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" Page mise à jour le 2 mai 2012 "
DU LUNDI 27 AOÛT (19 H) AU LUNDI 3 SEPTEMBRE (14
H) 2012
REGARDER L'ŒUVRE D'ART (2) : L'IMPERFECTION
DIRECTION : Bruno Nassim ABOUDRAR, Pierre CIVIL,
Marie-Dominique POPELARD, Anthony WALL
ARGUMENT :
Une idée reçue voudrait qu’après des siècles de déférence à un idéal
néo-platonicien de perfection notre modernité ait choisi de couper
toute référence à la perfection, et partant se soustraie aux jugements
qui prétendraient évaluer les œuvres humaines en termes normatifs
d’imperfections.
Le présent colloque fait l’hypothèse inverse: et si l’imperfection
était une condition nécessaire à l’œuvre d’art?
Entre une conception qui en appelle à la notion de progrès en
présupposant l’imperfection des œuvres antérieures et une pensée qui
met l’accent sur les écarts par rapport à des normes idéales, on
pourrait plaider pour un sens positif de l’imperfection ouvrant à un
questionnement multiple: entre autres, celui de la double nature de
l'imperfection (jugement de valeur et jugement de fait), celui des
conflits esthétiques entre régimes d’imperfection contradictoires entre
eux et parfois exclusifs, celui de la manière dont les artistes
travaillent avec et contre ce destin de l’œuvre.
CALENDRIER PROVISOIRE :
Lundi 27 août
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants
Mardi 28 août
Matin:
Bruno Nassim ABOUDRAR, Pierre CIVIL,
Marie-Dominique POPELARD & Anthony WALL: Ouverture
Marie-Dominique
POPELARD: Faire, contrefaire et parfaire
Après-midi:
Lawrence GASQUET:
De
l'imperfection comme idéal: regards
photographiques croisés entre le XIXe et le XXe siècles
Ronald
SHUSTERMAN: Less Than
Greek: imperfection,
éthique et métaéthique de l'art
Mercredi 29 août
Matin:
Annie BRISSET:
Entre
l’imperfection
et le perfectible: regards contemporains sur la traduction
Béatrice FRAENKEL: L'imperfection comme art d'écrire à la
fin du XXe siècle: quelques figures d'Emigre
Après-midi:
Jean-Pierre
NAUGRETTE: Le
cas (pas si) étrange du Dr Jekyll et de certains collègues
(1886-1913): éloges et images littéraires de l'imperfectionnisme
Jean-François
RICHER:
Imperfections balzaciennes: la poétique du défaut dans La Comédie humaine
Soirée (jeunes chercheurs):
Benjamin
FLORES: Imperfection du numérique dans le cinéma contemporain
Amandine
D'AZEVEDO: Impressions divines: le "calendar art" et l'image
imparfaite des
dieux
de l'Inde
Jeudi 30 août
Matin:
Nathalie
DELBARD: Strabisme
et portrait
Geneviève MOREL: De l'imperfection à la beauté tragique
Après-midi:
DÉTENTE
Vendredi 31 août
Matin:
Véronique
GOUDINOUX:
D'une forme (im)parfaite en art
contemporain
Clélia NAU: D'une
faillibilité
l'autre. Peintures d'après
photographies
Après-midi:
Pierre PIRET:
Anomalie, accroc, déchet. Sur la tentation photographique de la
littérature contemporaine
Franz KALTENBECK:
Le ratage
assumé
Soirée (jeunes chercheurs):
Marie
PRUVOST-DELASPRE: A la recherche du geste imparfait: Begone Dull Care de Norman McLaren
Mathieu
CORP: Image
technique et pratique artistique, l'imperfection ou la fécondité des
écarts
Samedi 1er septembre
Matin:
Bruno
Nassim ABOUDRAR: L’éponge de Protogène, ou les antinomies de
l’imperfection en peinture
Gilles
FROGER: L'Art
imparfait. Pratiques contemporaines
Après-midi:
Elzbieta GRODEK:
Les jeux
des imperfections logiques ou
comment fabriquer un personnage avec des raisonnements fallacieux
Caroline IBOS: Les ménagères et l'imperfection: une
attention au
détail
Dimanche 2 septembre
Matin:
Frédérique ARROYAS:
Improvisation et imperfection
Catherine
NAUGRETTE:
Pour en finir avec les "maladies du
costume de théâtre"
Après-midi:
Thierry BELLEGUIC: Le défi
des nuages ou de l'imperfection en peinture
Anthony
WALL: La Verrue de Diderot
Lundi 3 septembre
Matin:
Pierre
CIVIL: L'imperfection de l'image religieuse dans l'Espagne
du Siècle d'Or
Table ronde et
clôture du colloque
Après-midi:
DÉPARTS
RÉSUMÉS :
Bruno Nassim ABOUDRAR: L’éponge
de Protogène, ou les antinomies de l’imperfection en peinture
Ayant partie liée avec le beau idéal, la peinture aurait eu, au moins
depuis Raphaël, la possibilité d’être parfaite: parfaite image de
perfection, à l’instar, par exemple, des pommes sphériques aux mains
des Grâces sur le tableau du Musée Condé. Elle fait pourtant le choix
de l’imperfection, comme celui d’une vocation de son instant et de tout
ce qui a trait à sa finition comme à sa finitude (sous les espèces
sensibles du vernis notamment, et des rituels auxquels il prête, les
vernissages), à l’extension de l’histoire, temps de l’imperfection
entre
émergence et usure des objets du monde et de ses événements, et du
tableau lui-même qui les figure. Dès lors, la peinture occidentale
classique se distingue visiblement des autres formes de peintures,
orientales en particulier, en ce qu’elle noue son projet eidétique
comme son destin physique au rendu de l’imperfection. Fissures,
froissures, coulures, accrocs, les accidents de la substance, soit son
imperfection, font la peinture, dans le double sens de ce en quoi elle
consiste et de ce qu’elle représente. Mais paradoxes et antinomies la
cernent alors, dont le moindre n’est pas celui qui ravit Protogène, la
perfection pourrait, en peinture, sanctionner l’imperfection.
