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DU JEUDI 10 SEPTEMBRE (19 H) AU JEUDI 17 SEPTEMBRE
(14 H) 2009
STYLE, LANGUE ET SOCIÉTÉ
DIRECTION : Eric BORDAS, Georges MOLINIÉ
ARGUMENT :
Le mot style est partout dans le monde contemporain:
omniprésent dans les discours d’une certaine
critique esthétique, on le rencontre tout
autant, et même peut-être encore plus — pensons
aux débats récurrents sur le "style
Sarkozy", par exemple, ou aux pages "Style" des magazines
— dans la publicité, dans les analyses politiques
des journalistes, dans le langage spontané des jeunes.
Ce colloque escompte faire une mise au point théorique
sur ces usages d’un mot clé de notre idéologie.
Il convient, pour cela, d’étudier les discours
qui prennent si massivement ce mot en charge. Pourquoi
ce succès? en particulier populaire ; selon quelles
acceptions? dans quels cadres?
C’est dire que son assise théorique devrait
ressortir au type sociolinguistique, et plus exactement
socioénonciatif, et ce dans l’idée
d’une sociostylistique des emplois, des pratiques de
discours. Replacer, en somme, l’item lexical dans son contexte
énonciatif, pour mieux comprendre le sens de cet
item, autant que la logique de ce contexte. L’objectif serait
de proposer, ainsi, en pensant autant à la sémiologie
de Roland Barthes qu’à l’étymologie sociale
de Maurice Tournier, l’analyse des mythologies contemporaines
du style, en s’interrogeant sur les images, sinon du style,
du moins, du "style". Car un mot ne dit pas le réel,
mais une représentation.
CALENDRIER DÉFINITIF :
Jeudi 10 septembre
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre, des colloques
et des participants
Vendredi 11 septembre
Matin:
Eric BORDAS: Introduction générale
Le mot
Marion COLAS-BLAISE:
Est-ce que le style, c’est l’homme? Du style au mot "style":
une approche sémio-linguistique
André PETITJEAN:
Peut-on parler de "style" à propos des didascalies? L'exemple de Koltès
Après-midi:
Linguistique
Nicolas
LAURENT: Du style et du stylistique dans la description
contemporaine du nom propre
Anne-Sophie CATALAN: Les styles
créoles de la crise aux Antilles (2009)
Samedi 12 septembre
Matin:
Littérature
Christelle
REGGIANI: Les stratégies du style. Usages du
mot dans le discours critique contemporain
Cécile NARJOUX: Le mot style
dans le (méta-)discours des écrivains
contemporains
Après-midi:
Littérature (suite)
Claire STOLZ:
Les représentations du style chez Nathalie Sarraute,
un objet romanesque
Agnès
FONTVIEILLE-CORDANI: Avoir la haine.
Stylistique et mythologie de la mutation urbaine
chez François Bon
Dimanche 13 septembre
Matin:
Esthétique
Jacques DÜRRENMATT: La régression
peut-elle avoir du style?
Denis BERTRAND:
Style et semi-symbolisme
Après-midi:
Esthétique (suite)
Alexandre de VITRY: Y a-t-il
un style littéraire chrétien non-communicationnel?
Pierre
SAUVANET: Style et jazz
Lundi 14 septembre
Matin:
Rhétorique
Michel ARRIVÉ: Le
style par le biais: les verbes styler et styliser
Marc BONHOMME:
Les emplois du terme style dans le discours publicitaire
Philippe
WAHL: Le style comme geste. Enjeux théoriques
et critiques d’une métaphore
Après-midi:
DÉTENTE
Mardi 15 septembre
Matin:
Penseurs de style?
Johann DEFER: Pierre Bourdieu
et l'espace des possibles stylistiques
Adrien CHASSAIN: Deleuze
et le style
Mathilde
VALLESPIR: Peut-on penser un style de la déconstruction?
La question du "style Derrida"
Après-midi:
Sociabilité
Ruth AMOSSY: L'ethos au prisme
du style
Anna JAUBERT:
Style et sociabilité
Mercredi 16 septembre
Matin:
Rires
Anne-Marie PAILLET: Ironie et
sociotypes: style "bourge" et style "beauf" chez
les humoristes français
Laurence
ROSIER: "C'est l'histoire d'un mec..." ou blagues
et discours sociaux
Après-midi:
Questions
Dominique
MAINGUENEAU: Problèmes d'auteur
Bernard VOUILLOUX: Le style, entre
l'épistémique et l'axiologique
Georges MOLINIÉ: Style, langue
et société
Jeudi 17 septembre
Matin:
Style Sarkozy
Alain RABATEL:
Le style de présidence de Nicolas Sarkozy dans
les discours politiques et dans les discours des journalistes
et des politistes, à travers les occurrences du
mot style et ses reformulations
Hugues
CONSTANTIN de CHANAY & Catherine KERBRAT-ORECCHIONI:
Style et ethos, le cas Sarkozy
Après-midi:
DÉPART DES PARTICIPANTS
RÉSUMÉS :
Michel ARRIVÉ: Le style
par le biais: les verbes styler et styliser
Le nom style a donné lieu à la formation
de deux verbes dérivés: styler et styliser.
L’analyse linguistique de ces deux vocables montre qu’ils sont bien
différents: styler est très ancien (il est attesté
dès le début du XVème siècle), styliser
n’a guère plus d’un siècle d’âge. La morphologie
les oppose: styliser est un authentique suffixé, styler
est la transposition verbale immédiate du nom style. Leurs
compléments sont différents: sauf exception rare ou archaïsante,
c’est un animé, le plus souvent un humain, qu’on style,
alors que l’objet qu’on stylise est un non-animé, le plus
souvent un objet esthétique ou susceptible d’être esthétisé,
précisément pour avoir été soumis à
la stylisation.
