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CENTRE CULTUREL INTERNATIONAL DE CERISY

Programme 2013 : un des colloques







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GILBERT SIMONDON ET L'INVENTION DU FUTUR

DU LUNDI 5 AOÛT (19 H) AU JEUDI 15 AOÛT (14 H) 2013

DIRECTION : Jean-Hugues BARTHÉLÉMY, Vincent BONTEMS

ARGUMENT :

Récemment redécouverte, l’œuvre de Gilbert Simondon (1924-1989) inspire désormais de nombreux travaux novateurs en France (notamment à l’Atelier Simondon) et de par le monde. Une nouvelle génération de philosophes et de chercheurs en sciences humaines s’attelle non seulement à commenter cette pensée encyclopédique, mais aussi à la réactualiser en l’appliquant aux problématiques contemporaines. La philosophie de Simondon, qui balaie un spectre allant de la philosophie de la Nature à la philosophie des techniques, trace un trait d’union entre les enjeux scientifiques et technologiques actuels et les problématiques liées au devenir des sociétés humaines et de l’écosystème. Elle propose un système conceptuel ouvert - intégrant des notions telles que préindividualité, déphasage, transduction, modulation, milieu associé, métastabilité, transindividualité -, qui restaure les conditions d’un échange transdisciplinaire fructueux entre les sciences de la nature et les sciences humaines.

Sur cette base, étant une pensée de l'invention, la philosophie de Simondon nous oriente résolument vers le futur et permet d’envisager une prospective avertie et audacieuse. En intégrant les réflexions du philosophe sur la nécessité de construire un temps "échelonné" pour appréhender l'avenir, sur la réflexivité technologique pour penser l'enseignement de la culture technique et les processus d'innovation, sur la constitution d'un véritable collectif pour concevoir la transformation sociale, cette décade sera également l'occasion de faire le point sur les apports de Simondon à la prospective contemporaine.

CALENDRIER DÉFINITIF :

Lundi 5 août
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Mardi 6 août
Matin:
Jean-Hugues BARTHÉLÉMY: Simondon aujourd'hui: genèse, histoire et normativité technique (conférence en ligne sur la Forge Numérique de la MRSH de Caen)
Andrea BARDIN: La société, machine autant que vie. Régulation et invention collective chez Simondon

Après-midi:
Simondialisation et Tra(ns)ductions, table ronde animée par Vincent BONTEMS, avec Giovanni CARROZZINI, Arne DE BOEVER, Pablo Esteban RODRÍGUEZ et Chen-Han YANG


Mercredi 7 août
Matin:
Bernard STIEGLER: Le cycle des images
Anne LEFEBVRE: Anticipation et invention: la théorie du devenir de l'image

Après-midi:
Temps échelonné et prospective, table ronde animée par Edith HEURGON, avec Philippe DURANCE (Le futur dans la philosophie de la technique de Simondon), Vincent BONTEMS et Bernard STIEGLER


Jeudi 8 août
Matin:
Andrew FEENBERG: Concrétiser Simondon et le constructivisme: une contribution récurrente à la compréhension de la concrétisation
Pablo Esteban RODRÍGUEZ: Simondon, Foucault et Deleuze: autour de la notion d'information

Après-midi:
DÉTENTE


Vendredi 9 août
Matin:
Baptiste MORIZOT: Moduler Simondon vers l'écologie
Jacques-Antoine MALAREWICZ: Simondon et la psychothérapie

Après-midi:
Technologie et informatique, table ronde animée par Frédéric PASCAL, avec Jeremy GROSMAN, Michael KURTOV (L'évolution des langages de programmation sous le prisme de l'allagmatique), Victor PETIT et Emmanuel SAINT-JAMES


Samedi 10 août
Matin:
Vincent BONTEMS: Sortir de la servitude énergétique
Vincent MINIER: Prospective mécanologique en astrophysique

Après-midi:
La technologie et l'enseignement de la culture technique, table ronde animée par Elie FAROULT, avec Armand HATCHUEL (De Simondon à la théorie de la conception: une proposition de l'Académie des technologies), Thierry GAUDIN et Vincent MINIER

Soirée:
Maria BARTHÉLÉMY & René SULTRA: RétinA


Dimanche 11 août
Matin:
Pascal CHABOT: Ce monde parfois si peu simondonien...
Ludovic DUHEM: La réticulation du monde. Simondon penseur des réseaux

Après-midi:
Simondon et la mécanique quantique, table ronde animée par Vincent BONTEMS, avec Gilles COHEN-TANNOUDJI, Christian de RONDE et Matteo SMERLAK (Interprétation de la mécanique quantique: Simondon face aux physiciens)

Soirée:
François LAGARDE: Simondon du désert (film)


Lundi 12 août
Matin:
Simondon et le devenir de la philosophie, table ronde animée par Jean-Hugues BARTHÉLÉMY, avec Giovanni CARROZZINI, Ricardo MENDOZA-CANALES (La philosophie de Simondon ou le devenir de la pensée), Michal PACVON et Frédéric PASCAL

Après-midi:
DÉTENTE


Mardi 13 août
Matin:
Giovanni CARROZZINI: Simondon et l'invention du futur dans le design
Sébastien BOURBONNAIS: Penser l'architecture numérique avec Simondon

Après-midi:
Techno-esthétique et Design, table ronde animée par Ludovic DUHEM, avec Vincent BEAUBOIS (Simondon et l'esthétique industrielle), Giovanni CARROZZINI, Sacha LOEVE et Victor PETIT


Mercredi 14 août
Matin:
L'invention de nouveaux collectifs sociaux. Essai de poursuite simondonienne des mouvements récents, table ronde animée par Josée LANDRIEU, avec Georges AMAR, Marc HATZFELD et Anne QUERRIEN

Après-midi:
Anne SAUVAGNARGUES: Simondon: image, invention, technique
Sacha LOEVE: Penser les nanotechnologies avec Simondon


Jeudi 15 août
Matin:
Discussion générale

Après-midi:
DÉPARTS


Pendant le colloque:
Œuvres personnelles, exposition présentée par Farah KHELIL

NEKUIA - Evocations de Simondon, exposition présentée par Ludovic DUHEM

RÉSUMÉS :

Andrea BARDIN: La société, machine autant que vie. Régulation et invention collective chez Simondon
Le problème bergsonien posé par Canguilhem dans sa Conférence sur Le problème des régulations dans l'organisme et dans la société était le suivant: si une société est un "mixte de vie et de machine" dépourvue de son appareil de régulation, d'où vient la justice? Chez Simondon, le problème devient le suivant: le système social - constitué par la relation technique aux milieux naturel et culturel et traversée par un élan transindividuel - nécessite une régulation qui comporte "à la fois technicité et sacralité". La justice pose ainsi un double problème de structure et d'opération, c'est-à-dire de tendances homéostatiques de clôture et de stabilisation, de capacité transcommunautaire d'ouverture et d'invention. En critiquant le concept cybernétique de régulation sociale et en s’appuyant sur le lien entre technique et société décrit par Leroi-Gourhan, la philosophie de Simondon parvient à proposer un modèle de société qui contraste aussi bien le modèle classique du corps politique que le modèle moderne de la machine, défiant ainsi l’anthropomorphisme implicite qui hantait les deux modèles, et qui hante au présent notre conception de l’espace politique.

