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DU JEUDI 25 AOÛT (19 H) AU JEUDI 1er SEPTEMBRE (14 H) 2011



STANISLAS BRETON : PHILOSOPHIE ET MYSTIQUE


DIRECTION : Jérôme de GRAMONT, Jean GREISCH, Marie-Odile MÉTRAL

ARGUMENT :

Chaque œuvre est singulière. Celle de Stanislas Breton (1912-2005), philosophe et religieux passioniste, l’est autant par le détail de ce qu’elle avance que par le rassemblement de ses thèses et le croisement de ses questions. "La théologie est une science, mais en même temps combien est-ce de sciences?" demandait en son temps Pascal. Cela vaut aussi pour la mystique qui est au cœur de la pensée de Breton: combien de chemins pour le transit de l’âme? Et bien sûr pour la philosophie: combien d’approches (métaphysiques, phénoménologiques, politiques) de l’idée d’être ou d’être au monde? L’espace de la pensée est celui d’une diversité de chemins et de thèses qui pourtant n’est pas dispersion. Le montrer suppose de faire se rencontrer le lointain et le proche, que nous les déclinions selon l’espace (l’Occident et son ailleurs qu’est l’Orient) ou selon le temps (le contemporain et son passé grec, ou néoplatonicien), comme il suppose aussi de rapprocher la logique et ce qui excède notre logos. C’est ainsi exposer la philosophie aux ressources de la mystique.

Le colloque se propose d’explorer avec Stanislas Breton quelques-uns des carrefours centraux, aussi bien anciens que modernes, orientaux aussi bien qu’occidentaux, où philosophes et mystiques, tout en habitant des lieux différents, n’ont cessé de se rencontrer et de s’interpeller pour penser plus et autrement.

CALENDRIER DÉFINITIF :

Jeudi 25 août
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Vendredi 26 août
Matin:
Jérôme de GRAMONT, Jean GREISCH & Marie-Odile MÉTRAL: Introduction

Métaphysique et Mystique. Stanislas Breton sur les traces des mystiques
Philippe CAPELLE-DUMONT: Métaphysique et mystique chez Stanislas Breton

Après-midi:
Laurent LAVAUD: La demeure et la dispersion: deux figures opposées de la mystique?
Marie-Odile MÉTRAL: Etre-dans et être-vers et mystique du Carmel


Samedi 27 août
L’Un au-delà de l’être. Les voies de la théologie négative
Matin:
Jean GREISCH: Les aventures de l'instinct de grandeur. Le sublime surinien
Jean LECLERCQ: "La structure interne de l'immanence": sur Michel Henry et Maître Eckhart

Après-midi:
William FRANKE: Le commencement et la fin de la philosophie dans le mysticisme apophatique: de Platon au postmodernisme
Nicolas MONSEU: Stanislas Breton et Jean Ladrière face au problème mystique


Dimanche 28 août
Nos Orientaux et leurs Occidentaux: la mystique au carrefour des religions et des philosophies
Matin:
Joseph O’LEARY: Stanislas Breton, lecteur de Nagarjuna
Yasuhiko SUGIMURA: L'herméneutique du soi s'auto-éveillant selon "l'Ecole de Kyoto". Le mysticisme "évidé"?

Après-midi:
Emmanuel GABELLIERI: Vide et Kénose, de Simone Weil à Stanislas Breton


Lundi 29 août
Fables mystiques. Mystiques modernes et postmodernes
Matin:
Jacqueline LAGRÉE: Stanislas Breton et Spinoza: une mystique sans mystère
Hubert FAES: Mystique et politique

Après-midi:
DÉTENTE


Mardi 30 août
Itinéraires et errances mystiques
Matin:
Françoise B. TODOROVITCH: L’intervention analytique dans la trajectoire du désir mystique
Jean-Claude ESLIN: Michel de Certeau, culture et spiritualité

Après-midi:
Imaginaire et mystique, table ronde animée par Henri-Jacques STIKER, avec Martine MÉHEUT, Bernard SESÉ (Aspects du bestiaire mystique selon Thérèse d'Avila) et Ghislain WATERLOT


Mercredi 31 août
Phénoménologie et mystique
Matin:
Jérôme de GRAMONT: L’ange phénoménologue (variations récréatives)
Emmanuel FALQUE: Demeurer, Habiter, Naître, Enfanter

