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DU MERCREDI 23 JUIN (19 H) AU MERCREDI 30 JUIN
(14 H) 2010
REGARDER L'ŒUVRE D'ART. LA PROXIMITÉ
DIRECTION : Bruno Nassim ABOUDRAR, Pierre CIVIL, Marie-Dominique
POPELARD, Anthony WALL
ARGUMENT :
C’est un tableau pendu dans un sombre musée
Et quelquefois tu vas le regarder de près
Apollinaire, "Zone", Alcools
Que se passe-t-il lorsqu’on regarde une peinture
de très près, l’œil presque contre
la toile, voire avec une loupe ou un face-à-main,
comme font les amateurs sur l’Enseigne de Gersaint
de Watteau (une des images, pour Daniel Arasse, de l’art
de détailler), ou quand, tel Swann, on prête
l’oreille à quelques notes, une phrase, la voix
d’un instrument au milieu de l’orchestre, ou quand on lit
au ras des mots, à l’échelle, au plus, de la phrase,
parfois de la rature, à la manière des exégètes
bibliques ou des chercheurs en génétique
textuelle?
A l’heure où les nouvelles technologies et
la mondialisation rapprochent le lointain, on
scrute le prochain au cœur du travail théorique
et, avec lui, le rare, le singulier, parfois l’unique: micro-histoire,
valorisation du détail, et jusqu’à
l’image même "d’approche" pour désigner
le rapport de la méthode à son objet. L’hyper-proximité
travaille tous les aspects de l’analyse des œuvres.
Le projet de cette semaine consiste à analyser
le moment esthétique du rapprochement vis-à-vis
des œuvres. Peut-on cerner la portée
heuristique du rapprochement des œuvres entre elles,
mesurer l’efficacité poïétique de la
proximité? Les œuvres appellent une attention
proche entre auteur et spectateur jusqu’à nécessiter
souvent une expérience commune où
le rapprochement touche à l’intimité.
CALENDRIER DÉFINITIF :
Mercredi 23 juin
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre, des
colloques et des participants
Jeudi 24 juin
Matin:
Ouverture du colloque
Bruno Nassim ABOUDRAR:
Contre la muraille, contre la toile
Arnaud MAILLET: Lorgner pour toucher?
Après-midi:
Michel WEEMANS: Méticulosité et distance:
paradoxes du regard aérien dans le paysage cosmique
flamand au XVIe siècle
Ronald SHUSTERMAN: Abolir
la distance: One Size Fits All, ou quelques
commerces de proximité
Vendredi 25 juin
Matin:
Florence
DUMORA: Le rêve à y regarder de près
Jacques
MORIZOT: Une image a-t-elle des parties?
Après-midi:
Corinne
LUCAS FIORATO: L'œil maniériste: d’un art monumental
conçu comme bibelot et de l’orfèvrerie ciselée
pour des géants
Stéphane
LOJKINE: Le problème de la proximité dans le
Roland Furieux d'Arioste
Samedi 26 juin
Matin:
Lawrence
GASQUET: Venise comme si vous y étiez: The
Ethics of Dust, de John Ruskin à
Jorge Otero-Pailos
François SOULAGES: L'hyper-proximité photographique
Après-midi:
Anthony WALL: Fragonard et ses lecteurs ou
l'art du détail au XVIIIe siècle
Pierre CIVIL: Perceptions du paysage tolédo dans la peinture
de Greco
Soirée:
Silvia COLAS: Vers une reconstruction sémiotique de la
Havane
Projection du film de Heiner Goebbels sur son spectacle Stifter Dinge
Dimanche 27 juin
Matin:
Catherine NAUGRETTE:
Un fragment d'image se ballade, ou la figure au fond du bois.
A propos d'un tableau de Paolo Ucello et de sa projection
dans un spectacle de Heiner Goebbels
William
MOEBIUS: Dés-Ordres de la proximité
dans l'Album de Jeunesse
Après-midi:
DÉTENTE
Lundi 28 juin
Matin:
Anissa KAPELUSZ: Le passage de la ligne: rapprochement du
spectateur dans un dispositif théâtralisé
Elzbieta GRODEK: Par touches
et bruissements — attractions des arts dans
la structure de l'œuvre littéraire chez quelques
écrivains contemporains
Après-midi:
Delphine de SWARDT:
La parfumerie fine aujourd'hui: l'air du détail
Johan GIRARD: Les sillons du disque
et l'écoute rapprochée
Soirée:
Table Ronde autour des photographies
de Gaëtan VIARIS DE LESEGNO
et en sa présence
Mardi 29 juin
Matin:
Véronique GOUDINOUX:
Voir très près: art contemporain et proximité
Béatrice FRAENKEL:
L'arbre et la forêt. Comment perçoit-on les inscriptions urbaines?
