Plan du Site du Centre Culturel International de Cerisy-La-Salle
: cliquez
ici
" Page mise à jour le 24 août 2010
"
DU SAMEDI 14 AOÛT (19 H) AU SAMEDI 21 AOÛT
(14 H) 2010
LA POÉTIQUE DE MUSSET
DIRECTION : Sylvain LEDDA, Frank LESTRINGANT, Gisèle
SÉGINGER
ARGUMENT :
Dans la "Dédicace"
de La Coupe et les Lèvres, Alfred de
Musset peint un tableau de la littérature, en feignant
de répondre à un interlocuteur fictif qui lui
aurait demandé "qu’aimez-vous?". Par ce jeu avec la
parole, il décrit, non sans ironie, l’état
de la création littéraire, il passe en revue
les sources d’inspiration et les polémiques de son
temps. Dans ce texte où "Classiques bien rasés"
et "Romantiques barbus" se réconcilient, Musset confirme
son refus d’être affilié à une quelconque école,
alors que l’histoire littéraire a fait de lui, entre
autres, le parangon du romantisme, le chantre de la douleur
exsangue. Le rejet du dogmatisme littéraire, tel qu’il
s’affiche avec morgue dans la "Dédicace" de 1832, peut
être lu comme une poétique à rebours.
Négations
et mises à distance éclairent en effet
la singularité de l’œuvre, l’imagination fantaisiste
et l’originalité de l’inspiration, si humble soit-elle — "Mon
verre n’est pas grand mais je bois dans mon verre".
Poésie sans prétention, théâtre
sans spectateurs, récits sur soi à dimension
humaine, l’œuvre de Musset semble se mesurer à l’aune
de l’inspiration du moment, dans la vérité du présent,
souvent confondue avec la vérité du cœur.
Pourtant la référence obsédante à
la littérature passée brouille cette première
impression d’immédiateté et Musset sort
de leur gangue ces joyaux du passé pour mieux les retailler
à sa mesure. L’apparence d’une écriture improvisée
ne relève-t-elle pas d’une assimilation esthétique
parfaitement intégrée à l’écriture
même? À cet égard, Musset apparaît
tantôt comme un auteur moderne, tantôt comme un classique.
Entre sérieux
et jeu, Musset galvanise son lecteur, l’entraîne
vers les sables mouvants de ce qui fait la poéticité
singulière d’une œuvre, modulant tour à tour
sur sa lyre les accents de Shakespeare, les préceptes
de Boileau, le rire noir de Molière, le ton
de fausse désinvolture de Byron, les incongruités
de Jean-Paul. Au vrai, le scepticisme, maître
mot du regard que Musset porte sur sa production, affleure
dans cette représentation que l’artiste fantasque
donne de son œuvre. Derrière le persiflage, au-delà
des effets d’emphase et de légèreté,
se dessine une poétique fondée sur la mobilité,
le doute et la variété.
Moment fort
des célébrations du bicentenaire de
la naissance du "Prince phosphore de cœur volant", ce
colloque souhaiterait ouvrir une réflexion
neuve sur l’ensemble de la création de Musset: théâtre,
poésie, fictions en prose, œuvre critique,
correspondance, œuvre graphique.
