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" Page mise à jour le 23 juin 2010
"
DU VENDREDI 11 JUIN (19 H) AU LUNDI 21 JUIN
(14 H) 2010
PRENDRE SOIN : SAVOIRS, PRATIQUES, NOUVELLES
PERSPECTIVES
DIRECTION : Véronique CHAGNON, Clémence DALLAIRE,
Catherine ESPINASSE, Edith HEURGON
ARGUMENT :
L’acte de "prendre soin" est sans doute l’un des
plus vieux gestes effectué envers l’autre
qui se soit accompli dans l’histoire de l’humanité.
Avec lui, l’altérité et l’identité
interagissent et se transforment, chez le soigné
comme chez le soignant. Selon les époques, les
pays et les cultures, il a pris différents
visages. Aujourd’hui, il s’est, pour une large part, spécialisé
et institutionnalisé. Ainsi, lorsqu’on dépasse
le "prendre soin" domestique et quotidien,
on se trouve aux prises avec un système relativement
complexe sollicitant des individus ayant acquis une
reconnaissance particulière et exerçant
leur métier dans un lieu spécifique
souvent médicalisé, technicisé et
régi par des procédures institutionnalisées.
Au-delà de la santé et du bien-être,
il convient d’élargir le champ aux
diverses dimensions du soin, dont l’idée
même permet d’appréhender, dans leur
unité et dans leur diversité, une variété
de situations allant des actes les plus ponctuels aux
enjeux éthiques, politiques et prospectifs
les plus vastes.
Face à l’allongement de la vie (qui incite à
"prendre soin de soi"), face aux vulnérabilités
qui affectent des personnes
en situations de précarité (qui obligent
à multiplier les dispositifs de soutien) et au
regard des risques écologiques pesant
sur la planète (qui exigent de prendre
soin de la nature et de l’environnement),
on se demandera comment la les savoirs et les pratiques
du "prendre soin" doivent être réinterrogés
dans un monde pluriculturel et on étudiera
les conditions pour qu'ils deviennent des compétences-clefs
dans un monde plus durable et plus solidaire.
Ce colloque franco-québécois s’intéresse
donc à l’évolution du "prendre
soin" et aux savoirs qui le composent et le
définissent. Il en abordera les aspects
historiques, politiques et cognitifs
en croisant des regards extérieurs et intérieurs
aux soignés et aux soignants, et il ouvrira
le débat sur ses enjeux prospectifs.
Il réunira des philosophes, des chercheurs dans
le domaine de la santé et des sciences humaines,
des praticiens, des experts des politiques publiques, et sera
ouvert à toute personne intéressée
par le sujet traité.
Ainsi, après avoir étudié,
sous divers angles, les histoires et les conceptions
du soin mais aussi confronté plusieurs
philosophies du soin, les séances porteront
sur :
- les relations de soin, l’organisation des services
et les aspects politiques du soin,
- les relations de soin tout au long de la vie (de
la petite enfance au grand âge), notamment
au regard du soin parental ou des aidants naturels,
- le "prendre soin de soi", en donnant une place
particulière au programme Sens de la beauté
de la Fondation d'entreprise L'Oréal et à l'ouvrage 100
000 ans de beauté, publié dans ce cadre,
- le prendre soin des personnes en situation de vulnérabilité
(chômeurs, exclus, prisonniers, victimes de violence...),
- les lieux et espaces qui prennent soin de nous
(hôpitaux, maisons de retraite, maisons
ouvertes, espaces de mobilité...),
- le prendre soin de l’environnement et de la nature,
- enfin, les savoirs et les compétences
propres au "prendre soin".
Enfin, une équipe
d’étudiants et de jeunes chercheurs
accompagnera toute la décade et en présentera,
à la dernière séance, les principaux
enseignements.
CALENDRIER DÉFINITIF :
Vendredi 11 juin
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre, du colloque et des
participants
Samedi 12 juin
Matin:
Ouverture et problématiques
Véronique
CHAGNON: Ouverture: prendre soin hier et aujourd'hui
Edith HEURGON:
Prendre soin: regards latéraux et questions prospectives
Claire MARIN: Qui prend soin de
qui?
Après-midi:
Frédéric WORMS:
Le soin comme orientation éthique et politique dans le
moment présent
Histoires et conceptions du soin - 1
Michel NADOT: L’institutionnalisation
du prendre soin. Entre habitat collectif
singulier et économie domestique de
type rural
Cyndie SAUTEREAU: La
dimension éthique du "prendre soin":
l'éthique du care à l'épreuve
du mal
Dimanche 13 juin
Matin:
Histoires et conceptions du soin - 2
Elizabeth BERNARDINO:
Composantes universelles et culturelles des
soins au Brésil
Claire CRIGNON-DE OLIVEIRA:
Quel homme le médecin soigne-t-il? Les fondements anthropologiques
de l'éthique médicale
dans la pensée de John Gregory
Françoise ACKER:
Prendre soin dans la société:
une fonction aux figures multiples, aux compétences
distribuées, aux cadres de référence
brouillés
Après-midi:
Philosophie du soin
Thomas DE KONINCK: L'acte
de prendre soin et la dignité humaine
Robert LÉVY: La consolation
Lundi 14 juin
Matin:
Les relations de soin tout au long de la
vie
Philippe ZARIFIAN:
Prendre soin du travail
Gisèle
BESSAC: Prévention - art de vivre,
de l'intime au collectif
Après-midi:
Regards de soignants
Bernard ROY: Les anges ont-ils un sexe? et
les soins?
Nicolas VONARX: Variation
des soins et pluralité ontologique: entre
relations, valeurs et imaginaires
Suzanne BOUCHARD-CORDIER:
Identité de mère et maladie mentale: tabous et
pratiques courantes
Soirée:
Table ronde "initiatives", animée
par Sylvain ALLEMAND, avec Marc AVELOT
(Le rire médecin), Gisèle BESSAC (La Maison
ouverte)
Mardi 15 juin
Matin:
Prendre soin de soi - 1
Marc HATZFELD: D'abord prendre
soin de soi
Catherine ESPINASSE: La question
du genre au sein du prendre soin
Exercices
de "Tao du soin" avec Manuella
HESSE-BOYER
Après-midi:
DÉTENTE
Mercredi 16 juin
Matin:
Relations de soin
Diane TAPP: L'humain en devenir
Lucille JUNEAU: La pratique
du soin: réflexion sur le discours
Martine DALLAIRE: Prendre
soin: de l’hôpital au domicile
Après-midi:
Organisation des services de soin et transformation
des systèmes
Michèle ST-PIERRE:
Les soins d’aujourd’hui ne sont-ils que des systèmes organisés?
Karine AUBIN: Est-ce que
le soin influence les transformations des systèmes
de santé? Réflexions sur l'évolution
de la conceptualisation de la continuité
des soins en rapport avec le système de
santé québécois
Philippe
DELMAS: Professionnaliser les soins: mettre
sur pied un ordre professionnel au XXIe siècle
Soirée:
Prendre soin de soi - 2
Françoise GAILLARD & Nadège JOYAUX:
Présentation de l’ouvrage 100 000
ans de beauté (Fondation d'entreprise L’Oréal)
Françoise GAILLARD: Notre dernière frontière:
le corps
Jeudi 17 juin
Matin:
Le soin "communautaire"
Hélène LAPERRIÈRE:
Camouflage et clandestinité des pratiques informelles de
soins communautaires: coopérativité,
convivialité, dangerosité
Anne PERRAUT SOLIVERES:
Comment la nuit agit-elle sur la qualité des soins infirmiers?
Lucien
SOKOLOWSKI: La maltraitance, une violence envers les personnes
âgées
Après-midi:
Aspects politiques du soin
Clémence DALLAIRE: Entre sens politique
des infirmières et réceptivité
de la société, quelles voies envisager?
Anne SALES: Choix politiques et
soins humains
Eric SANDLARZ: Dévisager
la victime, envisager le sujet
Vendredi 18 juin
Matin:
Prendre soin des personnes en situation
de fragilités
Pascal CROSET: Prendre
soin des prisonniers
Jean-Baptiste de FOUCAULD:
Prendre soin bénévolement des demandeurs d’emploi: portée,
limites, transpositions possibles d’une expérience
citoyenne (à partir de l’expérience de
Solidarités nouvelles face au chômage)
Après-midi:
Lieux et espaces qui prennent soin de nous
Michel RENAUT: Prendre
soin: un exemple hospitalier en Basse-Normandie - Argentan
Nathalie ZACCAÏ-REYNERS:
Faut-il se réfugier dans le soin?
