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CENTRE CULTUREL INTERNATIONAL DE CERISY

Programme 2014 : un des colloques







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VOIX DE PÉGUY : QUELS ÉCHOS AUJOURD'HUI ?

DU LUNDI 30 JUIN (19 H) AU LUNDI 7 JUILLET (14 H) 2014

DIRECTION : Claire DAUDIN, Jérôme ROGER

ARGUMENT :

"Je ne tiens pas précisément Péguy pour un saint, mais c’est un homme qui, mort, reste à portée de la voix, et même plus près, à notre portée, à la portée de chacun de nous, qui répond chaque fois qu’on l’appelle" écrivait Bernanos en 1939. Cent ans après la mort de Charles Péguy, sa voix parvient-elle encore jusqu’à nous? Le dénonciateur de l’argent roi, le prophète de la déliquescence du politique fait-il retentir ses imprécations dans le désert? "Une voix qui manque, nulle ne peut la remplacer", écrivait-il.

Ce colloque offrira l’occasion d’entendre cette voix qui manque, mais aussi de substituer aux lectures partisanes et partielles qui ont prévalu au long du siècle une approche de ses textes sensible à leur polyphonie, à leur oralité foncières. De laisser retentir en nous les avertissements de cette voix prophétique, tout en prêtant l’oreille à ses silences, ses déformations, ses échos. De l’entendre à travers des accents différents, ceux d'amis étrangers, ceux de la relève au timbre juvénile, ceux que lui donneront les comédiens qui la portent sur scène. Communications, débats, lectures, spectacles, il s'agira d'une rencontre conviviale, pleine d’éclats, et de paroles chuchotées dans la confidence et l’intimité d’un authentique partage.

CALENDRIER DÉFINITIF :

Lundi 30 juin
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Mardi 1er juillet
Une voix dans le désert: problèmes de réception et prophétisme
Matin:
Jérôme ROGER: "Parlez-moi de comment vous le dites". Signé Péguy: Résonance d'une "voix" [conférence en ligne sur la Forge Numérique de la MRSH de Caen et sur le site France Culture Plus]
Jean-Noël DUMONT: Un prophète sans désert

Après-midi:
Michaël de SAINT-CHERON: Péguy - Céline: deux voix, deux mondes
Marie BOESWILLWALD: La voix du père de famille

Soirée:
Hommage à Jean Bastaire (avec projection d'un documentaire), par Frédéric LAZUECH et Hélène VEILHAN


Mercredi 2 juillet
Echos et citations
Matin:
Alexandre de VITRY: Témoignages des contemporains de Péguy: un kaléidoscope identitaire
Aude BONORD: Echos de Péguy, un antimoderne pour la modernité

Après-midi:
Julie HIGAKI: Le surnaturel et la "mystique" selon Pascal et Péguy: la lettre tue et l'esprit vivifie
Jennifer KILGORE-CARADEC: Péguy et Dorothy Day

Soirée:
Représentation de Jeanne d’Arc (1897), par un groupe d’étudiants de Rennes


Jeudi 3 juillet
Les Cahiers de la Quinzaine, voix des sans-voix
Matin:
Claire DAUDIN: Péguy & les Cahiers de la Quinzaine
Charles COUSTILLE: Procès de Péguy
Maud GOUTTEFANGEAS: Penser en chœur: le modèle choral des Cahiers de la Quinzaine (texte lu par Claire DAUDIN)

Après-midi:
Détente au bord de la mer à Bricqueville-sur-Mer
Représentation de Clio, par Samir SIAD (Théâtre en partance)


Vendredi 4 juillet
Polyphonie et oralité dans le texte de Péguy
Matin:
Pauline BRULEY: Actio et voix
Eric BENOIT: Polyphonie des trois Mystères, l'émotion spirituelle
Alessandra MARANGONI: La Voix collective des Tapisseries

Après-midi:
Sven STORELV: Dialogue de Clio et Eve
Denis LABOURET: L'humour polémique de Péguy: un effet de voix

Soirée:
Présentation de la nouvelle édition des Œuvres poétiques et dramatiques complètes de Charles Péguy dans la collection de "La Pléiade", table ronde avec Pauline BRULEY, Claire DAUDIN et Jérôme ROGER


