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CENTRE CULTUREL INTERNATIONAL DE CERISY

Programme 2015 : un des colloques





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LES FONDEMENTS (NON-UTILITARISTES) DE LA SCIENCE SOCIALE

DU SAMEDI 16 MAI (19 H) AU SAMEDI 23 MAI (14 H) 2015

DIRECTION : Alain CAILLÉ, Philippe CHANIAL, Stéphane DUFOIX, Frédéric VANDENBERGHE

ARGUMENT :

Peut-on, en science sociale, espérer formuler quelques propositions de base, partageables tant par les sociologues que les économistes, les philosophes ou les anthropologues, les géographes et les historiens, etc.? Si oui, on verrait se dessiner une certaine forme d’unité de la science sociale, au-delà de sa fragmentation actuelle en multiples disciplines, sous-disciplines ou sous-sous-disciplines.

Une telle perspective semble aujourd’hui largement utopique. Pourtant, il existe déjà bien une certaine forme de science sociale générale. C’est celle qui est constituée par l’usage transdisciplinaire de ce qu’il est permis d’appeler le "modèle économique", c'est-à-dire les diverses variantes de la théorie des choix rationnels et de l’axiomatique de l’intérêt. Bref, de l’utilitarisme. Cette hégémonie cognitive du modèle économique n’est pas pour rien dans l’hégémonie mondiale d’un capitalisme financier spéculatif.

En réunissant certains des plus grands noms de la science sociale, ce colloque se donne pour but de tester la possibilité de se mettre d’accord sur un certain nombre de propositions et de thèses permettant de dépasser le modèle économique. L’enjeu est à la fois théorique et épistémique, mais aussi éthique et politique.

CALENDRIER DÉFINITIF :

Samedi 16 mai
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Dimanche 17 mai
Matin:
Alain CAILLÉ: Quel paradigme pour la science sociale? [conférence en ligne sur la Forge Numérique de la MRSH de Caen et sur le site France Culture Plus]
François DUBET: Peut-on se passer de l'idée de société?

Après-midi:
Jan NEDERVEEN PIETERSE: Retooling Social Theory in the Age of Multipolarity
Francesco FISTETTI: Philosophie et sciences humaines au XXIe siècle: un changement de paradigme?
Guy LE GAUFEY: Le désir pousse plus qu'il ne tire. Psychanalyse et sciences sociales


Lundi 18 mai
Matin:
André ORLÉAN: Quels fondements pour la science économique?
Ilana SILBER: Anti-Structuralisms, Anti-Utilitarianisms and the Sociology of Morality: An Expanding Theoretical Alliance?

Après-midi:
Philippe CHANIAL: Sur quelques présupposés normatifs et anthropologiques nécessaires à une sociologie résolument relationnelle
Elena PULCINI: Un paradigme anti-utilitariste a-t-il besoin d'une théorie des passions?
Daniel CEFAÏ: Les formes du public: pragmatisme et sciences sociales


Mardi 19 mai
Matin:
Christian GRATALOUP: La conscience du Monde, une question épistémologique
Thomas LINDEMAN: Recognition Theory applied to Antagonistic International Relations

Après-midi:
Philippe d'IRIBARNE: L'impact sur les sciences sociales de la vision indigène que les sociétés modernes ont d'elles-mêmes
Lucien SCUBLA: L'anthropologie entre crise et renouveau
Roland GORI: La psychanalyse contre l’utilitarisme

Soirée:
Présentation du Manifeste convivialiste, par Alain CAILLÉ, Philippe CHANIAL, Francesco FISTETTI et Frédéric VANDENBERGHE


Mercredi 20 mai
Matin:
Romain BERTRAND: L'histoire-monde et les sociologies non-utilitaristes: de quelques possibles d'écriture
François HARTOG: Le présent de l’historien
Stéphane DUFOIX: La théorie de la globalisation est-elle une sociologie générale?