CALENDRIER DÉFINITIF :
Samedi 14 août
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre, des colloques
et des participants
Dimanche 15 août
Matin:
Frank LESTRINGANT: Musset et la poétique
de l'ivresse
Frédérique
PLAIN: Mise en scène et mise en texte,
l'énigme de Lorenzaccio (ou ce qui
gêne le théâtre dans la poétique
de Musset)
Après-midi:
François-Marie
MOURAD: "Un fidèle de Musset": Emile Zola
Aude BRIOT: Musset, Proust
et la poétique du plaisir
Lundi 16 août
Matin:
Gilles
CASTAGNÈS: "L'Anglais mangeur d'opium, traduit de
l'anglais par A.D.M.": de la traduction à la
création, l'acte de naissance d'Alfred de Musset
Caroline CAPÉLY: Le lyrisme
philosophique dans l'œuvre de Musset
Après-midi:
Sylvain LEDDA:
Musset, ou la poétique du jeu
Anne-Céline MICHEL:
Musset chroniqueur: les Revues fantastiques, du billet d’humeur au
billet d’Humor
Mardi 17 août
Matin:
Gisèle
SÉGINGER: Musset et la poésie: une poétique
du disparate
Jacques BONY: Les cinq états des Caprices
de Marianne
Après-midi:
Christian
CHELEBOURG: "Cet amalgame de fange et de ciel" - Métalecture
du premier Musset
Mercredi 18 août
Matin:
Sophie MENTZEL:
Les figures du pouvoir dans le théâtre de Musset
Samy COPPOLA: La polémisation
de l'autobiographie chez Musset
Après-midi:
DÉTENTE
Jeudi 19 août
Matin:
Olivier BARA: La trahison de la parole: mythes fondateurs
et fondement éthique de la poétique mussetienne
Stéphane ARTHUR:
"Suis-je un Satan?": Musset et les représentations
du XVIe siècle
Après-midi:
Valentina
PONZETTO: Musset et les écrivains italiens du Moyen-Age
et de la Renaissance
Esther PINON:
Ecrire le sacré: Musset et ses modèles
Vendredi 20 août
Matin:
Patrick BERTHIER:
Musset vu par Balzac: un regard sur l'homme et sur l'écrivain
Aurélie
LOISELEUR: Spectres de Musset
Après-midi:
Satsué
KANOSÉ: L’Homme des masques,
Musset au Japon
Florence NAUGRETTE: Le jardin
dans le théâtre de Musset
Samedi 21 août
Matin:
Gisèle SÉGINGER & Sylvain
LEDDA: Conclusion du colloque
Après-midi:
DÉPARTS
RÉSUMÉS :
Stéphane
ARTHUR: "Suis-je un Satan?": Musset et les représentations
du XVIe siècle
Dans Lorenzaccio,
le personnage éponyme s’interroge: "Suis-je
un Satan?". Cette réflexion éclaire la trajectoire
du héros tyrannicide, mais aussi, plus largement,
la poétique adoptée par Musset dans ses
représentations du XVIe siècle. En effet,
revenir à l’emploi originel du terme satan nous
rappelle que ce nom commun désigne dans l’Ancien Testament
un accusateur devant un tribunal, et par extension un adversaire.
Lorsque Lorenzaccio s’interroge, il ne se représente pas
en personnage diabolique, ce qui en ferait une transposition
dans l’univers florentin du XVIe siècle du personnage
du traître que les mélodrames ont si souvent
donné à voir aux spectateurs des scènes
secondaires. Il est un accusateur, qui fait passer les hommes
devant "le tribunal de [sa] volonté". Il en résulte
une esthétisation du crime qui, de simple tyrannicide,
est érigé en œuvre d’art destinée à
donner à voir, dans le contexte florentin de la Renaissance,
la lâcheté des hommes, qu’ils soient contemporains
d’Alexandre de Médicis ou de Musset. Les représentations
poétiques, narratives ou dramatiques du XVIe siècle
dans l’œuvre de Musset illustrent de même ce que l’on pourrait
qualifier de poétique du satan: l’éclat
de la Renaissance qui les illumine ne rend que plus évidente,
au sens premier, la décadence associée aux représentations
du XVIe siècle. C’est ainsi que Musset détourne
l’histoire au profit d’une représentation désenchantée
de la politique, mais aussi de la création. Il élabore
une poétique de la distance et du détour, à
l’égard de ses sources mais aussi des objets représentés,
qui traduit une véritable mise en accusation de l’inanité
et de la sclérose de l’action de ses contemporains dès
lors qu’il est question d’établissement d’un nouveau
régime politique, ou d’élaboration d’une esthétique
novatrice.
