RÉSUMÉS :
Marie-Odile ANDRÉ: Récit
contrarié, récit parodique: quelques remarques sur la figure
auctoriale dans les textes d'Eric Chevillard
S'appuyant sur les ouvrages les plus récents d'Eric Chevillard, la
communication s'attachera à cerner le figure auctoriale dessinée
par ces textes et la façon dont ils posent la question de l'auteur.
Cette figure auctoriale y est, en effet, présente de façon
paradoxale puisque les dispositifs textuels qui semblent viser sans cesse
sa déconstruction et sa dissolution posent, en même temps, de
façon insistante, la question de "qui écrit ici?". Confrontant
son lecteur à l'instance d'énonciation problématique
d'un récit contrarié voire "absenté" et à la
prolifération parasite de discours intrusifs — disgressions, commentaires,
vraies/fausses citations —, les textes d'Eric Chevillard interrogent ainsi
d'un même mouvement la possibilité de désigner une instance
auctoriale et la possibilité de s'en passer.
Mathilde BARRABAND: La minutie de
François Bon. Une tentative d'épuisement de l'espace urbain
contemporain
François Bon a parfois été rattaché à
la constellation mal délimitée des écrivains minimalistes.
Nous nous proposons de revenir sur les motivations de ce rapprochement et
ainsi de réinterroger la notion même de minimalisme. Cette enquête
s’appuiera sur une étude de la représentation de l’espace urbain
chez cet auteur. Elle s’attachera à mettre en lumière la spécificité
d’une entreprise de description minutieuse des paysages quotidiens.
Olivier BESSARD-BANQUY: Le rapport amoureux
chez les jeunes auteurs de Minuit
Le rapport au corps et l'analyse des sentiments amoureux font l'objet d'un
traitement pour le moins discret dans les œuvres des jeunes auteurs de Minuit.
Pour autant, le sexe, les affects, la passion ne sont pas absents, loin s'en
faut, des œuvres en question. Comment donc le sentiment se manifeste-t-il
ici? Que veut dire cette sorte de "litote de l'intimité"? Quelle
image du rapport amoureux les œuvres d'Echenoz, Toussaint, Chevillard et
les autres renvoient-elles? C'est à toutes ces questions que cet exposé
se propose de répondre.
Stéphane BIKIALO: Hélène
Lenoir: un minimalisme orchestré
L'écriture d'Hélène Lenoir (
La Brisure, 1994
;
Bourrasque, 1995 ;
Elle va partir, 1996 ;
Son nom d'avant,
1998 ;
Le Magot de Momm, 2001 ;
Le Répit, 2003)
présente certains traits caractéristiques des écrivains
contemporains qualifiés de "minimalistes" (neutralité du regard
narratif allant jusqu'à une forme d'impassibilité, ténuité
de la diégèse et attention au détail, à l'infime/intime,
fréquence de l'ironie voire du cynisme). Toutefois, comme l'indique
D. Viart (
Le Roman français au XXème siècle, Hachette,
1999), "le minimalisme n'est là que de surface". Par l'analyse des
stéréotypes et des clichés, des relations entre voix
narrative et paroles rapportées des personnages, et de la mise en scène
de l'infime, on cherchera à montrer, d'une part, comment se crée
cet "effet de minimalisme", et, d'autre part, comment celui-ci paraît
"orchestré", imposant une migration du sens sans doute propre à
l'écriture minimaliste.
Bruno BLANCKEMAN: Faire l'amour
à la Toussaint (sur quelques postures minimalistes du récit)
On se propose d'interroger la notion de minimalisme en étudiant le
dernier ouvrage en date de Jean-Philippe Toussaint,
Faire l'amour (Minuit,
septembre 2002). Selon quels critères, en faisant jouer quelles unités
de mesure ce roman peut-il être tenu pour minimaliste? Le traitement
à l'économie d'une thématique elle-même élémentaire
constitue un premier élément de réponse, tout comme
l'art d'un récit qui s'attache à la figuration romanesque et
à la composition narrative en refusant les contraintes de la figure
et celles de la structure.
