Plan du Site du Centre Culturel International de Cerisy-La-Salle
: cliquez
ici
" Page mise à jour le 22 février 2010
"
DU MERCREDI 23 JUIN (19 H) AU MERCREDI 30 JUIN
(14 H) 2010
REGARDER L'ŒUVRE D'ART : LA PROXIMITÉ
DIRECTION : Bruno Nassim ABOUDRAR, Pierre CIVIL, Marie-Dominique
POPELARD, Anthony WALL
ARGUMENT :
C’est un tableau pendu dans un sombre musée
Et quelquefois tu vas le regarder
de près
Apollinaire, "Zone", Alcools
Que se passe-t-il lorsqu’on regarde
une peinture de très près, l’œil presque
contre la toile, voire avec une loupe ou un face-à-main,
comme font les amateurs sur l’Enseigne de Gersaint de
Watteau (une des images, pour Daniel Arasse, de l’art de détailler),
ou quand, tel Swann, on prête l’oreille à quelques
notes, une phrase, la voix d’un instrument au milieu de l’orchestre,
ou quand on lit au ras des mots, à l’échelle, au plus,
de la phrase, parfois de la rature, à la manière des exégètes
bibliques ou des chercheurs en génétique textuelle?
A l’heure où les nouvelles
technologies et la mondialisation rapprochent le lointain,
on scrute le prochain au cœur du travail théorique
et, avec lui, le rare, le singulier, parfois l’unique: micro-histoire,
valorisation du détail, et jusqu’à l’image
même "d’approche" pour désigner le rapport de la
méthode à son objet. L’hyper-proximité travaille
tous les aspects de l’analyse des œuvres.
Le projet de cette semaine consiste
à analyser le moment esthétique du rapprochement
vis-à-vis des œuvres. Peut-on cerner la portée
heuristique du rapprochement des œuvres entre elles, mesurer
l’efficacité poïétique de la proximité?
Les œuvres appellent une attention proche entre auteur et
spectateur jusqu’à nécessiter souvent une expérience
commune où le rapprochement touche à l’intimité.
COMMUNICATIONS :
* Bruno Nassim ABOUDRAR: Contre
la muraille, contre la toile
* Beth
BRAIT: La bonne distance pour regarder le film
Macunaïma
* Maria Inês Batista CAMPOS:
Macunaïma, dialogues multiples dans un carrefour
des cultures
* Pierre CIVIL: Les secrets
de Tolède: un regard sur le paysage urbain dans la
peinture du Greco
* Florence DUMORA: Le rêve à
y regarder de près
* Béatrice FRAENKEL: Saillance visuelle
et ambiance graphique: le regard rapproché des experts et des connaisseurs
* Lawrence GASQUET:
Venise comme si vous y étiez: The Ethics of Dust,
de John Ruskin à Jorge Otero-Pailos
* Véronique GOUDINOUX:
Voir très près: art contemporain et proximité
* Elzbieta GRODEK: Par touches et bruissements
- attractions des arts dans la structure de l'œuvre littéraire
chez quelques écrivains contemporains
* Julie LEBLANC: L'Intimité de l'écriture/L'Intensité
du regard: l'art du portrait dans les carnets inédits
de Marie-Claire Blais
* Corinne LECAS-FIORATO:
L'œil maniériste: d'un art-monument conçu
comme bibelot et de l'orfèvrerie ciselée pour
des géants
* Stéphane LOJKINE: Espaces vagues
et zones floues: limites de la focalisation scénique
* William MOEBIUS: Dés-Ordres
de la proximité dans l'Album de Jeunesse
* Jacques MORIZOT: Une image a-t-elle des
parties?
* Clélia
NAU: Proximités du lointain: la mer, le ciel étoilé
selon Vija Celmins
* Catherine NAUGRETTE: Un fragment
d'image se ballade, ou la figure au fond du bois. A propos d'un
tableau de Paolo Ucello et de sa projection dans un spectacle de Heiner
Goebbels
* Paola PACIFICI: Le corps vu de près:
enjeux pragmatiques du détail
* Marie-Dominique POPELARD:
Loin des yeux, loin du cœur?
