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" Page mise à jour le 24 août 2010
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DU SAMEDI 14 AOÛT (19 H) AU SAMEDI 21 AOÛT (14 H) 2010



LA POÉTIQUE DE MUSSET


DIRECTION : Sylvain LEDDA, Frank LESTRINGANT, Gisèle SÉGINGER

ARGUMENT :

Dans la "Dédicace" de La Coupe et les Lèvres, Alfred de Musset peint un tableau de la littérature, en feignant de répondre à un interlocuteur fictif qui lui aurait demandé "qu’aimez-vous?". Par ce jeu avec la parole, il décrit, non sans ironie, l’état de la création littéraire, il passe en revue les sources d’inspiration et les polémiques de son temps. Dans ce texte où "Classiques bien rasés" et "Romantiques barbus" se réconcilient, Musset confirme son refus d’être affilié à une quelconque école, alors que l’histoire littéraire a fait de lui, entre autres, le parangon du romantisme, le chantre de la douleur exsangue. Le rejet du dogmatisme littéraire, tel qu’il s’affiche avec morgue dans la "Dédicace" de 1832, peut être lu comme une poétique à rebours.

Négations et mises à distance éclairent en effet la singularité de l’œuvre, l’imagination fantaisiste et l’originalité de l’inspiration, si humble soit-elle — "Mon verre n’est pas grand mais je bois dans mon verre". Poésie sans prétention, théâtre sans spectateurs, récits sur soi à dimension humaine, l’œuvre de Musset semble se mesurer à l’aune de l’inspiration du moment, dans la vérité du présent, souvent confondue avec la vérité du cœur. Pourtant la référence obsédante à la littérature passée brouille cette première impression d’immédiateté et Musset sort de leur gangue ces joyaux du passé pour mieux les retailler à sa mesure. L’apparence d’une écriture improvisée ne relève-t-elle pas d’une assimilation esthétique parfaitement intégrée à l’écriture même? À cet égard, Musset apparaît tantôt comme un auteur moderne, tantôt comme un classique.

Entre sérieux et jeu, Musset galvanise son lecteur, l’entraîne vers les sables mouvants de ce qui fait la poéticité singulière d’une œuvre, modulant tour à tour sur sa lyre les accents de Shakespeare, les préceptes de Boileau, le rire noir de Molière, le ton de fausse désinvolture de Byron, les incongruités de Jean-Paul. Au vrai, le scepticisme, maître mot du regard que Musset porte sur sa production, affleure dans cette représentation que l’artiste fantasque donne de son œuvre. Derrière le persiflage, au-delà des effets d’emphase et de légèreté, se dessine une poétique fondée sur la mobilité, le doute et la variété.

Moment fort des célébrations du bicentenaire de la naissance du "Prince phosphore de cœur volant", ce colloque souhaiterait ouvrir une réflexion neuve sur l’ensemble de la création de Musset: théâtre, poésie, fictions en prose, œuvre critique, correspondance, œuvre graphique.

CALENDRIER DÉFINITIF :

Samedi 14 août
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Dimanche 15 août
Matin:
Frank LESTRINGANT: Musset et la poétique de l'ivresse
Frédérique PLAIN: Mise en scène et mise en texte, l'énigme de Lorenzaccio (ou ce qui gêne le théâtre dans la poétique de Musset)

Après-midi:
François-Marie MOURAD: "Un fidèle de Musset": Emile Zola
Aude BRIOT: Musset, Proust et la poétique du plaisir


Lundi 16 août
Matin:
Gilles CASTAGNÈS: "L'Anglais mangeur d'opium, traduit de l'anglais par A.D.M.": de la traduction à la création, l'acte de naissance d'Alfred de Musset
Caroline CAPÉLY: Le lyrisme philosophique dans l'œuvre de Musset

Après-midi:
Sylvain LEDDA: Musset, ou la poétique du jeu
Anne-Céline MICHEL: Musset chroniqueur: les Revues fantastiques, du billet d’humeur au billet d’Humor