Après-midi:
Carla CANULLO: Etre-dans, être-vers: fonction-méta et critique de la mystique dans L’étoile de la rédemption de Franz Rosenzweig
Jean-François LAVIGNE: Expérience mystique et théologie de la Croix. Approche de quelques figures contemporaines
Yumi SUGIRUMA: Ballade d'un rêveur


Jeudi 1er septembre
Matin:
Jean GREISCH: "Dieu sans hauteur": le rendez-vous de la Croix
Jérôme de GRAMONT: Conclusion du colloque

Après-midi:
DÉPARTS

RÉSUMÉS :

Carla CANULLO: Etre-dans, être-vers: fonction-méta et critique de la mystique dans L’étoile de la rédemption de Franz Rosenzweig
"L'homme qui n’est qu’aimé par Dieu est irrémédiablement fermé au monde et renfermé soi-même. Le trait qui fait que la mystique est sentiment naturel aussi bien inquiétante qu’objectivement préjudiciable, c’est que pour le mystique elle devient une sorte de manteau de l’invisibilité telle que celui de Gygès". Ces mots ouvrent les pages d’après lesquelles, dans L'Étoile de la Rédemption, Rosenzweig critique aussi bien la mystique que l'homme mystique. Et pourtant, dans l’ouvrage du philosophe allemand, même la "fonction-méta" joue un rôle décisif, notamment dans la première partie. Le but de notre contribution sera de voir comment, chez Rosenzweig, ce "méta" peut être interprété dans le sens proposé par Breton, c’est-à-dire en tant que fonction d’orientation "dans" et "vers", voire dans le sens d’un double "se transcender". Dès lors, la question qui sera posée sera "quelle mystique?", tout en cherchant à relire le "(se) transcender" se soustrayant au sens de mystique critiqué par le philosophe allemand par celui ouvert par la pensée de Breton.

Carla Canullo est professeur à l’Université de Macerata (Italie). Ses recherches portent sur la philosophie française de Jean Nabert ainsi que sur la phénoménologie française contemporaine. Elle s’est occupée de l’herméneutique de Paul Ricoeur et Jean Greisch, cherchant aussi à déployer les puissances de la "fonction – méta". Parmi ses publications: La fenomenologia rovesciata. Percorsi tentati in Jean-Luc Marion, Michel Henry et Jean-Louis Chrétien (Rosenberg, Torino 2004) ; L’estasi della speranza. Ai margini del pensiero di Jean Nabert (Cittadella, Assisi 2005), ainsi que plusieurs articles consacrés à la philosophie française.

Philippe CAPELLE-DUMONT: Métaphysique et mystique chez Stanislas Breton
Cette conférence introductive se propose d’examiner comment le mode d’articulation entre philosophie et théologie qui définit explicitement et selon des délimitations rigoureuses, le chemin de pensée original de Stanislas Breton, prend essentiellement corps dans la quête "métaphysique" et la pensée de la "mystique". Prenant appui sur les lexiques différenciés de l’auteur, elle s’emploiera à dégager quelques traits principaux d’une pensée de l’esse in et de l’esse ad, inquiète de l’Un et de l’autre, tendue vers le Principe et le vide, exposée à l’agir politique et entée sur le dire poétique.

Jean-Claude ESLIN: Michel de Certeau, culture et spiritualité
Crise sociale et réformisme spirituel: sous cet unique intitulé, je voudrais réunir ce qui a aimanté les travaux historiques de Michel de Certeau sur le XVIIe siècle, d'une part, les enquêtes qu'il a menées et, d'autre part, la façon dont lui-même s'est situé dans la crise religieuse et sociale des années 1960-1986, façon jugée parfois téméraire. Il lui paraissait impossible de séparer les mouvements spirituels des ébranlements sociaux qui les suscitent ou les accompagnent. Chaque fois s'ensuivent des déplacements effectifs qui ne laissent pas les hommes indemnes. Dans cette ligne, il a été amené à interroger le "croire", c'est-à-dire non seulement le croire religieux, mais aussi le croire social, fondement de la communication sociale, qui ne cesse de poser la question de l'autre.

Michel de Certeau, La faiblesse de croire, Seuil, 1987.
Michel de Certeau, "Une pratique sociale de la différence: croire", in Faire croire, Modalités de la diffusion et de la réception des messages religieux du XIIe au XVe siècle, Ecole française de Rome, 1981.