Patrick
BERTHIER: Musset vu par Balzac: un regard sur l'homme
et sur l'écrivain
La communauté
des écrivains à l’époque romantique
se révèle souvent assez étroite,
y compris lorsque c’est le conflit qui la révèle:
Hugo/Dumas, Hugo/Sainte-Beuve... ou Sand/Musset! La relation
entre Musset et Balzac est plus paisible, plus sporadique
aussi, et moins intime que l’amitié véritable
établie entre Balzac et Gautier par exemple ; mais
le regard du romancier sur son cadet ne manque pas d’intérêt,
ainsi lorsqu’il juge ses qualités de prosateur,
en 1840, dans la Revue parisienne, ou à travers
les quelques allusions qu’il fait à son œuvre dans
La Comédie humaine, ou encore en le mentionnant
assez souvent dans ses lettres à Mme Hanska. On tentera
ici une synthèse de ces éléments épars.
Aude BRIOT: Musset, Proust et
la poétique du plaisir
Musset fait partie de la culture
de Proust et des allusions ou références
précises à l’homme ou à son œuvre sont disséminées
dans À la recherche du temps perdu. Proust admire
en Musset le poète davantage que l’auteur de fictions
en prose. Mais il semble, en dépit qu’il en ait, qu’il
ait été davantage influencé par celui-ci que
par celui-là. En témoigne la vision du plaisir
des deux écrivains. Leurs fictions révèlent un
rapport trouble au plaisir, qui côtoie la douleur, la brutalité
et la mort.
Gilles CASTAGNÈS:
"L'Anglais mangeur d'opium, traduit de l'anglais
par A.D.M.": de la traduction à la création,
l'acte de naissance d'Alfred de Musset
Quoi de plus contraignant
a priori qu’un travail de traduction? C’est à
cette tâche ingrate que s’est attelé Musset pour
publier dans sa dix-huitième année son premier
ouvrage, L’Anglais mangeur d’opium, "traduction"
des Confessions of an English Opium-Eater de Thomas
de Quincey: "Traduit de l’anglais par A.D.M", annonçait
la page de titre de l’édition originale de 1828. Trois
initiales derrières lesquelles semble se cacher timidement
un jeune homme que personne ne connaît encore, et un
mot qui fait l’objet de notre réflexion: traduction. Car
c’est en réalité à un travail de création
que se livre Musset, résumant, supprimant, ajoutant même
selon sa fantaisie. Le futur auteur de "Namouna" se joue déjà
des modèles et expérimente sa propre écriture,
dans ce qu’il convient bien de considérer comme sa première
œuvre.
Références
bibliographiques :
"Alfred de Musset
ou l’univers de la discontinuité", revue Nineteenth-Century
French Studies, vol.32, nos 1 et 2 fall-winter 2003-2004.
Les Femmes et
l’esthétique de la féminité dans l’œuvre
d’Alfred de Musset, Berne, Peter Lang SA, Editions scientifiques
européennes, 2004.
"Approche sémiologique
du Nom : les personnages féminins dans l’œuvre
d’Alfred de Musset", revue Romantisme, n°123,
1er trimestre 2004.
"De Vergiss mein
nicht à Rappelle-toi de Musset : neuf vers en quête
d’identité", revue Histoires littéraires,
n°24, juin 2005.
"Musset, poète
de la nuit", revue Le Bateau fantôme,
octobre 2005, numéro 5 consacré à "La Nuit".
"Musset, les romantiques
et le Moyen Âge : les enjeux d’une querelle",
revue Etudes littéraires (Université Laval
de Québec), numéro consacré aux "Bibliothèques
médiévales du XIXe siècle",
sous la direction de M. Luc Bonenfant, volume 37, n°2,
printemps 2006.
"Les Paradoxes de
l’écrivain : les Nouvelles et les Contes d’Alfred
de Musset", revue Nineteenth-Century French Studies,
vol. 34 n°3 et 4 spring-summer 2006.
"L’Ecriture de l’ode
: l’autre aspect du lyrisme de Musset", dans L’Ode,
en cas de toute liberté poétique, sous
la direction de Mme Marie-Catherine Huet-Brichard, Berne, Peter
Lang, 2007.
"De Musset à
Zola : Les Caprices d’Une Page d’amour", Revue
d’Histoire Littéraire de la France, 2008 n°2.