Mardi 17 août
Matin:
Gisèle SÉGINGER: Musset et la poésie: une poétique du disparate
Jacques BONY: Les cinq états des Caprices de Marianne

Après-midi:
Christian CHELEBOURG: "Cet amalgame de fange et de ciel" - Métalecture du premier Musset


Mercredi 18 août
Matin:
Sophie MENTZEL: Les figures du pouvoir dans le théâtre de Musset
Samy COPPOLA: La polémisation de l'autobiographie chez Musset

Après-midi:
DÉTENTE


Jeudi 19 août
Matin:
Olivier BARA: La trahison de la parole: mythes fondateurs et fondement éthique de la poétique mussetienne
Stéphane ARTHUR: "Suis-je un Satan?": Musset et les représentations du XVIe siècle

Après-midi:
Valentina PONZETTO: Musset et les écrivains italiens du Moyen-Age et de la Renaissance
Esther PINON: Ecrire le sacré: Musset et ses modèles


Vendredi 20 août
Matin:
Patrick BERTHIER: Musset vu par Balzac: un regard sur l'homme et sur l'écrivain
Aurélie LOISELEUR: Spectres de Musset

Après-midi:
Satsué KANOSÉ: L’Homme des masques, Musset au Japon
Florence NAUGRETTE: Le jardin dans le théâtre de Musset


Samedi 21 août
Matin:
Gisèle SÉGINGER & Sylvain LEDDA: Conclusion du colloque

Après-midi:
DÉPARTS

RÉSUMÉS :

Stéphane ARTHUR: "Suis-je un Satan?": Musset et les représentations du XVIe siècle
Dans Lorenzaccio, le personnage éponyme s’interroge: "Suis-je un Satan?". Cette réflexion éclaire la trajectoire du héros tyrannicide, mais aussi, plus largement, la poétique adoptée par Musset dans ses représentations du XVIe siècle. En effet, revenir à l’emploi originel du terme satan nous rappelle que ce nom commun désigne dans l’Ancien Testament un accusateur devant un tribunal, et par extension un adversaire. Lorsque Lorenzaccio s’interroge, il ne se représente pas en personnage diabolique, ce qui en ferait une transposition dans l’univers florentin du XVIe siècle du personnage du traître que les mélodrames ont si souvent donné à voir aux spectateurs des scènes secondaires. Il est un accusateur, qui fait passer les hommes devant "le tribunal de [sa] volonté". Il en résulte une esthétisation du crime qui, de simple tyrannicide, est érigé en œuvre d’art destinée à donner à voir, dans le contexte florentin de la Renaissance, la lâcheté des hommes, qu’ils soient contemporains d’Alexandre de Médicis ou de Musset. Les représentations poétiques, narratives ou dramatiques du XVIe siècle dans l’œuvre de Musset illustrent de même ce que l’on pourrait qualifier de poétique du satan: l’éclat de la Renaissance qui les illumine ne rend que plus évidente, au sens premier, la décadence associée aux représentations du XVIe siècle. C’est ainsi que Musset détourne l’histoire au profit d’une représentation désenchantée de la politique, mais aussi de la création. Il élabore une poétique de la distance et du détour, à l’égard de ses sources mais aussi des objets représentés, qui traduit une véritable mise en accusation de l’inanité et de la sclérose de l’action de ses contemporains dès lors qu’il est question d’établissement d’un nouveau régime politique, ou d’élaboration d’une esthétique novatrice.

