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CENTRE CULTUREL INTERNATIONAL DE CERISY

Programme 2014 : un des colloques







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CHRISTIAN PRIGENT : TROU(V)ER SA LANGUE

DU LUNDI 30 JUIN (19 H) AU LUNDI 7 JUILLET (14 H) 2014

DIRECTION : Bénédicte GORRILLOT, Sylvain SANTI, Fabrice THUMEREL

Avec la participation de Christian PRIGENT

ARGUMENT :

Comme ancien directeur de la revue d'avant-garde TXT (1969-1993) autant que par l’ampleur et la diversité de son œuvre personnelle, Christian Prigent (né en 1945) fait l’objet, depuis 10 ans, de multiples publications, rencontres, journées d’étude, enregistrements, mises en scène et films. D’où l'opportunité d’organiser un colloque international qui permette d'établir un premier bilan des réflexions proposées sur cet écrivain et d'ouvrir d'autres perspectives de lecture.

Le réel est ce que l’écrivain affronte, face auquel il essaie de trouver sa langue. Or ce réel est pour lui, comme pour Lacan, ce qui "commence là où le sens s'arrête". C’est encore le réel pulsionnel du corps qui défait les voix, comme chez Artaud ou Bataille. Marqué par la négativité de la Modernité, Prigent ne cesse donc de trouer la langue, les représentations admises aussi bien que l’histoire littéraire. Et il problématise violemment la légitimité du geste créateur. Mais il invite aussi à un salut du poétique inattendu en ce début de siècle qui continue volontiers à liquider, avec les avant-gardes, les genres millénaires, les engagements politiques et les utopies esthétiques. Les livres de Christian Prigent proposent ainsi une "trouée", au sens de la promesse d'une embellie. Car s'y opère peut-être le miracle d'avoir forcé l'expression juste du réel, voire de soi?

Christian Prigent, présent pour la durée du colloque, a ouvert chaque demi-journée par la lecture d’extraits brefs d'œuvres évoquées dans les interventions.

Ces moments inauguraux sont référencés: "La voix de Christian Prigent (lectures)".

CALENDRIER DÉFINITIF :

Lundi 30 juin
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Mardi 1er juillet
Matin:
Bénédicte GORRILLOT: Histoire d'un colloque: pourquoi plutôt la langue? [conférence en ligne sur la Forge Numérique de la MRSH de Caen]

Le réelisme de Christian Prigent (présidence: Sylvain Santi)
La voix de Christian Prigent (lectures)
Fabrice THUMEREL: Réel: point Prigent (Le réalisme critique dans la "matière de Bretagne")

Après-midi:
La langue de la division: torsions, excès (présidence: Bénédicte Gorrillot)
La voix de Christian Prigent (lectures)
Chantal LAPEYRE-DESMAISON: Ratages et merveilles: le geste baroque de Christian Prigent
Dominique BRANCHER: Dégeler Rabelais. Mouches à viande, mouches à langue dans l'œuvre de Christian Prigent

Soirée:
Lecture de Christian Prigent


Mercredi 2 juillet
Matin:
Trouer les discours d'autorité (politiques, savants...) (présidence: Fabrice Thumerel)
La voix de Christian Prigent (lectures)
Eric AVOCAT: Langue révolutionnée, langue révolutionnaire: stratégies politiques de Christian Prigent
Sylvain SANTI: Prigent: un écrivain communiste
Hugues MARCHAL: Christian Prigent et la science

Après-midi:
Traduire pour trou(v)er sa langue (présidence: Sylvain Santi)
La voix de Christian Prigent (lectures)
Marcelo Jacques de MORAES: Trou(v)er sa langue par la langue de l'autre: en traduisant Christian Prigent
Bénédicte GORRILLOT & Christian PRIGENT: Prigent-Martial: trou(v)er le traduire. Dialogue avec Christian Prigent sur sa traduction de Martial (avril 2014) [dialogue en ligne sur la Forge Numérique de la MRSH de Caen et sur le site France Culture Plus]

Soirée cinéma:
Ginette LAVIGNE: Projection de La belle journée, portrait avec/sur Christian Prigent (2010)
Elisabeth CARDONNE-ARLYCK: Entretien avec la réalisatrice Ginette Lavigne


Jeudi 3 juillet
Matin:
La langue trou(v)ée d'Éros (présidence: Fabrice Thumerel)
La voix de Christian Prigent (lectures)
Jean-Claude PINSON: Eros cosmicomique
Philippe MET: Porno-Prigent (ou la langue à la chatte)

Après-midi:
Séance spéciale à l'abbaye d'Ardenne à Caen, en collaboration avec l'IMEC
- Projection du film Vies parallèles (90 mn) de Sol Suffren-Quirno et Rudolf di Stefano
- Présentation de l'IMEC et du fonds Christian Prigent, par Yoann THOMMEREL & Typhaine GARNIER
- Présentation de l'accrochage Philippe BOUTIBONNES / Daniel DEZEUZE
- Rencontre-lectures, avec Bruno FERN, Sylvain COURTOUX et Christophe MANON


Vendredi 4 juillet
Matin:
Modernité Prigent (1): (re)construire un avant-gardisme? (présidence: Bénédicte Gorrillot)
La voix de Christian Prigent (lectures)
Jean-Pierre VERHEGGEN: Avant Commencement
Olivier PENOT-LACASSAGNE: Ainsi revient parfois l’envie de littérature

Après-midi:
Prigent en perspective: malentendus et surprises (présidence: Fabrice Thumerel)
La voix de Christian Prigent (lectures)
Nathalie QUINTANE: Difficultés de communication? Prigent et la génération de 90
Christophe KANTCHEFF: La réception critique de Christian Prigent dans la presse
Typhaine GARNIER: L'écrivain aux archives ou le souci des traces

Soirée animée par Eric CLÉMENS:
Jean-Marc BOURG: Lecture-performance de Commencement, de Christian Prigent
Entretien entre l'artiste et l'auteur


Samedi 5 juillet
Matin:
La langue d'Éros-Thanatos (présidence: Sylvain Santi)
La voix de Christian Prigent (lectures)
Philippe BOUTIBONNES: Et hop ! Une, deux, trois, d'autres et toutes
Eric CLÉMENS: La danse des morts du conteur
Séance chansons, par Vanda BENES & Typhaine GARNIER

Après-midi:
Modernité Prigent (2): montages contemporains (présidence: Fabrice Thumerel)
La voix de Christian Prigent (lectures)
Benoît AUCLERC: Le Contemporain de Christian Prigent
Muriel PIC: La littérature aux ciseaux
Jean-Luc STEINMETZ: Epître à Christian Prigent (lecture d’un texte inédit)