Frédérique ARROYAS: Improvisation et imperfection
L’improvisation occupe une place importante dans la culture et le
langage du jazz. Elle y assure spontanéité, énergie, vitalité, liberté
et intégrité. Notre prémisse est que l’improvisation repose également
sur une esthétique de l’imperfection. Les écarts harmoniques, les
dissonances, la cacophonie et les erreurs sont les risques d’une
création qui se fait sur le vif. Cette imperfection est valorisée comme
étant également une force créatrice. Notre intervention présentera, à
travers les écrits de romanciers et d’essayistes, ainsi que l’exemple
de musiciens et de cinéastes, la façon dont les musiques jazz
enseignent une esthétique, voire même une éthique de l’imperfection.
Frédérique Arroyas est professeure d’Études françaises à
l'Université de Guelph et chercheuse affiliée au projet de recherche
Improvisation, Communauté et pratiques sociales. Ses travaux portent
sur l’interartiel, les intersections musique-littérature et les
fictions émergentes.
Elle a été organisatrice de divers événements
culturels, dernièrement le colloque "Nouveaux mondes, nouveaux espaces"
(Toronto 2010) et l’institut d’été biannuel Études critiques en
improvisation à l’université de Guelph.
Elle est
co-éditrice de deux revues électroniques Critical Studies in Improvisation/Études
critiques en improvisation et la Revue Synergies Canada.
Annie BRISSET: Entre l’imperfection et le perfectible:
regards contemporains sur la traduction
La critique occidentale des traductions s’est
développée selon deux grands paradigmes: le paradigme herméneutique privilégie
la singularité de la "grande" œuvre; le paradigme
fonctionnaliste instaure la "différence" comme nécessité
contextuelle mais stigmatise les "manipulations" qui lui sont
inhérentes. Dans le premier cas, la traduction
est abordée suivant un schéma téléologique, celui du progrès entre la
"traduction-introduction" défaillante et ses retraductions en marche
vers la "vérité", toujours différée, du texte original. Les pratiques
du
second paradigme sont tendues vers le contexte d'arrivée ou
prises dans les contraintes qui le régissent. Elles accompagnent
les
missions dites civilisatrices au
nom d’un perfectionnement imposé ou sollicité. Les deux courants se
sont rejoints autour d'une éthique
de la traduction.
Annie Brisset est professeur à l'Ecole de traduction et
associée au Département de théâtre de l'Université d'Ottawa.
Consultante auprès de l'UNESCO, elle a notamment
dirigé l'étude des pratiques et des flux de traduction pour le rapport
mondial sur la diversité culturelle (2009) en partenariat avec
l'Association internationale pour l'étude de la traduction et de
l'interculturalité (IATIS) dont elle a été présidente-fondatrice. Elle
est membre de la Société Royale du Canada.
Auteur de Sociocritique
de la traduction
(Montréal, 1990 ; Prix Ann-Saddlemyer), elle a édité plusieurs
collectifs et publié de nombreux articles sur la théorie et la critique
des traductions.
Pierre CIVIL: L'imperfection de
l'image religieuse dans l'Espagne du Siècle d'Or
Face à l'insurpassable perfection divine, la légitimité de l'image
religieuse dans l'Espagne de la Contre Réforme se construit sur l'idée
de l'imperfection matérielle de celle-ci, à la fois comme gage
d'humilité et comme assurance contre le poison d'idolâtrie. Le discours
mystique de Thérèse d'Avila ou de Jean de la Croix promeut ainsi
l'usage d'images humbles et modestes comme principes de la translatio ad prototypum jusqu'à
faire de l'imperfection un motif revendiqué de la contemplation. Il
convient de s'interroger sur la portée de ces positions théologiques
dans une théorie artistique fondée alors sur le principe de
l'imitation. Mais c'est la pratique picturale qui apparaît la plus à
même de révéler certaines tensions encore peu étudiées entre un
naturalisme poussé jusqu'à l'illusion parfaite du réel et le défaut
patent ou assumé par l'artiste. Du Greco à Zurbaran, un certain nombre
de cas seront analysés dans ce sens.
Mathieu CORP: Image
technique et pratique artistique, l'imperfection ou la fécondité des
écarts
Au cours du XIXe, le développement des techniques s’accompagne
d’une rationalisation des démarches scientifiques. Dans ce contexte,
les
dernières innovations sont comprises comme une forme
d’optimisation des résultats entendue en terme de progression, vécue en
dehors de l’homme et orientée vers un idéal de perfection dont il n’est
que le patient ingénieur. La photographie, comme image produite par
l’action de la lumière sur
une surface sensible grâce à un dispositif technique, se présente comme
l’un des exemples les plus significatifs
de cette conception des techniques en terme de progrès, et non
seulement en terme d’extension du champ des possibles. Néanmoins pour
parfaire une technique, il faut fixer une feuille de route qui conduira
les efforts des ingénieurs afin de caractériser leurs découvertes en
terme d’amélioration. La feuille de route de la
photographie est fixée au regard des qualités principales prêtées à
cette image. Ainsi les développements techniques qui succèdent au
daguerréotype, de Niepce aux grandes marques actuelles, s’inscrivent
dans un
effort visant à réduire ’écart situé entre l’image et le
réel. La nature indicielle de l’image photographique motive ce projet.