* Javier PORTUS: L'expérience
Google Earth: un nouveau regard sur la peinture
* Bertrand ROUGÉ: "Oh, to vex
me, contraries meet in one", ou les ironies de la matière
picturale (éléments de poïétique
réflexive chez Johns, Rauschenberg, Lichtenstein
et Warhol)
* Bernard SÈVE:
La musique ne fait pas le détail
* Ronald SHUSTERMAN: Abolir la distance:
One Size Fits All, ou quelques commerces de proximité
* Victor STOÏCHITA: Le trompe-l'oeil au cinéma
* Delphine de SWARDT:
Jusqu'où sentir dans un parfum? Les seuils du détail olfactif
* Anthony WALL: Fragonard
et ses lecteurs ou l'art du détail au XVIIIe siècle
* Michel WEEMANS: Méticulosité
et distance: paradoxes du regard aérien dans le paysage cosmique
flamand au XVIe siècle
RÉSUMÉS :
Bruno Nassim ABOUDRAR: Contre
la muraille, contre la toile
La vision rapprochée de la peinture
— à l’échelle du détail, souvent du grain —
est solidaire de ses conditions récentes d’exposition
et de reproduction. Telle expérience d’abolition de la
distance fut longtemps réservée aux artistes et à
de rares connaisseurs ou curieux — sans être, en soi, valorisée.
Tandis que la théorie classique de l’art établit
plutôt une pratique perceptive fondée sur la juste distance
et une certaine immobilité du spectateur (le "prospect" de
Poussin), la peinture s’occupe d’un état des choses dépeintes
qui ne relève ni du détail ni du tout, mais peut-être
de l’accident. Draps froissés, repassés, rapetassés;
murs fissurés, replâtrés; colonnes tronquées.
Cette communication entend interroger le statut de ces objets de
peinture en eux-mêmes et pour la perception qu’ils commandent,
où le rapprochement spatial de la vision le cède peut-être
à une extension temporelle de sa durée.
Beth BRAIT: La bonne distance pour regarder
le film Macunaïma
En configurant des dialogues possibles, vu que les
arts sont des êtres aussi vivants que les spectateurs qui
se placent devant elles aux différents moments, l'efficacité
de l'approche, du contact mutuel, de l'intimité déshabillée,
doit être mesurée dans la concrétude du dialogue
produit, dans le confluent des discours qui suturent le présent
et le passé, l’œuvre et son spectateur. Dans ce travail, l'objectif
est d'observer, quarante ans après sa sortie, un des plus
importants films du Cinéma Nouveau brésilien, Macunaíma,
réalisé par Joaquim Pedro de Andrade (1932-1988). Le
film dialogue avec l'œuvre de l’écrivain Mário de Andrade
(1928), en reconstruisant la perspective du héros de manière
moins optimiste. Les couleurs qui dominent les scènes initiales
du film — vert et rouge — suggèrent la nature brésilienne
et les dures années de la dictature militaire. Reprises à
la fin, elles indiquent les questions du national et du nationalisme,
sous une optique qui ne coïncide pas avec la perspective du livre,
mais qui va être traitée dans le récit à partir
des mêmes contrastes que ceux du roman: le primitif/le civilisé,
l’archaïque/le moderne, le présent/le passé, la
vie/la mort.
Références bibliographiques
:
AUMONT, Jacques. L’œil interminable – cinéma
et peinture. Paris: La Différence, 2008.
ANDRADE, Joaquim Pedro de (Direção, roteiro
e adaptação). Macunaíma. Rio de Janeiro:
Filmes do Serro/Grupo Filmes/Condor Filmes, 1969.
ANDRADE, Mário. Macounaïma, le héros
sans aucaun caractère. Ed. critique Pierre Rivas. Paris:
Flamarion: Unesco, 1979.
BAKHTINE, M. Problèmes de la poétique
de Dostoiévski. Trad. Isabelle Kolitcheff. Paris: Du
Seuil, 1970.
EULÁLIO, Alexandre. "Macunaíma,
fábula e auto-retrato de um povo". In: BUARQUE DE HOLLANDA,
Heloísa. Macunaíma da literatura ao cinema.
Rio de Janeiro: Livraria José Olympio Editora/Embrafilme,
1978.
XAVIER, Ismail. "Macunaíma: as ilusões
da eterna infância". In: Alegorias do subdesenvolvimento.
Cinema Novo, Tropicalismo, Cinema Marginal. São Paulo: Brasiliense,
1993.