Après-midi:
DÉTENTE

Soirée:
Robert BOYER: De la crise des "surprimes" à la crise européenne


Jeudi 21 mai
Matin:
Michel WIEVIORKA: Pourrons-nous réenchanter les valeurs universelles? [conférence en ligne sur la Forge Numérique de la MRSH de Caen et sur le site France Culture Plus]
Sergio COSTA: Decentering Social Theory: Contributions from Postcolonial and "Southern" Sociologies

Après-midi:
Robert BOYER: L'économie comme science sociale: une proposition à partir de la théorie de la régulation
Olivier FAVEREAU: Comment sortir du modèle économique en science sociale: penser l’entreprise
Rudolf STICHWEH: Systems Theory and Sociocultural Evolution. On the Evolutionary Foundations of a Sociological Paradigm


Vendredi 22 mai
Matin:
Christian LAVAL: Les destins de l'institution dans les sciences sociales
Danilo MARTUCCELLI: Action et réalité

Après-midi:
Nathalie HEINICH: Ce que l'art fait à la sociologie non utilitariste
Frédéric VANDENBERGHE: La sociologie comme philosophie pratique
Anne RAWLS: Grounding Social Facts in Cooperation and Trust: the New Moral and Structural Basis of Modernity

Soirée:
Discussion générale


Samedi 23 mai
Matin:
Jeffrey ALEXANDER: Anti-Utilitarian Theory in the U.S.: From Parsons to the Late Durkheim, and Cultural Sociology
Marcel HÉNAFF: Formater, instituer, reconnaître. Intérêt et crise de la raison instrumentale

Après-midi:
DÉPARTS

RÉSUMÉS :

Jeffrey ALEXANDER: Anti-Utilitarian Theory in the U.S.: From Parsons to the Late Durkheim, and Cultural Sociology
In The Structure of Social Action (1937), Talcott Parsons developed a passionate, analytically ambitious critique of what he described as "the utilitarian dilemma", and argued that only a sociology that highlighted social values could solve the "problem of order". This Parsonian alternative to utilitarian theory deeply affected sociological thinking in the middle decades of the 20th century, not only in the U.S. but beyond. The problem with this formulation was that it conflated non-utiilitarian thinking not only with an emphasis on values but with social consensus, thus equating solidarity with an absence of conflict. This destructive ambiguity of Parsons' solution to the order problem generated an equally problematic reaction in so-called "conflict theory". Arguing that collective meanings (values) were useless in explaining social change, conflict theory re-instituted  a utilitarian approach to action and order (Rex, Skocpol, Tilly, Mann). The anti-utiitarian position could be revived only by demonstrating that cultural analysis did not imply empirical equilibrium. This meant reinterpreting Durkheim. In the 1980s, as the discipline of cultural sociology emerged in the U.S., interpretation shifted from the equilibrium model of Durkheim's work in the 1890s to the "religious" sociology of the later, Elementary Forms work. Durkheim's late symbol theory was connected with semiotics and post-structuralism, with Rolande Barthes, Gramsci and the Birmingham School, and Foucault. Contemporary cultural sociology has developed a powerful alternative to utilitarian thinking, but it has done so an a decidedly non-Parsonian way.

Margaret ARCHER: The Reflexive Imperative and its Implications for Social Theory
After reviewing Peirce’s replacement of "introspection" by the "inner conversation", the role of extended reflexivity is reviewed in Beck, Giddens and Lash and compared with Bourdieu’s view about its limited nature, and with recent attempts to defend a "reflexive habitus". Conversely, this article argues that reflexivity mediates between the objective structural and cultural contexts confronting agents, who activate their properties as constraints and enablements as they pursue reflexively defined "projects" based on their concerns. The increased scope, range and changing mode with which reflexivity is practised are linked to pre-modernity, modernity and trans-modernity.

Robert BOYER: L'économie comme science sociale: une proposition à partir de la théorie de la régulation
Les économistes, mais aussi les autres chercheurs en sciences sociales, devraient se départir de l’attraction, explicite et le plus souvent implicite, qu’exerce sur eux la remarquable parcimonie de la théorie des choix rationnels et de l’utilitarisme. Accordez-lui le principe de rationalité substantielle, le marché comme unique forme de coordination entre acteurs, la rationalité des anticipations et la complète séparabilité de l’économique des autres champs et il est possible d’engendrer une théorie tellement générale qu’elle en devient, soit radicalement fausse, soit tautologique. De longue date, les approches en termes de régulation ont développé une alternative théorique et méthodologique qui reconnait que les rationalités sont institutionnellement et historiquement situées, que les sociétés tiennent ensemble grâce à une multiplicité d’arrangements institutionnels autres que le marché, que la prévalence de l’incertitude radicale interdit la rationalité des anticipations et que les interactions entre politique, société et économie sont constitutives des sciences sociales. À la lumière de l’expérience et de l’accumulation de résultats, il peut être fructueux de discuter une refondation et, en un sens extension, de cette problématique à partir de 7 prémisses  suivants:
1. la nécessité d’une ontologie: il n’est pas de description "naturelle";
2. le problème des sciences sociales: comment interagissent des entités appartenant à divers champs?
3. les logiques de l’action: les enseignements de l’histoire longue;
4. analyser l’enchevêtrement des processus et non pas la convergence vers un équilibre;
5. étudier les régimes socioéconomiques: point obligé d’un passage macro-micro;
6. pas de théorie satisfaisante sans possibilité et conceptualisation des crises;
7. une méthodologie ad hoc pour les sciences sociales.