Tout aussi bien ce travail implique-t-il des procédures de langue
ostentatoires. Le rapport à la langue écrite, à la
syntaxe, à la matière phrastique est tout sauf minimaliste
— de même celui induit au sens possible de l'histoire racontée
et à sa symbolique, dont le récit se plaît à multiplier
les lignes d'acception. La
fiction minimaliste des auteurs Minuit
des années 1980 se distinguerait ainsi du
style minimal propre
à certaines
écritures blanches. A la différence
de ces dernières, le parti-pris minimaliste vise moins à déconcerter
le littéraire pour exprimer un réel en souffrance qu'à
en contester les figures pour ne retenir, de la réalité éprouvée,
que "l'infime significatif".
Philippe CLAUDEL: Faire (et défaire)
l'amour: une géographie de l'Eros dépité
Le dernier roman de Jean-Philippe Toussaint paraît lier tentative
— et tentation — de faire l'amour une dernière fois et appropriation
d'un espace nouveau, espace tout à la fois étrange et étranger.
Le parcours du narrateur oscille alors entre corps charnel et corps terrestre,
le second se faisant le miroir métaphorique du premier, devenant
même son prolongement, comblant des attentes qu'il n'a pas ou plus
satisfaites. Ainsi s'élabore au fil des pages une géographie
de l'éros dépité, une érotique de la terre parcourue.
Isabelle DANGY: Suspension, détachement,
apesanteur dans les romans d'Echenoz
La dimension verticale structure l'espace échenozien autour des deux
motifs antithétiques et complémentaires de l'essor et de la
chute: l'aspiration ascensionnelle s'y exprime avec une récurrence
étonnante, cependant que le vertige et la fascination des gouffres
lui répondent tant au travers des situations narratives que des vignettes
descriptives. La somme de ces deux vecteurs romanesques pourrait consister
en un état de flottement, d'apesanteur, fugitivement rencontré
par les personnages comme le fantôme du bonheur, et redoublé
dans l'écriture par l'exercice méthodique du détachement.
C'est cette constellation thématique qu'il s'agira d'explorer, afin
d'en dégager, dans l'ensemble de l'œuvre, les enjeux masqués.
Laurent DEMOULIN: La fougère
dans le frigo. L'humour chez Jean-Philippe Toussaint
Humour et minimalisme entretiennent une relation privilégiée.
D’une part, le minimalisme trouve dans l’humour une de ses justifications.
D’autre part, un certain humour se nourrit des décalages et des ruptures
de ton propres au minimalisme. Nous analyserons l’emploi de l’humour chez
un auteur particulier, Jean-Philippe Toussaint, afin de montrer la finesse
et la diversité des ressorts humoristiques dans ses récits (ironie
tournée contre les personnages ou contre le récit lui-même,
comique de situation, propos absurdes, mauvaise foi…) mais aussi d’observer,
à travers ce prisme, l’évolution de l’œuvre: certains romans
sont plus comiques que d’autres et l’humour, discret dans
La Salle de bain,
se fait plus direct dans
La Télévision.
Références Bibliographiques :
"Pour un roman sans manifeste", Ecritures, n°1, Université
de Liège/Les Eperonniers, octobre 1991.
"L’Angoisse minimaliste", Indications, Numéro spécial
50e anniversaire, mars 1993.
"Mourir à son postmoderne", Ecritures, n°5, Université
de Liège/Les Eperonniers, automne 1993.
"Génération innommable", Textyles, n°14, Textyles-éditions,
1997.
"Le Rossel de La Télévision", Le Carnet et les Instants,
n°101, janvier/mars 1998.
"Toussaint à cœur ouvert", Le Carnet et les Instants, n°124,
septembre/octobre 2002.
Sophie DERAMOND: Minimalisme et spatialité
chez Jean Echenoz
Le minimalisme, éclairé par ses expérimentations dans
les arts visuels, révèle une dimension spatiale fondamentale
qui nous permet de postuler que ses manifestations littéraires cherchent,
entre autres particularités, à placer l'homme dans l'espace
épuré d'une lecture visuelle.