Patrick BERTHIER: Musset vu par Balzac: un regard sur l'homme et sur l'écrivain
La communauté des écrivains à l’époque romantique se révèle souvent assez étroite, y compris lorsque c’est le conflit qui la révèle: Hugo/Dumas, Hugo/Sainte-Beuve... ou Sand/Musset! La relation entre Musset et Balzac est plus paisible, plus sporadique aussi, et moins intime que l’amitié véritable établie entre Balzac et Gautier par exemple ; mais le regard du romancier sur son cadet ne manque pas d’intérêt, ainsi lorsqu’il juge ses qualités de prosateur, en 1840, dans la Revue parisienne, ou à travers les quelques allusions qu’il fait à son œuvre dans La Comédie humaine, ou encore en le mentionnant assez souvent dans ses lettres à Mme Hanska. On tentera ici une synthèse de ces éléments épars.

Aude BRIOT: Musset, Proust et la poétique du plaisir
Musset fait partie de la culture de Proust et des allusions ou références précises à l’homme ou à son œuvre sont disséminées dans À la recherche du temps perdu. Proust admire en Musset le poète davantage que l’auteur de fictions en prose. Mais il semble, en dépit qu’il en ait, qu’il ait été davantage influencé par celui-ci que par celui-là. En témoigne la vision du plaisir des deux écrivains. Leurs fictions révèlent un rapport trouble au plaisir, qui côtoie la douleur, la brutalité et la mort.

Gilles CASTAGNÈS: "L'Anglais mangeur d'opium, traduit de l'anglais par A.D.M.": de la traduction à la création, l'acte de naissance d'Alfred de Musset
Quoi de plus contraignant a priori qu’un travail de traduction? C’est à cette tâche ingrate que s’est attelé Musset pour publier dans sa dix-huitième année son premier ouvrage, L’Anglais mangeur d’opium, "traduction" des Confessions of an English Opium-Eater de Thomas de Quincey: "Traduit de l’anglais par A.D.M", annonçait la page de titre de l’édition originale de 1828. Trois initiales derrières lesquelles semble se cacher timidement un jeune homme que personne ne connaît encore, et un mot qui fait l’objet de notre réflexion: traduction. Car c’est en réalité à un travail de création que se livre Musset, résumant, supprimant, ajoutant même selon sa fantaisie. Le futur auteur de "Namouna" se joue déjà des modèles et expérimente sa propre écriture, dans ce qu’il convient bien de considérer comme sa première œuvre.

Références bibliographiques :

"Alfred de Musset ou l’univers de la discontinuité", revue Nineteenth-Century French Studies, vol.32, nos 1 et 2 fall-winter 2003-2004.
Les Femmes et l’esthétique de la féminité dans l’œuvre d’Alfred de Musset, Berne, Peter Lang SA, Editions scientifiques européennes, 2004.
"Approche sémiologique du Nom : les personnages féminins dans l’œuvre d’Alfred de Musset", revue Romantisme, n°123, 1er trimestre 2004.
"De Vergiss mein nicht à Rappelle-toi de Musset : neuf vers en quête d’identité", revue Histoires littéraires, n°24, juin 2005.
"Musset, poète de la nuit", revue Le Bateau fantôme, octobre 2005, numéro 5 consacré à "La Nuit".
"Musset, les romantiques et le Moyen Âge : les enjeux d’une querelle", revue Etudes littéraires (Université Laval de Québec), numéro consacré aux "Bibliothèques médiévales du XIXe siècle", sous la direction de M. Luc Bonenfant, volume 37, n°2, printemps 2006.
"Les Paradoxes de l’écrivain : les Nouvelles et les Contes d’Alfred de Musset", revue Nineteenth-Century French Studies, vol. 34 n°3 et 4 spring-summer 2006.
"L’Ecriture de l’ode : l’autre aspect du lyrisme de Musset", dans L’Ode, en cas de toute liberté poétique, sous la direction de Mme Marie-Catherine Huet-Brichard, Berne, Peter Lang, 2007.
"De Musset à Zola : Les Caprices d’Une Page d’amour", Revue d’Histoire Littéraire de la France, 2008 n°2.
Réédition des Contes de Musset, en collaboration avec M. Frank Lestringant, Classiques Garnier, 2009.
"Musset et le ‘mal du siècle’ dans La Confession d’un enfant du siècle : un romantisme de façade ?", revue Littératures, à paraître fin 2009.
"Entre Musset et Beckett, Le Faiseur de Balzac : l’intertextualité en question", revue Nottingham French Studies, à paraître en 2010.
Réédition de L’Anglais mangeur d’opium, dans les Œuvres complètes de Musset, Honoré Champion, sous la direction de M. Sylvain Ledda, à paraître en 2010.
Réédition des Nouvelles de Musset, en collaboration avec M. Frank Lestringant, Classiques Garnier, à paraître en 2010.
"L’élaboration d’un fantasme, ou la création mise à nu : Le Fils du Titien, d’Alfred de Musset", à paraître dans Ecritures XIX, Lettres modernes - Minard, "Revue des Lettres Modernes", numéro consacré à "Alfred de Musset, auteur tout nu", sous la direction de M. Christian Chelebourg, à paraître début 2010.
Réédition de Voyage où il vous plaira, de Johannot, Musset et Stahl, Classiques Garnier, à paraître en 2010.


