DU SAMEDI 1er SEPTEMBRE (19 H) AU SAMEDI 8 SEPTEMBRE (14
H) 2007
DIRECTION : Sarga MOUSSA, Sylvain VENAYRE
ARGUMENT :
Le voyage est bien souvent le contraire de ce que prétend le récit de voyage. Loin d’appréhender le monde comme une nouveauté radicale, le voyageur véhicule des images, des discours, des codes esthétiques et idéologiques qui configurent aussi bien son expérience sensible que sa mise en forme. Le voyage, donc, repose sur la mémoire, et la déclenche aussi, qu’elle soit volontaire, affective ou autre, selon les différentes conceptions que le XIXe siècle s’en est fait – surtout avec des espaces impliquant la mémoire de l’humanité (l’Orient comme source des religions, l’Amérique ou l’Afrique comme espaces des peuples "sauvages", les Alpes comme nature intouchée…). Le voyage enfin veut faire mémoire, que ce soit par le biais d’expéditions scientifiques, de collections archéologiques, ou tout simplement par le succès européen d’une abondante littérature viatique.
De ces voyages un peu vite considérés comme des ruptures dans une continuité biographique à ces récits de voyages tout entiers réécrits, l’expérience du voyage est toujours une expérience présente et passée. Dans sa restitution et sa reconfiguration, la mémoire joue un rôle-clé. Comprendre ce rôle, c’est comprendre, un peu mieux, ce mythe moderne qu’est le voyage. Ce colloque envisage ainsi d’étudier dans tous leurs aspects ces relations du voyage et de la mémoire, d’autant plus essentielles que le voyage n’existe, aux yeux des historiens comme à ceux des littéraires ici réunis, que par la mémoire que l’on en a.
CALENDRIER DÉFINITIF :
Samedi 1er septembre
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants
Dimanche 2 septembre
Matin:
Premières questions
Sarga MOUSSA: Introduction
Sylvain VENAYRE: Que reste-t-il de nos voyages? Le voyageur et sa mémoire au XIXe siècle
Philippe ANTOINE: Ecrire pour vivre une seconde fois
Après-midi:
Voyages dans l'espace et le temps
Gilles BERTRAND: L'archéologie dans l'expérience du voyage en Italie. Les Français et la mémoire, 1750-1815
Daniel LANÇON: Les tensions dans l'écriture du voyage égyptien des Français (1820-1880): mémoire de soi et découverte de l'autre
Claude RÉTAT: Voyage initiatique, tradition et création, au début du XIXe siècle
Lundi 3 septembre
Matin:
Autour de Victor Hugo
Franck LAURENT: Le Voyage en Espagne de Victor Hugo (1843): entre mémoire, politique et utopie
Céline MICOUT: Le voyage lu, écrit et pensé au XIXe siècle: l'exemple de la bibliothèque de Victor Hugo
Après-midi:
Matières de mémoire
Marta CARAION: Objets de voyage, objets de mémoire
Stéphanie DORD-CROUSLÉ: Inscrire la mémoire de soi dans les lieux visités: de quelques pratiques de voyageurs en Orient au XIXe siècle. A partir de l'exemple de Flaubert
Dominique KALIFA: Le bled, le cafard et la "nuit africaine". Souvenirs de Biribi
Soirée:
Projection de films de voyages des années 1900-1930, par Alain CAROU (BNF)
Mardi 4 septembre
JOURNÉE À GUERNESEY ET VISITE DE LA MAISON DE VICTOR HUGO
Mercredi 5 septembre
Matin:
Le voyage et les maladies de la mémoire
Nathalie RICHARD: Psychologie de la mémoire et voyage en France à la fin du XIXe siècle
Thomas KLINKERT: Proust, la mémoire et le voyage
Après-midi:
Le pèlerinage, rite de voyage et rite de mémoire
Philippe BOUTRY: Le renouvellement du pèlerinage au XIXe siècle
Sarga MOUSSA: Le pèlerinage littéraire en Orient au XIXe siècle
Sylvie APRILE: Le proscrit pèlerin: le voyage de l'exilé sur les traces de ses prédécesseurs
Jeudi 6 septembre
Matin:
Modélisations de la mémoire I
Dominique KUNZ-WESTERHOFF: De l'empreinte du souvenir à l'image élyséenne: le voyage du rêveur chez Senancour
Nicolas BOURGUINAT: Le voyage de jeunesse de Lamartine en Italie: de la libre mémoire à la mémoire libérée
Frank ESTELMANN: "Certitude d'oubli": la quête des Pharaons dans les récits de voyage fin-de-siècle
Après-midi:
Modélisations de la mémoire II
Marie-Noëlle BOURGUET: Prendre note ou se souvenir? la question de la mémoire dans les journaux de voyage
Isabelle SURUN: La mémoire de l'explorateur au XIXe siècle
Alain GUYOT: Les surprises de la mémoire: les hauts lieux de la vallée de Chamonix à travers un siècle de récits de voyage (1775-1875)
Vendredi 7 septembre
Matin:
Tableaux de voyage et circulation des images
Laurent DARBELLAY: Mémoire de la peinture et récit de voyage chez Eugène Fromentin
Jann MATLOCK: La photographie d'exil: Hugo ailleurs
Après-midi:
La mémoire et les profondeurs du temps
Claire FREDJ: Entre mémoire littéraire et "retour vers le futur": la ville extra-européenne au crible des regards occidentaux au milieu du XIXe siècle (Empire Ottoman, Chine, Mexique)
Stéphanie SAUGET: La maison hantée: une invitation au voyage? Le cas américain
Samedi 8 septembre
Matin:
Retour sur les voyages en europe
Elodie SALICETO: Un voyage muséal: l'Italie au temps de Chateaubriand
Roxana VERONA: La mémoire en spectacle: Loti et Morand en Roumanie
Sylvain VENAYRE: Conclusions
Après-midi:
DÉPART DES PARTICIPANTS
RÉSUMÉS :
Philippe ANTOINE: Ecrire pour vivre une seconde fois
La mise en mots de l’expérience viatique est moyen de rappeler et de fixer des moments qui ont fui. Quel que soit le cadre formel adopté (journal, lettre, récit…), il ne saurait y avoir de parfaite coïncidence entre les temps de la vie et celui de l’écriture — qui obéissent par ailleurs à des logiques évidemment différentes. C’est dire que la mémoire est ici à plus d’un titre importante: en se souvenant, le relateur organise son propos, fait des choix… et peut à loisir inventer; le texte, quant à lui, est trace tangible et moyen de lutter contre l’oubli. Dans certains cas la relation devient, pour celui qui la compose, un second voyage, vécu avec autant d’intensité que le premier: "Je suis, en racontant mes voyages, comme j’étais en les faisant", notait Rousseau dans ses Confessions. C’est sur ce dernier trait que portera principalement la réflexion, et sur la rhétorique particulière qui est à l’œuvre lors de ces séquences qui donnent l’illusion d’une adéquation entre les mots et les impressions de voyage. Le propos sera centré sur les Voyages de l’époque romantique.
