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" Page mise à jour le 12 juillet 2010 "



DU SAMEDI 14 JUIN (19 H) AU SAMEDI 21 JUIN (14 H) 2008



INDIVIDUALISME CONTEMPORAIN ET INDIVIDUALITÉS :

REGARDS DES SCIENCES SOCIALES ET DE LA PHILOSOPHIE


DIRECTION : Philippe CORCUFF, Christian LE BART

ARGUMENT :

L’objectif est de mettre en discussion les thèses relatives à l’individualisation des sociétés contemporaines. Nombreux sont les travaux d’historiens, d’anthropologues, de sociologues, de politistes, de philosophes, qui font l’hypothèse d’un changement en profondeur de ces sociétés: après un premier individualisme, celui des Lumières et de l’avènement du Citoyen, on assisterait, depuis quelques décennies, à la venue progressive d’un second individualisme. Pour les auteurs qui lui sont favorables, cette « seconde modernité » serait caractérisée par de nouvelles marges de choix individuel, une réflexivité personnelle plus poussée (quête de soi) et l'apparition de nouvelles formes collectives. Pour les auteurs les plus critiques, cette phase développerait le narcissisme et engendrerait de nouvelles pathologies, tout en défaisant le lien social.

Les diagnostics méritent donc la confrontation d'une pluralité d’éclairages venant aussi bien des sciences sociales que de la philosophie. Les tendances individualisatrices sont-elles si prégnantes dans nos sociétés, ou les approches en terme d’individualisme relèvent-elles d'un sens commun empêchant de voir d’autres logiques socio-historiques plus fondamentales? Dans quelle mesure ces tendances se révèlent-elles, pour les individualités comme pour les sociétés, destructrices et/ou créatrices? L’individualisme contemporain est-il avant tout l’affaire de normes sociales contraignant les individus ou permet-il surtout l’émergence de processus de subjectivation? Quels sont ses liens avec les formes renouvelées du capitalisme et donc aussi avec sa critique? En quoi conduit-il à repenser notre rapport à l’éthique et à la politique? Autant de questions que s’efforceront de traiter des spécialistes reconnus en France et dans le Monde.

CALENDRIER DÉFINITIF :

Samedi 14 juin
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Dimanche 15 juin
Matin:
Philippe CORCUFF & Christian LE BART: Introduction générale

Session 1 : Individualité, individualisation, histoire
Christian LE BART: Les historiens face à l'individualisation
Nathalie HEINICH: L'artiste, type idéal de l'individu dans la modernité?
Alain EHRENBERG: La place de l'affect dans la vie sociale, un phénomène sociologique à clarifier

Après-midi:
Dominique DEPENNE: Georges Palante contre Emile Durkheim: individualisme et sociologie
Philippe CHANIAL: De l'optimisme individualiste du socialisme de la fin de XIXème siècle à ses impasses contemporaines
Alain CAILLÉ: Individus ou sujets?


Lundi 16 juin
Session 2 : L'individu comme question pour les sciences sociales I
Matin:
Gildas RENOU: L'individuation muette. Sociologie de la pratique et sentiment de soi
Laurent THÉVENOT: Servitudes et grandeurs des individualités
Luc BOLTANSKI: L'individualisme sans la liberté: une approche pragmatique de la domination

Après-midi:
François FLAHAULT: La vulnérabilité du sentiment d'exister
Claude CALAME: Entre droits de l'homme et droits sociaux, l'individu abstrait et la personne concrète
Jean-Claude KAUFMANN: La force structurante d'une illusion: l'individu

Soirée:
Débat avec Eva ILLOUZ autour de ses travaux (Consuming the Romantic Utopia. Love and the Cultural Contradictions of Capitalism, Berkeley, University of California Press, 1997 ; Oprah Winfrey and the Glamour of Misery: An essay on popular Culture, New York, Columbia University Press, 2003 ; Les sentiments du capitalisme, Paris, Seuil, 2006), Discutant: Alain DAVID


Mardi 17 juin
Matin:
Vincent de GAULEJAC: L'exigence d'être sujet
Sophie WAHNICH: Individualité et subjectivation pendant la période révolutionnaire

Après-midi:
REPOS


Mercredi 18 juin
Session 3 : Terrains sociaux de l'individualisme
Matin:
Sylvie OLLITRAULT: Militer pour soi: les techniques de fidélisation au sein de Greenpeace
Irène THÉRY: L'individu à l'épreuve du genre: la personne, entre sciences sociales et philosophie

Après-midi:
Philippe CORCUFF: Vers une théorie générale de l'individualisme contemporain occidental?
Danièle LINHART: Individualisation et dimension citoyenne du travail
Claude MARTIN: Individualisation et politiques sociales: de l'individualisme positif à l'instrumentalisation de l'individu
Ahmed BOUBEKER: Ethnicité, individuation et subjectivation


Jeudi 19 juin
Matin:
Danilo MARTUCCELLI: Y a-t-il des Individus au Sud?
Emmanuel LOZERAND: La question de l'individu au Japon

Après-midi:
Session 4 : Philosophies politiques de l'individu
Daniel COLSON: Individuation et subjectivité. Le modèle libertaire
Philippe CAUMIÈRES: La privatisation de l'individu: l'approche du social par Castoriadis en question(s)
Mathieu POTTE-BONNEVILLE: Individualisation et subjectivation: remarques à partir de Michel Foucault