Andrea Bardin est PhD Researcher in History of Political Thought chez Brunel University, London (UK), où il travaille sur la relation entre épistémologie et politique dans la pensée mécaniste, en particulier de Thomas Hobbes. Docteur en philosophie politique et histoire de la pensée politique de l’Université de Padoue (Italie), il a publié plusieurs articles sur Gilbert Simondon en italien, espagnol et français et une monographie en italien intitulée Epistemologia e politica in Gilbert Simondon (2010). Il est en train de publier Individuation, Technique, Social System. Epistemology and Political Philosophy in the Work of Gilbert Simondon avec l’éditeur Springer (2014).

Jean-Hugues BARTHÉLÉMY: Simondon aujourd'hui: genèse, histoire et normativité technique
L’une des idées les plus discutées de Simondon - et qui a laissé pensé qu’il serait un techniciste aveuglé - est certainement celle de "normativité technique". Or, non seulement cette idée possède en réalité deux sens possibles, que nous nous proposerons de dégager, mais en outre elle ne peut être comprise sans être replacée dans le contexte fourni par la distinction, principielle chez Simondon, entre genèse et histoire: ni l’idée de progrès technique, ni celle de progrès social ne prennent sens, chez Simondon, indépendamment d’une telle distinction subtile. Mais cette subtilité s’est faite d’autant plus problématique pour les lecteurs que le texte Du mode d’existence des objets techniques parle parfois de la genèse comme il parlerait de l’histoire, et c’est pourquoi nous devrons aussi relever les tensions inhérentes aux écrits de Simondon, afin que la tentative d’explicitation de sa pensée, dans ce qu’elle a de pertinent pour notre époque, ne paraisse pas elle-même, à son tour, aveugle à l’égard des obscurités de la pensée qu’elle entend défendre. Alors seulement nous pourrons soutenir, par-delà Simondon mais toujours en son nom, que la normativité propre à la technique dans son progrès conçu comme genèse ne peut se révéler pleinement, dans l’histoire en tant qu’elle n’est pas la genèse, qu’à l’âge des "ensembles informationnels", qui sont ceux de la fusion du système technique avec le système symbolique non pensé comme tel par Simondon.

Jean-Hugues Barthélémy est docteur en épistémologie de l’Université Paris VII, chercheur associé au laboratoire EA 4414 HAR (Histoire des Arts et Représentations) de l’Université Paris Ouest - Nanterre, et directeur du séminaire "Culture et Invention" de la Maison des Sciences de l’Homme de Paris-Nord. Editeur des Cahiers Simondon (L’Harmattan), il est l’auteur d’une trentaine d’articles parus en France et à l’étranger.
Publications
Penser l’individuation. Simondon et la philosophie de la nature, Paris, L’Harmattan, 2005.
Penser la connaissance et la technique après Simondon, Paris, L’Harmattan, 2005.
Simondon ou l’Encyclopédisme génétique, Paris, Presses Universitaires de France, 2008.
The Theatre of Individuation. On Gilbert Simondon, avec Bernard Stiegler, tr. T. Adkins, Minneapolis, Univocal Publishing; (à paraître en 2014).


Maria BARTHÉLÉMY & René SULTRA: RétinA
RétinA propose des films, des trames textiles, des livres là où les conditions artistiques et techniques que ce projet se donne, produisent de nouveaux agencements. Nous filmons le monde avec l’oeil Gutenberg. La trame du Jacquard projette l’alphabétisation des formes. Voir, écrire, filmer, imprimer, coder et tisser sont les coeurs du projet (Plus d'informations: www.sultra-barthelemy.eu).

Vincent BEAUBOIS: Simondon et l'esthétique industrielle
Simondon, dans ses articles sur la "Psychosociologie de la technicité" parus en 1960-1961, parle explicitement de design, employant, pour qualifier cette activité, le terme forgé par Jacques Viénot en 1951: l'esthétique industrielle. L'esthétique industrielle est ce moment de l'histoire du design français, impulsé également par Georges Patrix et Étienne Souriau, posant la manifestation expressive de l'objet technique comme une interface entre production industrielle et rapports sociaux. Il s'agira de montrer en quoi les pensées de la technique et de l'esthétique de cette époque, tant chez Simondon que chez les tenants de cette nouvelle discipline, se constituent mutuellement pour opérer une connexion entre esthétique, industrie et société.

Vincent Beaubois, né en 1980, ingénieur/designer, agrégé de philosophie et doctorant en philosophie à l'Université Paris Ouest Nanterre, travaille sur des questions de philosophie de la technique, de design et d'esthétique en dialogue avec la philosophie contemporaine.

Vincent BONTEMS: Sortir de la servitude énergétique
Du Mode d'existence des objets techniques s'ouvre par un appel à la libération des machines. Ce qui ne pourrait être qu'une figure de style est en fait l'expression de l'engagement éthique fondamental de Simondon: l'aliénation humaine ne peut être combattue qu'à condition de transformer radicalement notre relation à la réalité technique. Car le progrès technique a une fonction néguentropique, c'est-à-dire retarde l'épuisement énergétique, mais les machines sont asservies par l'idéologie du rendement. En comparant cette réflexion sur la condition servile des machines aux réflexions de l'histoire environnementale (les "esclaves énergétiques") et de la critique post-marxiste de l'aliénation énergétique (Illich, Gorz, Rosa), nous montrerons comment que le caractère "mal technicien" de notre civilisation amène à formuler un "principe de Simondon" qui impose de repenser la prospective technologique.