Sylvie APRILE: Le Proscrit pèlerin: le voyage de l'exilé sur les traces de ses prédécesseurs
L'exil se nourrit de la nostalgie du pays perdu mais aussi de toutes les formes d'expériences passées de la grande famille de l'exil. Celles-ci sont le fruit d'une culture religieuse, historique partagée et d'une cartographie commune et construisent des connivences et des modalités d'identification ou de rejet. Au siècle où se développent de nouvelles modalités de voyage, l'exilé devient lui aussi souvent par force mais aussi par choix un touriste et un pèlerin. Si pour certains, le déracinement permet le dépaysement et la recherche d'expériences nouvelles, bon nombre d'exilés vont refaire le voyage de leurs prédécesseurs lointains ou proches, comparer leurs sorts et produire des récits d'exil qui, publiés dans la presse ou dans leur autobiographie, s'imposent aussi comme un genre littéraire, invitation au voyage et au tourisme romantique ou militant. Si deux noms s'imposent: ceux de Hugo et de Vallès, bien d'autres témoignages attestent de cet ancrage mémoriel du politique.
Gilles BERTRAND: L'archéologie dans l'expérience du voyage en Italie. Les Français et la mémoire, 1750-1815
Par le détour de l'expérience des voyageurs français en Italie dans les sites archéologiques récemment découverts, qu'ils soient spécialistes ou non, on se propose de traquer à partir de 1750 les modes de fonctionnement d'une triple opération de mémoire.
Mémoire de soi: c’est-à-dire celle de l’expérience d'une déambulation conçue comme unique par des protagonistes avides de noter pour eux-mêmes sur des carnets ou des journaux le souvenir de leur voyage. Les annotations ne correspondent pas alors seulement à un inventaire des objets et monuments précieux, elles instaurent un rapport personnel et individuel avec le voyage, dont les modalités évoluent entre le milieu du XVIIIe et le début du XIXe siècle.
Mémoire des lieux: ceux-ci se prêtent d'autant mieux à l'acte de dépeindre, de décrire, de dessiner, de relever, qu'ils sont l’occasion de saisir une profondeur minéralogique ou humaine et de reconstituer à travers les strates accumulées – les couches, les fouilles, l'épaisseur du passé – la vérité perdue de leurs usages. Cette mémoire est activée par les représentations et notamment par le travail des artistes sur l'Antiquité, suivant les conseils que donne, par exemplen Valenciennes en 1800 à un élève sur la peinture ("Etudes de ressouvenir").
Mémoire collective des nations: celle-ci joue sur la reconnaissance par les voyageurs des traits propres à définir des identités nationales, autant dans les comportements des personnes rencontrées (stéréotypes) que dans les matériaux utilisés (marbres de Carrare vs marbres grecs, définissant des racines italiques contre l'hypothèse de la grécité des oeuvres d'art classiques découvertes sur le sol italien au XVIIIe siècle). Les découvertes archéologiques des années 1730-1760 (Pompéi, Herculanum, Paestum, Veleia…) ont un fort impact sur la pratique du voyage en Italie. Elles en font un observatoire privilégié pour analyser le jeu de ces différentes mémoires imbriquées en s'appuyant sur un corpus varié de sources écrites (manuscrits et imprimés, textes pour soi et ouvrages destinés à un public large).
Références Bibliographiques :
À côté de ses recherches sur le pouvoir et la fête à Venise (sa thèse portait sur Le Masque dans les représentations de la fête vénitienne au XVIIIe siècle, Paris, EHESS, 1992), Gilles Bertrand s'est intéressé aux divers aspects de la rencontre entre cultures :
- Sous le Regard de Marianne, Milan, CUEM, 1990.
- La parola conquistata, sous la dir. de G. Bertrand et E. Salvadori, Come, Ibis, 1997.
- Identité et cultures dans les mondes alpin et italien (XVIIIe-XXe siècle), sous la dir. de G. Bertrand, Paris, L'Harmattan, 2000).
Il travaille actuellement sur le voyage à l'époque des Lumières, en se situant sur le double registre des approches intellectuelles et de la culture matérielle :
- Paul Guiton et l'Italie des voyageurs au XVIIIe siècle, Moncalieri (Turin), CIRVI, Bibliothèque du Voyage en Italie n° 56, 1999.
- Bibliographie des études sur le voyage en Italie. Voyage en Italie, voyage en Europe, XVIe-XXe siècle, Grenoble, Université Pierre Mendès France, Cahiers du CRHIPA n° 2, 2000.
- Le vie delle Alpi : il reale e l'immaginario / Les chemins du voyage en Italie : du réel à l'imaginaire, sous la dir. de G. Bertrand et M. T. Pichetto, Aoste, Musumeci, 2001.
- Discours sur la montagne (XVIIIe-XIXe siècle). Rhétorique, science, esthétique, numéro spécial de la revue Compara(i)son coordonné par G. Bertrand et A. Guyot, Berne, Peter Lang, 2003.
- La culture du voyage. Pratiques et discours de la Renaissance à l’aube du XXe siècle, sous la dir. de G. Bertrand, Paris, L’Harmattan, 2004.