Après-midi:
Térésa FAUCON:
L'œil monteur du spectateur
Marie-Dominique POPELARD: Loin des yeux, loin du
cœur?
Soirée:
Projection du film Macunaíma
Mercredi 30 juin
Matin:
Beth
BRAIT: La bonne distance pour regarder le
film Macunaíma. Voir, écouter,
entendre la résistance verbale et visuelle d'un héros
Maria Inês
BATISTA CAMPOS: Macunaíma,
dialogues multiples dans un carrefour des
cultures
Clôture du colloque
Après-midi:
DÉPARTS
EXPOSITION :
* Anamorphose d'un regard sur
la peinture, par Gaëtan VIARIS
DE LESEGNO (photographe)
RÉSUMÉS :
Bruno Nassim ABOUDRAR: Contre la muraille,
contre la toile
La vision rapprochée de la peinture — à l’échelle
du détail, souvent du grain — est solidaire
de ses conditions récentes d’exposition
et de reproduction. Telle expérience d’abolition
de la distance fut longtemps réservée aux
artistes et à de rares connaisseurs ou curieux — sans
être, en soi, valorisée. Tandis que la
théorie classique de l’art établit plutôt
une pratique perceptive fondée sur la juste distance
et une certaine immobilité du spectateur (le "prospect"
de Poussin), la peinture s’occupe d’un état des
choses dépeintes qui ne relève ni du détail
ni du tout, mais peut-être de l’accident. Draps froissés,
repassés, rapetassés; murs fissurés,
replâtrés; colonnes tronquées. Cette
communication entend interroger le statut de ces objets de
peinture en eux-mêmes et pour la perception qu’ils commandent,
où le rapprochement spatial de la vision le cède
peut-être à une extension temporelle de sa durée.
Maria
Inês BATISTA CAMPOS: Macunaïma,
dialogues multiples dans un carrefour des
cultures
Macounaïma,
le héros sans aucun caractère,
écrit en 1928, est l’un des romans les plus représentatifs
du moderniste brésilien Mário
de Andrade. L’objectif de cette intervention est
de récupérer un personnage dénommé
Macounaïma, dont les origines amalgament des éléments
culturels de différents peuples et moments.
Il se constitue par la confrontation entre le primitif
et le civilisé, la végétation vierge et
la grande ville, l’archaïque et le moderne, contrastes
qui reflètent la formation et la maturation de l’identité
nationale. Ayant jeté un regard plus approfondi sur certains
épisodes de ce livre, nous avons sélectionné
trois moments qui tentent de montrer des mots et des images
comme étant des marques hybrides et métisses
par définition. Deux épitaphes, l’une au début,
de nature figurative, l’autre à la fin, de nature
écrite; et la légende indigène de Uiara.
Ces fragments cherchent de manière exemplaire à
réfléchir sur le caractère composé,
multiple de la culture brésilienne et permettent
au lecteur contemporain de se mouvoir entre passé et présent,
entre tradition et innovation, et de goûter/savourer
un peu du caractère mythique, parodique, ludique
du roman. Allons faire la connaissance de Macounaïma!
Références
bibliographiques :
ANDRADE,
M., Macounaïma, le héros sans aucun
caractère. Éd. critique Pierre Rivas.
Paris: Flammarion/Unesco, 1979.
BAJTÍN,
M.M., Estética de la creación
verbal. Madrid: Siglo Veintiuno, 1995.
BAKHTIN,
M., Problemas da poética de Dostoiévski.
Trad. Paulo Bezerra. Rio de Janeiro: Forense-Universitária,
1981.
BAKHTIN,
M., "Art and answerability". In: Art and answerability:
early philosophical essays by M. M. Bakhtin.
Ed. by Michael Holquist and Vadim Liapunov. Austin: University
of Texas Press, 1990.
HAYNES,
D.J., Bakhtin and the visual arts. USA: Cambridge
University Press, 1995.
SOUZA,
E. M., A pedra mágica do discurso.
Belo Horizonte, UFMG, 1999.
Beth
BRAIT: La bonne distance pour regarder le film
Macunaïma. Voir, écouter, entendre la résistance
verbale et visuelle d'un héros
En configurant des dialogues possibles, vu que les
arts sont des êtres aussi vivants que les spectateurs
qui se placent devant elles aux différents
moments, l'efficacité de l'approche, du contact mutuel,
de l'intimité déshabillée, doit être
mesurée dans la concrétude du dialogue produit,
dans le confluent des discours qui suturent le présent
et le passé, l’œuvre et son spectateur. Dans
ce travail, l'objectif est d'observer, quarante ans
après sa sortie, un des plus importants films du
Cinéma Nouveau brésilien, Macunaíma,
réalisé par Joaquim Pedro de Andrade (1932-1988).