Dans la lignée du Nouveau Roman, Jean Echenoz produit un regard
neuf où l'apparente objectivité dissimule mal une poétique
de la mobilité et de l'absence de lieux "traditionnels" au profit
de l'émergence de "non-lieux" ou zones franches d'une réalité
rêvée, que nous tâcherons de définir comme visions
des nouveaux espaces de notre modernité.
Johan FAERBER: Nous trois: le Baroque,
le Nouveau Roman et Jean Echenoz ou la généalogie d'une dialectique
"Ils reprendraient tout à zéro". A l’instar de ces cosmonautes
qu’il met en scène obligés, dans le malaise de leur équipée,
à repartir de rien,
Nous trois de Jean Echenoz apparaît,
en effet, dans le corpus de son auteur comme l’œuvre de la re-fondation,
par où achevant un cycle de ré-écritures successives
l’ayant mené du
Méridien de Greenwich jusqu’à
Lac, la dite œuvre entreprend, suite à un tremblement de
terre qui secoue conjointement la côte d’azur, la mimésis et
l’écriture, de reposer les termes de sa filiation. Ce récit
de la scission permet de saisir, dans ce moment de basculement et de charnière
internes, l’inscription dialectique et généalogique d’Echenoz
par rapport au Nouveau Roman qu‘il admire non sans réticences. Il
va alors puiser dans ce rapport oxymorique la dynamique même de son
interprétation de l’héritage néo-romanesque dont il
va accentuer — ou estomper — le socle baroque. En posant que le Nouveau
Roman, dans un geste redoublé et miroitant, est lui-même une
ré-interprétation du Baroque, il s’agira de voir en quoi ici
les traits distinctifs de ce dernier se redessinent dans le tissu echenozien.
N’y a-t-il pas paradoxe voire aporie à dégager chez un des
représentants du minimalisme l’héritage du Baroque considéré,
quant à lui, comme l’esthétique même du maximalisme?
Oscillant dans un mouvement de spirale entre laconisme et hypertrophie,
Nous
trois de Jean Echenoz propose ainsi une nouvelle figure du Baroque, celle
de la litote.
Patricia FRECH: L’Humour dans l’œuvre
de Jean-Philippe Toussaint
Pour parler de l’humour toussaintien il me semble paradoxalement indispensable
de mettre en question le sujet même: y a-t-il de l’humour dans l’œuvre
de Jean-Philippe Toussaint? Sa présence n’est du moins pas évidente
pour tout le monde. Les protagonistes oscillent d’un critique à l’autre
entre "clown" et "philosophe silencieux", ce qui dénonce avec force
la difficulté à caractériser le ton d’une œuvre profondément
dynamique. On se voit confronté à une énorme quantité
de trop courts commentaires qui présentent des avis très divergents
entre eux. Comment est-il possible que certains critiques distinguent une
intention sérieuse là où d’autres voient une implication
humoristique? Ceux qui ont reconnu l’existence d’un humour ont évité
jusqu’à présent de le discuter — et pour cause: on ne peut ni
résoudre la question en une phrase, ni même lui apporter de
réponse définitive. Je vous invite à discuter l’humour
dans l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint. Suivons ensemble la trace secrète
et mystérieuse du "vagabond humour"...
Sabine HILLEN: De l'ennui. L'histoire d'un
homme sans qualités
L'accès qui devrait nous conduire à une perception "minimaliste"
du quotidien est l'analyse du personnage qui figure entre autres dans l'œuvre
de jeunesse de Toussaint et qui inspire le titre de son second roman,
Monsieur
(1986). Bien que le minimalisme soit, selon certains, le produit d'une des
dernières avant-gardes du siècle jouissant, il semble que ce
personnage entre dans un nombre de situations précises qui remontent
au début du XX
e comme
La soirée de Monsieur Teste
(1896) de Valéry,
Les dimanches de Jean Dézert (1914)
de Jean de La Ville de Mirmont ; parmi les textes plus récents, on
pense à
Valentin Brû (1952) de Queneau, à
Plumede
Michaux ou encore à
Quelqu'un de Robert Pinget. Quels sont les
points communs de ces personnages à première vue 'enfantins'
qui dérobent aux particularités marquées?