Maria Inês Batista CAMPOS: Macunaïma,
dialogues multiples dans un carrefour des cultures
Macounaïma, le héros sans aucun caractère,
écrit en 1928, est l’un des romans les plus représentatifs
du moderniste brésilien Mário de Andrade. L’objectif
de cette intervention est de récupérer un personnage
dénommé Macounaïma, dont les origines amalgament des
éléments culturels de différents peuples et
moments. Il se constitue par la confrontation entre le primitif et le
civilisé, la végétation vierge et la grande ville,
l’archaïque et le moderne, contrastes qui reflètent la
formation et la maturation de l’identité nationale. Ayant jeté
un regard plus approfondi sur certains épisodes de ce livre,
nous avons sélectionné trois moments qui tentent de montrer
des mots et des images comme étant des marques hybrides et métisses
par définition. Deux épitaphes, l’une au début,
de nature figurative, l’autre à la fin, de nature écrite;
et la légende indigène de Uiara. Ces fragments cherchent
de manière exemplaire à réfléchir sur
le caractère composé, multiple de la culture brésilienne
et permettent au lecteur contemporain de se mouvoir entre passé
et présent, entre tradition et innovation, et de goûter/savourer
un peu du caractère mythique, parodique, ludique du roman.
Allons faire la connaissance de Macounaïma!
Références bibliographiques
:
ANDRADE, M., Macounaïma, le héros sans
aucun caractère. Éd. critique Pierre Rivas.
Paris: Flammarion/Unesco, 1979.
BAJTÍN, M.M., Estética de la creación
verbal. Madrid: Siglo Veintiuno, 1995.
BAKHTIN, M., Problemas da poética de Dostoiévski.
Trad. Paulo Bezerra. Rio de Janeiro: Forense-Universitária,
1981.
BAKHTIN, M., "Art and answerability". In: Art and
answerability: early philosophical essays by M. M. Bakhtin.
Ed. by Michael Holquist and Vadim Liapunov. Austin: University of
Texas Press, 1990.
HAYNES, D.J., Bakhtin and the visual arts.
USA: Cambridge University Press, 1995.
SOUZA, E. M., A pedra mágica do discurso.
Belo Horizonte, UFMG, 1999.
Florence DUMORA: Le rêve à y regarder de près
La proximité à l’œuvre s’entend spontanément
selon le modèle de la proximité à la peinture, et
ce dès l’ut pictura poesis d’Horace. La loupe de l’amateur
serait donc le propre de la proximité, les autres "rapprochements"
étant figurés; en distinguant trois effets de la proximité,
analytique (discernement accru), défigurant (opacité et
confusion accrue), et onirique (ouverture d’un "abîme nouveau"),
on questionnera cette figure à partir du cas apparemment excentrique
des images du rêve, qu’on confrontera à cet autre cas particulier
de proximité qu’est l’illisible en peinture.
Béatrice FRAENKEL: Saillance visuelle et ambiance graphique:
le regard rapproché des experts et des connaisseurs
La notion de "saillance visuelle" proposée par R. Thom qualifie
un élément de l’environnement mieux perceptible et mémorisable
pour des individus, que cet élément soit présent
naturellement ou artificiellement. Récemment, Carlo Severi a forgé
la notion de "saillance visuelle particulière" définie comme
"une intensification de l’efficacité cognitive de l’image par
la mobilisation, opérée par l’inférence visuelle,
de ses parties invisibles". Nous discuterons ces concepts en nous appuyant
sur les résultats d’une enquête portant sur la perception
des inscriptions urbaines. Trois "parcours commentés" menée
dans les Passages parisiens en compagnie de typographes, "experts" de
la lettre, guideront notre investigation. Nous nous attacherons à
décrire comment se produit l’"entrée dans la lettre", typique
de nos parcours. Plus généralement, n’est-ce pas le dévoilement
du faire qui caractérise ce regard rapproché du connaisseur,
qu’il s’applique à une œuvre d’art, un artefact graphique ou un
objet technique?
Références bibliographiques :
Fraenkel B., 2003, "Signature et force graphique. Pour une pragmatique
de l'écrit", in La lettre de l'AREHESS n°31 Sept-déc.,
p14-24.
Fraenkel B., 2002, Les écrits de New York. Septembre
2001, Textuel, Paris.
Fraenkel B.,1998, "Ecriture et connotation : ce qui est écrit
dans l'écrit", Propriétés de l'écriture,
op. cit. n°10, printemps 1998, P.U.P., Pau, p. 95-101.