Soirée:
Table ronde animée par Marion TILLOUS avec Sabine CHARDONNET-DARMAILLACQ (SUCH
Sentiers urbains, connexions et HUB Marche), Brice DURY (Prendre soin
des usages: diagnostic sensible d'un quartier de la
Part-Dieu) et Marion TILLOUS (Peut-on
prendre soin sans donner le choix? Le
cas des espaces de mobilité urbaine)
Samedi 19 juin
Matin:
Prendre soin de l’environnement et de la
nature
Maria HARTI: A l'écoute des équipages
pour prendre soin des voyageurs
Aliènor BERTRAND:
Prendre soin de la nature?
Après-midi:
Les services à
la personne
Patrick HADDAD: Les services
à la personne: des services qui prennent soin des personnes?
"Où en sont les
services à la personne dans la Manche", table
ronde animée par Edith HEURGON avec Dominique
BIRÉ (Conseil général de la Manche),
Agnès GRANGÉ & Henri SAILLARD (La
Poste) et Jean-Marie NAEL (DDTEM-50)
Soirée:
Martin WINCKLER: "Docteur House
meets Franz Karma - transmettre l'éthique du
soin par la fiction" (projection d'un épisode de Dr
House et lecture d'extraits de "Chœur des femmes", suivi
d'un échange avec la salle)
Dimanche 20 juin
Matin:
Savoirs et compétences
Véronique CHAGNON: Construire le savoir
"prendre soin" dans l’action
Josée LANDRIEU: Tentatives de croisements
et décloisonnement des compétences
Rapports des étudiants et jeunes chercheurs
(Frédérique BISIAUX)
Après-midi:
Rapports des étudiants et jeunes chercheurs
(suite) (Karine AUBIN, Mirana RANDRIAMIHARISOA,
Diane TAPP, Marion TILLOUS)
Discussion générale
Lundi 21 juin
Matin:
DÉPARTS
RÉSUMÉS :
Françoise ACKER: Prendre soin dans
la société: une fonction aux
figures multiples, aux compétences distribuées,
aux cadres de référence
brouillés
S’intéresser aux soins en tant que soins de
santé — ou concernant la santé — conduit
à rejeter dans l’ombre de nombreuses dimensions
du "prendre soin", à un moment où l’organisation
sociale du "prendre soin" devient plus difficile à
déchiffrer. La partition soins profanes/soins
professionnels s’effrite. La division du travail entre
professionnels de santé, entre professionnels
infirmiers s’accroît, mais la visée du "prendre
soin", et les conditions qu’elle requiert, n’apparaît
pas centrale dans le déploiement pratique de cette
division du travail. L’ancrage institutionnel se modifie
et n’offre plus un cadre intégrateur. Prendre soin des
personnes fragiles, vulnérables, dépendantes,
malades, fonde le travail non seulement des professionnels
de santé mais aussi de nombreux professionnels du secteur social
et, plus récemment, de travailleurs des services
à la personne. Les tutelles administratives,
les institutions, les politiques qui les encadrent diffèrent,
les valeurs et les savoirs mobilisés ne se recouvrent
pas, mais contribuent à reconfigurer le travail et
l’espace de travail des soignants.
Références bibliographiques
:
Acker F., 2009, "Le travail de confort. Un travail
au fondement des soins, mais un travail parfois
empêché, peut-être en péril",
Pratiques ou les Cahiers de la médecine
utopique, n°45, mars.
Acker F, 2009, "Comment disposer des ressources
professionnelles de demain? Questions pour
le recrutement des infirmiers en France", in Le
"recrutement" des infirmières: de la formation
aux pratiques d’une profession de santé. Regards
croisés et analyses comparées entre
pays, sous la dir de M.T. Rapiau, L’Harmattan.
Acker F, 2008, "Formation universitaire et recherche
infirmière: un chantier pour la profession,
la santé et la société?,
in Recherche en soins infirmiers, n°93, juin,
122-124.
Acker F., 2008, "Des pratiques en redéfinition.
Une opportunité pour repenser quelques dimensions
des soins?", in Recherche en soins infirmiers,
n°93, juin, 61-67.
Acker F., Rapiau M.T., 2008, "Gérer le secteur
santé avec des dispositifs généraux.
Le cas de la formation", in Gestions hospitalières,
mars, 109-115.
Acker F., 2006, "Le cadre du travail d’information
des infirmières en reconfiguration", in
Soins Cadres, n°60, 24-27.
Acker F., 2005, "Les reconfigurations du travail infirmier
à l’hôpital", in Revue française
des Affaires Sociales, n°1, mai,161-181.
Acker F., 2004, "Travailler Ensemble?", in Soins
Cadres, n°49, 22-25.
Baszanger I., Acker F., 1998, "Organisation du travail
et interactions autour de la prise en charge de
la douleur", in L’enfant et la douleur:
familles et soignants, sous la dir. de J. Cook et A.
Türsz, Syros, 123-141.
Acker F., 1997, "Sortir de l’invisibilité,
le cas du travail infirmier", in Raisons Pratiques,
n°8, "Cognition et information en société",
Conein B. & Thévenot L., 65-94.
Karine AUBIN: Est-ce que le soin influence les
transformations des systèmes de santé?
Réflexions sur l'évolution de
la conceptualisation de la continuité des soins
en rapport avec le système de santé
québécois
La présente réflexion porte sur la
polysémie du soin en prenant l’exemple
de son utilisation dans l’expression "continuité
des soins" et sur les différentes interprétations
qui lui sont attribuées. Elle s’appuie sur
une contextualisation précise des soins et de la
continuité des soins en relation avec les transformations
d’un système de santé sur une période
donnée. Quels sont les discours qui sous-tendent la
continuité des soins dans un système de santé?
Ces discours parviennent-ils à influencer les
systèmes de santé? Et à l’inverse, à
partir des transformations des systèmes de santé,
le concept de continuité des soins est-il influencé?
Cette communication prend ancrage dans les résultats
préliminaires d’une étude portant sur
l’évolution de la conceptualisation de la continuité
des soins au Québec pendant la période
de 1970 à 2007. Ces matériaux constituent un
terreau fertile à une réflexion sur
les soins à partir des éléments les
concernant ciblés par le discours politique lorsqu’il prend
le prétexte de la continuité des soins pour
organiser les services.
Elizabeth BERNARDINO: Composantes universelles
et culturelles des soins au Brésil
Au Brésil, la configuration contemporaine
des soins souligne l’empreinte d’événements
antérieurs qui ont façonné la
culture du pays et l’insertion plus récente
de la technologie dans le domaine de la santé.
Une approche historique des soins considère
d’abord l’influence de la colonisation par les portugais
dès les années 1500 ; les traces laissées
par la conception des soins des esclaves noirs
venus du continent africain; les pratiques des immigrants
en provenance de pays européens et asiatiques
; l’influence de la proclamation de l’indépendance
sur la société brésilienne ;
et, finalement, la réforme sanitaire récente
et la mise en place de l’actuel système de santé
dans un contexte de re-démocratisation de la société
brésilienne. Un regard attenfif permet de retracer
les origines des soins et de mettre en évidence
les déterminants historiques propres aux
soins brésiliens ainsi que la diversité
ancrée dans la culture des différentes
régions du Brésil. Cette présentation
alimentera la réflexion sur l’évolution
historique des soins en mettant en avant des éléments
qui pourraient distinguer les composantes universelles et
les composantes culturelles qu’on y retrouve.
Aliènor
BERTRAND: Prendre soin de la nature?
L’inventaire
des concepts, idées et principes nous servant
à décrire et à penser notre rapport
à la nature s’enrichit graduellement à proportion
de notre connaissance de l’avancement des crises environnementales:
nous ne nous contentons plus de vouloir dominer ou maîtriser
la nature, ni de l’exploiter ou de tenter de la gérer,
et pas davantage d’essayer de la protéger ou de
la préserver. Nous souhaitons la "respecter", nous cherchons
à "en prendre soin" (ex: Prendre soin de la
nature ordinaire, Catherine Mougenot, MSH, Paris, 2003). Dans
quelle mesure est-il possible de "prendre soin de la nature"?
Est-ce une entreprise légitime? Cela a-t-il un sens
de vouloir nous y essayer? L’objectif de cet exposé est
double: montrer comment "prendre soin de la nature" contribue
à construire une nouvelle manière d’habiter les
lieux que nous occupons, mais que ce projet d’une telle relation
de soin nous contraint en même temps à reconduire
des topoï culturels qui nous piègent. Même
lorsque nous cherchons à "prendre soin de la nature",
nous butons malgré nous sur des catégories culturelles
qui nous empêchent — ou qui rendent difficile — de penser
concrètement un nouveau rapport à la nature:
du coup nous sommes renvoyés également aux
limites de notre conception du soin...