Selon cette rationalité, moins les déterminants techniques du
dispositif
photographique sont perceptibles dans l’image, plus cet écart est
réduit. C’est pourquoi, au fur et à mesure, certaines techniques
photographiques de prise de vue et de tirages sont reléguées au profit
des derniers développements techniques. Au XXIe siècle les innovations
numériques en matière d’images
photographiques pourraient sembler non loin de l’objectif fixé par le
progrès (1). Pourtant, un regard sur la pluralité des
pratiques révèle que les considérations esthétiques
sont souvent venues parasiter cet objectif initial. En effet, souvent
l’ambition communicationnelle d’une image trouve
l’autonomie de son expression en manifestant un écart par rapport à un
idéal. Dans les pratiques artistiques, l’écart entre l’image et le réel
fait
souvent l’objet d’une instrumentalisation visant à produire, dans et à
partir de l’image elle-même, la possibilité d’un discours. L’écart
suppose un répertoire informel d’irrégularités
dont l’artiste va se saisir pour établir la valeur problématique d’un
idéal ou d’une situation de normalité. Face à l’absolutisme
rationnel
guidant les efforts de la technique, les projets artistiques usent d’imperfections, ou d’anomalies,
dont la fonction et la
valeur s’accomplissent dans une traduction formelle autonomisée. A
partir de l’analyse du travail de l’artiste Joan Fontcuberta, nous
tâcherons de voir comment l’accentuation des écarts entre le projet
communicationnel de l’image et un idéal de perfection permet de
postuler l’imperfection comme une condition nécessaire à l’œuvre d’art.
(1) Dès les années quatre-vingt l’objectif semble d’ores et
déjà atteint lorsque Roland Barthes déclare: "Quoi qu’elle donne à voir
et quelle que soit sa manière, une photo est toujours invisible, ce
n’est pas elle qu’on voit [...] Moi, je ne voyais que le référent", La Chambre claire, Gallimard/Seuil,
coll. "Les Cahiers du cinéma", Paris, 1980 p. 18-19.
Allocataire de l’ED 267 de l’Université Sorbonne Nouvelle,
Mathieu Corp est en deuxième année de thèse sous la direction de
Marie-Dominique Popelard. Il travaille en Communication et en
Esthétique et s’intéresse au traitement du réel dans la photographie
contemporaine issue du contexte latino-américain.
Amandine D'AZEVEDO:
Impressions divines: le "calendar art" et l'image imparfaite des dieux
de l'Inde
Le développement de centres d’imprimerie en Inde, à la fin du XIXe
siècle, a produit de grands bouleversements dans le système de
représentation des dieux. L’émergence d’un art populaire, le calendar art, est liée à cette
soudaine invasion d’images d’un moindre coût et reproduites à l’infini
dans l’espace public, le bazaar.
Cet art est à l’origine et au cœur d’une formidable exception indienne
en terme d’esthétique. La question de l’imperfection se pose alors
lorsque le même thème mythologique se retrouve simplifié et écorné,
retraduit d’une "perfection" picturale à l’occidentale (et coloniale) à
une reproduction industrielle sur du mauvais papier, souvent à des fins
commerciales. Au cœur de l’image, les détails disparaissent, les aplats
colorés remplacent les nuances, les couleurs sont moins travaillées et
plus franches, l’image est simplifiée, son contour plus marqué.
L’imperfection devient de fait le cœur d’une nouvelle esthétique
populaire, simple et immédiate. Mais la récupération des images dans un
but commercial et la propagation d’une imagerie religieuse simplifiée
posent des questions tout autant historiques, politiques qu’esthétiques.
Après deux mémoires de Master sur le cinéma populaire hindi,
Amandine D’Azevedo est actuellement en thèse à la Sorbonne Nouvelle.
Son objet d’étude est la résurgence et la circulation des mythes dans
le cinéma indien contemporain. Rattachée à l’école doctorale "Arts et
Médias" et à l’IRCAV, elle a aussi collaboré à la nouvelle édition du
Dictionnaire du cinéma de J-L Passek, à la revue Théorème et aux Cahiers du Cinéma.
Nathalie DELBARD: Strabisme
et portrait
Le plus souvent, dans un portrait, le regard de la personne représentée
apparaît sous l'un de ces deux aspects: soit il s'adresse au spectateur
— et avant lui à l'artiste —, soit il se tourne "vers un dehors
indéterminé" (J.-L. Nancy); à cela, il faut encore ajouter ce que M.
Fried nomme "absorbement", qui consiste à contenir le regard du
personnage à l'intérieur du tableau. Face à ces différentes
conventions, plusieurs cas font cependant figures d'exception; ce
sont les portraits, peints et parfois photographiques, d'individus aux
strabismes plus ou moins prononcés, pour lesquels chaque œil obéit à
une orientation différente. Comment comprendre cette "imperfection"
singulière qu’est le strabisme dans le cadre du portrait? L'étude de
quelques-uns de ces portraits marginaux (du XVe au XXe siècles)
permettra de montrer en quoi le regard divergent, à la fois frontal et
fuyant, déconstruit une conception monofocale de l'image. Au-delà de sa
capacité à contrarier un certain idéal de beauté, le strabisme sera
envisagé à travers cette bipolarité particulière, impliquant une
conception de l'individu de l'ordre du décentrement.
Nathalie Delbard est critique d'art et maître de conférences
en arts plastiques à l'Université Lille 3. Ses recherches portent
principalement sur les dispositifs de production, d'exposition et de
diffusion de la photographie contemporaine, considérés notamment dans
leurs dimensions historique, juridique et politique. Membre du CEAC,
elle développe actuellement une réflexion sur les modalités de mise en
espace et de perception de l'image fixe.
Elle a publié en 2009 un
ouvrage sur l'œuvre de Jean-Luc Moulène, et prépare un livre sur les
rapports entre images et vision binoculaire (abordant, outre certains
enjeux propres à la stéréoscopie et à l'usage de la 3D, des cas
exceptionnels de portraits avec strabisme).
Benjamin FLORES: Imperfection du
numérique dans le cinéma contemporain
Les nouveaux formats (en photo, vidéo ou cinéma) évoluent
et avec eux une certaine conception de la vision du spectateur. Pour
beaucoup d’entre eux, le numérique représente la perfection et gomme
les
imperfections des anciens supports tels que la pellicule. Cette
réduction des imperfections des supports engendre une nouvelle
imperfection, celle de rendre des œuvres aseptisées, sans matière, ni
texture. La texture est ce qui constitue, ce qui arrange une œuvre.
Dans l’art, ce qui se définit par la texture c’est la surface et sa
représentation. Or si la granulosité des œuvres disparaît, peut-on
encore conclure que l’œuvre possède une surface? Si la chair, la carne
est la texture du corps, il faut voir dans le grain d’une image sa
surface la plus poreuse, celle qui détient les pigments d’une œuvre.