Lawrence GASQUET: Venise comme
si vous y étiez: The Ethics of Dust, de John
Ruskin à Jorge Otero-Pailos
Il s'agit de réfléchir aux
implications soulevées par les travaux de Jorge Otero-Pailos,
professeur et architecte, qui a récemment littéralement
"décalqué" la façade du Palais des Doges
grâce à une technique révolutionnaire: appliquer
une feuille de latex sur la façade, de façon à
capturer son empreinte parfaite, c'est-à-dire la surface
intégrale du bâtiment. L'œuvre obtenue en trois dimensions
est exceptionnelle, et s'inscrit simultanément au cœur des
disciplines de la conservation du patrimoine, de la muséologie
et de l'art. L'œuvre à la fois représente, donne à
voir le palazzo, mais en même temps elle possède
cette dimension ontologique particulière propre à
la vera icon. Elle est également double index (index
d'un index, celui formé préalablement par l'empreinte
de la poussière sur la surface du palais). The Ethics
of Dust, tirant son nom de l'ouvrage écrit par Ruskin
en 1866, réduit donc la distance entre le médium
de représentation et l'objet représenté à
son plus strict minimum: la feuille de latex garantit l'adhérence
parfaite, au sens littéral comme au sens figuré.
En parvenant à capturer la poussière et en l'exhibant
sous sa forme miraculeusement intacte de couche-empreinte prélevée
d'un support architectural, Otero-Pailos effectue le double tour
de force de débarrasser les bâtiments de la couche
de pollution qui les recouvre, tout en préservant paradoxalement
cette pollution, jusqu'alors considérée comme invisible,
difficilement quantifiable et impossible à conserver sous sa
forme originelle. La capture de la surface architecturale autorise
à remonter les profondeurs du temps: il s'agit d'anéantir
toute distance. Ruskin voyait dans la poussière un index
de la temporalité au sens peircien, désignant les scories
de la pollution comme les "taches du temps" dans The Seven Lamps
of Architecture. Le lieu par excellence où Ruskin pensa la
poussière fut Venise, ville où les traces sombres de putréfaction
donnent corps à la beauté des palais, en les éloignant
temporellement du spectateur. Les écrits de Ruskin furent
si influents que certains conservateurs du patrimoine vénitiens
crurent bon d'ajouter quelques couches de peinture noire afin d'aider
les palazzi à se couvrir de la patine du temps qui
les rendait si désirables, les inscrivant paradoxalement
à la fois dans un temps (révolu), et par là
hors du temps humain.
Références bibliographiques
:
Ebersberger, Eva, Zyman, Daniela (ed.)
Jorge Otero-Pailos: the Ethics of Dust. Köln,
Vienna, Thyssen-Bornemisza Art Contemporary, 2009.
Dagognet, Elkar, C, Latreille, E. (ed.)
Poussière (Dust Memories). Fond régional
d’art contemporain de Bourgogne & de Bretagne, 1998.
Didi-Huberman, Georges, L'Empreinte.
Paris: Editions du centre Georges Pompidou, 1997.
Didi-Huberman, Georges. Génie
du non-lieu. Air, poussière, empreinte, hantise.
Paris: Minuit, 2001.
Ruskin, John, The Ethics of the Dust,
1866, Londres: George Allen, 1901.
Ruskin, John, The Seven Lamps of Architecture,
1849, Londres: George Allen, 1906.
Ruskin, John, The Stones of Venice,
1853, Londres: Penguin, 2001.
Ruskin, John, Works. Ed. E. T.
Cook and Alexander Wedderburn. London: George Allen ; New
York : Longmans, Green, 39 vols. 1903-12.
Véronique GOUDINOUX:
Voir très près: art contemporain et proximité
Pour le familier des expositions d'art
contemporain, la question de la proximité fait
immédiatement écho. Un certain nombre d'artistes,
en effet, conçoivent des œuvres ou construisent des dispositifs
qui induisent chez le spectateur la nécessité de s'en
rapprocher physiquement, selon des modalités chaque fois différentes.
On peut par exemple penser à la série de David Fischli
et Peter Weiss, Le Monde visible — titre ambitieux s'il en
est —, qui s'offre aux regardeurs sous la forme inhabituelle des tables
lumineuses donnant à voir une multitude de diapositives présentées
en planches. On peut aussi penser, dans un tout autre registre, à
ces structures précaires et précieuses à la fois conçues
par Luciano Fabro pour exposer ses propres œuvres et qu'il nomme,
autre titre ambitieux, les Habitats. Il s'agira, par l'étude
de quelques-uns des travaux instaurant une réelle proximité
entre le spectateur et l'œuvre, d'en évaluer les modes et les enjeux.
