DU LUNDI 13 AOÛT (19 H) AU LUNDI 20 AOÛT (14 H) 2007
DIRECTION : Béatrice BONHOMME
ARGUMENT :
Près de trente ans après la mort de Pierre Jean Jouve (1887-1976), son oeuvre ne cesse d'intéresser toujours davantage de lecteurs, qu'ils soient enseignants, chercheurs, étudiants ou simples amoureux de poésie et de littérature. En outre, la pensée de Jouve exerce sur plusieurs écrivains d'aujourd'hui une influence qui reste largement méconnue.
Ce colloque a pour objectif de rendre cette influence visible et de donner une nouvelle impulsion aux recherches sur Jouve en réunissant de nombreux spécialistes et poètes. Il s’attachera à rendre compte des aspects les plus importants d’une œuvre complexe qui conjugue, d’une manière qui fut souvent jugée déconcertante, une méditation sur les grands enjeux de la pensée moderne, une réflexion continue sur la tradition artistique et littéraire européenne, une confrontation cruciale avec la psychanalyse (dès les années vingt, grâce à la rencontre avec Blanche Reverchon, traductrice de Freud), un projet narratif qui fait de Jouve un rénovateur méconnu du roman et de la nouvelle au XXe siècle, enfin une poésie majeure où se rejoignent et s’affrontent, érotisme et mystique, une poétique en acte qui a puissamment contribué à l’affirmation du vers libre et des formes poétiques modernes.
On tentera donc de mettre en lumière toutes les facettes de la création et de la pensée jouviennes, du roman à la nouvelle et à l’autobiographie, de la critique littéraire et musicale à la création poétique, de la lecture des grands poètes européens qui furent pour l’auteur des figures tutélaires aux traductions marquantes qu’il en a proposé (celles de Hölderlin et de Shakespeare en particulier). Enfin, l'on tentera de tisser des ramifications vers la création des poètes contemporains.
CALENDRIER DÉFINITIF :
Lundi 13 août
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants
Mardi 14 août
Matin:
Béatrice BONHOMME: Ouverture du colloque
Techniques d'écriture
Jean-Paul LOUIS: Pierre Jean Jouve, la Musique Blanche
Laure HIMY-PIERI: Les Proses de Jouve sont-elles de la prose?
Après-midi:
Paysages
Eric DAZZAN: Paysage(s) et altérité dans l'œuvre de Jouve
Stéphanie CUDRÉ-MAUROUX: Lecture en triptique du mythe érotique d'Hélène dans Les Années profondes
Soirée:
Théâtre: Sueur de sang (Monique DORSEL, Théâtre-Poème)
Mercredi 15 août
Matin:
Editions des Lettres / Images
Claire PAULHAN: Jouve et Paulhan au miroir de leurs archives
Muriel PIC: Le secret biographique chez Pierre Jean Jouve: effacement et invention des traces dans Les Lettres à Jean Paulhan (1925-1961), En miroir, Journal sans date et Paulina 1880
Après-midi:
Quête de l'origine et retour sur le passé
Philippe RAYMOND-THIMONGA: Origine du monde dans les paysages de Pierre Jean Jouve
Aude PRÉTA DE BEAUFORT: Jouve, retours sur le passé, à partir d'Ode (1950)
Soirée:
Théâtre: Paulina (Valérie AUBERT, Théâtre en Partance)
Jeudi 16 août
Matin:
Aventure de l'érotisme / Archives et manuscrits
Tristan HORDÉ: L'ombre de la chair
Béatrice BONHOMME: Jouve et l'intertexte philosophique
Après-midi:
REPOS
Vendredi 17 août
Matin:
Imaginaire épique
Régis LEFORT: Jouve, le fier combat d'une nuit
Thérèse DUFRESNE: Paulina (1880), l'amour: la liberté, un corps à corpus avec la religion
Après-midi:
Intertextes
Myriam WATTHEE-DELMOTTE: L'emprise de l'image dans l'œuvre romanesque de Jouve
Anis NOUAIRI: L'intertexte biblique dans l'œuvre de Jouve: stations de Croix et transfiguration christique
Soirée:
Lecture: Bernard VARGAFTIG: "Le cœur a son compte"
Samedi 18 août
Matin:
Théologie / Lecture
Serge MEITINGER: Théologie de Jouve
Lecture: Heather DOHOLLAU: Le bleu de Jouve