Soirée animée par Eric CLÉMENS:
Vanda BENES: Peep-Show, de Christian Prigent
Entretien entre l'artiste et l'auteur


Dimanche 6 juillet
Matin:
Cuisiner la langue-mère: clichés, refrains idiots (présidence: Bénédicte Gorrillot)
La voix de Christian Prigent (lectures)
David CHRISTOFFEL: "Les popottes à Cricri"
Laurent FOURCAUT: Dum pendet filius: peloter la langue pour se la farcir maternelle

Après-midi:
La voix de l'écrit pour trou(v)er sa langue (présidence: Bénédicte Gorrillot)
La voix de Christian Prigent (lectures)
Jean RENAUD: La matière syllabique
Jean-Pierre BOBILLOT: La "voix-de-l'écrit": une spécificité médiopoétique

Conclusions

Soirée:
Lectures, par Jean-Pierre BOBILLOT


Lundi 7 juillet
DÉPARTS

RÉSUMÉS :

Benoît AUCLERC: Le Contemporain de Christian Prigent
"L’oubli du moderne" est une inquiétude récurrente chez Prigent, d’autant plus forte que l’impératif rimbaldien - "être absolument moderne" - semble ne plus pouvoir constituer un programme, pour ceux qui, notamment à partir des années 1980, voient "s’effondrer autour d’eux les utopies et mourir les avant-gardes" (Ceux qui merdRent, p. 109). Mais, précisément du fait que la modernité cesse d’être une évidence acceptée, une condition indiscutée, elle redevient une exigence. Cette modernité à construire sans cesse, elle passe par l’attention au "nouveau", à ce qui s’écrit autour de soi, au(x) même(s) moment(s) - Roche, Rushdie, Tarkos, Pennequin, Beck - ce contre quoi on écrit aussi, dans un rapport polémique qui, sans doute, est une des caractéristiques du moderne selon Prigent, par quoi l’activité d’écrire se souvient de ses enjeux, de ses contradictions vitales, se refuse obstinément à ne devenir qu’un jeu mondain. Mais l’exigence de moderne exerce aussi son esprit critique à l’égard de la modernité même, ou du moins de ce qui se donne pour tel: La Vie moderne est aussi une vie faite de petites et grandes misères; Le Monde est marrant, mais il est aussi potentiellement désespérant à force de vouloir nous faire ricaner. Maintenir l’inquiétude du moderne suppose donc de construire une contemporanéité (de se trouver des contemporains) pour se prémunir de ce qui, dans "la vie moderne", tend à détruire cette inquiétude dans une dérision généralisée. L’attention au "nouveau" ne va pas, dans cette perspective, sans un salut appuyé aux anciens qui, loin d’une révérence ironique (post-moderne?), vise, en une chronologie bouleversée, à "les réenfanter", c’est-à-dire à "les rendre à l’inquiétude de la vie": le contemporain, comme le moderne, est lui aussi à construire. C’est cette exigence du moderne que je voudrais explorer dans la constitution - mouvante, indécise et polémique - de son contemporain par Christian Prigent, constitution qui se manifeste dans l’incessante pratique de la lecture (critique), tout comme dans les boucles temporelles compliquées mises en œuvre dans les "fictions".

Eric AVOCAT: Langue révolutionnée, langue révolutionnaire: stratégies politiques de Christian Prigent
La question de la langue dans le travail littéraire de Christian Prigent conduit nécessairement au paradoxe dans lequel est prise "la signification, de part en part politique", revendiquée pour une écriture qui fait une place relativement mineure aux thèmes politiques. C’est que langue et politique communiquent en un point nodal: les représentations - que Prigent entend débouter dans leur double acception, idéologique et linguistique. Une vue complète ne saurait toutefois éluder une troisième modalité du concept, centrale bien que non explicitement thématisée. Une poésie attachée à ressaisir la promesse révolutionnaire dans une sorte d’"action restreinte" (Mallarmé) engage des stratégies d’écriture qui reformulent le lien topique (Mallarmé, Ponge) entre la critique du régime représentatif en démocratie et celle du régime référentiel en langue. L’analyse de ces stratégies commande une mise en perspective avec l’histoire, depuis 1789, des spéculations et des expérimentations autour des révolutions de la langue susceptibles de fonder une langue révolutionnaire.

Eric Avocat, maître de conférences (langue et littérature françaises) à l’Université de Kyoto (Japon), est l'auteur d’une thèse sur la présence du tragique dans l’art oratoire de la Révolution française. Il a publié de nombreux articles sur l’éloquence révolutionnaire, sur le théâtre de la Révolution, sur l’image de l’événement dans la littérature et l’historiographie. Ses recherches actuelles portent en particulier sur la représentation de la scène parlementaire sur la scène dramatique.

Vanda BENES: Peep-Show, de Christian Prigent
"M. Beaubaiser (alias Bela Kiss, le Landru hongrois) essaie des rapports. Ça rate. Il tue les dames et conserve les corps dans des bidons d'alcool".
Peep-Show (roman en vers) est un livre "spectaculaire". Il propose une galerie de portraits, une série de situations ratées. Le spectateur est invité à épier les contorsions d'un langage qui semble mimer la succession de tentatives vaines, en écriture comme en amour. Ces variations donnent à Vanda Benes l'occasion de suggérer des figures qui ne sont pas montrées mais formées par un texte qui exhibe le travail de la langue. Une langue excessive, grotesque, qui subit "quelques sévices, cruautés, torsions et torturations". Forme ouverte, la performance de Vanda Benes évite l'écueil de l'excès et donne à voir en toute subtilité ce peep show fait de rebonds sonores.
La performance sera suivie d'un entretien croisé avec l'artiste et Christian Prigent.
Des extraits vidéo, des photos et un dossier complet du spectacle "Peep-Show" sont à retrouver sur le site internet: www.labelleinutile.fr.

Vanda Benes, née à Paris en 1968, est actrice. Quand elle n’est pas en tournée en France ou à l’étranger, elle vit entre Paris et la Bretagne. Elle donne des lectures publiques aux côtés de Christian Prigent, qu'elle a engagé comme acteur pour le spectacle La belle Parleuse (texte d’Alain Frontier) en 2011. Elle a porté à la scène plusieurs de ses textes (2013: Keuleuleu le vorace, 2009: Peep-Show) et répète actuellement un tour de chant sur certains de ses poèmes et des musiques originales de Jean-Christophe Marti.