Ludovic BOT: Deux propositions pour tenter d’actualiser la pensée de l’individuation en physique quantique
L’intervention consiste à proposer deux hypothèses pour actualiser la pensée de Simondon (singulièrement le chapitre 3 "Forme et substance" d’ILFI) au regard d’évolutions conceptuelles en physique quantique que Simondon ne pouvait guère anticiper.
Première proposition: le chapitre en question comporte quelques erreurs sur la théorie de la relativité et accorde une grande importance à la théorie de la double solution de de Brooglie, théorie aujourd’hui obsolète. D’un autre côté, il est maintenant acquis qu’il n’est pas possible d’interpréter ontologiquement la mécanique quantique de Heisenberg-Schrödinger complétée par les prescriptions de Bohr pour la mesure, sauf à dire que c’est une théorie de l’information et des interactions et à aller très loin dans un réalisme des relations. Notre première proposition consiste donc à rectifier les erreurs et à appliquer nombre de propos de Simondon à la théorie quantique des champs (TQC) et non à la mécanique quantique non relativiste de Heisenberg-Schrödinger. La TQC serait alors une science des corrélations entre événements dans l’espace temps et l’individuation (la "réontologisation") porterait sur ces événements. La mécanique quantique de Heisenberg-Shrödinger serait lassée à son sort de théorie purement formelle, ne parlant pas d’autre chose que ce dont elle parle (selon le caractère tautologique de toute théorie axiomatique), permettant aux physiciens de faire des calculs mais sans intérêt pour l’ontologie ni la philosophie des sciences. Le préindividuel serait le champ, en attendant la réussite des théories encore surrationalistes visant à unifier TQC et relativité générale;
Seconde proposition: il s’agit à une autre échelle de se servir de la théorie récente de la décohérence pour penser l’individuation de la fonction d’onde (préindividuel) vers l’objet classique (individu). Nous savons que la théorie de la décohérence n’est en rien une solution en soi au problème de l’interprétation ontologique de la physique quantique de Heisenberg-Shrödinger. Mais nous soutenons que c’est le cas dans une approche simondonnienne de l’individuation. L’effet de décohérence fait passer continument (et non de façon discontinue comme le prétendait Bohr) un système quantique vers un objet classique en couplant deux ordres de grandeur: d’un côté, les interactions propres au système quantique (relativement isolé de son environnement) quantifiables en quelques multiples de la constante de Planck (h) et, d’un autre côté, les interactions dues à l’environnement qui sont quantitativement très importantes devant h. La théorie de la décohérence résout ainsi en un seul effort le problème de la transition quantique-classique et le problème de la mesure (c’est pour elle le même problème). Les probabilités quantiques infinitésimales qui subsistent après l’effet de décohérence, et qui remettent potentiellement en cause l’interprétation ontologique classique que nous proposons ici, deviennent dans une approche simondonnienne le "reste de préinvidualité" qui subsiste après l’individuation de l’objet classique. Cela constitue une réponse aux auteurs adeptes de la décohérence mais qui dénient à ces probabilités infinitésimales toute signification ontologique.
Ces deux propositions peuvent être prises séparément selon les critiques que leur apportera le lecteur. Prises ensemble néanmoins, elles impliqueraient qu’il faudrait penser l’individuation en physique quantique directement du champ à l’objet classique. C’est là une perspective encore très au-delà de notre propos et qui mériterait à elle seule un programme de recherche.

Bibliographie
Bitbol (M.), 1996, Mécanique quantique. Une introduction philosophique, Flammarion, Paris.
Bontems (V.), Barthélémy (J.H.), 2001, "Relativité et réalité: Nottale, Simondon et le réalisme des relations", Revue De Synthèse, vol. 122, no. 1, pp. 27-54, Paris.
Bontems (V.), 2010, Bachelard, Les Belles Lettres, Paris.
Bot (L.), 2007, Philosophie des sciences de la matière, L’harmattan, Paris.
Espagnat (B. d’), 1994, Le réel voilé. Analyse des concepts quantiques, Fayard, Paris.
Omnès (R.), 2000, Comprendre la mécanique quantique, EDP sciences, Paris.
Simondon (G.), 2005, L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Millon, Grenoble.


Sébastien BOURBONNAIS: Penser l'architecture numérique avec Simondon
La pensée du philosophe Gilbert Simondon (1924-1989) trouve progressivement certains échos et certaines opérabilités dans les réflexions qui occupent l’architecture par rapport aux technologies de l’information. Le rapprochement initial a été établi, en toute logique, à partir Du mode d’existence des objets techniques, cherchant à prendre conscience des nouveaux objets technologiques avec lesquels les architectes doivent désormais concevoir et projeter. Il s’est produit cependant un regrettable glissement où l’objet architectural a fini par être réduit et considéré comme un simple objet technique. La pensée interne de l’œuvre de Simondon nous permet de remédier à ce problème, en ne considérant plus l’objet architectural simplement à partir de son aspect technique, mais au travers de son processus de prise de forme, pour lequel l’architecte-concepteur, participe de manière technique. Il s’agit alors de tirer parti de cette logique interne afin de saisir la réalité contemporaine des pratiques architecturales numériques.

Sébastien Bourbonnais est doctorant à l’Université Laval en cotutelle avec l’ENSA Paris-Malaquais. Il fait partie du LIAT (Laboratoire infrastructure, architecture, territoire). Son travail de thèse porte sur les sensibilités technologiques des architectes au moment de la conception. La pensée de Simondon lui a permis de saisir différemment certaines singularités de cette production expérimentale architecturale.
Publications
Bourbonnais, Sébastien (2012), "Information Relay: The Indetermination Between Machines", in LOG 25, Summer 2012, pp.63-70 (Translate by Julie Rose).
Bourbonnais Sébastien (2009), "Nature et constructions. Les architectures numériques à la lumière de la philosophie de Gilbert Simondon", Actes du 3e SCAN: Conception architecturale numérique et approches environnementales, Jean-Claude Bignon, Gilles Halin, Sylvain Kubicki (éds), Nancy, PUN, 60-77.


Giovanni CARROZZINI: Simondon et l'invention du futur dans le design
Dans une lettre à Jacques Derrida, datée du 3 juillet 1982, Gilbert Simondon élabore la notion de techno-esthétique en vue de la naissance d’une nouvelle discipline transversale, dont le rôle serait de rendre explicites les liens entre l’esthétique pure et les techniques pures, qui ne sont plus conçues comme deux domaines séparés mais comme deux pôles d’un spectre d’objets mixtes. Cette notion de techno-esthétique introduit alors une nouvelle catégorie nécessaire à l’évaluation de ces objets; les objets techno-esthétiques ne peuvent pas être jugés seulement comme étant beaux ou laids, ils doivent être analysés à partir de leur invention et de la production d’une juste et manifeste relation entre leur fonction et leur forme. Cette idée de justesse, centrale dans le design industriel, continue de questionner de nombreux théoriciens du domaine, surtout face à l’actuelle révolution numérique. On montrera la valeur presque "prophétique" de certaines suggestions de Simondon en les rapprochant des plus récentes études de Donald A. Norman, professeur de Psychologie, de Sciences Cognitives et d’Informatique à la Northwestern University et professeur émérite au MIT, auteur, entre autres, du livre The Design of Future Things (Le design du futur, 2007).