Trois autres ouvrages sont en cours de publication et de parution prochaine : Le Grand Tour revisité. Pour une archéologie du tourisme (le voyage des Français en Italie, milieu XVIIIe-début XIXe siècle), Rome, Ecole française de Rome ; Voyage et représentations réciproques, sous la dir. de G. Bertrand, Grenoble, Université Pierre Mendès France, Cahiers du CRHIPA ; Le destin des rituels. Faire corps dans l’espace urbain, sous la dir. de G. Bertrand et I. Taddei, Rome, Ecole française de Rome.
G. Bertrand prépare aussi l’édition avec annotations du Voyage de Gratz à La Haye de Montesquieu dans le cadre des Œuvres complètes de Montesquieu à la Voltaire Foundation (Oxford).
Il est également l’auteur d’environ 80 articles et contributions à des ouvrages collectifs (liste accessible sur le site du CRLV <http://www.crlv.org>), plus une vingtaine de comptes rendus d’ouvrages et contributions à des catalogues d’art.
Marie-Noëlle BOURGUET: Prendre note ou se souvenir? La question de la mémoire dans les journaux de voyage
"J'écrivis mon journal au clair de lune". Ainsi se met en scène dans son propre journal le botaniste André Michaux, qui voyage en Amérique du Nord à la fin des année 1780. Omniprésent dans les discours et dans les pratiques des voyageurs des XVIIIe et XIXe siècles, le journal est resté longtemps un objet pauvre, délaissé des historiens et des spécialistes de littérature de voyage, sinon à titre de ressource documentaire. Mais au-delà de son contenu factuel, le journal renvoie à une posture intellectuelle (noter, prêter attention) et à une technique gestuelle (prendre note, inscrire), dont l'histoire et l'épistémologie restent peu explorées. Situé au plus près de l’expérience quotidienne du voyageur en même temps qu’au centre du dispositif d’élaboration du savoir, le journal de voyage est un genre littéraire singulier, polyphonique, peu codifié, jamais totalement discipliné, et cependant spécifique par les formes d'écriture qu'il met en jeu et par l'espace cognitif intermédiaire qu'il dessine: le renouvellement venu depuis une quinzaine d’années de l’anthropologie de terrain, des études littéraires et de l’histoire culturelle des sciences invite à l'interroger à nouveaux frais... A partir d'exemples divers pris chez les voyageurs savants, naturalistes ou physiciens du XVIIIe et XIXe siècle (parmi lesquels, H.-B. de Saussure, Alexandre de Humboldt), on s'attachera à éclairer les modalités de la prise de note en voyage, dans ses rapports avec la mémoire et avec la construction de l'œuvre savante.
Nicolas BOURGUINAT: Le voyage de jeunesse de Lamartine en Italie: de la libre mémoire à la mémoire libérée
Cette communication étudie les modalités de reconstruction littéraire et mémorielle d’un séjour de formation que Lamartine effectua dans l’Italie napoléonienne de 1811-1812. On confrontera la correspondance de jeunesse entretenue avec son ami Aymon de Virieu, le témoignage le plus direct, avec plusieurs strates de réécriture qui s’étalent de l’âge mûr jusqu’à la vieillesse de Lamartine: les Confidences de 1849 d’où fut extrait le roman Graziella consacré à son aventure amoureuse avec une jeune fille du golfe de Naples, certains entretiens du Cours familier de littérature et, enfin, les Mémoires de jeunesse entrepris à partir de 1863 dont la publication fut posthume. On reliera ce travail de réappropriation et de recréation du passé avec l’itinéraire politique, personnel et sentimental de l’écrivain. Voyage politique, voyage sensible et littéraire, voyage enfin en quête de soi, au soir d’une existence: l’écriture de l’intime, libérée par le décès de l’épouse de Lamartine en 1863, et la mémoire, libérée par la désillusion générale de ces "années sombres", s’attachent alors à dépouiller l’épisode de 1812 des vanités qui ont ampoulé ou gâté les transpositions ou témoignages précédents. Le voyage d’Italie devient alors une métaphore de la quête de la pureté et de l’"amour vrai".
Marta CARAION: Objets de voyage, objets de mémoire
Les linéaments d’une réflexion sur les objets de voyage au XIXe siècle trouvent leur ébauche dans ces quelques lignes de Chateaubriand:
"Je pris, en descendant de la citadelle, un morceau de marbre du Parthénon ; j’avais aussi recueilli un fragment de la pierre d’Agamemnon ; et depuis j’ai toujours dérobé quelque chose aux monuments sur lesquels j’ai passé. […] Je conserve aussi soigneusement de petites marques d’amitié que j’ai reçues de mes hôtes, entre autres un étui d’os que me donna le père Muñoz à Jaffa. Quand je revois ces bagatelles, je me retrace sur-le-champ mes courses et mes aventures, je me dis: “J’étais là, telle chose m’advint”. Ulysse retourna chez lui avec de grands coffres pleins des riches dons que lui avaient faits les Phaéciens ; je suis rentré dans mes foyers avec une douzaine de pierres de Sparte, d’Athènes, d’Argos, de Corinthe ; trois ou quatre petites têtes en terre cuite que je tiens de M. Fauvel, des chapelets, une bouteille d’eau du Jourdain, une autre de la mer Morte, quelques roseaux du Nil, un marbre de Carthage et un plâtre moulé de l’Alhambra" (1).Ces objets que l’écrivain voyageur choisit de ramener et qu’il rend dignes de son récit effectuent un double travail de mémoire: objets reliques à replacer non seulement dans le processus de remémoration du voyage, mais, plus largement, dans l’inscription du voyage au sein d’une mémoire plus vaste, culturelle et historique. Ils sont là pour signifier à la fois la réalité anecdotique du voyage individuel et singulier et la mémoire collective, le temps de l’humanité, dans un lien doublement métonymique à l’ailleurs et au passé. Nous tenterons de comprendre la relation de l’objet aux diverses strates de la mémoire, de saisir ce besoin d’attester matériellement le mécanisme immatériel du souvenir (au point que le mot désigne tant l’image mentale, subjective et insaisissable qu’un événement passé dépose dans la mémoire, que la bibeloterie bien palpable vendue aux touristes).