Elzbieta GRODEK: Par touches et
bruissements - attractions des arts dans la structure de l'œuvre
littéraire chez quelques écrivains contemporains
Placés à distance pour être
mieux saisis par une réflexion à caractère
scientifique, et en dépit de ces catégorisations,
les arts n’ont cessé de dialoguer dans un mouvement d’attraction
et de séduction mutuelles. Nous étudierons l'apparition
au cours de la lecture d'une construction mentale qui est le résultat
du rapprochement d'éléments musicaux et picturaux introduits
sur le plan de la structure du texte littéraire. Certains
de ces éléments proviennent du répertoire de
concepts construits par le discours critique sur la musique et la peinture
(nocturne, plan pictural, impressionnisme...). Ce discours opère
lui-même dans une dynamique de rapprochement entre l'œuvre
et son récepteur, traduite par le mouvement de l'explication
ou de l'interprétation critique. La structuration esthétisante
de la réalité représentée qui résulte
de cette importation d'éléments musicaux et picturaux
dans l’œuvre littéraire fait apparaître de nouvelles
valeurs esthétiques qui naissent de la synergie des arts.
Pour éclairer notre discussion, nous emprunterons quelques
catégories de Genette dans Fiction et diction, ainsi
que des éléments de la psychologie Gestalt (Kurt Koffka,
Rudolf Arnheim, Barry Smith). Des extraits de quelques romans contemporains
(Jean Echenoz, Pierre Michon, Jean-Philippe Toussaint, Claude Simon)
permettront de scruter la densité qui caractérise les
lieux où la conjonction des arts se cristallise dans l’espace
du texte et celui de la réception.
Julie LEBLANC: L'Intimité de l'écriture/L'Intensité
du regard: l'art du portrait dans les carnets inédits
de Marie-Claire Blais
À l’instar de nombreux carnets d’écrivains
(Zola, Hugo, Valéry, Flaubert, Perec), ceux de Marie-Claire
Blais font partie d’une classe d’objets qui comprend souvent leurs
cahiers et journaux intimes. L’art de la portraiture mis en œuvre
dans les carnets inédits de Marie-Claire Blais est une force
à l’œuvre, en concurrence avec la réalité sociopolitique
de Blais et provoque, au niveau du ressentir et du regard des réactions
qui nécessitent une expérience commune d’intimité
entre l’artiste et le spectateur. La palette et l’écritoire se
situent dans un champ de tension, de conversion et de métamorphose
qui mettent en scène un jeu de perspective entre la proximité
et la distance du regard: celui du lecteur des carnets et du spectateur
des portraits peints introduits au sein de ces documents autographes.
Ces aquarelles peints de la main de l’auteur invite à un
regard hypertrophié, à une intimité si aiguë qu’elle
ne trouve d’exutoire que dans le déplacement du regard vers la
graphie, la lettre, voire dans l’espace textuel où le lisible et le
visible peuvent être déchiffrés. Comme l’explique
si bien Deleuze, en art et en peinture, il ne s’agit pas de reproduire
ou d’inventer des formes, mais de capter des forces: "non pas rendre
le visible, mais rendre visible" (Francis Bacon. Logique de la sensation,
p. 39). C’est la proximité du regard qui permet de rendre visible
les forces invisibles mises à l’œuvre dans les carnets illustrés
de Marie-Claire Blais.
Stéphane LOJKINE: Espaces vagues et zones floues:
limites de la focalisation scénique
On se demandera ici quels sont les enjeux et les effets du choix qui
détermine, dans un dispositif scénique, ce qui relève
de la proximité. A première vue, l’opposition s’impose d’une
proximité, qui offre la netteté d’une focalisation et le
luxe des détails, et d’un lointain qui, destiné à
être négligé par l’œil, est relégué dans
le vague et dans le flou. Cette opposition visuelle recoupe l’opposition
narratologique entre ce qui, dans le texte littéraire, entre dans
le champ de la focalisation, et ce qui se situe à sa marge et en
est exclu. En fait, il apparaît très vite que cette polarité
du proche et du vague n’a aucune légitimité naturelle: elle
repose sur une norme scénique, qui s’est mise en place à partir
d’une histoire théologique, puis théâtrale de l’image,
mais ne s’est jamais totalement imposée. Le détail n’est pas
nécessairement le privilège de la proximité (D. Arasse).
Et concurremment à l’espace vague, censé circonscrire une proximité
scénique normative, émergent des zones floues qui sont aussi
des zones de proximité. La zone floue ne relève pas seulement
de la trace, du dissemblable, de la visualité, au sein d’un dispositif
qu’elle critiquerait sans en sortir (G. Didi-Huberman). Installée
au cœur de la circonscription scénique, elle prépare un renversement
décisif du dispositif scénique. Le passage de l’espace à
la zone a introduit une révolution radicale dans les dispositifs
de représentation qui accueillent et règlent notre regard.