Le film dialogue avec l'œuvre de l’écrivain
Mário de Andrade (1928), en reconstruisant la perspective
du héros de manière moins optimiste. Les couleurs
qui dominent les scènes initiales du film — vert
et rouge — suggèrent la nature brésilienne
et les dures années de la dictature militaire. Reprises
à la fin, elles indiquent les questions du national et
du nationalisme, sous une optique qui ne coïncide pas
avec la perspective du livre, mais qui va être traitée
dans le récit à partir des mêmes contrastes
que ceux du roman: le primitif/le civilisé, l’archaïque/le
moderne, le présent/le passé, la vie/la mort.
Références
bibliographiques :
AUMONT,
Jacques. L’œil interminable – cinéma et
peinture. Paris: La Différence, 2008.
ANDRADE,
Joaquim Pedro de (Direção, roteiro e
adaptação). Macunaíma.
Rio de Janeiro: Filmes do Serro/Grupo Filmes/Condor
Filmes, 1969.
ANDRADE,
Mário. Macounaïma, le héros
sans aucaun caractère. Ed. critique Pierre
Rivas. Paris: Flamarion: Unesco, 1979.
BAKHTINE,
M. Problèmes de la poétique de
Dostoiévski. Trad. Isabelle Kolitcheff. Paris:
Du Seuil, 1970.
EULÁLIO,
Alexandre. "Macunaíma, fábula
e auto-retrato de um povo". In: BUARQUE DE HOLLANDA,
Heloísa. Macunaíma da literatura
ao cinema. Rio de Janeiro: Livraria José Olympio
Editora/Embrafilme, 1978.
XAVIER,
Ismail. "Macunaíma: as ilusões
da eterna infância". In: Alegorias do
subdesenvolvimento. Cinema Novo, Tropicalismo, Cinema
Marginal. São Paulo: Brasiliense, 1993.
Florence DUMORA:
Le rêve à y regarder de près
La proximité
à l’œuvre s’entend spontanément selon
le modèle de la proximité à la peinture,
et ce dès l’ut pictura poesis d’Horace. La
loupe de l’amateur serait donc le propre de la proximité,
les autres "rapprochements" étant figurés;
en distinguant trois effets de la proximité, analytique
(discernement accru), défigurant (opacité et
confusion accrue), et onirique (ouverture d’un "abîme nouveau"),
on questionnera cette figure à partir du cas apparemment
excentrique des images du rêve, qu’on confrontera à
cet autre cas particulier de proximité qu’est l’illisible
en peinture.
Térésa FAUCON: L'œil monteur du
spectateur
Monter un film, c’était au début du cinéma
toucher les images avant de les voir, sentir le rythme passer entre
ses doigts en tenant la pellicule, puis les observer à la loupe,
les découvrir par le photogramme et non à la taille
de la projection sur écran. Quelque temps plus tard, percevoir
le mouvement des images grâce à la loupe temporelle du
ralenti était possible et, avec elle, la connaissance fine des
images en les faisant revenir, en les projetant en avant ou en arrière
pour choisir l’image sur laquelle commencer ou terminer un plan. Revoir,
c’est aussi éprouver intimement les variations rythmiques, l’énergie
du film.
De ces gestes monteurs, le spectateur peut à
son tour faire l’expérience. Depuis la théorie vertovienne
d’un montage à toutes les étapes du film à
commencer par l’observation du réel: regarder, c’est monter
en pensant au mouvement qu’est le regard, à l’intervalle entre
deux éléments, entre deux images. La création
contemporaine invite aussi au montage en initiant le spectateur avec
les images composites (comme le split-screen) ou en l’immergeant dans
les dispositifs de polyvision d’artistes comme Doug Aitken, D. Graham,
C. Breitz ou de cinéastes qui ont tenté de déployer
leur film dans l'espace comme Varda, Gitaï ou Akerman...
Le mouvement du spectateur dans l’installation, qui
rejoue celui du regard, est une expérience de l’intervalle
entre les images et des modes de passage de l’une à l’autre,
gestes intuitifs ou analytiques qui témoignent de la proximité
du spectateur avec l’œuvre. Par ailleurs, la grande variabilité
de la dimension des écrans interroge sans cesse ce rapport de
proximité du spectateur aux images comme du cinéaste au
monde filmé, compliquant l’effet-écran du dispositif cinématographique.
