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" Page mise à jour le 16 avril 2012
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DU MERCREDI 5 SEPTEMBRE (19 H) AU MERCREDI 12 SEPTEMBRE (14 H) 2012



JUDE STÉFAN : LE FESTOYANT FRANÇAIS


DIRECTION : Béatrice BONHOMME, Tristan HORDÉ

Avec la participation de Jude STÉFAN

ARGUMENT :

Jude Stéfan, né en 1930, professeur de lettres classiques jusqu’en 1995, vit à Orbec (Calvados). Son œuvre — une soixantaine de titres — comprend poèmes, nouvelles, journal, lettres, essais sous des formes diverses ; elle a fait l’objet de thèses et de nombreuses études.

L’ensemble de l’œuvre est à la fois le roman d’une vie, mais de la vie d’un autre ("inventer son vrai naturel caché par le social, le moral") et un réseau complexe de références et de formes. Au fil des années, la frontière entre poésie et prose s’est estompée, la notion même de genre constamment remise en cause: toute œuvre est d’abord un travail de la langue ("Tout signifié doit retomber en signifiant"), contre tout sens déjà donné. Stéfan rejette le lyrisme subjectif (est "mité le manteau du berger") et refuse que le langage puisse justifier la condition humaine, naître pour mourir.

Quelques aspects de l’œuvre seront étudiés dans ce colloque, en présence de l’auteur, et notamment: la relation à la poésie latine, plus largement à la littérature, la lecture des contemporains, le travail sur différents genres, le rapport au temps, à l’enfance, l’invention d’un univers, le statut du corps et de la femme.

CALENDRIER PROVISOIRE :

Mercredi 5 septembre
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Jeudi 6 septembre
Matin:
Béatrice BONHOMME & Tristan HORDÉ: Ouverture
Michel SICARD: Le poème d’amour: blason d’un corps écartelé
Noémie PARANT: Lettre à Jude Stéfan (autour de Lettres tombales et de Lettre à une morte)

Après-midi:
Caroline ANDRIOT-SAILLANT: Jude Stéfan et les poètes métaphysiques anglais
Tristan HORDÉ: Jude Stéfan, le jeu avec les formes et les genres
Catherine SOULIER: Trop de rose dans la prose


Vendredi 7 septembre
Matin:
Corinne BAYLE: Consolation de la poésie
Jean-Luc PESTEL: Une poétique de sutures: la rhapsodie stéfanienne

Après-midi:
Renée VENTRESQUE: Autoportrait d'un "apanthrope" ou des vertus de l'invective
Jean-Baptiste GOUREAU: Fleur momentanée du néant

Soirée:
Jacques RÉDA - Jude STÉFAN (avec Béatrice BONHOMME, Tristan HORDÉ et les participants)


Samedi 8 septembre
Matin:
Bénédicte GORRILLOT: Jude Stéfan, un Catulle moderne?
Christian PRIGENT: Jude et Moi

Après-midi:
Philippe BECK: Gnose et virtuosité: Stéfan, ou le poème responsable entre La Fontaine et Celan
Yves DI MANNO: Jude Stéfan, lecteur de ses contemporains

Soirée:
Lecture de poèmes et proses de Jude Stéfan, par Siham BOUHLAL


Dimanche 9 septembre
Matin:
Béatrice BONHOMME: Les Parques, douces dures sœurs stéfaniennes
Jean-Luc DESPAX: Jude Stéfan, professeur de désir

Après-midi:
Chantal LAPEYRE-DESMAISON: Le désastre et la grâce (sur Les États du corps)
Philippe MET: Pandectes: la question lexicographique
Marie-Françoise LEMONNIER-DELPY: Déclinaisons du journal personnel selon Jude Stéfan


Lundi 10 septembre
Matin:
Etienne FAURE: L’enfance dans les textes de Jude Stéfan: la grande absente
Samuel MACAIGNE: Jude Stéfan, le peintre de son poème

Après-midi:
DÉTENTE


Mardi 11 septembre
Matin:
Aurélie LOISELEUR: Jude Stéfan, élégiaque à mort
Jean-Claude PINSON: Stéfan contre-lyrique

Après-midi:
Alain ANDREUCCI: Scripta volent
Philippe DI MEO: Figures du temps dans l’œuvre de Stéfan