Christian CHELEBOURG: "Cet amalgame de fange et de ciel" - Métalecture du premier Musset
Musset écrit en s’observant écrire, il se commente en créant. Le mouvement de sa poétique épouse du même coup celui d’un perpétuel examen métapoétique marqué au sceau de l’insatisfaction, du désenchantement. À la fois "trop court, trop long et décousu", l’habit textuel dont se revêt le sujet écrivant est ostensiblement voué à ne jamais lui convenir tout à fait, à ne jamais être seyant. Il conviendra de s’interroger sur la place de cette métapoétique déceptive dans l’économie générale de la poétique mussétienne, de comprendre comment et dans quel but l’une s’articule à l’autre. Ce sera notamment l’occasion de relier l’œuvre littéraire et l’œuvre critique de l’auteur, comme de préciser la manière dont il se représente le mouvement romantique et s’y inscrit.

Samy COPPOLA: La polémisation de l'autobiographie chez Musset
Comme Victor Hugo, Alfred de Musset s’est illustré dans tous les genres littéraires disponibles à son époque: poésie lyrique, théâtre (du drame au proverbe, en passant par la comédie qu’il a puissamment renouvelée), roman autobiographique, nouvelle fantastique, chroniques journalistiques, contes... Dès ses débuts fracassants en 1830 avec Les Contes d’Espagne et d’Italie, le jeune poète révéla une tendance innée à la parodie et à la subversion des genres et des poétiques romantiques comme classiques. Si sa Nuit vénitienne, représentée quelques mois plus tard, fut un échec, ce fut aussi parce que Musset subvertissait de l’intérieur le genre théâtral en instaurant un théâtre de la parole et de l’ambiguïté tout en prenant le contre-pied des drames romantiques alors à la mode (à bien des égards La Nuit vénitienne est un contre-Hernani, dont elle inverse tous les codes). Quant à la Confession d’un enfant du siècle, si romantique en apparence, n’oublions pas qu’elle s’ouvre sur un chapitre 2 à mi-chemin entre essai et pamphlet, dans lequel Musset vilipende son siècle et parodie l’épopée napoléonienne. Mais ce sont surtout ses articles parus dans Le Temps en 1831 (sous le titre Revues fantastiques) et ses Lettres de Dupuis et Cotonet (publiées dans la Revue des deux mondes en 1836-1837) qui révèlent les talents polémiques de Musset, d’une part par leurs réflexions sur des questions de poétique (autour du débat opposant classiques et romantiques, que Musset renvoient dos à dos), d’autre part par la liberté que les genres journalistiques, non codifiés, laissent au jeune poète pour inventer de nouvelles formes polémiques et subvertir les genres traditionnels par un traitement dialogique et parodique inhérent à son projet polémique. Il nous faudra aussi évoquer quelques poèmes, souvent peu connus et non recueillis pour beaucoup dans les Poésies Nouvelles (Maurice Allem les a réunis sous les titres Poésies complémentaires et Poésies posthumes dans son édition de La Pléiade) dans lesquels Musset retrouve la tradition polémico-satirique d’un Mathurin Régnier ("Sur la paresse") ou d’un Molière ("Une soirée perdue"), manie l’épigramme à la manière de Voltaire, et brocarde les lois sur la presse de 1835 ("La loi sur la presse") avec un rare talent de polémiste. Ainsi nous verrons que Musset, au lieu de rédiger une poétique en bonne et due forme, un manifeste à l’instar de La Préface de Cromwell ou de celle aux Etudes françaises de Deschamps, choisit la pratique des genres, la subversion en acte des poétiques existantes au moyen du pastiche et de la parodie, pour mieux affirmer ses idées poétiques et ses velléités polémiques.