Reste ce que ces deux verbes si différents ont en commun...
l’élément style. On se posera le problème
de savoir si les sens pris par les deux verbes renvoient à des
conceptions différentes — et sur quel(s) plan(s)? — du style,
ou s’il est possible de trouver un noyau commun aux valeurs apparemment
si diverses qui leur sont conférées.
Denis BERTRAND:
Style et semi-symbolisme
Sur l'horizon de la critique du "style" développée
depuis longtemps par la sémiotique du discours, et après
avoir rappelé les migrations du concept au sein de cette discipline,
on évoquera les perspectives selon lesquelles l'espace
si résistant du style peut être occupé. Parmi
celles-ci, le "semi-symbolisme" nous paraît particulièrement
fécond. D’abord introduit en sémiotique plastique et
poétique, le semi-symbolisme explicite la relation centrale
entre le sens et le sensible dont il dégage les principes de
motivation réciproque (cf. l'efficacité symbolique de Cl.
Lévi-Strauss). Mais il peut aussi ouvrir des pistes nouvelles
à une recherche sur le style, en dépassant le cadre strict
des œuvres d'art et en s’intéressant plus largement aux pratiques
du discours dans le champ social.
Marc BONHOMME: Les emplois du
terme "style" dans le discours publicitaire
L’objectif
de notre communication est d’explorer la variété
des usages du terme "style" dans la publicité contemporaine.
Dans un premier temps, nous appuyant sur quelques ouvrages
de marketing, nous verrons que ce terme fait largement partie du
métalangage des publicitaires. Tantôt
il recouvre chez eux le sens traditionnel d’écriture
singularisante (Haas, Pratique de la publicité).
Tantôt il prend une acception plus sociologique,
avec les notions de "style de vie" ou de "sociostyle"
(Cathelat, Publicité et société).
Dans un second temps, à partir d’un travail d’enquête,
nous examinerons les emplois du mot « style »
dans diverses annonces représentatives (mode, automobile,
loisirs...). D’une part, nous observerons l’extraordinaire
polysémie que revêt le terme "style" dans ces
annonces. D’autre part, nous étudierons la grande créativité
lexicale (dérivation, composition…) que celles-ci opèrent
à partir de ce terme, souvent en liaison avec l’anglais.
Plus généralement, nous analyserons la portée
argumentative, stéréotypique — au sens de
Putnam — et socioculturelle attachée à l’exploitation
du mot "style" dans le discours publicitaire. Nous constaterons
finalement que ce mot constitue une sorte de sésame
connotatif qui contribue à la valorisation des produits
et à la séduction/distinction des lecteurs-consommateurs.
Adrien CHASSAIN: Deleuze et le
style
Il peut paraître étrange,
à une époque où le structuralisme et
la French Theory ont élaboré une critique
sévère des notions d’œuvre, d’auteur et de sujet,
de voir Deleuze et Guattari sauver des eaux, au beau milieu des
années 70, la notion de style, pourtant jugée solidaire
du même paradigme suranné. Mais, si le terme est conservé,
il n’en fait pas moins l’objet d’un important travail de refonte
conceptuelle qui, de loin en loin, parcourt l’ensemble des écrits
des deux philosophes. Le concept deleuzien de style relève
d’abord strictement du domaine littéraire, milieu naturel au
contact duquel il a été forgé, et où il
est devenu la pierre de touche d’une théorie vitaliste et immanente
de la littérature. Cette théorie, si elle s’oppose
fermement aux pensées de l’auteur comme sujet responsable
de son oeuvre et du style comme trace de son irréductible individualité,
de sa cohérence dernière, se distingue aussi
du structuralisme et de ses abstractions. A l’idée de
structure, elle répond par celle de machine, à
l’idée de personne, par celles de singularités,
de multiplicités et d’individuations. Mais, et c’est peut-être
là tout l’intérêt d’un point de vue de
philosophe sur cette notion littéraire, le style va bientôt
voir son champ de compétence élargi, devenant
un concept opératoire qui permet à Deleuze et Guattari
de penser non seulement la parole, mais aussi les langues, leurs
devenirs et leurs évolution, et, plus loin encore, une ontologie
au sens large, qui, parce qu’elle relève davantage d’une
étude de milieu plaçant l’avoir, l’expression et la relation
avant l’être, semble mériter le nom d’éthologie.
Notre exposé tentera, dans une perspective diachronique,
de montrer comment s’est opéré chez Deleuze cet étirement
du domaine de compétence du style, et de mesurer l’apport
d’une telle réflexion dans le débat théorique
qui anime la stylistique contemporaine.
Marion COLAS-BLAISE: Est-ce que
le style, c’est l’homme? Du style au mot "style": une
approche sémio-linguistique
Si des
syntagmes du type "le style Sarkozy", "le style fashion",
"faire style" servent à construire et à sémiotiser
un fragment de réalité, fût-ce
en faisant référence à un simulacre,
on peut dire que c’est à travers la mise en circulation
de "formules" largement dépourvues de "référent
propre" (Bordas, 2001: 142). Le questionnement est alors
double: si le référent n’est pas nettement
circonscrit, quels sont les modalités de la construction
d’un sens dans un contexte socioculturel donné et, plus
particulièrement, les types de modélisation impliqués?
Enfin, quelles sont les fonctions pragmatico-rhétoriques
de l’emploi de ces syntagmes? D’une part, convoquant le principe
tensif qui règle les corrélations entre des
variations intensives (implication du sujet: acuité sensible
et cognitive, affectivité) et des variations quantitatives
(étendue, localisation spatio-temporelle), on essayera
de montrer que pour un contexte socioculturel déterminé,
l’essentiel concerne peut-être moins les contenus véhiculés
comme tels que la projection d’un ensemble de sélections
de régimes d’aspect, de tempo ou de tonicité
(Zilberberg, 2006) considérées comme congruentes.