Giovanni Carrozzini (Lecce, 1981) est docteur en philosophie de l’Université de Salento (Lecce, Italie). Il s’occupe d’épistémologie, de philosophie et d’histoire des sciences et des techniques. Il a analysé la pensée de Gilbert Simondon, auquel il a consacré deux monographies et un numéro spécial de la revue italienne de philosophie Il Protagora, dont il est le secrétaire de rédaction. Il est membre fondateur de l’Atelier Simondon et a récemment collaboré, en qualité de biographe et traducteur italien de Simondon, au documentaire Simondon du désert de François Lagarde.
Livres
Gilbert Simondon: per un’assiomatica dei saperi. Dall’“ontologia dell’individuo” alla filosofia della tecnologia, Manni Editori, San Cesario di Lecce, 2006.
Gilbert Simondon filosofo della mentalité technique, Mimesis/Centro Internazionale Insubrico, Milano, 2011.
Articles (en français)
"Technique et humanisme. Günther Anders et Gilbert Simondon", Appareil, n°2, 2008
(http://revues.mshparisnord.org/appareil/index.php?id=576).
"Gilbert Simondon et Jacques Lafitte: les deux discours de la “culture technique”", in Jean-Hugues Barthélémy (dir.), Cahiers Simondon, n°1, L’Harmattan, Paris, 2009, pp. 25-45.
"Esthétique et techno-esthétique chez Simondon", in Jean-Hugues Barthélémy (dir.), Cahiers Simondon, n°3, L’Harmattan, Paris, 2011, pp. 51-70.
Editions de textes de Simondon
Gilbert Simondon, "Pour une notion de situation dialectique", Il Protagora, XXXIII, janvier-juin 2005, cinquième série, n°5, pp. 105-119 [introduction de Giovanni Carrozzini pp. 105-109].
Georges Charbonnier, Jean Le Moyne & Gilbert Simondon, "Sans homme, pas de machine, pas d’homme sans machine. Entretien avec M. Jean Le Moyne et M. Gilbert Simondon (30 avril 1971)", Il Protagora, XXXVI, juillet-décembre 2008, cinquième série, n°12, pp. 437-475 [introduction de Giovanni Carrozzini pp. 437-442].


Pascal CHABOT: Ce monde parfois si peu simondonien...
Simondon est un penseur pour aujourd’hui, cela ne fait pas de doute. Mais qu’est-ce que cela signifie? Comment faire entrer en résonance cette philosophie avec la réalité contemporaine d’un techno-capitalisme de plus en plus ambigu? Comment utiliser des concepts forgés il y a un demi-siècle pour de trouver de nouveaux chemins de pensée? Et est-ce possible? Notre monde est-il encore "simondonien", si tant est qu’il l’ait jamais été? L’omniprésence du fait technique, que Simondon a anticipé, s’appuie sur la toute-puissance du fait économique et financier, qui ne constituait pas, pour lui, une préoccupation centrale. C’est aujourd’hui pour les salles de marché des bourses que les algorithmes les plus complexes sont développés. Cette conjonction typique du techno-capitalisme oblige à trouver une nouvelle place pour la philosophie de Simondon, entre utopie tissée de résistances et description d’un monde à jamais enfoui.

Pascal Chabot est philosophe. Après avoir étudié aux Facultés Saint-Louis, à la Sorbonne et à l’Université Libre de Bruxelles, il enseigne à l’Ihecs (Bruxelles).
Publications
Global burn-out, PUF, 2013.
Les sept stades de la philosophie, PUF, 2011.
Après le progrès, PUF, 2008.
La philosophie de Simondon, Vrin, 2003.
Avec le cinéaste François Lagarde, il a réalisé le film Simondon du désert (Hors-œil, 2012).


Arne DE BOEVER
Arne De Boever est professeur d’études Américaines dans la School of Critical Studies au California Institute of the Arts, où il dirige aussi le MA Aesthetics and Politics Program.
Publications
States of Exception in the Contemporary Novel (Continuum, 2012).
Narrative Care: Biopolitics and the Novel (Bloomsbury, 2013).
Gilbert Simondon: Being and Technology (Edinburgh, 2012).
The Psychopathologies of Cognitive Capitalism (Archive, 2013).
Traductions de Simondon disponibles en ligne
"Technical Mentality”: http://www.parrhesiajournal.org/parrhesia07/parrhesia07_simondon2.pdf
"On Techno-Aesthetics": http://www.parrhesiajournal.org/parrhesia14/parrhesia14_simondon.pdf


Ludovic DUHEM: La réticulation du monde. Simondon penseur des réseaux
L'avènement de l'Internet, et plus généralement l'interconnexion des grands ensembles industriels par les technologies de l'information et de la communication, est une nouvelle phase de la sensibilité humaine. Plus qu'un simple changement dans l'histoire des techniques, il s'agit en effet d'une nouvelle manière de sentir et de faire sentir ce qu'est le monde, en tant que le monde est désormais "mondialisé", c’est-à-dire organisé technologiquement, reproduit, contrôlé, dans un espace et un temps intégralement calculés. Pour comprendre ce que sentir et faire sentir signifient alors, il semble que la notion de "réseau" soit cardinale, au point de jouer le rôle de véritable paradigme. La pensée de Gilbert Simondon est à ce titre essentielle, parce qu’elle présente une pensée du réseau fondée sur la primauté ontologique et épistémologique de la relation, sur la signification intensive de l’information et sur l’évolution réticulaire de la technicité. Notre intervention visera donc à rendre compte de la constance du thème du "réseau" et de l’originalité de la théorie qu’il implique dans le triplet central que constituent L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Du mode d’existence des objets techniques et Imagination et information. Mais il s’agira aussi de montrer que cette théorie du réseau est la base d’une "techno-esthétique" réticulaire nécessaire à la réforme de la culture exigée par la mondialisation. Finalement, la dimension politique de la réticulation du monde sera posée afin de savoir si tout réseau n’est pas en même temps un piège, pour les êtres comme pour la pensée, ce que Simondon aura négligé et qui porte pourtant le risque d’imposer partout une véritable anesthésie de l’humanité.

Jeremy GROSMAN
Mon exposé se présentera comme une tentative d'appliquer les analyses simondoniennes à l'objet informatique, qui me semble devoir être restreint, dans ce cadre, au logiciel. L'informatique ne réclame-t-elle pas un nouveau mode d'existence technique? Très brièvement, l'objet informatique me semble difficilement pouvoir être cloisonné dans un des trois modes d'existence définis par Simondon (élément, individu, ensemble). A titre d'exemple, la concrétisation propre à l'individu technique, au coeur du MEOT, ne me semble correspondre ni à la pratique, ni à la technique informatique où les concepts d'abstraction et d'interface occupent une place centrale. La question de l'interface, de la dissimulation des opérations, conduit inévitablement au problème plus large de la communication: technique et encyclopédique.

Jérémy Grosman, qui vient de terminer son master en Philosophie à l'Université Libre de Bruxelles, poursuit un cursus en Sciences informatiques.

