DU VENDREDI 21 JUILLET (19 H) AU LUNDI 31 JUILLET (14 H) 2006
SCIENCE-FICTION ET IMAGINAIRES CONTEMPORAINS
DIRECTION : Francis BERTHELOT, Philippe CLERMONT
ARGUMENT :
A la fois genre littéraire et registre esthétique, la SF a été depuis les années 80 le théâtre de changements notables. Sur le plan interne, sa thématique propre a évolué, son langage s’est diversifié, de nouveaux sous-genres sont apparus. Sur le plan externe, tandis que l’imaginaire scientifique se modifiait, elle a multiplié les échanges avec les autres genres littéraires et s’est affirmée dans de nombreuses formes d’art. Sachant qu’elle a vocation non seulement de rénover les images et les mythes anciens mais aussi d’en créer de nouveaux, plusieurs questions se posent: entre 1980 et 2005, dans quelle direction s’est orienté l’imaginaire collectif? comment a évolué celui des auteurs? en quoi les modes d’expression ont-ils changé?
Le colloque se propose d’explorer ces questions selon trois axes: représentations, transgressions, transpositions. Outre la littérature, divers arts visuels (bande-dessinée, cinéma) seront abordés. Des interventions d’auteurs français et étrangers ainsi que des ateliers d’écriture viendront compléter le dialogue avec les chercheurs.
CALENDRIER DÉFINITIF :
Vendredi 21 juillet
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants
Samedi 22 juillet
Matin:
Hugues CHABOT: La question du relativisme épistémologique dans la SF contemporaine
Après-midi:
Jacques GOIMARD: Science-fiction et psychanalyse
Thierry JANDROK: La Réalité Virtuelle est-elle une Machine Désirante?
Dimanche 23 juillet
Matin:
Philippe CLERMONT: De la SF contemporaine pour la jeunesse en France: un univers en expansion
Anne BESSON: L'expansion des « autres mondes »
Après-midi:
Sylvie ALLOUCHE: Vivre immortel: éthique et politique spéculatives de l'immortalité anthropotechnique en science-fiction
Lundi 24 juillet
Matin:
Jean MARIGNY: De l'usage des vampires dans la science-fiction contemporaine
Aurélie VILLERS: Du mystère à la terraformation: petit précis de mythologie martienne
Après-midi:
Roger BOZZETTO: Trois voies pour évoluer dans la jungle des genres
Elisabeth VONARBURG: Les femmes en tant qu'artefacts dans la SF
Mardi 25 juillet
Atelier d'écriture, animé par Elisabeth VONARBURG
Mercredi 26 juillet
Matin:
Magali BICAÏS: L'imaginaire colonisé par le dogme de la ressemblance
Xavier MAUMÉJEAN: L'effondrement de la salle de Scopas et autres loci
Après-midi:
Samuel MINNE: Des mondes intrafictionnels en science-fiction
François COUPRY: La Nouvelle Fiction
Jeudi 27 juillet
Matin:
Jean-Pierre PICOT: Couleurs de la mémoire, mémoires de la couleur chez K.-S. Robinson: un art poétique à l'ouvrage?
Jean-Pierre MOREL: A propos de quelques cas d' « histoire-fiction »
Après-midi:
Georges-Olivier CHÂTEAUREYNAUD: Le fantastique malentendu
Francis BERTHELOT: Un exemple de transfiction: La Maison des feuilles de Mark Danielewski
Vendredi 28 juillet
Atelier d'écriture, animé par Georges-Olivier CHÂTEAUREYNAUD
Samedi 29 juillet
Matin:
Lauric GUILLAUD: Un exemple de fusion mythique dans la fantasy contemporaine: le cycle de Pendragon de Stephen R. Lawhead
Christian CHELEBOURG: Un côté obscur de la "Force": mutilation et réparation des corps dans Star Wars
Après-midi:
Daniel TRON: Médialepses
Gilles MÉNÉGALDO: La notion de remake postmoderne avec The Thing (Hawks/Nyby, Carpenter) et L'Invasion des profanateurs de sépulture (Siegel, Kaufman, Ferrara)
Dimanche 30 juillet
Matin:
Maryse PETIT: Le rapport entre science-fiction et manipulation de l'humain dans quatre films de Paul Verhoeven: Robocop, Total Recall, Starship Troopers et Hollow Man
Thierry CORMIER: Persistances rétiniennes: regards imaginaires sur les écrans des sociétés contemporaines
Après-midi:
Danièle ANDRÉ: D'une toile à l'autre: Spiderman à l'écran, des comics au cinéma
Anne BARON-CARVAIS: Les super-héros de la bande dessinée américaine, une espèce en voie d'extension, ou la technologie au service de l'imaginaire
Lundi 31 juillet
Matin:
Patrick ABSALON: John Baldessari et Nicolas Moulin: vide cité, démiurgie et utopie
Eric PICHOLLE: Imaginaires scientifiques nouveaux
Après-midi:
DÉPART DES PARTICIPANTS
RÉSUMÉS :
Patrick ABSALON: John Baldessari et Nicolas Moulin: vide cité, démiurgie et utopie
Certaines utopies transmises par l'art contemporain souhaitent « désorganiser » le corps de la ville. L'image (terme générique) prend appui sur un réel interprété et, partant, critiqué, et veut reconstruire le décor dramatique (terme générique), qui joue sur l'ambiguïté d'une misanthropie idéale: utopie démiurgique, s'élevant sans l'Homme. Entrent-elles paradoxalement dans la lignée du modernisme architectural du premier tiers du 20ème siècle?