Robert Boyer est actuellement chercheur associé à l’institut des Amériques. Anciennement directeur de recherche au CNRS dans la section économie et gestion, directeur d’études à l’EHESS, il a contribué au développement de la théorie de la régulation qui vise à expliquer les transformations de longue période des sociétés dominées par le capitalisme. Dès l’origine, le propos a été de croiser la tradition de l’école historique des Annales, un usage critique de la théorie marxiste avec les exigences de formalisation des régimes macro-économiques. La nécessité d’insérer l’économie dans les autres champs de l’analyse sociale s’est encore affirmée avec l’extension de la problématique dans le temps et l’espace et la généralisation des premiers travaux. Consulter ces travaux: http://robertboyer.org

Alain CAILLÉ: Quel paradigme pour la science sociale?

D’une certaine manière, il existe déjà un paradigme unificateur pour la science sociale: la théorie des choix rationnels, ou, si l’on préfère, le modèle économique (utilitariste)  généralisé. Mais ce paradigme repose sur une vision du sujet humain et social, l’homo œeconomicus, à la fois simpliste et erronée. C’est cette vision qui inspire désormais la quasi-totalité  des politiques menées à travers le monde. Pour le pire, plus que pour le meilleur. Est-il possible de définir les grandes lignes d’un paradigme alternatif, moins simpliste et moins trompeur mais toutefois suffisamment simple pour être partageable par les différentes disciplines des sciences sociales, philosophie morale et politique incluse? On défendra l’hypothèse qu’un tel paradigme ne pourra se développer qu’en prenant au sérieux les découvertes de Marcel Mauss dans l’Essai sur le don, en les explicitant, en les développant et en les actualisant.

Alain Caillé, professeur émérite de sociologie à l’Université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense, est le directeur-fondateur de La Revue du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste en science sociale).


Sergio COSTA:
Decentering Social Theory: Contributions from Postcolonial and "Southern" Sociologies
Torn apart between tendencies of economization and culturalization, sociology faces the challenge of analyzing the contemporary world modernity, which hardly resembles the model of modern society envisioned by post-world war sociologists. Modernity in sociology still corresponds to a world whose order rests upon secure national borders and stable identities. In addition, the fact that modernity is not significantly shaped by "Western powers" is problematic for the discipline. Western dominance is intrinsic to the concept of modernity in sociology, according to which it was neither envisioned, nor is it comprehensible, that South America could advance to the periphery of China; that the interpolations between Bollywood, Hollywood, and Latin American telenovelas would shape twenty-first century romanticism, or that attributes like gender, ethnicity, and race would remain central factors in explaining social inequalities in modern capitalism.
Postcolonial approaches are currently presented as alternatives to overcome these congenital deficits of sociology. However, these new contributions have been hitherto dominated by epistemological, external criticism, which is, of course, important, but this task has already been accomplished. In this paper, I defend the thesis that the influences of postcolonial and studies can and must have consequences for the whole of sociology. This will only happen, however, if these studies reach well beyond the deconstruction of the disciplinary division of labor and of the Eurocentric core of sociology. That is to say, it must provide the analytical tools to do sociology differently, or to create a different sociology.
The argument is developed in three steps. Step one provides a general description of certain dilemmas sociology currently faces. The second section presents three models from postcolonial studies to approach social sciences. Finally, the third section shows by examples what the desired interference of postcolonial studies in sociology, or even a combination of the two, can look like.

Sergio Costa is a professor of sociology at the Freie Universität Berlin, an associate investigator at CEBRAP (Brazilian Center for Analysis and Planning, São Paulo), as well as one of the spokespersons of desiguALdades.net, the Research Network on Interdependent Inequalities in Latin America. Trained in economics and sociology in Brazil and Germany, he earned his Bachelor and Master Degree from the Universidade Federal de Minas Gerais, and his Ph.D and his "habilitation" from the Freie Universität Berlin. He has previously held positions at the Universidade Federal de Santa Catarina in Brazil and at the Universität Flensburg in Germany. He has specialized in contemporary social theory, social inequalities and cultural difference, racism and anti-racism, as well as social movements and transnational politics.