Farah KHELIL: Exposition d'œuvres personnelles
Farah Khelil, née en 1980 à Carthage, Tunis, vit et travaille entre Tunis et Paris (http://farahkhelil.free.fr/).
Artiste tunisienne, après un master en Sciences et Techniques des Arts à l’Institut supérieur des beaux-arts de Tunis en 2007, elle s’installe à Paris où elle poursuit une thèse de doctorat en Arts et Sciences de l’art, et enseigne les arts plastiques depuis 2010 comme Attaché temporaire d’Enseignement et de Recherche (ATER) à Paris I Panthéon-Sorbonne. Farah a exposé en Tunisie, en Espagne et en France.
Farah Khelil développe une pratique conceptuelle et plastique qui, par ailleurs, puise son inspiration dans une lecture poétique de Gilbert Simondon. Notamment, dans la publication en 2010 d’un livre d’artiste intitulé Technique mixte en référence à l'œuvre éponyme de Gilbert Simondon "Du mode d'existence des objets techniques", et en 2012 d’une installation interactive intitulée Point de vue, point d’écoute (Lectures) comportant une citation du philosophe.

Dernières expositions (2012)
L'objet son, Palais Abdellia, La Marsa, Tunis.
Shifting Cards, art-cade, Galerie des grands bains douches de la Plaine, Marseille.
Figures du sommeil, Galerie municipale Jean Collet, Vitry-sur-Seine, Paris.
Place aux 14 janvier. Artistes des insurrections dans le monde arabe, Galerie Talmart, Paris.
Publication de trois livres d’artistes
Légendes (Les choses), 2012.
Un livre aveugle (Ceci n’est pas une pipe), 2010.
Technique mixte (Du mode d'existence des objets techniques), 2010.
Ed. LBF, La Bibliothèque Fantastique (http://www.labibliothequefantastique.net/), Maison d'édition virtuelle de livres d’artistes, Paris.


Michael KURTOV: L'évolution des langages de programmation sous le prisme de l'allagmatique
L’objectif de cette intervention est de retracer l'évolution des lignées techniques des langages de programmations en s’appuyant sur le schématisme ontologique élaboré par Simondon dans les textes Allagmatique et Théorie de l’acte analogique. Selon l'hypothèse centrale, la soi-disante nature duelle des systèmes d'information a pour origine le dualisme de la structure et l’opération, considérés par Simondon comme deux modes de l'être essentiels. Le changement des paradigmes de programmation s’explique ainsi par le dynamisme dans les relations entre la structure et l’opération. Un rapprochement est fait entre l’évolution de l’informatique et celle de la métaphysique.

Michael Kurtov, Ph.D., professeur assistant à la faculté de philosophie de l'Université d'État de Saint-Pétersbourg, est chercheur en philosophie du cinéma et théorie des nouveaux media, et premier traducteur de Gilbert Simondon en russe.

Anne LEFEBVRE: Anticipation et invention: la théorie du devenir de l'image
Le problème de l’invention n’a rien d’un problème régional dans la philosophie de Gilbert Simondon. Quand bien même ce dernier est l’auteur du fameux Du mode d’existence des objets techniques (Aubier, 1959), les enjeux de ce concept sont irréductibles, en son œuvre, à la seule perspective de l’explication rationnelle du progrès technique ou de la psychologie de l’imagination qui lui est traditionnellement associée. Il recouvre, dans la philosophie de l’individuation de Simondon, une portée générale, un enjeu proprement ontologique: dans cette philosophie qui comprend l’être comme un devenir d’individuations singulières et hétérogènes, c’est en effet l’être même qui est invention (cf. L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Million, 2005); c’est cette inventivité constitutive de la "présence" même de l’être, que la pensée philosophique se donne pour tâche de ressaisir - cette dernière étant elle-même appelée, pour ce faire, à en participer. Aussi, l’invention est-elle toujours déjà celle du présent, de ces processus neutres d’individuation en présence, dans la pensée de Simondon. Adopter une telle posture ontologique, concevoir l’être comme ce devenir inventif, est-ce pour autant renoncer à penser notre relation à l’avenir, notre capacité à l’anticiper, l’inventer, à réorienter ce qui advient? Loin s’en faut. Comme tout penseur de la genèse soucieux de ne pas en rester à la seule perspective d’une description philosophique de l’être comme devenir, mais de construire, plus avant, une axiologie pouvant servir de point d’appui au développement d’une éthique voire d’une politique, Simondon se trouve bien plutôt confronté à la nécessité de repenser notre relation active à l’avenir, d’interroger de manière critique notamment la manière dont on conçoit, depuis la modernité, la possible insertion de notre désir dans le monde. Le parti pris d’une ontogenèse radicale - i.e. d’une ontogenèse dont le sujet ne peut lui-même que procéder et en laquelle son action est toujours déjà impliquée - oblige ici à repenser les modalités d’une possible anticipation ou intervention régulatrice du sujet humain sur ce qui est, ou plutôt, ce qui se trouve en passe d’advenir. Ce n’est, à mon sens, que dans le cours Imagination et invention (Éd. de la Transparence, 2008) qu’il élabore en 1965, soit quelques années après la rédaction de ses deux thèses, que Simondon parvient, pour sa part, à répondre à une telle exigence; s’ouvre en ce cours la perspective d’une réponse singulière à ce problème (en dernière instance axiologique) que les penseurs du devenir, de Bergson à Deleuze, ont en partage. Mon intervention sera centrée sur la lecture de ce texte; elle aura pour objectif de montrer que la théorie du devenir de l’image qui s’y déploie - telle qu’elle prolonge et approfondit la pensée de l’individuation, en ouvrant la perspective d’une genèse radicale de la pensée depuis la vie ou la relation polarisée que tout vivant chez Simondon entretient déjà à son milieu, au niveau le plus simplement organique - permet de redéfinir, de manière inédite, ce qu’est (voire ce que "doit être"), pour un sujet toujours déjà impliqué dans une ontogenèse relationnelle, anticiper et prendre position pour l’avenir. En somme, plutôt que de chercher à répondre immédiatement à la question de ce que la philosophie de l’individuation de Simondon nous offre d’instruments conceptuels pour comprendre ou appréhender notre futur, on voudra montrer, d’abord, que la pensée de Simondon est elle-même, en ce lieu qu’est cette pensée de l’image, porteuse d’une interrogation proprement réflexive sur la façon dont nous nous rapportons à notre futur - que l’on prétende l’anticiper pour le connaître ou que l’on veuille le réguler pour s’y orienter. Ce n’est qu’à condition d’opérer ce détour par la théorie de l’image, qu’il nous sera permis de découvrir, non seulement la fécondité théorique de cette philosophie de l’individuation pour penser notre présent, mais encore la portée pratique véritable de cette philosophie, si précieuse tandis qu’il s’agit de s’orienter vers ce "présent futur" qu’est notre avenir.

Anne Lefebvre est agrégée et docteur en philosophie (De la pensée de l’image à l’image de la pensée. La philosophie de Gilbert Simondon à la lumière du problème de l’invention, sous la direction de F. Worms, Lille 3, 2011); chercheur affilié au Ciepfc, qualifié aux fonctions de MCF par le CNU en sections 17 et 18. Recherches en philosophie française contemporaine et en architecture. Elle est également Postdoctorante à l'Université de Technologie de Compiègne.