Vendredi 20 juin
Matin:
Robert CASTEL: Individus par excès, individus par défaut
Natalie DEPRAZ: Une phénoménologie du « nous ». A propos de la communauté grecque d'Istanbul
François de SINGLY: Opérationnaliser l'individu "individualisé"

Après-midi:
Session 5 : L'individu comme question pour les sciences sociales II
François DUBET: De la fin des illusions à la défense de l'individu
Nacira GUÉNIF-SOUILAMAS: Répertoires d'individuation et gisements identificatoires: une boîte à outil extensible
Christian ARNSPERGER: L'analyse existentielle comme méthode de dépassement de l'individualisme méthodologique: critique de l'économie comme science de l'existense


Samedi 21 juin
Matin:
Conclusions provisoires et perspectives, à partir des rapports de Philippe CORCUFF, Christian LE BART et François de SINGLY

Après-midi:
DÉPART DES PARTICIPANTS

RÉSUMÉS :

Luc BOLTANSKI: L'individualisme sans la liberté: une approche pragmatique de la domination
Nous nous proposons de mettre en parallèle deux genres différents de dispositifs sociaux susceptibles d’exercer des effets de domination. Par effets de domination, nous désignons les processus qui conduisent à limiter, à contourner ou à rendre inopérantes les capacités critiques des acteurs. Un premier genre de dispositifs exerce des effets de domination que l’on peut qualifier de simples ou de patents au sens où ils s’attachent principalement à confirmer la validité de formes symboliques associées à des représentations typiques du bien commun sans mettre à l’épreuve leur correspondance avec la réalité, c’est-à-dire avec les états de choses dans lesquelles les personnes se trouvent engagées. Ces dispositifs limitent l’autonomie des individus et sont orientés, de façon obsessionnelle, vers le refus du changement. Un second genre de dispositifs, mieux adaptés aux sociétés capitalistes-démocratiques, exercent des effets de domination que l’on peut appeler "complexes" au sens où ils sont mis en œuvre, au contraire, par l’intermédiaire du changement. Mais les changements opérés portent tantôt sur les épreuves auxquelles sont soumises les personnes, tantôt sur la réalité elle-même. Ils sont chaque fois justifiés par la référence à la nécessité. Le changement de la réalité justifie le remodelage des épreuves ; les épreuves remodelées servent à leur tour d’outils pour changer la réalité. Les personnes, bien que supposées "autonomes" doivent, pour se montrer "responsables" et "rationnelles", se plier aux "nécessités" qui leur sont imposées.

Ahmed BOUBEKER: Ethnicité, individuation et subjectivation
Que l’on parle de "groupes ethniques" ou de "communautés immigrées", on oublie souvent le fait que les immigrés en question font partie de la société globale et qu’ils s’inscrivent eux aussi dans des dynamiques individuelles qui font que "tout un chacun se retrouve aujourd’hui coupé de ses racines" (Berque, 1990). Mais comment devenir soi sous le joug de la stigmatisation? Si, comme le souligne Robert Castel, il n’y a pas d'individu sans supports, on peut aussi penser ces assises comme une capacité de se référer à une mémoire ou une expérience partagée, ce qui renvoie à un registre d'objectivité qui dépasse l'individu en tant qu'individu en lui donnant figure à défaut de droits. Autour d’une tension entre individuation et groupalité se profile ainsi une perspective pragmatique de l’ethnicité, comme un processus par lequel se fonde une singularité. Et l’expérience de l’immigration maghrébine incite le chercheur à redécouvrir l’individu non comme représentant d’une culture quelconque, mais comme se situant au carrefour de différents mondes et de multiples formes de subjectivation.

Alain CAILLÉ: Individus ou sujets?
Je voudrais, dans un premier temps, revenir sur le malaise que j’éprouve à la lecture de nombre des célébrations actuelles des vertus ou grandeurs supposées de l’individualisme identifié à l’apothéose de la démocratie moderne. Les individualismes sont en fait multiples. Et ils ne sont pas tous spécifiquement modernes. Enfin, la complaisance envers toutes les formes d’individualisme nous laisse sans recours face aux tendances les plus délétères de l’hypermodernité qui me semblent tendres vers ce que j’appelle un parcellitarisme généralisé. Dans un deuxième temps, je suggérerai que nous n’avancerons pas dans cette discussion aussi longtemps que nous n’aurons pas clarifié la théorie de l’action à partir de laquelle nous raisonnons, et que cette clarification doit nous conduire à éviter la confusion entre individu et sujet qui est la cause principale de la plupart des obscurités et équivoques de cette discussion.

Claude CALAME: Entre droits de l'homme et droits sociaux, l'individu abstrait et la personne concrète
En partant des tensions entre l'individu abstrait (égal en droits et en libertés fondamentales) et l'individu concret (saisi dans l'épanouissement de ses spécificités), il convient de se demander par quels biais l'individu pourvu de droits civils égaux, mais aussi de droits sociaux, a été détourné et transformé en un individu désireux de se réaliser dans l'exercice autonome de qualités et de potentialités qu'il croit propres au sein d'un système économique de concurrence fondé sur la propriété privée et le profit. Dialectique de l'individuel et du social, du privé et du public, du singulier et du collectif: la confrontations (anthropologique) avec d'autres conceptions de la personne, sinon du sujet, montre que de l'individualisation libérale un retour s'impose aux solidarités sociales et culturelles, en rupture avec le régime dominant et par le moyen de nouvelles propositions, politiques et économiques. Même dans sa personnalité la plus intime, l'individu doit être envisagé dans une perspective "anthropopoiétique": il n'est ce qu'il est que par l'interaction avec son environnement, naturel et social.