Jean-Pierre BOBILLOT: La "voix-de-l'écrit": une spécificité médiopoétique
Au fil du temps, Christian Prigent a élaboré, tant en théorie qu’en pratique, un mode particulier de réalisation publique du texte (live) - destinée à une réception avant tout auditive -, distinct autant de ceux qui relèvent de la "poésie sonore" ou "action" que de ceux qui caractérisent l’ordinaire oralisation, par son auteur (ou par un comédien), d’un texte - avant tout destiné à la lecture optique, privée (c’est-à-dire, au livre). Il s’agira donc - dans un va-et-vient entre le commentaire de certaines propositions théoriques de Christian Prigent et une tentative de description du dispositif de lecture en question - d’en préciser la place dans le concert, plus ou moins discordant, des modes de réalisation et de divulgation de "l’écrit" ou du "sonore", aujourd’hui. Pour cela, on mobilisera un certain nombre de concepts et outils relevant d’un champ d’étude en cours d’élaboration: la médiopoétique.

"POète bruYant", Jean-Pierre Bobillot pratique la recréation sonore (en studio) et la lecture/action (en public). Professeur à l’Université Stendhal (Grenoble), il travaille à une histoire alternative de la poésie, considérée d’un point de vue matérialiste et, en particulier, médiologique: d’où, la médiopoétique.
Publications
Poésie sonore. Eléments de typologie historique, Le Clou dans le fer, 2009.
News from the POetic front, Le Clou dans le fer, 2011.
Janis & Daguerre, L’Atelier de l’Agneau, 2013.
De la Poésie sonore à la médiopoétique, L’Atelier de l’Agneau, 2015 (
à paraître).

Jean-Marc BOURG: Lecture-performance de Commencement, de Christian Prigent
Lorsque je me suis mis en tête, il y a quelques années, de "jouer" Une phrase pour ma mère, de Christian Prigent, j'écrivais ceci: "La langue est une maladie contagieuse. La jouer (la dire, simplement) s'apparente à une recherche de vaccin. Il faut s'inoculer à soi-même le germe: tenter de parler cette langue-là, très précisément, son souffle, son rythme. Il faut faire de son propre corps, de sa propre tête, le terrain de l'expérience. Et assister chaque jour à l'avancée des dégâts".
Nouvelle expérience aujourd'hui avec un autre texte de Christian Prigent; cela pourrait s'intituler: "Comment se dit Commencement".

Comédien, metteur en scène, Jean-Marc Bourg a dirigé (ou co-) deux compagnies théâtrales; a conçu et réalisé plusieurs manifestations de théâtre et d'écriture; a créé un lieu de résidences d'écriture; a collaboré avec bon nombre d'écrivains; leur a souvent passé commande; a mis en scène 30 spectacles (environ); a été comédien dans une quarantaine de pièces; a réalisé de nombreuses lectures publiques; privilégie désormais son travail de comédien; continue de mettre en scène, parfois.

Philippe BOUTIBONNES: Et hop ! Une, deux, trois, d'autres et toutes
La ligne narrative de Peep-Show, "roman en vers" (Cheval d'attaque Ed., 1984) est des plus mince: Bela Kiss, un hongrois, contemporain et émule de Landru, attire, séduit, tue en série des femmes dont il conserve les corps dans des fûts d'alcool. L'action est doublement transposée: elle se situe de nos jours et dans un peep-show. L'exterminateur et le narrateur voient défiler, par la vitre de la cabine, une cinquantaine de femmes n'ayant d'autre attribut que leur sexe. De cette théorie de figures infigurables, examinées au cours d'inquiétantes épisioscopies, s'esquisse et s'instruit une "encyclopédie du rapport sexuel": il existe mais rate. Le livre réactualise en le ravigotant sur le mode érotico-comique, le mythe de Barbe Bleue; s'y dessine aussi une logique de l'isolement et de la claustration. Dans ce huis clos voué à la pulsion scopique, ne s'échange aucun regard ni ne se noue aucun dialogue. Que signifie ce cirque?

Né à Avignon en 1938, Philippe Boutibonnes habite Caen. À partir de 1972, il participa épisodiquement aux activités du groupe TXT. Il semble, à ce jour, toujours vivre...

Dominique BRANCHER: Dégeler Rabelais. Mouches à viande, mouches à langue dans l'œuvre de Christian Prigent
Il s’agira de lire Prigent à travers Rabelais et Rabelais à travers Prigent, faisant à chacun porter le masque de l’autre pour les faire dialoguer sur une scène carnavalesque où le masque peut se faire braguette, "outre la grandeur naturelle [de leurs pièces]" (Montaigne), ou toque magistrale. Car chez l’un comme chez l’autre "le savoir le plus poussé" côtoie la "trivialité [la plus] obscène" (Ceux qui merdRent): il faut autant y saisir ce que le badinage comporte de gravité qu’y lire à "plus bas sens" la jactance spiritualiste. On peut hésiter cependant sur la nature du masque prigentien - s’agit-il du discours tenu sur Rabelais, figure iconique d’une pratique excessive de la langue qui désigne comme innommable le réel qui l’excède? Ou s’agit-il d’une pratique d’écriture, souvent qualifiée de rabelaisienne par la critique, alors même que Prigent entretient avec Rabelais une relation d’ordre essentiellement "fantasmatique", selon son propre terme? Il affirme en effet l’avoir très peu lu, sort réservé aux auteurs qui lui plaisent "trop" (Une erreur de la nature). Ne pas lire, dans la perspective prigentienne, c’est peut-être lire en creux un texte pour ce qu’il n’arrive pas à dire et qu’il désigne comme son impossible, c’est pratiquer une lecture excessive, outre-texte, parfois médiatisée par d’autres regards critiques. Ainsi le Rabelais de Prigent a-t-il d’abord été celui de Bakhtine. On s’intéressera à la résurrection de Rabelais par Prigent et au déplacement de Prigent sous la poussée rabelaisienne, entre mémoire, fantasme et invention. On envisagera ce trouble sous le double aspect du parler caca et du parler cochon.

Elisabeth CARDONNE-ARLYCK: Entretien avec Ginette Lavigne sur son film La belle journée
Comment, à partir des textes d'un écrivain, tracer de lui et de son œuvre un portrait filmique qui ne soit pas une illustration, mais une traduction dans un autre medium? Cette question, que suscite le film de Ginette Lavigne, La belle journée, constitue la base de l'entretien. Elle implique non seulement la relation, alternativement distante et proche, des images et du matériel sonore aux textes de Prigent, mais, de manière essentielle, leur montage en strates temporelles, selon le parcours d'une journée et d'une vie... L'entretien portera donc sur les choix textuels et formels que Ginette Lavigne a opérés dans la réalisation de son film. Quels principes ont régi la sélection des textes de Prigent, celle des images et et des sons (musique, chansons, etc.) qui les accompagnent, de près ou à distance, et leur montage? Quelles trappes fallait-il éviter ou obstacles contourner, quels effets obtenir? Entre réalisme et abstraction, les images et les sons ont souvent une présence indépendante des textes, que j'aimerais explorer. Par ailleurs, la prolifération, qui régit l'écriture de Christian Prigent, et l'épaisseur corporelle qu'elle vise à produire sont plus contraints au cinéma qu'en littérature. Comment Ginette Lavigne a-t-elle abordé la question des capacités différentes de la littérature et du cinéma, et quelles ressources particulières lui a offertes le cinéma dans ce portrait d'un écrivain?