Stéphane DUFOIX: La théorie de la globalisation est-elle une sociologie générale?
Si les sciences sociales, en particulier les relations internationales et la sociologie, ont proposé depuis les années 1970 des perspectives théoriques sur la société mondiale ou les systèmes-monde, il faut attendre la toute fin des années 1980 pour que le concept de globalisation, développé par Roland Robertson depuis le début des années 1980, prenne vraiment de l’importance au sein des sciences sociales, comme le montre par exemple le choix pour le Congrès de l’Association mondiale de sociologie qui se tient à Madrid en 1990 d’un titre tel que "Globalization, Knowledge, and Society". Plutôt que d’envisager une approche typologique (politique, culturelle, économique...) ou en termes de "vagues" (globalistes, sceptiques, critiques), l’intervention proposera une perspective visant à restituer la chrono-logique de l’émergence de la question de la globalisation au sein des sciences sociales. Une sociologie historique des sciences sociales présente plusieurs avantages: ne pas essayer de plaquer sur le passé des cadres interprétatifs ultérieurs; rendre compte des évolutions; ne pas aplatir la complexité de ce qui surgit; comprendre la participation à l’espace des participations comme un mode de positionnement académique participant à l’institutionnalisation même de l’espace en question; enfin saisir à quel point l’émergence de ce concept et de cet objet ne relève pas de la génération spontanée mais d’une histoire spécifique qu’il faut retracer. En s’intéressant à cette histoire, on remarque notamment le lien entre l’émergence du concept de globalisation et d’autres débats théoriques généraux sur la spatialisation des sciences sociales (notamment dans le cadre de la critique de la théorie des systèmes-monde) ou sur modernité et postmodernité. Contrairement à ce qui est souvent présenté, globalisation naît moins comme un nouvel objet d’étude que comme une nouvelle perspective générale permettant de repenser les rapports entre espace et modernité. Cependant, il serait erroné de considérer, non seulement qu’il existe un consensus sur le sens de globalisation, mais qu’il existe même à ce moment-là une vision unique du rapport entre globalisation et science sociale au sens large. En effet, d’une manière analogue à ce que Charles Cooley pouvait écrire sur le soi et la société qu’il considérait comme étant "nés jumeaux", la globalisation est siamoise, collée par le corps mais les deux têtes tournées en directions opposées. Une première conception, à laquelle on peut rattacher les noms de Roland Robertson, Bryan Turner ou encore Anthony Giddens, voit dans la globalisation le parachèvement de la science sociale classique; tandis que, au même moment, et parfois dans les mêmes revues (par exemple le numéro spécial, juin 1990, de Theory, Culture and Society intitulé "Explorations in Critical Social Science" dans lequel on retrouve des articles de Robertson, Turner, Appadurai, Archer, Wallerstein, Arnason, Hannerz, Friedman) s’élabore une autre conception pour laquelle le moment global représente une sortie hors de la modernité et une opportunité de réinvention pour la science sociale (Arjun Appadurai, Stuart Hall et d’une certaine façon Ulrich Beck). En venant les constituer comme une discipline à part entière, la construction progressive du champ des Global Studies tend à faire disparaître cette ambition générale.

Francesco FISTETTI: Philosophie et sciences humaines au XXIe siècle: un changement de paradigme?
The decentralization of the West is an objective historical fact produced by the postcolonial condition in which today it lives after the end of colonial empires and after the collapse of the USSR and of communist regimes of the East European countries. Not only does the West live in a Global World, but also in a post-Western World. To take into account this decentralization means an axial Cultural Turn, as Jaspers would name it. In other words, that entails rethinking the founding categories of Modernity and replacing them in the "third space" of the in-between, in which they open to Otherness (Alterity) and are transformed into hybrid and "pluriversal" categories. However, this work of critical deconstruction should be supported by a philosophical and epistemological reconstruction which only Mauss’ gift paradigm seems to be able to ensure. Convivialism is the name of this philosophical reconstruction.

Francesco Fistetti est professeur d’Histoire de la Philosophie Contemporaine à l’Université de Bari (Italie); il dirige la collection "Humanities" de la maison d’édition Pensa Multimedia (Lecce) et est co-directeur de la revue "Post-filosofie" (www.postfilosofie.it).
Publications
Il Novecento nello specchio dei filosofi, D’Anna, 2013.
Théories du multiculturalisme, La Découverte 2009.
La svolta culturale dell’Occidente. Dall’etica del riconoscimento al paradigma del dono, Morlacchi, Perugia 2010.