Samedi 5 juillet
Le texte de Péguy mis en voix
Matin:
Violaine ANGER: La voix, le chant et les états de la parole dans les Mystères
Michel BÉATRIX: Du souffle à la voix, de la chair à la parole: dire Péguy

Après-midi:
Makiko NAKAZATO: La voix et le silence de Jeanne d'Arc écoutés par Péguy
Tatiana VICTOROFF: Le Mystère "par la voix": Péguy et Brodsky

Soirée:
"Les Récits de la Passion" Gethsémani (Péguy) et Avant-dernières Paroles de l'Homme (Béatrix), par Michel BÉATRIX et Hervé THAREL


Dimanche 6 juillet
Vox vocata
Matin:
Nicolas FAGUER: "La voix du Père". Hans Urs von Balthasar à l'écoute de Charles Péguy

Après-midi:
Robert SCHOLTUS: La lettre et la voix. Péguy l'évangéliste
Charles COUTEL: L'oraison de Péguy

Soirée:
Le Porche du mystère de la deuxième vertu, lecture par Marie HASSE


Lundi 7 juillet
Conclusions
Matin:
Claire DAUDIN & Jérôme ROGER: "Conclusions". Perspectives ouvertes
Présentation des autres événements de l’année autour de Péguy, par Claire DAUDIN
Echanges avec Michel BÉATRIX, Marie HASSE et Samir SIAD
Présentation de l’Amitié Charles Péguy, par Claire DAUDIN

Après-midi:
DÉPARTS

RÉSUMÉS :

Violaine ANGER: La voix, le chant et les états de la parole dans les Mystères
Les textes de Péguy frappent par la richesse du vocabulaire consacré à la voix et aux manières de parler: cri, clameur, hurlement, hymne, prière, évocation, silence, chansonnée, vocation..., sans compter les indications typographiques (italiques, versification) qui marquent, sans que celui-ci soit toujours clair, un autre statut de la parole. Ils frappent surtout par leur capacité à brouiller les frontières: le "chant" est facilement "continué en cantillation", les vers "chantent dans la mémoire" tandis que d’autres "sonnent comme une fanfare". Le chant devient "un chant de marche brutale et rythmée", opposé à la "mélodie" et on "gueule" autant qu’on "déclame" ce qui s’avère être "comme une chanson de route". La "voix" est à son tour atteinte par cette manière radicale de revisiter les frontières, et l’un des personnages peut accuser sa compagne en lui disant "tu mens par le son de ta voix". L’opposition traditionnelle entre le parlé et le chanté, (quelle que soit la valeur de ce chanter), si présente chez Claudel par exemple, est donc radicalement retravaillée, au point que l’on se demande si elle a encore une cohérence. L’intervention se propose de revenir sur le vocabulaire de la voix, de la parole et du chant dans les Mystères, pour essayer de comprendre comment le texte organise en son sein les différents états que la parole peut y prendre.

Violaine Anger est une ancienne élève de l’Ecole normale supérieure, ancienne élève du Conservatoire national supérieur de musique de Paris. Maître de conférences habilitée à diriger des recherches à l'Université d'Evry et à l'Ecole polytechnique,  elle enseigne la musicologie et l'esthétique musicale. Ses recherches en cours portent sur les relations entre le langage, la langue et la musique. Elle est membre de POLART, chercheur au Centre d’Etudes et de Recherches comparées sur la Création (CERCC, Equipe d’accueil 1633, et membre du projet ANR Musiconis.
Publication
Le Sens de la musique, Paris, Presses de la rue d'Ulm, 2006.

Eric BENOIT: Polyphonie des trois Mystères
Les trois Mystères apparaissent comme un espace textuel de déploiement de voix plurielles. Au début du premier Mystère, la voix du Péguy de 1909 reprend la voix du Péguy de 1897, avant de prendre son autonomie. Dans le Mystère central, il y a un relais et un enchâssement des voix: voix de Péguy faisant parler Madame Gervaise faisant parler Dieu faisant parler des voix secondaires... Les voix qui interviennent dans ces textes sont aussi d’essence théologique: voix de l’Eglise, voix de la Bible, voix du Verbe Incarné... Elles sont aussi de nature littéraire: voix théâtrales (avec leurs intonations spécifiques), voix poétiques (en vers, en versets), voix de prose. Et tout part de la voix de celle qui entendit, justement, ses "voix"... Chacune de ces voix de diverses natures a ses intonations spécifiques, sa dynamique propre, sa rythmique, ses répétitions, ses modulations et variations, et ses modalités d’interférences avec les autres voix.