Saisissant la question par un angle d’approche différent, les objets de voyage sont aussi des objets de fiction, que les écrivains mettent en représentation et chargent de sens. Pas de bric-à-brac dans la littérature du XIXe siècle sans objets de voyage ; dans ce lieu romanesque qu’est le magasin d’antiquités (il suffit de penser à La Peau de chagrin de Balzac, ou au "Pied de momie" de Gautier), ou son avatar, l’atelier de peintre (on peut se référer à l’atelier de Coriolis dans Manette Salomon des frères Goncourt), se partagent la vedette des choses appartenant aux mondes révolus et des choses de mondes lointains, comme pour articuler l’inextricable relation du passé et de l’ailleurs. Quelle mémoire véhiculent ces objets arrachés à leurs origines et coupés de l’histoire d’un voyage particulier, d’un voyageur capable de les mettre en récit (“J’étais là, telle chose m’advint”), et qui sont néanmoins immédiatement reconnaissables comme issus d’un voyage, et chargés d’une mission testimoniale? Enfin, la fiction contribue-t-elle à fixer une représentation stéréotypée de l’objet de voyage comme objet de mémoire?
(1) Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, [1811], in Œuvres romanesques et voyages, t. II, Paris, Gallimard (La Pléiade), 1969, p. 876.
Laurent DARBELAY: Mémoire de la peinture et récit de voyage chez Eugène Fromentin
Cette communication se concentrera sur les rapports entre la mémoire et la peinture dans les textes d’Eugène Fromentin se rattachant au récit de voyage: Un été dans le Sahara, Une année dans le Sahel et Le Voyage en Egypte. Faisant référence à une œuvre peinte, au style d’un artiste ou à un courant pictural, Fromentin renvoie à une mémoire artistique que partageraient l’auteur et son lecteur (et en particulier le destinataire des lettres de Sahara et de Sahel), et crée ainsi des interactions complexes entre la littérature et la peinture.
Si, dans une célèbre préface à Sahara et Sahel, l’écrivain prend ses distances avec la littérature pittoresque et revendique une différence radicale entre les deux médiums ("le livre est là non pour répéter l’œuvre du peintre, mais pour exprimer ce qu’elle ne dit pas", le souvenir de la peinture réapparaît à plusieurs reprises dans ses récits de voyage, et dans une "panoplie" de sources allant de Rubens à Delacroix. L’entremise d’une référence picturale permet parfois à l’auteur de dépasser les limites de la description littéraire, d’aller au-delà de l’hypotypose en mettant "sous les yeux" du lecteur un personnage ou un épisode du récit. De plus, Fromentin élabore des analogies complexes, où le rapprochement avec la peinture ne se construit pas dans un lien simple et direct, mais par la négative ou par une référence combinée à plusieurs œuvres d’art. Toutefois, la présence de la peinture ne se limite pas, chez Fromentin, à cette fonction descriptive. Le souvenir d’un tableau se charge parfois d’une valeur spatiale — l’œuvre peinte propose alors à l’écrivain voyageur un mode d’appréhension de l’espace inconnu de l’Algérie. Mais surtout, les références picturales permettent à Fromentin d’insuffler une dimension temporelle complexe à l’intérieur de ses récits de voyage. Certaines remémorations créent des décalages temporels en renvoyant au temps du souvenir, à l’époque du peintre ou à celle de la diégèse du tableau. Dans d’autres cas, Fromentin, qui se dit à la recherche d’une esthétique littéraire de l’immobilité et de l’atemporalité, semble trouver dans le souvenir pictural le cadre approprié à une suspension temporelle. A ce moment, l’instant prégnant de la peinture (Fromentin parle dans Sahel du "moment déterminé" et du "choix parfait" de l’art pictural) vient se glisser à l’intérieur du déroulement narratif du récit de voyage.
Stéphanie DORD-CROUSLÉ: Inscrire la mémoire de soi dans les lieux visités: de quelques pratiques de voyageurs en Orient au XIXe siècle. A partir de l'exemple de Flaubert
Commentant l'inscription "Thompson of Sunderland", haute de trois pieds, qui défigure alors la colonne de Pompée à Alexandrie, Flaubert s'exclame en 1850: "Ce crétin s’est incorporé au monument et se perpétue avec lui. Que dis-je? Il l’écrase par la splendeur de ses lettres gigantesques. N’est-ce pas très fort de forcer les voyageurs futurs à penser à soi et à se souvenir de vous?". On partira de cette réflexion pour s'interroger sur le phénomène et la pratique du graffiti par les voyageurs en Orient au XIXe siècle en tant qu'inscription de la mémoire de soi.
Références Bibliographiques :
Gustave Flaubert, Voyage en Orient, établissement et présentation du texte par Claudine Gothot-Mersch, notes et cartes de Stéphanie Dord-Crouslé, coll. « Folio classique », Paris, Gallimard, 2006, 748 p.
Frank ESTELMANN: "Certitude d'oubli": la quête des Pharaons dans les récits de voyage fin-de-siècle
Jusqu’à l’époque romantique, le récit de voyage en Égypte fait partie d’une culture mémorielle visant à rassembler un savoir encyclopédique sur le pays, sa population et son histoire. Or vers 1850, avec notamment Gérard de Nerval ou Valérie de Gasparin, de plus en plus de voyageurs abandonnent les discours encyclopédiques ou mémoriels. Ils commencent à valoriser la quête exotique, pittoresque et subjective qui se sert d’une esthétique de l’immédiat. Jusqu’à la fin du siècle, l’oubli est devenu le mot de passe. Des voyageurs tels que Chevrillon, Schuré ou Péladan le considèrent comme la condition sine qua non pour l’entrée en contact immédiate avec l’Égypte ancienne, censée représenter la première et pure conception de l’humanité: "Pour qui a souffert, pour qui a soif de silence, d’anéantissement au sein de l’indifférence absolue, là, dans cette noirceur, est un apaisement souverain, une certitude d’oubli, un rafraîchissement meilleur que celui du rêve" (Chevrillon: Terres mortes). Dans mon intervention, je voudrais examiner la relation étroite d’un des sujets qui dominent les récits de voyage en Égypte à la fin des années 1890 – la communion avec l’Égypte ancienne – avec une esthétique de l’oubli qui semble paradoxale mais qui se trouve bel est bien au centre de l’idéologie anti-positiviste et anti-moderne de ces textes.