Robert CASTEL: Individus par excès, individus par défaut
Entre les individus, il n’y a pas que des différences d’ordre psychologique. D’un point de vue sociologique les individus diffèrent par le fait qu’ils peuvent ou non disposer de conditions objectives qui leur permettent, on non, de conduire leur vie sociale avec un minimum d’indépendance. Pour être un individu à part entière, capable de nouer avec les autres membres de la société des relations d’interdépendance (et pas seulement de dépendance), l’individu a besoin de s’appuyer sur des supports qui lui donnent sa consistance sociale.
La prise en compte et la prise au sérieux de cette notion de support permettent de distinguer des profils sociaux (et non psychologiques) d’individus. À l’une des extrémités du sceptre, on peut parler d’individus par excès pour désigner l’état de sujets tellement nantis de ressources et de biens (biens matériels mais aussi capitaux sociaux, culturels et symboliques) que, tel Narcisse, ils s’enferment en eux-mêmes dans le culte de leur subjectivité en se vivant comme complètement détachés du socle de conditions objectives qui les supportent. A l’autre extrémité du sceptre, les individus par défaut sont très problématiquement des individus parce qu’ils sont en quête infructueuse de ce socle de ressources qui leur manque pour assurer leur indépendance soiale. Les premiers sont affranchis des contraintes de la société au point qu’ils peuvent les oublier et même oublier qu’ils vivent en société, tandis que ces contraintes pèsent sur les seconds et les plombent en leur interdisant de se réaliser comme des individus à part entière.

Références Bibliographiques :

Robert Castel, Claudine Haroche, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi. Entretiens sur la construction de l’individu moderne, Paris, Fayard 2001, Hachette Pluriel, 2005.
Robert Castel, "La face cachée de l’individu hypermoderne", in: Nicole Aubert, L’individu hypermoderne, Paris, Érès, 2004.
Robert Castel, "Des individus sans supports", in: V. Châtel, M.-H. Soulet, Agir en situation de vulnérabilité, Laval, Les Presses Universitaires de Laval, 2002.


Philippe CAUMIÈRES: La privatisation de l'individu: l'approche du social par Castoriadis en question(s)
Dès la fin des années 50 Castoriadis parlait de "privatisation de l’individu" pour désigner un mouvement social se manifestant par la passivité d’une partie croissante de la population relativement à la communauté ; mouvement qu’il comprenait comme un symptôme d’un vaste processus de décomposition des sociétés occidentales modernes. Celles-ci se trouveraient minées par une contradiction foncière consistant à proposer un modèle identificatoire — "l’individu qui gagne le plus possible et jouit le plus possible" — incapable de générer des êtres véritablement aptes à la vie sociale. Dans la mesure où un tel diagnostic semble contredit par la survivance des sociétés considérées, on est conduit à se demander si les affirmations de Castoriadis ne participent pas davantage d’un discours général sur la perte des valeurs que d’une étude sérieuse du social. Comment du reste énoncer des jugements sur l’avenir quand on assure que toute socialisation relève d’un imaginaire collectif instituant? C’est bien la cohérence de sa pensée que Castoriadis met en jeu avec son analyse de l’individualisme contemporain.

Références Bibliographiques :

"L’époque du conformisme généralisé" ; "Pouvoir, politique autonomie" in: Castoriadis, Le monde morcelé. Les carrefours du labyrinthe 3, Paris, Le Seuil, 1990 [Réimp. coll. Points, 2000].
"La crise des sociétés occidentales"; "La montée de l’insignifiance"; "La crise du processus identificatoire" in: La montée de l’insignifiance. Les carrefours du labyrinthe 4, Paris, Le Seuil, 1996 [Réimp. coll. Points, 2007].
"Les significations imaginaires" in: Castoriadis, Une société à la dérive, Paris, Le Seuil, 2005.
Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975 [Réimp. coll. Points, 1999].


Philippe CORCUFF: Vers une théorie générale de l'individualisme contemporain occidental?
On analysera les liens entre individualisme contemporain et néocapitalisme, à partir d’une extension analogique d’inspiration marxiste: la notion de contradiction capital/individualité. L’usage de cette notion s’inscrira dans une posture à la fois critique et compréhensive, attentive aux imaginaires personnels des acteurs de nos sociétés, en ne les écrasant pas a priori sous la présomption d’aliénation (à la différence de la critique des « industries culturelles » esquissée par Adorno et Horkheimer). Le terrain empirique de cette investigation sera constitué par une enquête qualitative sur la réception en France de la série télévisée américaine Ally McBeal.