David CHRISTOFFEL: "Les popottes à Cricri"
Dans les mots "popottes" et "Cricri", le redoublement de syllabes peut aboutir à une connotation familière. Mais à travers ce côté cuisine interne, il y a aussi la revendication d'une teneur populaire qui négocie avec retenue dans la promesse. C'est-à-dire qu'il y aura de l'empathie, mais que rien ne permet de garantir une consistance pleine. Et pour cause. La notion de kitsch appliquée à la poésie de Christian Prigent permet de viser une solidarité entre certains partis pris formels (vers de mirliton, usage de néologismes cruellement attachants, rythmes prosodiques faciles) et quelques axes thématiques spécifiquement désuets. C'est ainsi que nous chercherons à vérifier comment les marqueurs stylistiques de Christian Prigent travaillent sur les plans lexical et prosodique à un jeu de vitalisations artificielles d'une langue toute fichue pour décrire un monde usé sous bien des aspects (existentiel, idéologique, politique...). Notre étude se concentrera sur Grand-mère Quéquette, Demain je meurs et Les Enfances Chino pour tenter de construire une approche diachronique quoique vingt-et-uniémiste.

David Christoffel est docteur en musicologie de l'EHESS. Il travaille sur les modes de rapprochements de la musique et de la poésie en différents contextes. Il compose des opéras parlés, écrit des poèmes souvent oratoires, publie des études qui questionnent poétiquement la musique et produit des émissions de radio (notamment sur France Culture Plus, France Musique et Espace 2).

Eric CLÉMENS: La danse des morts du conteur
Christian Prigent aura rendu conte des morts, de soi comme des autres, dans son style à l'excès qui fait écho aux Danses des morts bretonnes dont celle de Plouha (Chapelle de Kermala-An-Isquit) offre les figures et les huitains. À travers le rythme de ce texte comme de cette danse, loin de tout formalisme, il s'agira de questionner le creusement du sens affronté à la mort autant qu'au sexe.

Entre phénoménologie et déconstruction, philosophe, Eric Clémens, poète, a participé presque tout au long  à l'aventure de la revue TXT.
Publications
De r'tour, Ed. TXT, 1987.
La fiction et l'apparaître, Ed. Albin Michel, 1993.
Les brisures du réel. Essai sur les transformations de l'idée de "nature", Ed. Ousia, 2010.
Mythe le rythme. De la dénature des choses, Ed. Au coin de la rue de l'enfer, 2011.
D'après la poésie d'amour, Ed. L'Âne qui butine, 2013.


Daniel DEZEUZE: Comme la peinture... Prigent et la peinture
Christian Prigent a écrit sur la peinture. Qui le sait? Pourtant plusieurs de ses ouvrages en témoignent. Sa fréquentation d’artistes-peintres n’a jamais cessé depuis son séjour à la Villa Medicis à Rome. Il convient de se pencher vers cette relation originale. Je le fais à travers quelques textes qu’il m’a consacré pour élarger ensuite son propos et faire de ce courant souterrain une résurgence.

Daniel Dezeuze, né en 1942, vit à Sète. Il a fait de nombreuses expositions personnelles dans divers pays (France, Luxembourg, Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Grèce, Italie Espagne, Israël, Mexique, Chine, Etats-Unis). Il a participé à beaucoup d’expositions collectives, en particulier à celle du groupe Supports/Surfaces dont il fut l'un des fondateurs. Il a réalisé plusieurs commandes publiques et ses œuvres figurent dans les collections publiques et privées. Ses écrits ont été publiés par les Editions de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris (2008).
Site internet: www.danieldezeuze.com


Laurent FOURCAUT: Dum pendet filius: peloter la langue pour se la farcir maternelle
Les poèmes de ce livre de 1997 sont entièrement voués à "ma mère" - le père brillant par sa complète absence - en de successives "scène de la vie" d’enfance. Aucun texte ne vérifie aussi puissamment en acte que mater et materia sont, comme le rappelait Freud, un seul et même mot. Une double postulation, amère et allègre, de fusion et d’émancipation se joue dans une langue travaillée comme une pâte matérielle, une boueuse chair. Ce jeu proprement infantile (l’infans étant à l’horizon de celui qui dit: "je touche à l’envie heureuse / d’être à jamais muet / contre ta liseuse en croche") se solde par un confondant compromis, qui ne laisse pas d’être une addiction volubile: le texte devient une matrice de mots en travail en même temps que le lieu, ou l’agent, d’une "jouissance mélancolique du monde" (quatrième de couverture) maternel dans l’informe forme de son absence.

Laurent Fourcaut est professeur émérite à l’Université Paris-Sorbonne. Spécialiste des œuvres de Giono et de Simenon, il travaille sur la poésie contemporaine: Lectures de la poésie française moderne et contemporaine (A. Colin, 2005). Une lecture d’Alcools d’Apollinaire est à paraître en 2014 aux éditions Calliopées. Il a publié également Claude Nougaro: la bête est l’ange. Imaginaire et poétique (L’Harmattan, 2007) et coordonné le numéro de la revue Nu(e) consacré à Esther Tellermann (2008). Il a écrit de nombreux articles sur des poètes contemporains: Char, Ponge, Éluard, Roubaud, Sacré, Emaz, Fourcade, Tellermann, Cliff, Verheggen... Il a fait paraître deux livres de poésie: Sonnets pour rien (Tarabuste, 2006) et En attendant la fin du moi (Bérénice, 2010). Il est rédacteur en chef de la revue internationale de poésie de la Sorbonne, Place de la Sorbonne (quatre numéros parus).