Benjamin Flores est doctorant en cinéma-audiovisuel à
l'université Paris 3 (Sorbonne Nouvelle). Il étudie le corps dans le
cinéma néoclassique hollywoodien sous la direction de Jean-Loup
Bourget. En parallèle, il est rédacteur en chef d'une émission de radio
et critique de cinéma. Il enseigne également les DLA (Domaines
Littéraires et Artistiques) en BTS audiovisuel.
Gilles FROGER: L'Art
imparfait. Pratiques contemporaines
Pour de nombreux artistes contemporains, l’imperfection, loin d’être
désignée comme ce qui doit être vilipendé et fui, est une des
conditions nécessaires de la création. L’accident, la maladresse, la
naïveté seront ainsi acceptés, notoirement par Dubuffet, comme les
signes mêmes de l’appartenance à l’humanité. D’autres iront, dans une
volonté de subversion, d’expérimentation ou d’exploration, jusqu’à
rechercher ce qui peut précisément échapper à la maîtrise de l’artiste
pour faire (anti-)œuvre: on peut songer aux artistes Dada, à Fluxus, à
Filliou, ou bien à des artistes aussi différents que Cy Twombly, dont
la "gaucherie" dandy a été élogieusement commentée par Barthes, Jacques
Lizène, "artiste de la médiocrité", Jean-Philippe Lemée réalisant des
tableaux "ready-made" à partir de copies maladroites ou Eric Duyckaerts
parodiant, non sans virtuosité, les conférences de philosophie. Dans le
cadre de notre intervention, nous porterons une attention particulière
à une des formes de création intéressant les artistes contemporains,
celle des livres d’artistes, dont on pourra observer, là aussi, la
nature des détournements et des expérimentations qui s’y manifestent.
Gilles Froger est professeur d’enseignement artistique à
l’Ecole Supérieure d’Art du Nord-Pas-de-Calais. Chercheur associé au
Centre d’Etude des Arts Contemporains de l’université Lille 3, il est
également critique d’art (AICA). Il a créé la revue d’art et de
littérature Parade et
collabore à diverses revues, dont Critique
d’art. Ses textes portent essentiellement sur les liens entre
art et littérature.
Derniers textes parus et à
paraître
"On Cruelty in Art: Marina Abramović, Rhythm
0", in Practicable: Audience
Participation in Contemporary Art and New Media from the 1950s to the
Present Day, texte à paraître dans le cadre du programme Praticable n°08 CREA 063 de
l’Agence Nationale de la Recherche soutenu par le CNRS, la MESHS, le
CEAC et GERIICO (été 2012).
"De la brièveté en art. Étude de formes discursives brèves dans des
œuvres d’art", in Murmure,
"L’Effet de brièveté", Editions De l’Incidence (juin 2012).
Poésie sonore et art contemporain:
des mots dans l’espace, revue électronique DEMéter,
ceac.recherche.univ-lille3.fr, site du Centre d’Etude des Arts
Contemporains, Université Lille 3 (printemps 2012).
Signé Scapin ou Il Professore
Scapino, artista dell’internet, Blog de l’École Supérieure d’Art
du Nord-Pas-de-Calais, 20 février 2012 (www.mediapart.fr).
"Tussen tussen: les fondus déchaînés d’Emilio López-Menchero", in Tussen tussen ou l’Entre-deux,
Collection A dessein, Université Lille 3, décembre 2010, n. p.
"Jean-Luc Lagarce. Les écritures de l’intime", Vivre l’intime (dans l’art contemporain),
(sous la dir. de Diane Watteau), Paris, Ed. Thalia, juillet 2010, p.
16-21.
Lawrence GASQUET: De l'imperfection comme idéal: regards
photographiques croisés entre le XIXe et le XXe siècles
"Rien de ce qui vit n'est strictement parfait, ou ne peut l'être: une
partie est déjà en décomposition, tandis que l'autre est en train de
naître": John Ruskin résume ainsi dans The Stones of Venice (1853) sa
conviction que l'art est par essence imparfait, conviction
qu'illustrent tous ses écrits. Ruskin avait choisi la digitale comme
emblème de la condition humaine, symbolisant par sa forme organique la
complexité naturelle de l'homme. La digitale est en effet constituée de
tellement de fleurs que, sur une même tige, certaines sont condamnées à
mourir avant que d’autres ne naissent, évoquant ainsi métaphoriquement
l’imperfection de l’'esprit humain.
Ce qu'ont en commun les végétaux et la photographie, c'est qu'ils ont
besoin de la lumière pour exister; on peut ainsi aligner
symboliquement photographie et photosynthèse en termes de productions
naturelles, ce qui fut fait au XIXe siècle dès l'invention de la
photographie. Je proposerai une réflexion sur les implications
de l'imparfait en photographie, en étudiant plus particulièrement
l'importance que prit la représentation de la flore en Angleterre. Je
mettrai en regard des premières photographies de l'histoire et
certaines
productions contemporaines de photographes qui ont volontairement
choisi de travailler dans des conditions techniques archaïques, proches
de celles grâce auxquelles les pionniers de la photographie
produisirent leurs œuvres. L'imperfection devient alors idéale; je
tenterai de mettre en lumière les nombreux paradoxes que soulève la
notion de vérité en matière de représentation photographique.
Lawrence Gasquet est professeur à l'université Jean Moulin -
Lyon III. Elle est spécialiste de l'œuvre de Lewis Carroll et des
relations transesthétiques. Elle travaille sur l'histoire de la
photographie et s'intéresse aux affinités de ce medium avec l'art et la
science.
Elle est l'auteur de Lewis
Carroll et la persistance de l'image (Presses universitaires de
Bordeaux, 2009). Elle a co-dirigé Lewis
Carroll et les mythologies de l'enfance (Presses Universitaires
de Rennes, 2005), L'Art de plaire
(Gérard Monfort, 2006), L'Eblouissement
de la Peinture, Ruskin sur Turner (Presses Universitaires de
Pau, 2006). Elle est également l'auteur d'articles sur Lewis Carroll,
John Ruskin, Julia Margaret Cameron, Damien Hirst et Peter Greenaway.