Hubert FAES: Mystique et politique
Aux yeux de Stanislas Breton, le mystique a tout autant sa place dans la politique que dans la religion. Il permet de comprendre une affinité du politique et du religieux qui ne passe pas par la morale. Cette affinité repose sur "l'intrusion du rien dans l'économie de l'humain". Sur cette base, le mystique est un principe de justice qui lie à l'existence de ceux qui n'ont rien et ne sont rien, et à ceux qui sont victimes de la négation totale de leur humanité. Il conduit à une interprétation radicale de la démocratie et des droits de l'homme et s'oppose à la compréhension, tant de la religion que de la politique, dans les termes monistes de la totalisation et de l'unité impérative.

Hubert FAES, docteur d'État en philosophie (Paris I), est professeur à la Faculté de philosophie de l'Institut Catholique de Paris, directeur du Laboratoire d'Anthropologie philosophique et de philosophie pratique, et du Centre d'études Stanislas Breton. Ancien étudiant de Stanislas Breton, ses recherches concernent la philosophie de la nature, l'anthropologie philosophique et la philosophie pratique. Il a publié: Peiner, œuvrer, travailler. Sur le travail et la condition humaine. Paris, L'Harmattan, 2003 ; "Une philosophie de la nature aujourd'hui: état des lieux, RSR, Tome 98/2, Avril-Juin 2010 ; "Philosophie et théologie dans la pensée de Stanislas Breton", Théophilyon, Tome XV/2, 2010.

Emmanuel FALQUE: Demeurer, Habiter, Naître, Enfanter
Reprenant le titre d'un texte de Stanislas Breton dans la Poétique du sensible, la "Demeure" s'effocera de montrer en quoi, et comment, la 'manence' est aujourd'hui un concept opératoire à même s'interroger ladite bipartition de la métaphysique et de la phénoménologie. Il est un sens du 'présent' que la mystique, interrogée philosophiquement, sera à même de retrouver, contre les fausses accusations de la substance comme unique mode du présentifier.

William FRANKE: Le commencement et la fin de la philosophie dans le mysticisme apophatique: de Platon au postmodernisme
La situation de la philosophie aujourd’hui la rend particulièrement réceptive à une grande variété de discours apophatiques. Pas seulement ceux qui dérivent des traditions monothéistes du Dieu innommable, notamment dans les courants mystiques de la Kabbale et du soufisme, mais aussi aux spéculations marquées de l’empreinte de l’onto-théologie ou mieux de la meontologie, comme celles des philosophes néoplatoniciens axées sur l’être inaccessible, à savoir l’au-delà  de l’être, de l’Un. Mysticisme et théologie négative sont redevenus des paradigmes puissants pour la connaissance de l’âge postmoderne, celui-ci n’étant plus détenu par la quête de fondation rationnelle qui avait dirigé le principal courant de pensée philosophique et culturel durant la période moderne. Des penseurs postmodernes, tels Derrida et Foucault jusqu’à Jean-Luc Nancy, se comprennent sous ce jour comme remettant en jeu des intuitions traditionnelles trouvées chez Platon et les Néoplatoniciens. Une telle compréhension du Néoplatonisme, développée à sa renaissance en France, a été nourrie grâce aux efforts de Stanislas Breton, conjugués à ceux de Jean Trouillard, Pierre Hadot, Henry Duméry et d’autres, à la suite de la publication du Elementatio Theologica de Proclus par E. R. Dodds in 1933. Cette perspective historique implique une vision générale et innovatrice de l’origine et des fins de la philosophie.

William Franke est professeur de littérature comparée et des études religieuses à Vanderbilt University (Nashville, USA) et récemment Fulbright Distinguished Chair for Intercultural Theology à la Universität Salzbourg. Il est auteur de Poetry and Apocalypse: Theological Disclosures of Poetic Language (Stanford University Press: 2009), aussi bien que de On What Cannot Be Said: Apophatic Discourses in Philosophy, Religion, Literature, and the Arts (University of Notre Dame Press, 2007) et de Dante’s Interpretive Journey (University of Chicago Press, 1996).

Emmanuel GABELLIERI: Vide et Kénose, de Simone Weil à Stanislas Breton
Dans le prolongement de la communication donnée au colloque du Centenaire Simone Weil de l'ENS d’Ulm (15-16 mai 2009), il s’agira de réinterroger le mouvement par lequel Stanislas Breton a "admiré" la transposition christologique de l’argument ontologique chez Simone Weil. Plus largement, semble en effet en question l’articulation entre la quête métaphysique de l’Absolu sous la catégorie du vide ou du néant, et la négativité kénotique du christianisme sous la figure de la Croix. On cherchera ainsi à dégager plusieurs enjeux: celui, philosophique, de l’articulation entre analogie et apophatisme; celui, interne au christianisme, de la signification ontologique de la kénose; enfin, celui, intereligieux, de la mise en relation entre mystiques orientales et mystique chrétienne.
S. Breton, La Passion du Christ et les philosophies, Editions "Eco", Teramo, 1954.
S. Breton, "Simone Weil l’admirable", Esprit, mai 1995, p.31.