L'un des fondateurs des études urbanistiques modernes dans les années 1910-1920 (l'organicisme, justement), Marcel Poëte, après que Walter Benjamin a designé Paris capitale du XIXème siècle (et l'on songe aussi à Jules Verne), signe Une Vie de cité: Paris (1924-1931), qui jette les bases de l'histoire urbaine en France. D'une « Vie de cité », on passe à une « Vide cité »...
Mon étude est une réflexion comparatiste d'histoire de l'art, à partir de l'œuvre de deux artistes: John Baldessari, américain né en 1931, et Nicolas Moulin, français né en 1970. Tous deux ont produit deux séries de photographies peintes et manipulées, intéressantes pour notre sujet: The Overlap Series (à partir de 2000) et National City (années 1970 à 1990) pour Baldessari — Novomond (2000) et Vider Paris (1998-2001) pour Moulin. Leurs travaux s'inscrivent dans le contexte sociologique d'une population urbaine dépassant les 80% de la population globale, ainsi que dans celui du mythe de la ville en tant que phénix (ruines latentes), mythe remarquable et effrayant.
Sylvie ALLOUCHE: Vivre immortel: éthique et politique spéculatives de l'immortalité anthropotechnique en science-fiction
La question de l'immortalité technologique appliquée à l'homme peut être abordée de multiples manières en science-fiction. L'une d'elles consiste à imaginer les divers bouleversements, tant sur le plan politique que psychologique, que provoquerait l'apparition d'une telle technologie. C'est ce que font par exemple Norman Spinrad dans Jack Barron et l'éternité, Bruce Sterling dans Le Feu sacré ou Greg Egan dans sa nouvelle « Le Réserviste ».
Mais la science-fiction se fait sans doute encore plus spéculative lorsqu'elle s'efforce d'imaginer ce qui pourrait se passer après l'introduction de telles technologies. A quel genre de stabilité les sociétés parviendraient-elles? Quelles sortes de projets et de relations les individus formeraient-ils? Une société constituée pour tout ou partie d'immortels est-elle viable? A quelles conditions est-elle juste? A travers l'examen de quelques solutions science-fictives à ces questions, j'explorerai donc une petite partie du territoire infinimment vaste des mondes possibles de l'immortalité technologique, mettant ainsi en œuvre la méthodologie de la casuistique imaginative dont j'ai exposé l'inspiration et les principes dans un article intitulé « science-fiction et philosophie, pour une exploration des possibles de la technoscience ».
Références Bibliographiques :
ALLOUCHE Sylvie, « Science-fiction et philosophie, pour une exploration des possibles de la technoscience », Solaris n°149 - printemps 2004, Québec
ASIMOV Isaac, The Robot series, Le Cycle des robots, 1940-1985
EGAN Greg, Permutation city, Millennium, 1994. La Cité des permutants, Robert Laffont, 1996
GOFFETTE Jérôme, Naissance de l'anthropotechnie - De la médecine au modelage de l'humain, Vrin, à paraître
JONAS Hans, Das Prinzip Verantwortung, Insel Verlag, 1979. Le Principe Responsabilité, une éthique pour la civilisation technologique, Cerf, 1990
SLOTERDIJK Peter, Regeln für den Menschenpark, Suhrkamp Verlag, 1999. Règles pour le parc humain, Mille et une nuits, 2000
STABLEFORD Brian, The Emortality series, Tor, 1998-2002
VARLEY John, The Ophiuchi hotline, Dial, 1977. Le Canal ophite, Calmann-Lévy, 1978
WRIGHT John C., The Golden age trilogy, Tor, 2004
Danièle ANDRÉ: D'une toile à l'autre: Spiderman à l'écran, des comics au cinéma
J'aimerais montrer en quoi la BD et le film sont différents et semblables, ce qu'ils nous disent de la société et de l'imaginaire des sociétés qui les ont créés. Avec ces dernières années l'apparition au cinéma d'une pléthore de héros sortis tout droit des comics, on peut se demander ce qui pousse les réalisateurs à transposer ces super-héros au cinéma, et pourquoi la société actuelle les accueille avec bonheur, alors même qu'ils ne sont plus tout jeunes, et pourtant dotés d'une jeunesse éternelle. On se demandera ce qui tient du contemporain et ce qui tient du mythe dans ces histoires où les questionnements sur l'humain et la société ne sont jamais loin.
