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" Page mise à jour le 24 août 2007 "



DU SAMEDI 10 JUILLET (19 H) AU SAMEDI 17 JUILLET (14 H) 2004



PASCAL QUIGNARD, FIGURES D'UN LETTRÉ


DIRECTION : Philippe BONNEFIS, Dolorès LYOTARD

Avec la participation de Pascal QUIGNARD

ARGUMENT :

Il tourne le dos, parle aux Anciens comme dans une langue de rêve, familière à force d’étrangeté, et qui donne sa lumière et son ton à l’une des œuvres les plus déconcertantes, insurgées, qu’on connaisse aujourd’hui. En haine de l’art, comme il le dit de la musique, Pascal Quignard réclame une condition d’amour unique. L’œuvre veut le silence et la mise au secret: "Son soin est la nuit des temps". L’art est ce mystère de formes vouées à la mémoire de l’origine. Baroque austère, il n’y a pour lui qu’une dictée, radicale — loi sans loi —, celle des confins et des limes où s’affirme l’épreuve du passage. Corde tendue au point de rompre, si son œuvre mêle les genres et les codes, franchit avec audace la frontière des arts, c’est pour sauvegarder toutes lignes de front et de partage, sauver l’amour du livre.

En présence de Pascal Quignard, on veut lire cette poétique singulière qui, par contes et essais, romans et fables, leçons et petits traités, mêle histoire, peinture et musique, glose la lettre, voise en rhétorique toute philosophie. Lire — soit, en somme, poser quelques figures, comme autant d’adresses au lettré donnant suite à la relation sans merci dont Pascal Quignard se fait l’auteur et qu’on appelle "littérature".

CALENDRIER DÉFINITIF :

Samedi 10 juillet
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Dimanche 11 juillet
Matin:
Mireille CALLE-GRUBER: Les écritures apocryphes de Pascal Quignard
Bruno CLÉMENT: L’intrigue de Pascal Quignard

Après-midi:
Philippe BONNEFIS: Pascal
Michel DEGUY: Lumière du monde, voisin qui passe
Jean-Michel REY: La précréation chez Pascal Quignard

Soirée:
Pascal QUIGNARD: Lectures


Lundi 12 juillet
Matin:
Geoffrey BENNINGTON: La philosophie de Pascal Quignard
Danielle COHEN-LEVINAS: La haine de la musique, la convocation de la voix

Après-midi:
Aymeric GLACET: Fiat Lux
Bénédicte GORRILLOT: Le Latin de Pascal Quignard

Soirée:
Pierre SKIRA: Dialogue avec Pascal Quignard


Mardi 13 juillet
Matin:
Philippe FOREST: Le Japon de Pascal Quignard
Isabelle MANGOU: Real archives

Après-midi:
Frank LESTRINGANT: A propos de l'Occupation américaine
Jean-Michel DELACOMPTÉE: La Bruyère selon Pascal Quignard


Mercredi 14 juillet
Matin:
François BERQUIN: Sur la question des mains négatives
Chantal BRUNOT: Pascal Quignard: énigmes de la langue-mère

Après-midi:
REPOS


Jeudi 15 juillet
Matin:
Chantal LAPEYRE-DESMAISON: Genèses de l’écriture
Patrick WALD LASOWSKI: Coque bleue

Après-midi:
Gérald SFEZ: Les dissidences de Pascal Quignard
Bruno BLANCKEMAN: Obéir les yeux fermés à sa propre nuit (autour de Dernier Royaume)

Soirée:
Projection de films autour de Pascal Quignard


Vendredi 16 juillet
Matin:
Irène FENOGLIO: L’hic et nunc de l’écrire immémorial
Midori OGAWA: Hypothèses de la voix: voix, littérature, traces de la résonance

Après-midi:
Dolorès LYOTARD: Nuit fossile
Claudette ORIOL-BOYER: Les Escaliers de Chambord, roman d'apprentissage de la lecture et de l'écriture

Soirée:
Pascal Quignard et la musique


Samedi 17 juillet
Matin:
Benoît REYNAUD: Terrassa Rom…an
Gérard FARASSE: 17 juillet

Après-midi:
DÉPART DES PARTICIPANTS

RÉSUMÉS :