Christian GRATALOUP:
La conscience du Monde, une question épistémologique
La mondialisation, comprise comme une prise de conscience d’une mondialité de plus en plus serrée depuis une quarantaine d’années, a d’abord induit une relativisation de l’occidentalisation du Monde. Dans cette perspective, les angles d’attaques de son analyse (les disciplines et les métiers des sciences sociales) et les catégories utilisées (découpages de l’espace, comme les continents, le couple Nord/Sud, etc., et du temps) ont été remis en cause, sans forcément être remplacés. C’est dans cette perspective qu’on peut comprendre les "tournants spatiaux", corrélats de la mise à mal des évolutionnismes futuristes. Mais la géographie n’est pas qu’une manière de relativiser. En opposant espaces et territoires, deux formes contradictoires de la gestion de la distance, on peut retrouver une tension entre rapport utilitariste et non utilitariste à la distance.

Christian Grataloup, né en 1951, est professeur émérite de géohistoire à l'Université Paris-Diderot et professeur à SciencesPo Paris, il est également co-fondateur de la revue EspacesTemps.
Publications
Géohistoire de la mondilisation. Le temps long du Monde, Armand Colin, 2015 (3ème édition).
Faut-il penser autrement l'histoire du Monde?, Armand Colin, 2011.
Représenter le Monde, La Documentation française, 2011.
L'invention des continents, Larousse, 2009.


François HARTOG : Le présent de l'historien

Partant de la démultiplication actuelle des usages du passé, des transformations récentes et en cours de nos expériences historiques, des basculements de nos rapports au temps (du futur vers le présent), nous voudrions faire l'hypothèse de l'émergence d'une nouvelle condition historique, que l'histoire-discipline peine à saisir. Cette histoire qui a été la grande croyance du XIXe et d'une bonne part du XXe siècle.

François Hartog, historien, est directeur d’études à l’EHESS.


Nathalie HEINICH: Ce que l'art fait à la sociologie non utilitariste
"Ce que l’art fait à la sociologie", c’est d’obliger le sociologue soucieux de la spécificité de son objet à abandonner la posture réductionniste, consistant à ramener l’"individuel" au "collectif" et, corrélativement, la posture critique, consistant à disqualifier les "illusions" des acteurs au lieu de les analyser comme des représentations, de façon à en comprendre les raisons. Plus spécifiquement, ce que l’art fait à la sociologie non utilitariste, c’est de prendre au sérieux les représentations et les valeurs associées à l’art (don, vocation, inspiration, élévation spirituelle, désintéressement...) plutôt que de les réduire à des "intérêts" dissimulés ou des "stratégies" visant à reproduire les positions de "domination". Justement parce qu’il est le domaine par excellence où les acteurs appliquent des valeurs non utilitaristes, l’art pose au sociologue ce défi épistémique majeur: analyser ces valeurs, dans une visée descriptive et compréhensive, sans pour autant les défendre, dans une visée normative.

Nathalie Heinich est sociologue au CNRS. Outre de nombreux articles, elle a publié une trentaine d’ouvrages, traduits en quinze langues, portant sur le statut d'artiste et d'auteur (La Gloire de Van Gogh, Du peintre à l’artiste, Le Triple jeu de l’art contemporain, Etre écrivain, L’Elite artiste, De l’artification, Le Paradigme de l’art contemporain); les identités en crise (États de femme, L’Épreuve de la grandeur, Mères-filles, Les Ambivalences de l’émancipation féminine); l'histoire de la sociologie (La Sociologie de Norbert Elias, Ce que l'art fait à la sociologie, La Sociologie de l'art, Pourquoi Bourdieu, Le Bêtisier du sociologue); et les valeurs (La Fabrique du patrimoine, De la visibilité). Dernier ouvrage paru: Le Paradigme de l’art contemporain.