Réédition
des Contes de Musset, en collaboration avec M.
Frank Lestringant, Classiques Garnier, 2009.
"Musset et le ‘mal
du siècle’ dans La Confession d’un enfant du siècle
: un romantisme de façade ?", revue Littératures,
à paraître fin 2009.
"Entre Musset et
Beckett, Le Faiseur de Balzac : l’intertextualité en
question", revue Nottingham French Studies, à
paraître en 2010.
Réédition
de L’Anglais mangeur d’opium, dans les
Œuvres complètes de Musset, Honoré Champion,
sous la direction de M. Sylvain Ledda, à paraître
en 2010.
Réédition
des Nouvelles de Musset, en collaboration avec
M. Frank Lestringant, Classiques Garnier, à paraître
en 2010.
"L’élaboration
d’un fantasme, ou la création mise à nu
: Le Fils du Titien, d’Alfred de Musset", à paraître
dans Ecritures XIX, Lettres modernes - Minard,
"Revue des Lettres Modernes", numéro consacré
à "Alfred de Musset, auteur tout nu", sous la direction de
M. Christian Chelebourg, à paraître début
2010.
Réédition
de Voyage où il vous plaira, de Johannot,
Musset et Stahl, Classiques Garnier, à paraître
en 2010.
Christian CHELEBOURG: "Cet amalgame de fange et
de ciel" - Métalecture du premier Musset
Musset écrit en s’observant écrire, il se commente en
créant. Le mouvement de sa poétique épouse du
même coup celui d’un perpétuel examen métapoétique
marqué au sceau de l’insatisfaction, du désenchantement.
À la fois "trop court, trop long et décousu", l’habit
textuel dont se revêt le sujet écrivant est ostensiblement
voué à ne jamais lui convenir tout à fait, à
ne jamais être seyant. Il conviendra de s’interroger sur la place
de cette métapoétique déceptive dans l’économie
générale de la poétique mussétienne, de comprendre
comment et dans quel but l’une s’articule à l’autre. Ce sera notamment
l’occasion de relier l’œuvre littéraire et l’œuvre critique de
l’auteur, comme de préciser la manière dont il se représente
le mouvement romantique et s’y inscrit.
Samy COPPOLA: La polémisation
de l'autobiographie chez Musset
Comme Victor Hugo, Alfred
de Musset s’est illustré dans tous les genres littéraires
disponibles à son époque: poésie
lyrique, théâtre (du drame au proverbe, en passant
par la comédie qu’il a puissamment renouvelée),
roman autobiographique, nouvelle fantastique, chroniques journalistiques,
contes... Dès ses débuts fracassants en 1830
avec Les Contes d’Espagne et d’Italie, le jeune poète
révéla une tendance innée à la parodie
et à la subversion des genres et des poétiques
romantiques comme classiques. Si sa Nuit vénitienne,
représentée quelques mois plus tard, fut un échec,
ce fut aussi parce que Musset subvertissait de l’intérieur
le genre théâtral en instaurant un théâtre
de la parole et de l’ambiguïté tout en prenant le contre-pied
des drames romantiques alors à la mode (à bien des égards
La Nuit vénitienne est un contre-Hernani, dont
elle inverse tous les codes). Quant à la Confession d’un
enfant du siècle, si romantique en apparence, n’oublions
pas qu’elle s’ouvre sur un chapitre 2 à mi-chemin entre essai
et pamphlet, dans lequel Musset vilipende son siècle et
parodie l’épopée napoléonienne. Mais ce sont
surtout ses articles parus dans Le Temps en 1831 (sous
le titre Revues fantastiques) et ses Lettres de Dupuis
et Cotonet (publiées dans la Revue des deux mondes
en 1836-1837) qui révèlent les talents polémiques
de Musset, d’une part par leurs réflexions sur des questions
de poétique (autour du débat opposant classiques
et romantiques, que Musset renvoient dos à dos), d’autre
part par la liberté que les genres journalistiques, non codifiés,
laissent au jeune poète pour inventer de nouvelles formes
polémiques et subvertir les genres traditionnels par un
traitement dialogique et parodique inhérent à son
projet polémique. Il nous faudra aussi évoquer quelques
poèmes, souvent peu connus et non recueillis pour beaucoup
dans les Poésies Nouvelles (Maurice Allem les a réunis
sous les titres Poésies complémentaires et Poésies
posthumes dans son édition de La Pléiade)
dans lesquels Musset retrouve la tradition polémico-satirique
d’un Mathurin Régnier ("Sur la paresse") ou d’un Molière
("Une soirée perdue"), manie l’épigramme à
la manière de Voltaire, et brocarde les lois sur la presse
de 1835 ("La loi sur la presse") avec un rare talent de polémiste.