François BERQUIN: Sur la question des mains négatives
Les paléontologues, écrit Pascal Quignard dans Vie secrète, "ont accoutumé d'appeler main négative l'empreinte vide que laisse derrière elle la main nue appliquée de l'homme tandis qu'il la scellait à la paroi de la grotte pour entrer en contact avec la force invisible et nocturne qui s'y dissimule". C'est autour de cette question des mains négatives — ces négatifs de mains — que j'aimerais travailler. Il me semble en effet que pour Pascal Quignard, écrire consiste à (tenter de) mettre la main sur cela même qui fondamentalement se dérobe à la prise. Quelque chose qui est (et restera) de l'autre côté. De l'autre côté de la paroi, dit-il. De l'autre côté du mur. De l'autre côté du monde. De l'autre côté de la vie. De l'autre côté du temps. De l'autre côté de la culture. De l'autre côté du langage. Pascal Quignard essaie beaucoup de mots, relance sans cesse ses phrases pour dire cette exigence contradictoire qui le hante. Exigence impossible et à laquelle pourtant on ne saurait se soustraire. Double bande, si l'on veut, dans le rapport de Quignard à cela qu'il cherche à saisir et dont il entand maintenir l'insaisissable étrangeté. Il n'est pas de nom qui désigne cette chose (cet objet perdu, cette scène irreprésentable) et pourtant c'est la seule qu'il convienne de nommer.

Chantal BRUNOT: Pascal Quignard: énigmes de la langue-mère
L'œuvre de Pascal Quignard, essais et romans, se distingue par sa nature globalissante. L'un des thèmes majeurs présidant à son écriture se noue autour de la quête d'un langage qui soit en-deçà du langage, un langage-source ou mère, dont les mots comme autant d'approximations trahissent toujours la nature originelle. La thématique de l'écriture vraie rejoint dans sa tension stylistique esthétisante la composition d'un univers romanesque où la sensorialité comme épreuve du langage originaire s'intègre à des dispositifs narratifs qui mettent en exergue la dimension du silence dans l'union sexuelle des corps, le langage musical comme traduction de ces rythmes primaires, l'objet d'art et sa possession physique comme possibilité d'inscription et d'incarnation d'un retour, d'un nostos où le moi peut se reconnaître. La complexité de cette œuvre tient au paradoxe qu'il ne cesse de dévoiler, paradoxe faisant lien entre la mort à l'origine de soi comme séparation avec le langage-mère et la vie que tente de capter l'écriture retournant en boucle la séparation première par la réflexion, la lumière portée sur ce nœud où naissance et mort coïncident dans une fonction érotisante fondant les jalons de cette écriture aussi rigoureuse que limpide.

Bruno CLÉMENT: L’intrigue de Pascal Quignard
Pour faire entendre ce que j’entends par intrigue, on pourrait partir du Nom sur le bout de la langue. Le livre ainsi intitulé comprend non seulement un "conte" qui s’appelle en effet "Le nom sur le bout de la langue", mais un court "chapitre" ("Froid d’Islande") qui raconte les circonstances dans lesquelles et pour lesquelles il fut imaginé, et un "traité" ("Petit traité sur Méduse"), qui constitue, de l’apologue précédent, une sorte de moralité. Récit et usage du récit. Récit et sens du récit. Il en va presque toujours ainsi dans cette œuvre qui fournit complaisamment à ses lecteurs le moyen de la commenter. Il faudrait ajouter, pour être complet, qu’il n’est guère de "traité" dans l’œuvre de Quignard, qui n’ait une face, au moins une face, narrative. L’intrigue serait donc l’entremêlement inextricable de la fiction et de l’indication de son sens ; de la réflexion théorique, philosophique (le mot sera soumis à examen très critique) et de l’anecdote, de la confession, du récit mythique, bref, de la narration. L’hypothèse explorée sera celle-ci: cette configuration, qu’on prendrait d’abord pour un obstacle à l’appréhension de sa spécificité, doit être regardée au contraire comme le thème qu’elle explore sous toutes ses faces, son thème essentiel, le sujet véritable de ce qu’elle raconte sans cesse ni défaut: comme son intrigue.

Irène FENOGLIO: L’hic et nunc de l’écrire immémorial
L’œuvre de Pascal Quignard expose, selon divers modes — "majeur", "mineur" … — et selon diverses modalités, l’entrée humaine dans le langage et l’entrée dans l’écriture. Le singulier fictionnel s’offre en anthropologie du langage et en anthropologie du geste d’écriture.
Toute l’œuvre sera traversée pour soutenir cette proposition, mais en particulier les Petits traités, Vie secrète et la trilogie du Dernier royaume. Nous passerons d’une vue d’ensemble de l’œuvre finie à la vision processuelle de l’écriture en acte sur un manuscrit.
Entrer dans le langage ; entrer dans l’écriture: écrire l’hic et nunc de l’écrire immémorial ; telle nous apparaît être la posture écrivante de l’écrivain Pascal Quignard.