Béatrice FRAENKEL: L'arbre
et la forêt. Comment perçoit-on les inscriptions urbaines?
La notion de "saillance visuelle" proposée par R.
Thom qualifie un élément de l’environnement
mieux perceptible et mémorisable pour des individus,
que cet élément soit présent naturellement
ou artificiellement. Récemment, Carlo Severi a forgé
la notion de "saillance visuelle particulière" définie
comme "une intensification de l’efficacité cognitive
de l’image par la mobilisation, opérée par l’inférence
visuelle, de ses parties invisibles". Nous discuterons ces
concepts en nous appuyant sur les résultats d’une enquête
portant sur la perception des inscriptions urbaines. Trois
"parcours commentés" menée dans les Passages
parisiens en compagnie de typographes, "experts" de la
lettre, guideront notre investigation. Nous nous attacherons
à décrire comment se produit l’"entrée dans
la lettre", typique de nos parcours. Plus généralement,
n’est-ce pas le dévoilement du faire qui caractérise
ce regard rapproché du connaisseur, qu’il s’applique
à une œuvre d’art, un artefact graphique ou un objet technique?
Références
bibliographiques :
Fraenkel B., 2003, "Signature
et force graphique. Pour une pragmatique de l'écrit",
in La lettre de l'AREHESS n°31 Sept-déc.,
p14-24.
Fraenkel B., 2002, Les
écrits de New York. Septembre 2001, Textuel,
Paris.
Fraenkel B.,1998, "Ecriture
et connotation : ce qui est écrit dans l'écrit",
Propriétés de l'écriture,
op. cit. n°10, printemps 1998, P.U.P., Pau, p. 95-101.
Lawrence GASQUET: Venise comme si vous y
étiez: The Ethics of Dust, de John
Ruskin à Jorge Otero-Pailos
Il s'agit de réfléchir aux implications
soulevées par les travaux de Jorge Otero-Pailos,
professeur et architecte, qui a récemment
littéralement "décalqué" la façade
du Palais des Doges grâce à une technique
révolutionnaire: appliquer une feuille
de latex sur la façade, de façon à capturer
son empreinte parfaite, c'est-à-dire la surface
intégrale du bâtiment. L'œuvre obtenue en
trois dimensions est exceptionnelle, et s'inscrit simultanément
au cœur des disciplines de la conservation du patrimoine,
de la muséologie et de l'art. L'œuvre à la
fois représente, donne à voir le palazzo,
mais en même temps elle possède cette
dimension ontologique particulière propre à
la vera icon. Elle est également double index
(index d'un index, celui formé préalablement
par l'empreinte de la poussière sur la surface du
palais). The Ethics of Dust, tirant son nom
de l'ouvrage écrit par Ruskin en 1866, réduit
donc la distance entre le médium de représentation
et l'objet représenté à son plus strict
minimum: la feuille de latex garantit l'adhérence
parfaite, au sens littéral comme au sens figuré.
En parvenant à capturer la poussière
et en l'exhibant sous sa forme miraculeusement intacte de couche-empreinte
prélevée d'un support architectural, Otero-Pailos
effectue le double tour de force de débarrasser
les bâtiments de la couche de pollution qui les recouvre,
tout en préservant paradoxalement cette pollution,
jusqu'alors considérée comme invisible,
difficilement quantifiable et impossible à conserver sous
sa forme originelle. La capture de la surface architecturale
autorise à remonter les profondeurs du temps: il
s'agit d'anéantir toute distance. Ruskin voyait dans
la poussière un index de la temporalité au sens
peircien, désignant les scories de la pollution comme
les "taches du temps" dans The Seven Lamps of Architecture.
Le lieu par excellence où Ruskin pensa la poussière
fut Venise, ville où les traces sombres de putréfaction
donnent corps à la beauté des palais, en les éloignant
temporellement du spectateur. Les écrits de Ruskin
furent si influents que certains conservateurs du patrimoine
vénitiens crurent bon d'ajouter quelques couches de
peinture noire afin d'aider les palazzi à se couvrir
de la patine du temps qui les rendait si désirables,
les inscrivant paradoxalement à la fois dans un temps (révolu),
et par là hors du temps humain.
Références bibliographiques
:
Ebersberger, Eva, Zyman, Daniela (ed.) Jorge Otero-Pailos:
the Ethics of Dust. Köln, Vienna, Thyssen-Bornemisza
Art Contemporary, 2009.