Après-midi:
Traductions et tissages
Caroline ANDRIOT-SAILLANT: Jouve et les poètes anglais
Michael G. KELLY: Jouve et la raison poétique
Soirée:
Lecture: Gérard ENGELBACH: Reconnaissance à Pierre Jean Jouve
Dimanche 19 août
Matin:
Présence d'Eros
Gérard GASARIAN: Les secrets de l'érotisme chez Jouve
François LALLIER: L'image d'Alice
Après-midi:
Rencontres littéraires
Takayuki OZAKI: Trois portraits de Baudelaire, selon Sartre, Blanchot et Jouve
Soirée:
Lecture: Béatrice BONHOMME, Eric DAZZAN, François LALLIER et Philippe RAYMOND-THIMONGA
Lundi 20 août
Matin:
Synthèse et discussion libre
Après-midi:
DÉPART DES PARTICIPANTS
RÉSUMÉS :
Caroline ANDRIOT-SAILLANT: Jouve et les poètes anglais
Les relations entre Jouve et la poésie anglaise moderne et contemporaine paraissent marquées d’une certaine dissymétrie: tandis que ses premiers recueils, comme Présences, sont salués en Angleterre dans les années 1910 pour leurs qualités imagistes, Jouve se nourrit des rythmes et du souffle épique d’un Kipling dans les Seven Seas, qu’il traduit en 1924 avec Maud Kendall. Sa « conversion » aura à son tour un impact déterminant sur la quête spirituelle du poète anglais David Gascoyne. L’étude portera sur cette circulation des œuvres et des influences.
Béatrice BONHOMME: Jouve et l'intertexte philosophique
La poésie est la philosophie achevée, dit Novalis. Comment l’entendre? L’objet mathématique est concept construit. L’objet physique est un type idéal qui ne vaut que par son rapport à la légalité. Seuls la philosophie et l’art évoquent le monde fini. Seul ce qui est déjà mort peut échapper à la mort, mais qui ne voit que poésie, musique, peinture, philosophie, c’est la mort s’approchant et toutes les manœuvres de vie qu’on lui oppose en face à face pour tenter de la confondre. On voudrait sans doute faire oublier cette fragilité de l’une et de l’autre car rien ne dérange plus les finalités sociales que ce qui s’obstine à penser la mort (jeter un coup d’œil dans le chaos) pour devenir grand détecteur de vie. Mais c’est aussi de cette fragilité que naît la puissance de déplacement et de création. Nous nous poserons la question des rapports de la poésie jouvienne et de la philosophie sans les réduire à une figure de spécularité ou de fascination et nous essaierons de mettre en évidence les hypotextes philosophiques sur lesquels se fonde le texte jouvien.
Stéphanie CUDRÉ-MAUROUX: Lecture en triptique du mythe érotique d'Hélène dans Les Années profondes
En 1954, dans En Miroir, « journal sans date », Jouve a livré certaines informations sur les voies souterraines qui ont permis la lente genèse de son personnage — plus de trente ans lui furent nécessaires. « Hélène, écrivait-il, est liée aux parties les plus secrètes de mon sentiment, à plusieurs amours de ma vie, dont l’un au moins eut une fin tragique ».
Hélène c’est une conquête érotique développée en trois étapes et narrée sur un mode proche du roman initiatique. Trois inspiratrices réelles, amantes de l’auteur, transmuées en une Hélène mythique ; trois lieux de l’action dans le val de la Bondasca (Torre, Sogno, Ponte) ; un trio de personnages: tout confirme l’intérêt de Jouve pour les structures ternaires, qu’on avait pu observer déjà dans Le Monde désert, dans Hécate ou dans Trois gants. « Trois femmes différentes à transformation dans une seule femme », « trois épaisseurs à peu près constantes du même être féminin » précisait Jouve, à propos de Lisbé, l’un des trois modèles d’Hélène, dans des pages « d’une superbe et […] scandaleuse écriture» qui resteront inédites jusqu’en 1987: Les Beaux Masques — pendant pornographique des Années profondes.