Bénédicte GORRILLOT: Histoire d'un colloque: pourquoi plutôt la langue?
"Question de poésie et question de langue sont pour moi des formules quasiment interchangeables" (C. Prigent, Le Sens du toucher, Cadex, 2008, p.14). Au commencement est la langue pour l’écrivain Prigent, cet "amnios" d’où tout découle (monde et sujet). De quelle langue s’agit-il? Tel est l’objet de ce premier colloque: interroger non seulement une notion linguistique, philologique, philosophique, sociologique, psychanalytique complexe mais aussi une pratique esthétique, rhétorique, politique, performée, tout aussi complexe et problématique qui invite à la précaution. Car, plutôt que "la" ou "une" langue, il s’agit peut-être de comprendre les langues-Prigent, trouvées au fur et à mesure par l’auteur pour trouer le "mur de textes et d’images levé entre soi et la pure expérience (le monde sans langue, la vie nue)" (C. Prigent, L’archive e(s)t l’œuvre e(s)t l’archive, IMEC, 2012, p.7) et maintenir vive la (j)ouissance du réel. Bref il s’agit de voir quelles solutions invente l’auteur, depuis quarante-cinq ans pour "verbaliser autrement l’expérience que nous faisons du monde où nous vivons comme du monde qui vit en nous" (C. Prigent, in B. Gorrillot et A. Lescart (éd.), L’Illisibilité en questions, Presses universitaires du Septentrion, 2014, p.31).

Bénédicte GORRILLOT & Christian PRIGENT: Prigent-Martial: trou(v)er le traduire
Dialogue avec Christian Prigent sur sa traduction de Martial (POL, avril 2014).
En avril 2014, Christian Prigent va faire paraître, chez POL, DCL épigrammes de Martial (Recyclages). On se propose d’interroger l’auteur sur cette publication qui fait découvrir un aspect moins connu de sa pratique d’écriture: la traduction. Pourquoi avoir traduit le poète latin Martial? Qu’avoir traduit de Martial? Selon quel parti de traductologie? C’est-à-dire qu’entendre par ces "recyclages" annoncés comme sous-titre à la place d’une "traduction"? Avec quelles résonances par rapport à son œuvre personnelle et à son désir de "trou(v)er sa langue"? Avec la perspective de quelles autres expériences de traduction?

Bénédicte Gorrillot, maître de Conférences en Poésie latine & Littérature française contemporaine à l’Université de Valenciennes, co-éditrice de la revue bilingue franco-américaine FPC Formules Poétiques Contemporaines / Contemporary Poetical Forms (PUNM, Buffalo, USA), a publié sur divers poètes du XXe siècle (Valéry, Cocteau, Ponge) et de l’extrême contemporain (Butor, Clémens, Deguy, Quignard, Sacré), en particulier sur Christian Prigent et l’avant-garde TXT auxquels elle a consacré plus d’une quinzaine d’articles.
Elle a fait paraître deux ouvrages en collaboration: Christian Prigent quatre temps, rencontre avec B. Gorrillot (Paris, Argol 2009) et INTER (Paris, Argol, 2011) avec P. Quignard et P. Alferi, E. Clémens, M. Deguy, E. Hocquard, C. Prigent, J. Stefan. Elle achève actuellement la publication des actes de trois colloques auxquels a pris activement part Christian Prigent: L’illisibilité contemporaine en questions (Presses universitaires du Septentrion, avril 2014); L’empreinte gréco-latine dans le contemporain (Droz, fin 2014); Politiques de Ponge (Revue des Sciences Humaines, 2015).


Christophe KANTCHEFF: La réception critique de Christian Prigent dans la presse
À examiner la réception critique de Christian Prigent dans la presse écrite, ce qui frappe avant tout, ce sont les manques. En présence d’une œuvre de plus de 40 titres publiés à ce jour, sur 45 ans de publication, dont on sait l’importance sur la scène littéraire actuelle, on pourrait s’attendre à un dossier de presse touffu, conséquent. Or, si certains organes de presse, ou peut-être plus précisément certains critiques travaillant pour ceux-ci, ont régulièrement rendu compte des livres publiés par le poète, on constate que nombre de publications occupant une place centrale dans le paysage de la presse française, parmi les "news magazines" par exemple, n’ont même jamais mentionné le nom de Christian Prigent, quand d’autres n’ont consacré que quelques articles, de façon épisodique, et parfois très chichement, à sa production. Comment expliquer cette couverture partielle de l’œuvre de Christian Prigent? Quels livres de sa bibliographie ont-ils été le plus et le mieux accueillis, et pourquoi? En quels termes les articles traitent-ils de cette œuvre? Voilà quelques questions, parmi d’autres, auxquelles il s’agira de répondre afin de donner une idée de la présence médiatique de l’œuvre de Christian Prigent, qui est un des modes de transmission de celle-ci dans l’espace public.

Christophe Kantcheff est rédacteur en chef de l’hebdomadaire Politis. Il est critique littéraire et critique de cinéma, a réalisé en 2009 un documentaire, Henri Alleg, l’homme de "la Question" et  a animé, avec l’écrivain Bertrand Leclair, un séminaire sur la critique des œuvres dans les médias, "La Critique impossible?", à l’Institut français de presse, à Paris, de 2005 à 2012.
Publications
Robert Guédiguian cinéaste, Le Chêne, 2013.
Être arabe, avec Farouk Mardam Bey et Elias Sanbar, Actes Sud, 2005, "Babel", 2007.

Chantal LAPEYRE-DESMAISON: Ratages et merveilles: le geste baroque de Christian Prigent
"Ratage et réussite, grâce et laideur sont des termes difficiles à manier quand on parle de littérature "(1).
"Le réel n’est pas pour lui ce qu’on figure - mais ce qui défigure", écrit Christian Prigent à propos de Daniel Dezeuze, dans Rien qui porte un nom. De cette défiguration toute son œuvre porte trace et je voudrais en suivre la manifestation dans deux textes inclassables et une fiction, liés par un souci commun de dire le réel de l’amour et du sexuel: "Roue, roue voilée, roue en huit", paru dans Figures du baroque (2), en 1983, Deux Dames au bain avec portrait du donateur (3), et dans la fiction Le Professeur (4). Les deux premières œuvres sont présentées explicitement comme des ratages par Christian Prigent, nés du nécessaire affrontement à deux impossibles (comme deux visages du même), incessamment convoqués dans l’œuvre du poète: l’impossible à voir - que reconduit la peinture - et l’impossible à dire - au cœur de la création littéraire. Cette expérience singulière confère aux œuvres, aux genres, aux "postures d’énonciation" qui acceptent d’en témoigner une étrange torsion. La confrontation, pleinement assumée comme telle, à l’irreprésentable du représenté, à l’indicible du dire, le réel, à la fois cause et objet, seraient-ils les noms du baroque aujourd’hui, permettant de repenser ainsi ce concept au-delà de toutes les querelles historiennes et esthétiques qui l’ont révoqué en doute?
(1) Christian Prigent, Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, Entretiens avec Hervé Castanet, Cadex éditions, 2004, p. 125.
(2) Jean-Marie Benoist (dir.), Figures du baroque, PUF, 1983.
(3) Christian Prigent, Deux Dames au bain avec portrait du donateur, L’un dans l’autre, 1984.
(4) Christian Prigent, Le Professeur, Al  Dante, 1999.