Ainsi nous verrons que Musset, au lieu de rédiger une poétique
en bonne et due forme, un manifeste à l’instar de La
Préface de Cromwell ou de celle aux Etudes françaises
de Deschamps, choisit la pratique des genres, la subversion en acte
des poétiques existantes au moyen du pastiche et de la
parodie, pour mieux affirmer ses idées poétiques
et ses velléités polémiques.
Satsué KANOSÉ: L’Homme des
masques, Musset au Japon
Dans le cadre du colloque "Poétique de Musset", nous nous
demanderons qui est l’homme des masques au Japon. S’il s’agit de
Lorenzaccio, qu’est-ce que cela peut signifier? Car "on ne badine
pas avec la débauche", selon Jules Lemaitre, mais la réception
de Musset au Japon nous prouve aussi qu’"On ne badine pas avec les masques"
comme Albert Thibaudet avait-il dit. Le premier Mussetiste japonais,
Kazuo Watanabe (1901-1975), a traduit Lorenzaccio en japonais
tout en gardant le titre original et l’a publié comme une des "œuvres
complètes" de la littérature mondiale en 1928. Vingt ans
après, à l’occasion de la deuxième publication en
1949, il a osé changer le titre original Lorenzaccio pour
L’Homme des masques. Grâce à son Journal,
publié en 1977, nous tenterons de comprendre le rôle de la
pièce au lendemain de la guerre au Japon. Lui qui n’avait pas l’habitude
d’écrire le journal, il a écrit son Journal (le
11 mars – le 18 août 1945) juste avant la défaite de la
deuxième guerre mondiale. Le Journal commence avec "Lasciate
ogni speranza". Ensuite, il a décidé de l’écrire en
français pour éviter d’être lu ; pendant cette période,
il s’est réfugié dans un silence total. Entre cette vingtaine
d’années (1928-1949), il a connu toutes sortes de "la difficulté
d’être" soit au Japon soit en France. Nous essayons donc d’éclairecir
L’Hommes des masques ou Lorenzaccio de Kazuo Watanabe,
en comparant "la difficulté d’être" avec "mal du siècle"
et "ikinikusa (difficulté d’être)" que les jeunes japonais
sentent, de nouveau, aujourd’hui.
Sylvain LEDDA: Musset, ou la
poétique du jeu
Dans l’œuvre de Musset, le jeu est une constante.
Qu’il s’agisse des parties de piquet de la baronne de Mantes
(Il ne faut jurer de rien), du lansquenet de Steinberg (Bettine),
des cache-cache de Margot (Margot), le jeu est une passion
personnelle qui offre de nombreuses variations dans la fiction.
Musset, fort habile aux échecs, fait du jeu une marque de
fabrique. Scènes et situations montrent des personnages qui
s’adonnent au plaisir des cartes, qui rêvent à d’hypothétiques
gains ou se lamentent sur leurs pertes. Jeux et joueurs suggèrent
ainsi un monde instable où règnent hasards et retournements
de fortune; c’est toute la "philosophie" de Musset qui se dessine
alors au contour des aléas liés au jeu: "Fou ! trois
fois fou à lier, celui qui calcule ses chances, et qui met la
raison de son côté!", constate Octave (Les Caprices
de Marianne, II, 4). Comment, entre hasard et empirisme, la poétique
du jeu dévoile-t-elle les rehauts de l’imaginaire de Musset?