Eric DAZZAN: Paysage(s) et altérité dans l'œuvre de Pierre Jean Jouve
Je me propose d’étudier le rapport entre paysage et altérité, cette dernière notion renvoyant aussi bien à Dieu qu’à cet horizon de lui-même où le sujet jouvien s’accomplissant en sa vérité, devient autre, se perd en l’altérité du divin. Voir pour le sujet jouvien, c’est déjà entendre et répondre à l’appel d’une présence espérée (destinale), c’est déjà être dans le temps du cheminement, du transport, de la traversée et du basculement au-delà, par delà le visible pour accéder à la fois à un autre regard et à une autre réalité qui serait plus intérieure non pas seulement par ce qu’elle engage plus fortement l’intériorité du sujet mais aussi parce qu’elle est la scène où se joue, sous le regard de Dieu, un drame métaphysique.
Thérèse DUFRESNE: Paulina 1880, l'amour: la liberté, un corps à corps avec la religion
Il y a dans cette rencontre avec Paulina 1880 dont Jouve aimait à dire qu'elle c'était lui, une joute sans cesse reprise sous des aspects changeants mettant en prise le corps à l'esprit, le cœur à l'âme, où, sans que le mot soit prononcé, la liberté de l'être humain amoureux est anihilée, au mieux refoulée sous le poids d'une culpabilité mouvante qu'imposent associées, la religion et une dose de société. Jouve alors, dans sa dépendance profonde autant qu'incertaine à l'égard de la religion, ne peut envisager d'autre issue pour Paulina 1880 que le crime, réparé ensuite et pour confondre cette dépendance laisser à Paulina une liberté misérable mais en d'autres lieux, sous un nom nouveau. Cette présentation tentera en outre de mettre à jour quelques analogies ou rapprochements avec des personnages de Barbey d'Aurevilly, et avec le recueil "Moires" de Pierre-Jean Jouve.
Gérard ENGELBACH: Reconnaissance à Pierre Jean Jouve
Je n'ai jamais publié d'article ou d'ouvrage sur Pierre Jean Jouve mais, lorsque j'ai commencé à écrire des poèmes, son influence a été déterminante et aujourd'hui encore, en profondeur, elle reste vive. Je ne me suis exprimé d'une manière formelle qu'à deux reprises: lors de mon entretien avec Daniel Leuwers dans le numéro 23 (décembre 2002) de la Revue NU(e) qui m'a été consacré. Par ailleurs, un court poème de recueil De la signature des choses (Le Nouvel Athanor, juin 2004) est intitulé A Pierre Jean Jouve.
Gérard GASARIAN : Les secrets de l'érotisme chez Jouve
L'œuvre de Jouve est un Magnificat ou toute matière érotique tend à se sublimer en matière céleste. Et cette apothéose de la chair dont la poésie fait son objet obsédant signale en profondeur une autre apothéose qui est celle du langage: "La poésie est l'expression des hauteurs du langage" (En miroir). En élevant tout ce qui, dans l'amour, lui semble bas, Jouve s'en prend aussi à tout ce qui, dans le langage, ne lui paraît pas assez haut. Son désir profond est celui d'un langage "rare" dont sa poésie nous parle en secret. A travers son discours amoureux, le poète ne cesse d'en tenir un autre qui a trait à l'amour même de son discours.
Laure HIMY-PIERI: Les Proses de Pierre Jean Jouve sont-elles de la prose?
Dans la seconde moitié du XXème siècle, les frontières génériques sont depuis longtemps déjà fortement entamées, et les marques du poétique ne se trouvent plus sous les formes traditionnelles qu'on a pu connaître jusqu'alors (mètre, vers, rimes...). L'étude proposée a pour objet de réfléchir à ce que peuvent être ces marques dans la poésie de Jouve, afin de déterminer à quel type de textes on a affaire avec ces Proses, et quels sont les enjeux poétiques de cette pratique. Il semble que, contrairement à la réputation que Jouve peut avoir, l'évolution de sa poésie vers cette forme fasse de lui "un poète de la continuité".
Tristan HORDÉ: L'ombre de la chair
On étudiera dans Les Beaux Masques (en particulier dans la partie consacrée à la Commandante) quelques composantes de l'érotique jouvienne, construite sur ce qui est socialement considéré comme innommable (obscène). Elle est notamment fondée ici sur la description des postures sexuelles avec un vocabulaire cru, sur l'évocation des odeurs, du sale, de la solitude dans la jouissance, de la mort.