Mercredi 12 septembre
Matin:
Synthèse

Après-midi:
DÉPARTS

RÉSUMÉS :

Alain ANDREUCCI: Scripta volent
Depuis Cyprès, — cupressus sempervirens en botanique — poèmes de prose (1967), borne "toujours verte" qui orne les cimetières et qui inaugure comme à rebours son œuvre, l’inquiétude, le souci, aussi le soin — le mot latin cura dit tout cela — de la limite, taraude l’écriture de Jude Stéfan. Depuis la frontière obscure du nom inventé qui, avec Pierre Rivière, tue le nom de baptême, en passant par La Crevaison, en s’attardant sur des Lettres tombales, prenant pied dans L’Inconsolation, ou contemplant une Parque désormais vieille, le lieu et le bien communs du temps obsèdent cette poésie. Dénombrement, énumération, Litanies en forment les figures. Aussi cette parole, moderne en ce sens qu’écrite, elle exclut toute échappatoire rédemptrice, découvre-t-elle sa gravité, sa permanence et son renouveau dans une légèreté paradoxale qui, à l’image de notre présent — étant et n’étant pas —, et à l’inverse de la formule verba volant, scripta manent, la conduit à s’effondrer en elle-même dans le vœu d’un Scripta volent.

Alain Andreucci, né en 1955, écrivain, est l’auteur d’un DEA de littérature consacré à Jude Stéfan.

Caroline ANDRIOT-SAILLANT: Jude Stéfan et les poètes métaphysiques anglais
La découverte des poètes métaphysiques anglais est sans doute concomittante de la rédaction des premiers grands recueils de Jude Stéfan, qui écrit dans les Dialogues avec la soeur: "Les poètes métaphysiques découverts grâce à Jean Wahl, que j'admirais fort". Jean Wahl fit paraître au Seuil, en 1951, une traduction de poèmes de Thomas Traherne (1637-1674) intitulée Les Poèmes de la félicité. Thomas Traherne, John Donne, sont des noms qui jalonnent toute l'œuvre à venir de Jude Stéfan. Quels liens le poète a-t-il pu tisser dans son écriture à ces poètes d'une autre langue, ces moralistes d'une autre tradition que ceux du XVIIe siècle français? Nous suivrons trois axes pour répondre à cette question: l'intérêt que Jude Stéfan porte aux questions de traduction, le réseau thématique des œuvres des poètes métaphysiques, et la problématique du rapport au lyrisme.

Caroline Andriot-Saillant enseigne la littérature et la philosophie en classes préparatoires en Normandie (Le Havre). Ses recherches portent sur la poésie française et européenne d'après 1945, en particulier sur les relations entre poésie française et poésie de langue anglaise, et les questions de traduction.
Elle a publié en 2006 un essai intitulé: Yves Bonnefoy et Ted Hughes, la fable de l'être (éd. L'Harmattan).


Corinne BAYLE: Consolation de la Poésie
Si Boèce a écrit une Consolation de la philosophie sur le modèle latin tel qu’on le trouve chez Ovide, inspiré de l’éloge funèbre grec, l’œuvre de Jude Stéfan peut être relue à l’aune de ce canon, en une transposition originale où, dépassant les Muses de chair mortelles, la Poésie dialogue avec le Poète à travers les obscurités de la langue, les ressassements et les échos fantômes, réinventant la voix d’une Sibylle moderne, défiant mélancoliquement la nuit prosaïque du tombeau.

Philippe BECK: Gnose et virtuosité: Stéfan, ou le poème responsable entre La Fontaine et Celan
Quel est le sens de la virtuosité? C'est le sens d'une vertu de langue, d'une vertu en langue et par l'organisation de sons suivis et segmentés. Mais les sons suivis disent quelque chose en rythme: il n'est pas inutile de situer le poème de Stéfan au regard 1) de la morale future, de la morale que le poème future ou explore en virtuose enjambeur (La Fontaine) et 2) de la politique à l'épreuve du poème comme engin de captation et de réfection des possibles d'histoire au cœur du vers libre (Celan). La gnose versifiée de Celan doit affronter sa responsabilité au regard des évacuations virtuoses par lesquelles le poème rejette le sens comme signification sur une terre négative. La virtuosité est-ellle toujours le symptôme d'une histoire que rien ne sauve?