Ensuite, poussant la réflexion plus avant, on se
demandera si, indépendamment des référents,
en deçà même du "code prédicatif" (Bordas,
2007: 134), l’emploi du mot "style" n’implique pas un certain
type de modélisation interne, auquel correspond une
pratique d’analyse déterminée (manifestant la volonté
de construire une cohérence). D’autre part, on se demandera
comment s’opère le passage du "style de vie" à
la "forme de vie" caractérisée, en sémiotique,
par une remise en question des systèmes de valeurs
établis. Enfin, d’un point de vue pragmatico-rhétorique,
la réflexion portera sur les fonctions culturelles,
identitaires, idéologiques et politiques... de la
mise en circulation de formules qui mettent en avant une activité
de modélisation interne, mais qui opèrent aussi
par distinction et classement dans des catégories préétablies.
Références
Bibliographiques :
BORDAS, É.,
2001, "Le cliché du "style". Usages d’une mention
terroriste", La licorne, 59, 133-154.
BORDAS, É.,
2007, "Penser le style?", Critique, 718,
131-143.
BRANCA-ROSOFF,
S., 2007, "Approche discursive de la nomination/dénomination",
in G. Cislaru et alii (éd.), L’acte de
nommer. Une dynamique entre langue et discours,
Paris, PSN, 13-22.
COLAS-BLAISE,
M., 2000, "La politesse au point de vue de la sémiotique",
in M. Wauthion & A. C. Simon (éd.), Politesse
et idéologie, Louvain-la-Neuve, Peeters,
351-365.
FONTANILLE, J.,
2003, "Énonciation et modélisation",
Modèles linguistiques, t. XXIV, fasc.
1, 109-133.
FONTANILLE, J.,
2006, "Textes, objets, situations et formes de vie.
Les niveaux de pertinence du plan de l’expression dans une
sémiotique des cultures", in J. Alonso et alii (éd.),
La transversalité du sens. Parcours sémiotiques,
Saint-Denis, PUV, 213-241.
JAUBERT, A.,
2005, "Des styles au style. Genres littéraires
et création de valeur", in J.-M. Gouvard (éd.),
De la langue au style, Lyon, PUL, 38-50.
JAUBERT, A.,
2007, "La diagonale du style. Étapes d’une
appropriation de la langue", Pratiques, 135-136,
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RABATEL, A.,
2007, "La dialectique du singulier et du social dans
les processus de singularisation: style(s), idiolecte,
ethos", Pratiques, 135-136, 15-34.
SIBLOT, P., 1995,
"Noms et image de marque: de la construction du sens
dans les noms propres", in M. Noailly (éd.), Nom
propre et nomination, Paris, Klincksieck, 147-160.
SIBLOT, P., 2007,
"Nomination et point de vue: la composante déictique
des catégorisations lexicales", in G. Cislaru
et alii (éd.), L’acte de nommer. Une
dynamique entre langue et discours, Paris, PSN, 25-38.
ZILBERBERG, C.,
2006, Éléments de grammaire tensive,
Limoges, PULIM.
Hugues CONSTANTIN de CHANAY
& Catherine KERBRAT-ORECCHIONI: Style et ethos, le cas
Sarkozy
On se propose d’analyser
les rapports qu’entretiennent le "style" et l'"ethos"
d'un même individu à partir du cas particulier
de Nicolas Sarkozy, et plus précisément,
à partir de l’analyse de deux émissions télévisées
le montrant dans deux rôles distincts et face à
des partenaires n’ayant pas le même statut: premièrement,
le débat du 2 mai 2007 de l'entre-deux-tours
de l’élection présidentielle où,
présidentiable, il débat avec sa rivale, Ségolène
Royal ; deuxièmement, l’interview du 24 avril 2008
où, président, il répond aux questions
de journalistes qui se font plus ou moins le relais de l’opinion
publique. Dans une perspective à la fois interactive
(dans un débat comme dans une interview, l’ethos se négocie
avec les partenaires interlocutifs) et polysémiotique
(ce qui manifeste l’identité, ce n’est pas seulement
le verbe, c’est aussi le corps qui l’incarne, par les mimiques,
par les gestes, par les postures, par la voix), on se demandera dans
quelle mesure émerge ponctuellement, dans chacune de ces
deux émissions, un "effet Sarkozy" apte à s’intégrer
à un "style Sarkozy" plus général, doté
d’une certaine permanence et réputé couvrir l’ensemble
des manières d’être et d’agir du personnage.
Johann DEFER: Pierre Bourdieu et
l'espace des possibles stylistiques
La diversité
et le nombre des commentaires qu'inspire l'écriture
de Pierre Bourdieu laissent songeur: on y trouve aussi
bien des constats d'une lourdeur scolaire de l'expression
que des témoignages de fascination. Le premier point
de vue peut être illustré par Robert Maggiori, qui
décrivit ce style ainsi: "sacrifier élégance
et effets de manche aux démonstrations austères,
(...) se montrer lourd dans le style plutôt qu’imprécis
dans le concept, et cimenter le chemin escarpé qui guide
vers la compréhension"1.
Jacques Dubois affirme pourtant ceci: "on ne partage vraiment un univers
de pensée, qu'il soit de fiction ou de pur savoir, qu'en
passant par ce qui fait le corps du discours, c'est-à-dire
le style. Au risque de surprendre, on reconnaîtra à
l'écriture bourdieusienne une séduction comparable
à celle, si souvent célébrée,
de l'écriture proustienne"2.