Michael G. KELLY: Jouve et la raison poétique
"Poésie, art de « faire »" (II, 1053). Jouve ouvre son "journal sans date" par une définition-invocation de la poésie. L’œuvre d’individuation réflexive, par laquelle l’artiste se regarde ayant déjà donné à lire de son art, découle d’un double principe de la poésie: réalisation susceptible d’être distinguée parmi d’autres, celle-ci serait d’abord opération transformatrice de ses matériaux. L’intégrité du sujet qui y travaille (le "diseur de mots") dépend de l’intégrité de ces préalables. "Le diseur de mots est celui qui, dans l’extrême veille, harponne un équivalent du rêve" (II, 1080). Le poète est à la fois dans "l’extrême" rejet et "l’équivalence" de ce qui l’interpelle le plus profondément: par le "travail" qu’il effectue, une démarche consciente jusqu’à pouvoir se théoriser ira produire une réalisation à valeur égale... et de source opposée? Nous proposons, par l’analyse de textes — "poétiques" et autres — de suivre chez Jouve cette raison là où elle se parfait dans ce qui, conventionnellement, l’excéderait. Nous explorerons, ce faisant, la dimension du "travail" poétique — selon le "travailleur" en poésie que Jouve se déclara être. Car si la raison poétique se conçoit comme façon d’aborder la complexité de ce que la poésie se donne pour objet, elle implique en même temps la réalisation progressive du sujet "rationnel". Le nom du poète est une "raison poétique" aussi. "Au produit de ce travail je suis rapidement étranger" (II, 1081). Nous verrons que "la" raison poétique, finalement, n’est une que dans le mouvement — imaginaire? — de l’énonciation poétique. Jouve aura été celui qui dramatise de manière exemplaire ce dilemme.
François LALLIER: L'image d'Alice
En 1960, dans le recueil Proses (après Inventions, de 1959, et avant Moires, de 1962), Pierre Jean Jouve publie Le Tableau, texte au statut singulièrement ambigu, "poème en prose", selon son modèle baudelairien, mais qui oscille (bien loin de En miroir) entre autobiographie et fiction, avec une incertitude temporelle remarquable. Il raconte un épisode de la vie la plus intime du poète, lié au tableau de Balthus que le poète acquiert dans les années 30 et conservera toute sa vie dans sa chambre — sans toutefois qu'il soit possible de déterminer si les événements rapportés se situent avant ou après la coupure des années de guerre. On peut dire condense ainsi qu'il condense des éléments essentiels de sa construction poétique, celle de Sueur de Sang et de Matière Céleste, comme celle, plus tard, de Diadème et de Ode. Derrière ce qui se dit de la "disparition" de la figure de femme dans ce tableau, et de la crise qu'elle détermine, derrière l'aveu de sa relation avec une prostituée et le rôle thérapeutique de Blanche, se profile une version prosaïque de l'"Histoire de Yannick". Mais il est permis également de revenir à un autre texte autobiographique, Les Beaux Masques, dont Le Tableau retrouve, plus ironiquement, sinon plus crûment, la distance prise avec une réalité sexuelle que marquent l'opposition et la complémentarité de la mélancolie et de l'hystérie. Enfin, la vie étrange dont est animé le corps du tableau, entre dés-apparition et projection hallucinatoire, peut permettre quelques vues sur la question de la sublimation et de la relation à l'image dans les modalités psychiques mises en œuvre par la poésie. La communication tentera d'explorer ces voies diverses.
Régis LEFORT: Pierre Jean Jouve, le fier combat d'une nuit
Qu'il s'agisse de certains de ses romans ou de quelques uns de ses poèmes, il semble que Pierre Jean Jouve ne cesse de réécrire la scène biblique de la Lutte de Jacob avec l'Ange. Ainsi de Vagadu où le personnage de Catherine "[a] des chances de recevoir la mort après un fier combat", du poème "L'arbre mortel" ou de cet autre, "La prison", du recueil Les noces. Nous étudierons donc ces réécritures, particulièrement dans l'œuvre poétique et, établissant un parallèle entre l'œuvre de Delacroix — Jouve la commente, dans son Tombeau de Baudelaire, dans le sens d'une double assimilation de Jacob à la figure du peintre et de l'Ange à "l'objet d'une médiation" — et l'œuvre de celui qui "cherche à être éternel", nous nous demanderons si le poète n'est pas cette figure de Jacob qui, au terme du fier combat d'une nuit, combat livré contre "une secrète interdiction", entre dans la métamorphose.