Véronique GOUDINOUX: D'une forme (im)parfaite en art
contemporain
En matière d’art, la question de l’imperfection peut s’envisager sous
différents régimes: celui de la technique (que penser, par exemple, des
artistes dont l’œuvre se fonde en partie sur l’acceptation
d’imperfections techniques?), celui de l’écart (écart par rapport à une
norme, iconographique ou stylistique), celui du ratage, du défaut, de
l’anomalie, etc. Pour notre part, nous choisissons de prendre comme
point de départ à notre réflexion le travail d’artistes contemporains
sur une forme considérée couramment comme parfaite, celle de l’œuf.
Comment comprendre les manipulations que certains d’entre eux font
subir à cette forme? Quels en sont les enjeux? C’est à travers l’étude
d’œuvres de Lucio Fontana, Luciano Fabro et Jérôme Basserode que nous
tenterons de répondre à ces questions.
Véronique Goudinoux est maître de conférences au département
arts plastiques de l’Université Lille 3 (Centre d’étude des arts
contemporains). Historienne et théoricienne de l’art contemporain, ses
recherches portent, d’une part, sur les enjeux et les débats de l’art
italien après 1945, et, d’autre part, sur les collaborations entre
artistes
au vingtième siècle.
Parmi ses dernières publications, signalons
l’édition de l’ouvrage de l’artiste Emilio Lopez-Menchero, Tussen-tussen ou l’entre deux,
Université Lille 3, collection A dessein, 2010; mais aussi les
articles "Soudain, l’autoroute a disparu sous nos pieds", in Luciano Fabro, Habiter l’autonomie,
Paris, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales / Lyon, École
Nationale des Beaux-Arts, 2010 (sous la dir. de Bernhard Rüdiger) et
"Je, nous on: quelques remarques sur les formes actuelles des
collaborations entre artistes", in L’Individuel
et le collectif dans l’art, Filigrane, n°9, 2009 (sous la dir.
de Joëlle Caullier et Jean-Paul Olive).
Elzbieta GRODEK: Les jeux des imperfections logiques ou
comment fabriquer un personnage avec des raisonnements fallacieux
Nombreuses ont été les aventures de la catégorie ‘personnage’, élément
constitutif de fiction romanesque, envisagé tantôt de manière
référentielle, tantôt comme "assemblage de traits différentiels",
"paradigme", ou encore comme "effet de lecture". Doté d’une psychologie
complexe, ou, tout au contraire déconstruit et ramené à des structures
discursives arrachées à la référence extra-textuelle, le personnage
passe ainsi par ses avatars successifs. C’est un être de langage,
dira-t-on volontiers aujourd’hui. Si le langage est un moyen de
communication sous-tendu par les principes de raisonnement logique, on
est bien tenté, dans ce siècle d’extrêmes et de contradictions, de
postuler la potentialité d’un personnage qui éclôt des brèches
pratiquées dans cette logique. Attentat sérieux au bon raisonnement —
qui rend inutiles, car imparfaits, certains types de discours —, ce
geste ludique devient intrinsèquement créateur dans le contexte
littéraire. Nous nous proposons de traquer un tel personnage dans La nébuleuse de Crabe (Minuit,
1993) et Un Fantôme (Minuit,
1995) d’Éric Chevillard, tout en mesurant le risque de cette lecture au
seuil de laquelle on nous prévient sans ambages qu’"il sera bientôt
impossible de savoir lequel d’entre nous est Crab".
Elzbieta Grodek est Assistant Professor à l’Université
McMaster au Canada. Ses domaines de recherche et d’enseignement
incluent les textes narratifs français des XXe et XXIe siècles, les
rapports entre la littérature et l’art visuel, le concept de la
représentation, et l’esthétique de la réception.
Elle est éditrice d’un
livre sur le topos de la ruse
dans l’Ancien régime (Ecriture de la
ruse, 2000), de plusieurs articles sur Claude Simon et
d'articles sur les rapports entre la littérature et les arts chez
Michel
Butor, Michel de Ghelderode, Pierre Michon, Nicole Brossard.
Franz KALTENBECK: Le ratage assumé
Plusieurs grands auteurs de la deuxième moitié du siècle dernier
assument le ratage dans leurs productions, voire le théorisent. Ainsi
l’artiste et poète Dieter Roth déclare-t-il dans une interview en 1978:
"En fait, je rate même à mes propres yeux car je ne réussis pas dans le
ratage" ("Actually even in my own eyes I fail, because I don’t succed
in failure"). Cinq ans plus tard, Samuel Beckett déploie dans Cap au pire (Worstward Ho) l’injonction "Rater
encore. Rater mieux" (Fail again.
Fail better). Énoncés à un moment de leur vie où ces auteurs ont
déjà fait leurs preuves, leur assomption du ratage paraît comme un
élément constituant de leur recherche. Il ne relève ni d’une défense ni
de leur vanité. Revendiquer de faillir ne se réduit pas non plus à
l’aphorisme lacanien de l’acte manqué comme acte réussi. Lacan, lui
même, n’a-t-il pas assimilé l’inconscient au savoir d’une "bévue"? Je
propose d’étudier, grâce aux instruments de la psychanalyse,
l’assomption du ratage comme un paradigme innovateur dans l’art et dans
la littérature.
Franz Kaltenbeck, psychanalyste à Paris, Lille et au Service
Médico-Psychologique Régional (SMPR) de la Maison d’Arrêt de Lille
(Sequedin), Centre Hospitalier Régional, Université de Lille, enseigne
la théorie et la clinique de la psychanalyse à Paris et à Lille dans le
cadre de Savoirs et clinique, une association de formation permanente
et au séminaire "Psychanalyse et criminologie" du SMPR de Lille.
Il est
rédacteur en chef de Savoirs et
clinique. Revue de psychanalyse et l’auteur de nombreux articles
de psychanalyse et de critique littéraire, dont le livre Reinhard Priessnitz. Der stille Rebelle,
Literaturverlag Droschl, Graz, Vienne, 2006. Le livre Sigmund Freud. Immer noch Unbehagen in der
Kulture, diaphanes, Berlin, Zürich, 2009 est paru sous sa
direction.