Eric Benoit, ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de la Rue d’Ulm (Paris), est professeur de littérature française à l’Université Bordeaux3-Montaigne. Initialement spécialiste de poésie, il s’intéresse aussi aux rapports entre littérature et religion.
Publications
De la crise du sens à la quête du sens (Mallarmé, Bernanos, Jabès), Editions du Cerf, 2001.
La Bible en clair, Editions Ellipses, 2009.
Bernanos. Littérature et théologie, Editions du Cerf, 2013.


Marie BOESWILLWALD: La voix du père de famille
Au sein du monde moderne, il est deux types de célibataires stériles - les "curés" moralisateurs et les éternels "in-liés", intellectuels enfermés dans leur tour d’ivoire -, que Péguy renvoie dos à dos pour mieux confondre leur prétendue sagesse. Il cherche ainsi à redonner au père de famille la parole qui lui a été confisquée à force d’être étouffée, qu’elle soit jugée sans valeur, dépourvue du moindre intérêt et méprisée pour cette raison, ou bien qu’elle sonne comme un reproche désagréable à entendre. Sans autoflagellation, Péguy reconnaît son appartenance à l’espèce des "pauvres gars dans notre genre", qui osent aller à contre-courant d’une société divertie, laquelle se laisse séduire et prendre aux pièges des blandices politicardes ou intellectualistes. Ces sans-parole finissent par hausser le ton afin de donner cet avis qu’on ne leur demande pas. Leur voix, étouffée par l’éloquence de Matamore de l’humanité autothée, ne doit pas rester inaudible. Avec son franc-parler résolument "antimoderne" et son bon sens non dénué d’ironie souvent corrosive, l’auteur des Cahiers intervient, à temps et à contretemps, pour rappeler certaines vérités dérangeantes et renverser une axiologie infondée.

Marie Boeswillwald, étudiante en philosophie à La Sorbonne, Paris IV, est titulaire d’un master de Lettres Modernes. Son mémoire de recherche en Littérature française rédigé sous la direction du Professeur Didier Alexandre (2011-2012) a porté sur "la figure du père dans l’œuvre de Charles Péguy".
Publication
2013, Comprendre Péguy, aux éditions Max Milo, co-rédigé avec Claire Daudin, Présidente de l’Amitié Charles Péguy.


Aude BONORD: Echos de Péguy, un antimoderne pour la modernité
Le rapprochement entre la critique du monde moderne de Péguy et celle portée par les années 1920, puis par les années 1930, a été bien mise en évidence. Cependant, la filiation ébauchée concerne le plus souvent les écrivains ou intellectuels catholiques: Bernanos, Maritain, Mounier, pour ne citer qu’eux, ou, selon Michel Raimond, "des publications orientées à droite, ou d’inspiration chrétienne". Que dire alors de l’enthousiasme de Gide face au Mystère de la charité de Jeanne d’Arc en 1910, tandis qu’il rejetait dans le même temps les œuvres édifiantes de son ami Ghéon? Pourquoi cette référence a-t-elle ensuite perduré dans ses écrits? Comment comprendre que certains critiques rapprochèrent le surréaliste Joseph Delteil de Péguy au moment du scandale que suscita la parution de sa Jeanne d’Arc en 1925?
À la fin du siècle, le groupe des écrivains catholiques n’existe plus. Pourtant, des écrivains qui s’intéressent à la spiritualité chrétienne, et spécialement aux saints, déclarent encore admirer ce grand aîné, que l’on songe à Christian Bobin, Sylvie Germain ou Claude Louis-Combet. Est-ce le poète de Jeanne d’Arc ou plutôt l’essayiste qui séduit ces auteurs aux deux pôles du siècle? Nous tenterons de déterminer quels échos de Péguy sont présents dans leurs textes et quelle communauté de sensibilités se dégage dans ces résonances.

Aude Bonord est maître de conférences en littérature française XXe-XXIe siècles à l’Université d’Orléans. Elle a publié de nombreux articles sur les rapports entre littérature et spiritualité dans la littérature contemporaine non confessionnelle et sur les mythologies d’écrivain.
Publication
Les "Hagiographes de la main gauche", Variations de la vie de saints au XXe siècle, Paris, Classiques Garnier, coll. "Etudes de littérature des XXe et XXe siècles", 2011.