Marcel HÉNAFF: Formater, instituer, reconnaître. Intérêt et crise de la raison instrumentale
Pour  répondre à la question posée par les organisateurs; je propose de partir de la réflexion suivante: le choix du critère de l’intérêt même, s’il apparaît à l’évidence comme un parti pris réducteur concernant la nature de l’agent, a d’abord répondu et continue de répondre à l’exigence de penser l’action en termes suffisamment techniques pour être opératoire et donc pour permettre de constituer l’économie en discipline scientifique (ou supposée l’être). C’est ce qu’il est possible de résumer par le verbe formater. Cette notion (qui inclut celle d’artefact) relève d’une autre plus large: la raison instrumentale. Celle-ci, souvent soupçonnée, demande à être mieux comprise. Si la mise en place de la doctrine de l’intérêt dans la théorie économique est un choix dicté par la logique de la raison instrumentale, ce choix peut revendiquer un certain type de légitimité. Celle-ci apparaîtra cependant vite très fragile, voire trompeuse, si n’est pas prise en compte une dynamique plus large qui intègre l’économique dans un processus social par quoi les agents se constituent en collectif durable selon des règles acceptées par tous. C’est ce que l’on peut entendre par instituer. L’institution nous permet de dépasser la logique de l’intérêt vers la constitution d’un ordre commun qui  transcende le marché mais aussi le rend possible. Il reste que cet ordre n’est pas ce qui lie les membres du groupe; ce lien vient de la reconnaissance mutuelle dont les formes sont multiples. Et pourtant l’institution et la reconnaissance ne sont pas possibles sans le travail de la raison instrumentale dont, par ailleurs, elles ne cessent de mettre en crise la prétention hégémonique. D’où ces dernières questions: d’où vient cette tendance hégémonique elle-même? Pourquoi à un certain moment de notre histoire?

Formatting, Instituting, and Recognizing: Interest and Crisis of Instrumental Reason
To answer the question asked by the organizers of this conference I propose to take as a starting point the following observation: although the choice of the criterion of interest obviously appears as a reductive bias with respect to the nature of the agent, the answer this choice has provided and continues to provide to the requirement to conceptualize action is sufficiently technical to be efficient and therefore establish — or claim to establish — the economy as a scientific discipline. This can be summarized by the term formatting. The notion of formatting (which includes that of artifact) comes under the broader concept of instrumental reason. The latter often comes under suspicion, and it needs to be better understood. If the establishment of the doctrine of interest in economic theory is a choice dictated by the logic of instrumental reason, then this choice can claim a certain type of legitimacy. But this legitimacy soon appears fragile or even fraudulent if we fail to take into account a broader dynamic that incorporates the economic sphere into a social process through which agents constitute themselves as a lasting collective that abides by rules accepted by all — a process than can be expressed by the term instituting. Instituting allows us to go beyond the logic of interest toward constituting a common order that transcends the market, while also making it possible. It remains that this order is not what bonds together the members of a group; the actual bond derives from mutual recognition, which may take on various forms. Yet institution and recognition are not possible without the operation of instrumental reason, even though they never cease to challenge its claim to hegemony. Hence these final questions: what is the origin of this very claim to hegemony? And why does it emerge at a particular time in our history?

Philippe d'IRIBARNE: L'impact sur les sciences sociales de la vision indigène que les sociétés modernes ont d'elles-mêmes
La vision indigène que les sociétés modernes ont d’elles-mêmes est marquée par l’omniprésence d’un mythe d’origine dont la structure demeure à travers de multiples variantes: un monde ancien, d’obscurantisme, où des dominants (qui, selon la variante concernée, sera noble, capitaliste, homme, colonisateur, hétérosexuel ou autre) oppriment les dominés (roturier, prolétaire, femme, colonisé, homosexuel ou autre), est voué à disparaître, renversé par l’action des dominés, action qui accouchera d’un monde de liberté, d’égalité et de fraternité. Ce mythe est porteur d’une structure de récit dans laquelle tout discours sur la réalité, y compris celui des sciences sociales, doit se mouler pour être respectable. Ce récit peut se situer avant la révolte, ce qui engendre une sociologie critique (comme dans la sociologie marxiste, les postcolonial studies ou les gender studies). Ou il peut supposer que la révolte a déjà eu lieu, ce qui engendre une analyse des rapports de négociation entre acteurs supposés égaux (comme dans le mainstream de l’économie ou l’analyse stratégique). Une science sociale pour qui le mythe serait un objet d’analyse et non une norme de discours a du mal à émerger.

Philippe d’Iribarne est directeur de recherche au CNRS. Ses travaux, à la fois empiriques et théoriques, situés à la jonction de la sociologie, de l’ethnologie et de la philosophie politique, portent sur la diversité des manières de s’organiser pour vivre et travailler ensemble que l’on rencontre sur la surface de la planète. Il est l’auteur de quinze ouvrages avec des traductions en dix langues.