Clélia NAU: D'une faillibilité l'autre. Peintures
d'après
photographies
Il s'agira de revenir — généalogiquement, de Richter à Whistler — sur
un certain usage, en peinture, d'anomalies visuelles (flou, filé,
bougé, etc.) propres à l'image photographique — image réputée (parce
que de nature mécanique) infaillible; image efficace, précise,
détaillée, "sans âme", parce qu'il y manque la trace de la main et "ces
imperfections qui, dit Valéry, sont, parfois, essentielles" ; image qui
n'a de défauts (mais ne sont-ils point seuls à pouvoir "animer" son
"infaillible régularité"?) que la technologie ne puisse tenter
d'éliminer, comme elle le fera des interférences, clignotements
parasites, rayures, "pluie", "neige" propres à l'image
cinématographique ou télévisuelle. Anomalies propres à un autre médium,
mais dont l'exploration peut permettre à la peinture — laquelle,
nécessairement, les convertit dans les termes d'une faillibilité autre,
celle de la main — de redécouvrir sa propre puissance.
Catherine NAUGRETTE: Pour en finir avec les "maladies du
costume de théâtre"
En pleine période brechtienne ou néo-brechtienne, et dans l’esprit déjà
de ses Mythologies, Roland
Barthes écrit en 1955 un essai critique sur "Les maladies du costume de
théâtre", qui fera date et référence. Dans ce texte, on le sait, un
certain nombre de critères sont établis par Barthes quant à ce que doit
être un "bon costume de théâtre", soit un costume qui ne se borne
pas à être historique, vériste ou esthétique, mais qui doit signifier,
"raconter" aurait dit Brecht ("Et la scène commença de raconter"). Loin
d’être beau ou somptueux, riche et flambant neuf, bref de viser la
perfection formelle, le costume du comédien doit ainsi être usé,
maculé, déchiré, brûlé, abîmé, autrement dit imparfait. J’aimerais dans
cette intervention revenir sur ce texte canonique et tenter d’examiner,
d’évaluer à nouveau, à l’aune de l’évolution de la création théâtrale
et artistique depuis plus de cinquante ans, ces maladies du costume de
théâtre, en interrogeant précisément le retournement postulé par
Barthes entre les valeurs de la perfection et de l’imperfection et les
maux qui s’y rattachent, tant au plan esthétique que politique et
idéologique.
Cateherine Naugrette, ancienne élève de l’Ecole Normale
Supérieure (ENSJF), agrégée
de Lettres Modernes, est actuellement professeur d’Histoire et
d’Esthétique du théâtre à la Sorbonne Nouvelle, où elle dirige l’Ecole
Doctorale Arts & Médias. Ses recherches les plus récentes portent
sur le devenir contemporain de certaines notions esthétiques, en
particulier sur la catharsis, et sur les rapports entre le théâtre et
les autres arts.
Parmi ses principales publications, on peut citer: L’Esthétique théâtrale (Armand
Colin 2011, 2nde édition), Paysages
dévastés. Le théâtre et le sens de l’humain (Circé, 2004), Qu’est-ce que le contemporain ? et Le Contemporain en scène (Dir.,
L’Harmattan, 2011).
Jean-Pierre NAUGRETTE: Le
cas (pas si) étrange du Dr Jekyll et de certains collègues
(1886-1913): éloges et images littéraires de l'imperfectionnisme
En apparence étrange, le cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde l’est moins si
l’on regarde ce que dit le Dr Jekyll dans sa confession à fin du conte
célèbre de R.L. Stevenson (1886). Il se décrit en effet comme victime
d’une impossibilité à concilier une certaine "impatiente disposition à
la gaité" et le "désir impérieux" de porter la tête haute et grave en
public. C’est une trop haute idée de son idéal, et non des vices tout
compte fait acceptables pour son époque, qui est responsable de son
dédoublement. On retrouve un tableau clinique comparable au début de Mort à Venise, de Thomas Mann
(1913), où le cas non moins curieux de Gustav von Aschenbach est
analysé, à la troisième personne cette fois, comme relevant d’un
"perfectionnisme" conçu dès le jeune âge comme "l’essence même du
talent": c’est ainsi qu’il a été amené à réprimer ses sentiments et ses
pulsions. Comme pour Jekyll, c’est bien un sens aigu du devoir imposé
de tous côtés et finalement intégré au programme vital du moi social
qui a engendré, chez l’auteur et l’universitaire reconnu, le culte
tardif (et donc mortifère) de l’imperfectionnisme — néologisme qu’on
voudrait revendiquer, face au "perfectionnisme" reconnu dans la langue.
C’est aussi le plaidoyer d’Oscar Wilde dans sa pièce Un mari idéal (1895), où Sir Robert
Chiltern, sous-secrétaire d’Etat aux Affaires Étrangères, plaide pour
l’imperfectionnisme en matière conjugale. Ces trois cas ne sont pas si
étranges si on les lit à la lumière de la seconde topique freudienne,
et à celle du contexte contemporain de l’eugénisme, qui défendait
l’existence d’une race dénuée de toute imperfection. Ce contexte est
aussi le nôtre aujourd’hui, comme le montre Michael J. Sandel dans son
ouvrage The Case against Perfection
(Harvard UP, 2007). Plus que jamais, il est nécessaire de revendiquer
le dicton "Nobody’s perfect".
Jean-Pierre Naugrette est professeur de littérature anglaise à
l’Université Sorbonne-Nouvelle Paris 3. Il a co-dirigé un colloque Stevenson-Sir A. Conan Doyle: les
aventures de la fiction à Cerisy en 2000 (Terre de Brume, 2003).
Il a dirigé le volume Edgar Allan Poe à la Pochothèque en 2006.
Traducteur, il est également romancier (Retour à Walker Alpha, Le Visage
Vert, 2010). Il s’intéresse à l’histoire de l’art, à la peinture, et au
cinéma, sur lesquels il a écrit de nombreux essais.