Satsué KANOSÉ: L’Homme des masques, Musset au Japon
Dans le cadre du colloque "Poétique de Musset", nous nous demanderons qui est l’homme des masques au Japon. S’il s’agit de Lorenzaccio, qu’est-ce que cela peut signifier? Car "on ne badine pas avec la débauche", selon Jules Lemaitre, mais la réception de Musset au Japon nous prouve aussi qu’"On ne badine pas avec les masques" comme Albert Thibaudet avait-il dit. Le premier Mussetiste japonais, Kazuo Watanabe (1901-1975), a traduit Lorenzaccio en japonais tout en gardant le titre original et l’a publié comme une des "œuvres complètes" de la littérature mondiale en 1928. Vingt ans après, à l’occasion de la deuxième publication en 1949, il a osé changer le titre original Lorenzaccio pour L’Homme des masques. Grâce à son Journal, publié en 1977, nous tenterons de comprendre le rôle de la pièce au lendemain de la guerre au Japon. Lui qui n’avait pas l’habitude d’écrire le journal, il a écrit son Journal (le 11 mars – le 18 août 1945) juste avant la défaite de la deuxième guerre mondiale. Le Journal commence avec "Lasciate ogni speranza". Ensuite, il a décidé de l’écrire en français pour éviter d’être lu ; pendant cette période, il s’est réfugié dans un silence total. Entre cette vingtaine d’années (1928-1949), il a connu toutes sortes de "la difficulté d’être" soit au Japon soit en France. Nous essayons donc d’éclairecir L’Hommes des masques ou Lorenzaccio de Kazuo Watanabe, en comparant "la difficulté d’être" avec "mal du siècle" et "ikinikusa (difficulté d’être)" que les jeunes japonais sentent, de nouveau, aujourd’hui.

Sylvain LEDDA: Musset, ou la poétique du jeu
Dans l’œuvre de Musset, le jeu est une constante. Qu’il s’agisse des parties de piquet de la baronne de Mantes (Il ne faut jurer de rien), du lansquenet de Steinberg (Bettine), des cache-cache de Margot (Margot), le jeu est une passion personnelle qui offre de nombreuses variations dans la fiction. Musset, fort habile aux échecs, fait du jeu une marque de fabrique. Scènes et situations montrent des personnages qui s’adonnent au plaisir des cartes, qui rêvent à d’hypothétiques gains ou se lamentent sur leurs pertes. Jeux et joueurs suggèrent ainsi un monde instable où règnent hasards et retournements de fortune; c’est toute la "philosophie" de Musset qui se dessine alors au contour des aléas liés au jeu: "Fou ! trois fois fou à lier, celui qui calcule ses chances, et qui met la raison de son côté!", constate Octave (Les Caprices de Marianne, II, 4). Comment, entre hasard et empirisme, la poétique du jeu dévoile-t-elle les rehauts de l’imaginaire de Musset? Comment crée-t-elle une dynamique esthétique et une vision du monde? Le jeu n’est pas seulement un thème ou une pratique sociale expérimentée par l’auteur, mais un principe esthétique et une mise en abyme de l’acte créateur. L’acte ludique, qui grise et provoque parfois "l’ilynx" (Roger Caillois), est l’une des manifestations les plus originales de la fantaisie de Musset — à cet égard, on se demandera si "le vertige du jeu" n’est pas une subversion de l’esthétique du sublime.