Anne BARON-CARVAIS: Les super-héros de la bande dessinée américaine, une espèce en voie d'extension, ou la technologie au service de l'imaginaire
Les aventures des super-héros nourrissent les mythes idéologiques de la société à laquelle ils sont destinés, en l'occurrence la société américaine. Des héros des mythologies anciennes, on arrive à ceux nés des avancées technologiques et de leurs avatars, en passant par ceux qui symbolisent l'Amérique tels que Superman, parfait spécimen d'intégration et incarnation de la Vérité et de la Justice, ou encore WonderWoman ou Captain America, drapés du drapeau américain, au service de la politique intérieure (par exemple le combat de Captain America contre la drogue, une BD produite avec le soutien du FBI) ou de la politique extérieure. Cet imaginaire n'a pas pour but de réinventer la société américaine mais de veiller à sa sécurité, à sa préservation. Tout comme William Morris a vu la société utopique de "News from Nowhere" emprunter au Moyen Age, Umberto Eco, auteur de l'essai sur Le mythe de Superman, a évoqué lui aussi les ressemblances de la société contemporaine avec une version rénovée du Moyen Age (dans "Living in the New Middle Ages"): une société empreinte d'idéologie et de technologie, qui s'effondrera devant les attaques des Barbares. Cet utopisme américain, également relevé par Jean Baudrillard dans America (1988), permet aux super-héros de se développer en véritable mythe culturel, étant entendu que ce dernier évolue du fait de l'avancée des technologies (ce qui débuta, pour ce genre de bandes dessinées, dès le début des années 60). Mais les années 80, et particulièrement l'approche du troisième millénaire, connaîtront un certain déclin. Les super-héros seront alors en voie d'extinction, remplacés par des versions parodiques de leurs transformations, ou dans le meilleur des cas par des "vigilantes", sorte de police de l'ombre parallèle inspirée par le personnage de vengeur interprété dès les années 70, par Charles Bronson dans "Death Wish".
Francis BERTHELOT: Un exemple de transfiction: La Maison des feuilles de Mark Danielewski
Livre labyrinthique, traitant d’une maison labyrinthique, La Maison des feuilles de Mark Danielewski (2000) est un des plus remarquables exemples de transfiction des dernières années. Et cela à maints égards:
- transgression des lois de la physique, grâce au paradoxe d’une maison plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur, et dotée d’une structure évolutive,
- introduction d’une surnature par le biais de la « chose terrifiante » cachée dans le dédale de couloirs qui s’y développent,
- présence sous-jacente de plusieurs mythes ancestraux, comme ceux du Minotaure, d’Echo, d’Esaü et Jacob, de Jonas,
- croisement des représentations liées à trois formes d’art différentes: la littérature, l’architecture et le cinéma,
- éclatement de l’histoire à travers les multiples niveaux du péritexte (manuscrit initial, notes, commentaires, correspondance, etc.),
- inscription de cet éclatement dans la structure visuelle du roman, lequel devient ainsi un livre-objet.
On montrera comment ces différents aspects, en s’enrichissant mutuellement, donnent au roman une profonde unité au sein de sa pluralité même.
Anne BESSON: L'expansion des « autres mondes »
Même si elle ne constitue qu’une des tendances récentes d’un genre qui s’est toujours caractérisé par sa diversité interne, on ne peut que relever l’importance prise ces dernières années en science-fiction par les œuvres relevant de l’« analogie » — par opposition à l’« extrapolation » et pour reprendre cette typologie canonique à Darko Suvin. Non pas l’amplification de tendances repérables dans le présent, notre monde à un stade ultérieur de développement, mais la construction de mondes possibles qui ont avec le nôtre un rapport de ressemblance : exploration de mondes « autres », qui passe le plus souvent par la production de vastes ensembles cycliques (pensons aux « Cantos d’Hypérion » de Dan Simmons, à «L’Aube de la Nuit » de Peter F. Hamilton), où la science-fiction semble empiéter sur le domaine de sa « jumelle ennemie », la fantasy, pour y réaffirmer ses droits légitimes. Nous chercherons à montrer comment peut s’effectuer ce partage territorial, au-delà des risques ou tentations de la fusion, de l’absorption : les données inévitablement communes aux cycles des littératures de l’imaginaire se nuancent de spécificités, dans les représentations de l’espace et du temps ou les jeux sur l’encyclopédie du lecteur, qui réaffirment les frontières des genres.