Sacha LOEVE: Penser les nanotechnologies avec Simondon
Depuis une décennie, de multiples domaines des sciences physiques, chimiques et biologiques se réorientent dans le design et la manipulation de structures et de processus à l’échelle nanométrique. L’essor des nanotechnologies s’accompagne de "grands discours" évoquant une maîtrise jamais atteinte de la nature et faisant miroiter une nouvelle révolution industrielle. Sur le terrain des pratiques, le paysage est plus complexe: même si l’industrie est concernée (matériaux, agro-alimentaire, semi-conducteurs, etc.), l’ensemble bourgeonnant et multiforme des pratiques "nano" ne se laisse pas définir par la catégorie de "science appliquée". Les usages industriels existants ont souvent précédés les recherches universitaires conduites sur les mêmes nano-objets, ce qui rend difficilement généralisable une séquence linéaire allant de la science à l’application. Par ailleurs, nombre de nano-objets fonctionnant en laboratoire n’ont pas de débouché applicatif envisageable à court et moyen terme. Certains, comme les machines moléculaires, sont même conçus en dehors de toute finalité utilitaire. Les pratiques "nano" ne relèvent pas davantage de la "science fondamentale". Malgré les efforts de nombreux chercheurs pour maintenir une distinction entre "nanosciences" (recherche en amont) et "nanotechnologies" (développement applicatif), l’absence d’application n’est pas synonyme de science fondamentale, c’est-à-dire de recherche d’une théorie explicative de ce qui fonde un ordre de phénomènes naturels. Il n’y a pas à proprement parler de nouvelle nanoscience, mais une utilisation des théories préexistantes de la physique, de la chimie et de la biologie. Ni science appliquée, ni science fondamentale, nous affirmons que les pratiques des nanos se caractérisent par une forte composante technique cognitive et non prioritairement utilitaire. Or le système actuel d’orientation prospective et de valorisation de la recherche ne peut lui conférer de statut et de valeur propre car il est tiraillé entre l’économie de la promesse et la réaffirmation défensive des valeurs de la science fondamentale: d’un côté, il faut mettre en avant l’utilité et la compétitivité de la recherche en faisant miroiter des applications prometteuses; de l’autre, on se réfugie dans le mythe de la science pure et désintéressée en brandissant la technologie, identifiée au développement industriel et à sa profitabilité économique, comme un repoussoir. Cette dimension non utilitaire est soit identifiée à un moment provisoire du développement de la "technologie future", soit récupérée dans le giron de la science autorégulée et coupée du reste de la société, faute d’une théorie de la technologie.
La philosophie de Simondon permet justement de considérer cette dimension opératoire mais non pratique comme une condition nécessaire de la constitution d’une authentique technologie. Les pratiques nanotechnologiques peuvent en effet être décrites comme des démarches d’individualisation fonctionnelle de structures faisant communiquer des échelles hétérogènes. Or pour Simondon, c’est précisément un tel processus qui définit l’objet de la technologie, non la finalité externe de son usage. La technologie est pour lui à la fois l’étude cognitive des processus de genèse et de communication multi-échelles des réalités techniques et la valorisation culturelle de ces processus, à la fois logos produit par la technique, respectant ses articulations opératoires, et logos orientant la technique, soucieuse des attitudes culturelles adoptées à son égard. Dès lors, "inventer le futur" des nanotechnologies avec Simondon, c’est paradoxalement s’efforcer de devenir contemporain d’un présent technologique contingent mais pourtant consistant, contre la projection d’un futur qui, pour orienter le présent, ne peut que le vider de ses pratiques, de ses potentiels, de ses récits et de ses valeurs. Le futur n’est plus alors un projet à planifier à grand renfort de feuilles de routes et de scénarios prospectifs. Il est l’attitude de soin, de maintien dans l’existence, de générosité et de fructification accordée aux relations transindividuelles avec les êtres du collectif, qu’ils soient psychosociaux, vivants ou techniques.

Sacha Loeve est agrégé de philosophie et docteur en épistémologie, histoire des sciences et des techniques. Il est actuellement chercheur post-doctorant au Centre d’étude des techniques, des connaissances et des pratiques (CETCOPRA) de l’Université Paris 1 Panthéon–Sorbonne dans le cadre du projet franco-allemand "Genèse et ontologie des objets technoscientifiques" et enseignant à l’Ecole Nationale des Ponts et Chaussées Paris Tech.

Jacques-Antoine MALAREWICZ: Simondon et la psychothérapie
Gilbert Simondon ne peut être ignoré des psychiatres et des psychologues, même si la chose philosophique leur est habituellement étrangère, même s'ils ont appris à se méfier des spéculations qui leur paraissent bien éloignées de leur travail quotidien. Pourtant, ses travaux et son approche, souvent qualifiée d'encyclopédique, touchent le cœur même de la pratique des professionnels de la santé mentale. Bien que la distance soit grande entre une réflexion métaphysique, qui peut concerner et confronter des auteurs que séparent plusieurs siècles, et le face à face immédiat entre un patient et son thérapeute où la souffrance omniprésente appelle un soulagement immédiat, la question de l'individualisation, que Simondon renouvelle avec éclat, interroge le cœur même du métier de psychothérapeute.

Jacques-Antoine Malarewicz est psychiatre et psychothérapeute, spécialiste de l'approche systémique.
Publication
La fin de la psychothérapie, Editions Odile Jacob, 2011.


Vincent MINIER: Prospective mécanologique en astrophysique
Les machines d'exploration de l'univers - observatoires spatiaux, sondes planétaires ou rovers martiens - constituent des ensembles techniques idéaux pour tester et appliquer les concepts de la mécanologie génétique de Gilbert Simondon. Leur fonctionnement est fortement contraint par le milieu extérieur, l'espace, et l'intègre au milieu technique comme une condition sine qua non. Certains instruments de mesure atteignent un haut degré de concrétisation technique, d'autres souffrent d'hypertélie. Les plus grandes missions spatiales, comme l'observatoire spatial Herschel, émergent de la convergence de nombreuses lignées techniques. Nous voici ainsi face à des machines idéales pour confronter leur réalité technique, leur sophistication, leur robustesse et leur sobriété énergétique aux "modes d'existence des objets techniques". Après une exploration mécanologique de l'observatoire spatial Herschel, cet exposé analysera les trajectoires des lignées techniques en présence et leur utilité pour inventer les futures missions.