Emmanuel Gabellieri, agrégé et docteur d’Etat, doyen de la faculté de Philosophie de l’Université Catholique de Lyon
Publications:
 Etre et Don, Simone Weil et la philosophie, coll. "Bibliothèque philosophique de Louvain", Louvain-Paris, Peeters, 2003
 "S.Weil et S.Breton. Platonisme et christianisme au XXe s - Preuve ontologique et christologie philosophique", Cahiers Simone Weil, XXXIII-4, déc. 2010,  p.543-57.


Jérôme de GRAMONT: L’ange phénoménologue (variations récréatives)
Husserl avait imaginé en 1900 des anges mathématiciens — belle hypothèse à poursuivre en y apportant les variations d’anges poètes, métaphysiciens, voire phénoménologues. On cherchera chez Stanislas Breton les éléments d’une telle imagination rigoureuse qui n’est pas fuite devant la réalité, mais bien manière de faire retour auprès des choses mêmes.

Jean GREISCH: "Dieu sans hauteur": le rendez-vous de la Croix
Dans l’œuvre de Stanislas Breton, la Croix est un référent absolument fondamental. Tel le Jean-Baptiste du célèbre retable de Matthias Grünewald, il pointe son index vers le Crucifié, en invitant non seulement les croyants et les théologiens, mais aussi les philosophes et finalement, tout homme, à s’interroger sur la signification de ce Signe de contradiction. Le fil conducteur de notre lecture des ouvrages de Breton qui se rapportent à ce sujet (La Passion du Christ et les philosophies, Le Verbe et la Croix, qui viennent l’un et l’autre d’être réédités) nous est fourni par une formule du Sermon 14 Maître Eckhart, dont on trouve également l’écho dans le poème Lichtzwang de Paul Celan: "der enthöhte Gott", le Dieu qui se dépouille de sa Hauteur. Ce qui, pour le grand mystique et penseur médiéval est la clé de l’humilité est bien plus qu’une vertu, c’est une manière d’être et d’agir qui allie la générosité sans réserve et l’audace de la pensée.

Jean Greisch, élève de Stanislas Breton, est professeur émérite de la Faculté de Philosophie de l’Institut Catholique de Paris, est actuellement Titulaire de la Chaire Romano Guardini à l’Alexander von Humboldt-Universität zu Berlin.
Principaux ouvrages: Herméneutique et Grammatologie, Paris, Ed. du CNRS, 1977 ; L’Âge herméneutique de la Raison. Paris, Ed. du Cerf, 1985 ; La Parole Heureuse. Martin Heidegger entre les choses et les mots, Paris, Ed. Beauchêne, 1987 ; Ontologie et Temporalité. Esquisse d’une interprétation intégrale de Sein und Zeit, Paris, PUF, 1994 ; L’arbre de vie et l’arbre du savoir. Les racines phénoménologiques de l’herméneutique heideggérienne, Paris, Ed. du Cerf, 2000 ; Le Cogito herméneutique. L’herméneutique philosophique et l’héritage cartésien, Paris, Vrin, 2000,  trad. espagnole par Gerardo Raul Losasa, El Cogito Herido. La herméneutica filosofica y la herencia cartesiana, Jorge Baudino Ediciones, Buenos Aires, 2001 ; Paul Ricoeur. L’itinérance du sens. Grenoble, Jérôme Millon, 2001 ; Le Buisson ardent et les Lumières de la Raison. L’invention de la philosophie de la religion. Tome I : Héritages et héritiers du 19e siècle, 2002. Tome II : La Scène contemporaine, Paris, Ed. du Cerf, 2002. Tome III : Vers un paradigme herméneutique (2004) ; Entendre d’une autre oreille. Les enjeux philosophiques de l’herméneutique biblique, Paris, Editions Bayard, Coll. Bible et Philosophie, 2006 ; Qui sommes-nous? Chemins phénoménologique vers l’homme, Louvain, Peeters, 2009.
Il a rédigé la postface à la deuxième édition de Le Verbe et la Croix (Mame, Desclée, 2010) et de Du Principe (Cerf, 2011).