Le caractère hétéroclite du corpus du sociologue
français, la diversité des figures d'auteurs qu'il
offre (co-écritures, direction d'ouvrages, direction
de collection) et la nature composite de ses livres contribuent
à produire ces écarts. Néanmoins, étant
donné que la plupart de ces constats pointent des traits
formels communs (le goût pour les reprises de termes dans une
même phrase, le foisonnement des propositions en incise, les
jeux étymologiques...), nous devons en conclure qu'il
y a un malentendu sur la nature de ce "style". Peu de scientifiques
étaient aussi soucieux de leur écriture que Bourdieu
; elle épousait toujours le projet intellectuel, des traités
spinozistes élaborés avec Passeron à la collecte
des paroles dans La Misère du monde, en passant
par les articles de presse vivement satiriques. Il affirmait en
1990 dans l'émission de radio "Le Bon plaisir": "le plus
intéressant dans La Distinction, c'est le bouleversement
de la forme" et ajoutait: "c'est un livre, ça a l'air ridicule
mais j'y crois vraiment, stylistiquement d'avant-garde". Ce bouleversement
engage toute l'entreprise: le style y est lié à la dimension
épistémique du langage. En d'autres termes, cette
écriture sociologique crée un double littéraire
de la connaissance scientifique: "on s'est efforcé de rendre
immédiatement sensible (...) la figure concrète de cette
totalité systématique, le style de vie, que l'analyse
statistique brise dans les opérations mêmes par
lesquelles elle la porte au jour"3.
Fort de ce lien entre les "styles de vie" et le "style" littéraire,
les modèles d'écriture effectuent des opérations
de savoir complexes et variées qui s'articulent à
l'ensemble des processus de l'activité scientifique: l'énonciation
y établit par exemple une hiérarchie entre les
différents discours d'un champ donné, tout en mettant
en procès celui du sociologue, et met en place un espace
des possibles théoriques. L'enjeu est donc la compréhension
de ces opérations, de ce style, clé de voûte
de l'entreprise scientifique.
1
Robert Maggiori, Libération, 25.1.
2002.
2
Jacques Dubois, "Passion double: Proust et Bourdieu",
in Gérard Mauger (dir.) Rencontres avec Bourdieu,
Broissieux, éditions du croquant, 2005, p.
608.
3
Pierre Bourdieu, La Distinction, critique sociale
du jugement, Paris, Minuit, 1979, p. 310.
Références
Bibliographiques :
DAVID Jerôme,
"Sur un texte énigmatique de Pierre Bourdieu",
A Contrario, vol. 4, 2006.
DE CERTEAU, Michel,
L'Invention du quotidien, 1. Arts de faire,
Ed. établie et présentée par Luce
Giard, Paris, Gallimard, 1990.
DUBOIS Jacques,
"Une écriture en actes", Revue de l'institut
de sociologie, n°1-4, 2002.
LAHIRE Bernard,
"Sociologie et analogie, Jean-Claude Passeron, la
métaphore et le disjoncteur", in FABIANI Jean-Louis
(dir.), Le Goût de l'enquête, Pour
Jean-Claude Passeron, Paris, L'Harmattan, coll. Logiques
Sociales, 2001.
PASSERON Jean-Claude,
Le Raisonnement Sociologique, l’espace non-poppérien
du raisonnement naturel, Paris, Nathan, coll.
"Essais et Recherches", 1991.
PASSERON Jean-Claude,
"Ecrire, réécrire, et "dire vrai"
en sociologie", préface à Écrire
les sciences sociales, BECKER Howard, Paris, Economica,
2004.
PASSERON Jean-Claude,
"Pensée Du Style, Styles de Pensée",
Revue Critique, n°718, Paris, Minuit, 2007.
PASSERON Jean-Claude,
"La Fabrique des sciences sociales, lectures d'une
écriture", EspacesTemps, n°47/48,
1991.
Agnès FONTVIEILLE-CORDANI:
Avoir la haine. Stylistique et mythologie
de la mutation urbaine chez François Bon
Avoir la haine. Ce bloc
intransitif de la langue ramasse dans une courte locution
une passion complexe: haine des temps présents, révolte
contre "le système", mal-être urbain... Autrefois
ad hominem, dirigée contre un ennemi, une nation,
une race, la haine est devenue le signe d’une passion anonyme,
mi-privée, mi-publique, en partie désorientée.
La haine contemporaine ne se dissocie guère d’un contexte social
et géographique qui en redéfinit positivement la valeur
tout en évidant partiellement le contenu du mot. La popularisation
de l’expression participe d’une augmentation de ses sèmes
connotatifs mais aussi de son possible affaiblissement — lorsque
la haine devient synonyme de honte ou d’énervement. Quel
que soit son degré d’intensité, avoir la haine se dit dans
le parler jeune, banlieusard jusqu’à en devenir le signe.
Les romans de François Bon, dans leur tentative de saisie
des effets de la grande mutation urbaine, inventent une langue, une
"grammaire" selon les termes de l’auteur, susceptibles de donner
à voir les images venues du réel, enregistrées
par un sujet qui s’en est trouvé "ému". L’écrivain
multiplie audaces syntaxiques, images, angles énonciatifs —
monologue, journal, déposition, discours de metteur en scène,
etc. — pour rendre et mettre à distance les représentations
encore impensées de la ville. La langue du fait divers sera ainsi
appréhendée dans l’œuvre d’un romancier "mythologue"
au sens de Barthes, c’est-à-dire qui présente, décrypte,
critique ce que avoir la haine veut dire.
Anna
JAUBERT: Style et sociabilité
En son temps Montesquieu avait brossé
dans ses Lettres persanes un tableau satirique de la sociabilité
à la française. Sous la plume faussement naïve
de Rica, celui qui deviendra lui-même un brillant fidèle
des salons parisiens nous dit que l’homme est un animal sociable,
et que sur ce pied-là, il lui paraît qu’un Français
est plus homme qu’un autre; "c’est l’homme par excellence car
il semble être fait uniquement pour la société"
! Sans commenter l’extrapolation aventureuse, ni m’engager dans
une étude anthropologique, je constate que dans l’imaginaire
des nations, la nôtre reste une référence
en matière d’art de vivre, précisément sous
les auspices d’une valeur appelée style. Un titre comme celui
de J. De Jean (rappelé par E. Bordas) en témoigne
de façon significative: Du Style. Comment les Français
ont inventé la haute couture, la grande cuisine, les cafés
chic, le raffinement et l’élégance, Paris,
Grasset, 2006.