Vincent Minier, docteur-ingénieur, astrophysicien au CEA à Saclay, coordonne le projet de recherche ExplorNova, étudiant l'interrelation entre sciences, techniques et culture en astrophysique. Il mène également des travaux de recherche sur la formation stellaire avec l'observatoire spatial Herschel, et conçoit de nombreux contenus multimédia pour la culture scientifique et technique.
Plus d'info et publications sur www.vincentminier.fr


Ricardo MENDOZA-CANALES
Ricardo Mendoza-Canales est B.A. en Sciences Humaines (avec spécialisation en théorie de la littérature) de l'Université Catholique du Pérou, et M.A. en Littérature Comparée et M.A. en Philosophie Contemporaine de l'Université Autonome de Barcelone (UAB - Espagne). Actuellement il est enseignant et chercheur dans cette même université, où il écrit aussi sa thèse doctorale en Philosophie sur le problème de l’individuation chez Edmund Husserl et Gilbert Simondon.

Pablo Esteban RODRÍGUEZ
Pablo Esteban Rodríguez (Buenos Aires, 1972) est Docteur en Sciences Sociales (Université de Buenos Aires) et a obtenu un Master (DEA) en Communication, Technologies et Pouvoir (Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne). Il est chercheur au Conseil National de la Recherche Scientifique et Technologiques argentin (Conicet). Il a rédigé les préfaces de l’œuvre de Simondon en langue espagnole, traduit (avec Margarita Martínez) Du mode d’existence des objets techniques et supervisé la traduction de L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information à la même langue. Il est auteur de plusieurs articles sur Simondon, ainsi que du livre Histoire de l’information (Buenos Aires, 2012).

Christian de RONDE
Christian de Ronde est docteur de l'Université d'Utrecht, Pays-Bas. Actuellement chercheur au Conseil National de la Recherche Scientifique et Technologiques de l'Argentine (CONICET) à l'Institut de Philosophie Dr. A. Korn de l'Université de Buenos Aires (UBA), Professeur à l'Université Nationale Arturo Jauretche (UNAJ) et affilié de recherche du Centre Leo Apostel (CLEA) et Foundations of the Exact Sciences (FUND) de la Vrije Universiteit Brussel (VUB). Il a organisé des nombreux cycles de conférences et d'ateliers liés à la philosophie et la logique de la mécanique quantique aussi bien en Europe qu'en Amérique du Sud. Il est l'auteur de plusieurs publications sur la philosophie et la logique de la mécanique quantique de même que du livre The Contextual and Modal Character of Quantum Mechanics: A Formal and Philosophical Analysis in the Foundations of Science, Print Partners Ipskamp, Enschede, 2011. Il a édité le volume Metaphysical Issues in Quantum Mechanics (Philosophica, vol. 83, 2010), deux volumes sur la philosophie, la logique et l'histoire de la mécanique quantique dans le Cône Sud (Scientiae Studia: Volume 10, n°1, 2012, vol. 11, n°1, 2013) et le livre Probing the Meaning of Quantum Mechanics: Physical, Philosophical and Logical Perspectives (World Scientific, 2013). Il collabore également en tant qu'évaluateur externe pour une douzaine de revues spécialisées internationales.

Matteo SMERLAK: Interprétation de la mécanique quantique: Simondon face aux physiciens
La thèse de Simondon [L'individuation à la lumière des notions de formes et d'information, Jérôme Millon, 2005], et notamment sa partie sur l'individuation physique, s'appuie sur une interprétation ambitieuse de la théorie quantique, qui fait la part belle à la notion de "relation". Cette perspective, et l'engagement ontologique qui la sous-tend, trouve de multiples échos dans les tentatives sans cesse renouvelées des physiciens, de Bohr à Everett et Rovelli, de "digérer" la révolution quantique. Dans cette contribution, je présenterai un bref panorama des interprétations "relationnelles" de la mécanique quantique, et m'interrogerai sur la nature de cette convergence de vues entre Simondon et les physiciens. Plusieurs questions guideront ma réflexion: dans quelle mesure le relationnalisme s'apparente-t-il à la relativité einsteinienne? Que démontre le paradoxe d'Einstein-Podolsky-Rosen? L'insaisissable théorie de la gravité quantique appelle-t-elle une relativisation de la relativité générale? Je concluerai en proposant que, plus encore que dans la mécanique quantique, c'est au cœur de la théorie quantique des champs qu'il faut chercher une illustration de la métaphysique de Simondon.

Ancien élève de l'Ecole normale supérieure de Lyon, Matteo Smerlak est post-doctorant à l'Institut Max Planck pour la physique gravitationnelle (Potsdam, Allemagne). Il a travaillé dans sa thèse sur la gravité quantique, sous la co-direction de Carlo Rovelli (Université de la Méditerranée) et Vincent Rivasseau (Université de Paris-Orsay). Il s'intéresse également aux fondements philosophiques de la mécanique quantique, et a participé à ce titre à plusieurs colloques et groupes de travail sur le sujet, parmi lesquels la "Conference on philosophical and formal foundations of modern physics" (Les Treilles, 2007) et "Apports de la physique contemporaine à la théorie de la connaissance" (Institut de France, 2011-2012). Il est l'auteur de 15 articles publiés, dont "Relational EPR" [Found. Phys. 37 (3), 427-445], une étude sur l'interprétation relationnelle de la mécanique quantique.

Bernard STIEGLER: Le cycle des images
De l’impression à l’expression, et comme jeu des images mentales et des images objets, ce que Simondon décrit comme un cycle des images nous engage à réinterpréter la portée et les conditions de la boucle sensori-motrice telle que l’aura théorisée Jabob von Uexküll - où les concepts phénoménologiques de rétentions et de protentions peuvent et doivent être réinterprétés au regard des concepts de la psychanalyse.

Chen-Han YANG
Chen-Han, Yang is a Ph. D researcher in the Institute of Social Research and Cultural Studies, National Chiao Tung University, Hsinchu, Taiwan. He is also an art critic and curator for several art magazines in Taiwan (ex. Artitude, No Man’s Land, Digiart, Very View, etc). He is now conducting a reading group around the works of Simondon, and working on the potential Simondon’s concepts can bring to the new kind of art practice and imagination called "Participating Art". He is the first translator of Simondon’s works in Chinese.
Publications
Chen-Han, Yang (2012), "The Parallax between the Information-Object and the Image-Existence: on Kentridge, Galison, and Miller’s La négation du temps", Artitude, March 2012.
Chen-Han, Yang (2012), "World, Excess, and Khôra: Julian Rosefeldt’s World-Making", Digiart, June 2012.
Chen-Han, Yang (2012), "The Abstract Media of Reflection, or the Negative Repetition of Difference: RCA Animation 27 Years", Digiart, July 2012.
Chen-Han, Yang (2012), "If the Otaku Reads Gilles Deleuze is the Event of the Future: An Imaginary Dialogue with the Patron Saint of Animation", No Man’s Land, November 2012.
Chen-Han, Yang (2013), "One Day, perhaps, This Century Will be Called Simondonian", in Router: A Journal of Cultural Studies (forthcoming).
Articles (en anglais)
Chen-Han, Yang (2009), "What Does It Mean By Living: Deleuze, Henry, Badiou", paper presented in Biopolitics, Ethics, and Subjectivation: Questions on Modernity: An International Conference at Chiao Tung University, 24-28th June 2009, Institute of Social Research and Cultural Studies, National Chiao Tung University, Hsinchu, Taiwan.
Chen-Han, Yang (2010), "Animality, Technicity, and Human Dignity: The Question of Proper Body in the Animated News”, paper presented in Zoontotechnics (Animality / Technicity): 20th year conference, 12-14th May 2010, Centre for Critical and Cultural Theory / Cardiff University, UK.
Chen-Han, Yang (2011), "Cooperation, or Trans-differentiation? On the In-formal Rendering of Neuro-Scientific Apparatus", Conference on Borders, Displacements and Creation: Questioning the Contemporary, 29th August and 4th September, Department of Philosophy - Faculty of Arts & Institute of Philosophy of the University of Porto, Porto, Portugal.