Christian LAVAL: Les destins de l'institution dans les sciences sociales
Si la société peut recevoir une définition fondamentale valable pour toutes les sciences sociales, c’est bien comme institution. C’était du moins ainsi que Durkheim l’entendait, lui qui a donné à ce concept l’extension la plus grande en l’identifiant au fait social. Si ce concept d’institution pouvait en effet sembler  particulièrement bien fait pour servir de véhicule entre sciences sociales, voire leur servir de base commune possible, ce que laissait penser par exemple l’importance que lui ont peu à peu accordée les économistes hétérodoxes, une partie de la sociologie post-durkheimienne a mis en question sa validité heuristique du fait d’une "crise de l’institution" qui serait inscrite dans les évolutions sociales. Ce rendez-vous raté a des raisons multiples que l’on voudrait interroger afin de soupeser les chances et d’exposer les conditions d’une nouvelle articulation possible des sciences sociales autour d’un concept unifié d’institution.

Christian Laval, professeur de sociologie à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense, est spécialiste de l’utilitarisme et de l’œuvre de Bentham, sujets sur lesquels il a publié plusieurs ouvrages dans les années 1990. Il a publié ensuite L’homme économique (Éditions Gallimard, 2007) et une histoire de la sociologie, L’ambition sociologique (Folio, 2012). Il a écrit de nombreux articles et ouvrages sur les politiques éducatives et les transformations de l’école. Depuis 2007, il a co-écrit plusieurs ouvrages avec Pierre Dardot sur le néolibéralisme (La Nouvelle raison du monde, 2009), la pensée de Marx (Marx, prénom: Karl, 2012) et les alternatives politiques contemporaines (Commun, 2014).

Thomas LINDEMAN: Recognition Theory applied to Antagonistic International Relations
Non-utilitarian foundations of social science will certainly emphasize the importance of fights for recognition but the current (re)formulations of the theory of recognition (Honneth, Fraser, etc.) tend to limit their attention to the reasons and effects of (mis)recogition given to individuals or social groups. Furthermore, these authors suppose the existence of given and nearly always "moral" rights of recognition, assuming that all recognition prejudices have to be abolished. We ask ourselves first: 1) to what extent could it be enlightening to spread recongnition theory to international relations? Can states "feel" misrecognized? Furthermore, much more than political normative theory, the empirical field of international relations has to refer to truly antagonistic struggles such as wars and has not only to refer to "nice" social movement emancipation fights in Western democracies, 2) how can we understand recognition claims that are far from being legitimate? Borrowing  from Hegel and Mauss, we argue that some actors asking for recognition, do not in fact ask for what can be described as equal dignity, but instead demand for the recognition of their superiority. As it will be shown, "non-established" actors, in order to establish their agency may strongly invest in the narrative reframing of their identity in order to valorize the self. This can take the form of a narrative framing of a virile powerful self, the negation of others and even glorification of violence. Rather than representing "moral" struggles for "justice" these recognition narratives therefore have to be seen as struggles of "subjectivation" (the aspiration to become an "actor") and quest for self-esteem. 3) How can  these "hubristic" identity claims/struggles provoke the use of physical violence in international relations? According to us, these self-recognition narratives neutralize compassion for the opponent and are particularly "honor-sensitive", they constitute therefore a permissive condition for international violence, and "recognition wars".

Danilo MARTUCCELLI: Action et réalité
La sociologie a souvent répondu à la question des fondements de la vie sociale par le problème de l’ordre social ("qu’est-ce qui maintient unie une société?"). Cette vénérable question n’est pourtant pas la seule interrogation première possible. Une autre problématisation peut être établie autour des caractéristiques que doit posséder la réalité sociale pour que l’action y soit toujours possible. Ce qui devient la question théorique centrale est ainsi la possibilité irréductible de l’action — la question d’un monde social où, quelle que soit la force des coercitions, il est toujours possible d’agir autrement. Dans ce cadre, il s’agira de réexaminer les relations entre l’ontologie et la sociologie, réduites, dès la naissance de cette discipline, au seul tracé de son objet d’étude. Au-delà de cette question, l’intervention s’intéressera aux incidences, reformulées en termes d’action, qu’exercent les questions ontologiques pour l’analyse de la vie sociale, de la réalité et de ses résistances.

Danilo Martuccelli est professeur de sociologie à l’Université Paris Descartes, USPC, membre de l’IUF et chercheur au CERLIS-CNRS. Ses travaux portent essentiellement sur la théorie sociale, la sociologie de l’individuation et la sociologie politique.
Dernière publication
Les sociétés et l’impossible, Armand Colin, 2014.