Dagognet, Elkar, C, Latreille, E. (ed.) Poussière
(Dust Memories). Fond régional d’art contemporain
de Bourgogne & de Bretagne, 1998.
Didi-Huberman, Georges, L'Empreinte. Paris:
Editions du centre Georges Pompidou, 1997.
Didi-Huberman, Georges. Génie du non-lieu.
Air, poussière, empreinte, hantise.
Paris: Minuit, 2001.
Ruskin, John, The Ethics of the Dust, 1866,
Londres: George Allen, 1901.
Ruskin, John, The Seven Lamps of Architecture,
1849, Londres: George Allen, 1906.
Ruskin, John, The Stones of Venice, 1853,
Londres: Penguin, 2001.
Ruskin, John, Works. Ed. E. T. Cook and Alexander
Wedderburn. London: George Allen ; New York : Longmans,
Green, 39 vols. 1903-12.
Johan GIRARD: Les sillons du disque et l'écoute
rapprochée
Avec les notions d’"expérience acousmatique"
et d’"écoute réduite", Pierre Schaeffer ouvrait, dès
la fin des années 1940, la perspective d’une nouvelle forme
d’écoute musicale, attentive aux "objets sonores" gravés
dans les sillons du disque: une écoute de la proximité,
du détail sonore, du plan rapproché. Au-delà du
cadre des musiques concrète, acousmatique, électro-acoustique,
la reproductibilité technique du musical, en éloignant
le son musical de sa source instrumentale, crée une relation à
l’œuvre rapprochée, et peut-être intime (Adorno). Que l’on
songe au travail minutieux de Glenn Gould sur l’enregistrement, à
l’attention aux timbres des instruments anciens dans le mouvement "baroqueux",
prenant en considération toutes formes d’aspérités et
de défauts, à l’écriture du détail dans les musiques
spectrale et répétitive, bien des lieux du faire musical invitent
à une écoute rapprochée. On fait ici l’hypothèse
que la situation acousmatique, dont chacun fait presque quotidiennement l’expérience,
au disque ou à la radio, joue un rôle déterminant
dans la fabrique de l’oreille contemporaine, du point de vue d’une attention
minutieuse portée au détail.
Véronique GOUDINOUX: Voir très
près: art contemporain et proximité
Pour le familier des expositions d'art contemporain,
la question de la proximité fait immédiatement
écho. Un certain nombre d'artistes, en
effet, conçoivent des œuvres ou construisent des
dispositifs qui induisent chez le spectateur la nécessité
de s'en rapprocher physiquement, selon des modalités chaque
fois différentes. On peut par exemple penser à
la série de David Fischli et Peter Weiss, Le Monde
visible — titre ambitieux s'il en est —, qui s'offre aux
regardeurs sous la forme inhabituelle des tables lumineuses
donnant à voir une multitude de diapositives présentées
en planches. On peut aussi penser, dans un tout
autre registre, à ces structures précaires et
précieuses à la fois conçues par
Luciano Fabro pour exposer ses propres œuvres et qu'il nomme,
autre titre ambitieux, les Habitats. Il s'agira,
par l'étude de quelques-uns des travaux instaurant
une réelle proximité entre le spectateur et l'œuvre,
d'en évaluer les modes et les enjeux.
Elzbieta GRODEK: Par touches et bruissements
- attractions des arts dans la structure de l'œuvre
littéraire chez quelques écrivains
contemporains
Placés à distance pour être mieux
saisis par une réflexion à caractère
scientifique, et en dépit de ces catégorisations,
les arts n’ont cessé de dialoguer dans un mouvement
d’attraction et de séduction mutuelles. Nous
étudierons l'apparition au cours de la lecture
d'une construction mentale qui est le résultat
du rapprochement d'éléments musicaux et picturaux
introduits sur le plan de la structure du texte littéraire.
Certains de ces éléments proviennent
du répertoire de concepts construits par le
discours critique sur la musique et la peinture (nocturne,
plan pictural, impressionnisme...). Ce discours opère
lui-même dans une dynamique de rapprochement entre
l'œuvre et son récepteur, traduite par le mouvement
de l'explication ou de l'interprétation critique. La
structuration esthétisante de la réalité
représentée qui résulte de cette importation
d'éléments musicaux et picturaux dans l’œuvre
littéraire fait apparaître de nouvelles
valeurs esthétiques qui naissent de la synergie des
arts. Pour éclairer notre discussion, nous emprunterons
quelques catégories de Genette dans Fiction et
diction, ainsi que des éléments de la psychologie
Gestalt (Kurt Koffka, Rudolf Arnheim, Barry Smith). Des
extraits de quelques romans contemporains (Jean Echenoz, Pierre
Michon, Jean-Philippe Toussaint, Claude Simon) permettront de
scruter la densité qui caractérise les lieux où
la conjonction des arts se cristallise dans l’espace du texte et
celui de la réception.