Jacqueline LAGRÉE: Stanislas Breton et Spinoza: une mystique sans mystère
En reprenant la détermination de la fin de l’Ethique de Spinoza par M. Gueroult comme "une mystique sans mystère", la communication s’attachera, via l’analyse de l’attachement fort et constant de Breton à la figure et à la philosophie de Spinoza, à évaluer la pertinence de cette formule pour caractériser la philosophie de S. Breton.

Jacqueline Lagrée, professeur de philosophie à l’université de Rennes 1, est spécialiste de Spinoza et du néostoïcisme.
Ouvrages: Traduction (avec P.-F. Moreau ) du Traité théologico-politique de Spinoza, PUF, 1999 ; Spinoza et le débat religieux, PUR, 2004 ; "Stanislas Breton lecteur de Spinoza", Transversalités, n°99, juillet sept 2006, p.5-16.


Jean-François LAVIGNE: Expérience mystique et théologie de la Croix. Approche de quelques figures contemporaines
Tout au long de l'itinéraire intellectuel et spirituel de Stanislas Breton, la relation — en elle-même si profondément problématique — entre pensée philosophique et vie mystique trouve son centre de gravité dans la méditation du mystère de la Croix. Un versant essentiel de cette méditation consiste à situer la philosophie, ses questions, ses modalités de réponse, et aussi ses limites, face à une vérité qui se donne sous les espèces déroutantes de l'amour mystique et du sacrifice unitif. Or, lorsqu'il s'agit d'approcher la vie mystique en tant qu'expérience, les références de S. Breton sont à la fois typiques et fort anciennes — éloignées de toute contemporanéité, contrairement à l'actualité qui caractérise son dialogue avec la philosophie: Maître Eckhart, J-J. Surin. Pourtant, la crise contemporaine de la culture est traversée, au XXème siècle même, par l'éclair de vies et de témoignages mystiques étroitement liés à l'expérience de la Croix — sous la forme extrême de la Passion revécue: Marthe Robin, Adrienne von Speyr, en particulier. Comment comprendre cette étrange distance?
Dans cette conférence, je proposerai de rapprocher les analyses théologiques et philosophiques de Stanislas Breton et les enseignements qui, chez Marthe Robin et chez A. von Speyr, ont découlé comme naturellement de leur expérience d'union à la Passion du Christ, si bien que, chez l'une comme l'autre, œuvre d'intelligence et œuvre d'offrande, connaissance et oraison, ne peuvent plus être séparées, ni même, peut-être, distinguées. De cette confrontation je tenterai de dégager les éléments d'une réponse à deux questions, qui me paraissent centrales, et réciproques: quel est le statut de la recherche philosophique, au regard de l'évidence mystique? quelle est la portée de l'expérience mystique, au regard de l'exigence philosophique?

Né en 1959, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm, agrégé de philosophie et docteur ès Lettres. Jean-François Lavigne est historien de la philosophie moderne et contemporaine, spécialiste de phénoménologie (Husserl, Heidegger, Levinas, Henry). Professeur à l'université de Nice depuis 2003, il a publié notamment Husserl et la naissance de la phénoménologie (1900-1913), PUF, Epiméthée, 2005; Michel Henry: Pensée de la vie et culture contemporaine, Actes du colloque international de Montpellier, Beauchesne, 2006; Accéder au transcendantal? Réduction et idéalisme transcendantal dans les Idées... I de Husserl, Paris, Vrin, 2009; L'Affectivité. Perspectives interdisciplinaires. Nice, Revue Noesis, n°16, automne 2010. Il prépare actuellement un ouvrage de phénoménologie consacré à l'expérience de la souffrance.

Jean LECLERCQ: "La structure interne de l'immanence": sur Michel Henry et Maître Eckhart
L’étude des interférences entre Michel Henry et Maître Eckhart est, pour des raisons philologiques, d’une extrême complexité. Il semble, en effet, que Michel Henry a concentré ses efforts sur quelques textes, sans cesse relus et commentés, utilisés dans le cadre large de sa mise en œuvre d’une philosophie de la vie. Mais d’un autre côté, la "pensée" eckartienne ne cesse d’affleurer, notamment quand Henry évoque Fichte et Boehme, deux auteurs dont l’influence fut également décisive. En nous appuyant sur des documents inédits et sur l’antériorité de la recherche, nous voudrions re-situer le rapport d’Henry à la mystique du Maître, dans ce réseau d’influences manifestes et latentes. Nous le ferons à travers la thématique de la "naissance transcendantale" et de la "non-naissance", pour ce qui concerne la théorie de la temporalité, de l’identité ontologique et de l’auto-engendrement de la vie; puis, nous le ferons à travers les notions de "paradoxe" et d’"inversion", pour ce qui concerne la théorie affective de l’intériorité phénoménologique aspatiale, pour l’homme et pour Dieu; nous le ferons enfin à travers la notion de "détachement" comme "méthode réductive", pour ce qui concerne la théorie de la subjectivité spécifique assumée et sauvée par la génération divine, qui "fait" l’unique et donc "ce" divin.