L’affinité entre vie sociale
et goût du raffinement n’a rien de bien mystérieux.
Le désir de plaire déclenche la recherche
des moyens de plaire. L’empire de la représentation,
la superficialité, l’aliénation au regard d’autrui
n’en sont que des dérives. Les liens tissés entre
Les Belles Lettres et la vie mondaine, entre l’âge d’or des
salons et les ouvrages de l’esprit nous amèneront à interroger
de plus près une certaine conception du style, sachant que
cette valeur est à géométrie variable, à
mes yeux parce qu’elle est en prise directe avec un certain positionnement
de l’homme dans la société. De ce fait elle a évidemment
varié dans ses manifestations au fil de l’histoire des formes
de l’expression. En effet, l’émergence de la valeur style peut
être appréhendée comme la résultante d’une
tension consubstantielle à un habitus éminemment social
qui nous fait perpétuellement négocier notre demande de
reconnaissance entre conformité aux codes d’un groupe, production
des insignes de notre appartenance, et, à l’inverse, désir
d’être distingué. On retrouve là exactement
la double postulation du style: la navette entre un pôle universalisant,
où dessinent les constantes, et le pôle singularisant où
le style tend à s’individuer. Les oscillations qui font émerger
les déterminations stylistiques plutôt en direction
d’un pôle ou de l’autre, sont particulièrement lisibles
dans l’évolution des genres de discours et singulièrement
ceux du discours littéraires dont nous examinerons quelques
cas de figure.
Références
Bibliographiques :
Jaubert, Anna, 2009 (à paraître),
"La rumeur est-elle un genre de discours?", Circulation
des discours et liens sociaux, Québec, Nota Bene.
Jaubert, Anna, 2008, "Dire et plus
ou moins dire. Analyse pragmatique de l’euphémisme
et de la litote", Figures et point de vue (Dir. A. Rabatel),
Langue française n°160, décembre, p.
105-116.
Jaubert, Anna, 2007, "La diagonale
du style. Etapes d’une appropriation de la langue", Questions
de style (Dirs. A. Petitjean et A. Rabatel), Pratiques
n° 135/136, p. 47-62.
Jaubert, Anna, 2006, "L’horizon de
nos attentes et la médiation générique",
La Lecture dialogique, Estudios de Lengua y Literatura
francesas n°16, Université de Cadix, p. 15-21.
Nicolas LAURENT: Du style et du
stylistique dans la description contemporaine du
nom propre
Notre étude est
consacrée à la manière dont le mot
"style", ses dérivés et ses parasynonymes
interviennent dans certains /discours /linguistiques,
plus particulièrement dans la linguistique du nom
propre, qui a recours, pour décrire certains fonctionnements
marqués du nom propre, à des termes tels que
"antonomase", "métaphore" ou "comparaison". Peut-on dégager
ici une conception du "style" ou du "stylistique"? Comment
décrire cette adaptation terminologique? Peut-on voir
dans la manière dont circulent les termes la marque de
ce que l’on pourrait appeler une idéologie? Les réponses
apportées tenteront de mieux cerner la rhétoricité
du métalinguistique.
Dominique MAINGUENEAU: Problèmes
d'auteur
On le sait, la notion
de style est particulièrement insaisissable.
Mais dans l’espace scolaire au sens large (c’est-à-dire
en y incluant les facultés de lettres et les concours
de recrutement des enseignants) elle l’est beaucoup moins:
sa consistance tient pour une bonne part à l’existence
d’exercices rattachés à une discipline: la stylistique.
Celle-ci se présente de manière massive comme
une "stylistique d’auteur", qu’on oppose par exemple à
une "stylistique de genre", laquelle reste d’ailleurs en dehors
des pratiques scolaires. Mais si on s’est beaucoup interrogé
sur l’identité de la stylistique depuis une vingtaine d’années,
on s’est beaucoup moins penché sur la notion d’"auteur", apparemment
tenue pour évidente. Le problème est qu’elle souffre
de maux comparables à celle de style: d’un côté
tout, ou à peu près, est susceptible d’avoir du style,
d’un autre côté le style est indéniablement
happé par l’esthétique; de la même manière,
toutes sortes de productions verbales ont un auteur, mais dès
que l’on parle d’auteur ("les grands auteurs", "un auteur du XIXème
siècle"...) ou de stylistique d’auteur, c’est la littérature
qui apparaît comme son espace de prédilection. Dans
leur grande majorité, les analystes du discours ont éludé
la fameuse question posée par Michel Foucault en 1969 ("Qu’est-ce
qu’un auteur?"). Leur réticence peut se comprendre,
pour peu que l’on considère les conditions dans lesquelles
s’est développée l’analyse du discours. Mais aujourd’hui,
avec le développement d’une analyse du discours littéraire,
il devrait en aller différemment. Dans cette communication,
j’aimerais revenir sur les conditions de possibilité
de cette notion d’"auteur" qui constitue un point d’accès
privilégié à la textualité, considérée
dans ses enracinements socio-historiques. Pour ce faire,
on ne peut pas prendre en compte la seule littérature,
mais il convient de réfléchir à partir
d’un réseau de pratiques diversifiées.