Magali BICAÏS: L'imaginaire colonisé par le dogme de la ressemblance
En cherchant à comprendre le rôle des représentations sociales sur la construction du jugement et sur l'acceptabilité des technologies d'information et de communication, nous avons dressé un inventaire, certes incomplet et sans cesse en mouvement, des représentations qui donnent sens aux technologies. Comment supposer, en effet, que notre rapport à la technologie ne soit pas traversé, par exemple, par toutes les représentations diffusées dans les ouvrages de science-fiction? Plus simplement encore, le mythe de la machine intelligente n'influence-t-il pas nos pratiques quotidiennes d'utilisation des TIC? Pour être crédible, la fiction comme le discours sur la technique s'appuie sur des croyances partagées par l'ensemble des acteurs. Récits de fiction et récits techniques ouvrent les possibles et préparent les esprits à accueillir l'innovation, esquissée dans la narration et à la situer dans des actions vraisemblables, c'est-à-dire semblables au vrai, au réel. C'est une manière de dire qui ouvre les esprits à concevoir un futur hypothétique qui facilitera son passage dans le monde existant. L'analyse parallèle des discours de concepteurs, d'utilisateurs potentiels et de science-fiction nous éclaire alors sur un imaginaire commun qui questionne l'individualité de ces pratiques. A travers l'exemple de la relation homme/machine, nous montrerons comment les représentations sociales (et la science fiction) collaborent avec les représentations d'usages des nouvelles technologies dans un système qui construit et donne un sens social à cet univers humanoïde.
Roger BOZZETTO: Trois voies pour évoluer dans la jungle des genres
Le récit de SF cristallise autour de mots (technologies, sciences, personnages de savants) et créé des situations autour d'une intrigue. Ces noyaux de sens ont pour fonction de créer une herméneutique et poser ainsi leur productivité imaginaire dans le cadre d'un "tissage" avec les éléments neufs issus des différents contextes. Cependant ce ne sont pas uniquement des mondes nouveaux que crée la SF, ce sont aussi des miroirs plus ou moins déformants de la réalité, connue ou impensée. Et cet imaginaire SF tend à se situer dans une perspective qui est, collatéralement certes, celle de l'adaptation mentale à des mondes ou des miroirs neufs.
On retracera, en liaison avec quelques textes majeurs, trois branches d'une éventuelle et aléatoire généalogie pour déboucher sur ces possibles neufs. Celle qui se greffe sur les traces de l'évolution technologique a émergé à partir de la première révolution industrielle, qui portait sur l'invention technique. Elle a ensuite prospéré lors de l'industrialisation de la production avec le taylorisme. Une autre branche encore a été ouverte par H. G. Wells, La machine à Explorer le temps (1895), puis par G. Orwell, 1984 (1948). Elle explore, selon une logique à la fois narrative et anticipatrice, les changements sociologiques découlant des avancées techniques et scientifiques dans leurs rapports aux pouvoirs.
La science-fiction des vingt-cinq dernières années a non seulement évolué du point de vue des sciences et des technologies qu'elle met en scène (génétique, bio et nanotechnologies, terraformation, intelligence artificielle...), mais aussi vis-à-vis de ses questionnements philosophiques et sociologiques sur l'activité scientifique. Dans leurs représentations de l'activité des professionnels de la science, les écrivains de SF se montrent bien informés des avancées récentes en épistémologie et en histoire des sciences. Ils contribuent à donner une image plus fidèle de la « science en action » que celle donnée, par exemple, par les auteurs de l'« âge d'or ». Les débats qui ont agité la communauté des chercheurs en sciences humaines qui étudient le phénomène scientifique, notamment autour du relativisme culturel, ont nourri les thématiques d'écrivains comme David Brin, Greg Egan, Kim Stanley Robinson ou Serge Lehman. Nous proposons dans cette communication de caractériser les postures adoptées par ces auteurs pour traiter la question de la valeur philosophique et sociale de la science.