Claire FREDJ: Entre mémoire littéraire et "retour vers le futur": la ville extra-européenne au crible des regards occidentaux au milieu du XIXe siècle (Empire Ottoman, Chine, Mexique)
Que voient les soldats du Second Empire envoyés à plusieurs milliers de kilomètres de leur métropole? Comment s’organise leur regard sur les villes des terrains lointains et inconnus qu’ils découvrent? Il apparaît dans les descriptions que ces voyageurs ont laissé des expéditions auxquelles ils ont pris part en Orient, en Extrême-Orient et au Mexique, que cet inconnu est à nuancer par une mémoire littéraire qui crée une attente des paysages abordés, mais qui oriente également le regard porté sur eux. A ces réminiscences littéraires s’ajoute, pour structurer le regard, la conscience de ce que doit être une ville, caractérisée par une certaine urbanité et une certaine hygiène. Or, la ville occidentale qui sert d’étalon à ce regard du voyageur est encore largement un territoire en construction. C’est dès lors la mémoire de quelque chose qui n’est encore qu’un idéal rarement atteint au milieu du 19e s. qui sert à construire "le reste du monde", pris dans la comparaison entre un passé exalté et un présent fantasmé et ne pouvant dès lors exister que comme espace à transformer.
Alain GUYOT: Les surprises de la mémoire: les hauts lieux de la vallée de Chamonix à travers un siècle de récits de voyage (1775-1875)
On se propose de parcourir un siècle d’excursions en vallée de Chamonix à travers les récits, les manuels, les guides, les recueils d’impressions, de souvenirs et de gravures qui en ont découlé pour tenter de comprendre la manière dont se mettent en place les lieux communs et les clichés du "voyage au mont Blanc" qu’une tradition fondée sur une mémoire parfois traîtresse, parfois déformée, a progressivement imposés, au point qu’ils marquent encore notre perception des Alpes au XXIe siècle. Et si les "souvenirs d’un voyage aux glaciers de Chamonix" n’étaient avant que ceux des autres?
Dominique KALIFA: Le bled, le cafard et la "nuit africaine". Souvenirs de Biribi
Des débuts de la conquête de l’Algérie à la décolonisation, le très complexe système punitif de l’armée française (compagnies disciplinaires, bataillons d’Afrique, sections d’exclus, travaux publics, etc.) expédia chaque année en Afrique du nord des centaines de jeunes soldats. Peu d’entre eux consignèrent le récit personnel de cette expérience, mais de "Biribi" nom terrible et générique accolé à compter des années 1860 à cet archipel disciplinaire, émana peu à peu un imaginaire tourmenté où se mêlent les souvenirs arides de quelques vétérans, les témoignages des médecins, les dénonciations des militants et une très prolixe littérature pittoresque. On s’efforcera de présenter les grandes lignes de ces mémoires enchevêtrées, qui inscrivent l’expérience africaine au cœur de ce que Mac Orlan nommait le "fantastique social".
Thomas KLINKERT: Proust, la mémoire et le voyage
La Recherche proustienne est un roman de la mémoire — et un roman du voyage. Qui plus est, la mémoire et le voyage s’y trouvent intimement liés. Il y a d’abord les voyages imaginaires effectués par le héros, à l’aide de l’indicateur des chemins de fer. Il y a ensuite les voyages réels qui déçoivent systématiquement les attentes de celui qui jadis rêvait de voyager à Balbec ou à Venise. Le texte établit ainsi un premier rapport mémoriel fondé sur le voyage. Il y a enfin les voyages ressuscités après coup grâce à la mémoire involontaire: il suffit de penser aux pavés inégaux de la cour de l’hôtel de Guermantes sur lesquels trébuche le héros lors de la matinée Guermantes et qui lui rappellent les dalles inégales du baptistère de Saint-Marc tout en lui causant un plaisir délicieux. L’architecture mémorielle du roman proustien repose donc en grande partie sur le voyage. Dans cette intervention, il s’agira d’étudier le rapport systématique qu’il y a entre le voyage et la mémoire et la fonction poétologique de ce rapport.
Dominique KUNZ-WESTERHOFF: De l'empreinte du souvenir à l'image élyséenne: le voyage du rêveur chez Senancour
Dans Oberman, le déplacement spatial s’apparente à un exil temporel: le voyage en Suisse se conçoit comme retour à un "ordre primitif", indifférent à l’Histoire humaine. C’est aussi une mémoire littéraire qui détermine l’itinéraire: Oberman reproduit le paradigme rousseauiste de la Nouvelle Héloïse, tout en le contestant. Ses rêveries, faites d’une "libre succession de souvenirs", sont empreintes de l’image sentimentale de la bien-aimée perdue. Mais devant le paysage alpin, la mémoire affective fait place à l’imagination spéculative: le percept se métaphorise en une "image élyséenne", la chose vue devient l’ombre sensible d’une totalité métaphysique. Ces extases se vouent dès lors à l’"éternel oubli" d’un présent pur, immémorable. Pourtant, il s’agit d’inventer un avenir dans l’expérience sublime de la perte de mémoire: la rêverie, chez Senancour, s’écrit aussi au futur antérieur, comme un "atelier de régénération". Dans la désillusion amoureuse, dans le désenchantement des idéaux des Lumières, dans l’amnésie de tous les savoirs rationnels, de nouvelles figures se dégagent des impressions du passé, préludes spectaculaires d’un monde à naître.
Daniel LANÇON: Les tensions dans l'écriture du voyage égyptien des Français (1820-1880): mémoire de soi et découverte de l'autre
- Le lointain ou l'Egypte en lieu de pèlerinage aux origines des mondes civilisés. La part des livres des Anciens et des Arabes; les figures d'un égyptosophisme dans la visite du haut-lieu.