Elena PULCINI: Un paradigme anti-utilitariste a-t-il besoin d'une théorie des passions?
Une réflexion sur les passions en tant que motivations de l’agir social permet d’offrir une contribution à la fois sur le plan diagnostic et sur le plan normatif pour la construction d’un paradigme non-utilitariste.
1. Au niveau diagnostic, elle nous permet de complexifier la notion même d'utilitarisme (et d’homo economicus) et, tout en reconnaissant qu’il est toujours inspiré par les passions egoïstes, de distinguer entre l'utilitarisme projectif et prométhéen de la première modernité (il faut penser à la "foresight" hobbesienne inspirée par les passions de l’utile et de la gloire) et l'utilitarisme aveugle et narcissique de la postmodernité ancré dans le présent et responsable de la perte de sens et de but de l'action (dont on peut retracer l'origine dans la passion du bien-être de Tocqueville).
2. Sur le plan normatif, elle nous permet de découvrir les possibles fondements émotionnels d'une perspective anti-utilitariste, souvent réduite à une redécouverte vague de l'empathie. Partant du présupposé que l'empathie est un état émotionnel neutre et incapable de mobiliser, nous devons nous demander: quelles sont plutôt les passions empathiques (la compassion, l'amour, la sympathie, la générosité, mais aussi l’indignation et la colère) capables de combattre les passions égoïstes de l'homo economicus et déboucher sur l’engagement et sur une mobilisation solidaire et coopérative? Et comment peut-on les cultiver?

Elena Pulcini is Full Professor of Social Philosophy in the Department Social and Political Science, University of Florence. Her central interests are the topic of passions in the sphere of a critical theory of modern individualism, ethics of care, theory of the gift. Her current research revolves around the transformations of identity and social bond in the global age. Among her main and recent works: The Individual without Passions. Modern Individualism and the loss of the social Bond, Lexington (Rowan & Littlefield), Lanham, USA 2012; Care of the World. Fear, Responsibility and Justice in the Global Age, Springer, Dordrecht 2012; Envie. Essai sur une passion triste, Le Bord de l’eau, Paris, 2013.

Anne RAWLS: Grounding Social Facts in Cooperation and Trust: the New Moral and Structural Basis of Modernity
For Durkheim and Mauss the defining characteristic of modernity was the inherent need for cooperative action at its foundation. Mauss located the origin of this need in the ancient practice of the "Gift". Durkheim emphasized the difference between modern differentiated society and earlier folk societies, arguing that a new need for cooperation had emerged from the requirements of modern occupational practices and sciences and that it took form in a new kind of contractual relationship and a corresponding form of morality. This emphasis on morality and cooperation was largely obscured in Durkheim’s case by a tendency on the part of scholars to emphasize of his "functionalism" and to do so in broad structural terms that made cooperation seem superfluous. In Garfinkel’s "Trust" requirement and Goffman’s "working consensus" we again find arguments that emphasize the essential character of cooperation in the creation of modern social facts. A rapprochement between these positions promises to ground a conception of morality grounded in cooperation that is suited to a contemporary conception of situated practice.

Frédéric VANDENBERGHE: La sociologie comme philosophie pratique
I want to make an attempt to reconnect sociology to practical philosophy and practical philosophy to sociology. The thesis I want to defend is that sociology continues by other means the venerable tradition of practical and moral philosophy. Like its forebears, it stands and falls with a defense of "practical wisdom" (Aristote) and "practical reason" (Kant). The development of a moral sociology presupposes, however, that one recognizes and rejects Max Weber’s theory of axiological neutrality as an extremist position and that one carefully articulates prescriptive and descriptive, internal and external, as well as observer and actor positions.

Michel WIEVIORKA: Pourrons-nous réenchanter les valeurs universelles?
Les valeurs universelles sont depuis longtemps critiques et de façon souvent très pertinente; de quelle manière et avec quels outils conceptuels pouvons-nous les reenchanter?

Michel Wieviorka est Directeur d'études EHESS et Administrateur de la FMSH.
Publication récente
Retour au sens. Pour en finir avec le déclinisme, Éditions Robert Laffont, 2015.


Avec le soutien
de l'Université de Paris Ouest Nanterre La Défense
(
Sophiapol et Écoles doctorales "Economie, Organisations, Sociétés"
& "Connaissance, Langage, Modélisation"),
du CERReV de l'Université de Caen Basse-Normandie,
de l'IESP-UERJ de Rio de Janeiro,
du Centre de sciences humaines de Delhi
et de
la Caisse des Dépôts et Consignations

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