Christian CHELEBOURG : Un côté obscur de la "Force": mutilation et réparation des corps dans Star Wars
Le récent achèvement de la seconde trilogie de Star Wars invite à analyser d'un point de vue panoramique et synthétique cette saga qui couvre l'ensemble de la période à laquelle s'intéresse le colloque. C'est sous l'angle de la mythographie que je me propose de l'aborder. Par la réécriture de figures héroïques tirées du fonds de l'imaginaire diaïrétique, les six films de George Lucas composent en effet une forme de mythe moderne, à la fois individuel et collectif. La composante mythique de sa fiction tient pour l'essentiel à l'articulation du surnaturalisme et de l'anticipation technologique, dans un décor qui ravive le souvenir de deux époques éminemment « mythogènes »: celle de la chevalerie médiévale pour la trilogie la plus ancienne, et la Rome antique pour les trois derniers films, qui nous content — selon un shéma narratif inspiré des grands cycles médiévaux — les « enfances » de Dark Vador. Je m'attacherai à mettre l'accent sur la manière dont le scénario subvertit le manichéïsme, d'une part en suivant le personnage de Vador de son plus jeune âge à sa rédemption, de l'autre en soulignant par les liens du sang la troublante parenté entre les forces du Bien et du Mal. Je montrerai aussi comment, par un brouillage du temps qui consiste à représenter un lointain passé selon des schémas futuristes, Star Wars entend suggérer l'intemporalité de l'aventure collective qu'il met en scène, invitant du même coup à méditer en termes contemporains les modèles historiques qu'il exploite. Ainsi, le discours mythique sera-t-il articulé à une dimension idéologique. Enfin, j'examinerai la saga dans une perspective narratologique, afin de faire ressortir la mixité générique qui caractérise ici l'univers science-fictionnel. On devrait de la sorte déboucher sur une conception de la SF comme spectacle global, alternatif au délitement des supports narratifs traditionnels.
Philippe CLERMONT: De la SF contemporaine pour la jeunesse en France: un univers en expansion
La lecture d’un corpus significatif, réunissant notamment des récits de D. Martinigol, J. Wintrebert, N. Le Gendre, E. L’Homme, J.-P. Hubert, C. Grenier, F. Colin, S. Brussolo, A Grousset, C. Léourier, X.-L. Petit, permettra de dégager les traits caractéristiques de la SF écrite actuellement (2005) pour la jeunesse en France. Cette étude mettra en évidence l’important développement récent (années 1980 à 2000) de ce domaine éditorial, ainsi que l’écriture de formes et d’images combinant à la fois les traits d’une SF « classique » et ceux propres à la littérature dite pour la jeunesse. La perspective adoptée conduira à aborder une brève analyse de discours éditoriaux ou auctoriaux concernant l’existence d’une « sous-catégorie générique », la SF pour la jeunesse, pour en considérer ensuite la mise en œuvre dans les quinze récits du corpus. Chemin faisant, il s’agira de considérer dans quelle mesure sont affirmées (et donc perceptibles par le jeune lecteur) les valeurs portées par les textes, dans quelle mesure s’affirmerait ainsi une SF au caractère « didactique » marqué, parce qu’écrite pour la jeunesse.
Corpus des œuvres :
S. Brussolo, Le Maître des nuages - Les Sentinelles du crépuscule vol. 1, Bayard Jeunesse, 2001
F. Colin, Projet oXatan, Mango, « Autres mondes », 2004
Y. Frémion, Tongre, Gallimard, “Folio Junior”, 1986
C. Grenier, Allers simples pour le futur, Mango, « Autres mondes », 2003
A Grousset, Les Naufragés de l’arbre-pont, Nathan, « Pleine lune SF », 2000
J.P. Hubert, Les Sonneurs noirs, Mango, « Autres mondes », 2004
N. Le Gendre, Mosa Wosa, Mango, « Autres mondes », 2004
C. Lambert, La nuit des mutants, Hachette Jeunesse, « Vertige SF », 1997
C. Léourier, Mission Brume, Mango, « Autres mondes », 2003
E. L’Homme, Chien-de-la-lune – Le Maître des brisants I, Gallimard Jeunesse, « Hors Piste », 2004
D. Martinigol, Les Abîmes d’Autremer, Mango, « Autres mondes », 2002
J. Molla, Felicidad, Gallimard Jeunesse, « Scripto », 2005
X.L. Petit, Le monde d’en haut, Casterman, « Roman junior »
E. Simard, L’oracle d’Egypte, Mango, « Autres mondes », 2003
J. Wintrebert, L’Océanide (1992), rééd. Castor Poche
Thierry CORMIER: Persistances rétiniennes: regards imaginaires sur les écrans des sociétés contemporaines
« Les constructions humaines, les artefacts – que ce soient des fusées, des ordinateurs, des autoroutes, des pompes à essence ou des supermarchés – représentent les concrétisations réalisées d’un rêve de l’homme occidental. Celui-ci se meut dans un « paysage technologique » impossible désormais à rêver puisqu’il est « déjà là ». Et nous en sommes au point où dans la « civilisation » occidentale, c’est maintenant ce paysage technologique lui-même qui rêve l’homme. (…)
Or la fin de ce « monde moderne », les métamorphoses des « sociétés industrielles » nous laissent perplexes devant une béance qui est cause ou conséquence de la mort des « grands récits ». L’art métafictionnel des sociétés post-modernes se présente peut-être alors, à défaut d’une (encore ?) impossible suture de cette béance, comme une tentative – souvent réussie – de remise en jeu, ironique ou critique, ludique mais tragique, bouffonne mais profondément sérieuse des certitudes de la modernité. L’espace neuf ainsi créé, lieu de rencontres des désirs, des fantasmes et des débris d’anciens mythes reste à explorer, avant d’être lui aussi emporté par le flot de l’Histoire, ou la fin de notre « civilisation » ».