Comment crée-t-elle une dynamique esthétique et une vision
du monde? Le jeu n’est pas seulement un thème ou une pratique
sociale expérimentée par l’auteur, mais un principe esthétique
et une mise en abyme de l’acte créateur. L’acte ludique, qui grise
et provoque parfois "l’ilynx" (Roger Caillois), est l’une
des manifestations les plus originales de la fantaisie de Musset —
à cet égard, on se demandera si "le vertige du jeu" n’est
pas une subversion de l’esthétique du sublime.
Aurélie LOISELEUR: Spectres de Musset
L’aspect spectral de ce personnage de poésie qu’est
Musset quand il se met en scène ne renvoie pas seulement au phénomène
d’autoscopie qui lui permet de rencontrer son double. Il fait aussi
de cet auteur, avant même sa mort, un spectre encombrant, dont
l’histoire littéraire ne sait pas comment se défaire. Musset
a mauvaise presse. Lors de son procès imaginaire, on entend les
voix de Flaubert, voix de Louise Colet, voix de Lamartine, voix de Baudelaire,
voix de Rimbaud, voix de son frère Paul à la défense...
Les témoignages sont accablants. L’enfant terrible du Romantisme
dégénère en vieillard puéril et fantomatique.
Pourquoi faut-il exorciser Musset? Est-ce que son esthétique vieillit
mal? Cette déchéance est-elle partie prenante de sa poétique?
En quoi la poésie peut-elle dire la vérité de l’expérience,
et réciproquement? Musset a prédit dans son œuvre le
destin des viveurs: Lorenzaccio, Octave... Il l’a minutieusement programmé:
peut-il passer pour un pionnier du lent et déraisonnable dérèglement
de tous les sens?
Sophie MENTZEL: Les figures du pouvoir dans le théâtre
de Musset
Il peut sembler paradoxal de s’intéresser aux figures
du pouvoir dans le théâtre de Musset ; à
l’époque flamboyante du drame romantique, sa dramaturgie originale
se singularise en privilégiant comédies et proverbes.
La figure d’autorité politique, chère à Dumas et à
Hugo, semble assez éloignée de son univers. Cependant,
la question du pouvoir et de sa légitimité n’a pas disparu
chez Musset, bien au contraire. Présente au cœur des drames,
cette interrogation d’époque est également réintroduite
dans la comédie à travers les figures transhistoriques
du père, de l’oncle, du mari. Comme le monarque du drame, ces
personnages tutélaires sont des fantoches aux faiblesses ridicules.
La recherche perpétuelle d’un accès à l’autonomie,
principal moteur des pièces, mine les genres, redéfinit
le système des emplois théâtraux. Dès lors
les figures d’autorité conditionnent une dramaturgie qui subvertit
les règles — codes sociaux, codes esthétiques. Dans le
théâtre de Musset, tout pouvoir semble ainsi contestable.
Anne-Céline MICHEL: Musset chroniqueur: les Revues fantastiques,
du billet d’humeur au billet d’Humor
Après l’échec de La Nuit vénitienne en décembre
1830, Musset s’éloigne des planches en tant qu’auteur dramatique,
mais il continue de collaborer au Temps auquel il livre des comptes-rendus
pour la rubrique des "Théâtres secondaires" et, entre janvier
et mai 1831, une série de chroniques, les Revues fantastiques.
Cet ensemble hétérogène donne à voir un Musset
prosateur se laissant aller à de nombreuses digressions. L’actualité
ne constitue pas l’objet des chroniques mais est le prétexte à
une prise de parole de Musset qui se joue de la posture journalistique ("Revue
VII") en évacuant parfois totalement l’actualité de son propos.
Si la dimension esthétique de la chronique est restreinte et que
l’exercice peut paraître fastidieux et répétitif, l’auteur
des Revues fantastiques, tout en refusant de se soumettre aux contingences
de l’actualité, s’approprie le genre de la chronique qu’il éloigne
progressivement de l’univers référentiel. Musset n’est pas
journaliste, il est homme de lettres et ne veut pas compter parmi ces plumes
soumises à la vacuité du temps et des événements.