Gisèle
BESSAC: Prévention — art de vivre, de l'intime
au collectif
De 2003
à 2009, nous avons expérimenté,
à travers la mise en place de deux sites à Paris,
la méthode "Maison Ouverte" conçue en 2000.
Celle-ci a d’abord pour objectif de repenser et replacer
le vieillissement et la vieillesse dans une dynamique
constructive d’épanouissement jusqu’à la mort,
d’intégrer la dernière phase de la vie dans
un présent partagé par tous les âges.
Elle est fondée sur l’association de la dimension individuelle
et collective, la considération de l’individu du point
de vue de ses potentiels et dans une globalité psychique, corporelle
et créative, l’intervention du design global et
de la créativité dans toutes les dimensions du dispositif,
un ancrage territorial et un maillage de partenariats
pluridisciplinaires. A la lumière de cette expérimentation,
nous voyons comment elle replace l’individu, dans son altérité
et sa singularité, au centre d’une dynamique territoriale,
aux différents âges et dans différentes
situations familiales. Nous voyons aussi comment elle permet
de ne pas stigmatiser les fragilités, pathologies
et handicaps, et constitue une alternative à la "prise en charge".
Cette approche et sa première phase d’expérimentation
seront décryptées, de la dimension individuelle,
intime, à l’échelle territoriale et politique.
Les applications potentielles et les conditions nécessaires
à ces mises en pratique seront également
abordées.
Suzanne BOUCHARD-CORDIER: Identité
de mère et maladie mentale: tabous et pratiques
courantes
Etre mère tout en étant atteinte de
maladie mentale sévère concerne
une majorité de femmes malades depuis que la désinstitutionalisation
a commencée. Sujet tabou parce qu’on
n’en parle pas, il est pourtant un domaine de pratique
des infirmières de santé communautaire depuis
plusieurs années. D’un côté,
les besoins des mères face à une double identité
complexe, d’un autre côté la nécessité d'avoir
pour les enfants un statut contributif de leur développement.
Pour l’infirmière, aider la mère
à se rétablir et à assumer son identité
de mère, aider l’enfant à vivre dans des
familles différentes est une mission qu’elle se
doit de relever avec ces familles. La division du travail
dans des réseaux non intégrés, ne s’occupant
que de la mère ou que de la protection des enfants,
augmente encore la complexité de ce travail. Comment
affirmer ce rôle infirmier sans briser le tabou de
la protection de l’enfant à tout prix ou sans remettre
en question la fragmentation des systèmes de soins?
Références bibliographiques
:
Aldridge, J., & Becher, S. (2003). Children
Caring For Parents With Mental Illnees.Perspectives
of young carers, parents and professionnals.
Bristol: The Policy Press.
Mason, C., Subedi, S. & Davies, R.B. (2007), Clients
with mental illness and their children:
Implication for clinical practice. Issues
in Mental Health Nursing, 28, 1105-1123.
Mowbray, C., Oyserman, D., Bybee, D., & MacFarlane,
P. (2002), Parenting of mothers with a serious
mental illness: differential effects of diagnosis,
clinical history, and other mental health variables.
Social Work Research, 26(4), 225-240.
Nathiel, S. (2007) Daughters of Madness. Growing
Up and Older with a Mentally Ill Mother
(1ed.). Wesport: Praeger Publishers.
O'Connell, K. L. (2006). Needs of families affected
by mental illness: through support, information
and skill training, advocacy, and referral, nurses
can help families put the pieces together. Journal
of Psychosocial Nursing & Mental Health Services,
44(3), 40.
Véronique CHAGNON: Ouverture: prendre soin hier
et aujourd'hui
L’idée du "prendre soin" n’est pas nouvelle, elle est inhérente
à l’aventure humaine et au devenir humain. Il nous est
apparu pertinent de proposer un colloque au cours duquel nous pourrions
nous questionner à son propos, sur son sens, ses domaines d’applications
et les savoirs qui en découlent, compte tenu des défis,
nombreux, complexes et variés, auxquels nous avons aujourd'hui
à faire face. Pour cela, il convient de nous questionner d’abord
sur l’histoire du "prendre soin", ses origines, son développement
et les différentes conceptions développées
à son propos. À quelles sphères de la vie humaine
et sociale peut-on l’appliquer? Quelle est l’évolution
du "prendre soin" au fil du temps? De quelle manière le "prendre
soin" s’inscrit-il dans nos sociétés actuelles. Qui
concerne-t-il? Dans quels domaines le retrouve-t-on? Une fois ces questions
posées, il convient de se questionner sur les savoirs et les
pratiques inhérents au "prendre soin". Comment s'en déclinent
les différentes pratiques? Comment sont-elles partagées,
transmises? Quels savoirs découlent de ces pratiques? Quels
sont les lieux du "prendre soin" et qui sont ceux qui, quotidiennement,
ont fait du "prendre soin" leur métier? Les questions sont nombreuses
et complexes. Rapidement, on réalise que le "prendre soin"
dépasse le seul secteur des services de santé. Toutefois,
c’est par cet angle que, de notre côté, nous tenterons
de soulever des questions, de susciter des réflexions. Et c’est
là une tâche immense. Précisons que nous ne nourrissons
pas la prétention d’en faire le tour au cours de la présente
décade. À défaut d’en faire le tour, nous alimentons
une autre prétention, celle de la discussion porteuse de
pistes de réflexion. C’est à cet exercice que nous vous
convions.
Sabine CHARDONNET-DARMAILLACQ: SUCH Sentiers urbains, connexions
et HUB Marche
La marche est ici envisagée comme une ressource urbaine majeure,
un vecteur d’échange, une raison de développement et d’adaptation
des formes urbaines et un moteur d’accessibilité aux services,
dans un contexte de stratification urbaine. Elle est une réponse
et une adaptation à la désynchronisation temporelle plus
réaliste et plus rapide que l’équipement coûteux
des transports en commun. Elle peut (re)devenir un vecteur d’accessibilité
majeur aux ressources urbaines. La marche est considérée comme
un générateur de reliance à la fois territoriale et
sociale. Créatrice de liens et d'opportunités, plus qu'un
fonctionnel franchissement de distances, elle contribue à favoriser
une nouvelle intensité urbaine. Sa grande adhérence au sol,
comme aux réseaux sociaux et d'information porte au développement
d'une qualité urbaine soutenue par le métissage et la création
de nouveaux espaces publics. La marche pollinise le territoire urbain.
Mais elle a également besoin de ses ruches et points nodaux.
Nous imaginons un maillage de "sentiers urbains à Paris"
qui recouvrirait le territoire parisien et sa première couronne
et veillerait à assurer au mieux l’accès aux ressources
urbaines de façon intergénérationnelle. Ainsi dans
ce réseau maillé de sentiers urbains et à l’intersection
des strates urbaines, il devient important d’installer un nouvel équipement
stratégique d’hospitalité: "le réseau de centrales
service marche" et le "HUB marche". Il n’y a ni concepteur unique, ni
représentation unique de la marche. Entre les arguments des tenants
de la largeur du trottoir et de ceux du piéton augmenté,
plusieurs hypothèses sont assumées comme positions et contexte
de la marche à haut niveau de service. Nous réfutons en tout
cas le terme de piéton, pourtant si courant, pour proposer Mover
et Homobile, les deux figures du marcheur: sous l’angle de l’action de
la marche (cheminer, arpenter, transiter, déambuler, rejoindre,
porter, visiter, rencontrer, se reposer, relier, connecter, explorer,
rentrer, prendre son temps, maîtriser son temps, valoriser son autonomie,
le marcheur décideur autonome est ici "HOMOBILE"; Sous l’angle de
la politique de la ville, de l’aménagement et de la forme de l’espace
(augmenter la performance, enrichir l’échange, assurer les services
et le confort, développer l’attractivité, aider à
la navigation, faire mieux avec peu, mettre en intelligence avec les
lieux, créer un réseau intégré et intuitif,
installer un maillage), le marcheur utilisateur courtisé est ici
"MOVER". L’espace public se dessine dans une convergence entre le social,
le spatial et le technique. Ne pouvant nous suffire du plan du pied, ni
de l’image du piéton, nous réintroduirons l’Homobile dans
une recherche de cohérence avec les usages stratifiés de
l’espace public (pié-ton, fes-ton, mani-ton, récep-ton).
Nous formons l’hypothèse que le HUB Marche à Paris et
les centrales service marche pourraient former l’armature d’un nouveau
langage urbain post – pétrole sur fond d’économie de la
connaissance, dans une double représentation de la contigüité
et de la connexion.