- Le Proche ou l'Egypte en lieu de pèlerinage de l'Expédition (de Bonaparte), une mémoire immédiate et épique de soi; de la tentation à l'abandon par les écrivains de vocation.
La question sera abordée en fonction de l'historicité du sous-genre Voyage d'Egypte au sein et "en marge" de la littérature française d'où l'emploi de ce terme polysémique de 'tensions' dans l'intitulé.
Franck LAURENT: Le Voyage en Espagne de Victor Hugo (1843): entre mémoire, politique et utopie
Effectué durant l'été 1843, un an après la publication du Rhin et alors que l'actualité politique espagnole défraie la chronique française, le voyage de Hugo en Espagne (en fait, au Pays basque espagnol), travaille, dans les notes qu'il en tire (abondantes et élaborées), dans diverses directions. Du côté de la mémoire personnelle (retour sur un des hauts-lieux de l'enfance, ravie et meurtrie, qui nourrit l'imaginaire personnel et l'œuvre de l'écrivain) mais aussi collective (celle d'une certaine représentation des origines archaïques de l'Europe). Du côté de la politique, de ses complications et de ses apories (question de la nation confrontée à l'"identité" basque, question de la modernité libérale affrontée au souvenir de l'invasion napoléonienne, question de la lecture des luttes civiles espagnolles — les guerres carlistes — qui demeure obscure selon la grille politique alors dominante. Enfin, du côté de l'utopie, ou tout au moins de la construction sans doute plus symbolique que réaliste d'une topographie du séjour, polarisée entre Saint-Sébastien, lieu morne d'une modernité confortable et médiocre, Pasages, lieu d'une idylle collective presque rousseauiste à tonalités passéistes, et Leso, tête de Méduse de la misère absolue, à la fois entée sur le présent immédiat, et comme hors-temporalité.
Jann MATLOCK: La photographie d'exil: Hugo ailleurs
Quand le dix-neuvième siècle réinventa "le voyage" comme une expérience accessible à toutes les classes sociales, hommes et femmes confondus, celui-ci n'aurait su trouver meilleur partenaire que la photographie pour donner à voir le monde autrement. La photographie ancra le voyage dans l'expérience humaine de la vision et ouvrit à tous les voyageurs le rêve de pouvoir voir de leurs propres yeux ce qu'ils avaient vécu. La photographie permit de faire valoir l'"ailleurs" du voyage et garantit l'authenticité de ce qui avait été vécu. Même si, paradoxalement, elle offrait une représentation du voyage fragmentée en de multiples moments, elle en protégeait néanmoins le souvenir de la morsure du temps. Voyage et photographie s'assurèrent ainsi mutuellement l'art et la manière de signifier propre à chacun d'entre eux. Mais qu'en fut-il alors de cette expérience de voyage radicale que constitue l'exil, de cette position de l'être 'ailleurs' résultant de plans bouleversés et de visions brisées; qu'en fut-il de cette suspension de l'avenir dans un présent passé qui devait valoir pour l'éternité hors du champs d'action spatio-temporel? Qu'en fut-il de l'utilisation de la photographie en exil et de celle de l'exil par les photographes?
Cette contribution à une réflexion sur "Le Voyage et la Mémoire au XIXème siècle" se propose d'entrer dans l'atelier photographique de la famille et des amis de Victor Hugo durant son exil à Jersey (1852-55) pour explorer la problématique plus vaste de l'exil dans le contexte du long dix-neuvième siècle. Bien que cet essai se concentre sur les pratiques ulturelles de la photographie aux prises avec la représentation de l'exil d'Hugo entre 1851 et 1870, il se réfèrera à l'œuvre d'autres artistes, écrivains et photographes, et ce, afin d'élargir cette recherche sur les diverses représentations de l'exil.
Céline MICOUT: Le voyage lu, écrit et pensé au XIXe siècle: l'exemple de la bibliothèque de Victor Hugo
La bibliothèque est le lieu et l’agent privilégié de l’exercice de la mémoire. Celle-ci y est recueillie, s’y réalise, s’y développe, s’y perpétue en livres et autres supports imprimés, et génère elle-même des objets qui vont à leur tour faire mémoire. Parmi la production bibliographique globale proposée par la bibliothèque, le thème du voyage revêt une dimension particulière, celle de comporter des spécificités qui sont en adéquation avec celles de la bibliothèque. En effet, tous deux sont récepteurs et producteurs de connaissance, tous deux recueillent et créent de la mémoire, dans un processus mettant en place les filtres divers de la représentation et de la réélaboration. Par l’observation de la bibliothèque de Victor Hugo, nous allons tenter de relever certaines de ces combinaisons bibliothèque/mémoire/voyage, et de dresser plus généralement le portrait de la présence ou mémoire bibliographique du voyage, des voyages, tant passés que contemporains, telle qu’elle apparaît dans le cadre de cet exemple très spécifique de bibliothèque privée de la seconde moitié du XIXe siècle. Quels types d’ouvrages, quels sujets, quelles périodes d’édition, quelles zones géographiques peut-on dégager de cette collection? Telles sont les questions auxquelles nous souhaiterions répondre pour comprendre à quelle matière relative au voyage Victor Hugo avait accès.