Pour étudier cette transformation, on prendra pour exemple l’iconographie
d’Angélique, de l’Arioste à A. Robbe-Grillet.
William MOEBIUS: Dés-Ordres de la proximité
dans l'Album de Jeunesse
L’album de jeunesse répond à plusieurs niveaux à l’appel
de la proximité. Pour l’apprécier, le lecteur ou la lectrice
s’approche du livre ouvert, de ses pages qui appellent l’une l’autre; s’incline
devant la proximité des lettres enchaînées en mots et
espaces et des images inscrites sur ces double pages; suit le progrès
des figures anthropomorphes qui jouent toujours dans un espace limité
pour chercher des liaisons avec un semblable, un semblable dont les schémas
correspondent aux désirs quelconques du sujet... L’album fait également
appel au regard et au toucher, dans le geste de tourner la page, postérieure
et antérieure, qui se reposent l’une sur l’autre. Tout cela suggère
un ordre de "présentisme" du monde concret et l’emprise de l’empirique.
Mais l’album de jeunesse peut être trompeur dans son évocation
de l’absence, par exemple. Ce qui est proche, ce qui est ici donné,
en gros plan, se trouve être le plus dangereux, le plus faux ami,
dans une affinité décevante. En relisant des albums de jeunesse,
comme ZOOM d’Istvan Banyai et Petit Bleu et Petit Jaune de
Leo Lionni parmi d’autres, j’essaierais de mettre en lumière ce qui
refuse dans l’album de jeunesse la complémentarité, l’analogie,
la vraisemblance pour affirmer des proximités en même temps
coordonnées et désordonnées dans une esthétique
dite "de l’enfant".
Jacques MORIZOT: Une image a-t-elle des parties?
À la différence du langage, l’image n’obéit
pas au principe frégéen de compositionalité,
ce qui veut dire qu’une image n’est pas en général la
simple résultante des éléments qu’elle contient
et qu’à l’inverse son sens ne disparaît pas lorsqu’on adopte
un style beaucoup plus schématique. Y a-t-il même un sens
à parler des parties d’une image? On pourrait répondre trivialement
qu’il est toujours possible de décomposer une image en éléments
plus simples, qu’il s’agisse de marques physiques (zones spatiales,
pixels) ou de constituants à valeur sémantique (motifs,
figures, symboles). Mais cela ne rend pas directement compte de la manière
dont le contenu iconique est engendré et structuré. De
nombreuses questions relatives à son fonctionnement restent en
suspens: de quoi une image est-elle la somme méréologique?
Dans quelle mesure la contribution d’un élément présuppose-t-elle
la présence du tout? Est-ce que chaque donnée d’une
image possède une signification iconique? Quels types de contenus
sont accessibles à travers son interprétation?
Clélia NAU: Proximités
du lointain: la mer, le ciel étoilé selon Vija Celmins
Détails — fragments de l'immensité
du ciel et de l'eau — re-faits patiemment, minutieusement, morceau
par morceau, d'après une photographie, détaillés
jusqu'à l'infime — l'imperceptible — différence, celle qu'en
regardant sans voir on oublie, on simplifie, les dessins au fusain
ou à la mine de plomb de Vija Celmoins en appellent à
une forme paradoxale d'hyper-proximité. Paradoxale, en ce
qu'elle ne délivre aucun supplément de sens: ces "natures
mortes" du ciel et et de la mer, Celmins les veut a-signifiantes,
in-sublimées; en ce que la saturation de détails all-over
ne produit aucun effet de réel: ce sont images d'images,
et la seule réalité physique, vivante, c'est celle du médium
— les bâillements et intermittences du graphite —; en ce
que, au plus près de la surface, mer et ciel sont rendus à
leur ipséité: inapprochable distance, "conscience-chose"
que le déni du sujet — réduit à re-décrire
une image sans style (la photoraphie), dépersonnalisée
— contibue à faire affleurer. Avec et contre Borges, qui voulait
que l'hypersensibilité aux détails interdît la
pensée, laquelle doit abstraire, généraliser,
les dessins de Vija Celmins font du renoncement à la bonne distance
— celle où les choses se laissent schématiser, déterminer
sous les catégories de l'entendement — en faveur de la pure
facticité de l'absolu singulier l'occasion d'un recueillement sur
soi du voir et du penser.