Roger Bozzetto, Ecrits sur la Science-fiction : textes critiques, Jalons pour une histoire de la Science-fiction, Science-fiction moderne et postmodernité : J.G. Ballard et la métafiction.
Hybridation des genres cinématographiques et des sources d’images, réflexion des mythes littéraires et cinématographiques ou des valeurs fondatrices, mise en abyme de l’« écran », une partie du cinéma de Science-fiction Nord Américain impose une fiction en miroir d’elle-même en explorant les sociétés contemporaines.
A travers des principes d’échange entre les écrans de l’information et ceux de la fiction, par l’emploi de la citation ou du remake, des cinéastes comme John Carpenter, John McTiernan, Paul Verhoeven ou Steven Spielberg, inscrivent leurs œuvres dans un questionnement du visuel et des images. Le regard porté sur le monde prend acte de la présence et du rôle des écrans dans un univers contemporain devenu imaginaire par toutes ses projections et à force de représentations. Il s’agit, notamment, de rendre ostensibles les « salissures » d’une société, cachées par des images toujours plus propres et toujours plus lisses: c’est là l’esthétique d’un genre qui renvoie à une éthique du regard.
Par l’explosion des frontières entre l’imaginaire et le réel, et le métissage des codes de divers genres cinématographiques, ces auteurs, en tirant ainsi la fiction vers la métafiction, mettent en scène un monde où les écrans du spectacle et de la promotion font écran au réel, et où le « voir pour savoir » n’est plus une certitude.
François COUPRY: La Nouvelle Fiction
La majeure partie des récits, suivant une lourde tradition, continue à prétendre dire la vérité et la réalité, raconter un monde préexistant. D'autres récits, au contraire, ont compris que le réel n'était accessible que par la représentation qu'on en donne, avec des mots et des images. Pour eux, ce n'est pas la réalité qui produit des fictions, mais les fictions qui produisent la réalité. Ils jouent sur ce constat, travaillant cette fiction et la représentation du monde comme seules sources de vérités. Ils œuvrent sur les mythes, les fables, les légendes exemplaires — hors de l'illusion du réalisme, et d'un réel que l'imaginaire n'a pas à imiter mais qu'il doit sans cesse recréer.
Lauric GUILLAUD: Un exemple de fusion mythique dans la fantasy contemporaine: le cycle de Pendragon de Stephen R. Lawhead
La dynamique communicationnelle des œuvres a entraîné dans l’histoire un élan transgénérique. La science-fiction, le fantastique, l’utopie ou le roman d’aventures se sont parfois télescopés pour produire des renouvellements thématiques, voire des littératures fondatrices. L’hybridité peut certes enfanter une « tératologie littéraire » (G. Letissier), mais elle assure une dynamique significative, notamment à l’époque actuelle. Une apparente difformité peut déboucher sur un tout homogène sur le plan littéraire. Le "sang mêlé" des écritures peut générer du "sang neuf" : un objet insolite défiant nomenclatures et périodicités de l’histoire littéraire. « Je ne vois pas de frontières strictes entre SF, fantasy ou roman historique, du moins quand j’écris, avoue Stephen R. Lawhead. Sans me soucier d’un genre particulier, j’essaie d’évoquer dans mon histoire le sens du merveilleux (sense of wonder) ». Á partir d’un exemple récent, le cycle celtique de Pendragon (1987-1999) de Lawhead, nous tenterons de cerner la problématique de la fantasy contemporaine. Celle-ci propose en effet un summum du mélange des genres qui, dans le cas de Lawhead, aboutit à une véritable réécriture de l’épopée arthurienne et à une fusion révélatrice avec d’autres mythes, tel celui de l’Atlantide. Outre l’étude du cycle, la communication s’intéressera à ses filiations historiques et littéraires.
Thierry JANDROK: La Réalité Virtuelle est-elle une Machine Désirante?