Références Bibliographiques :

Corcuff Philippe, "Individualité et contradictions du néocapitalisme", SociologieS (revue en ligne de l’Association Internationale des Sociologues de Langue Française), 2006, http://sociologies.revues.org/document462.html.
Corcuff Philippe, "De l’imaginaire utopique dans les cultures ordinaires – Pistes à partir d’une enquête sur la série télévisée Ally McBeal", dans Claude Gautier et Sandra Laugier (éds.), L’ordinaire et le politique, Paris, PUF, coll. CURAPP, 2006.


Dominique DEPENNE: Georges Palante contre Emile Durkheim: individualisme et sociologie
La seconde moitié du XIXème siècle a été le théâtre d’une confrontation "officielle" entre E. Durkheim et G. Tarde. On connaît les attaques virulentes du père de la sociologie française contre l’auteur des Lois de l’imitation qu’il tenait pour "un amateur et non un savant". Parallèlement, officieusement une autre confrontation avait lieu dont l’Histoire de la "nouvelle science" ne veut garder aucune trace. Se souvient-on que l’auteur du premier Précis de sociologie publié en France fut la bête noire des sociologues dont il dénonçait "l’autoritarisme d’âmes sèches de cuistres pédantocrates"?
Georges Palante (1862-1925), philosophe de formation (comme E. Durkheim) n’a cessé de combattre pour l’individu, contre l’esprit de corps, contre le solidarisme et l’éducationnisme durkheimiens. Penseur hérétique, l’auteur de La sensibilité individualiste s’était choisi trois philosophes anti-hégéliens (Stirner, Schopenhauer, Nietzsche) pour éducateurs avant de rompre avec chacun d’eux. La pensée palantienne rejette l’idée d’antériorité et de supériorité de la société sur l’individu chère à E. Durkheim. Face à l’homme borné dans ses désirs, face à l’homme "moyen" appelé au sacrifice de son individualité devant le Tout social élevé en nouvelle divinité, G.Palante affirme que "l’individu est la seule source d’énergie, la seule mesure de l’idéal" et propose à la modernité, une nouvelle figure de l’individu: l’ariste. Le silence de l’Histoire de la sociologie française sur l’œuvre de ce penseur singulier doit interroger. Sa pensée individualiste, tout en récusant l’égoïsme stirnérien, lutte sans discontinuer contre la "sociocratie" moraliste durkheimienne. En ce sens, G. Palante invite à ré-interroger la rapport individu/société en même temps que l’histoire même de la sociologie française.

Natalie DEPRAZ: Une phénoménologie du « nous ». A propos de la communauté grecque d'Istanbul
Qu’entendons-nous par le pronom personnel "nous"? Une addition de "je"? Une unité collective indécomposable? Des relations multiples entre personnes irréductibles à la distinction de l’unité et de la sommation séparative? Un souci de prise en compte de la singularité unique de chacun au sein même d’un groupe? Sans doute un peu tout cela, avec ce critère, qui demeure, d’une inclusion plus ou moins explicite de moi-même dans un ensemble qui compte au minimum deux personnes ("nous deux"), mais en rassemble souvent plus (trois ou plus). Bref, l’appartenance de moi-même au groupe (sous quelque forme que ce soit: provisoire, observationnelle, affective, professionnelle) exclut toute possibilité d’envisager le nous comme un simple ensemble de "ils" ou de "elles", en troisième personne, dont on pourrait observer de façon externe les comportements. La pluralité inhérente au "nous" (au sens où le pluriel grammatical inclut le duel) évoque en tout cas un comptage possible des membres du groupe, c’est-à-dire une individuation au moins possible de chacun dans l’ensemble, bref une personnalisation potentielle des sujets, en tout cas rien qui conduise à l’anonymat de la foule informe. Ce qui ne signifie pas que ce "nous" ne puisse pas être tendanciellement indifférencié ("un nous collectif"), mais qu’il est à tout le moins, sinon déterminé, du moins déterminable: on peut recenser les membres du groupe. Bref, tout en considérant chaque membre comme un sujet en première personne (comme un Je, voire comme un Tu), mais en tout cas pas comme anonyme (en troisième personne), il reste que l’expérience du "nous" est traversée par une tension entre le processus de la pluralisation du Je qui lui est inhérente et la préexistence donnée dans le monde de sujets tendanciellement substituables les uns aux autres.
Pour être précis, on peut distinguer quatre perspectives phénoménologiques distinctes qui font droit à ce que sont ces personnes en relation qui font un "nous":
1. Edmund Husserl: le "nous" (das Wir) entre la pluralisation (Vervielfältigung) des Je et le fait donné du monde commun (Lebenswelt) ;
2. Emmanuel Lévinas: l’"entre nous": entre le face à face et le tiers qui fait la communauté sociale ;
3. Alfred Schütz: les relations à la première personne du pluriel (we relationships) entre la coexistence synchronique et la transmission générative ;
4. Martin Heidegger: l’être-avec (Mitsein), un nous antérieur à la distinction de moi et d’autrui en tant que coexistence des personnes dans le monde.
Une tension traverse chacune de ces approches: le souci d’une dimension collective unifiante qui transcende le sujet singulier (que l’on peut nommer monde, société, communauté, histoire) va de pair avec un souci de faire droit à la personne singulière d’autrui : une telle tension contient en elle un croisement entre le plan politique et la dimension éthique. Mon hypothèse est que l’expérience du monde social se trouve quelque part entre le monde commun de Husserl, les relations "we" de Schütz et l’être-avec de Heidegger, mais qu’une telle variation oblitère quelque peu la dimension de la singularité d’autrui. Si l’on greffe sur ces approches du monde social un surgeon d’individuation, on obtient une expérience de la communauté. Bref, je voudrais partir de l’équation suivante: monde social + individuation = communauté, et explorer à cette lumière le cas des Grecs d’Istanbul: dans quelle mesure leur monde social intègre-t-il en lui-même des processus d’individuation suffisamment prégnants pour que l’on puisse parler à leur propos d’une "communauté grecque d’Istanbul"? J’aurais recours pour ce faire à la conception d’A. Gurwitsch et à l’expérience à la première personne du pluriel qu’il thématise sous l’expression de "social encounters".

