DU SAMEDI 10 JUILLET (19 H) AU SAMEDI 17 JUILLET (14
H) 2004
PASCAL QUIGNARD, FIGURES D'UN LETTRÉ
DIRECTION : Philippe BONNEFIS, Dolorès LYOTARD
Avec la participation de Pascal QUIGNARD
ARGUMENT :
Il tourne le dos, parle aux Anciens comme dans une langue de rêve,
familière à force d’étrangeté, et qui donne
sa lumière et son ton à l’une des œuvres les plus déconcertantes,
insurgées, qu’on connaisse aujourd’hui. En haine de l’art,
comme il le dit de la musique, Pascal Quignard réclame une condition
d’amour unique. L’œuvre veut le silence et la mise au secret: "Son soin est
la nuit des temps". L’art est ce mystère de formes vouées
à la mémoire de l’origine. Baroque austère, il n’y a
pour lui qu’une dictée, radicale — loi sans loi —, celle des confins
et des limes où s’affirme l’épreuve du passage. Corde tendue
au point de rompre, si son œuvre mêle les genres et les codes, franchit
avec audace la frontière des arts, c’est pour sauvegarder toutes lignes
de front et de partage, sauver l’amour du livre.
En présence de Pascal Quignard, on veut lire cette poétique
singulière qui, par contes et essais, romans et fables, leçons
et petits traités, mêle histoire, peinture et musique, glose
la lettre, voise en rhétorique toute philosophie. Lire — soit, en
somme, poser quelques figures, comme autant d’adresses au lettré donnant
suite à la relation sans merci dont Pascal Quignard se fait l’auteur
et qu’on appelle "littérature".
CALENDRIER DÉFINITIF :
Samedi 10 juillet
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre, du colloque et des participants
Dimanche 11 juillet
Matin:
Mireille CALLE-GRUBER: Les écritures apocryphes de Pascal
Quignard
Bruno CLÉMENT: L’intrigue de
Pascal Quignard
Après-midi:
Philippe BONNEFIS: Pascal
Michel DEGUY: Lumière du monde, voisin qui passe
Jean-Michel REY: La précréation chez Pascal Quignard
Soirée:
Pascal QUIGNARD: Lectures
Lundi 12 juillet
Matin:
Geoffrey BENNINGTON: La philosophie de Pascal Quignard
Danielle COHEN-LEVINAS: La haine de la musique, la convocation
de la voix
Après-midi:
Aymeric GLACET: Fiat Lux
Bénédicte GORRILLOT:
Le Latin de Pascal Quignard
Soirée:
Pierre SKIRA: Dialogue avec Pascal Quignard
Mardi 13 juillet
Matin:
Philippe FOREST: Le Japon de Pascal Quignard
Isabelle MANGOU: Real archives
Après-midi:
Frank LESTRINGANT: A propos de
l'Occupation américaine
Jean-Michel DELACOMPTÉE: La Bruyère selon Pascal
Quignard
Mercredi 14 juillet
Matin:
François BERQUIN: Sur la
question des mains négatives
Chantal BRUNOT: Pascal Quignard:
énigmes de la langue-mère
Après-midi:
REPOS
Jeudi 15 juillet
Matin:
Chantal LAPEYRE-DESMAISON: Genèses de l’écriture
Patrick WALD LASOWSKI: Coque bleue
Après-midi:
Gérald SFEZ: Les dissidences
de Pascal Quignard
Bruno BLANCKEMAN: Obéir les yeux fermés à
sa propre nuit (autour de Dernier Royaume)
Soirée:
Projection de films autour de Pascal Quignard
Vendredi 16 juillet
Matin:
Irène FENOGLIO: L’hic et
nunc de l’écrire immémorial
Midori OGAWA: Hypothèses de
la voix: voix, littérature, traces de la résonance
Après-midi:
Dolorès LYOTARD: Nuit fossile
Claudette ORIOL-BOYER: Les Escaliers de Chambord, roman
d'apprentissage de la lecture et de l'écriture
Soirée:
Pascal Quignard et la musique
Samedi 17 juillet
Matin:
Benoît REYNAUD: Terrassa Rom…an
Gérard FARASSE: 17 juillet
Après-midi:
DÉPART DES PARTICIPANTS
RÉSUMÉS :
François BERQUIN: Sur la question
des mains négatives
Les paléontologues, écrit Pascal Quignard dans Vie secrète,
"ont accoutumé d'appeler main négative l'empreinte vide que
laisse derrière elle la main nue appliquée de l'homme tandis
qu'il la scellait à la paroi de la grotte pour entrer en contact avec
la force invisible et nocturne qui s'y dissimule". C'est autour de cette
question des mains négatives — ces négatifs de mains — que
j'aimerais travailler. Il me semble en effet que pour Pascal Quignard, écrire
consiste à (tenter de) mettre la main sur cela même qui fondamentalement
se dérobe à la prise. Quelque chose qui est (et restera) de
l'autre côté. De l'autre côté de la paroi, dit-il.