Béatrice BONHOMME: Les Parques, douces dures sœurs stéfaniennes
Mon objet sera de tisser un lien entre les "sœurs" stéfaniennes et les Parques comme un fil que lierait ces images ambiguës de l’érotisme et de la mort. A travers les personnages des Parques et des Sœurs, ce que l’archéologie nous dévoile est précisément ce quelque chose que la poussière du temps avait enfoui, mais aussi la dimension de l’originaire qui fonde l’écriture de Jude Stéfan, qu’elle recherche inlassablement, comme l’origine qui la précède et la fin qu’elle anticipe. Pourtant la poésie de Stéfan est aussi une exigeante recherche de nouveau, une poésie qui dit la mort et n’est donc pas encore morte, un poème où les procédés de "tue-la-mort" constituent, à tout prendre, une sorte de conjuration du létal.

Jean-Luc DESPAX: Jude Stéfan, professeur de désir
Reprendre ce titre à Philip Roth pour évoquer le parcours de Jude Stéfan, ce n’est pas inscrire celui-ci de force dans la course des lettres. Ni rendre hommage à l’enseignant atypique de lettres classiques, qui plaça le désir d’apprendre au-dessus de toute didactique mortifère. Ce serait réducteur. Anti-pédagogues, anti-faiseurs de livres, fût-ce en artisan. Le désir ultime de cet écrivain étant de ne plus écrire, Jude Stéfan poursuit ce désir dans la recherche d’une écriture que l’on pourrait qualifier de qualitative, ce qui ne veut pas dire raréfiée. Cherchant sa fin dans la fin ultime, cette litanie du scribe place l’écrivain lui-même dans la liste de ses modèles, sans savoir ce qu’il faudra retenir de lui. Elle a le mérite de proposer au moins trois choses: une vision sagace de l’amour et de l’érotisme, une critique littéraire qui fait un avec ses inspirateurs et surtout une démarche artistique et éthique. Pour n’avoir jamais posé, Jude Stéfan est un Ancien de son vivant. Cette posture volontaire en revanche pourrait dès lors le désigner, à rebours de la mode éternellement réactionnaire, en véritable avant-gardiste, quoi qu’il en ait. Ils ne sont pas si nombreux.

Jean-Luc Despax est né en France en mai 1968. Ses deux derniers livres de poésie politique sont parus aux éditions du Temps des Cerises: Des Raisons de chanter et 220 slams sur la voie de gauche. Il est rédacteur en chef de la revue Commune et président du PEN club français.

Yves DI MANNO: Jude Stéfan, lecteur de ses contemporains
Peu de poètes de notre temps se seront montrés aussi attentifs à leurs contemporains que Jude Stéfan, et de manière aussi active: la lecture de ses pairs comme de ses cadets n’ayant cessé d’enrichir aussi bien sa réflexion critique que son œuvre poétique proprement dite. L’examen des livres de Stéfan qui en témoignent le mieux (des Dialogues avec la sœur à ses Xénies, Scholies et autres Variétés "posthumes") devrait permettre, à sa suite, d’éclairer le pan le plus décisif — et le plus négligé par la critique officielle — de la profonde mutation qui caractérise ce dernier demi-siècle, dans l’exercice du travail poétique.

Philippe DI MEO: Figures du temps dans l’œuvre de Stéfan
Dans l'œuvre de Jude Stéfan, de surcroît foncièrement inactuelle, plusieurs âges stylistiques sont étrangement décelables. De la tradition écrite la plus lettrée aux expériences verbales de l'oralité la plus crue ou, encore, de la citation érudite aux onomatopées les plus inattendues, le poème accueille des traditions d'ordinaire incompatibles pour les fondre les unes dans les autres. Plusieurs âges stylistiques se côtoient sans plus de façon sur sa page, poème après poème, au point d'inclure une expérience langagière singulière, l'écriture d'un recueil entier, intitulé Alme Diane, en recourant à un lexique archaïsant. Ce disparate lexical et syntactique se trouve cependant unifié par une légende de la poésie au sein même du corpus poétique dont la poésie stéfanienne est l'illustration convaincante. Ces figures du temps poétiques stéfaniennes nous invitent à repenser l'objet poétique.