Bénédicte GORRILLOT: Le Latin de Pascal Quignard
Les écrits de Pascal Quignard, et en particulier ceux dits métatextuels tels Les Petits traités ou Rhétorique spéculative, abondent en citations latines. Le mode d'apparition de ces formules varie: un mot latin seul troue brutalement la langue française, ou il est accompagné d'une traduction française entre parenthèses, ou il accompagne un énoncé français, alors lui-même repoussé dans la parenthèse. Ces diverses modalités ne peuvent qu'induire des effets différents de signification: heurts délibérés de la fluidité de la lecture, surtout quand le lecteur ignore cette langue ancienne, faux redoublements sémantiques non moins problématiques, dérives poétiques (c'est-à-dire créatrices selon le sens grec du terme) de l'étymologie telles celles autrefois tentées par Francis Ponge... Ce qui nous intéresse donc ici est moins la culture latine (mythologique, religieuse, littéraire) immense de l'écrivain, moins de décrire l'extension d'un lexique étranger, qu'un certain usage du Latin. Pascal Quignard semble revenir à cet idiome de plus en plus méconnu par le public français pour « faire brèche, déchire[r] le langage lui-même », qu'il définit, dans « Fronton », comme « le lien, (...) la ligature magique », séculaire, maternelle dans laquelle l'intériorité d'un être est prise et se débat. Loin de n'être qu'un ornement d'érudit, comme autrefois les figures de rhétorique, le Latin insistant de l'écrivain fonctionne peut-être comme un masque d'érudition, « exhibant dans son élection plus de soi que la complexité immedita » de ce sujet français dans sa langue française. Telle est en effet l'une de ses formules pour traiter de « la langue latine ».

Frank LESTRINGANT: A propos de l'Occupation américaine
L’Occupation américaine est peut-être le plus mal aimé des romans de Pascal Quignard, parce que le plus atypique peut-être — le plus anachronique et le plus déplacé, serait-on tenté de dire, tant il est vrai qu’il se situe hors de la sphère habituelle de l’auteur.
Le titre d’emblée sonne comme une provocation, mais il en est d’autres dans l’œuvre de Quignard. Qu’il suffise de citer La Haine de la musique. L’« Occupation américaine » est ce qu’il est convenu d’appeler la Libération. Or la Libération aurait pour vrai visage une aliénation, conséquence d’une nouvelle invasion barbare, celle de l’Amérique et de son univers matériel submergeant, au lendemain de la guerre, le jardin de la France, ou plus précisément la région de Meung-sur-Loire, localité demeurée célèbre dans les annales de notre littérature par le Roman de la Rose et la prison de François Villon.
La difficulté de ce roman vient d’une limpidité trompeuse. Il est aisé, bien sûr, d’y reconnaître la haine du contemporain, qui est comme la signature de l’auteur et qui se pimente ici d’une pointe d’anti-américanisme, mais il faut avouer que la Russie soviétique, objet de l’idolâtrie de la classe ouvrière de l’époque, n’est guère mieux traitée. L’auteur y orchestre aussi sa « haine de la musique », un sentiment ambivalent, en vérité, qui prend ici pour cible le jazz venu d’outre-Atlantique. Dans son apparente nudité et sa volonté de laisser le premier plan aux objets, ce roman trahit une secrète douleur, un calme désespoir qui est celui-là même d’une génération perdue.

Isabelle MANGOU: Real archives
Les images pieuses de la psychanalyse demandent à être contredites. Navigation à contre-courant, à contretemps, la course folle, invisible, erratique, des figures impossibles de notre historiographie officielle entraîne loin des récits fastidieux de vies collées à leurs œuvres, loin des dissections monotones quoique sérieuses des documents dont on chercherait vainement à retrouver le sens originaire. Ainsi vont s’échouer ici des bribes de récits, — saturæ? fabulæ? — autour de quelques figures légendaires de la psychanalyse.
Coupiller le corpus psychanalytique n’est concevable — toute interprétation superflue — qu’à prétendre se loger dans son érotique même. C’est, de fait, une grande tradition psychanalytique, invisibilisée elle-aussi. C’est ainsi que j’ai rencontré Renart et ses comparses au coin du bois, je veux parler des audaces d’école de Pascal Quignard. Pour se fondre dans sa méthode, je n’ignore pas qu’une rigueur logique implacable et un travail savant doivent délibérément s’allier à des incorporations textuelles ogresques et intempestives, des lectures déplacées, des plagiats coupables, des utilisations sauvages, des trahisons de langues. La fatale et récurrente lecture linéaire et factuelle des textes se bouleverse, dans un coup de vent, par la grâce inattendue de "niaiseries sublimisantes" dignes de Sacher-Masoch.
Alors ces textes, ces vies, deviennent d’autant plus perdus et oubliés qu’ils sont rendus à leur plus grande visibilité par les points même de leur plus grande invraisemblance, points actifs, productifs de controverses, qui nous chassent de l’oreiller consensuel, provoquent des "bougés" de nappes narratives cruelles et éparses et font vibrer, en des zones les plus éloignées du temps et de l’espace, ce qui nous est le plus contemporain.