Pauline BRULEY: Actio et voix
Cette communication proposera d’aborder les imaginaires de la voix et la portée (rhétorique et stylistique) de cette notion dans l’œuvre de Péguy, mais aussi pour lire Péguy. On partira de l’actio oratoire, ainsi que de la voix dans l’art dramatique, d’une voix telle que Péguy la décrit et l’entend encore (en particulier celle de Mounet-Sully). Puis on travaillera sur la portée du mot voix dans ses textes. Péguy témoigne-t-il d’un passage de l’imaginaire codifié à une saisie plus empirique et singulière de la voix, accompagnant une singularisation du style et du ton?

Pauline Bruley est maître de conférences à l’Université d’Angers.
Publication
Rhétorique et style dans l’œuvre de Charles Péguy, Editions Honoré Champion, 2010.


Charles COUSTILLE: Procès de Péguy
La structure du procès est omniprésente dans les écrits de Charles Péguy. Outre l’affaire  Dreyfus à laquelle il revient sans cesse, le champ lexical de la justice est déployé dans des textes où politiciens, historiens, théologiens et autres membres du "Parti intellectuel" figurent au banc des accusés. Péguy fait appel à des pièces à conviction, des preuves et des témoins. Mais il souhaite tout de même suivre l’Evangile: "Ne vous posez pas en juge, afin de n’être pas jugés". Et, en 1913, il écrit: "Le judicium, c’est mon ennemi, mon aversion, mon horreur". Comment expliquer ce paradoxe? Péguy a-t-il un quelconque sens de la justice?

Charles Coustille est doctorant en lettres à l’EHESS en cotutelle avec Northwestern University et ATER à l’Université de Paris-Est Créteil. Dans sa thèse, "Les antithèses: thèses d’écrivains de Charles Péguy à nos jours", il s’intéresse aux rapports entre écritures universitaire et littéraire.

Charles COUTEL: L'oraison de Péguy

Cette intervention reprend et développe les hypothèses de mes travaux sur l'Hospitalité dans l'œuvre de Péguy. La prière venant à la conscience poétique et théologique se fait oraison. À partir des lectures classiques de Béguin et de Duployé, il s'agira d'expliquer l'omniprésence de la prière dans l'œuvre poétique de Péguy, à partir des enjeux proprement théologiques de l'être religieux du poète. La prière oppose la logique de l'être à la logique de l'avoir du "monde moderne".

Charles Coutel est professeur à l'Université d'Artois (émérite).
Publications
Hospitalité de Péguy, Editions Desclée de Brouwer, 2011.
Petite vie de Charles Péguy, Editions Desclée de Brouwer, 2013.


Jean-Noël DUMONT: Un prophète sans désert

La voix de Péguy est souvent entendue comme "prophétique". Du prophète, il a en effet la véhémence et l’ampleur du verbe. Il en a aussi la position de marginalité. Cette voix, outrée ou sublime, a de quoi attirer, mais n’est-elle pas un symptôme de ce "désétablisssement" catholique qu’Alain Besançon dénonce au tournant de la modernité contemporaine? L’exposé se propose de rappeler les critiques adressées au "prophétisme" de Péguy et d’évaluer leur pertinence. Le rapport de Péguy au "monde moderne" n’est-il que vitupération dans le désert?

Jean-Noël Dumont est agrégé de philosophie. Enseignant en Hypokhâgne et Khâgne pendant 20 ans, il dirige le Collège Supérieur à Lyon depuis 1999. l a été élu en 2012 à l’Académie Catholique de France.
Publications
Sur Péguy: L’axe de détresse, Ed. Michalon, 2003.
Sur Montalembert: Publication et présentation des discours de Montalembert, Seuil, 2010.
Divers articles et publications sur Platon, Pascal, Marx, Kierkegaard.