François DUBET: De la fin des illusions à la défense de l'individu
Les dégâts liés aux mutations économiques et sociales, la critique parfois routinière du "néo-libéralisme" provoquent, dans la société comme dans la pensée sociale, une hostilité latente contre l'individualisme. Parfois même nous retrouvons la vieille défense de la société intégrée identifiée aux trente glorieuses. Nous voudrions montrer que l'individualisme a plusieurs visages, largement contradictoires, mais qu'il ne s'agit pas de renoncer au projet de la formation d'une société d'individus. Dès lors, le problème est moins de s'en prendre à l'individu que de construire des politiques et des épreuves permettant aux individus de se constituer comme des sujets. Ce qui suppose non seulement de reconstruire l'individu, mais aussi de repenser ce qu'on appelle machinalement une société.

Références Bibliographiques :

L’expérience sociologique, Paris, La Découverte, coll. Repères, 2007, 120 p.
Injustices. L’expérience des inégalités au travail, (avec V. Caillet, R. Cortéséro, D. Mélo, F. Rault), Paris, Seuil, 2006, 504 p.
L'école des chances. Qu'est-ce qu'une école juste?, Paris, Seuil, La république des idées, 2004, 96 p.
Le déclin de l'institution, Paris, Seuil, 2002, 422 p.


Alain EHRENBERG: La place de l'affect dans la vie sociale, un phénomène sociologique à clarifier
Les pathologies narcissiques font partie de ces pathologies sociales apparues à partir des années 1960. Comparées aux névroses "classiques", ces pathologies sont "nouvelles" au sens où les symptômes montrent une désorganisation des personnalités qui n’existait pas dans la névrose d’antan. Elles trouvent leur explication sociologique dans l’état de la société d’aujourd’hui qui a perdu son autorité sur les individus en relâchant les contraintes d’encadrement des comportements exercées traditionnellement sur eux. La candidature de ce concept psychanalytique à son élection en concept sociologique a généralement été acceptée par les sociologues de l’individualisme. À travers cet emblème se jouerait l’identité même du sujet moderne autant que le destin moral et social de nos sociétés. Il existe une réponse optimiste à la thèse pessimiste du malaise que l’on trouve surtout dans les sociologies du Soi ou du Sujet: certes, l’institution ne joue plus son rôle traditionnel, mais c’est une bonne chose, car elle enferme les individus en les empêchant de devenir eux-mêmes (c’est un concept conservateur). De plus, elle serait inutile car les individus ont des dispositions intérieures d’une sorte ou d’une autre (un Moi, un Soi, un Je, etc.) qui leur permettent de se construire comme sujets, acteurs, et d’établir des relations intersubjectives avec les autres. Il s’agirait donc d’un faux problème. Que le diagnostic soit pessimiste ou optimiste, la manière d’envisager l’affaire est strictement semblable, car les deux camps s’accordent pour dire que l’on assiste à un double mouvement solidaire en sens inverse: la désinstitutionalisation des rapports sociaux dans un sens, leur psychologisation dans l’autre. Elle est devenue fort en vogue en sociologie, en philosophie sociale et en psychanalyse. Cela signifie que nous ne savons pas très bien où nous en sommes entre l’homme psychologique et l’homme social. Le but de cet exposé est de proposer des arguments montrant que l’on en sait un peu plus que ce que l’on croit. Mon hypothèse est qu’on a plutôt affaire à la forme de démocratique de l’inquiétude humaine. La clarification de cette hypothèse suppose de remplacer la question: "qu’est-ce qui cause ces pathologies?" par celle: "que cherchons-nous à mettre en forme?".

François FLAHAULT: La vulnérabilité du sentiment d'exister
On distinguera d’abord entre trois sens de la notion d’individualisme: égoïsme, pratiques sociales permettant une émancipation de l’individu, et conception de l’individu véhiculée par la culture occidentale. Il s’agira ensuite de remonter des fausses évidences de cette conception aux partis pris qui sont à son origine. On montrera comment ces partis pris s’imposent avec le platonisme et le christianisme. Puis comment à la fois ils se maintiennent, se transforment et se diffusent à travers un processus de sécularisation. On montrera enfin en quoi la conception contemporaine de l’individu se révèle contestable: écart entre la vie et la pensée, mais aussi contradiction entre certains aspects de cette conception et les connaissances scientifiques dont nous disposons aujourd’hui.