Catherine NAUGRETTE: Un
fragment d'image se ballade, ou la figure au fond du bois. A propos
d'un tableau de Paolo Ucello et de sa projection dans un spectacle
de Heiner Goebbels
Dans un spectacle récent de Heiner
Goebbels, intitulé Stifters Dinge, un fragment
d’image se ballade en grinçant, sur fond d’écran
suspendu, face aux spectateurs. Il s’agit, comme l’indique
le programme et comme certains l’auront reconnu, d’un tableau
de Paolo Ucello: La Chasse nocturne, 1460, conservé
à l’Ashmolean Museum d’Oxford. Notre regard suit la peinture,
qui traverse en grinçant la largeur du plateau scénique,
découvrant peu à peu, cadrée, comme en
lecture rapprochée, ce que montre et raconte la scène
de chasse: l’image du chasseur. La figure au fond du bois. L’homme
en rouge, au centre du tableau. Le détail dans la peinture,
dirait Arasse. La question se pose alors: que vient faire ce chasseur
du Quattrocento, vu comme à la loupe, dans un spectacle pour
machines, sons et lumières du début du XXIe siècle?
Pourquoi Heiner Goebbels convoque-t-il ce tableau de Paolo Ucello
et en détaille-t-il la toile, au prisme des nouvelles technologies
de la scène contemporaine?
Paola PACIFICI: Le corps vu de près: enjeux pragmatiques
du détail
C’est à partir de l’intuition de Louis Marin qui considère
le "regard descripteur" comme l’agent de la scission entre transparence
et opacité de la peinture que nous voudrions envisager la question
du détail dans le cas particulier du corps "vu de près".
Dans La Furetière (1690), nous trouvons déjà l’idée
d’une distinction entre deux dimensions de la peinture: transitive (en
ce qu’elle re-présente un sujet donné) et intransitive (en
ce qu’elle se présente elle-même en tant que peinture). L’œuvre
serait ainsi transparente, s’effaçant devant son sujet, et opaque,
cachant sa nature de dispositif de présentation. Lorsque l’observateur
se rapproche trop de l’œuvre, transgressant la "juste distance" de fruition,
opacité et transparence semblent se mélanger. Nous voudrions
alors réfléchir aux conséquences pragmatiques de
cette superposition entre narration et dispositif. Le passage qui s’opère
lorsque le détail passe au premier plan nous paraît, en
effet, affecter le sujet représenté lui-même qui
s’enrichit d’un surplus de signification. Ernst Gombrich parle, à
ce sujet, du Portrait de Ginevra Benci de Léonard de Vinci,
où les boucles de la coiffure de la dame apparaissent, au niveau formel,
comme une copie presque parfaite des nuages en anneau qui animent le ciel
d’une autre œuvre de Léonard, le Paysage du Déluge (1512-16).
Cette correspondance formelle, découverte au prix d’un rapprochement
excessif à la surface peinte, conduit, telle est notre hypothèse,
à la mise en place d’une "situation esthétique" nouvelle,
dont nous proposons d’approfondir les conséquences. Nous nous pencherons
sur des exemples de représentations du corps humain au XVe et au
XVIe siècle pour voir, d’abord, si ce rapprochement à l’œuvre
contrevient ou non aux "indications de lecture" fournies par l’œuvre et
son contexte, et pour réfléchir ensuite aux conséquences
pragmatiques de cette opération, tant au niveau du contenu exprimé
qu’à celui du statut de l’œuvre.
Bertrand ROUGÉ: "Oh, to vex me, contraries
meet in one", ou les ironies de la matière picturale (éléments
de poïétique réflexive chez Johns, Rauschenberg, Lichtenstein,
Oldenburg et Warhol)
Le Pop Art fait généralement l’objet d’une approche
iconographique et sociologique qui reste bloquée sur les effets
de sens divers de la référence à l’image populaire
et à la société de consommation. Or, les artistes Pop
font preuve d’une esthétique ironique qui se lit, en deçà
de leur iconographie, dans leur manière (voire dans leur maniérisme)
de peinture. C’est donc en les lisant de très près, quand
la forme se dissout en matière, que l’on peut comprendre la nature
proprement picturale — mais aussi la dimension théorique et historique
— de leur travail. L’ironie sociologique que l’on attribue à ces
peintres n’est en fait que la part la plus superficielle d’une esthétique
dont le fondement poïétique se révèle véritablement
quand on considère de près leurs choix techniques. Là
se joue, s’incarne, se vit au quotidien — et au plus près de leur
geste de peintre — une esthétique qui, produisant l’ironie par l’oxymore,
ne cesse d’articuler une vision profonde de la création artistique
comme brouillage et discernement, mélange et distinction, confusion
et figure, distance et proximité.