Chantal Lapeyre-Desmaison est professeur de Littérature française à l’Université d’Artois-ESPE LNF, membre de l’équipe "Textes et cultures". Ses recherches portent sur la littérature française contemporaine.
Publication
Résonances du réel, Editions L’Harmattan, 2011.


Ginette LAVIGNE: Projection du film La belle journée, portrait avec/sur Christian Prigent (2010)
Le projet du film était de réaliser un portrait de l’écrivain à travers les lieux évoqués dans les passages les plus explicitement autobiographiques des quatre romans: Commencement, Une phrase pour ma mère, Grand–mère quéquette, Demain je meurs.
L’entretien qui aura lieu avec Elisabeth Cardonne-Arlyck reviendra sur le choix des textes qui ont constitué la matière première du film et sur la manière dont ils ont été associés aux images pour que dans le déroulé linéaire du film ces strates de temps, ces strates de mémoire qui s’empilent, se répondent et finissent par tracer les contours de l’univers mental de l’écrivain. Ce sont ces croisements de temps, ces recoupements intertextuels, ces différents niveaux de réalité qui donnent au film ce caractère de mille-feuille.

Ginette Lavigne, réalisatrice et monteuse.
Réalisations
Le Kugelhof (1992), Le fil rouge (1995), Un repas de paix (1995), Republica, journal du peuple (1998), La nuit du coup d’Etat - Lisbonne av.74 (2001), Jours de grève à Paris-Nord (2001), Deux histoires de prison (2004), Un voyage en Israël (2008), La belle journée (2010), Jean–Louis Comolli, filmer pour voir ! (2012).


Hugues MARCHAL: Christian Prigent et la science
Le discours scientifique, ancien ou contemporain, offre à Christian Prigent un réservoir de formes et de savoirs que mobilisent allègrement ses œuvres, tous genres confondus, puisque le renvoi à des sciences diverses apparaît dans les récits en prose (Demain je meurs), la poésie (Une leçon d'anatomie, Météo des plages, etc.), ou encore les textes critiques (via, notamment, l'intérêt de l'écrivain pour Lucrèce). Entre dialogue attentif et détournement moqueur, quel rôle jouent ces emprunts dans une écriture pourtant marquée par une profonde méfiance face à tout langage revendiquant une aptitude à énoncer le réel?

Membre honoraire de l'Institut universitaire de France, Hugues Marchal est professeur de littérature moderne française et générale à l'Université de Bâle. Ses travaux portent principalement sur la poésie et la poétique de 1800 à nos jours.
Publications
La poésie, Flammarion, "GF-Corpus", 2007 et 2012.
Direction de l'anthologie: Muses et ptérodactyle: la poésie de la science de Chénier à Rimbaud, Seuil, 2013.


Philippe MET: Porno-Prigent (ou la langue à la chatte)
Voilà les sexes (1981), Peep Show (1984), Commencement (1989), Le Professeur (2001), Grand-mère Quéquette (2006), etc. Question aussi grave que légère: Prigent serait-il un pornocrate endurci? Un récidiviste de la mise en scène de l’obscène? Gageons tout au moins qu’il y a là toute une alléchante histoire de langue(s) et autres animaux à explorer.

Philippe Met est professeur de littérature française et de cinéma à l’Université de Pennsylvanie (Philadelphie, États-Unis) et rédacteur en chef de la revue French Forum. Il a publié plus d’une soixantaine d’articles portant sur des genres ou sujets aussi divers que la poésie moderne et contemporaine, la littérature fantastique, le cinéma (en particulier, le polar et l’épouvante), ou encore la bande dessinée.
Publications
Formules de la poésie, PUF, 1999.
La Lettre tue. Spectre(s) de l’écrit fantastique, Presses du Septentrion, 2009.
Direction de collectifs
André du Bouchet et ses Autres, Minard-Lettres Modernes, 2003.
Les Aventures de Harry Dickson. Scénario de Frédéric de Towarnicki, pour un film (non réalisé) par Alain Resnais, Capricci, 2007.
En collaboration avec J.-L. Leutrat et S. Lindrat-Guigues: nº de la revue Nu(e) consacré à Yves Charnet (2009).


Marcelo Jacques de MORAES: Trou(v)er sa langue par la langue de l'autre: en traduisant Christian Prigent
Dialoguant avec Bénédicte Gorrillot, Christian Prigent déclare que, dans son travail d’écriture, il vise à "faire parler", en français, "une autre langue", une langue qui "gonfle comme une tumeur de vie anarchique dans le cadavre de la langue normée" (p. 172). C’est un passage, parmi beaucoup d’autres, dans plusieurs livres, où l’écrivain explicite qu’il écrit surtout contre la "langue française d’usage courant", c’est-à-dire contre le "grand dénominateur verbal commun entre les parlants", pour "résister" à son "totalitarisme potentiel" qui nous "dépouille de la singularité de notre expérience" du monde (ibid.). Les questions qui m’occuperont dans ma communication seront les suivantes: comment transposer cette violence d’une langue contre elle-même, dans le travail (lui-même violent par sa propre nature) de traduire Prigent dans une langue radicalement autre, dans une langue littéralement étrangère - ici, la langue portugaise du Brésil? Et, pour permettre à un lecteur étranger d’être sensible à la violence de cette langue trou(v)ée par Prigent, et à l’expérience du monde dont elle est censée dire quelque chose, comment décider entre une perspective littérale (signalant plutôt la violence du français contre le portugais) et une perspective d’équivalence (où l’on tendrait à forger un portugais qui se dresserait contre lui-même)?

Marcelo Jacques de Moraes enseigne la littérature Française à l’Université Fédérale de Rio de Janeiro. Chercheur du CNPq (Centre National de Recherches Scientifiques, lié au Ministère de Science et Technologie) depuis 2000, il a fait des stages de post-doctorat en France en 2003 (Paris VIII) et en 2010 (Paris VII), toujours sur la littérature française moderne et contemporaine et sur la traduction littéraire. Traducteur aussi, il prépare maintenant avec Inês Oseki-Depré une anthologie de textes de Christian Prigent.