Jean-Louis HIPPOLYTE: L'anti-biographe,
ou les absences de Chevillard
Autant l'autobiographie semble aujourd'hui n'avoir plus de secrets pour
personne — ses recettes sont éprouvées, et chacun, de la starlette
à l'auteur d'avant-garde, semble s'y complaire dans un même
sentiment d'autosatisfaction béat —, autant les méditations
anti-bibliographiques que nous propose Eric Chevillard posent le jalon d'un
genre plus récalcitrant au sens. Deux paradigmes s'affrontent dans
les textes d'Eric Chevillard. Le premier, hérité du modernisme,
et mis en cause par Chevillard, appartient aux utopistes réducteurs,
aux experts incontestés de la question du Moi. Le deuxième,
plus distinctif du postmodernisme et caractéristique d'une tendance
ludique très présente aux Editions de Minuit, met en scène
la métamorphose des discours et le métissage des identités.
Pierre HYPPOLITE: Hyper-réalisme
et fictions minimalistes
Notre propos est d'interroger "la fiction minimaliste" à partir de
l'analogie esthétique sur laquelle cette appellation est fondée.
Le minimalisme littéraire se définit entre autres par l'hyper-précision
indiciaire de la représentation du banal, la réduplication
exacerbée de la réalité contemporaine, favorisant le
brouillage entre le réel et sa représentation. Or l'hyperréalisme,
mouvement pictural des années soixante-dix, peut nous aider à
mesurer les enjeux d'une telle écriture et nous permettre d'aborder
l'étude du processus de référence en termes linguistiques
et esthétiques. L'hyper-minutie descriptive ouvre la fiction sur un
espace autre, dont la logique ne relève plus de l'anti- ou de l'autoreprésentation,
un espace aux vertiges et aux étrangetés quasi hallucinatoires,
entre parodie et simulation. Les récits de Échenoz, Toussaint,
Oster, Laurrent... nous semblent relever de ce type d'écriture dont
la dynamique narrative introduit le lecteur dans "une espèce d'espace"
que nous qualifierons, faute de mieux, d'hyper-réelle.
Christine JERUSALEM: Identification
d'une femme: portraits féminins dans l'œuvre de Jean Echenoz
La communication se propose d’étudier l’évolution et le rôle
de la présence de la femme dans l’œuvre de Jean Echenoz. Elle analysera
les liens entre égotisme et érotisme, figure prédatrice
et figure donatrice, marginalité et norme, blonde et brune, sublime
et prosaïsme, vitesse et lenteur…
L’étude reposera sur trois axes qui tenteront d’établir des
liens avec d’autres auteurs "minimalistes":
- La "femme parfaite" (liens avec Michel Deville). Un corps désincarné
et sublimé: l’écriture du mythe (cinématographique,
culturel) ;
- "Une femme de ménage" (liens avec Christian Oster). Un corps et
des postures érotiques carnavalisées: l’écriture du trivial
(incongruités, décalages, ironie) ;
- "Ne pas toucher " (liens avec Eric Laurrent). Les stratégies d’évitement
dans la rencontre avec la femme: l’écriture du minimalisme (ellipses,
distanciation).
Van KELLY: La tentation du minimaliste et la
puissance du bricolage: Jean Echenoz et Agnès Varda
Certains personnages d'Echenoz (Gloie dans
Les grandes blondes, Victoire
dans
Un an) et de Varda (les êtres marginalisés mais
bricoleurs dans
Les glaneurs et la glaneuse, Mona dans
Sans toit
ni loi) vivent dans un monde réduit à des contours élémentaires
où le lien entre les choses et leur contexte est fragilisé.