Nicolas FAGUER: "La voix du Père". Hans Urs von Balthasar à l'écoute de Charles Péguy

"Le véritable philosophe sait très bien qu'il n'est point institué en face de son adversaire, mais qu'il est institué à côté de son adversaire et des autres en face d'une réalité toujours plus grande et mystérieuse" (Péguy).
Ainsi s'est placé Hans Urs von Balthasar, non pas en face de Péguy, mais à ses côtés, pour écouter, en le lisant, la voix de la réalité toujours plus grande et plus mystérieuse: voix de la réalité humaine d'abord, puis chrétienne, et finalement voix de Dieu Trinité. Dans les pages surprenantes des Mystères où Dieu le Père prend lui-même la parole, Balthasar entend retentir une voix et un ton qui n'ont plus résonné depuis le temps de sainte Catherine de Sienne. Par notre intervention, nous voudrions cerner cette "voix du Père" et comprendre son harmonie avec la voix de la réalité humaine.

Nicolas Faguer est docteur en littérature comparée de Paris-Sorbonne. Il est actuellement traducteur et éditeur à Madrid.
Publication
"Un constant approfondissement du cœur", L'unité de l'œuvre de Péguy selon Hans Urs von Balthasar, Lit Verlag, Münster, 2013.


Maud GOUTTEFANGEAS: Penser en chœur: le modèle choral des
Cahiers de la Quinzaine
La polyphonie dans les Cahiers de la Quinzaine trouve dans le chœur un modèle à la fois esthétique et politique. La forme chorale revient d'ailleurs sur le devant de la scène au XXe siècle, en particulier dans les pièces de Claudel ou dans les créations du théâtre populaire, respectivement côtoyées et admirées par Péguy. C'est aussi une résurgence de la tragédie antique dont Péguy a été le spectateur ému à Orange. Issu de ces diverses manifestations théâtrales, toutes contemporaines de l'œuvre péguyste, le modèle du chœur permet d'interroger à la fois l'agencement des voix, la composition polyphonique des textes et un idéal de communauté. Dans le chœur, la résonance des voix n'est pas aplatie, uniforme, mais laisse toujours affleurer la multiplicité: le chœur est un "peuple de voix" dont il faut restituer les échos divers. La symbolique politique du chœur joue enfin dans la relation qui unit Péguy à ses lecteurs: à l'instar d'un choreute, le lecteur participe au spectacle des Cahiers.

Maud Gouttefangeas, agrégée et docteur en littérature française du XXe siècle, est membre associé du CIEREC à l'Université Jean Monnet (Saint-Etienne). Elle a publié plusieurs études sur Péguy, notamment sur ses rapports avec le théâtre et la théâtralité dans les Cahiers de la quinzaine.

Denis LABOURET: L'humour polémique de Péguy: un effet de voix

On a souvent parlé de l’humour de Péguy, et cet humour n’est pas sans rapport avec l’écriture polémique. Or l’humour n’est pas aussi aisément repérable que l’ironie, et ses effets polémiques sont ambigus parce qu’il ne se réduit pas à une forme agressive du comique. Si le moi s’y expose dans ses faiblesses et ses contradictions, il serait insuffisant de n’y voir qu’une ruse rhétorique. Dans la prose polémique de Péguy, l’humour émane d’un certain usage de la voix, et des voix. La linguistique et la théorie littéraire ont montré que l’humour était lié à un fonctionnement polyphonique du discours. Le propos sera donc d’étudier, dans la prose de Péguy, la pratique de l’humour comme modalité d’une énonciation dialogique, de s’interroger sur son efficacité polémique et d’essayer de dégager certaines de ses significations profondes - en rapport avec une pensée du langage, une vision de la société et une métaphysique de l’Histoire.

Denis Labouret, maître de conférences HDR à l’Université Paris-Sorbonne, a publié diverses études sur les littératures polémiques des XIXe et XXe siècles, et en particulier sur les polémistes catholiques (Bloy, Péguy, Bernanos, Mauriac...). Coorganisateur d’un colloque sur le "statut de l’écrivain catholique au XXe siècle" (Sorbonne, 2013), il est par ailleurs spécialiste de l’œuvre de Jean Giono.
Publication
Littérature française du XXe siècle, Armand Colin, 2013.

Alessandra MARANGONI: La Voix collective des
Tapisseries
Après le désordre apparent des Mystères, l’ordre des Tapisseries ne cesse de poser question. Nous voudrions envisager la prière et le discours choral qui informent les Tapisseries de deux points de vue complémentaires: d’un côté, la voix collective des Tapisseries paraît à l’unisson avec l’instance collective des groupes d’avant-garde; de l’autre, elle puise à une tradition issue du Moyen Âge faisant de la tapisserie un travail à plusieurs mains. Nous essayerons ainsi de cerner la forme de la tapisserie en amont et en aval de son développement.