Références Bibliographiques :

Le Sentiment d’exister, Descartes & Cie, 2002.
Le Paradoxe de Robinson. Capitalisme et société. Mille et une nuits, 2005.
"Be yourself !". Au-delà de la conception occidentale de l’individu, Mille et une nuits, 2006.
Adam et Ève. La condition humaine, Mille et une nuits, 2007.


Vincent de GAULEJAC: L'exigence d'être sujet
Les sociétés contemporaines (hypermodernes?) confrontent chaque individu à une contradiction. D'un côté, une exigence de conformité aux normes de "l'idéologie gestionnaire" qui contribuent à l'objectiver, l'instrumentaliser, le désubjectiver. De l'autre, une exigence d'advenir comme sujet, d'affirmation de soi-même, de son autonomie, de sa singularité, de ses capacités créatrices. Dans ce contexte, la notion de sujet doit être analysée à partir de la façon dont elle est appréhendée dans les sciences sociales (en particulier chez Foucault, Touraine et Bourdieu) et dans la psychanalyse. Cette analyse théorique sera mise en perspective avec une analyse clinique de récits reccueillis dans des groupes d'implication et de recherche dans lesquels les participants s'interrogent sur leur propre histoire, la façon dont elle est agissante en eux et les processus par lesquels il cherchent à advenir comme sujets.

Références Bibliographiques :

Aubert Nicole, L'individu hypermoderne, ÉRÈS, 2004 (ouvrage collectif).
Gaulejac Vincent, Hanique Fabienne, Roche Pierre, La sociologie clinique, enjeux théoriques et méthodologiques, ÉRÈS, 2007 (ouvrage collectif).
Histoires de vie et choix théoriques en sciences sociales, Collection Changement Social, L'Harmattan, N°10: "Parcours de femmes", N°11 et 12: "Itinéraires de sociologues".


Nathalie HEINICH: L'artiste, type idéal de l'individu dans la modernité?
Le statut du créateur — peintre, écrivain, musicien — a subi un changement remarquable à partir de l’époque romantique, grâce à deux basculements majeurs: d’une part, du régime professionnel au régime vocationnel, en matière de définition de l’activité ; d’autre part, du régime de communauté au régime de singularité, en ce qui concerne les valeurs sollicitées pour juger de sa qualité. Cette double mutation, dont les effets se font sentir encore aujourd’hui, contribue à l’individualisation du statut d’artiste, tant dans ses pratiques effectives que dans les représentations qui en sont faites et dans le type d’axiologie qui lui est associée. Cela fait-il de l’artiste une sorte de "type idéal" de l’individu? Pour répondre à cette question, il convient d’opérer tout d’abord une claire définition du vocabulaire sociologique, en distinguant soigneusement ce qui relève de l’individualité, de la particularité et de la singularité. Mais il faut, surtout, être en mesure de clarifier la posture du sociologue face à la question de l’individualisme, entre description analytique et prise de parti normative.

Références Bibliographiques :

La Gloire de Van Gogh. Essai d'anthropologie de l'admiration, Paris, Minuit, 1991.
Du peintre à l'artiste. Artisans et académiciens à l'âge classique, Paris, Minuit, 1993.
Etre artiste. Les transformations du statut des peintres et sculpteurs, Paris, Klincksieck, 1996.
Etre écrivain. Création et identité, Paris, La Découverte, 2000.
L'Elite artiste. Excellence et singularité en régime démocratique, Paris, Gallimard, 2005.


Jean-Claude KAUFMANN: La force structurante d'une illusion: l'individu
L’autonomisation individuelle résulte d’un vaste processus social-historique l’ayant produite comme modèle de représentation de soi et comme programme à accomplir. C’est pourquoi elle peut être simultanément une fiction du point de vue d’une anthropologie concrète, et une grille d’intelligibilité pertinente, voire centrale, des mouvements de la société contemporaine (jeu dialectique qui souligne l’inanité des conflits d’école entre tenants et adversaires résolus de l’individualisation). Elle est, sur la longue durée historique, une illusion productrice de vérité.

Christian LE BART: Les historiens face à l'individualisation
Les théories de l’individualisation empruntent à l’histoire pour donner à voir, sur le temps long, un processus de montée en puissance de le thématique de l’individu. Si les historiens nourrissent ce paradigme par leurs réflexions sur les transformations des pratiques sociales (pratiques religieuses, politiques, familiales...), ils mettent également en garde contre une vision trop linéaire de l’individualisation. Le grand récit de l’individualisation, qui commence avec la rupture humaniste par rapport à l’ordre médiéval holiste, qui se poursuit avec la modernité politique de la Révolution, et qui s’achève avec la seconde (ou la post-) modernité contemporaine, connaît trop de contre-exemple pour être reçu tel quel. D’où peut-être la nécessité des parler d’individualisations au pluriel: en référence à des secteurs de la vie sociale qui n’évoluent pas au même rythme (individualisation religieuse, individualisation artistique, individualisation économique, individualisation politique...); en référence aussi à des formes d’individualisation multiples, qu’un travail de définition un peu rigoureux oblige à ne pas confondre. Ainsi plaidera-ton pour séparer l’individualisme générique de l’individualisme différencié.