Déboussolés, ces personnages essaient d'improviser un nouvel
équilibre personnel et social, et pour ce faire ils emploient le
bricolage et la recup', franchissant souvent le seuil entre la fiction purement
utilitaire des objets et leur fonction symbolique. Les minimalismes d'Echenoz
et de Varda reflètent le besoin postmoderne de gérer notre
insertion dans la vie sociale à l'aide de l'art, de l'imagination
et des métaphores, tout en tâchant de maîtriser un environnement
souvent émietté et érodé. En filigrane, Echenoz
et Varda critiquent un monde organisé sans recours à l'intégrité
de la métaphore, du jeu et de l'échange symbolique.
Ulrich LANGER: Esthétique de la
gêne (Jean-Philippe Toussaint, Christian Oster, Christian Gailly)
A partir d'une étude de différentes scènes dans
plusieurs romans de Toussaint, Oster, et Gailly (notamment,
La Salle de
bain, La réticence, Loin d'Odile, Dans le train, Hier soir au club),
nous esquisserons les conséquences esthétiques de la gêne,
de l'embarras, pour le récit dit "minimaliste". La représentation
de la gêne côtoie une certaine (et paradoxale) pudeur de la représentation,
dans un rapport dont les racines se retrouvent dans l'esthétique classique,
sans en être une simple reprise.
Pascal MOUGIN: Réalité contemporaine
(chez Jean Echenoz, Jean-Philippe Toussaint et Christian Oster): une tentation
problématique
Le traitement burlesque ou ironique des realia modernes chez les écrivains
dits "minimalistes" ne renvoie-t-il pas à une conception classique
de la littérarité, selon laquelle la littérature aurait
besoin de signes spécifiques (que ceux-ci relèvent du sérieux,
de l'intemporel ou au moins de l'inactuel), de telle sorte que le roman
ne peut accueillir le contingent, le contemporain, le trivial matériel
et marchand qui signe son époque que sur le mode du renversement
par la dérision et de la péjoration implicite? Face à
une certaine difficulté à naturaliser les objets de la modernité
dans le roman, l'humour serait une manière commode de sauvegarder,
en creux, un certain académisme.
Aline MURA-BRUNEL: "Retour en grâce"
de la fiction: Un soir au club de Christian Gailly, Faire l'amour
de Jean-Philippe Toussaint
Depuis 1980, la littérature serait entrée dans une logique
du retour — du sujet, de la fiction, du romanesque — renonçant aux
ruptures radicales et aux tentations iconoclastes de la génération
antérieure. Or, ce schéma du retour n'a rien de régressif
et l'histoire ne bégaie pas. Si les romanciers "impassibles" et les
partisans résolus du minimalisme (tels que Jean-Philippe Toussaint,
Christian Oster et Christian Gailly) privilégient à nouveau
la fiction (comme "mentir-vrai", détour et invention), ils en ont
renouvelé les formes et n'ont pas entièrement évincé
le "soupçon" qui l'avait ébranlée. Ainsi, lorsque les
écrivains de l'extrême modernité renouent avec une histoire
construite et des personnages étoffés, ils ne reproduisent
pas pour autant le modèle balzacien du roman. Ils ne visent plus notamment
l'ajustement exact du passé et du présent des constructions
analeptiques: les béances subsistent et le roman se compose et se
recompose par delà ou avec ses incohérences et ses déficiences.
Résister au dispositif narratif convenu qui suppose la complétude,
c'est conserver dans les pratiques et les choix d'écriture les traces
d'une esthétique minimaliste.
Jacques POIRIER: De la littérature
et autres bagatelles: sur Eric Chevillard
On peut assigner comme tâche à la littérature de célébrer
l'harmonie de l'homme et du monde ou, au contraire, d'en déplorer la
séparation. Cette dissociation, l'œuvre d'Eric Chevillard en prend
acte, mais sur le mode de la jubilation: le récit s'atomise en une
série d'épisodes juxtaposés, le langage s'adonne à
la métaphore burlesque, et les penseurs tragiques, comme Pascal, deviennent
autant d'auteurs comiques. Le sens devient donc hors d'atteinte, mais il n'y
a rien là de désespérant, puisque s'offre à l'écriture
la voie étroite du saugrenu.