Stéphane LOJKINE: Le
problème de la proximité dans le Roland Furieux d'Arioste
On se demandera ici quels sont les enjeux et les effets du
choix qui détermine, dans un dispositif scénique,
ce qui relève de la proximité. A première
vue, l’opposition s’impose d’une proximité, qui
offre la netteté d’une focalisation et le luxe des détails,
et d’un lointain qui, destiné à être négligé
par l’œil, est relégué dans le vague et dans le flou.
Cette opposition visuelle recoupe l’opposition narratologique
entre ce qui, dans le texte littéraire, entre dans le
champ de la focalisation, et ce qui se situe à sa marge et
en est exclu. En fait, il apparaît très vite que cette
polarité du proche et du vague n’a aucune légitimité
naturelle: elle repose sur une norme scénique, qui s’est mise
en place à partir d’une histoire théologique, puis théâtrale
de l’image, mais ne s’est jamais totalement imposée. Le
détail n’est pas nécessairement le privilège
de la proximité (D. Arasse). Et concurremment à l’espace
vague, censé circonscrire une proximité scénique
normative, émergent des zones floues qui sont aussi des
zones de proximité. La zone floue ne relève pas seulement
de la trace, du dissemblable, de la visualité, au sein d’un
dispositif qu’elle critiquerait sans en sortir (G. Didi-Huberman).
Installée au cœur de la circonscription scénique,
elle prépare un renversement décisif du dispositif
scénique. Le passage de l’espace à la zone a introduit
une révolution radicale dans les dispositifs de représentation
qui accueillent et règlent notre regard. Pour étudier
cette transformation, on prendra pour exemple l’iconographie d’Angélique,
de l’Arioste à A. Robbe-Grillet.
Corinne LUCAS FIORATO: L'œil
maniériste: d’un art monumental conçu comme bibelot
et de l’orfèvrerie ciselée pour des géants
La première édition des Vies des meilleurs peintres,
sculpteurs et architectes de Giorgio Vasari (1550) se termine
par la biographie du "grand" Michelangelo Buonarroti, sommet de
la perfection selon le biographe, dont on sait que les œuvres, en
particulier de la chapelle Sixtine, se caractérisaient par
leur gigantisme. Presque vingt ans plus tard, dans la seconde édition
des Vies de Vasari, la dernière des biographies
"individuelles" est celle de Giulio Clovio, croate, miniaturiste,
que Vasari qualifie de "petit Michel-Ange" et dont il loue les œuvres
de manière dithyrambique. A partir d’un questionnement sur
les raisons pour lesquelles l’inventeur de l’histoire de l’art instaure
un parallélisme appuyé entre l’excellence de l’infiniment
grand et de l’infiniment petit en peinture, on s’interrogera sur les
apports du regard maniériste au XVIe siècle. On examinera
notamment la façon dont Vasari, dans ses ekphraseis,
aborde les "piccole cose" et les différentes fonctionnalités
que les peintres eux-mêmes confèrent aux minuscules
détails.
William MOEBIUS: Dés-Ordres
de la proximité dans l'Album de Jeunesse
L’album de jeunesse répond
à plusieurs niveaux à l’appel de la proximité.
Pour l’apprécier, le lecteur ou la lectrice s’approche
du livre ouvert, de ses pages qui appellent l’une l’autre;
s’incline devant la proximité des lettres enchaînées
en mots et espaces et des images inscrites sur ces double
pages; suit le progrès des figures anthropomorphes qui
jouent toujours dans un espace limité pour chercher des liaisons
avec un semblable, un semblable dont les schémas correspondent
aux désirs quelconques du sujet... L’album fait également
appel au regard et au toucher, dans le geste de tourner la page,
postérieure et antérieure, qui se reposent l’une
sur l’autre. Tout cela suggère un ordre de "présentisme"
du monde concret et l’emprise de l’empirique. Mais l’album de
jeunesse peut être trompeur dans son évocation
de l’absence, par exemple. Ce qui est proche, ce qui est ici donné,
en gros plan, se trouve être le plus dangereux, le plus
faux ami, dans une affinité décevante. En relisant des
albums de jeunesse, comme ZOOM d’Istvan Banyai et Petit
Bleu et Petit Jaune de Leo Lionni parmi d’autres, j’essaierais de mettre
en lumière ce qui refuse dans l’album de jeunesse la complémentarité,
l’analogie, la vraisemblance pour affirmer des proximités
en même temps coordonnées et désordonnées
dans une esthétique dite "de l’enfant".