De l'autre côté du mur. De l'autre côté du monde.
De l'autre côté de la vie. De l'autre côté du
temps. De l'autre côté de la culture. De l'autre côté
du langage. Pascal Quignard essaie beaucoup de mots, relance sans cesse ses
phrases pour dire cette exigence contradictoire qui le hante. Exigence impossible
et à laquelle pourtant on ne saurait se soustraire. Double bande,
si l'on veut, dans le rapport de Quignard à cela qu'il cherche à
saisir et dont il entand maintenir l'insaisissable étrangeté.
Il n'est pas de nom qui désigne cette chose (cet objet perdu, cette
scène irreprésentable) et pourtant c'est la seule qu'il convienne
de nommer.
Chantal BRUNOT: Pascal Quignard: énigmes
de la langue-mère
L'œuvre de Pascal Quignard, essais et romans, se distingue par sa nature
globalissante. L'un des thèmes majeurs présidant à son
écriture se noue autour de la quête d'un langage qui soit en-deçà
du langage, un langage-source ou mère, dont les mots comme autant
d'approximations trahissent toujours la nature originelle. La thématique
de l'écriture vraie rejoint dans sa tension stylistique esthétisante
la composition d'un univers romanesque où la sensorialité comme
épreuve du langage originaire s'intègre à des dispositifs
narratifs qui mettent en exergue la dimension du silence dans l'union sexuelle
des corps, le langage musical comme traduction de ces rythmes primaires,
l'objet d'art et sa possession physique comme possibilité d'inscription
et d'incarnation d'un retour, d'un nostos où le moi peut se reconnaître.
La complexité de cette œuvre tient au paradoxe qu'il ne cesse de
dévoiler, paradoxe faisant lien entre la mort à l'origine
de soi comme séparation avec le langage-mère et la vie que
tente de capter l'écriture retournant en boucle la séparation
première par la réflexion, la lumière portée
sur ce nœud où naissance et mort coïncident dans une fonction
érotisante fondant les jalons de cette écriture aussi rigoureuse
que limpide.
Bruno CLÉMENT: L’intrigue de Pascal
Quignard
Pour faire entendre ce que j’entends par intrigue, on pourrait partir
du Nom sur le bout de la langue. Le livre ainsi intitulé comprend
non seulement un "conte" qui s’appelle en effet "Le nom sur le bout de la
langue", mais un court "chapitre" ("Froid d’Islande") qui raconte les circonstances
dans lesquelles et pour lesquelles il fut imaginé, et un "traité"
("Petit traité sur Méduse"), qui constitue, de l’apologue précédent,
une sorte de moralité. Récit et usage du récit. Récit
et sens du récit. Il en va presque toujours ainsi dans cette œuvre
qui fournit complaisamment à ses lecteurs le moyen de la commenter.
Il faudrait ajouter, pour être complet, qu’il n’est guère de
"traité" dans l’œuvre de Quignard, qui n’ait une face, au moins une
face, narrative. L’intrigue serait donc l’entremêlement inextricable
de la fiction et de l’indication de son sens ; de la réflexion théorique,
philosophique (le mot sera soumis à examen très critique) et
de l’anecdote, de la confession, du récit mythique, bref, de la narration.
L’hypothèse explorée sera celle-ci: cette configuration, qu’on
prendrait d’abord pour un obstacle à l’appréhension de sa spécificité,
doit être regardée au contraire comme le thème qu’elle
explore sous toutes ses faces, son thème essentiel, le sujet véritable
de ce qu’elle raconte sans cesse ni défaut: comme son intrigue.
Irène FENOGLIO: L’hic et nunc
de l’écrire immémorial
L’œuvre de Pascal Quignard expose, selon divers modes — "majeur", "mineur"
… — et selon diverses modalités, l’entrée humaine dans le
langage et l’entrée dans l’écriture. Le singulier fictionnel
s’offre en anthropologie du langage et en anthropologie du geste d’écriture.
Toute l’œuvre sera traversée pour soutenir cette proposition,
mais en particulier les Petits traités, Vie secrète
et la trilogie du Dernier royaume. Nous passerons d’une vue d’ensemble
de l’œuvre finie à la vision processuelle de l’écriture en
acte sur un manuscrit.