Philippe Di Meo enseigne la traduction littéraire à l'Institut Supérieur de Traduction de Bruxelles (ISTI). Il a notamment traduit Carlo Emilio Gadda, Giorgio Manganelli, Pier Paolo Pasolini et Andrea Zanzotto en français. C'est également un poète qui a publié Hypnagogiques aux éditions Rencontre (1998) et un essayiste: Carlo Emilio gadda ou l'espalier généalogique (Java, 1994). Collaborateur de nombreuses revues françaises et étrangères (La NRF, L'infini, Europe, Po&sie, La Quinzaine littéraire), il suit l'œuvre de Jude Stéfan, auquel il a consacré de nombreux articles, depuis deux décennies.

Etienne FAURE: L’enfance dans les textes de Jude Stéfan: la grande absente
L’absence d’évocation de l’enfance, celle aussi bien de l’auteur — autobiographique ou fictive — que celle, générique, "d’une" enfance, semblerait pratiquement constante, à parcourir les textes de Jude Stéfan. Ce massif constat appelle pourtant les nuances et les atténuations nées de la distinction entre prose et poème, de l’évolution des textes dans le temps et aussi des modalités de cette évocation, lorsqu’elle surgit, souvent associée à d’autres motifs. En dernier lieu, on pourra faire ressortir ce qu’en a dit ici ou là l’auteur (qui, jeune, ne portait point le nom mais déjà était Jude?), comme un écho à ce constat d’étanchéité  des textes stéfaniens à l’enfance.

Etienne Faure, né en 1960, a publié trois recueils de poèmes aux éditions Champ Vallon (Légèrement frôlée, Vues prenables, Horizon du sol) après un long séjour en revues (la NRF — surtout celle de Réda —, Conférence, Théodore Balmoral, Rehauts, Europe, Le Mâche-laurier, Pleine marge). Lecteur de longue date de Jude Stefan, et de ce qu’on en dit, il lui a confectionné quelques poèmes, en forme de salut à une écriture d’énergie (qui fout la niaque NDLT).

Bénédicte GORRILLOT: Jude Stéfan, un Catulle moderne?
En 2005, Jude Stefan explique: "Traduire Catulle, c’était un peu une manière de me retrouver — je pense au mot de Roger Munier, risquant: "Catulle, c’est vous!". Il y avait quelque chose en lui qui me ressemble" (Jude Stefan, Rencontre avec Tristan Hordé, Argol, 2005, p. 5). Je propose d’éclairer ce qu’il y a de Catulle, le "poeta novus" contemporain de Cicéron et César, en Jude Stefan, contemporain du début du 3e millénaire. Comment l’ancien, le Romain — qui fustigea la décadence des mœurs incarnée par Jules César ou Lesbie (sa regrettable amante), mais qui éleva aussi des tombeaux poétiques à son frère bien-aimé mort à Troie — peut-il réellement décrire une part du moderne Jacques-Jude Dufour-Stefan? En 2006, toujours face à Tristan Hordé, l’auteur français ajoute: "De même que dans le geste d’écrire, gît le lire, dans la lecture gît la réécriture par l’autre. Celui qui lit veut écrire à la place de l’auteur" ("Dix questions à Jude Stefan en hiver", revue Nu(e): Jude Stefan, n°34, 2006, p. 8). Quand il lit Catulle et offre à son lecteur cette lecture, comme dans De Catulle (éd. Le temps qu’il fait, 1990), le poète "réécrit" Catulle inévitablement et il ne peut que lui "ressembler". De cette distance dans l’imitatio, de cette emulatio irréductible, témoigne, vingt ans plus tard, cet opus titré comme une plainte optative Que ne suis-je Catulle (Gallimard, 2010). Emulatio irréductible (subie) ou cultivée? Le jeu stefanien n’est pas si clair. Car si Jude Stefan se sert d’un Catulle anachronique, en un XXe siècle qui a quasi perdu son latin (et ses Latins), pour marquer sa différence poétique, alors... il se montre absolument latin et catullien. En effet, son prédécesseur romain avait utilisé l’antique Sappho (VIIe av J.-C.) ou Callimaque et Théocrite (IIIe av.J.-C.), pour ne pas faire "le poète officiel, tel que Virgile et Horace" (De Catulle, p. 7) et "appartenir à Rome [...] à un groupe de renouvellement, les novi poetae" (ibid., p. 13), c’est-à-dire à ces rénovateurs de la poésie, à cette avant-garde qui a mis sens dessus dessous l’esthétique poétique républicaine. Jude Stefan serait donc un Catulle (traducteur, imitateur, recréateur, inventeur, transpersonnel et personnel, contradictoire, transgressif, inclassable) absolument moderne.