Jean-Paul LOUIS: Pierre Jean Jouve, la Musique Blanche
Des commentateurs et des amis de Jouve, à commencer par Henry Bauchau, se sont souvent étonnés du peu de place accordée dans ses écrits par le poète à sa seconde épouse, la psychanalyste Blanche Reverchon. Quelques déclarations de principe dans En Miroir (1954) et quelques dédicaces ici et là ne semblent pas rendre justice à son rôle essentiel dans la vie et l’œuvre de Jouve. C’est, en effet, sous l’influence de Blanche que Jouve a rompu avec sa première vie et son premier ouvrage (marqués par sa première épouse Andrée mais aussi par un engagement dans l’unanimisme et le pacifisme), c’est elle qui l’a initié à la psychanalyse, à la lecture de Freud et des mystiques, de Jean de la Croix à Catherine de Sienne. C’est donc elle qui l’a fait revenir au Symbolisme et à Baudelaire. C’est elle qui lui a ouvert les voies de l’Inconscient, de la Spiritualité et de la Catastrophe qui structurent ses romans et ses poèmes les plus lus et les plus commentés, depuis Paulina 1880 (1925) jusqu’à Matière céleste (1937). Quelques études (Odile Bombarde, Géraldine Lombard, Béatrice Bonhomme) ont déjà permis de montrer l’influence réelle, mais souterraine, de Blanche sur les thèmes de Jouve, depuis la création d’"imagos" jusqu’à celle de la figure maternelle qui soutient l’artiste. Mais les livres reniés de Jouve (Voyage sentimental, 1922 ; Beau regard, 1927) ne mettaient-ils pas déjà explicitement en scène celle que Jouve appellera "B."? Quand Jouve reniait ou détruisait des textes, c’est qu’il avait l’intention de les réécrire en de nouvelles formes qui respecteraient son programme d’écrire "une poésie qui se justifiât entièrement comme chant". Jouve a-t-il glorifié sa compagne en créant une "Musique Blanche"? Et en quelles figures "B." peut-elle bien s’incarner dans son œuvre?
Serge MEITINGER: Théologie de Jouve
Un poème de Pierre Jean Jouve intitulé "Monde sensible" (Les Noces) met bien en évidence une manière de contradiction théologique susceptible de conférer une dramaturgie dynamique singulière à la quête spirituelle dans son rapport à la possible extase de l’être-au-monde. D’une part, à certains moments, selon les variations "méta-physiques" de l’empathie, "l’âme est seule au-dessus du monde bleu" et "la terre en mouvement" ne lui est rien… "Mais d’autres jours / Tout est un, et un en un, et tout en un / Et un en Dieu"… Il ne s’agit pas seulement de la traditionnelle opposition transcendance/immanence ; il ne s’agit pas non plus exactement d’opposer un certain panthéisme à un mysticisme plus éthéré, séparant mieux créature et créateur. S’aidant de sa lecture du Paradis perdu de Milton (dont il reprend le titre) et de la refondation qu’il propose des symboles psychanalytiques, Jouve élabore une particulière genèse de l’incarnation où « le dieu » a besoin du parcours de sa créature à travers "le tout" du sensible afin de s’éprouver, par delà le manque, la souffrance, la défaillance, l’ennui et la faute, "tout en un" et Dieu "un". Cette théologie fait de la traversée du sensible le principal médium de l’essor spirituel, voire mystique. Nous examinerons les turbulences dramatiques et dramaturgiques de ce trajet.