Depuis une vingtaine d’années, le discours de la cybernétique s’est infiltré partout. Tant et si bien que nos contemporains ont de plus en plus de difficultés à se détacher de son emprise. Une nouvelle forme d’aliénation se mettrait-elle en place? Jusqu’à aujourd’hui, la science fiction a conservé une certaine avance sur les prouesses de la technologie. Mais l’écart se resserre et ce genre littéraire tend par là même à prendre une nouvelle dimension que certains pourraient qualifier de prophétique. Lors de notre intervention, nous reviendrons rapidement sur l’histoire d’Internet. Puis nous retravaillerons la transformation du rapport Réel, Imaginaire et Symbolique dans les discours de la science, de la cyber-technologie et ceux de la fiction en y questionnant la place du sujet.
Références Bibliographiques :
" Au cœur de l'enfer: à propos de "The Hellbound Heart" de Clive Barket", pp. 71-80, in Phénix 34: " Dossier Clive Barker ", Lefrancq éditeur, Bruxelles, Belgique, mars 1993, 372 p.
"Le vampire dans le romanesque", pp. 133-141 in Phénix 39 — "Anne Rice et les Vampires", Lefrancq éditeur, Bruxelles, Belgique, 1995, 440 p.
" La science fiction comme esthétique du pessimisme " in Phénix, 48, Retour vers le Futur, 1998, Lefranq, Belgique
" De Thèbes à Endor " in Star Wars les Coulisses d'un Mythe, Christophe Courthouts, Lefranq, 1997
Jean MARIGNY: De l'usage des vampires dans la science-ficton contemporaine
Jusqu’au milieu du XXème siècle, le thème du vampire a été utilisé de façon quelque peu détournée par la science-fiction, mais le roman de Richard Matheson, Je suis une légende, paru en 1954, lui a donné une légitimité nouvelle et a ouvert la voie à d’autres récits similaires. Certes, ce roman a été au début un exemple isolé. A partir des années 70, le vampirisme est traité de façon beaucoup plus sérieuse par la SF. Des auteurs renommés comme Brian Aldiss, Brian Stableford, ou Michael Swanwick n’ont pas hésité à mettre en scène des vampires dans leurs romans. Par ricochet, la littérature vampirique contemporaine se rapproche de plus en plus de la SF dans la mesure où elle tourne le dos à l’esprit « gothique » et où elle cherche à rationaliser ce qui était jusqu'alors présenté comme relevant du surnaturel. Cette évolution a pour effet de changer radicalement l’image du vampire en littérature et de montrer qu’il existe de multiples passerelles entre fantastique traditionnel et science-fiction moderne.
Références Biliographiques :
Romans :
Richard MATHESON. Je suis une légende (I Am Legend, 1954), Paris, Denoël, coll. « Présence du futur », 2001
Christopher PIKE. La Saison du passage (The Season of Passage, 1992) , Paris, J’ai Lu, coll. « Ténèbres »
Brian STABLEFORD. L’Extase des vampires (The Hunger and Ecstasy of Vampires, 1996), Paris, Denoël, coll. « Présence du futur » n° 589, 1998
Whitley STRIEBER. Les Prédateurs (The Hunger, 1981), Paris, Fleuve Noir, 2004
Michael SWANWICK. Le Baiser du Masque (In the Drift, 1985), Paris, Denoël, coll. « Présence du futur », n° 423
Ouvrages de référence :
Antoine FAIVRE & Jean MARIGNY (eds.), Les Vampires, Colloque de Cerisy, Paris, Albin Michel, 1993
Sabine JARROT. Le Vampire dans la littérature du XIXe au XXe siècle, Paris, l’Harmattan, 1999
Jean MARIGNY. Le Vampire dans la littérature du XXe siècle, Paris, Honoré Champion, 2003 (couronné par le Grand Prix de l’Imaginaire 2004).
Alain POZZUOLI. Dracula ; le lexique du vampire, Montpellier, Editions de l’Oxymore, 2005
Xavier MAUMÉJEAN: L'effondrement de la salle de Scopas et autres loci
Ma communication aurait pour but de démontrer que la science-fiction opère l'ultime transgression littéraire, puisqu'elle n'est pas transgression DANS la littérature, mais déni de la littérature, de sa dimension créatrice. Elle n'est donc pas fiction, en ce sens. Bien au contraire, elle opère un retour au réel à travers la faculté spontanée de recomposition par le biais de la mémoire, qui est le propre de chacun. Elle privilégie la reprise, au travers notamment des sentiments, comme l'a montré Saint Augustin. A cela près qu'elle ne subit pas ce détournement de la mémoire, mais se l'impose. Plus qu'une contrainte, c'est une obligation, ce que j'appelle l'impératif de l'affect. Partant, la science-fiction n'est pas science puisqu'elle revendique sa subjectivité, ni fiction puisqu'elle est retour au réel.