Claire CRIGNON-DE OLIVEIRA: Quel homme le médecin
soigne-t-il? Les fondements anthropologiques
de l'éthique médicale dans
la pensée de John Gregory
Dans le Sexe de la sollicitude, F. Brugère
propose de revenir aux fondements anthropologiques
de la philosophie morale écossaise
(F. Hutcheson, A. Smith, D. Hume) pour penser une
éthique du soin (sollicitude) qui tiendrait
compte de l’importance des relations affectives dans
la vie morale. Nous nous pencherons ici sur l’œuvre du
médecin-philosophe John Gregory (1724-1773), cousin
du philosophe écossais Thomas Reid, qui s’est
justement efforcé de penser l’éthique du
soin et de la pratique médicale à partir d’une
réflexion sur la nature de l’homme. La tendance
à disjoindre l’étude du corps humain (objet
du médecin) et celle de l’esprit (objet du philosophe),
à opposer l’homme au reste de la création
(et à l’animal) sont, selon Gregory, responsables
du peu de progrès accomplis dans la science de
la nature humaine (A Comparative View of the State and Faculties
of Man with Those of the Animal World - 1765). C’est de cette
caractérisation de la nature humaine comme nature
fluctuante, plastique et relationnelle qu’il faut repartir
pour comprendre comment Gregory propose quelques années
plus tard — dans ses Lectures on the Duties and Qualifications
of a Physician (1772) — de penser ce qui fait la spécificité
de la pratique médicale et de la médecine comme profession.
Il va alors montrer que la réflexion éthique
sur les devoirs respectifs du médecin et du patient
est indissociable:
- premièrement, d’une interrogation concernant
l’homme que le médecin cherche
à soigner: peut-on le penser comme un être
chez lequel la raison et les instincts s’opposeraient?
Est-ce bien la raison qui le distingue de l’animal,
ou n’est-ce pas plutôt la capacité à
exprimer des émotions?
- deuxièmement, d’une investigation concernant
la nature de celui qui soigne: le médecin
peut-il être l’ami de son patient, peut-il
faire preuve ou non de sympathie?
L’œuvre de John Gregory fait ainsi la démonstration
de la nécessité de ne pas dissocier
la réflexion éthique sur le soin
et la pratique médicale d’une interrogation sur
la nature de l’être humain, à la fois sujet et objet
de ce soin.
Références bibliographiques
:
F. Brugère, Le sexe de la sollicitude,
« non conforme », Paris, Seuil,
2009.
Joan Tronto, Un monde vulnérable, pour
une politique du care, Paris, la Découverte,
textes à l’appui / philosophie pratique,
2009.
John Gregory, Lectures on the Duties and Qualifications
of a Physician. A new ed. corrected
and enlarged, London, W. Strahan & T. Cadell,
1772.
Lisbeth Haakonssen, Medicine and Morals in the
Enlightenment. John Gregory, Thomas Percival
and Benjamin Rush, Clio Medica, Amsterdam,
Atlanta, 1997.
Pascal CROSET: Prendre soin des prisonniers
Le détenu est sans conteste une personne en fragilité.
Pour nombre d’entres eux, ils l’étaient déjà
avant d’être incarcérés, et il est plus
que probable qu’ils soient nombreux à l’être encore
après. Cette fragilité a autant de visages qu’il y
a de détenus. C’est peut être là une première
découverte que peut faire le visiteur de prison... derrière
une communauté d’emprisonnement, dans un même
centre de détention, chacun a une histoire de vie et une façon
de vivre ce moment si particulier de son histoire qui est personnelle
et unique. Le visiteur lui-même, malgré un cadre
fortement structurant, développe une pratique qui lui
est très personnelle. S’il est une question bien connue,
mais dont les réponses sont à réinventer dans
chaque situation, c’est bien celle de la gestion de la distance dans
la relation d’aide. Nous voudrions compléter cette interrogation
par une autre forme de distance à gérer, celle entre
le visiteur et sa propre révolte. Elle peut notamment émerger
si le visiteur entre dans le parcours du détenu. Car si le détenu
est là où il est, c’est-à-dire là où
on le rencontre, en prison, c’est bien souvent en lien avec un acte qu’il
a commis. Mais c’est aussi, et là on peut dire "toujours", au terme
d’un processus défini et piloté par des institutions
d’état: le législatif, l’exécutif, et les administrations
policière, judiciaire et pénitentiaire. Pour le visiteur
qui accepte de partager dans un certain niveau de détail et de
précision la façon dont le détenu a fait ce parcours
et l’a ressenti, et continue à le vivre, alors chaque cas particulier
devient, au-delà de sa singularité, une illustration du
fonctionnement de ce processus. Et via le fonctionnement, on en découvre
les logiques à l’œuvre (et non plus théoriques). C’est alors
que pointe la révolte, le sentiment d’un inacceptable d’autant
plus fort qu’en tant que citoyen dans un pays démocratique on
en est le premier responsable, parce que l’état, c’est nous! La
relation d’aide, le prendre soin de personnes en grande fragilité,
nous révèle les facettes de l’humain, mais aussi celle des
institutions et de l’ordre social. Prendre soin d’une personne, c’est
voir le monde, et ce que l’on voit alors du monde peut nous mettre en tension
avec autrui et avec nous-même...
Référence bibliographique
:
Denis Manuel, "Première rue
à gauche", Editions Flammarion.
Martine DALLAIRE: Prendre soin: de l’hôpital
au domicile
Le regard du soigné est parfois différent
de celui du soignant lors de la transition de
l’hôpital vers le domicile. La diminution de
la durée de séjour dans les hôpitaux
amène les infirmières à s’inquiéter
de la sécurité de certains patients lors
de cette transition. Des réadmissions surviennent
régulièrement. Si l’on demande aux
infirmières leur avis lors d’un départ,
il arrive que celui-ci soit différent de celui
du médecin. Une étude (master)
a démontré que l’infirmière avait raison de
considérer que les soins de convalescence avaient
parfois besoin d’être complétés
avant le départ de l’hôpital. Lorsque
l’on demande l’avis du soigné, le résultat
peut être différent. Celui-ci a envie de
retourner à la maison, peu importe parfois son état.
Est-ce qu’un non professionnel a le savoir pour prendre
ce genre de décision? Selon Meleis (2000), les
caractéristiques du patient, de la communauté
et de la société influencent cette transition. Le
partenariat soignant-soigné dans le prendre soin est-il
un incontournable?
Thomas DE KONINCK: L'acte de prendre soin
et la dignité humaine
Les thèmes du "soin de l’âme" (tês
psuchês epimeleisthai) et du "souci
de soi" (epimeleia heautou) occupent, depuis
Socrate au moins, une place fondamentale dans l’ensemble
de l’histoire de la pensée. On doit à
Michel Foucault, Jan Patocka, Paul Ricœur et d’autres
importantes figures de notre temps de les avoir repris
et approfondis, et d’avoir suscité la question du sens et
de la pertinence de ces thèmes aujourd’hui. Ils sont
associés, chez Foucault, au très beau thème
de l’anti-flatterie, ou franc-parler (parrhêsia),
et partant à celui de la vérité.
Dans le débat entre Levinas et Ricœur, est
mis en cause le primat de la "responsabilité pour autrui".
On ne saurait non plus passer sous silence le travail considérable
accompli sur toute la sphère de la passivité
intime, et l’apport majeur, ici, de la réflexion
de Michel Henry. "Prendre soin" permet de poser à neuf
la question du sens même de l’humain et de
la culture.
Brice DURY: Prendre soin des usages: diagnostic
sensible d'un quartier de la Part-Dieu
Construit à partir
des années soixante-dix, le quartier d’affaires
de la Part-Dieu à Lyon fait aujourd’hui l’objet initiée
par le Grand Lyon d’une réflexion collective et stratégique
visant à en inventer l’avenir. Complémentaire des
différents travaux alimentant ce projet, le diagnostic des
usages du quartier propose un regard fin et sensible sur les
pratiques de ses usagers. Les observations, entretiens, photos,
mettent en avant des éléments saillants que
l’aménageur ne voit pas toujours. L’appropriation par
l’usager d’un espace ou d’un service et les usages inattendus
ou décalés qu’il en aura permettent de comprendre
ses attentes et ses besoins, de formuler des pistes et des préconisations
et de concevoir des scénarios prospectifs innovants.
Ce n’est pas par la taille du quartier ou la hauteur de ses tours
que la Part-Dieu pourra se différentier des quartiers d’affaires
européens. Pourrait-on, en intégrant à sa
vision stratégique l’idée de prendre soin des usages,
imaginer un quartier qui se singulariserait par l’urbanité,
par des services attentionnés, par des aménités
urbaines?