Bénédicte Gorrillot, maître de Conférences en Poésie latine & Littérature française contemporaine à l’Université de Valenciennes, a publié sur divers poètes du XXe siècle (Valéry, Cocteau, Ponge) et de l’extrême contemporain (l’avant-garde TXT, Butor, Deguy, Prigent, Quignard, Sacré, etc.).
Elle a fait paraître deux ouvrages en collaboration: Christian Prigent quatre temps, rencontre avec B. Gorrillot, Paris, Argol 2009 et INTER, Paris, Argol, janv. 2011 (avec Alferi, Clémens, Deguy, Hocquard, Prigent, Quignard, Stefan).
Elle achève actuellement un livre d’entretiens avec Michel Deguy (Argol, fin 2012) et la publication des actes de deux colloques: L’empreinte gréco-latine dans le contemporain (Droz, fin 2012) et L’illisibilité contemporaine en questions (Presses de l’ENS de Lyon, 2013).


Tristan HORDÉ: Jude Stéfan, le jeu avec les formes et les genres
Jude Stéfan a lui-même défini le thématique qui a organisé son œuvre depuis les premiers livres de poèmes: l'amour, le temps, la mort. Il a, pour l'exploration de ces motifs, sans cesse travaillé les formes et joué avec les genres: empruntant des cadres de la tradition — du blason au sonnet — il les a adaptés à son usage. Suivre ces détournements, c'est aussi mettre en évidence une constante dans l'œuvre poétique, le refus de la distinction tranchée entre prose et poésie, lisible dans les titres ou sous-titres de plusieurs livres, du premier, Cyprès, poèmes de prose, au récent Ménippées, P(r)o(so)ésies.

Chantal LAPEYRE-DESMAISON: Le désastre et la grâce (sur Les États du corps)
Dire, penser le corps, énigme redoutable et désolante à la fois, implacable opacité, telle est la question qui se pose, parfois, dans la littérature contemporaine. C’est ce défi que relève à son tour Jude Stéfan dans ce recueil de nouvelles. Chacune, isolément, et en tension avec les autres, interroge les événements qui affectent le corps à différents moments de l’expérience humaine, de l’enfance à la sénescence. Chacune met en scène la chair, l’angoisse de sa défaite, le cadavre en attente, mais aussi le vertige que suscite le corps de l’autre, la malédiction de la séparation, de "l’isolement corporel", que seuls gestes et mouvements partagés, dans la marche, la danse, l’amour, permettraient de combler s’ils n’en figuraient, dans le même temps, l’irréductibilité tragique. Mais ce tragique, traité parfois sur le mode de l’ironie, est aussi au cœur de l’acte d’écrire (le corps), comme liaison sans cesse affectée de déliaison. Interroger la tension dialectique de la lettre et du corps, à travers la manière de la nouvelle, comme forme contemporaine de l’exemplarité dans l’œuvre de Jude Stéfan: tel est le projet de l’étude à venir.

Marie-Françoise LEMONNIER-DELPY: Déclinaisons du journal personnel selon Jude Stéfan
Du premier Faux journal paru en 1975 à la NRF à son dernier livre paru en 2011, Ménippées, Jude Stéfan a entretenu avec l'écriture diaristique un rapport singulier. Le parcours des œuvres est aussi parcours de formes mixtes telles Senilia, Silles (journal de lettres), Le Sillographe. Le fil qui les relie entre elles tant par leur titre — emprunté — que par leur composition — morcelée — est aussi celui qui tisse un lien intime avec l'œuvre. En effet, dans bien des écrits de Jude Stéfan, la note diaristique est présente comme est présente, dans ces sortes de "journaux", la note poétique, morale, critique. La pratique de l'anti ou du faux journal, loin de trahir ou de rejeter l'écriture diaristique, en souligne l'intérêt dès lors que l'on veut bien échapper à quelques clichés. Quels sont-ils? Il y a celui de l'écriture spontanée et non corrigée, que dément l'approche génétique quand elle est possible; il y a celui du rapport proscrit entre fiction et vérité, que dément le jeu autofictionnel; il y a enfin celui de la pratique bavarde et complaisante, que démentent la concision du style et le poids de la désespérance. Jude Stéfan, s'il invente une forme aux multiples avatars, ne s'y sent pas seul et côtoie ici les moralistes qui lui sont chers. Son journal personnel est laboratoire et miroir d'écriture.