Aurélie LOISELEUR: Spectres de Musset
L’aspect spectral de ce personnage de poésie qu’est Musset quand il se met en scène ne renvoie pas seulement au phénomène d’autoscopie qui lui permet de rencontrer son double. Il fait aussi de cet auteur, avant même sa mort, un spectre encombrant, dont l’histoire littéraire ne sait pas comment se défaire. Musset a mauvaise presse. Lors de son procès imaginaire, on entend les voix de Flaubert, voix de Louise Colet, voix de Lamartine, voix de Baudelaire, voix de Rimbaud, voix de son frère Paul à la défense... Les témoignages sont accablants. L’enfant terrible du Romantisme dégénère en vieillard puéril et fantomatique. Pourquoi faut-il exorciser Musset? Est-ce que son esthétique vieillit mal? Cette déchéance est-elle partie prenante de sa poétique? En quoi la poésie peut-elle dire la vérité de l’expérience, et réciproquement? Musset a prédit dans son œuvre le destin des viveurs: Lorenzaccio, Octave... Il l’a minutieusement programmé: peut-il passer pour un pionnier du lent et déraisonnable dérèglement de tous les sens?

Sophie MENTZEL: Les figures du pouvoir dans le théâtre de Musset
Il peut sembler paradoxal de s’intéresser aux figures du pouvoir dans le théâtre de Musset ; à  l’époque flamboyante du drame romantique, sa dramaturgie originale se singularise en privilégiant comédies et proverbes. La figure d’autorité politique, chère à Dumas et à Hugo, semble assez éloignée de son univers. Cependant, la question du pouvoir et de sa légitimité n’a pas disparu chez Musset, bien au contraire. Présente au cœur des drames, cette interrogation d’époque est également réintroduite dans la comédie à travers les figures transhistoriques du père, de l’oncle, du mari. Comme le monarque du drame, ces personnages  tutélaires sont des fantoches aux faiblesses ridicules. La recherche perpétuelle d’un accès à l’autonomie, principal moteur des pièces, mine les genres, redéfinit le système des emplois théâtraux. Dès lors les figures d’autorité conditionnent une dramaturgie qui subvertit les règles — codes sociaux, codes esthétiques. Dans le théâtre de Musset, tout pouvoir semble ainsi contestable.

Anne-Céline MICHEL: Musset chroniqueur: les Revues fantastiques, du billet d’humeur au billet d’Humor
Après l’échec de La Nuit vénitienne en décembre 1830, Musset s’éloigne des planches en tant qu’auteur dramatique, mais il continue de collaborer au Temps auquel il livre des comptes-rendus pour la rubrique des "Théâtres secondaires" et, entre janvier et mai 1831, une série de chroniques, les Revues fantastiques. Cet ensemble hétérogène donne à voir un Musset prosateur se laissant aller à de nombreuses digressions. L’actualité ne constitue pas l’objet des chroniques mais est le prétexte à une prise de parole de Musset qui se joue de la posture journalistique ("Revue VII") en évacuant parfois totalement l’actualité de son propos. Si la dimension esthétique de la chronique est restreinte et que l’exercice peut paraître fastidieux et répétitif, l’auteur des Revues fantastiques, tout en refusant de se soumettre aux contingences de l’actualité, s’approprie le genre de la chronique qu’il éloigne progressivement de l’univers référentiel. Musset n’est pas journaliste, il est homme de lettres et ne veut pas compter parmi ces plumes soumises à la vacuité du temps et des événements. Dès lors, Musset se tourne vers le fantastique, la fantaisie à la manière d’Hoffmann. Le titre même des Revues ne peut manquer de faire référence aux Contes fantastiques traduits par Loève-Veimars, qui tenait la rubrique dramatique du Temps et que Musset côtoyait. C’est avec une grande désinvolture, telle qu’elle se présente déjà dans les vers du poète, que Musset aborde des sujets aussi divers que la vie politique, littéraire, artistique et quotidienne tout en détournant le propos vers des espaces narratifs qui laissent place aux caprices de l’auteur. Il se fait conteur non de comptes-rendus, mais de contes dans lesquels s’entremêlent sans cesse les commentaires d’un narrateur ironique et les récits d’événements aussi variés que fabuleux. Cependant, à travers ces pièces qui rappellent les humoresques musicales, se dessine une poétique de la torsion formelle, générique, énonciative et narrative, une poétique durable et dynamique dont les mouvements perdureront dans l’œuvre de Musset.