Catherine
ESPINASSE: La question du genre au sein du prendre
soin
La question
du genre est au sein du prendre soin. Les femmes
jouent un rôle prédominant dans le soin
informel, vis-à-vis de leurs enfants, en tant que
mères, vis-à-vis de leurs conjoints, en tant
que compagnes, vis-à-vis de leurs parents âgés,
en tant que ce qu’il convient d’appeler des "aidantes
naturelles". Même dans les pratiques de soin formel,
leur rôle reste déterminant, comme en témoignent
le nombre important d’infirmières, d’aides soignantes,
de sages femmes, de puéricultrices, de nourrices. Cependant,
ce sont les hommes qui détiennent encore majoritairement
le pouvoir politique, qui sont donc chargés, à
ce titre, de déterminer comment prendre soin du monde,
de la terre, des hommes et des femmes dont ils sont les élus.
Et quand, face à des catastrophes, l’urgence des interventions
s’impose, ce sont alors des hommes qui partent sur le terrain,
qui occupent le devant de la scène médiatique,
en tant que "sauveurs": qu’il s’agisse de sauveteurs, de secouristes,
de pompiers ou de militaires... Malgré la féminisation
des professions médicales et sociales, au cours des
dernières décennies en France, l’invisibilité
du prendre soin des femmes, ne serait-elle pas révélatrice
d’une inégalité qui perdure entre les sexes?
Jean-Baptiste de FOUCAULD:
Prendre soin bénévolement des demandeurs
d’emploi: portée, limites, transpositions possibles
d’une expérience citoyenne (à partir de
l’expérience de Solidarités nouvelles face au
chômage)
Depuis vingt-cinq ans maintenant,
Solidarités nouvelles face au chômage
expérimente des méthodes qui permettent
à des bénévoles de "prendre soin" de
chômeurs, dans une perspective de retour à l’emploi:
des binômes de deux accompagnateurs, eux-mêmes
réunis dans des groupes de solidarité, sont
mis à disposition des demandeurs d’emploi qui le souhaitent,
sans limite de temps, et peuvent, si besoin, créer des emplois
pour eux grâce aux fonds collectés. Qu’apporte cette
expérience à la lutte contre le chômage et à
la réflexion sur la manière de prendre soin? Quelles
en sont les conditions de réalisation et les limites? Est-elle
extensible à d’autres domaines? Peut-elle inspirer la mise
en œuvre des politiques publiques? Telles seront les diverses
questions qui seront soulevées.
Patrick HADDAD: Les services à la personne:
des services qui prennent soin des personnes?
Le secteur des services à la personne en France est
l’héritage de deux logiques historiques, celle de
l’aide à domicile qui consiste à prendre soin des
personnes fragiles (familles, personnes âgées
et personnes handicapées) et celle de l’insertion des
personnes en difficulté sur le marché du travail. Cinq
ans après le lancement du plan de développement
des services à la personne, le secteur a crée des
emplois malgré la crise économique. Il s’est aussi
accompagné de mutations profondes du cadre institutionnel,
organisationnel et concurrentiel de réalisation des services.
Au total, est-on réellement en train de concilier durablement
ces deux logiques ou, au contraire, le développement
des services à la personne se fait-il au prix d’une dégradation
de la qualité des services et d’une accentuation de la précarité
des salariés?
Marc HATZFELD: D'abord prendre soin de soi
Dans les milieux
populaires, une pression de déconsidération
et de mésestime s’abat sur des gens qui ont
déjà du mal à vivre. Avant d’accepter le soin
des autres, il leur faut d’abord conquérir suffisamment
d’estime envers eux-même pour qu’il leur semble valoir
la peine de solliciter les autres. Le premier geste de soin
qui s’impose est donc le soin de soi. C’est parfois un long travail.
Prendre soin de soi repose sur des gestes apparemment simples:
manger de la nourriture saine, se faire plaisir dans les relations
amoureuses comme dans la gastronomie quotidienne, se regarder
dans un miroir, écouter son corps et son humeur, retrouver
les chemins d’une coquetterie ou d’une élégance perdues.
C’est une fois ce chemin parcouru qu’il est possible d’entendre
les professionnels du soin comme les proches. Et, dès
lors, les gestes de soin tendent à se faire avec la personne
qui appelle ces soins, à devenir collectifs.
Manuella
HESSE-BOYER: Le Tao du soin
Si la sagesse
chinoise met au premier rang la capacité de prendre
soin des autres: le ren (ou jen), faisant
valoir qu’on ne devient humain que dans sa relation à
autrui, on peut dire que le taoisme propose un ensemble de techniques
corporelles, qui rappellent que l’on ne devient sage que par
la relation à soi. Ces pratiques ont été élaborées
en même temps que le taoisme philosophique et religieux
(Ve à IIe siècle avant Jésus Christ) dont
elles formaient la branche alchimique, destinée à
opérer le passage insensible du corps de l’homme ordinaire,
exposé comme tel aux vicissitudes et aux maladies, au corps
de l’immortel. Un tel corps est conçu comme un corps en
lequel s’exprime pleinement, librement et harmonieusement le
souffle. Inversement, tout ce qui fait obstacle à la respiration
mais aussi à l’équilibre du yin et du
yang, à la circulation et au flux de l’énergie
en général, est porteur de faiblesse et de maladie.
La gymnastique
taoiste obéit ainsi au principe appelé "nourrir
le principe vital", elle a pour intention de détendre
les muscles, calmer l’esprit, approfondir la respiration,
unir le geste et le souffle. Il s’agit de rendre au corps
et à l’esprit leur véritable "spontanéité"
(traduction possible du mot chinois tao), afin de porter la
vie en nous à son plein épanouissement.
Edith HEURGON: Prendre soin: regards
latéraux et questions prospectives
Dans cette ouverture, on retracera d’abord la manière dont est
apparue, puis s’est transformée, la question du "prendre soin"
dans certains colloques prospectifs de Cerisy: depuis La Nuit en question(s)
(2004) jusqu’à l’Economie des services pour un développement
durable (2006), pour s’intégrer dans cette décade dont
l’initiative revient à nos amies québécoises.
Dans un contexte sociétal inédit, fait de complexité
et d’incertitude, diverses crises se combinent au plan macroscopique (mutation
du système technique, économique, financier, écologique)
et microscopique (évolution des modes de vie, manières
d’habiter les territoires, d’y faire société). Transformant
les relations que l’homme entretient avec lui-même, avec la nature
et avec le monde, des configurations nouvelles apparaissent dans des espaces
et des temps recomposés. Elles offrent des opportunités à
ceux qui peuvent en profiter mais produisent aussi toutes sortes de tensions
et de fragilités qui affectent de manière différenciée
les personnes, les groupes sociaux et les territoires. Dès lors,
prendre soin consiste, certes, à contribuer à la santé
et au bien-être des personnes, mais aussi à veiller à
l’hospitalité des lieux, à l’aménagement des territoires
(que ces personnes habitent et au sein desquels elles se déplacent)
en mettant l’accent sur la variété de leurs situations et
trajectoires de vie. Ainsi, au prendre soin humain, il convient d’associer
un prendre soin des situations, caractérisées à la
fois par leurs aspects génériques et leurs aspects contextualisés,
afin de créer des conditions favorables à l’autonomie des
individus, à leur intégration dans des réseaux
de solidarité, au regard d'un développement durable au
niveau planétaire. Quelques exemples permettront, à partir
de travaux récents, d’étayer cet argument.
Lucille JUNEAU: La pratique du soin: réflexion
sur le discours
Fréquemment, la pratique du soin tend à
être vue comme des actions discrètes
et peu visibles. Il y a peu de conceptualisation sur
la manière dont ces actions discrètes
s'arriment ensemble. Ainsi, cette complexité
des soins est particulièrement visible à proximité
du patient et tend à être plus difficile à
percevoir à des points de vue distants du quotidien
du soigné. Dans une expression métaphorique,
nous explorerons le discours de soignants
et de soignés de milieux de soins différents
afin de mieux saisir la pratique du soin. Dans ce
sens, les métaphores peuvent être vivantes
ou mortes, selon qu'elles illuminent ou non ce qui se passe
ou devrait se passer dans la pratique du soin. Or, l'expérience
nous dévoile une richesse de métaphores vivantes
avec une variabilité d'expressions du soin qui peuvent
s'accompagner d'une variabilité d'actions pour rendre
plus visible la pratique du soin.