Chercheur-Enseignant de Littérature Française à l’Université de Padoue (Italie), Alessandra Marangoni a étudié le Surréalisme, la fable en vers du XVIe siècle et s’intéresse à la poésie du début du XXe. Elle a traité des Mystères et des Tapisseries de Péguy au cours d’un colloque International à Padoue en 2011: Moyen Âge et modernité dans la littérature française, Florence, Alinea, 2013.

Makiko NAKAZATO: La voix et le silence de Jeanne d'Arc écoutés par Péguy

Après que Jules Quicherat, dans les années 1840, eut édité le procès de condamnation de Jeanne d’Arc, les images de celle-ci sont devenues plus réalistes que légendaires. Néanmoins, les représentations littéraires de Jeanne d’Arc ne finissent jamais par converger totalement. À propos de son langage, il existe deux courants d’interprétation opposés: beaucoup d’auteurs du XXe siècle se sont laissés charmer par la fluidité des paroles de Jeanne d’Arc dans le tribunal (Cocteau, Bresson, etc.), tandis que Bernanos a évoqué une Jeanne d’Arc qui, atteinte par l’effet sinistre des paroles des vieux juges, perd son langage d’enfant, et devient de plus en plus silencieuse. Les modèles de ces deux figures opposées - l’une éloquente et l’autre taciturne - se trouvent dans l’œuvre de Péguy.
Dans cette communication, après un survol de la lignée de la Jeanne d’Arc éloquente, nous examinerons le "mot d’enfant", dont Péguy décrit les qualités dans Le Mystère des saints innocents (1912), et que Jeannette symbolise avec sa tendance au silence notamment dans les deux derniers Mystères. Nous nous interrogerons enfin sur la façon dont Bernanos a approfondi la notion de "mot d’enfant" dans ses textes liés à Jeanne d’Arc, afin de saisir la portée de cette notion dans la littérature du XXe siècle.

Makiko Nakazato, maître de conférences à l’Université Iwate (Morioka, Japon), a soutenu sa thèse sur l’œuvre romanesque de Raymond Queneau à l’Université de Toulouse 2 en 2004. Elle a publié une vingtaine d’articles, dont "Introduction au phénomène Jeanne d’Arc au Japon" (Le Paon d’Héra, n°8, 2011). Elle a aussi édité un livre intitulé Le deuil et le traumatisme dans la littérature (Edition Asahi, Tokyo, à paraître en 2014).

Jérôme ROGER: "Parlez-moi de comment vous le dites". Signé Péguy: Résonance d'une "voix"
Réfléchir à la voix de Péguy aujourd’hui, c’est d’abord répondre à son invitation expresse: on ne peut plus en parler naïvement, a fortiori savamment, sans s’interroger sur le mot et sur les phénomènes très différents qu’il recouvre. Même si la notion de "voix" occupe depuis quelque temps une place stratégique en littérature comme en philosophie, elle doit être repensée à l’aune de chaque écrivain. Si l’acteur, le chanteur, l’orateur, savent à peu près ce qu’ils entendent lorsqu’ils parlent de "voix", qu’en est-il au juste, lorsque nous appliquons cette notion à un texte, à un style, à un auteur? À l’invitation, à l’injonction de Péguy, ne devons-nous pas nous considérer d’abord, que nous le voulions ou pas, comme l’un de ses interlocuteurs possibles, situation paradoxale qui engage une écoute, et une écoute de l’écoute? Il se pourrait bien que Péguy, nom d’une œuvre qui résonne jusqu’à nous, soit aussi le nom d’une question de voix. Partant d’une critique de la voix, traditionnellement conçue comme propriété inaliénable du sujet, Péguy essaie de nous montrer au contraire que parler engage les formes multiples du vocatif.

Jérôme Roger enseigne la littérature française à l’Université Bordeaux-Montaigne. Il est l’auteur de plusieurs travaux consacrés à Henri Michaux et à quelques autres poètes majeurs du XXe siècle, parmi lesquels Aimé Césaire, Charles Péguy, Raymond Queneau, ainsi qu’à la critique littéraire. Il coordonne le numéro Péguy que la revue Europe publiera en septembre 2014, et participe à l’édition nouvelle des Œuvres poétiques complètes dans la bibliothèque de la Pléiade.