Marie-Françoise Lemonnier-Delpy, agrégée de lettres modernes est maître de conférences à l’université de Rouen, membre du CEREdI et de l’ITEM. Ses travaux et publications portent sur l'écriture épique et autobiographique au XXe siècle. Elle a abordé le rapport de Jude Stéfan à l'écriture diaristique et autobiographique à travers l'étude de ses "journaux" et de ses diverses notices biographiques autographes. Elle a été, avec Marianne Alphant, commissaire de l’exposition sur Jude Stéfan à Orbec en 2010.
Dernier article sur le sujet: "Vrai "Faux Journal" de Jude Stéfan", Genesis, 32, 2011, PUPS, p.85-97.
Pour le colloque devrait être paru le volume: Jude Stéfan, Une vie d'ombres, dir: M. Alphant, M-F. Lemonnier-Delpy, Academia Bruylant, 2012.


Aurélie LOISELEUR: Jude Stéfan, élégiaque à mort
La poétique de Jude Stéfan repose sur un long lamento, déploration de la condition. Cette vraie mort de son vivant, expérimentée par et à travers la poésie, retrouve et modernise les accents de la modulation élégiaque que nous nous proposons d’interroger. En quoi se situe-t-elle dans la lignée des élégiaques latins, tout en cultivant sciemment l’anachronisme? En quoi porte-t-elle atteinte à l’identité même du poète, aux images rendues fluctuantes, aux idées affectées d’un tremblement de doute? En quoi mêle-t-elle érudition et érotisme pour rythmer une image forte et musicale du présent, entre adhésion charnelle et recul critique?

Samuel MACAIGNE: Jude Stéfan, le peintre de son poème
Dans ses poèmes aussi bien que dans ses notes, la peinture constitue un motif remarquable de l'œuvre de Jude Stéfan – plus que la musique et autant que la littérature. Sans féconder chacun des écrits de l'auteur, elle imprime cependant une marque profonde qui inscrit la création plastique dans l'identité littéraire de cette production singulière. Dès Cyprès, l'analogie est faite qui présente le poème comme un tableau. Aussi, cette empreinte picturale devra être envisagée sous ses aspects fondamentaux: d'une part, la citation des noms d'artistes et des titres, qui créent un climat propre à infléchir la sensibilité du lecteur; d'autre part, l'élaboration d'une forme poétique unique par la mise en place des textes et la confusion des formes (prosèmes et prosésies). Ce n'est pas simplement la lecture qui se trouve convoquée, mais aussi le regard comme vecteur de renouvellement générique et rythmique.

Samuel Macaigne est né en 1987. Il enseigne les lettres dans la banlieue parisienne. Il a participé aux revues Moriturus et Nu(e) et a publié des recensions sur le site Poezibao. Il n'est pas écrivain.

Noémie PARANT: Lettre à Jude Stéfan (autour de Lettres tombales et de Lettre à une morte)
Si l’expérience a pouvoir de porter en elle la possibilité de l’expression, le lien qui tisse le rapport de la vie au verbe se cristallise, sur le terrain épistolaire, en lien de l’écriture à la disparition. Ainsi, avec Jude Stéfan, les vécus viennent-ils nourrir le geste d’écrire mais tels, pourtant, que toute adresse à l’autre glisse du côté du néant: "cette lettre que vous m’aviez demandée, je ne peux vous l’adresser que maintenant qu’un ami commun s’est tué" (Lettres tombales). Écrire alors, en tant qu’appel à l’altérité, devient appel à ce tout autre qu’est la disparition: à ce soi qui, vivant, s’est changé, par la mort seule, en altérité irréductible — en "vivant devenu mort" (Lettre à une morte). C’est ce chemin stéfanien de l’écriture qui, d’expression de l’expérience, passe en main tendue contre la mort que je souhaite explorer.