Pierre PIRET:
Anomalie, accroc, déchet. Sur la tentation photographique de la
littérature contemporaine
Etudiant la nature de ce qu’il nommait "l’acte photographique", Roland
Barthes s’étonnait, dans La Chambre
claire, "qu’on n’ait pas pensé au trouble (de civilisation) que cet
acte nouveau apporte". Avant lui, Walter Benjamin, dans Petite histoire de la photographie,
s’était attaché à penser, non plus "la photographie en tant qu’art",
mais "l’art en tant que photographie". Tous deux suggéraient ainsi que
la photographie a fait survenir un nouveau paradigme culturel, qui a
bouleversé dans son ensemble la sphère artistique et littéraire en
inaugurant des nouveaux idéaux et des nouvelles pratiques esthétiques.
Depuis un siècle et demi, et de manières très diverses, la littérature
s’est appropriée ce paradigme photographique, soit en faisant de la
photographie un levier d’écriture (photographies reproduites dans le
livre ou simplement évoquées, décrites, interrogées), soit en
inventant de nouveaux procédés d’écriture susceptibles d’en capter la
force performative spécifique. Cette "tentation photographique"
traverse certaines écritures
contemporaines et celles-ci y répondent de façon spécifique en
privilégiant une forme d’imperfection: réfutant l’opération du choix
(cadrage, point de vue, sélection des clichés, etc.) et le jugement de
valeur que celle-ci implique, ces écritures tentent d’assumer sans
concession l’objectivité structurale du dispositif photographique. À
partir de l’étude de quelques exemples, il s’agira d’interroger les
enjeux, fonctions et effets de ce travail qui s’attache à suspendre le
jugement de l’Autre pour substituer au discours de l’évaluation celui
de l’anomalie, entendue comme
singularité irréductible aux critères normatifs. On analysera ensuite
la tension qu’un tel travail implique entre l’idée de sérialité
inhérente aux arts de la reproductibilité technique et cette
affirmation de la singularité via la photographie: il s’agira de penser
l’imperfection comme accroc
dans le dispositif. On étudiera enfin les enjeux énonciatifs d’un tel
travail, qui revient à identifier le créateur au résidu voire au déchet de l’opération artistique.
Pierre Piret est professeur à l'Université catholique de
Louvain (Louvain-la-Neuve, Belgique), où il enseigne principalement
l’esthétique littéraire, le théâtre de langue française et la
littérature francophone de Belgique. Il poursuit des recherches dans
ces domaines en s’interrogeant tout particulièrement sur la force
analytique du discours littéraire et théâtral: par quelles opérations
énonciatives l’œuvre parvient-elle à analyser les malaises dans la
civilisation et à y répondre? Il s’appuie pour ce faire sur des
concepts et modèles empruntés à la philosophie, à la psychanalyse
freudo-lacanienne et à la linguistique générale.
Marie-Dominique POPELARD: Faire,
contrefaire et parfaire
Le mot de performance renvoie à l’idée de parfaire, la notion de
performance repose sur l’idée d’un accomplissement; en un double sens,
une performance à prétention artistique pourrait ainsi entretenir un
rapport à la perfection comme processus nécessitant peut-être une
claire compréhension de l’imperfection. On voudrait, en prenant
quelques exemples, travailler le caractère processuel, la tension et
l’activité de performance en quoi l’activité artistique pourrait bien
consister. Tout en sachant que certaines pratiques n’autorisent aucun
repentir – la calligraphie chinoise par exemple. Les rapports à
l’imperfection/perfection différeraient-ils selon les arts? Le
contrefaire pourrait bien s’inviter entre faire et parfaire.
Marie PRUVOST-DELASPRE: A la
recherche du geste imparfait: Begone Dull Care de Norman McLaren
Cette intervention se donne pour objet d’étudier le geste d’un artiste,
tel qu’il peut volontairement être altéré, et tendre vers
l’imperfection. Chez le cinéaste d’animation Norman McLaren, le geste
du créateur, qui serait dans le cas du dessin animé le trait du crayon,
devient vite tout autre chose. A travers la pratique de ce qu’il
appelait le "cinéma sans caméra", correspondant à la technique actuelle
du grattage sur pellicule, McLaren semble en effet développer une
esthétique du flou, de l’imprécision et de l’imperfection, autant dans
la mise en œuvre du processus créatif (aucun scénario ni storyboard ne
sont utilisés par le cinéaste) que du contenu de l’œuvre (délire
analogique).
Marie Pruvost-Delaspre, actuellement en deuxième année de
thèse à
l’école doctorale Arts & médias de l’Université Paris 3, a commencé
à travailler sur le cinéma d’animation dès son Master Cinéma &
Audiovisuel. Elle a été accueillie dans le cadre d’un échange
international à l’université Keio à Tokyo pour étudier l’histoire de
l’industrie du dessin animé au Japon, sujet qui parcourt également sa
thèse, sous la direction de Laurent Creton (IRCAV). Elle enseigne le
cinéma d'animation à l'UFR Arts & Médias de Paris 3 et également
écrit pour Les Cahiers du Cinéma.
Jean-François RICHER:
Imperfections balzaciennes: la poétique du défaut dans La
Comédie humaine
L’imperfection balzacienne était intéressée, autoréférentielle
et revendicatrice. On peut voir au moins trois causes à cela.