Jean-Baptiste SÈBE: Création littéraire et liturgie: apports et questions d’un poète
Ce n’est pas pour ses contributions à la liturgie que Péguy est le plus connu, loin de là. C’est la liturgie paroissiale qu’il connaît très bien sans la fréquenter directement qui affleure dans toute son œuvre (1). "Dans tout ce qu’il écrit on perçoit comme une résonance des psaumes, des proses, des hymnes de notre liturgie" (2). Les travaux d’Ivan Merz dans L’influence de la liturgie sur les écrivains français de 1700 à 1923, sont dépassés notamment lorsqu’il affirme de façon arbitraire que les connaissances liturgiques de Péguy ne sont pas très vastes. La présente étude s’en veut le démenti... "La liturgie, c’est de la théologie détendue",  avec cette affirmation, le poète souligne la faculté qu’a la célébration liturgique d’étirer, de dilater dans le temps, l’espace, les mots et les gestes, les formulations concises de la théologie scientifique. Cette dilatation n’est pas bavardage autour ou illustration de propositions théologiques mais elle place le croyant dans une autre dimension. Cette détente n’est pas sans lien avec l’affirmation théologique, qui l’irrigue. Comment Péguy s’arrange-t-il entre le texte liturgique qu’il lit, utilise et traduit et son fonctionnement stylistique littéraire propre? À la suite du P. Duployé: "Le génie de Péguy, les nécessités de la création poétique (...) ont naturellement assoupli les règles traditionnelles auxquelles obéit, communément, le genre littéraire de l’hymne liturgique" (3). Notre travail est de montrer un rapprochement conscient effectué par Péguy de deux écarts fondamentaux: passage d’une langue à une autre, passage de formules métriques et prosodiques complexes à cette longue guirlande de "prose liturgique" au mètre varié et sans isosyllabie.
(1) L’influence de la liturgie sur les écrivains français de 1700 à 1923, Paris, Cerf, 2005 (pour l’édition française, 351 pages).
(2) "Le Mystère des Saints Innocents par J.-A. Durel", paru dans le Bulletin de l’Amitié Charles Péguy, n°88, octobre - décembre 1999, pages 384-39.
(3) Pie Duploye, La religion de Péguy, op.cit., ici page 328.


Sven STORELV: Dialogue de Clio et Eve
Cette communication vise à étudier, dans l'œuvre de maturité de Péguy, les rapports entre les personnages archétypiques Clio et Eve. Clio, en tant qu'antique muse de mémoire (et d'histoire); concentre la critique de l'auteur, de l'historiographie telle qu'elle est pratiquée par les historiens de son époque. Cependant, au-delà d'un examen strictement méthodologique, Péguy, par d'autres disciplines, telles que la philosophie et la théologie du temps, est entraîné à une mise en cause de la modernité tout entière, laquelle menace de mort l'existence temporelle même. Une vision apocalyptique figure alors la chute du temps dans le néant. Eve, source de toutes forces de création où s'opère un contre-mouvement qui inverse le déclin, arrête la descente dans l'abîme, et produit une ascension par la liaison du charnel et du spirituel.

Sven Storelv, professeur de littérature francaise à l'Université de Bergen, Norvège (1969-1993), est spécialiste de Bernanos.
Articles
"Charles Péguy, de la philosophie de l'histoire à la théologie de l'histoire", in Péguy/Bernanos, Didier Edition, Solum Forlag, 1993, p. 75-89.
"Péguy vu par Deleuze", in Le Porche, mars 2004.


Tatiana VICTOROFF: Le Mystère "par la voix": Péguy et Brodsky
Le Mystère de Péguy, initialement pensé pour un cycle de représentations à jouer sur le parvis de la Cathédrale pour les fêtes de Jeanne d’Arc (Fraisse, Simone. Péguy et le Moyen Age, 1978, p. 91), s’écarte rapidement du modèle médiéval pour aller vers une nouvelle forme théâtrale qui semble ignorer les lois scéniques. Si les mystères médiévaux étaient joués "par personnages", le mystère poétique de Péguy demande à être joué essentiellement par la voix, en accord avec la sensibilité moderne, réticente à la représentation sensible de sujets sacrés. Nous nous intéresserons à la postérité de cette forme de mystère qui tire toute sa force de celle de la voix, de la parole prononcée, en Russie, notamment dans la poésie de Joseph Brodsky et chez d’autres poètes personnellement confrontés aux convulsions de l’Histoire et qui se sentent, avec Péguy, au seuil d’un bouleversement, d’une crise profonde, d’où doit naître le renouveau.