Olivier PENOT-LACASSAGNE: Ainsi revient parfois l’envie de littérature
Dans les dernières pages de l’essai Une Erreur de la nature (1996), Christian Prigent interroge à nouveau l’énigme de la littérature. "Bien sûr, écrit-il, l’écrivain que je suis ne sait pas à quoi la littérature est vouée". Et cependant, ajoute-t-il, "l’envie de la littérature" a lieu pour lui, définie comme "une force d’évidement", "une défection de la croyance au rapport", au "lien" (verbal, sexuel, social). Que signifie cette "revenance" de la littérature quand l’écriture "contre" ne peut plus se penser "comme action subversive"? Quel sens du mot de littérature engage-t-elle? De quel héritage témoigne-t-elle? Quelles idylles avant-gardistes prolonge-t-elle, naguère puissances libératrices du "négatif", aujourd’hui négativité spectaculaire impuissante? Quelles pages tourne-t-elle? À quoi voue-t-elle l’écrivain?

Olivier Penot-Lacassagne est maître de conférences à l’Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3. Il a publié et dirigé plusieurs ouvrages.
Publications
Contre-cultures!, colloque de Cerisy, CNRS Editions, 2013.
Engagements et déchirements. Les intellectuels et la guerre d’Algérie, co-écrit avec Catherine Brun, Gallimard/IMEC, 2012.
Antonin Artaud « littéralement et dans tous les sens », colloque de Cerisy, Minard, 2009.
Le Surréalisme en héritage: les avant-gardes après 1945, colloque de Cerisy, L’Age d’Homme, 2008.
Antonin Artaud, Editions Aden, 2007.
Le Grand Jeu en mouvement, L’Age d’Homme, 2006.
Antonin Artaud et les avant-gardes théâtrales, Minard, 2005.
Modernités d'Antonin Artaud, Minard, 2001.


Muriel PIC: La littérature aux ciseaux
Christian Prigent expérimente la langue par découpage, montage, collage. Ciseaux en main, il pose la question de la signification à partir de la matière verbale. Poète matérialiste réfractaire à la notion bourgeoise de l’œuvre coupée de la réalité sociale, Prigent explose le symbolique dans un parlé-corps. Son œuvre, impeccablement précise, ne cesse ainsi de se livrer à l’expérimentation. Nous souhaiterions donc voir comment cette écriture donne à repenser la catégorie de l’expérience.

Muriel Pic est chercheuse FNS à l’université de Neuchâtel. Le rapport de la littérature aux documents est l’un de ses domaines d’investigation. Elle a publié plusieurs ouvrages dont l’un sur le montage littéraire chez W.G. Sebald. Elle a récemment coordonné un numéro de Critique sur Georges Bataille et, en décembre 2013, publié un article sur Christian Prigent: "Le savoir du moderne. Prigent lecteur de Mallarmé" dans la revue du MAMCO (Musée d’art moderne et contemporain de la ville de Genève) aux Presses du réel.

Jean-Claude PINSON: Eros cosmicomique
L’œuvre tout entière de Christian Prigent s’affiche d’emblée comme une déconstruction radicale des présupposés de la lyrique amoureuse. Adossée à une cosmologie matérialiste et à une théorie (et pratique) matiériste du langage, elle procède à une démolition en règle - et en mode avant tout comique - des idoles et "niaiseries" de l’amour. On essaiera malgré tout de se demander ce qui peut bien subsister, éventuellement, de la "sentimentalité comme force étrange" (Barthes) dans le texte de poèmes et romans où demeure encore audible, jusqu’en sa récusation, l’écho, dionysiaque, de quelque chose comme un sentiment océanique.

Philosophe et poète, Jean-Claude Pinson vit à Nantes, où il a longtemps enseigné la philosophie de l'art à l'Université. Il est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages, livres de poésie, récits et essais.
Publication récente
Poéthique, Une autothéorie, Champ Vallon, 2013.


Nathalie QUINTANE: Difficultés de communication? Prigent et la génération de 90
Ces "notes" reviennent sur vingt ans de malentendus (et de malentendants) entre Christian Prigent et certains poètes nés après 56. Il s'agit donc d'essayer d'entendre ce que se sont dit des sourds qui n'avaient pas spécialement l'intention de se comprendre, et qui ont parfois, quoique rarement, fait mine de se parler. On démarre avec Bataille, premier objet d'une polémique qui laissa des traces, au milieu des années 90, en rappelant l'usage qu'en fait Prigent dans quelques essais majeurs (en particulier La langue et ses monstres) et en vérifiant si les polémistes, un pour un et tous pour tous, sont bien parvenus à ne pas parler de la même chose. On enchaîne avec l'expression théorique, voire l'expressivité théorique, le passage de l'essai (de l'ancien) aux statements (des modernes), pour constater qu'un essai peut être écrit comme un essai et reçu comme un discours d'importance et qu'on peut passer du discours littéraire à l'analyse sociologique à l'insu de son plein gré. On achève par un bouquet final d'embarras de pensées/penser, à propos du "tournant artistique" des poètes en question (la génération vroum vroum, pouet pouet, etc), de la (ou des) position(s) de Prigent concernant la poésie dite sonore ou la performance, et de sa réponse à l'entité Smiroubaud, il y a quelques années.

Jean RENAUD: La matière syllabique
Que la langue est matière, et que cette matière est syllabique, Christian Prigent sans doute ne le découvre pas, mais il le sait plus que quiconque. Matière instable, en dépit de toutes règles (lexique, syntaxe), offerte sans cesse à décomposition et recomposition. De là des syllabes libres - de sens "possible" (Barthes) - et des agencements inattendus, de toute sorte. Au nombre de quoi, en particulier, des vers, eux-mêmes mobiles en raison de la fragilité particulière du e caduc, et dans lesquels joue, de surcroît, la mémoire métrique de la poésie française. De ce matérialisme-là à celui (philosophique) dont on trouve, ici et là, l’énoncé, il n’y a qu’un pas - ou il n’y a pas de pas.

Jean Renaud est professeur de khâgne. Il a consacré plusieurs publications à la littérature du XVIIIe siècle (Diderot en particulier) et à des écrivains contemporains (Simon, Kundera, Bergounioux, Genet, Cadiot, Prigent, Hocquard...).
Deux romans: Les Molécules amoureuses (Actes Sud), L’Amour exaspéré (L’Act Mem, préface de Bernard Noël). Des "poésies" ici et là.