Sarga MOUSSA: Le pèlerinage littéraire en Orient au XIXe siècle
Avec l’Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811), Chateaubriand réactive la tradition médiévale des pèlerinages en Terre Sainte, mais il invente aussi un parcours culturel autour du bassin oriental de la Méditerranée. En associant à la visite du Saint-Sépulcre notamment celle du Parthénon et des Pyramides, il sacralise les ruines des grandes civilisations passées dont la France impériale se veut l’héritière. Les voyageurs ultérieurs, tels Marcellus et Lamartine, réactivent ce travail de mémoire culturelle tout en se situant par rapport à Chateaubriand, le premier dans un esprit de fidélité au grand homme, le second, au contraire, avec une volonté de se démarquer systématiquement de son prédécesseur. C’est donc avec une double mémoire que les écrivains français du début du XIXe siècle pérégrinent en Orient, un Orient qu’ils perçoivent et décrivent très largement à travers le filtre de leurs lectures, qui induisent à la fois des rites (dans le voyage) et une codification (dans le récit). La notion de pèlerinage, en même temps que le choix des destinations, se diversifient peu à peu. Gautier, dans Constantinople (1853), cherche à préserver le souvenir d’un empire ottoman encore intouché par les réformes à l’européenne. C’est tout simplement la beauté du monde dans sa diversité qu’il entend célébrer, avec une dévotion ethnographique (et parfois muséographique) qui fait du Turc "authentique" (tout aussi imaginaire que celui que Chateaubriand qualifiait de « despotique ») un nouvel objet de sacralité. Quant à l’auteur du Nil (1854), et bien qu’il dédie son récit de voyage à Gautier, il se range parmi les "pèlerins de l’avenir": pour Du Camp nouvellement acquis à la cause saint-simonienne, le salut viendra de la modernité, mais une modernité qui doit s’appuyer sur l’histoire pour ne pas être destructrice, comme l’est, à ses yeux, l’Egypte des vice-rois, dont l’industrialisation accélérée tend à anéantir le patrimoine culturel. La mémoire du voyageur n’est pas, ici, pure nostalgie, mais se veut tentative productive de concilier le passé et le présent. Les écrivains du XIXe siècle, à travers leur parcours oriental toujours recommencé, n’en finissent pas d’ébranler leur propre mythologie. La posture auto-ironique par laquelle Nerval commence son Voyage en Orient ("J’ignore si tu prendras grand intérêt aux pérégrinations d’un touriste parti de Paris en plein novembre. C’est une assez triste litanie de mésaventures, c’est une bien pauvre description à faire…") montre que le genre des Voyages sent lui-même qu’il est menacé d’usure. Pour le relégitimer, il faut reconfigurer le réel, c’est-à-dire inventer une nouvelle mémoire des lieux, celle dont l’imaginaire de la langue est le dépositaire, et qui permet de faire communiquer secrètement, par exemple, Constance et Constantinople, ou encore d’entendre à la fois le lait (laban en arabe) et la vie (Leben en allemand) dans le mot Liban…
Claude RÉTAT: Voyage initiatique, tradition et création, au début du XIXe siècle
Qu’est-ce qu’un "voyage initiatique"? Voilà sans doute la première question qui se pose, mais aussi probablement celle à laquelle nous ne répondrons pas. Les réponses pullulent déjà. Une simple consultation sur le web permettra de faire sa commande à une agence spécialisée en "voyages initiatiques" (Inde et Chine), ou d’imprimer des fiches pédagogiques qui listent les étapes requises pour construire un projet de… récit de voyage initiatique: par exemple: "1. Décider de l’objet de la quête ; 2. Se choisir un père initiatique (facultatif)", et ainsi de suite jusqu’à : "8. Revenir : être un autre". Il ne s’agit pas de se focaliser sur "la" transformation et sur son récit, de façon plus ou moins subtilement apologétique, mais sur certains topos du voyage et du voyageur à la recherche de l’initiation, tels qu’une grille intemporelle et automatique du "voyage initiatique" les fait justement disparaître de notre visibilité. Ainsi, un topos (une sorte de modèle mytho-historique) reparaît régulièrement dans le cours du XIXe siècle, celui du Grec voyageur en Egypte, du Grec de l’antiquité qui voyage en Egypte antique, à la recherche d'une sorte de mémoire de l'humanité, comme le fait l’Orphée de Ballanche, au tout début du XIXe siècle. On trouve bien sûr en arrière fond Plutarque et d’autres sources (qui opposent la Grèce "jeune" à l'Egypte ancestrale, dépositaire de mémoire): c'est la façon dont le thème est traité, amplifié, mythifié, qui nous intéressera.
Nathalie RICHARD: Psychologie de la mémoire et voyage en France à la fin du XIXe siècle
Autour de 1880, la mémoire est au cœur de plusieurs débats où interviennent des médecins et des psychologues qui, tel Théodule Ribot, souhaitent ériger la psychologie en science expérimentale et autonome, et des philosophes qui, tel Bergson, intègrent les données de la nouvelle psychologie mais défendent qu’elle doit rester partie intégrante de la philosophie et qu'elle ne peut se fonder sur une base exclusivement physiologique et pathologique. Or, le thème du voyage traverse cette littérature savante, qu’il soit évoqué comme une circonstance propice à l’exercice parfois pathologique de la mémoire, comme dans les cas d’hypermnésie et de paramnésie (fausse reconnaissance), ou qu’il soit érigé en tant que tel au rang de symptôme d’aliénation, comme c’est le cas pour ces "aliénés voyageurs" auxquels le docteur Philippe Tissié consacre en 1887 une première thèse de médecine.
Elodie SALICETO: Un voyage muséal: l'Italie au temps de Chateaubriand
Le "musée", on le sait, naît à la Révolution, moment où se fait jour un enjeu patrimonial majeur et où l’histoire de l’art proprement dite est déjà fondée par les travaux de Winckelmann. À partir de récits de voyage français du premier XIXe siècle, de Chateaubriand à Stendhal, nous interrogerons la relation entre Italie, mémoire et texte littéraire sous la forme d’un parcours à double niveau: si le récit explore le territoire italien composite, vaste lieu mémoriel, et livre des réflexions parfois polémiques sur l’institution contemporaine qu’est le musée, il façonne également, au sein du tissu narratif, un patrimoine idéal de l’ordre de la collection des fragments du passé puis de leur mise en perspective à la lumière du présent. Une conscience historique émerge progressivement de cet échange avec l’Italie, qui permet à l’écriture viatique de se faire le creuset d’une esthétique "muséale" que nous tâcherons de définir et d’illustrer.