Alexandre de VITRY: Témoignages des contemporains de Péguy: un kaléidoscope identitaire
Que Péguy soit un personnage éminemment contradictoire, et son œuvre marquée du sceau d’une irréductible polyphonie, ce sont là des clés majeures pour appréhender le parcours du directeur des Cahiers de la quinzaine. Nous voulons proposer de jeter un regard sur cette complexité de Péguy, au travers non de son œuvre, ni même de sa réception immédiate, mais au prisme de ce que nous pouvons appeler sa "fécondité" posthume, dans les différents témoignages que sa mort et son souvenir ont suscités chez ses amis ou ses contemporains - en particulier, dans les nombreuses monographies dont il a très vite fait l’objet. Il ne s’agira pas d’en donner un panorama exhaustif, mais de se concentrer sur quelques-uns de ces témoignages, les plus symptomatiques, en tâchant de faire apparaître quel aspect de Péguy y est privilégié, et comment les contradictions de Péguy se recomposent à travers cette postérité éclatée. Le Péguy de Suarès, celui d’Halévy, celui des frères Tharaud, de Romain Rolland ou de René Johannet, offrent le spectacle d’une diffraction multiple, d’un kaléidoscope identitaire qui nous éclaire sur une complexité de Péguy passant non plus seulement par des textes, mais aussi par des paroles et des actes. Une telle démarche ne permettra pas de "résoudre" cette complexité, mais conduira au contraire à l’aggraver, afin de mieux faire entendre encore chacune des notes discordantes d’un Péguy polyphonique ou stéréophonique.

Alexandre de Vitry, ancien élève de l’Ecole normale supérieure de Lyon, agrégé de Lettres modernes, A.T.E.R. à l’Université Paris-Sorbonne, achève une thèse sur "L’individu et la cité dans l’œuvre de Charles Péguy", sous la direction d’Antoine Compagnon.
Publication
L’invention de Philippe Muray, Carnets Nord, 2011.


BIBLIOGRAPHIE :

Ouvrages généraux sur Péguy

Comprendre Péguy, Marie Boeswillwald et Claire Daudin, dessins d’Yves Rouvières, ed. Max Milo, coll. "Essais graphiques", 2013.
Hospitalité de Péguy, Charles Coutel,  Desclée de Brouwer, coll. "Religion et politique", 2011.
Dieu a-t-il besoin de l’écrivain? Péguy, Bernanos, Mauriac, Claire Daudin, ed. du Cerf, coll. "Cerf littérature", 2006.
Péguy, L’axe de détresse, Jean-Noël Dumont, ed. Michalon, coll. "Le bien commun", 2005.
Charles Péguy, Michel Leplay, Desclée de Brouwer, coll. "Temps et visages", 1998.
Charles Péguy, La Révolution et la Grâce, Robert Burac, ed. Robert Laffont, coll. "Biographies sans masque", 1994.
Charles Péguy, le mécontemporain, Alain Finkielkraut, Gallimard, 1991.
Péguy l’insurgé, Jean Bastaire, Payot, coll. "Traces", 1975.

Mise en voix, mise en scène

Rhétorique et style dans la prose de Charles Péguy, Pauline Bruley, ed. Honoré Champion, 2010.
"Péguy: une voix hors programme", Jérôme Roger, La voix: l’oralité de l’écriture, Serge Martin dir, Le Français aujourd’hui, n°169, Armand Colin, 2010.
"Une crise du drame antimoderne", Alice Folco, L’Amitié Charles Péguy, n°131-132, octobre-décembre 2010.
Péguy, homme du dialogue, dir. Françoise Gerbod, Cahiers de l’Amitié Charles Péguy, n° 26, 1986.
"Un nouveau partage des voix", Jean-Pierre Sarrazac, Etudes théâtrales, n°31-32, Louvain, 2004-2005.
La passion d’une vie, ou l’histoire du spectacle "Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc", Jean-Paul Lucet, Editions E.G.S., 2004.

Avec le soutien de l’Amitié Charles Péguy