Danièle LINHART: Individualisation et dimension citoyenne du travail
Le travail marchand constitue un puissant vecteur de socialisation citoyenne, tous les sociologues en conviennent. Par le travail, chacun contribue à la société et en attend en retour de la reconnaissance, de la légitimité et certains droits. L'individualisation de la gestion et de l'organisation du travail accompagnée d'une nouvelle éthique du travail produite par l'entreprise, se traduit par une mise en concurrence exacerbée des salariés, l'exigence d'un engagement et d'une loyauté à l'endroit de la seule entreprise, et la sollicitation du registre narcissique de chacun. Le grand perdant, outre les salariés épuisés par une course sans fin, n'en serait-il par la société?

Emmanuel LOZERAND: La question de l'individu au Japon
D'Est en Ouest, dans les conceptions courantes comme dans les analyses scientifiques, l'affaire paraît entendue: il n'y a pas, il ne saurait y avoir d'individu au Japon. Pourtant les arguments utilisés pour étayer cette thèse relèvent généralement d'un "déterminisme crasse" qui ne résiste guère à l'analyse critique. Et si l'on part en quête des dimensions individualistes de la civilisation japonaise, on sera surpris de la richesse de la moisson. Dans de multiples domaines, au fil de son histoire, le Japon a bel et bien valorisé la singularité individuelle. Mais ce constat opéré, les questions alors se multiplient. Y a-t-il "une" conception japonaise de l'individu? Un individualisme japonais? spécifique, mais néanmoins apparenté au nôtre? est-il né au cours de la modernisation endogène du Japon (celle d'avant l'ouverture massive sur l'Occident) aux XVIIème et XVIIIème siècles, étroitement associé à l'urbanisation massive, au développement de l'économie de marché, à une forme de laïcisation? Comment l'individualisme occidental a-t-il été reçu au XIXème siècle? Pourquoi un discours dominant s'est-il mis en place pour le rejeter? Plus fondamentalement, le temps n'est-il pas venu de reconnaître, à l'Est comme au Sud, d'autres formes d'individualisme, tant pour cesser d'objectiver les Autres sous la forme de types entomologiques que pour régénérer et enrichir notre conception occidentale de l'individu qui présente, semble-t-il, quelques signes de fatigue?

Claude MARTIN: Individualisation et politiques sociales: de l'individualisme positif à l'instrumentalisation de l'individu
Dans cette contribution, nous proposons de confronter deux versions de l’individualisme contemporain. Quant l’une insiste sur l’avènement d’individus individualisés correspondant à la modernité avancée, à l’extension du domaine de la réflexivité, l’autre évoque la promotion d’une nouvelle figure: l’adulte travailleur, auquel pourrait correspondre une individualisation des droits sociaux. Dans l’un et l’autre cas, il est question d’une société d’individus, de l’accroissement des marges de choix de chacun, d’une aspiration à l’auto-détermination et à l’expression de ses préférences. Mais ces deux lectures, privée et publique, de la société des individus fonctionnent d’abord comme des modèles abstraits, dont les vertus buttent sur les inégalités de condition, et notamment sur les inégalités de genre.

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Danilo MARTUCCELLI: Y a-t-il des individus au Sud?
L’intervention s’organisera autour d’une question: les sciences sociales ont fabriqué un récit associant largement l’émergence de l’individu à l’avènement de la modernité occidentale. Or, le processus d’individuation a lieu désormais dans toutes les sociétés contemporaines. Se pose alors la question de savoir comment il faut penser les individus au Sud? Peut-on encore aujourd’hui accepter le schématisme d’une lecture les associant globalement à des variantes plus ou moins affaiblis du "communautarisme"? Ou limiter ce bouleversement à un simple transfert de schémas conçus à partir d’autres traditions intellectuelles et d’autres réalités historiques? Ce sera en revenant vers les problèmes "classiques" de la sociologie au Sud que nous efforcerons de proposer des pistes de réflexion.

Sylvie OLLITRAULT: Militer pour soi: les techniques de fidélisation au sein de Greenpeace
La communication portera sur les techniques de "management" pour convaincre, amener et fidéliser les sympathisants et les militants. Il s’agira de discuter et de comprendre les processus de remise de soi dans le militantisme. La population étudiée a pour singularité de détenir des capitaux culturels et sociaux élevés. Comment ce type d’individus peuvent se convaincre de la validité d'une cause? Comment le militantisme les valorise et leur permet de se penser comme utile socialement? Comment l’organisation réussit à les motiver dans un contexte où le militantisme s’individualiserait  pour les amener à faire un don de soi même ponctuel? L’idée est alors de discuter les nouvelles modalités de remise de soi y compris dans un contexte a priori de militantisme post-it, "volatile" et surtout, de mettre en évidence les techniques de l’organisation qui visent l’individu pour le transformer en membre.