Dès lors, Musset se tourne vers le fantastique, la fantaisie à
la manière d’Hoffmann. Le titre même des Revues ne peut
manquer de faire référence aux Contes fantastiques
traduits par Loève-Veimars, qui tenait la rubrique dramatique du
Temps et que Musset côtoyait. C’est avec une grande désinvolture,
telle qu’elle se présente déjà dans les vers du poète,
que Musset aborde des sujets aussi divers que la vie politique, littéraire,
artistique et quotidienne tout en détournant le propos vers des espaces
narratifs qui laissent place aux caprices de l’auteur. Il se fait conteur
non de comptes-rendus, mais de contes dans lesquels s’entremêlent sans
cesse les commentaires d’un narrateur ironique et les récits d’événements
aussi variés que fabuleux. Cependant, à travers ces pièces
qui rappellent les humoresques musicales, se dessine une poétique
de la torsion formelle, générique, énonciative et narrative,
une poétique durable et dynamique dont les mouvements perdureront
dans l’œuvre de Musset.
François-Marie MOURAD: "Un fidèle de
Musset": Emile Zola
Zola, généralement hostile aux romantiques,
se montre pourtant un inattendu défenseur de Musset et il confie
à Hippolyte Buffenoir, dans le sillage de l’hommage public du 2
mai 1882: "En effet, je suis un fidèle de Musset, que beaucoup de
mes amis n’aiment pas". Quels sont les racines, le sens et la portée
de cet indéfectible attachement du critique naturaliste au poète
des Nuits?
Références bibliographiques :
Simon Jeune, Musset et sa fortune littéraire,
Ducros, Bordeaux, 1970.
Sylvain Ledda, "Théâtre lu, théâtre
vu : Musset face à ses juges (1830-1847)", in Le Miel et
le fiel. La critique théâtrale en France au XIXe siècle,
Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2008, p. 159-170.
François-Marie Mourad, Zola critique littéraire,
Champion, 2003.
Jacques Noiray, "Zola lecteur de Musset", in Musset,
Premières poésies, Poésies nouvelles, textes
réunis par Pierre Brunel et Michel Crouzet, Actes de la Journée
d’étude organisée par l’École doctorale de Paris-Sorbonne,
18 novembre 1995, Editions interuniversitaires, p. 169-186.
Florence NAUGRETTE: Le jardin dans le théâtre
de Musset
Dans de nombreuses pièces de Musset, le
jardin est l’un des lieux de la fiction. Espace fantasmé
de la nature domestiquée, le jardin, chez Musset, est un lieu
trompeur: lieu charmant, d’évasion, de solitude ou de rencontres
secrètes, il est aussi le lieu de la trahison, de la scène
épiée, voire un coupe-gorge. On étudiera dans
cette communication tout à la fois le discours que les personnages
tiennent à son sujet, révélateur d’un imaginaire
romantique de la nature domestiquée, et son fonctionnement
dans l’espace dramatique de la fiction. Quelques exemples de sa mise en
œuvre scénique seront pris en considération. On s’inspirera
aussi des réflexions du philosophe américain Robert
Harrison (Jardins. Réflexions sur la condition humaine,
Le Pommier, 2008) sur l’imaginaire attaché à ce lieu,
comme métaphore de la condition humaine.
Esther PINON:
Ecrire le sacré: Musset et ses modèles
Poète du
doute et du scepticisme, Musset n’en est pas moins,
comme l’ensemble de ses contemporains, profondément
marqué par un imaginaire de la religion et du sacré,
dont les traces surgissent dans la matière même
de ses œuvres. De toute évidence, cette écriture
du sacré ne peut se construire qu’en se situant dans
une longue lignée de textes et de références
culturelles (ou cultuelles), modèles désignés
ou moins directement assumés. De l’intertexte biblique
à la rhétorique religieuse contemporaine, en
passant par le souvenir des confessions augustiniennes, on
se demandera comment la poétique mussétienne
se nourrit d’écriture sacrée, peut-être
en la subvertissant et sans doute en se souvenant de ces deux
autres grands modèles que sont la peinture et la musique
sacrées.