Diplômé en philologie, philosophie et théologie, c’est en philosophie – à l'Université Catholique de Louvain – que Jean Leclercq a mené ses recherches doctorales, aboutissant en 2002 à une thèse intitulée La logique de la vie. Lectures du « jeune » Maurice Blondel (1881-1893). Professeur à la Faculté de Philosophie, Arts et Lettres et Chercheur à l’Institut Supérieur de Philosophie depuis 2004, ses travaux et ses recherches portent sur la philosophie d’expression française, du XIXe siècle à nos jours, sur l’histoire de l’histoire de la philosophie, sur la philosophie de la religion et naturellement sur les rapports épistémologiques entre les trois disciplines qu’il a étudiées. Il dirige le Centre d’archives Maurice Blondel, il est directeur scientifique du Fonds d’archives Michel Henry déposé à l’UCL et le responsable scientifique du Fonds Jean Ladrière, également déposé à l’UCL. Depuis 2006 (Congrès de Budapest), Jean Leclercq est Secrétaire général de l’Association des Sociétés de Philosophie de Langue Française (ASPLF).

Marie-Odile MÉTRAL: Etre-dans et être-vers et mystique du Carmel
C’est une lecture "renouvelée et errante" des "deux grandes lumières du carmel", Thérèse d’ Avila et Jean de la croix, que Breton nous laisse en deux inédits écrits à l’occasion du quatrième centenaire de la mort de Thérèse. Breton explore la mystique du Carmel à partir de la dyade fondatrice de sa métaphysique être-dans et être-vers. L’être-dans permet de penser l’attraction d’un lieu que les mystiques du carmel déplient à travers la fiction des demeures, les chants de l’âme enamourée, la poétique  de l’abîme et celle de la nuit. Mais la mystique du Carmel se trouve interrogée par l’insuffisance de l’être-vers que l’interprétation inaugurale de Matthieu 25 proposée par Breton, oblige à repenser. Cependant dans Philosophie et mystique (1996) et les derniers inédits sur la mystique Breton insiste sur la nécessité d’un retour à l’être-dans. L’impératif de l’être-là rejoint l’oraison de recueillement et de présence dont le Carmel a le secret, dans la nuit.

Marie-Odile Métral, psychanalyste et philosophe buissonnière.
Elle a publié deux livres et des articles sur le mariage et la famille. Elle a participé à l’ouvrage collectif relatif à Stanislas Breton (Philosopher par passion et raison, Jérôme Million 1989), a écrit des articles et recensions sur ses œuvres dans Esprit ; Si Saint Thomas m’était conté par Stanislas Breton (Théophilyon, Tome XV, Vol.2, 2010). Egalement: L’art du danger (réflexion sur le livre de Sylvie Le Poulichet, Esprit, janvier 1997) ; Les passions de la passion : du corps abîmé à l’écriture de l’abîme. Variations somatiques et processus créateurs, Champ Psychosomatique, 2010/1 (n°57).


Nicolas MONSEU: Stanislas Breton et Jean Ladrière face au problème mystique
L’approche du thème philosophique de l’espérance est l’occasion d’évaluer le statut même de notre rapport au futur et de comprendre en quel sens l’être humain est capable de soutenir, en son présent, un rapport spécifique à ce qui n’est pas encore, en dehors de toute fatalité. Stanislas Breton et Jean Ladrière ont en commun de restituer, pour l’être humain, le sens d’une espérance comme mode possible de relation à un état de chose à venir et à un eschaton.