Jacques
MORIZOT: Une image a-t-elle des parties?
À la
différence du langage, l’image n’obéit
pas au principe frégéen de compositionalité,
ce qui veut dire qu’une image n’est pas en général
la simple résultante des éléments qu’elle
contient et qu’à l’inverse son sens ne disparaît
pas lorsqu’on adopte un style beaucoup plus schématique.
Y a-t-il même un sens à parler des parties d’une
image? On pourrait répondre trivialement qu’il est
toujours possible de décomposer une image en éléments
plus simples, qu’il s’agisse de marques physiques (zones spatiales,
pixels) ou de constituants à valeur sémantique
(motifs, figures, symboles). Mais cela ne rend pas directement
compte de la manière dont le contenu iconique est engendré
et structuré. De nombreuses questions relatives à
son fonctionnement restent en suspens: de quoi une image est-elle
la somme méréologique? Dans quelle mesure la
contribution d’un élément présuppose-t-elle
la présence du tout? Est-ce que chaque donnée
d’une image possède une signification iconique? Quels
types de contenus sont accessibles à travers son interprétation?
Catherine NAUGRETTE: Un fragment d'image
se ballade, ou la figure au fond du bois. A propos d'un
tableau de Paolo Ucello et de sa projection dans un
spectacle de Heiner Goebbels
Dans un spectacle récent de Heiner Goebbels,
intitulé Stifters Dinge, un fragment
d’image se ballade en grinçant, sur fond
d’écran suspendu, face aux spectateurs. Il s’agit,
comme l’indique le programme et comme certains l’auront
reconnu, d’un tableau de Paolo Ucello: La Chasse nocturne,
1460, conservé à l’Ashmolean Museum d’Oxford.
Notre regard suit la peinture, qui traverse en grinçant
la largeur du plateau scénique, découvrant
peu à peu, cadrée, comme en lecture rapprochée,
ce que montre et raconte la scène de chasse:
l’image du chasseur. La figure au fond du bois. L’homme
en rouge, au centre du tableau. Le détail dans la peinture,
dirait Arasse. La question se pose alors: que vient faire
ce chasseur du Quattrocento, vu comme à la loupe, dans
un spectacle pour machines, sons et lumières du début
du XXIe siècle? Pourquoi Heiner Goebbels convoque-t-il
ce tableau de Paolo Ucello et en détaille-t-il la
toile, au prisme des nouvelles technologies de la scène
contemporaine?
Ronald SHUSTERMAN: Abolir la distance:
One Size Fits All, ou quelques commerces
de proximité
Dans le monde de la confection, la "taille unique"
a bien des avantages par rapport au "sur mesure".
Les artistes n'ont jamais cherché une telle
uniformité, mais ils ont souvent tenté d'abolir
toute barrière, toute distance, entre eux-mêmes,
leurs œuvres, et le public qui les reçoit.
Tout en étant conscient de la diversité des acteurs
de la scène artistique, certains artistes proposent
des projets reposant sur un principe analogue au principe
de charité de Donald Davidson, principe autorisant et
encourageant une proximité totale. On peut dresser
facilement la liste de toutes les tentatives, chez les
plasticiens, les cinéastes, les littéraires,
pour fusionner œuvre et spectateur, production
et réception, intention et interprétation.
Songeons à l'œuvre "ouverte" ou "scriptible" qui
est donc complétée par le lecteur, songeons
au romancier B.-S. Johnson qui rêvait de transmettre
à son lecteur non pas son roman mais le manuscrit
lui-même, taché du gras de sa biscotte, ou à
Olafur Eliasson qui invite le spectateur à moduler
la lumière de ses installations par son propre mouvement.
Songeons aux architectes conceptuels Arakawa et Gins
qui laisseraient le corps du locataire déterminer
la forme de sa demeure. Dans ces quelques commerces de proximité,
l'artiste semble penser que la bonne distance entre œuvre
et spectateur serait l'hyper-proximité, l'enveloppement,
voire la fusion ou la transmission complète. Au delà
de ce catalogue d'exemples, il s'agira de comprendre pourquoi
les artistes ressentent un tel besoin; il conviendra de
voir si ce rêve de fusion peut réellement se
réaliser, il faudra voir si cette volonté de proximité
ne nuit pas à d'autres valeurs artistiques possibles. L'analyse
nous amènera à examiner les notions d'altérité
et d'identité qui dominent le paysage critique depuis quelques
années.