André PETIJEAN: Peut-on
parler de "style" à propos des didascalies? L'exemple de Koltès
On sait que les "didascalies" ou "indications scéniques"
ont longtemps été négligées, que ce désintérêt
théorique soit le fait des littéraires ou des linguistes,
mais il est vrai aussi que, depuis une vingtaine d’années, la
tendance s’est inversée. En témoignent de nombreux articles,
ouvrages ou actes de colloques qui se donnent les "didascalies" comme
objet d’études. Au point qu’il n’est pas rare d’entendre parler
de "texte didascalique", "d’écriture didascalique", de "genre didascalique",
voire de "style didascalique". Dans ce contexte, chercher à
décrire stylistiquement les didascalies nécessite, d'une
part, que l’on s’entende sur la définition même de
la notion de "didascalies" et, d'autre part, que l'on s’interroge sur la
notion de STYLE (type et nombre de propriétés, modes de
leurs interactions...) en fonction desquelles il est possible d’attribuer
à un objet textuel une appartenance commune, selon des degrés
d’amplitude variable, caractérisant une époque, une école,
un genre, un auteur. Dans la mesure où un fait de style et
sa transformation en trait de style dépendent largement de la conception
du style que se fait l’analyste et des méthodes qu’il utilise pour
l’étudier, je dirai que mon point de vue est essentiellement sémio-linguistique.
C’est pourquoi, je voudrais expérimenter, à partir d’une
étude de cas (les didascalies koltésiennes), la pertinence
et la validité des hypothèses de G. Molinié concernant
la nature des stylèmes qu’il appelle de littérarité
générale, générique et singulière. En
fonction de quoi, je voudrais montrer, dans un premier temps, qu’il existe,
pour cette strate textuelle que constituent les didascalies, des stylèmes
de littérarité générique reposant sur des
caractéristiques (forme, place, contenus, fonctions...) d’un fort
degré de généralité et que partagent nombre
de textes dramatiques et auxquels Koltès se soumet. Dans un second
temps, je montrerai que cette conformité scripturale n’interdit
pas, bien au contraire, l’existence d’une manière de faire des didascalies
propres à Koltès et susceptibles de rendre compte, par l’intermédiaire
de stylèmes de littérarité singulière,
de l’ensemble qui les subsume et qu’on appelle un style d’auteur. Dans
un troisième temps, je montrerai que Koltès participe de
ce mouvement qui s’est radicalisé dans l’écriture dramatique
contemporaine qui consiste à créer des interférences
entre roman et théâtre, au point de contester l’existence de
stylèmes de littérarité générale sous
la pression d’un mouvement de romanisation des didascalies.
Références Bibliographiques :
Petitjean, André (à par), "Pour une stylistique
des œuvres dramatiques: l’exemple des didascalies", colloque de Rennes,
Questions de stylistique et stylistiques en question.
Petitjean, André (2007), "Effets d’oralité et
de parlure populaires dans les textes dramatiques contemporains" in
Les voix du peuple et leurs fictions, A. Petitjean, Jean-Marie
Privat (Eds), Recherches Textuelles n°7, Université Paul Verlaine-Metz,
355-395.
Rabatel, Alain, Petitjean, André, Eds (2007), Pratiques
n°135-136, "Questions de style", 256 p.
Petitjean, André (2007), "Le style en question", Pratiques n°135-136,
1-12.
Petitjean, André (2007), "Le portrait durassien: de
la poétique à l’idiolecte", Pratiques n°135/136,
"Questions de style", A. Rabatel, A. Petitjean, éds, 137-162.
Alain RABATEL: Le style de présidence
de Nicolas Sarkozy dans les discours politiques
et dans les discours des journalistes et des politistes,
à travers les occurrences du mot style et ses reformulations
Nous examinerons la
tension entre un individu et une personne sociale
à travers la notion de style en politique, où il
s’agit d’être soi-même, de faire sa politique,
et dans le même temps d’endosser la fonction, d’incarner
des institutions et de représenter ses concitoyens,
et pas seulement ses électeurs. Le corpus sera composé
des discours autour du "‘Style’ Sarkozy", lors de la première
année de sa présidence et lors du premier
anniversaire de celle-ci, autour de l’émission du
24 avril 2008. On prendra en compte aussi des articles émanant
de la presse internationale, notamment à travers la
revue de presse effectuée par le Courrier international
n°911 (17 au 23 avril 2008, qui rassemble des articles de
la presse internationale échelonnés au cours de
la première année de la présidence de N.
Sarkozy). Les mots en usage et en mention témoignent d’un
style de présidence populiste, tout en mettant en lumière
un certain nombre de tensions relatives au style de vie ou au style
de gouvernement:
- lorsque la tension
est réduite, on dira que "le style, c’est le
fond qui remonte à la surface".
- lorsque la tension
est à son maximum, on dira que l’"habit ne fait
pas le moine".
- dans une position
médiane, on peut dire que "X habite la fonction":
son style (personnel) d’exercer le pouvoir correspond
alors à la conception dominante de l’exercice de la
fonction.
Christelle REGGIANI: Les stratégies
du style. Usages du mot dans le discours critique
contemporain
Je me propose d’établir
une cartographie des usages du mot style dans le
discours contemporain sur la littérature et les
arts plastiques. Une telle cartographie ne saurait faire
l’économie de la dimension temporelle: le repérage
des enjeux de l’usage du mot implique la détermination
d’une périodisation fine, qui permette d’identifier
les stratégies discursives alors en cause. Il s’agirait
donc d’une étude socioénonciative, sur un double
plan: comprendre comme des stratégies de positionnement
dans le champ intellectuel les usages de la lexie style dans
le discours théorique et critique, tout en reliant ces
stratégies discursives à la vogue beaucoup plus générale
du mot dans la société contemporaine.