Hélène LAPERRIÈRE: Camouflage
et clandestinité des pratiques informelles de
soins communautaires: coopérativité,
convivialité, dangerosité
Lorsque le soin côtoie la pauvreté,
la souffrance, le manque de ressources, la dangerosité,
il se construit d’abord à partir de pratiques
informelles. Son origine découle de gestes
primaires de soin bénévole et volontaire.
Basée sur des expériences communautaires
comme volontaire et infirmière, l’analyse vise
à souligner le fondement existentiel du désir
et de la volonté de mettre des énergies au service
des besoins des autres. Il s'agit de suivre les traces
laissées par les acteurs bénévoles ;
une vue de bas en haut. Plus qu’une raison d'être individuelle,
le soin bénévole est une réponse
humaine à la détresse d’un autre être
et même d’une population locale dans le besoin.
Les motivations et mobilisations pour ces actions passent
d’un mouvement du bénévole comme ouverture à
un autre souffrant au bénévolat conçu
par des institutions comme une forme d'obligation sociale. Cette
dernière leur donne un droit de recrutement pour une
œuvre collective. Les formes multiples de pratiques informelles
de soin bénévole chevauchent les sphères domestique
et professionnelle; elles échappent aux conceptualisations
universalistes. Le bénévolat institutionnel
part souvent de la base qu’il est un fait naturel ne requérant
pas de réflexion plus approfondie. Le terme "bénévolat"
apparaît plus fréquemment dans la description
de projets communautaires qui proposent d'utiliser une main d'œuvre
pour des fins institutionnelles. Il est valorisé par les organisateurs
des services de soins infirmiers, les organismes communautaires,
les chercheurs et les grandes institutions étatiques. Sous
un discours manipulé de coopérativité et de convivialité
(Illich), le soin bénévole dans la communauté
peut cacher une réalité d'exploitation. Les pratiques
informelles de soins communautaires "bénévoles"
sont camouflées. Leur visibilité dévoilerait
des réalités socialement et politiquement
inacceptables.
Robert LÉVY: La consolation
La consolation est une entreprise par laquelle l'un,
par des mots, tente d'atténuer les maux
de l'autre; elle est une espèce du genre
soin, s'attachant au domaine des douleurs dites morales,
aussi appelées souffrances. En général
les maux qu'elle tente de guérir sont des
peines, qui toutes peu ou prou ont rapport avec les diverses
formes du deuil. La consolation suppose que pour
des raisons variées l'un soit moins touché
ou affecté que l'autre; cette inégalité est
requise (comme la bonne santé du médecin face au
malade) et, si tous deux étaient également
affectés, l'entreprise de consolation risquerait
de tourner court. A partir d'un passage de Kant centré
sur la question"le genre humain est-il en constant progrès
vers le mieux?", texte qui constitue la seconde partie du
Conflit des Facultés, on s'interrogera plus
spécialement sur la question suivante: pouvons-nous,
nous les humains, faire le deuil de notre humanité,
perdue pour cause de crime? Peut-on se consoler si tous nous
sommes également touchés et dans l'essentiel?
Le devoir de prendre soin de l'autre qui s'énonce
dans l'article premier de la Déclaration Universelle
des Droits de l'Homme de décembre 1948
("Tous les êtres humains naissent libres et égaux
en dignité et en droits. Ils sont doués de raison
et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans
un esprit de fraternité") et les considérations
de son Préambule semblent faire de cette Déclaration
une forme de lot de consolation historique — dont on
étudiera la portée et les difficultés.
Claire MARIN: Qui prend soin de qui?
Au moment où le soin apparaît dans certains
discours comme un idéal régulateur
de la relation à autrui, il semble important d’interroger
très concrètement les limites que rencontre,
dans les pratiques thérapeutiques, ce modèle
du soin, pour en évacuer d’emblée toutes
les formes trop idéalisées. Avant même
de penser une éthique, voire une politique du soin
ou de la sollicitude, il faut revenir sur les phénomènes
significatifs de résistance ou de refus du
soin. Ces réactions qui peuvent paraître a
priori surprenantes ne font que manifester explicitement
la tension interne au soin, lequel soulage la douleur en
échange d’un consentement à une position de dépendance,
qui peut être vécue comme dégradante
ou humiliante. Le soin en effet introduit à son
insu une forme de violence dans la relation à autrui
dans la mesure où, dans sa structure même, il
suppose l’aveu d’une faiblesse, d’une vulnérabilité et
d’une dépendance vis-à-vis d’autrui. Accepter le soin,
c’est-à-dire accepter d’être secondé,
de se laisser aider, ne va pas de soi. Du vieillard en perte
d’autonomie au sans domicile fixe, du séropositif
au médecin lui-même, les dénis de la
maladie, du risque et les refus de soin prennent des formes très
variées et s’expliquent par des représentations
du soignant, de la thérapie, de la maladie et de la liberté
très différentes. Comprendre les différentes
raisons du refus de soin, c’est se donner les moyens de contourner
ces résistances et d’aider l’autre à se faire
aider, à accepter le soin, en particulier lorsqu’il
en va de sa survie physique ou psychique. C’est donc en réfléchissent
sur les représentations singulières
du soin que nous essaierons de comprendre quelles sont les approches,
les paroles ou les figures soignantes qui rendent le
soin tolérable et efficace.
Michel NADOT: L’institutionnalisation
du prendre soin. Entre habitat collectif singulier
et économie domestique de type rural
Prendre soin, est d’abord une activité générique
ordinaire qui réclame une attention
particulière et certaines compétences
en vue de favoriser la vie ou les conditions de
vie au sein d’un espace privé ou familial. On peut
rattacher cet acte aux diverses manifestations de
la vie qu’elles soient végétales (les
plantes, la nature), animales (les animaux domestiques
ou sauvages) ou humaines (les humains et leur environnement
de vie, entourage, proches, etc.). Le "prendre soin"
de cette dernière catégorie sera
l’objet de cette contribution. L’activité de "prendre
soin" va progressivement se déplacer de la maison
(domus, feu, foyer, logis) à un espace-temps institutionnel
public, spécialisé, collectif, notamment
lorsque la structure habituelle se révèle
déficitaire pour de multiples raisons. C’est alors
que va apparaître dès le XIIIe siècle
(1248) à Fribourg (Suisse) par exemple, l’hospital
laïc (epetau en patois gruérien), espace
d’accueil, "hospitalier" au premier sens de ce mot, c’est-à-dire
un lieu d’hospitalité et de promotion de la
survie. Comme l’a déjà mentionné en son
temps Michel Foucault, l’hôpital n’est en aucun cas un établissement
médical aussi bien dans son fonctionnement que
dans son propos. L’hôpital qui est l’une des plus
vieilles institutions au monde est un espace spécialisé,
urbain ou rural, dans lequel on tente tant bien que mal de
prendre soin de ceux et celles qui "manquent de biens, de
forces et de santé" comme le relèvent les textes
de l’époque. Il s’agit de mettre en œuvre des pratiques
pour "protéger la société civile contre les
défauts qui menacent sa tranquillité". C’est
dans cet espace-temps spécifique, organisé selon
une économie domestique de type rural, que les premiers
soignants laïcs, ancêtres des infirmières
d’aujourd’hui, vont commencer à standardiser leurs pratiques
autour du triptyque fondamental de l’aide à la vie
institutionnalisée "domus, familia, hominem".
C’est sur ce triptyque profane initial que va se développer
la discipline du prendre soin.
Références bibliographiques
:
Nadot, M. (2003). "Ces « pauvres vulgaires dévouements
» qui nous permettent de renouer avec
les traditions soignantes" (pp. 94-110).
Perspective soignante, 18. Paris : Seli
Arslan.
Nadot M. (2005). "Au commencement était le
« prendre soin »". La revue de
référence infirmière,
Soins, 700, (37-40). Paris : Masson.
Nadot M. (2008). "Prendre soin : aux sources de l’activité
professionnelle", chapitre 2, (27-51). In Clémence
Dallaire (Dir. par). Le savoir infirmier : au
cœur de la discipline et de la profession.
Montréal : Gaëtan Morin éd.
Nadot M. (2008). "La fin d’une mythologie et le modèle
d’intermédiaire culturel", chapitre
14, (359-382). In Clémence Dallaire, (Dir.
par). Le savoir infirmier : au cœur de la discipline
et de la profession. Montréal : Gaëtan
Morin éd.
Nadot M. (2009). "Les constantes des pratiques professionnelles
d’hier…au service de la discipline infirmière
demain" (pp. 107-131). In C. Sliwka et
Ph. Delmas (Eds), Profession infirmière
: quelle place et quelle pratique à l’avenir
? Perspectives professionnelles, pratiques innovantes,
formation universitaire, recherche en soins.
Paris : éd. Lamarre et Wolters Kluwer France.