L’imperfection balzacienne s’appuie, d’une part, sur une rhétorique du
détail, de l’indice, du fragment; une esthétique de la mosaïque et de
la sertissure pour laquelle on pense de suite aux études fondatrices,
et très belles, de Lucien Dallenbäch (notamment "Du fragment au
cosmos", Poétique, 1979, et
la suite, "Le Tout en morceaux", Poétique,
1980). L’imparfait balzacien s’inscrit également dans une pensée de
l’individu, une pensée du temps humain, l’assise même du roman dit
"réaliste"; pour "débusquer ce drame qui serpente dans tous les
boudoirs", comme il le fait dire par Félix Davin, Balzac ne cessera de
différencier ses personnages à coups de cicatrices parlantes, de nez
drôlement busqués, d’oreilles étrangement lobées, de marques, de
traits, de signes, tous ces "je ne sais quoi" qui composent des
corps-manuscrits profondément individués. L’imperfection chez Balzac,
c’est ce qui ne se réduit pas. C’est l’homme même. Tout Chabert est
dans sa cicatrice. Enfin, le défaut, l’impureté, suppose une
herméneutique: l’imperfection appartient à la beauté révélée, vue,
découverte, créée; elle suppose le regard du génie, du "secrétaire",
un titre que Balzac réservait aux grands hommes (Homère, Aristote,
Shakespeare furent, par exemple, pour Balzac les "secrétaires de leur
siècle"); la beauté parfaite, au contraire, semble banale pour Balzac
en ce qu’elle est perceptible par tous, par le vulgaire, par le commun.
La vraie beauté, la beauté profonde, par essence cachée, est donc celle
qui doit être révélée. Aussi, la puissance de l’imperfection, qui donne
aux "masses lisantes" leur beauté quotidienne, est donc celle-là même
de l’écrivain. C’est ainsi qu’un grain de beauté devient un gain de
beauté. Ou, comme le dit Balzac: "Bien heureuses les imparfaites, à
elles appartient le royaume de l’amour" (Pl., t. VI, p. 681).
Docteur en littérature française des universités de Montréal
et de Paris 8, ancien pensionnaire de l’École Normale Supérieure de
Lyon, Jean-François Richer enseigne depuis 2007 à l’Université de
Calgary, au Canada.
Après avoir travaillé sur les représentations de l’architecture
domestique dans le roman balzacien, et un premier livre sur ce sujet
intitulé Les Boudoirs dans l’œuvre
d’Honoré de Balzac : surveiller, mentir, désirer, mourir, publié
aux Éditions Nota Bene dans la collection "Dix-Neuvième siècle",
Jean-François Richer s’intéresse aujourd’hui à la scénographie des sens
dans la prose narrative, et, notamment, au rôle de l’économie sonore
dans le roman balzacien.
Ronald SHUSTERMAN: Less Than Greek: imperfection,
éthique et métaéthique de l'art
Dans un ouvrage très influent sur les rapports entre art et moralité,
le philosophe britannique Berys Gaut analyse longuement deux tableaux
illustrant l’histoire de Bethsabée, Bethsabée
au bain tenant la lettre de David (1654) de Rembrandt, et,
datant de la même année, une Bethsabée
recevant la lettre de David de son disciple Willem Drost. Les
différences entre les deux tableaux vont permettre à Gaut de bâtir une
théorie de l’effet éthique de l’art, notamment en opposant la
perfection plastique de la Bethsabée de Drost à la gravité de celle de
Rembrandt. Or, selon Gaut, cette gravité est véhiculée précisément par
les imperfections de l’aspect
corporel de la femme représentée. Alors que le tableau de Drost peut
provoquer un regard lascif (selon Gaut), la Bethsabée de Rembrandt nous
inspire plutôt de la compassion ou de la pitié, justement par le biais
d’un physique bien moins gracieux. C’est en quelque sorte
l’imperfection plastique (ou plutôt sexuelle) qui produirait la
perfection morale du tableau, et Gaut s’appuie sur ces deux exemples
pour démontrer comment le véritable chef d’œuvre produit une prise de
conscience socio-morale.
Il s’agira dans un premier temps de proposer une lecture un peu moins
naïve ou "mécanique" du tableau de Drost et des pulsions sexuelles
qu’il est censé éveiller. On pourra ensuite constater les limites de
toute esthétique qui tire des conclusions générales à partir uniquement
d’exemples figuratifs du narratif. Il faudra également interroger la
notion d’intentionnalité (de l’artiste) pour comprendre dans quels cas
une imperfection voulue
devient, en dernière analyse, le gage d’excellence de l’œuvre. Cela
nous amènera enfin à questionner une certaine vision de l’artiste et sa
propre perfection, vision proposée implicitement ou explicitement par
des théoriciens aussi différents que Daniel Arasse ou Peter Lamarque.
C’est en reconnaissant les limites de nos artistes, leurs imperfections
autant que leurs exploits, que nous réalisons ce que j’appelle l’effet
métaéthique de l’art.
Anthony WALL: La Verrue de Diderot
Selon une philosophie esthétique, à laquelle on croirait volontiers
Nietzsche redevable, Denis Diderot chante ses louanges des œuvres osant
afficher leurs tares, des portraits audacieux qui montrent la réalité
sans fard: "Mais que l’artiste me fasse apercevoir au front de cette
tête une cicatrice légère, une verrue à une de ses tempes, une coupure
imperceptible à la lèvre inférieure, et idéale qu’elle était, à
l’instant la tête devient un portrait" (Diderot, Les Deux amis de
Bourbonne). Trop imparfaits, certains artistes attirent ses
foudres –
Lépicié, Valade – trop parfaits, il ne les considère bons qu’à faire
des tissus (Roslin). Son affection pour Chardin peut sans doute
s’expliquer à partir de ce point-là. Dédaignant les scènes de genre de
ce maître, et ne connaissant pas ses portraits, Diderot s'intéresse
surtout aux natures mortes de Chardin. Y a-t-il dans son appréciation
de la nature morte une leçon à tirer sur l’imperfection? Dans quelle
mesure cette mort de la nature serait-elle signe d'imperfection? Nous
nous proposons de répondre à cette question en poursuivant Les Salons de Diderot et quelques
autres écrits esthétiques du philosophe de Langres.
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philosophie de l'acte, trad. Ghislaine Capogna Bardet, Lausanne,
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Nehamas, Alexander, "Plato on the Imperfection of the Sensible World", American Philosophical Quarterly 12,
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de Piles, Roger, L’idée du peintre
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les sciences et les arts, 1750.
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Gebhart, Heidelberg, 1929.
Thérèse d’Avila, Chemin de la
perfection. Manuscrit de l’Escurial, Paris, Cerf, 2011.
Avec le soutien
des Universités de
Paris 3 Sorbonne Nouvelle, de Lille 3 et de Calgary