Laurence
ROSIER: "C'est l'histoire d'un mec..." ou blagues
et discours sociaux
"L’humour est un merveilleux instrument
de sociologie" écrivait Alain Siegfried, sociologue,
historien et géographe français, en préface
au Daninoscope (1963). En effet, l’humour repose notamment
sur des typifications stylistico-langagières via les
accents, les expressions propres à une culture ou à des
milieux sociaux. Plus précisément, les blagues représentent
un genre de discours qui a peu fait l’objet d’une approche
discursive attachée à décrire les fonctionnements
sociaux des discours et les représentations communes
des classes sociales (sauf dans les travaux de Marc Angenot par
exemple). Pourtant, les caractérisations spontanées
de ce genre discursif témoignent d’une axiologisation (bonne
blague ou mauvaise blague), d’une typologisation selon des critères
de distinction (blagues spirituelles, fines) ou de non-distinction
(salaces) et de catégorisations ethnotypiques (blagues
juives, blagues belges, blagues racistes), sexotypiques (blagues
sexistes) et sociotypiques (blagues sur les fonctionnaires). Dans
cette communication, nous traiterons des blagues que nous avons
appelées "classistes". Le terme entend rendre compte d’une
double acception du terme "classe", superposant le sens de hiérarchie
sociale à celui de distinction: ces blagues s’appuient sur
des représentations sociotypiques (l’avocat, le fonctionnaire,
l’aristocrate, le paysan) et des caractéristiques sociolectales
accentuées par la mise en spectacle orale des blagues via
l’accent "de classe", qui combine généralement origine
nationale et origine sociale. Ces blagues classistes nous semblent
particulièrement représentatives des rapports entre
style et société parce qu’au-delà de la typification
sociale et nationale, elles présentent également
une stigmatisation de classe par la "mauvaise" maîtrise
de la langue.
Pierre SAUVANET: Style et jazz
L'importation
de la notion de style dans les études jazzistiques
engage au moins trois questions. La première
est celle de l'amphibologie de la notion: selon qu'il désigne
un système historique de formes ou un ensemble
de caractères individuels, le style en jazz s'applique
à un courant générique (par exemple,
le cool) ou à un artiste singulier (par
exemple, Jimmy Giuffre). Comment repenser les liens entre
ces deux significations, à la lumière du jazz,
ou plus exactement à l'écoute de ce style musical?
D'où la deuxième question, contenue dans la première:
et si le jazz était en lui-même un style
(au sens plus large que précédemment), immédiatement
reconnaissable par contraste avec d'autres styles musicaux?
La notion de style, sans la confondre avec celle de genre,
inviterait alors à une possible redéfinition
du jazz. Reste la troisième question, plus large encore,
et en réalité déjà contenue dans les
deux autres : comment parler de style à propos d'objets
en eux-mêmes non linguistiques? (la même question
se poserait d'ailleurs en histoire de l'art, à partir
de Meyer Schapiro). Peut-on importer les outils d'une discipline
pour les transposer dans une autre, ou bien faut-il tenter d'esquisser,
en l'occurrence, quelque chose comme une stylistique jazzistique?
Claire STOLZ: Les représentations
du style chez Nathalie Sarraute, un objet
romanesque
Nathalie
Sarraute parle beaucoup du style littéraire
et de l’écriture, comme choix des mots et disposition,
pour reprendre des termes de l’ancienne rhétorique,
comme formes, clichages et structures pour reprendre les
termes de la nouvelle critique. Mais elle en parle souvent en
termes d’objets sociaux: sujet polémique, le style
avec ses catégorisations joue un rôle de médium
social. Ainsi, dans L’Ère du soupçon
(1956), elle pointe à plusieurs reprises le "style
classique" de La Princesse de Clèves, pour
dire ironiquement qu’"on le porte aux nues" et pour en
faire instantanément le personnage central d’une scénographie
romanesque: "Avec quel empressement, quelle générosité,
chacun s’évertue à découvrir un foisonnement
de sentiments inexprimables derrière ses réticences
et ses silences, à voir de la pudeur et une force
contenue dans la prudence et l’abstinence que lui impose
le constant souci de ne pas laisser perdre sa ligne à
son style" (L’Ère du soupçon, dans Œuvres
complètes, p. 1589). Aussi le style et l’écriture
deviennent-ils des objets romanesques en tant qu’objets mythologiques
au sens de Barthes, dont le commentaire, la description, voire
la simple mention déclenchent des tropismes, comme on
le voit notamment dans le roman Les Fruits d’or (1963),
car pour Sarraute, le style, c’est soit du normé social
("style classique"), soit du ressenti dans un contexte social,
du ressenti par un être sociable (Les Fruits d’or,
Entre la vie et la mort), au point que le mot style apparaît
peu dans les romans, remplacé par les indéfinis cela,
ça, car c’est de la perception du style, de sa réception,
de sa sensation qu’il s’agit, de sa valeur et de son soupçon
aussi: le style comme faux apparaît par exemple dans Le
Planetarium (in Œuvres Complètes, p. 503-505)
à propos d’une statue "style Renaissance", mais peut-être
"faux Renaissance". Cette communication voudrait montrer comment
cette expérience du style comme objet instable pour désigner
un référent cependant dénoncé comme figé
appelle chez Sarraute des scénographies romanesques qui
expriment une conception performative du style.
Références
Bibliographiques :
N. Sarraute,
Œuvres Complètes, Paris, Gallimard,
coll. "Bibliothèque de la Pléiade",
1996.
F. Asso,
Nathalie Sarraute, une écriture de l’effraction,
Paris, PUF, 1995.
R. Barthes,
Mythologies, Paris, Seuil, 1957.
D. Maingueneau,
Le Discours littéraire, Paris, Colin,
2004.
G. Molinié,
Sémiostylistique - L'effet de l'art,
Paris, PUF, 1998.
Mathilde VALLESPIR:
Peut-on penser un style de la déconstruction? La question
du "style Derrida"
Le style n’est pas une notion derridienne. Eminemment
logocentrique, il paraît incompatible avec une pensée
qui n’eut de cesse de traquer et de réduire le logo-graphocentrisme.
Pourtant, paradoxalement, on le trouve comme sous-titre d’une des
œuvres du philosophe (Eperons, les styles de Nietzsche, 1978).