Nadot, M. (2009). "L’articulation historiquement
ancrée d’éléments sur lesquels
repose notre discipline". Recherche en soins
infirmiers, 98, (12-18).
Anne PERRAUT SOLIVERES:
Comment la nuit agit-elle sur la qualité des soins infirmiers?
Lieu d’épanouissement des
valeurs énoncées comme centrales par les
infirmières, la nuit met au jour une autre centralité,
celle de la personne sujet de soins. Là où l’institution
soignante diurne réifie le patient en rationalisant,
objectivant et protocolisant à l’infini tout acte s’exerçant
sur lui, le silence institutionnel, propre à la nuit, permet
le retournement du dispositif et laisse la place à l’improvisation
autour d’une réalité toujours inédite et singulière.
Si les soins prescrits restent exécutés avec
la rigueur exigée, c’est le besoin du patient, quelle que
soit la manière dont il l’énonce, qui prime toujours
sur l’organisation et qui impose sa temporalité. La nuit est
l’espace le plus propice au développement d’une éthique
du soin. Cette "exception culturelle" amène les infirmières
de nuit à développer des aspects du soin que les soignants
de jour laissent s’atrophier, pris dans les exigences de plus en
plus nombreuses de la "machine à soigner" qui dénature
le sens même des missions soignantes en rationalisant à
l’extrême l’organisation des soins. La créativité,
l’autonomie, la capacité d’improviser face à la difficulté,
le savoir attendre, toutes spécificités hautement "subjectives",
sont les bases incontournables à acquérir pour assumer
pleinement la responsabilité qu’exige l’exercice infirmier
la nuit où la solitude est la première difficulté
à assumer.
Michel RENAUT: Prendre soin: un exemple
hospitalier en Basse-Normandie - Argentan
Pour pouvoir prendre soin, le personnel hospitalier
doit avoir la conviction que la direction
du Centre Hospitalier prend soin de lui.
. Il se sent accueilli par la direction et par l'équipe
avec laquelle il exerce.
. La considération mutuelle entre métiers
différents et vie en équipe/collectivité
est incontournable.
. Les conditions de rythme de travail sont compatibles
de son rythme familial (planning annuel
par exemple).
. La charge physique et mentale de son activité
est mesurée et la direction en tient compte.
Gare à l'insuffisance professionnelle!
. L'activité professionnelle est évaluée
et réévaluée
pour que sa formation soit poursuivie tout au long
de sa carrière.
. Au fur et à mesure que l'âge de l'agent
avance il est nécessaire d'en tenir compte
pour adapter l'emploi aux possibilités
et expériences acquises.
. Les outils à sa disposition pour exercer sont
métier sont opérationnels.
Les conditions d'accueil des consultants et hospitalisés
doivent être de meilleur aloi.
Affirmation forte et osée à la fois:
un hôpital est d'abord un hôtel-restaurant
où les patients, leurs familles s'y sentent
accueillis avec empathie dès leurs premiers
pas dans l'institution.
Le Centre Hospitalier d'Argentan rend hommage à
Fernand Léger, enfant du pays, il
se doit d'être beau, ouvert sur la ville
de telle sorte que l'anxiété qui préoccupe
le consultant, le visiteur, soit détournée
par ce qu'il visualise. La charte graphique de l'hôpital
doit apporter un sentiment de sérénité.
L'hôpital est un lieu où il fait bon
vivre.
Le patient est un être bio-psycho-social. L'hôpital
doit prendre en considération ces trois
dimensions et lui offrir les prestations correspondantes,
sans oublier la culture locale (ex. les mots pansent
les maux).
Ces conditions réunies, prendre soin doit
être possible grâce à:
. Une harmonie, cohésion, dans la relation
entretenue entre personnel médical et
soignant.
. Une transversalité réelle entre services
d'hospitalisations et d'explorations de telle
sorte que le diagnostic soit posé au plus
tôt pour écourter la durée de séjour.
. La réflexion dès l'entrée
du patient aux conditions de sortie c'est-à-dire
réussir à créer des relations
réelles et fructueuses entre le médecin
de famille et le médecin hospitalier, etc.
Le patient doit participer à ses soins pour
une meilleure compréhension et une mise en œuvre
personnelle.
. La famille doit être inscrite dans le déroulement
des soins apportés.
. La famille doit être tout comme le malade
accompagnée dignement lorsque le pronostic
vital est en jeu. La famille est bienvenue à
toute heure.
Prendre soin? C'est échanger avec le patient
et sa famille de telle sorte qu'ils perçoivent
l'hôpital comme un lieu à vivre
parmi les autres: la gare, la poste, la médiathèque.
La personne est un sujet pensant qui doit ressentir
l'empathie et se trouver à l'aise dans cet univers
si particulier qu'est l'hôpital.
Anne SALES: Choix politiques et soins
humains
Dans cette discussion, je vais me concentrer sur deux
thèmes centraux: l'économie politique
du soin et la professionnalisation des soins comme
un moyen d'obtenir le pouvoir économique et politique.
Les aspects politiques des soins humains sont étroitement
liés à l'économie tandis que l'impulsion
à professionnaliser les soins est étroitement
liée à l'économie. Cette impulsion
exige le pouvoir politique dans les paramètres
nationaux, régionaux et organisationnels.
Eric SANDLARZ: Dévisager la victime,
envisager le sujet
Dans notre clinique des effets de la violence politique,
chaque sujet se présente scruté
par une scène que domine une mise en acte
de la cruauté humaine. Des images fixent le mouvement
de la représentation, bâillonnant
la parole, paralysant la temporalité. La victime
se réduit elle-même à une image sans
parole qui occupe tout l’espace du visible. Dévisager
la victime consisterait à lui arracher son masque
médusant ; ce filtre perceptif constitué
par la gestuelle cruelle du bourreau, qui entache d’impossible
toute relation. Envisager le sujet impliquerait de retracer
intérieurement son visage afin de recueillir
la singularité de ses rythmes et de son apparence.
Le langage est ce qui lui en autoriserait la réappropriation.
Cyndie SAUTEREAU: La dimension éthique
du "prendre soin": l'éthique du
care à l'épreuve du mal
C’est le "prendre soin" dans sa dimension éthique qui sera le
cœur de mon propos. En effet, ce qui sourd du "prendre soin", autrement
dit de la disposition à discerner le besoin de l’autre vulnérable
et à y répondre, c’est une éthique, c’est une certaine
façon de traiter autrui. Afin de cerner la composante éthique
du "prendre soin", je propose de faire appel à deux approches: l’éthique
du care, d’une part, et la "petite éthique" de Paul Ricœur,
d’autre part. L’éthique du care, comme sa dénomination
l’indique, prend directement le souci et le soin d’autrui pour objet.
La dimension éthique qui s’en dégage s’articule autour de
plusieurs piliers: la place centrale des relations entre les personnes,
la responsabilité envers l’autre vulnérable et dépendant,
la sensibilité entendue comme sentiment et attention à l’autre,
ainsi qu’un ancrage dans le particulier, dans les situations concrètes
de la vie plutôt que dans la généralité et
l’abstraction. De par ces traits, l’éthique du care semble donc
assez éloignée des morales déontologiques, universelles
et formelles d’inspiration kantienne comme peuvent l’être les théories,
dominantes à l’heure actuelle, de la justice.
Ce que je voudrais montrer, en me référant à la
"petite éthique" que Paul Ricoeur développe dans Soi-même
comme un autre, c’est que le passage par la norme morale contraignante
semble néanmoins nécessaire sur le chemin de la vie bonne
pour autrui. Ce que je me propose de questionner, c’est donc la forme même
de l’éthique du "prendre soin" que nous donne à voir l’éthique
du care. L’éthique du "prendre soin" peut-elle vraiment se comprendre
sans référence à la norme morale contraignante? L’éthique
que nous donne à voir Ricoeur n’est, en effet, rien de moins, je
crois, qu’une éthique du souci d’autrui qui a su reconnaître
sa propre fragilité, à savoir que dans cette visée
à la vie bonne pour autrui, le soi peut faillir. C’est cette faille
inhérente au soi qui appelle la loi morale et que Ricoeur a le mérite,
à mon sens, de mettre en lumière.
Références bibliographiques
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theory and women’s development. Cambridge,
Mass. : Harvard University Press, 1982 (Traduction
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: Routledge, 1993 (Traduction française
: Un monde vulnérable : pour une
politique du care, Paris : Éditions La
Découverte, 2009).