François-Marie MOURAD: "Un fidèle de Musset": Emile Zola
Zola, généralement hostile aux romantiques, se montre pourtant un inattendu défenseur de Musset et il confie à Hippolyte Buffenoir, dans le sillage de l’hommage public du 2 mai 1882: "En effet, je suis un fidèle de Musset, que beaucoup de mes amis n’aiment pas". Quels sont les racines, le sens et la portée de cet indéfectible attachement du critique naturaliste au poète des Nuits?

Références bibliographiques :

Simon Jeune, Musset et sa fortune littéraire, Ducros, Bordeaux, 1970.
Sylvain Ledda, "Théâtre lu, théâtre vu : Musset face à ses juges (1830-1847)", in Le Miel et le fiel. La critique théâtrale en France au XIXe siècle, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2008, p. 159-170.
François-Marie Mourad, Zola critique littéraire, Champion, 2003.
Jacques Noiray, "Zola lecteur de Musset", in Musset, Premières poésies, Poésies nouvelles, textes réunis par Pierre Brunel et Michel Crouzet, Actes de la Journée d’étude organisée par l’École doctorale de Paris-Sorbonne, 18 novembre 1995, Editions interuniversitaires, p. 169-186.


Florence NAUGRETTE: Le jardin dans le théâtre de Musset
Dans de nombreuses pièces de Musset, le jardin est l’un des lieux de la fiction. Espace fantasmé de la nature domestiquée, le jardin, chez Musset, est un lieu trompeur: lieu charmant, d’évasion, de solitude ou de rencontres secrètes, il est aussi le lieu de la trahison, de la scène épiée, voire un coupe-gorge. On étudiera dans cette communication tout à la fois le discours que les personnages tiennent à son sujet, révélateur d’un imaginaire romantique de la nature domestiquée, et son fonctionnement dans l’espace dramatique de la fiction. Quelques exemples de sa mise en œuvre scénique seront pris en considération. On s’inspirera aussi des réflexions du philosophe américain Robert Harrison (Jardins. Réflexions sur la condition humaine, Le Pommier, 2008) sur l’imaginaire attaché à ce lieu, comme métaphore de la condition humaine.

Esther PINON: Ecrire le sacré: Musset et ses modèles
Poète du doute et du scepticisme, Musset n’en est pas moins, comme l’ensemble de ses contemporains, profondément marqué par un imaginaire de la religion et du sacré, dont les traces surgissent dans la matière même de ses œuvres. De toute évidence, cette écriture du sacré ne peut se construire qu’en se situant dans une longue lignée de textes et de références culturelles (ou cultuelles), modèles désignés ou moins directement assumés. De l’intertexte biblique à la rhétorique religieuse contemporaine, en passant par le souvenir des confessions augustiniennes, on se demandera comment la poétique mussétienne se nourrit d’écriture sacrée, peut-être en la subvertissant et sans doute en se souvenant de ces deux autres grands modèles que sont la peinture et la musique sacrées.