Sylvain SANTI: Prigent: un écrivain communiste
Nous faisons le choix d'un titre délibérément provocateur. Pour mieux souligner l'importance de Demain je meurs. Pour indiquer, plus précisément, comment, selon nous, l'un de ses chapitres intitulé "Une leçon de littérature" éclaire l’œuvre de Christian Prigent. Leçon inaugurale en effet où échoient à un fils des questions qu'un père n’a pas su seulement posées; où ce fils accueille les conceptions et les positions défendues par ce père, desquelles il se détachera sans doute moins qu’il tentera plutôt de les faire siennes à force de reprises et de déplacements. Leçon inaugurale, parce que s’y accomplit la transmission de grands schèmes que le fils ne conteste pas mais qu’il ne cessera de revisiter en les faisant peu à peu siens. Leçon enfin, où un fils entend que son père a raison sur l’essentiel mais s’est beaucoup trompé sur les formes dans lesquelles il a espéré que cet essentiel s’incarne. Dans cette perspective, nous montrerons comment la préface de Ceux qui merdRent apparaît à la fois comme le maintien et le dépassement des positions du père. Maintien, par exemple, d'un engagement viscéral de la littérature et dépassement du sens de cet engagement en direction d'une fin souveraine de celle-ci. Le père voulait à toutes forces que le mal n'appartînt plus au monde; le fils s'acharne à nommer ce mal. Le père espérait que l'homme devînt bon; le fils, en opérant la critique d'une certaine idée de la modernité, préfère affronter la part de négativité qui fonde les sociétés humaines en espérant par là désassujettir les individus qui les composent en les mettant en contact avec le sens non orienté que, sans cesse, traque le renouvellement des formes. Tel est en partie le sens du passage de l'engagement à langagement; le sens que prend la transmission de la littérature d'un père à son fils que, pour finir, nous tenterons d'interroger à la lumière des textes les plus récents de l'écrivain.

Fabrice THUMEREL: Réel: point Prigent (Le réalisme critique dans la "matière de Bretagne")
Dans la première version de L'Incontenable (P.O.L, 2004), intitulée Réel: point zéro (Weidler Buchverlag, Berlin, 2001), Christian Prigent formule cette définition qui a fait date: "J'appelle 'poésie' la symbolisation paradoxale d'un trou. Ce trou, je le nomme 'réel'. Réel s'entend ici au sens lacanien: ce qui commence 'là où le sens s'arrête'. La 'poésie' tâche à désigner le réel comme trou dans le corps constitué des langues". Et de compléter cette conception négative du travail poétique entendu au sens large du terme, c'est-à-dire par delà les frontières entre les genres institués: "la poésie vise le réel en tant qu'absent de tout bouquin. Ou: le réel en tant que point zéro du calcul formel qui fait texte" (p. 11). En milieu prigentien, ce réel-point zéro a pour nom Dieu, Nature ou corps: innommable, le réel n'existe qu'en langue (réel-en-langue); inatteignable, ce point zéro rend paradoxal tout réalisme - l'objectif visé se dérobant sans cesse (et c'est ce ratage même qui constitue l'écriture). Il s'agira ici d'étudier la façon dont l'ôteur, dans les fictions ressortissant à la "matière de Bretagne" (Commencement, Une phrase pour ma mère, Grand-mère Quéquette, Demain je meurs et Les Enfances Chino), dépasse l'antinomie entre formalisme et expressionnisme pour aboutir à un réalisme critique qui consiste à ne pas prétendre appréhender directement la réalité sociale ou l’expérience humaine, mais à la viser obliquement, au travers de ces prismes que sont les tableaux de grands peintres, les textes des bibliothèques (culture officielle, littérature enfantine ou populaire) et les discours les plus divers.

Jean-Pierre VERHEGGEN: Avant Commencement
On fera l'histoire, via des archives épistolaires, du Christian Prigent des "commencements" de la revue TXT (créée en 1969) et de ses premiers livres encore confidentiels (L'Main, La Mort de l'Imprimeur, Power/powder, Œuf-Glotte) jusqu'à la publication, par P.O.L. en 1990, de Commencement: tout un roman!
Avec épisodes militants, chapitres découragements et tergiversations éditoriales crispantes - avec, au final, le forcing d'une cinquantaine de passionnés donnant du manuscrit de Commencement, en 1988 au Théâtre-Poème de Bruxelles, une lecture publique collective qui allait emporter l'adhésion.

BIBLIOGRAPHIE :

Deux anthologies introductives ... par Christian Prigent
Presque tout, Paris, P.O.L, 2002.
Compile (CD inclus), Paris, P.O.L. 2011.

Six titres pour aller plus loin
Peep-Show (roman en vers) (1984), Bordeaux, Edition Le Bleu du ciel, 2006.
Écrit au couteau (poésie), Paris, P.O.L, 1993.
Une phrase pour ma mère (lamento bouffe), Paris, P.O.L, 1996.
Demain je meurs (roman), Paris, P.O.L, 2007.
Météo des Plages (roman en vers), Paris, P.O.L, 2010.
Les Enfances Chino (roman), Paris, P.O.L, 2013.

Six essais par Christian Prigent
La Langue et ses monstres, Cadex, 1989.
Ceux qui merdRent, Paris, P.O.L, 1991.
À quoi bon encore des poètes?, Paris, P.O.L, 1996.
Une Erreur de la nature, Paris, P.O.L, 1996.
L’Incontenable, Paris, P.O.L, 2004.
Le Sens du toucher, Cadex, 2008.

Deux entretiens avec Christian Prigent
Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas (avec H. Castanet), Cadex, 2004.
Christian Prigent, quatre temps (avec B. Gorrillot), Paris, Argol, 2009.

Six dossiers consacrés à Christian Prigent
"Présences de Christian Prigent", Java, n°5, 1990.
"Christian Prigent", Faire-part, n°14-15, 1994.
"Christian Prigent", Le Matricule des Anges, n°28, 1999.
"Christian Prigent", Il Particolare, n°4-5, 2001.
"Christian Prigent", Il Particolare, n°21-22, 2009.
"Autour de Christian Prigent", par F. Thumerel, oct 2013:
http://www.libr-poetiques.com/libr-poetiques/Autour_de_Christian_Prigent.html.

Sur Christian Prigent et TXT
TXT 1969/1993: une anthologie, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1995.
Revue TXT, Archives numériques par F. Lacire, 2006 (http://www.le-terrier.net/TxT/spip.php?rubrique1).
"Dossier Français: TXT", Formes Poétiques Contemporaines: Postérité des avant-gardes, n°7, 2010, p. 9-120 (http://www.ieeff.org/fpc7summary.html).

SITOGRAPHIE :

Blog de Fabrice Thumerel consacré à la mise en valeur de l'œuvre de Christian Prigent:
http://autourdechristianprigent.blogspot.com

Avec le soutien
de l'Université d'Artois (Laboratoire "Textes et Cultures" (EA 4028) et Conseil Scientifique),
de l'Université de Savoie (Laboratoire LLS et Conseil Scientifique),
de l'Université de Valenciennes (Laboratoire CALHISTE (EA 4343) et Conseil Scientifique),
de Melodia E. Jones Chair (USA),
des Editions POL
et de l'IMEC

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