Mathieu POTTE-BONNEVILLE: Individualisation et subjectivation: remarques à partir de Michel Foucault
Entre La Volonté de savoir (1976) et Le Souci de soi (1984), la lecture que Michel Foucault propose de l’individu connaît trois inflexions remarquables: du point de vue historique, l’apparition de l’individu comme figure éthico-politique se trouve déplacée de l’âge classique à la période héllénistique et romaine; du point de vue méthodologique, le procès d’individualisation n’est plus considéré comme l’effet de relations stratégiques, mais comme le foyer d’une histoire originale où se renouvellent les formes du rapport à soi; du point de vue axiologique, l’accent mis sur l’asservissement masqué que constituerait la promotion des individualités cède la place à une réflexion sur la contribution de l’esthétique de l’existence aux "pratiques de liberté". On soutiendra pourtant que, sous ces transformations du regard historique et critique, persistent deux thèses qui lient l’enquête de Foucault à son actualité et lui confèrent son unité: 1/ l’individualité constitue, dans la modernité, un espace d’affrontement politique décisif où la rationalité gouvernementale, se prolongeant jusqu’au détail des conduites singulières, s’expose par là-même à l’initiative des gouvernés. 2/ La question n’est pas, alors, celle de l’assomption ou du rejet de la figure de l’individu. L’enjeu est plutôt de découpler individualité et identité, pour faire valoir contre l’assujettissement que celle-ci enveloppe à la fois la singularité et la structure relationnelle du rapport à soi.

Gildas RENOU: L'individuation muette. Sociologie de la pratique et sentiment de soi
Les récits, la parole et la verbalisation sont souvent envisagés, à juste titre, comme les modalités privilégiées de l’expression et de la construction de soi des agents sociaux. Mais ces modalités ne sauraient épuiser la gamme des formes de subjectivation sans, du même coup, oblitérer l’importance d’au moins d’autres dimensions. La dignité scientifique de l’expérience corporelle muette s’est vue réévaluée ces dernières années; son exploration diversement toutefois introduite dans l’enquête sociologique (Kaufmann, Lahire, Thévenot...). Avec quelles catégories les sciences sociales peuvent-elles aborder le sentiment de soi, autrement dit les formes d’individuations non discursives qui semblent plus facilement mises en évidence par d'autres traditions de savoir? Nous partirons de la théorie de la pratique de P. Bourdieu. Dans cette œuvre, on peut identifier une forte tension entre le primat anthropologique irréductible accordé au pré-réflexif dans la constitution de l’agence humaine, d’une part, et, d’autre part, l’assomption répétée qu’une action libérée passe par la difficile conquête d’une réflexivité. De la tentative d’exploration de cette tension, nous tâcherons de poser quelques repères pour circonscrire l’enjeu sociologique de l’individuation pratique.

François de SINGLY: Opérationnaliser l'individu "individualisé"
Á la thèse du passage à une "société des individus", peut être associée une seconde thèse, celle du lien entre méthodologie des sciences sociales et nature sociale de la société étudiée. Plus précisément, selon nous, la sociologie a mis en place une méthodologie proche des présupposés de la première modernité, notamment en attribuant une identité sociale à tous ses membres. Or elle tarde à tirer les conséquences du passage de la première modernité à la seconde. On voudrait non seulement analyser le lien entre première modernité et disparition des individus singuliers, mais aussi proposer des méthodologies croisées pour appréhender ces derniers, y compris dans les limites qu’ils rencontrent dans leur processus d’individualisation.

Laurent THÉVENOT: Servitudes et grandeurs des individualités
Les figures de l'individualité font valoir l'indépendance d'un sujet émancipé et magnifient son détachement des autres et des objets. En conséquence, elles embarrassent la critique. Ne doit-on pas alors dévoiler l'utopie de ces individus sans lieux, afin de réarmer cette critique? Nous cherchons plutôt à ancrer ces figures dans leurs réalités, clarifiant les pouvoirs et vulnérabilités qu'elles comportent. Considérant ce qui est requis pour constituer la personne à l'état d'individu, nous mettons en évidence la dépendance de cet état d'agent à l'égard d'un environnement approprié. Parmi la variété de ce que désigne l'individualité, l'approche pragmatique permet d'identifier plusieurs capacités d'agir communément reconnues et éprouvées dans le cadre d'engagements de l'agent avec son environnement. Il apparaît alors que le pouvoir ou la grandeur du sujet individuel reposent sur des dépendances à un monde disposé pour les garantir et pour entretenir la confiance à leur endroit. Autant de possibles sujétions s'en déduisent, dont l'examen ouvre le regard critique à des oppressions méconnues. L'étude comparée des transformations de l'action publique fait ainsi apparaître les servitudes, non plus d'un homme sans qualité mais d'un individu au standard.

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Sophie WAHNICH: Individualité et subjectivation pendant la période révolutionnaire
Des individus qui s’éprouvent comme sujets libres et l’expriment dans des textes de pétitions, des discours à l’assemblée, des créations littéraires ou musicales peuplent la Révolution française. La prise de parole dans des espaces de délibération politiques de quartier, l’adresse à des représentants élus, la parole d’assemblée à l’Assemblée nationale sont autant de lieux d’expression de cette épreuve du "je" individué. Cette communication montrera comment les révolutionnaires articulent cette découverte du "je", — je suis citoyen, je suis libre, je pense — le sentiment intime de la vérité et l’expérience du collectif. En effet, ces "je" singuliers ne peuvent exister que dans cette coprésence des corps qui se parlent, délibèrent et prennent finalement des décisions ensemble. Chacun /tous devient alors un couple logique dès qu’il s’agit de prendre des décisions politiques, où chacun est engagé individuellement pour réaliser le bien de tous, c’est à dire de la cité libre. On observera alors comment ces individus libres pensent la place et le rôle des affects dans ces processus.

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et du SOPHIAPOL (Université Paris X)




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