Entrer dans le langage ; entrer dans l’écriture: écrire
l’hic et nunc de l’écrire immémorial ; telle nous
apparaît être la posture écrivante de l’écrivain
Pascal Quignard.
Bénédicte GORRILLOT:
Le Latin de Pascal Quignard
Les écrits de Pascal Quignard, et en particulier ceux dits métatextuels
tels Les Petits traités ou Rhétorique spéculative,
abondent en citations latines. Le mode d'apparition de ces formules varie:
un mot latin seul troue brutalement la langue française, ou il est
accompagné d'une traduction française entre parenthèses,
ou il accompagne un énoncé français, alors lui-même
repoussé dans la parenthèse. Ces diverses modalités
ne peuvent qu'induire des effets différents de signification: heurts
délibérés de la fluidité de la lecture, surtout
quand le lecteur ignore cette langue ancienne, faux redoublements sémantiques
non moins problématiques, dérives poétiques (c'est-à-dire
créatrices selon le sens grec du terme) de l'étymologie telles
celles autrefois tentées par Francis Ponge... Ce qui nous intéresse
donc ici est moins la culture latine (mythologique, religieuse, littéraire)
immense de l'écrivain, moins de décrire l'extension d'un
lexique étranger, qu'un certain usage du Latin. Pascal Quignard semble
revenir à cet idiome de plus en plus méconnu par le public
français pour « faire brèche, déchire[r] le langage
lui-même », qu'il définit, dans « Fronton »,
comme « le lien, (...) la ligature magique », séculaire,
maternelle dans laquelle l'intériorité d'un être est prise
et se débat. Loin de n'être qu'un ornement d'érudit,
comme autrefois les figures de rhétorique, le Latin insistant de
l'écrivain fonctionne peut-être comme un masque d'érudition,
« exhibant dans son élection plus de soi que la complexité
immedita » de ce sujet français dans sa langue française.
Telle est en effet l'une de ses formules pour traiter de « la langue
latine ».
Frank LESTRINGANT: A propos de l'Occupation
américaine
L’Occupation américaine est peut-être le plus mal
aimé des romans de Pascal Quignard, parce que le plus atypique peut-être
— le plus anachronique et le plus déplacé, serait-on tenté
de dire, tant il est vrai qu’il se situe hors de la sphère habituelle
de l’auteur.
Le titre d’emblée sonne comme une provocation, mais il en est
d’autres dans l’œuvre de Quignard. Qu’il suffise de citer La Haine de
la musique. L’« Occupation américaine » est ce qu’il
est convenu d’appeler la Libération. Or la Libération aurait
pour vrai visage une aliénation, conséquence d’une nouvelle
invasion barbare, celle de l’Amérique et de son univers matériel
submergeant, au lendemain de la guerre, le jardin de la France, ou plus
précisément la région de Meung-sur-Loire, localité
demeurée célèbre dans les annales de notre littérature
par le Roman de la Rose et la prison de François Villon.
La difficulté de ce roman vient d’une limpidité trompeuse.
Il est aisé, bien sûr, d’y reconnaître la haine du contemporain,
qui est comme la signature de l’auteur et qui se pimente ici d’une pointe
d’anti-américanisme, mais il faut avouer que la Russie soviétique,
objet de l’idolâtrie de la classe ouvrière de l’époque,
n’est guère mieux traitée. L’auteur y orchestre aussi sa «
haine de la musique », un sentiment ambivalent, en vérité,
qui prend ici pour cible le jazz venu d’outre-Atlantique. Dans son apparente
nudité et sa volonté de laisser le premier plan aux objets,
ce roman trahit une secrète douleur, un calme désespoir qui
est celui-là même d’une génération perdue.
Isabelle MANGOU: Real archives
Les images pieuses de la psychanalyse demandent à être contredites.
Navigation à contre-courant, à contretemps, la course folle,
invisible, erratique, des figures impossibles de notre historiographie
officielle entraîne loin des récits fastidieux de vies collées
à leurs œuvres, loin des dissections monotones quoique sérieuses
des documents dont on chercherait vainement à retrouver le sens originaire.
Ainsi vont s’échouer ici des bribes de récits, — saturæ?
fabulæ? — autour de quelques figures légendaires de la psychanalyse.
Coupiller le corpus psychanalytique n’est concevable — toute interprétation
superflue — qu’à prétendre se loger dans son érotique
même. C’est, de fait, une grande tradition psychanalytique, invisibilisée
elle-aussi. C’est ainsi que j’ai rencontré Renart et ses comparses
au coin du bois, je veux parler des audaces d’école de Pascal Quignard.