Anis NOUAIRI: L'intertexte biblique dans l'œuvre de Jouve: stations de Croix et transfiguration christique
Pour Jouve, la révélation spirituelle, la conversion poétique, prend appui sur un sentiment d’affliction qui fait office de nécessité absolue. Mais dans son oeuvre la notion de souffrance n’a aucune commune mesure avec le concept de Mal ; toutes les épreuves par lesquelles l’être jouvien transite font figure d’étapes salutaires. Ultime rempart contre la facilité exaltante de l’œuvre de chair, la douleur est la condition sine qua non de la rédemption. L’être jouvien s’apparente au Christ en cela qu’il s’élève, par-delà la vie terrestre, à un monde de clarté et de nitescence ; or cette Ascension poético-mystique que l’ultime personnage de Jouve, Léonide, entame dans les dernières lignes de La Scène capitale, est le fruit d’une longue ascèse qui débute dans Paulina 1880 pour atteindre son apogée dans Vagadu. C’est à ce chemin de souffrance et à ses implications bibliques que nous allons nous intéresser dans la présente étude.
Takayuki OZAKI: Trois portraits de Baudelaire selon Sartre, Blanchot et Jouve
Dans les années 1940, Jouve, Sartre et Blanchot ont écrit tous trois un article sur Baudelaire. Par la comparaison de ces trois textes on peut remarquer la particularité de ces trois écrivains. D’abord autour du mot « échec » on peut constater une différence très claire: pour Sartre il s’agit de l’échec de l’homme Baudelaire qui n’a pas vécu sa vie de ses propres volontés et responsabilités, pour Blanchot il s’agit de la réussite posthume qui n’est qu’imposture vis-à-vis de soi qui, tout en voulant n’être grand que pour soi, est devenu grand pour les autres. Pour Jouve, il s’agit de la Poésie qui pour être vraie a imposé au poète l’échec dans sa vie quotidienne. Ensuite on peut observer une autre différence: ce qui compte essentiellement pour Sartre, c’est l’humanisme, pour Jouve c’est la primauté de l’œuvre poétique et chez Blanchot c’est, non pas l’homme ni l’œuvre poétique mais l’expérience de l’espace littéraire.
Références Bibliographiques :
“Concordances des mots de couleurs dans la poésie de Pierre Jean Jouve” in Pierre Jean Jouve 3, Minard, 1988, pp. 225-254.
“Une Cosmogonie des mots de couleur dans la poésie de Pierre Jean Jouve” in Pierre Jean Jouve 4, 1992. Minard, pp. 131-145.
“Jouve et Bonnefoy : à ppropos de la traduction de Macbeth” in Pierre Jean Jouve, roman 20/50, 1996, pp.259-272.
“Le Monde désert : litérature, catastrophe et catharsis” in Pierrre Jean Jouve 6, Minard, 2001, pp.129-145.
Aude PRÉTA DE BEAUFORT: Jouve, retours sur le passé. À partir d'Ode (1950)
À partir d'Ode (1950), Pierre Jean Jouve se livre à une forme de relecture et réévaluation de son propre passé d'homme et de poète. Nous nous attacherons à l'analyse de ce moment où la poésie se voue en partie au commentaire de l'expérience ancienne, plus à distance, désormais, d'une emprise effective avec le réel.
Philippe RAYMOND-THIMONGA: Origine du monde dans les paysages de Pierre Jean Jouve
L’Italie, une certaine Italie, et un choix précis de ses paysages furent décisifs dans la transformation du poète et romancier Pierre Jean Jouve. D’où une interrogation: que pouvait-il se réserver de si puissant (ou encore qu'est-ce que cet homme a pu rencontrer de si fondamental) dans l’intimité incessante de "ses" paysages?...
C’est peut-être du monde dont il s’agit. Le monde qui apparaît — pour l’homme d’abord, Jouve, simple voyageur du XXe siècle en Engadine, pour le poète ensuite, élaborant son univers, puis pour ses personnages perdus Dans les années profondes — et tout au bout de la chaîne, parfois, pour le lecteur: c’est bien le Monde qui dans l'éclat de son secret semble surgir soudain en ce morceau des Alpes, humble « balcon de verdure », surgir, naître et emporter tout, dans une expérience unique, entre effroi et extase, proche sans doute d’une révélation.
Peut-être?
Sans doute?...
C’est, en tout cas, ce foyer de réflexions que je me propose d’approcher dans le cadre de ma communication.
Myriam WATTHEE-DELMOTTE: L'emprise de l'image dans l'œuvre romanesque de Pierre Jean Jouve
Nous observerons le traitement de l'image (dans le voir et la voix) chez Jouve, qui est non seulement un ressort essentiel de sa poétique, mais la trace du poète dans le roman, et qui explique son intérêt pour la peinture (image visuelle) et la musique (images acoustiques). Il y va aussi plus généralement de l'importance de la sensorialité et du primat du présent.