Lucien SOKOLOWSKI: La maltraitance, une violence envers les
personnes âgées
La maltraitance est une violence envers
les personnes âgées. La violence est la force
déréglée qui porte atteinte à
l'intégrité physique ou psychique, à la dignité
de la personne, c'est-à-dire au sentiment d'humanité
de celle-ci. Les violences ou maltraitances peuvent être psychologiques
(insultes...), physiques (coups, contention, abus sexuel...),
financières (vols, extorsion...), médicamenteuses,
civiques (privation des droits...). Les négligences sont
actives, volontaires, ou passives (abandon). Les victimes sont le
plus souvent des personnes âgées fragiles, vulnérables,
dépendantes, le plus souvent des femmes. Ces situations se
produisent à domicile dans la majorité des cas, ou en institution.
Le maltraitant est souvent un proche, solitaire, épuisé;
son comportement doit être révélé, mais
il doit être lui aussi aidé. La Fédération
ALMA France, créée en 1994 par le Pr. Hugonot, conseille,
écoute, secourt. Prendre soin de la maltraitance, c'est informer,
guider, prévenir, promouvoir la bientraitance, c'est-à-dire
des soins et des aides qui respectent la personne et ses droits fondamentaux.
C'est faire référence aux différentes chartes
de la personne âgée dépendante, de la personne
âgée en institution.
Michèle ST-PIERRE: Les soins d’aujourd’hui ne sont-ils
que des systèmes organisés?
Encore
aujourd'hui, c'est la diffusion de l'activité rationnelle,
scientifique et technocratique, l'importance accordée
au travail et à l'organisation de la production,
ainsi que la prolifération des règles
de droit qui balisent nos façons de faire en santé.
Cependant, au-delà de la place que prennent les systèmes
ainsi organisés, une tension constante caractérise
les activités de soin du fait qu'elles rejoignent
à la fois tant les individus dans leurs spécificités
personnelles, que les groupes dans leurs caractéristiques
collectives. Dans ce cadre, le principe de l'utilité
sociale et celui de l'utilité individuelle du soin sont
en constante confrontation. Les professionnels de la santé
n'ont alors d'autre choix que de structurer un équilibre
toujours précaire, et ce, non pas pour résoudre ce
dilemme, mais pour le gérer. Le prendre soin ne
peut donc se contenter d'être technicisé, mécanisé
et instrumentalisé, étant donné la dynamique
de co-construction du soin qu'il engendre entre les soignants,
les soignés et leurs impératifs d'action.
Marion TILLOUS: Peut-on prendre soin sans
donner le choix? Le cas des espaces de mobilité
urbaine
La dimension du "prendre soin" est restée
absente de la conception des espaces de transport depuis
leur création jusqu'à une date relativement
récente. A Paris, réseau qui constitue
notre étude de cas, les espaces de mobilité souterrains
ont été conçus à la fin du XIXe
siècle selon les principes qui présidaient
alors à la conception des réseaux techniques,
au premier rang desquels se trouvaient la recherche de fluidité
et l'hygiène. Le voyageur était alors assimilé
à la particule d'un flux. Au cours des années
1980 (donc bien après l'élaboration du
RER, conçu suivant les mêmes principes que
le métro), cette conception du "réseau-tuyau"
a été mise à mal par l'opérateur de
transport parisien (RATP) au profit d'une individualisation
du service rendu au voyageur. Les espaces ont peu à peu
été conçus pour prendre soin du voyageur, de
ses envies, de ses besoins et de ses vulnérabilités.
Dans le passage du flux à l'individu, le voyageur a gagné
en indépendance (et en confort) mais pas en autonomie: le
concepteur répond à ses envies, besoins et vulnérabilités,
mais il ne lui laisse toujours pas le choix, en particulier de
son itinéraire. Peut-on dès lors parler de "prendre
soin"? Peut-on prendre soin sans donner le choix?
Nicolas VONARX: Variation des soins et pluralité
ontologique: entre relations, valeurs et imaginaires
Au sein de tout système médical se
sont élaborés plusieurs systèmes
de soins préoccupés par certaines
situations traduites socialement comme des infortunes
et des maladies. En dépit des différences
qui existent entre ces systèmes, autant dans
la lecture et la compréhension de ces situations,
que dans les moyens mis en œuvre et disponibles pour
y faire face, ils trouvent chacun leur raison d’être
dans une ontologie du monde où il est question
de relations. De relations à ce qui compose ce monde,
de relations valorisées socialement et de relations
incorporées sous forme d’expériences.
Prendre soin porterait alors sur ces relations et se déclinerait
au pluriel en fonction d’imaginaires que les hommes
ont su et savent, élaborer et partager. Lors de cette
présentation, je reviendrai sur cette idée
de dénominateur commun aux systèmes
de soins, soulignerai des distinctions dans les formes de soins
d’ici et d’ailleurs à l’aide de quelques exemples, et
proposerai de revoir le soin dans les sociétés
occidentales à la lumière de transformations socio-symboliques
qui s’opèrent actuellement dans cette partie du monde.
Martin WINCKLER: "Docteur House meets Franz
Karma - transmettre l'éthique du soin par
la fiction" (projection d'un épisode de Dr House
et lecture d'extraits de "Chœur des femmes", suivi d'un
échange avec la salle)
Cette présentation comprendra (pour renouer avec
deux autres colloques de Cerisy "le corps souffrant, entre
médécine et littérature" (1994),
"Les séries télévisées"(2002))
la projection d'un épisode de Dr House" (40
minutes) et une lecture d'extraits de "Chœur des femmes,
POL" (20 minutes), le tout suivi d'un échange avec la
salle, pour une durée de 90 minutes ou plus si les participants
tiennent le coup.
Frédéric WORMS: Le soin comme orientation
éthique et politique dans le moment présent
Le soin n'est pas seulement une priorité clinique et
un travail concret face aux maux qui affectent les individus,
il est aussi une réponse active et créative
face aux diverses vulnérabilités qui
vont des relations interindividuelles aux enjeux les plus
vastes, cosmiques et politiques, en outre il est traversé
de tensions, de risques, de déformation internes qui
peuvent le retourner en son contraire et appellent des critères
éthiques et politiques. C'est à ce triple titre
qu'il peut être vu non pas comme un activité ou un
problème parmi d'autres, mais comme le principe d'une
orientation d'ensemble dans un "moment" défini non seulement
par la diversité des faits, mais aussi des théories qui
le constituent.
Nathalie ZACCAÏ-REYNERS: Faut-il se réfugier
dans le soin?
"Elles se réfugient dans le soin" me
confia un jour la directrice d'une maison de retraite
bruxelloise à propos du personnel de son établissement.
A quelle fuite est-il ici fait allusion? Je propose
d'explorer quelques pistes au départ de cette
question en ancrant la réflexion dans le domaine
de l'accueil institutionnel des personnes âgées,
et en prenant appui sur les travaux consacrés
à l'éthique du care (Gilligan, Tronto,
Paperman, Molinier, Laugier).
Philippe ZARIFIAN:
Prendre soin du travail
La question du travail,
de sa qualité, de son apport, a disparu de
la scène des grandes politiques publiques depuis des
dizaines d’années, recouverte qu’elle a été
par la question de l’emploi. De manière plus récente,
dans les entreprises et administrations, on a assisté
à une véritable "mise en disparition du travail",
du fait de nouveaux dispositifs de contrôle gestionnaire,
inspirés de la DPO (direction par objectifs). Dans
les entreprises ayant adopté ces dispositifs, il n’existe
plus aucun moment et aucun lieu pour "discuter" du travail et
l’évaluer. Enfin, la vogue née de la thématique
de la souffrance au travail, évoque largement la
souffrance, mais oublie le travail.
Notre propos sera de
redonner une visibilité au travail, en associant: savoirs
et puissance d’action, initiatives et effets tangibles
de ces initiatives, et en montrant, par des exemples, que
le problème social principal ne vient pas d’une souffrance
abstraite, inspirée d’un modèle totalitaire,
mais d’une absence de visibilité, de reconnaissance,
de débats sur la question du travail, en y incluant tout
à la fois ce que les personnes font réellement, mais
qui n’est jamais vu ni reconnu et ce qu’elles sont capables de faire
et voudraient faire, tout en y étant empêchées.
Références
bibliographiques :
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travail et la compétence : entre puissance
et contrôle, éditions PUF, mai 2009.
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modèle de la compétence, édition
Liaisons, septembre 2004.
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janvier 2003.
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100 000 ans de beauté (2009), 5 volumes,
introduction par Michel Serres, Futur – Projections,
sous la direction d’Elisabeth Azoulay et Françoise
Gaillard, Gallimard, Fondation d’entreprise
l’Oréal.
Avec le soutien de la Fondation d'Entreprise
L'Oréal et d'IDTGV