Pour se fondre dans sa méthode, je n’ignore pas qu’une rigueur logique
implacable et un travail savant doivent délibérément
s’allier à des incorporations textuelles ogresques et intempestives,
des lectures déplacées, des plagiats coupables, des utilisations
sauvages, des trahisons de langues. La fatale et récurrente lecture
linéaire et factuelle des textes se bouleverse, dans un coup de vent,
par la grâce inattendue de "niaiseries sublimisantes" dignes de Sacher-Masoch.
Alors ces textes, ces vies, deviennent d’autant plus perdus et oubliés
qu’ils sont rendus à leur plus grande visibilité par les points
même de leur plus grande invraisemblance, points actifs, productifs
de controverses, qui nous chassent de l’oreiller consensuel, provoquent
des "bougés" de nappes narratives cruelles et éparses et font
vibrer, en des zones les plus éloignées du temps et de l’espace,
ce qui nous est le plus contemporain.
Midori OGAWA: Hypothèses de la voix:
voix, littérature, traces de la résonance
Dans l’œuvre de Pascal Quignard, la voix est l’objet à la fois
de la polysémie et de la division. Ainsi, la voix de l’enfance s’oppose
à la voix muée (sexuée), la voix de l’Infans
à la voix inhérente à la langue… La division signale
au fond le seuil qui sépare le monde de l’avant-monde dont le souvenir
amnésique hante l’écrivain. Que faire de ce mal d’origine?
Inventer. Mais l’art ne donne pas pour autant le moyen d’annuler la perte
originelle (« la voix perdue »). La création ne répare
pas. Au contraire, elle accentue cette perte (cf. La Leçon de musique).
La création artistique devient l’invention en négatif de ce
à quoi elle tend. Elle vise aussi à rendre présente
cette tension en lui prêtant diverses figures. L’espace littéraire
de Quignard est remplie des voix et de leurs avatars. On pourrait alors le
comparer avec la chambre d’écho où la littérture pourrait
s’écouter comme une voix (re)venue de l’avant-monde.
Benoît REYNAUD: Terrassa Rom…an
Envisager ici, dans l’après-coup d’une épiphanie scopique
— par distorsion homophonique —, le dernier roman quignardien avant
les Derniers Royaumes. Comme acte de langage à double titre
: l’un, (auto)destructeur (mais par quel foudroiement de l’aoriste jouissif)
; l’autre, inaugural (mais pour d’autres lieux consacrés). Question
donc de couverture:
Pascal Quignard/ Terrassa Rome/ roman
1. Fermer. Acte violemment testamentaire, donc. Alors le cœur se
serre. Parachever la déprogrammation de la littérature
que l’œuvre n’a eu de cesse d’incarner dans sa traversée des genres,
dans sa recherche émue d’hybrides inféconds (Petits
Traités). Que s’implose le roman (comme on l’entend et l’attend) —
tel (ironiquement) toujours étiqueté — par inséminations
génériques, multiples et variées. Autant de chapitres:
ô temps d’origine(s).
Roman monstre alors. Texte chimère ainsi: entre hapax et alien.
A son image: le Meaume au miroir. Dévisager (défigurer),
(encore) une fois, le Personnage. A sa manière. Noire.
2. Ouvrir. Simultanément. Acte refondateur — libérateur,
enfin. On se tient à des morceaux de bois… Pour (re)circonscrire,
sous d’autres latitudes génériques — d’un titre toponymique
l’autre —, dessiner en pointillé fragmentaire, les frontières
d’un neuf espace, hospitalier et dépaysant — où pensée
et fiction pourraient s’ébattre en paix.
Gérald SFEZ: Les dissidences de Pascal
Quignard
D'un livre à l'autre, sans en faire un motif de son œuvre, Pascal
Quignard aura multiplié les dissidences: dans l'élusion — "rien
de social" —, la sécession à l'égard de l'usuel, et
l'échappée à toute forme de vie collective, "comme
le blaireau", la répulsion pour l'abandon dans lequel le logos
nous jette et nous assombrit, récusant le philosophique et recherchant
le fil d'une rhétorique de la voix, propre à rejoindre l'arrière
parole, à la rattraper de biais et la prendre en écharpe. Il
s'agira de penser les formes de rencontres par lesquelles Pascal Quignard,
en classique, se rend avec distance aux extrêmes d'une dissidence qui
persuade par douceur ou par violence et occupe tout l'entre-deux mais sans
point fixe ; grâce auxquelles il parvient à retourner
le langage et le troubler, conjuguant, toujours dans les formes et à
même une écriture précisément spéculative,
l'anarchie et l'archaïque appel vers ce qui résiste et s'enlève
à la charnière du langage et en dehors d'une logique du sens
et non-sens.