Joseph S. O’LEARY: Stanislas Breton, lecteur de Nagarjuna
Dans les dernières années de sa vie, Stanislas Breton avait entre ses mains la traduction par Guy Bugault de l'ouvrage principal de Nagarjuna. Celui-ci est le grand penseur de la vacuité, conçue comme le chemin du milieu entre les extrêmes de l'existence et de la non-existence. La pensée de Stanislas Breton cherchait incessamment à se libérer d'une positivité de l'être, par des gestes iconoclastes que son sens de l'humour rendait légers et d'autant plus efficaces. Le même esprit marque ses recherches en platonisme et auprès des mystiques, qui visait soit un au-delà de l'être, en scrutant l'Un comme dernière instance, soit un en-deçà, en examinant  la dialectique de la pure altérité incapable de se constituer en être stable. Sa pensée de foi se concentrait sur la kénose du Christ, qui ne veut pas saisir la plénitude de l'être divin mais se laisse éparpiller dans l'altérité de la chair et de la mort. Un tel christianisme kénotique traduit le massif des dogmes en jeu de conventions, vécues comme témoignant de la présence dynamique et élusive du Sauveur. Cela le rend proche de Keiji Nishitani, dont la "position de la vacuité" guérit le nihilisme après en avoir éprouvé toute la force, par une espèce d'homéopathie pensante. Les écrits de Breton composent une symphonie de négations et de relativisations, qui réussit malgré tout à devenir un hymne à l'être, perçu fraîchement, exaiphnes, dans sa précieuse fragilité. Comme dans le bouddhisme, cette aperception de l'être se traduit pratiquement en attention aux plus humbles, aux enfants. L'être massif des métaphysiciens se transforme en "être auprès de" ou "être vers" ce qui ne se laisse plus saisir seulement en termes d'être.

Joseph S. O'Leary, professeur à la Faculté de Lettres, Université Sophia, Tokyo, est l'auteur de L'Art du jugement en théologie (Éditions du Cerf, 2001). En mars 2011, il a donné des conférences dans le cadre de la Chaire Étienne Gilson sous le titre "Philosophie occidentale et concepts bouddhistes".

Bernard SESÉ: Aspects du bestiaire mystique selon Thérèse d'Avila
A partir d'un recensement, aussi exhaustif que possible, des images d'animaux, d'allusions au monde animal ou de comparaisons avec toutes sortes de bêtes, on tentera de représenter, sous ces apparences, l'univers imaginaire de Thérèse de Jésus (ou d'Avila) (1515-1582), où se retracent, de façon implicite, son parcours et son expérience mystique. Quelques références à d'autres mystiques (notamment à saint Jean de la Croix (1542-1591)), voire à quelques mystiques soufis, essaieront de mettre en relief la richesse et l'originalité du bestiaire, particulièrement riche, de la Fondatrice du Carmel réformé dans l'Espagne du XVIe siècle.

Bernard Sesé est professeur émérite des Universités, membre correspondant de la Real Academia Española, et auteur, dans la collection des "Petite vie de...", Editions Desclée de Brouwer, de biographies de quelques grandes figures du christianisme: Jean de la Croix, Thérèse d'Avila, Madame Acarie, Saint Augustin, Catherine de Sienne, François de Sales, Pierre Teilhard de Chardin, Elisabeth de la Trinité. Nombreuses communications dans des colloques français ou internationaux sur les mystiques espagnols.

Henri-Jacques STIKER: Imaginaire et mystique
Comme animateur, j'interrogerai les membres de cette table ronde sur le sens que l'on peut donner à l'imaginaire dans le cadre de la mystique car, s'il y a plusieurs voies mystiques, il y a encore davantage de théories de l'imaginaire. Si l'on considère certains mystiques, tels François d'Assise ou Jean de La Croix, fort différents par ailleurs, il s'agit plutôt de poésie et mystique, mais la poésie peut-elle être rangée dans l'imaginaire? Dans le cantique du soleil de François d'Assise, exemple poético-mystique, me semble-t-il, d'une mystique in creaturis, pour reprendre une analyse de Stanislas Breton dans Mystique de la croix, ainsi que d'un théologien franciscain, Ephrem Longpré, que peut-on appeler imaginaire? D'autres exemples, et contre-exemples, seront évoqués pour analyser, sur pièces si l'on ose dire, le thème proposé.

La seule production de Henri-Jacques Stiker pouvant se rattacher, de loin, à ce thème est Les fables peintes du corps abimé, Le Cerf, 2005.