BIBLIOGRAPHIE DE PIERRE JEAN JOUVE :
Anthologie
* Les Témoins, Neuchâtel (Suisse), Les Cahiers du Rhône, Édition de la Baconnière, 1943.
* À Une soie (Prose et vers), Fribourg (Suisse), Édition L.U.F. Egloff, 1945.
* La Poésie fonction de l’âme, Actualité de la Poésie, Paris, 1956, p. 71-72.
Articles
* « Commentaire de Vagadu », Nouvelle Revue Française, XXXVII, 1931, p. 923-928.
* « Miroir », les Lettres Nouvelles, n°12, février 1954, p. 161-170.
* « Vue en miroir Journal », La Table Ronde, n°74, février 1954, p. 132-136.
* « Décor de Mozart » dans Lettres Nouvelles, n°218, 1954, p. 161-172.
* « Le Spleen de Paris » dans Mercure de France, n°322, 1954, p. 32-39.
* « La Leçon de Phèdre » dans Mercure de France, n°333, 1960, p. 193-198.
* « Lulu et la Censure », dans Mercure de France, n° 1191-1192, novembre décembre 1962, p. 321-332.
Essais et proses
* Défense et Illustration, Neuchâtel (Suisse), Éditions Idées et Calendes, 1943, Paris, Charlot, 1946.
* Apologie du Poète, Paris, G.L.M., 1947.
* Le Don Juan de Mozart, Fribourg (Suisse), Édition L.U.F. Egloff, 1942, Fribourg (Suisse) ; Édition L.U.F. Egloff, 1944, Paris ; Édition L.U.F. Egloff, 1948, Paris, Librairie Plon, 1953.
* Commentaires, Neuchâtel (Suisse), Éditions de la Baconnière, 1950.
* En Miroir Journal sans date, Paris, Mercure de France, 1954, Collection 10/18, 1972.
* Tombeau de Baudelaire, Paris, Éditions du Seuil, 1958.
* Proses, Paris, Mercure de France, 1960.
* Wozzeck d’Alban Berg. (En collaboration avec Michel Fano), texte augmenté par la traduction du drame de l’opéra, Paris, Librairie Plon (10/18), 1964.
* Le Don Juan de Mozart, Nouvelle édition revue. Paris, Librairie Plon, 1968.
Poésie
* Le Paradis Perdu, Paris, Les Cahiers verts, Grasset, 1929.
* Les Noces, Paris, Gallimard, 1931.
* Sueur de Sang, Paris, Gallimard, 1935.
* Matière Céleste, Paris, Gallimard, 1937.
* Kyrie, Paris, Gallimard, 1938.
* Le Paradis Perdu, Fribourg, Egloff, 1942.
* Vers Majeurs, Fribourg, Egloff, 1942.
* La Vierge de Paris, Fribourg, Egloff, 1944.
* Gloire 1940, Fribourg, Egloff, 1944.
* La Vierge de Paris, (Gloire, Vers Majeurs, La Vierge de Paris), Paris, Egloff, 1946.
* Hymne, Paris, Egloff, 1947.
* Génie, Paris, G.L.M., 1948, Texte éliminé dans Œuvre Poétique, t. 2.
* Diadème, Paris, Éditions de Minuit, 1950,
* Langue, Paris, Mercure de France, 1954.
* Sueur de Sang, Paris, Mercure de France, 1955.
* Lyrique, Paris, Mercure de France, 1956.
* Mélodrame, Paris, Mercure de France, 1957.
* Inventions, Paris, Mercure de France, 1958.
* Moires, Paris, Mercure de France, 1962.
* Œuvre Poétique, Poésie V-VI (La Vierge de Paris, Hymne), Paris, Mercure de France, 1965, Textes revus.
* Le Paradis Perdu, nouvelle édition, Paris, Grasset, 1966.
* Œuvre Poétique, Poésie VII-IX (Diadème, Ode, Langue), Paris, Mercure de France, 1966. Textes revus.