Stéphanie SAUGET: La maison hantée: une invitation au voyage? Le cas américain
Au XIXème siècle, en 1847, chez les sœurs Fox, une maison hantée, d'un type peut-être nouveau, fait son apparition dans le village de Hydesville aux USA. Dans ce pays que l'on dit "sans histoire", très vite, les fantômes et les esprits semblent pulluler. Des enquêtes sont ouvertes, s'intéressant notamment à la "mémoire des lieux": car, qu'est-ce que la hantise, si ce n'est un "passé qui ne passe pas"? Mais quelle est donc cette "mémoire" sans sujet? Et pourquoi la curiosité pousse-t-elle des voyageurs à venir s'imprégner de "l'atmosphère" de ces demeures? A quels "voyages" invite donc la découverte, voire le tourisme des maisons hantées américaines?
Isabelle SURUN: La mémoire de l'explorateur au XIXe siècle
Définie a priori par le caractère inédit d’un parcours, souvent motivée par la virginité supposée des espaces désignés par le blanc de la carte, l’exploration paraît relever d’une forme expérience enfermée dans la singularité. Pourtant, les voyageurs qui en reviennent l’inscrivent volontiers au sein d’un socle commun constitué d’expérience partagée: avoir croisé l’itinéraire d’un autre voyageur, avoir traversé les mêmes paysages ou rencontré les mêmes personnages permet sans doute d’authentifier un voyage, mais pose aussi, au-delà, les fondations d’une communauté de voyageurs particuliers. On fera ici l’hypothèse que la construction de la figure de l’explorateur au XIXe siècle résulte d’une entreprise collective de célébration, en partie prise en charge par les voyageurs eux-mêmes, qui génère ses propres lieux de mémoire. On analysera le cas limite des expéditions entièrement dévolues à la recherche d’un voyageur disparu (John Franklin et ses compagnons), où l’exploration se mue en enquête historique en se donnant pour objet la reconstitution d’un itinéraire jalonné d’événements à partir de traces matérielles promptement érigées en reliques. Mais on voudrait rendre compte, au-delà du cas limite, de l’omniprésence de la figure du tombeau dans les représentations ordinaires de l’exploration, des récits de voyage à la presse généraliste ou spécialisée. On attachera enfin une attention particulière aux pratiques mémorielles parfois ténues que les voyageurs mettent en œuvre à leur propre usage, pendant le voyage: parce qu’il constitue une expérience de la perte – perte des repères spatiaux et temporels, mais aussi, dans bien des cas, perte du compagnon de voyage – le voyage d’exploration suscite des pratiques compensatoires qui scandent et mettent en forme le temps du voyage.
Sylvain VENAYRE: Que reste-t-il de nos voyages? Le voyageur et sa mémoire au XIXe siècle
Les fins de récits de voyages, leurs prologues et leurs avant-propos, les introductions des guides et des instructions aux voyageurs, les prospectus de la presse de voyage définissent un gigantesque corpus de textes mettant tous en leur centre, en relation avec une réflexion sur les buts du voyage, un art de la mémoire. On ne s’intéressera dans cette communication ni aux modalités concrètes de la collecte d’objets, d’animaux ou de mesures scientifiques, ni aux procédures d’élaboration des textes ou des images par lesquels les voyageurs du XIXe siècle entendirent fixer la mémoire de leur voyage. En revanche, on tâchera d’examiner l’ensemble des discours — moraux, pédagogiques, politiques, religieux, scientifiques, médicaux, etc. — qui justifiaient ces élaborations et ces collectes et qui en exposaient les inévitables imperfections. En un temps où le voyage fut paré de vertus de plus en plus absolues, quelles étaient les qualités reconnues à la mémoire, nécessairement ambiguë, que l’on en avait?
Roxana VERONA: La mémoire en spectacle: Loti et Morand en Roumanie
Examiner les récits des voyages en Roumanie de Loti et Morand, c’est toucher à des aspects de la mémoire culturelle franco-roumaine du XIXe siècle à travers un scénario où les principaux acteurs sont, d’une part, les représentants de l’élite roumaine éclairée, et, de l’autre, des visiteurs français de marque qui ont laissé des témoignages littéraires durables. La visite en 1897 de Pierre Loti en Roumanie, à l’invitation de la reine Elisabeth, fut le début d’une amitié qui a produit plusieurs voyages ainsi que des récits: en 1890, Loti fait une halte à Bucarest en route vers Constantinople, et en 1891 il revoit la reine à demi-exilée à Venise; le tout sera fidèlement consigné dans les pages de son journal, dans un portrait de la reine, et dans L’exilée. Si Paul Morand écrit sur la Roumanie bien avant de la visiter (Journal d’un attaché d’ambassade, 1916-1917), grâce à la fréquentation de la communuaté roumaine à Paris, le récit qu’il a fait de son voyage de 1930 (Bucarest, 1935) font de lui un observateur sagace des réalités roumaines des premières décennies du XXe siècle. Malgré le décalage temporel de leurs voyages, les deux écrivains brossent pourtant un portrait similaire de la Roumanie,visiblement nourri de la mémoire des récits des voyageurs français du XIXe siècle. La rencontre Orient-Occident se transforme en un spectacle qui fait réactiver une mémoire multiple, collective et individuelle, esthétique et idéologique. Pour Loti, la visite à la cour royale se superpose aux souvenirs d’anciennes escales déjà transformées en fiction, tandis que, pour la reine, la rencontre avec l’écrivain est l’occasion de monter un véritable tableau vivant d’où ne manque pourtant pas la couleur locale faite d’éléments appartenant à la mémoire nationale (la danse, la musique, le costume folkloriques). Quant à Morand, les instantanés de Bucarest proposent, malgré leur style moderniste, le même vieil adage qui oppose le "désordre oriental" du peuple à la francophonie impeccable des élites. Au fait, la francité reste le filtre principal de la perception de l’autre et Morand est satisfait chaque fois qu’il la retrouve: "Notre culture demeure la plus abondante des sources étrangères où va se désaltérer le génie roumain" (Bucarest 213). Il faut noter que les impressions de voyage des deux écrivains français se retrouve à l’unisson avec les idées de l’élite locale pour laquelle la France fut, tout au long du XIXe siècle, un lieu de mémoire privilégié et source d’un discours culturel qui a produit des excès (ce qu’on a appelé "bovarysme géoculturel" ou "auto-colonisation culturelle") ainsi que de grands moments de littérature.