Yasuhiko SUGIMURA: L'herméneutique du soi s'auto-éveillant selon "l'Ecole de Kyoto". Le mysticisme "évidé"?
Stanislas Breton consacre tout un chapitre de L’autre et l’ailleurs à "l’Ecole de Kyoto". Profondément impressionné par son séjour à Kyoto en 1974 et sa rencontre avec Nishitani, philosophe qui représentait alors ce courant de pensée, il y présente ses réflexions personnelles sur ce qu’il a considéré comme l’essentiel de ce "bouddhisme le plus intransigeant". Ces premières impressions, où sont mélées l’admiration et la réticence, méritent d’être approfondies. Car si l’on les complète par l’explicitation détaillée de l’aspect "philosophique" de l’Ecole, laquelle s’est établie sur le modèle de la philosophie occidentale tout en s’inspirant librement de la tradition bouddhique, des rapprochements fondamentaux et féconds pourront se dégager entre l’approche "auto-éveillante" du principe de "néant absolu" d’un côté, et l’entrecroisement créatif entre la pensée apophatique et la théologie de la kénose, de l’autre. Afin d’aborder cette tâche, je commençerai par me référer au fondateur de l’Ecole que Breton ignorait: Kitaro NISHIDA.

Né en 1965, Yasuhiko Sugimura est professeur de philosophie de la religion à l’Université de Kyoto. L'intérêt principal de ses recherches est de concevoir une possible "philosophie de la religion" à l'ére postmoderne sous la double inspiration de la philosophie contemporaine française (Ricoeur, Lévinas, Derrida, Henry, etc.) et de la philosophie de l'Ecole de Kyoto.
Ses publications dernières en français sont les suivantes:
"Du mal au Pardon. Derniers débats entre Ricoeur et Derrida", Rue Descartes, Hors Série, Collége International de Philosophie, 2006 ;
"Témoin du néant absolu. Dernière pensée de TANABE Hajime dans le contexte de la philosophie du témoignage", in Jacynthe Tremblay (éd.), Enjeux de la philosophie japonaise du XXe siècle, Presses Universitaires de Montréal, 2009 ;
"L’auto-attestation du moi nabertien – vers quel témoignage", in S. Robilliard et F. Worms (éd.), Beauchesne, 2010 ; Philosophie japonaise, coll. Textes clé (co-direction avec M.Dalissier), J. Vrin, à paraître.


Françoise B. TODOROVITCH: L’intervention analytique dans la trajectoire du désir mystique
Après la mort de Freud, on trouva sur son bureau une énigmatique note manuscrite, où le mysticisme est défini comme "l’obscure auto-perception du royaume extérieur au moi". Cette formule nous fournit un fil conducteur pour relire notre expérience clinique de cures de patients et de patientes issus de milieux religieux. Comme l’a bien vu Lou Andréas Salomé, leur problématique peut également éclairer certaines trajectoires philosophiques ou poétiques.
Ceux et celles que leur désir "mystique" mène à la vie religieuse, vivent avec une intensité dramatique particulière l’alternative du "Tout ou Rien" qu’on trouve au début de la vocation religieuse de Thérèse d’Avila. La cure analytique permet de découvrir les sources archaïques de cette alternative, à travers les images du rien, du néant, du vide, et d’un gouffre que "Dieu" seul est censé pouvoir combler. La quête fusionnelle qui s’exprime ici, semble être liée à une faille originelle du désir maternel. Le désir de ne plus avoir à désirer engage une certaine conception de Dieu qu’il importe d’interroger avec la même acuité que celle dont Stanislas Breton a su faire preuve.

Françoise Todorovitch est psychanalyste. En tant que telle, elle a fait partie du groupe de réflexion transdisciplinaire que Stanislas Breton avait baptisé du nom de "Fonction méta". Outre ses articles spécialisés, elle a publié la biographie: Aldous Huxley, Le cours invisible d’une œuvre, actuellement en cours de réédition aux Editions Salvator.

Ghislain WATERLOT
Professeur à l’Université de Genève où il enseigne l’éthique et la philosophie, Ghislain Waterlot est également directeur de l’Institut Romand de Systématique et d’Éthique. Il a particulièrement étudié Jean-Jacques Rousseau et Henri Bergson. Responsable d’un séminaire sur la mystique et les figures mystiques, l’expérience religieuse et ses relations à la réalité sociale retiennent spécialement son intérêt. Il a notamment publié Bergson et la religion (éd.), PUF, 2008 ; La mystique face aux guerres mondiales (éd. avec D. de Courcelles) ; La théologie politique de Rousseau (éd.), PUR, 2010. Une monographie intitulée Les enjeux de la mystique chez Bergson : entre philosophie et théologie, est à paraître chez H. Champion.


Avec le soutien de la chaire Romano Guardini de l'université Humboldt de Berlin



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