Frédérique
PLAIN: Mise en scène et mise en texte, l'énigme
de Lorenzaccio (ou ce qui gêne le théâtre
dans la poétique de Musset)
Le destin de Lorenzaccio
à la scène est une énigme dans le paysage
littéraire et théâtral français.
Longtemps réputé injouable de par sa forme,
ses dimensions et son propos, le drame monstre de Musset,
écrit en 1834, ne fut créé à la scène
que soixante-deux ans plus tard, en 1896, dans une adaptation
d’Armand d’Artois pour Sarah Bernhardt. Aujourd’hui, le chef-d’œuvre
injouable de Musset est devenu sa pièce la plus jouée.
Cette fortune scénique tend à faire oublier qu’il
est pourtant l’une des seules œuvres du répertoire
classique français à n’avoir jamais été
montée dans sa version intégrale. C’est cette
énigme que nous nous efforcerons de creuser, en analysant
plusieurs adaptations scéniques de la pièce, tant
anciennes que contemporaines. Cette analyse nous permettra
de mettre en lumière un certain nombre de permanences
qui, du XIXe siècle à nos jours, caractérisent
les relations ambivalentes, faites autant de fascination que de
répulsion, entre la pratique théâtrale
et la poétique de Musset.
Valentina PONZETTO: Musset
et les écrivains italiens du Moyen-Age et
de la Renaissance
Le Decameron de Boccace
et le recueil anthologique I quattro poeti italiani,
con una scelta di poesie italiane dal 1200 sino a nostri tempi
figurent parmi les rares livres conservés par Musset lors
du tri sévère de sa bibliothèque auquel
il se livre au printemps 1834. C’est assez dire l’importance que
revêtent à ses yeux ces écrivains, et notamment
les représentants de ce qu’il considère comme l’âge
d’or de la culture italienne, entre la fin du Moyen-Age et la mort
de Michel-Ange. Dante et Pétrarque, Boccace et Bandello,
mais aussi l’Arioste, Machiavel, ou Michel-Ange apparaissent
à ses yeux comme des modèles d’écriture et d’esthétique,
souvent cités, évoqués et même directement
imités. Il faudra alors s’interroger sur les voies et les
enjeux de cette intertextualité, toujours créatrice,
parfois inattendue, souvent transgénérique, une nouvelle
pouvant inspirer une pièce de théâtre, ou des
poèmes un récit en prose, pour comprendre de quelle manière
la tradition italienne joue son rôle dans l’élaboration
de la poétique de Musset.
Gisèle SÉGINGER:
Musset et la poésie: une poétique
du disparate
Dans Un Poète déchu,
Musset considère la "paresse d'écrire" comme
une saine abstention. Aussi son art moderne n'est-il qu'un
Impromptu qui suggère l'inutilité des poétiques
savamment élaborées: "Chanter, rire, pleurer,
seul, sans but, au hasard", tel est le but du poète.
Musset se méfie de la raison et de ses calculs existentiels
comme des contraintes qu'elle impose à la littérature:
"Ma poétique, un jour, si je puis la donner, / Sera bien
autrement savante et salutaire [...] / Mon premier point sera qu'il
faut déraisonner" (Après une lecture). En
accord avec une conception de l'existence, sa pratique poétique
privilégie le fragmentaire et l'éphémère,
le mélange des genres, l'ellipse et ses incertitudes, les
contrastes. Résistant à la fascination douloureuse
des valeurs supérieures et des au-delà — l'éternité,
le divin, le devenir — et à la leçon de la Muse, Musset
accepte le jeu de la vie et de la mort, le hasard. Sa poétique
du disparate est un acte d'affirmation qui tente de lutter — dans
le domaine de l'écriture — contre l'angoisse de l'infini.
Avec le soutien de l’Université Paris Est /
Marne la Vallée et de l'Université Paris IV