Delphine de SWARDT: La parfumerie fine aujourd'hui:
l'air du détail
Partons du principe qu’un (bon) parfum est une
invitation au rapprochement, selon qu’il est présenté
sur une touche de papier ou sur un individu, il est toujours
motif à venir se pencher un peu plus sur la
source. On parle également de seuil en olfaction.
Il s’agit, pour une molécule, de la concentration
minimale à laquelle une odeur est détectée.
Une fois ce seuil franchi, si la concentration augmente,
l’odeur peut qualitativement changer (le phényléthanol
dégage à faible concentration une
odeur de rose, à forte concentration une odeur animale).
Symétriquement, l’augmentation de la concentration
métaphorique de celui qui sent peut-elle changer
l’odeur? Un premier constat s’impose: à trop respirer
une odeur, on ne la sent plus. Aussi, on ne détecte
plus son propre parfum. Pour être susceptible d’attention,
le parfum doit donc être reconnu comme une odeur étrangère
(étrange résonne fortement). Un deuxième
constat: comme un morceau de musique, un parfum a un développement
spatio-temporel. L’évaporation de la matière
entraîne l’effacement de l’aspérité à
laquelle l’attention s’est accrochée, le quand détermine
alors le sentir. Un troisième constat: les objets
de l’attention sont de différentes natures. Certains
sont verbalisables, d’autres non. Si l’accès à
l’étiquette joue un rôle dans la détermination
du détail — la parole, quand elle vient d’un tiers, permet
également de créer le détail: si l’on est
informé que le muguet de Diorissimo est banane, on repérera
cet artefact dû à l’acétate de benzyle qui
crée l’odeur de muguet —, il entraîne nécessairement
une mise à distance. Jusqu’où sentir dans le parfum:
jusqu’à la détermination de l’ingrédient comme
l’apprenti parfumeur qui cherche à imiter, analyser le
parfum, ou jusqu’à extinction de la sensation olfactive
repérée à l’instant? Garder sa position, sa distance
apparaît comme une chose difficile en parfumerie, très
vite on peut manquer le détail.
Anamorphose d'un regard sur
la peinture, par Gaëtan VIARIS DE LESEGNO
(photographe)
Bruno Nassim ABOUDRAR: Gaëtan
Viaris photographie des peintures, le plus souvent baroques, de
"grandes machines" où lumières, gestes, affects s’inscrivent
en une emphase dynamique et touchante. Il affleure la toile, y prélevant
des détails, chairs, draperies, fond. En noir et blanc,
de biais, jouant "contre" la peinture "tout contre" de ses propres
ressources, baroques elles-mêmes... Le médium photographique
compose alors avec les parallaxes, courbes anamorphiques, sur
et sous expositions réfléchies, solarisations. De
sorte que ces images altérées par l’interprétation
photographique sortent de l’imagerie familière consacrée
par l’Histoire de l’art et nous entraînent dans un nouvel
et étrange univers baroque.
Elles témoignent du corps qui regarde
avidement la peinture, mais jamais de la bonne place,
et nouent, pour qui les regarde à son tour, et voit simultanément
en elles le tableau et l’effet du regard qui s’y est porté,
la question de la proximité à celle de la genèse
des formes (formation, déformation, production, reproduction)
et de leur reconnaissance.
Anonyme bolognais 17° Procis
et Céphale
Musée des Beaux-Arts de Tours
Date de prise de vue 1989
Tirages 1 x 1 x 5 :
- Füssli, Les songes
d’une nuit d’été — Kunsthaus-Zürich
- Ribera, Le martyre de
Saint-Barthélémy — Musée des Beaux Arts de
Grenoble
- Ribera, La mort d’Adonis
— Cleveland Museum of Art
- Guido Reni, Adam et
Eve — Musée des Beaux Arts de Dijon
- Anonyme bolognais XVIIe,
La mort de Procis — Musée des Beaux-Arts de Tours
Tirages 60 x 60 :
Triptyque peintures
- Toussaint-Dubreuil, Angélique
et Médor — Musée du Louvre
Triptyque sculptures format
60 x 60
- Jules–Etienne Ramey (x3),
Thésée et le Minotaure — Jardin des
Tuileries-Paris
(Informations complémentaires:
http://gaetanviaris.net)
Avec le soutien de l'Université de Calgary,
du Conseil de Recherches
en Sciences Humaines du Canada (CRSHC),
de l'Université
de la Sorbonne Nouvelle-Paris 3,
du Conseil Scientifique
et des équipes de recherches (EA 1484 CIM-APPLA&Co,
EA 3979 LECEMO et EA 185 IRCAV)