Gianfranco RUBINO: Jean-Philippe Toussaint:
une narrativité paradoxale
Il est intéressant d’explorer les stratégies discursives et
diégétiques à travers lesquelles Toussaint semble raréfier
ou même annuler toute intrigue sans sacrifier pour autant une sorte
de tension narrative, sinon de suspense. Ce dernier effet se manifeste notamment
dans
La réticence. Ce traitement de la narration et de la description
met en question la notion d’événement, la logique des liens
conséquentiels, la hiérarchie du notable et de l’insignifiant.
Ce n’est pas seulement un jeu métalittéraire d’utilisation et
de transgression des codes romanesques ; ce qu’on entrevoit par moments entre
les lignes du texte, c’est ce qui échappe à tout récit
et à tout langage: une silencieuse nudité de l’être.
David RUFFEL: Le roman-personnage selon
Eric Chevillard
Objets théorico-esthétiques, "foirades" sophistiquées,
les romans de Chevillard s’emploient à saborder l’ordre du récit
et la rationalité représentative. Mais si, d’un côté,
l’attaque en règle des codes et des poncifs romanesques vise l’élaboration
d’un nouveau régime d’écriture fictionnelle, de l’autre, l’humour
et l’auto-parodie font de la littérature un tigre en papier. Le projet
de Chevillard associe à cette scène un certain nombre de figures:
fous du langage, idiots sublimes et rêveurs ridicules, monomaniaques
masochistes et ironiques, qui incarnent ainsi le jeu d’esquive, de délire
et d’agression du roman. Il s’agit par là de proposer un nouveau partage
des places respectives du texte et du personnage, de brouiller leurs distinctions,
à l’image de ce "roman célibataire" que Chevillard invente après
Duchamp, comme forme subversive et dérisoirement absolue.
Lionel RUFFEL: Le minimal et le maximal
ou le renouvellement
Il n’est pas impossible d’aborder la littérature en la quantifiant.
Le mot minimalisme le dit peut-être. Il n’est pleinement compréhensible
que si l’on conçoit aussi un maximalisme littéraire dont les
œuvres de Novarina, Prigent, Rolin, Fleischer ou Volodine pourraient être
les modèles. C’est leur "pesée" d’un phénomène
tout à la fois esthétique, historique et politique qui les
différencie le plus sûrement. Ce phénomène, appelons-le
la fin. Évidemment, il sera question de celle supposée des
idéologies et de l’Histoire. Mais à la réflexion, la
seule fin incontestable est celle du vingtième siècle. Minimalisme
et maximalisme entretiennent une relation singulière à l’eschatologie.
Comparées, ces relations offrent une vision intéressante de
cette "fin de partie" littéraire et historique. L’objectif est donc
double: mesurer ce que chacune de ces "pesées" révèle
de l’autre et ce que leur confrontation nous fait comprendre de l’époque.
Mirjam TAUTZ: Jean Echenoz en Allemagne:
édition et réception
La communication propose une analyse de quelques aspects caractéristiques
de la réception de l’œuvre romanesque de Jean Echenoz en Allemagne,
en passant par le parcours et le péritexte éditoriaux, les
traductions, les critiques journalistiques et universitaires. Nous nous intéressons
en particulier à certaines difficultés liées au transfert
de l’univers romanesque d’Echenoz en Allemagne, ainsi qu’aux points de divergence
entre l’Allemagne et la France en ce qui concerne la réception critique:
de l’importance d’une affiliation au Nouveau Roman (correspondant à
la dernière période ayant pu éveiller un intérêt
plus large en Allemagne) à la recherche d’une dimension de sens, voire
de conscience sociale et politique par les critiques allemands.