Midori OGAWA: Hypothèses de la voix: voix, littérature, traces de la résonance
Dans l’œuvre de Pascal Quignard, la voix est l’objet à la fois de la polysémie et de la division. Ainsi, la voix de l’enfance s’oppose à la voix muée (sexuée), la voix de l’Infans à la voix inhérente à la langue… La division signale au fond le seuil qui sépare le monde de l’avant-monde dont le souvenir amnésique hante l’écrivain. Que faire de ce mal d’origine? Inventer. Mais l’art ne donne pas pour autant le moyen d’annuler la perte originelle (« la voix perdue »). La création ne répare pas. Au contraire, elle accentue cette perte (cf. La Leçon de musique). La création artistique devient l’invention en négatif de ce à quoi elle tend. Elle vise aussi à rendre présente cette tension en lui prêtant diverses figures. L’espace littéraire de Quignard est remplie des voix et de leurs avatars. On pourrait alors le comparer avec la chambre d’écho où la littérture pourrait s’écouter comme une voix (re)venue de l’avant-monde.

Benoît REYNAUD: Terrassa Rom…an
Envisager ici, dans l’après-coup d’une épiphanie scopique — par distorsion homophonique —, le dernier roman quignardien avant les Derniers Royaumes. Comme acte de langage à double titre : l’un, (auto)destructeur (mais par quel foudroiement de l’aoriste jouissif) ; l’autre, inaugural (mais pour d’autres lieux consacrés). Question donc de couverture:

Pascal Quignard/ Terrassa Rome/ roman

1. Fermer. Acte violemment testamentaire, donc. Alors le cœur se serre. Parachever la déprogrammation de la littérature que l’œuvre n’a eu de cesse d’incarner dans sa traversée des genres, dans sa recherche émue d’hybrides inféconds (Petits Traités). Que s’implose le roman (comme on l’entend et l’attend) — tel (ironiquement) toujours étiqueté — par inséminations génériques, multiples et variées. Autant de chapitres: ô temps d’origine(s).
Roman monstre alors. Texte chimère ainsi: entre hapax et alien. A son image: le Meaume au miroir. Dévisager (défigurer), (encore) une fois, le Personnage. A sa manière. Noire.
2. Ouvrir. Simultanément. Acte refondateur — libérateur, enfin. On se tient à des morceaux de bois… Pour (re)circonscrire, sous d’autres latitudes génériques — d’un titre toponymique l’autre —, dessiner en pointillé fragmentaire, les frontières d’un neuf espace, hospitalier et dépaysant — où pensée et fiction pourraient s’ébattre en paix.

Gérald SFEZ: Les dissidences de Pascal Quignard
D'un livre à l'autre, sans en faire un motif de son œuvre, Pascal Quignard aura multiplié les dissidences: dans l'élusion — "rien de social" —, la sécession à l'égard de l'usuel, et l'échappée à toute forme de vie collective, "comme le blaireau", la répulsion pour l'abandon dans lequel le logos nous jette et nous assombrit, récusant le philosophique et recherchant le fil d'une rhétorique de la voix, propre à rejoindre l'arrière parole, à la rattraper de biais et la prendre en écharpe. Il s'agira de penser les formes de rencontres par lesquelles Pascal Quignard, en classique, se rend avec distance aux extrêmes d'une dissidence qui persuade par douceur ou par violence et occupe tout l'entre-deux mais sans point fixe ; grâce auxquelles il parvient à retourner le langage et le troubler, conjuguant, toujours dans les formes et à même une écriture précisément spéculative, l'anarchie et l'archaïque appel vers ce qui résiste et s'enlève à la charnière du langage et en dehors d'une logique du sens et non-sens.


COLLOQUE PUBLIÉ AUX ÉDITIONS GALILÉE, 2005



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