Gilles MÉNÉGALDO: La notion de remake postmoderne avec The Thing (Hawks/Nyby, Carpenter) et L'Invasion des profanateurs de sépulture (Siegel, Kaufman, Ferrara)
Le remake, pratique courante au cinéma, permet de poser des questions ayant trait au contexte de production des films, mais aussi aux modes de transformation et de réception d’un film source qui peut lui-même être l’adaptation d’un texte littéraire. Les films source qui nous concernent ici sont des classiques du cinéma de science-fiction produits dans un contexte de guerre froide et de paranoïa qui oriente largement la lecture qui en est faite. Les remakes mobilisent un imaginaire spécifique, plus clairement réflexif, et mettent en jeu une intertextualité filmique complexe. Ils reposent aussi sur la connaissance de l’œuvre source et les horizons d’attente du spectateur dans un contexte culturel et idéologique donné. Il convient aussi, s’agissant de remakes relativement récents (de 1978 à 2000), d’interroger la notion de postmodernité et de voir en quoi elle permet de rendre compte de certaines des stratégies narratives et formelles mobilisées par des cinéastes qui revisitent une œuvre canonique (et lui rendent hommage) en l’inscrivant cependant dans leur propre parcours esthétique.
Samuel MINNE: Des mondes intrafictionnels en science-fiction
La littérature est le lieu privilégié pour créer des mondes imaginaires. Mais à la suite de Philip K. Dick et de Michel Jeury, sont apparus récemment des mondes d'un genre nouveau, des univers mentaux, oniriques ou virtuels, qui échappent à la réalité matérielle. L'exploration de ces mondes "intrafictionnels" est le sujet de romans de Serge Brussolo, Greg Egan, Jeffrey Ford, et de nouvelles de Francis Berthelot ou Sylvie Denis. La fuite du réel dans d'autres réalités influe sur la narration des romans et des nouvelles, transgressant les niveaux de réalité comme les conventions du récit. En plus d'être soutenus par la caution de théories scientifiques (spécificité de la science-fiction), ces mondes intrafictionnels se distinguent des mondes parallèles ou des mondes magiques de la fantasy en ce qu'ils constituent des mises en abyme de la fiction. A travers ces exemples s'affirme la toute-puissance de l'imaginaire, mais s'impose aussi une image de la création littéraire en train de se faire — une monstration de l'acte d'écrire.
Maryse PETIT: Le rapport entre science-fiction et manipulation de l'humain dans quatre films de Paul Verhoeven: Robocop, Total Recall, Starship Troopers et Hollow Man
A travers quatre films de Paul Verhoeven (Robocop, Total Recall, Starship Troopers, Hollow Man), se joue une double manipulation: manipulation de textes revisités, transcrits, métamorphosés, mais aussi manipulation du spectateur, amené à penser son impensable, à adhérer à ce qu'il haïssait, spectateur emporté dans une autre dimension du monde pour y devenir mieux victime de son identité propre.
Daniel TRON: Médialepses
A travers un corpus de films (en majorité de SF, de 1990 à 2005) et d’exemples littéraires (Philip K. Dick, Lewis Carroll), notre étude portera sur les points de passage entre niveaux de réalité, nous en analyserons les formes et les significations selon les genres, les cultures et les réseaux intertextuels dans lesquels elles s’inscrivent.
Aurélie VILLERS: Du mystère à la terraformation: petit précis de mythologie martienne
Les romans martiens des années 1990 content l’exploration, la colonisation et la terraformation qui devraient advenir dans les décennies et les siècles prochains. Cependant, ils servent avant tout à répondre à une question bien plus impérieuse : quel est le passé de Mars? Alors que ces œuvres de science-fiction auraient pu considérer le passé comme secondaire ou anecdotique et ne s’intéresser qu’à l’avenir de la planète, il apparaît que ces récits de prospective, qui se veulent les plus réalistes et les plus plausibles, entretiennent un lien ambigu avec le passé. Ils revendiquent une intertextualité assumée, un goût pour l’uchronie, et, majoritairement, une réappropriation des mythes occidentaux, transposant sur la planète, l’Ouest américain au beau milieu de mythes d’origines et même de mythes cosmogoniques. Car, vus d’une Terre qui se consume à petit feu, ce sont bien les commencements d’une vie nouvelle, largement utopique, que la littérature martienne de cette fin de siècle et de millénaire célèbre.
Elisabeth VONARBURG: Les femmes en tant qu'artefacts dans la SF
Depuis Eve et Lilith, il existe de curieuses connexions entre les femmes et le motif de l'artefact. C'est sans doute dans la science-fiction qu'on les trouve explorées de la manière la plus systématique — et la plus révélatrice, aussi bien dans les textes classiques des auteurs masculins que dans la subversion du motif par nombre d'écrivaines depuis les années 60.
BIBLIOGRAPHIE :
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