Ronald SHUSTERMAN: Abolir
la distance: One Size Fits All, ou quelques commerces
de proximité
Dans le monde de la confection, la "taille
unique" a bien des avantages par rapport au "sur mesure".
Les artistes n'ont jamais cherché une telle uniformité,
mais ils ont souvent tenté d'abolir toute barrière,
toute distance, entre eux-mêmes, leurs œuvres, et le public
qui les reçoit. Tout en étant conscient de la diversité
des acteurs de la scène artistique, certains artistes proposent
des projets reposant sur un principe analogue au principe de charité
de Donald Davidson, principe autorisant et encourageant une proximité
totale. On peut dresser facilement la liste de toutes les tentatives,
chez les plasticiens, les cinéastes, les littéraires,
pour fusionner œuvre et spectateur, production et réception,
intention et interprétation. Songeons à l'œuvre "ouverte"
ou "scriptible" qui est donc complétée par le lecteur,
songeons au romancier B.-S. Johnson qui rêvait de transmettre
à son lecteur non pas son roman mais le manuscrit lui-même,
taché du gras de sa biscotte, ou à Olafur Eliasson
qui invite le spectateur à moduler la lumière de ses
installations par son propre mouvement. Songeons aux architectes
conceptuels Arakawa et Gins qui laisseraient le corps du locataire
déterminer la forme de sa demeure. Dans ces quelques commerces
de proximité, l'artiste semble penser que la bonne distance
entre œuvre et spectateur serait l'hyper-proximité, l'enveloppement,
voire la fusion ou la transmission complète. Au delà
de ce catalogue d'exemples, il s'agira de comprendre pourquoi les
artistes ressentent un tel besoin; il conviendra de voir si ce rêve
de fusion peut réellement se réaliser, il faudra voir
si cette volonté de proximité ne nuit pas à d'autres
valeurs artistiques possibles. L'analyse nous amènera à
examiner les notions d'altérité et d'identité qui
dominent le paysage critique depuis quelques années.
Delphine de SWARDT: Jusqu'où
sentir dans un parfum? Les seuils du détail olfactif
Partons du principe qu’un (bon) parfum
est une invitation au rapprochement, selon qu’il est présenté
sur une touche de papier ou sur un individu, il est toujours motif
à venir se pencher un peu plus sur la source. On parle
également de seuil en olfaction. Il s’agit, pour une
molécule, de la concentration minimale à laquelle
une odeur est détectée. Une fois ce seuil franchi,
si la concentration augmente, l’odeur peut qualitativement changer
(le phényléthanol dégage à faible
concentration une odeur de rose, à forte concentration une odeur
animale). Symétriquement, l’augmentation de la concentration
métaphorique de celui qui sent peut-elle changer l’odeur?
Un premier constat s’impose: à trop respirer une odeur, on ne
la sent plus. Aussi, on ne détecte plus son propre parfum.
Pour être susceptible d’attention, le parfum doit donc être
reconnu comme une odeur étrangère (étrange résonne
fortement). Un deuxième constat: comme un morceau de musique,
un parfum a un développement spatio-temporel. L’évaporation
de la matière entraîne l’effacement de l’aspérité
à laquelle l’attention s’est accrochée, le quand détermine
alors le sentir. Un troisième constat: les objets de l’attention
sont de différentes natures. Certains sont verbalisables,
d’autres non. Si l’accès à l’étiquette joue un
rôle dans la détermination du détail — la parole,
quand elle vient d’un tiers, permet également de créer
le détail: si l’on est informé que le muguet de Diorissimo
est banane, on repérera cet artefact dû à l’acétate
de benzyle qui crée l’odeur de muguet —, il entraîne nécessairement
une mise à distance. Jusqu’où sentir dans le parfum:
jusqu’à la détermination de l’ingrédient comme l’apprenti
parfumeur qui cherche à imiter, analyser le parfum, ou jusqu’à
extinction de la sensation olfactive repérée à
l’instant? Garder sa position, sa distance apparaît comme une
chose difficile en parfumerie, très vite on peut manquer le détail.
Avec le soutien de l'Université de Calgary,
du Conseil de Recherches en Sciences Humaines du Canada (CRSHC),
de l'Université de la Sorbonne Nouvelle-Paris 3,
du Conseil Scientifique et des équipes de recherches
(EA 1484 CIM-APPLA&Co, EA 3979 LECEMO et EA 185 IRCAV)