L’enjeu de la communication sera double: d’une part, cerner le mode de
fonctionnement du mot "style" dans l’œuvre de Derrida, c’est-à-dire
étudier comment le style devient un objet de déconstruction
(dont l’emploi au pluriel n’est que le plus évident indice); d’autre
part, s’interroger sur ce qui, au sein de son discours, ou du programme
et du régime sémiotique construit par la déconstruction,
se substitue à ce que l’on pourrait ailleurs appeler "style", en
mesurant les présupposés théoriques d’une telle substitution.
On se penchera ainsi sur la configuration différence/voix/trace
pour, in fine, poser la question de la possible identification
d’un style de Derrida.
Alexandre de VITRY: Y a-t-il
un style littéraire chrétien non-communicationnel?
En partant de la définition
possible du christianisme comme un style de communication
tel que le propose Christoph Theobald, il s'agira pour nous
de présenter plusieurs problèmes posés
par une telle conception dans son rapport à la littérature.
En effet, selon les définitions du style qu'on adopte,
style chrétien et style littéraire semblent s'exclure
mutuellement, le premier consistant en un pur acte de communication,
fondé sur une absence à soi-même et une
présence à l'autre sur le modèle de la sainteté
hospitalière du Christ, tandis que l'autre, du moins
dans une certaine acception, consiste en une représentation
et une singularisation individuelle. Ce paradoxe apparaît
dans l'étude de différents écrivains qui,
se réclamant plus ou moins du catholicisme, n'en font pas
moins le choix d'une littérature apparemment non-communicationnelle
(Balzac et Baudelaire, par exemple). Comment appréhender
ces textes et ces auteurs dans leur rapport aporétique
au christianisme (une littérature catholique non prosélyte)?
Quelles pourraient être les raisons historiques d'une telle
contradiction, et les réponses qu'y apportent certains?
Quel rapport spécifique entre littérature et religion
peut-on y voir? En s'appuyant sur les travaux de Philippe Muray,
mais aussi d'Alain Besançon et de Marcel Gauchet, on dégagera
les grandes lignes de ce que peut signifier cette particularité
"stylistique", en voyant comment celle-ci est différemment
appréhendée par quelques écrivains, au XIXème
et au XXème siècles.
Références
Bibliographiques :
Christoph Theobald, Le Christianisme
comme style, 2007, éditions du Cerf, Paris.
Philippe Muray, Le XIXe siècle
à travers les âges, 1999, Tel Gallimard,
Paris.
Philippe Muray, Exorcismes spirituels
IV, Moderne contre Moderne, 2006, Les Belles Lettres,
Paris.
Alain Besançon, Trois
tentations dans l'Eglise, 2002, Perrin, Paris.
Marcel Gauchet, Le Désenchantement
du monde, 1985, Gallimard, Paris.
Ainsi que les oeuvres de Balzac,
Baudelaire, Péguy, Bernanos.
Philippe WAHL: Le style comme
geste. Enjeux théoriques et critiques d’une métaphore
Cette contribution
à une réflexion sur le style prendra appui
sur la métaphore du style comme geste: non caractérisation
ponctuelle, mais définition du ou d’un style
verbal par référence à un domaine
autre. Les images choisies prennent place respectivement dans
un texte théorique (le chasseur du Traité de stylistique
française de Ch. Bally), un essai critique (l’athlète
dans "Ce que voient les oiseaux" de N. Sarraute) et un texte
littéraire (le voleur dans Journal du voleur
de J. Genet). À travers l’hétérogénéité
des genres de discours, elles mettent en jeu la qualité d’un
geste codifié ou ritualisé, dont il s’agira de
cerner les implications épistémologiques et
esthétiques. Elles invitent à un questionnement sur
la fonction et la valeur du style comme phénomène
langagier, en lien avec le degré d’individuation et le
type d’intention attachés à son énergie scripturaire.
BIBLIOGRAPHIE :
. AMOSSY Ruth, & HERSCHBERG PIERROT Anne (1997):
Stéréotypes et clichés.
Langue, discours, société, Paris,
Nathan (« 128 »).
. AMOSSY Ruth, & MAINGUENEAU Dominique (éd.)
(2003): L’Analyse du discours dans les
études littéraires, Colloque de
Cerisy, Toulouse, PUM (« Cribles »).
. AUTHIER-REVUZ Jacqueline (1995): Ces mots qui
ne vont pas de soi. Boucles réflexives et
non-coïncidences du dire, Paris, Larousse (deux
volumes).
. BORDAS Eric (2008): « Style ». Un mot
et des discours, Paris, Kimé.
. BOURDIEU Pierre (1979): La Distinction. Critique
sociale du jugement, Paris, Minuit (« Le sens
commun »).
. DESSONS Gérard (2004): L’Art et la manière,
Paris, Champion.
. MOLINIÉ Georges & CAHNÉ Pierre (éd.)
(1994): Qu’est-ce que le style?, Paris,
PUF (« Linguistique nouvelle »). Mots.
Les langages du politique [revue], Lyon, ENS Editions.
. TOURNIER Maurice (1989): « Pour une socio-histoire
des mots-conflits », in G. Drigeard et
alii (éd.), Courants sociolinguistiques,
Paris, Publications de l’InaLF (« Saint-Cloud
») & Klincksieck, pp. 53-62.
. TOURNIER Maurice (2002a, b, c): Des mots sur
la grève. Propos d’étymologie sociale
1 ; Des mots en politique. Propos d’étymologie
sociale 2 ; Des sources du sens. Propos d’étymologie
sociale 3, Lyon, ENS Editions (trois tomes).
Avec le soutien de l'Université Paris-Sorbonne
(Paris IV), de l'ENS Lyon,
de l'UMR 5037 (Saint-Etienne) et du Ministère de la Recherche