TABLES RONDES :

Simondialisation et Tra(ns)ductions: Vincent BONTEMS, Giovanni CARROZZINI, Arne de BOEVER, Pablo Esteban RODRÍGUEZ et Chen-Han YANG
La notion de transduction, telle que Simondon l’a élaborée dans son système philosophique, possède, comme la plupart de ses concepts, le privilège de pouvoir être appliquée à plusieurs domaines de recherche, assez différents entre eux, sinon disparates. On peut bien entrevoir des analogies opératives entre le travail du traducteur et la signification que Simondon a donné à cette notion. Traduire, en fait, ne signifie pas seulement reproduire, dans une autre langue, les mêmes contenus, mais signifie produire des effets allagmatiques, des changements, des transformations structurales et opératives. Ce fait est encore plus évident dans le cas de la traduction d’un texte comme L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, dans la mesure où son auteur a produit un concept, la transduction, qui s’applique bien à son propre travail, et à ceux qui sont issus de sa traduction.
On peut nommer le style de Simondon un style transductif: par exemple, son usage du point-virgule nous rappelle l’emploi qu'en faisait Bacon en écrivant en latin, Bacon, lui, qui n’est cité que peu de fois par Simondon, mais qui peut avoir inspiré son projet d’une nouvelle Instauratio Magna, en polémique, comme celle de Bacon, avec Aristote, et qui commence avec des mots qui évoquent celle de l’aphorisme 22 du Novum Organum. Cet usage, presque compulsionnel, du point-virgule chez Simondon (comme chez Bacon) crée des effets tranductifs, tels que le contenu qui est au début du paragraphe, pendant son parcours, se modifie: les propositions semblent agir sur le contenu comme les grilles d’un relais quelconque doit "inventer" une façon d'adapter cet effet allagmatique (presque intraduisible tel qu’il est) dans une autre langue. Quels sont les différents effets tranductifs qui ont été engendrés par le style transductif de Simondon dans les traductions de son œuvre dans le monde? Voilà une des questions qu’on se propose de traiter dans cette table ronde.

Simondon et la mécanique quantique: Vincent BONTEMS, Gilles COHEN-TANNOUDJI, Christian de RONDE et Matteo SMERLAK
Dans l'Individuation à la lumière des notions de forme et d'information, Simondon formule une "hypothèse quantique" qui renvoie à l'existence d'une réalité potentielle à toutes les échelles et à la nature préindividuelle de cette réalité fondamentale. Son traitement des paradoxes de la mécanique quantique dans le chapitre "Forme et substance" prend appui sur cette hypothèse en même temps qu'il propose une voie originale, entre l'interprétation par la complémentarité bohrienne et celle de la double solution de broglienne, pour rationaliser le problème de la mesure. Cette table ronde aura pour tâche à la fois d'évaluer la pertinence du traitement de cette question datée et de faire valoir les prolongements possibles de son analyse à la lumière des réflexions actuelles pour mieux comprendre les enjeux de la mécanique quantique.

L'invention de nouveaux collectifs sociaux. Essai de poursuite simondonienne des mouvements récents: Georges AMAR, Josée LANDRIEU, Marc HATZFELD et Anne QUERRIEN
Notre réflexion s’appuie sur notre perception des printemps tunisien, égyptien, arabes en général, érable pour finir, et sur notre connaissance des mouvements des indignés français et espagnols ainsi que des mouvements Occupy Wall Street et Occupy brésilien. Elle s’appuie aussi sur les pratiques de création littéraire et artistique de certains d’entre nous. Face à la crispation d’un passé en train de perdre la face, ces manifestations politiques assoient leurs pratiques dans des lieux où peuvent s’installer des chaînes de petites mutations. Les pouvoirs tentent de les étouffer et de les priver de tout espace où pourraient se conjuguer leurs désirs et leurs expériences. Devenant alors souterrains, ces mouvements sont néanmoins prêts à ressurgir sous des formes transformées. Les technologies de communication leur permettent cette volatilité et cette immédiateté tandis que leur puissance inventive ou leur créativité artistique ouvrent la possibilité de nouveaux surgissements. Leurs formes, leurs modes d’organisation, leurs langages figurent l’anticipation dont ils sont porteurs.
Notre proposition est de considérer ces mouvements comme des chorégraphies d’un social en devenir, se manifestant dans des variations le long de lignes d’erre multiples, et non nécessairement divergentes ou convergentes, nourries d’inventions autant que de segments répétés d’histoires précédentes. Le problème de l’écriture d’un tel mouvement social n’est plus de faire converger sa ligne vers un foyer de pouvoir qui l’immobiliserait. Il est plutôt de tracer la surface spécifique qu’il parcourt et de la rendre perméable aux autres, de l’indiquer conjugable de manière à la fois éphémère et continue. Le travail intellectuel et artistique doit donner des prises sur cette matière flottante pour accompagner l’émergence d’un transindividuel actif. Il nous semble être un point d’appui nécessaire pour que puissent être reconnues de nouvelles formations collectives différentes de celles qui ont marqué le passé et pour que cette reconnaissance ouvre une transformation culturelle plus ample dans les sociétés.
La relecture de Simondon peut-elle aider ce travail? Réciproquement, la considération de ces mouvements sociaux et des inventions de formes d’actions ou d’échanges qu’ils manifestent, le repérage des modes d’écriture qu’ils appellent, la prise en compte des technologies du XXIe siècle qu’ils mobilisent, peuvent-ils enrichir une relecture de Simondon? En quoi sa réflexion sur la  pensée technique, dans ses rapports aux "autres espèces de pensée" (esthétique, philosophique,...), peut-elle rencontrer les enjeux poétiques et politiques contemporains, que les nouveaux mouvements sociaux (entre autres) illustrent? Tel sera le débat que nous proposons d'ouvrir lors de cette table ronde.

Avec le soutien
de la Fondation "pour la science" du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives,
de la chaire TMCI des Mines Paristech, de l’Ecole Normale Supérieure
et de l’Université de Paris-Ouest Nanterre

Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives    TMCI des Mines Paristech

Ecole Normale Supérieure    Université de Paris-Ouest Nanterre