* Œuvre Poétique, Poésie X-XI (Mélodrame, Lyrique, Mélodrame, Inventions, Moires, Ténèbre, Ébauches), Paris, Mercure de France, 1967. Textes revus.
* Œuvre I, Texte établi et présenté par Jean Starobinski, Paris, Mercure de France, 1987.
Romans et récits
* Paulina 1880, Paris, Gallimard, 1925, Paris, Mercure de France, 1959, Collection Folio, 1974.
* Le Monde Désert, Paris, Gallimard, 1927, Collection Le Livre de Poche, 1968.
* Hécate, Paris, Gallimard, 1928, Mercure de France, 1963, Collection Folio, 1972.
* Vagadu, Paris, Gallimard, 1931 ; Paris, Mercure de France, 1963.
* Aventure de Catherine Crachat (Hécate, Vagadu), Paris, LUF, Egloff, 1947.
* Histoires Sanglantes, Paris, Gallimard, 1932.
* La Scène Capitale, Paris, Gallimard, 1935.
* Histoires Sanglantes (Histoires Sanglantes, La Scène Capitale), Paris, LUF, Egloff, 1948.
* La Scène Capitale (Histoires Sanglantes, La Scène Capitale), Paris, Mercure de France, 1961.
* Œuvre II, texte établi et présenté par Jean Starobinski, Mercure de France, Paris, 1987.
Traductions
* Cantique du soleil du Saint François d’Assise, Paris, G.L.M., 1926.
* Les trois Sœurs de A.P. Tchekov, date probable 1928, Paris, Éditions Denoël, 1958, forme originale perdue.
* Poèmes de la Folie Höderlin, (En collaboration avec Pierre Klosowski), Paris, Fourcade, 1930.
* Roméo et Juliette de Shakespeare, (En collaboration avec Georges Pitoëff), Paris, Gallimard, 1937.
* Roméo et Juliette, « Théâtre complet de Shakespeare », Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1938.
* Glose de Sainte Thérèse d’Avila, (En collaboration avec Rolland Simon), Paris, Éditions G.L.M., 1939.
* Les Sonnets de Shakespeare, Paris, Édition du Sagittaire, Club Français du Livre, 1955.
* Roméo et Juliette « Œuvres complètes de Shakespeare II », Paris, Club Français du Livre, 1956. Texte revu.
* Les Sonnets de Shakespeare, Édition ornée de lettrines, à tirage limité, Paris Club Français du Livre, 1956.
* Macbeth de Shakespeare, « Œuvres Complètes de Shakespeare V », Paris, Club Français du Livre, 1959.
* Lulu de Frank Wedekind, Lausanne, Éditions l’Âge de l’Homme, 1959.
* Othello de Shakespeare, Paris, Mercure de France, 1961.
* Poèmes All’insigna del Pesce d’Oro de Giuseppe Ungaretti, Milan, 1959.
* Wozzeck d’Alban Berg (texte du drame seul), Monaco et Paris, Éditions du Rocher « Domaine Musical », 1964.
Préfaces
* Emmanuel Pierre, La Colombe, Friboug, Egloff, 1942.
* Baudelaire dans « Le Cri de la France », Fribourg, Egloff, 1943-44, 2 vol.
* Danton dans « Le Cri de la France ; De la Révolution comme Sacrifice », Fribourg, Egloff, 1944.
* Roy Jules, La Vallée Heureuse, Paris, Charlot, puis Gallimard, 1946.
* Baudelaire, Œuvres complètes pour les « Petits Poème sen prose », Club du Meilleur Livre, 1955.
* Segalen, Stèles, Peintures, Équipée, Paris, Club du Meilleur Livre, 1955.
* Rimbaud pour Les Illuminations, texte de Défense et illustration, Lausanne, Mermond, 1962.
* Bille Corinna, Juliette éternelle, Lausanne, Mermond, 1971.
Ecrits de 1945
* Processionnal de la Force Anglaise, Fribourg, Egloff, 1944.
* L’Homme du 18 juin, Paris, Egloff, 1945.
* De la Révolution comme sacrifice, Préface aux Discours de Danton, Paris, nouvelle édition Édition de l’Herne, 1971.
Edition de référence
Pierre Jean Jouve, Œuvres, texte établi et présenté par Jean Starobinski, Mercure de France (Tomes I et II), 1987.