Née en 1981 à Aix-en-Provence, Noémie Parant est actuellement doctorante à l’Université de Rouen sous la direction de Natalie Depraz, où elle réalise une thèse sur le rapport entre la phénoménologie et la littérature.
Elle a publié "Quatre lettres à D." (Éditions Tarabuste, printemps 2011) et dirigé, en collaboration avec Natalie Depraz: L’écriture et la lecture : des phénomènes miroir ? L’exemple de Sartre (PURH, octobre 2011).
Elle prépare la publication d’un essai: Les mots et les mains (à paraître aux Éditions Corlevour, premier semestre 2013).

Jean-Luc PESTEL:
Une poétique de sutures: la rhapsodie stéfanienne
Couper, coller, couper court. Découpe fragmentaire, sarcasmes incisifs, esthétique de la pointe incisant dans le vers stéfanien la marque d’Atropos, emblème d’une poésie tailladant froidement la plaie existentielle. Dans une singulière rhapsodie, Jude Stéfan, trouvère moderne, télescope mémoire personnelle et parole savante pour faire de la vieille peau de la poésie un tissu lyrique et polyphonique étrangement couturé. La présente communication se propose d’interroger cette "poétique de sutures", ces points de jonction et de disjonction qui déchirent avec une rigueur chirurgicale le corps du poème.

Jean-Luc Pestel, né en 1969,  enseigne en classes préparatoires à Brest. DEA sur Libères de Jude Stéfan, puis doctorat en littérature française: Poésie Mnémosyne, inscriptions de la tradition et pratiques intertextuelles dans la modernité poétique (Lautréamont, Rimbaud, Apollinaire, Ponge, Deguy, Jude Stéfan). Deux communications sur la poésie de Jude Stéfan dans le cadre de colloques.

Jean-Claude PINSON: Stéfan contre-lyrique
Rompre des lances contre le lyrisme est une chose (une figure obligée de toute posture avant-gardiste, de sa doxa). Rompre avec le lyrisme en est une autre. Et de fait, pour peu qu'on tende un peu l'oreille, c'est bien quelque chose comme un lyrisme qu'on entend chez Stéfan. Un lyrisme de contre-ténor? En tout cas un lyrisme disons "léopardien", qu'il m'est arrivé de qualifier de "malédictin". Une de ses sources géopoétiques me semble pouvoir être située dans l'arrière-pays slave qui hante l'imaginaire de Stéfan (celui de ses poèmes comme de ses nouvelles). C'est ce versant peut-être pouchkinien (mandelstamien? tsvétaïévien?) que j'aimerais explorer. Bête noire de toute poésie d’avant-garde: la lyrique amoureuse (Lucrèce déjà). Part maudite: sa vérité mal dite de poète malédictin. Apollinaire n’avait pas de ces pudeurs (cf. Poèmes à Lou ou à Madeleine).

Christian PRIGENT:
Jude et Moi
En bonne logique historique, j’aurais dû, à la charnière des années 1960 et 1970, c’est-à-dire au moment où je commençais à publier, être particulièrement sollicité et influencé par l’œuvre de Jude Stéfan. Ça n’a pas été le cas (de même pour les œuvres de Michel Deguy ou de Bernard Noël), alors qu’a été décisif pour moi le travail de Denis Roche, par exemple. Rétrospectivement, je me demande quelles en furent les raisons, aujourd’hui que cette œuvre (son soubassement culturel gréco-latin, ses distorsions formelles baroques, sa sensualité païenne, etc) non seulement me séduit mais me semble d’une singularité violemment sollicitante. C’est sur ces raisons (historiques, idéologiques, esthétiques) que je me propose d’intervenir.

