme.

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Avec le soutien du Centre Alexandre Koyré (EHESS, MNHN, CNRS),
de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS),
de l'Université Paris Ouest/Nanterre (UMR "Institutions et dynamiques historiques de l’économie",
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