Frédérique PLAIN: Mise en scène et mise en texte, l'énigme de Lorenzaccio (ou ce qui gêne le théâtre dans la poétique de Musset)
Le destin de Lorenzaccio à la scène est une énigme dans le paysage littéraire et théâtral français. Longtemps réputé injouable de par sa forme, ses dimensions et son propos, le drame monstre de Musset, écrit en 1834, ne fut créé à la scène que soixante-deux ans plus tard, en 1896, dans une adaptation d’Armand d’Artois pour Sarah Bernhardt. Aujourd’hui, le chef-d’œuvre injouable de Musset est devenu sa pièce la plus jouée. Cette fortune scénique tend à faire oublier qu’il est pourtant l’une des seules œuvres du répertoire classique français à n’avoir jamais été montée dans sa version intégrale. C’est cette énigme que nous nous efforcerons de creuser, en analysant plusieurs adaptations scéniques de la pièce, tant anciennes que contemporaines. Cette analyse nous permettra de mettre en lumière un certain nombre de permanences qui, du XIXe siècle à nos jours, caractérisent les relations ambivalentes, faites autant de fascination que de répulsion, entre la pratique théâtrale et la poétique de Musset.

Valentina PONZETTO: Musset et les écrivains italiens du Moyen-Age et de la Renaissance
Le Decameron de Boccace et le recueil anthologique I quattro poeti italiani, con una scelta di poesie italiane dal 1200 sino a nostri tempi figurent parmi les rares livres conservés par Musset lors du tri sévère de sa bibliothèque auquel il se livre au printemps 1834. C’est assez dire l’importance que revêtent à ses yeux ces écrivains, et notamment les représentants de ce qu’il considère comme l’âge d’or de la culture italienne, entre la fin du Moyen-Age et la mort de Michel-Ange. Dante et Pétrarque, Boccace et Bandello, mais aussi l’Arioste, Machiavel, ou Michel-Ange apparaissent à ses yeux comme des modèles d’écriture et d’esthétique, souvent cités, évoqués et même directement imités. Il faudra alors s’interroger sur les voies et les enjeux de cette intertextualité, toujours créatrice, parfois inattendue, souvent transgénérique, une nouvelle pouvant inspirer une pièce de théâtre, ou des poèmes un récit en prose, pour comprendre de quelle manière la tradition italienne joue son rôle dans l’élaboration de la poétique de Musset.

Gisèle SÉGINGER: Musset et la poésie: une poétique du disparate
Dans Un Poète déchu, Musset considère la "paresse d'écrire" comme une saine abstention. Aussi son art moderne n'est-il qu'un Impromptu qui suggère l'inutilité des poétiques savamment élaborées: "Chanter, rire, pleurer, seul, sans but, au hasard", tel est le but du poète. Musset se méfie de la raison et de ses calculs existentiels comme des contraintes qu'elle impose à la littérature: "Ma poétique, un jour, si je puis la donner, / Sera bien autrement savante et salutaire [...] / Mon premier point sera qu'il faut déraisonner" (Après une lecture). En accord avec une conception de l'existence, sa pratique poétique privilégie le fragmentaire et l'éphémère, le mélange des genres, l'ellipse et ses incertitudes, les contrastes. Résistant à la fascination douloureuse des valeurs supérieures et des au-delà — l'éternité, le divin, le devenir — et à la leçon de la Muse, Musset accepte le jeu de la vie et de la mort, le hasard. Sa poétique du disparate est un acte d'affirmation qui tente de lutter — dans le domaine de l'écriture — contre l'angoisse de l'infini.


Avec le soutien de l’Université Paris Est / Marne la Vallée et de l'Université Paris IV



Autres manifestations organisées dans le cadre du

Bicentenaire de la naissance d'Alfred de Musset, enfant du Vendômois

http://www.vendomois.frhttp://www.musset.cvr.fr



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