Christian Prigent est né en 1945 à Saint-Brieuc. Après des séjours à Paris (1976/1978), Rome (1978/1980) et Berlin (1985/1991), il vit désormais en Bretagne. Il a dirigé de 1969 à 1993 la revue d’avant-garde TXT et la collection du même nom. Il a publié, essentiellement chez POL, à Paris, mais aussi chez Christian Bourgois, Cadex, Al dante, Zulma, Le Bleu du Ciel, Argol, une quarantaine d’ouvrages (poésie, fiction, enregistrements sonores, essais sur la littérature et la peinture...) et donne régulièrement, dans le monde entier, des lectures publiques de son travail.
Bibliographie récente (sélection)
Compile (CD & livret), POL, 2011.
Météo des plages (roman en vers), POL, 2010.
Christian Prigent quatre temps (entretiens), Argol, 2009.
Naufrage du Litanic (CD & livret), Le Bleu du Ciel, 2008.
Le Sens du toucher (essai), Cadex, 2008.
Demain je meurs (roman), POL, 2007.
Peep-Show (roman en vers), Le Bleu du Ciel, 2006.
L'Incontenable (essai), POL, 2004.
Grand-mère Quéquette (roman), POL, 2003.
Salut les anciens / Salut les modernes (essai), POL, 2000.

Catherine SOULIER: Trop de rose dans la prose
"Trop de rose dans la prose". Lue dans Épodes, l’assertion, lapidaire, est provocante. Avec quelque chose de maugréant, de ronchon. Agaçante, avec son côté richement rimant, et sa façon de reparaître ailleurs, en variations qui font bouger le sens: "Trop / de rose dans ma prose"; "c’est vrai qu’il y a encore trop de roses dans ma prose". Elle est surtout contrariante.Parce qu’en contradiction avec ce que l’on croit savoir du texte stéfanien: sa noirceur, sa volonté obstinée de prosifier le poème... S’il y a, en effet, une couleur spontanément associée au "cacangile" selon Stéfan, que l’on sait fort peu enclin à chanter la vie en rose, c’est bien le noir. Noir du deuil. Noir cafard. Noir aussi des chiens de la prose, nés hugoliens avant d’être adoptés, un bon siècle plus tard, par Jean-Marie Gleize. Ce dont "l’odieux prosète" n’ignore rien.
La prose — sa prose — manquerait donc de noir? De quoi donner envie de réfléchir un peu à cette histoire de rose(s).

Renée VENTRESQUE:
Autoportrait d'un "apanthrope" ou des vertus de l'invective
"Faux journal", "notes d’âge", "diurnal", "brefs essais", "critiques courtes" ou "longues", "chroniques", Jude Stéfan conjure "l’indécence des journaux d’écrivains" et autres "tautobiographes". Plus que d’un misanthrope, c’est l’"autoportrait" d’un "apanthrope" (Faux Journal) qui se dégage de cette "prose d’anti-biographie"; lequel, nourri des textes de ses "contemporains, étrangers, antiques ou modernes", Timon de Phlionte, Lucien, Perse, Th. Bernhard, P. Quignard, dénonce la permanence ou "les resurgies périodiques" dans le monde d’aujourd’hui de la "fraude" (ou "farce") religieuse, intellectuelle, politique: superstitions, impostures, fanatismes. Mais pas seulement. Sous différentes formes, "anecdotes", "propos", "fusées", l’invective stéfanienne réhabilite, contre les systèmes mensongers et l’Histoire officielle, des "événements vivants, vécus, datés", accidents, suicides, chiens écrasés, morts "ordinaires", ou quelque "objet intéressant", "deux ou trois arbres dans leur simple particularité respective".
Textes étudiés: Faux Journal (1986), Scholies (1992), Xénies (1992), Épitomé (1993), Senilia (1994), Variété VI (1995), Chroniques catoniques (1996), Silles (1997), Variété VII (1999), Le Sillographe (2004).

BIBLIOGRAPHIE :

Cahier Jude Stéfan, sous la direction de T. Hordé, Le Temps qu’il fait, 1993.
Michel Sicard, Jude Stéfan, Poètes d’aujourd’hui, Seghers, 1994.
Scherzo, n°10, février 2000.
Jude Stéfan, poète-malgré, actes du colloque des 20-21-22 mai 1999, réunis par Christine Van Rogger Andreucci, Publications de l'Université de Pau, septembre 2000.
Jude Stéfan, Rencontre avec Tristan Hordé, Argol, 2005.
NUe, Jude Stéfan, n°34, coordonné par T. Hordé, 2006, Association NUe, Nice.


Avec le soutien
du Centre d’Epistémologie de la Littérature de l’Université de Nice





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