DIRECTION : Philippe LORINO, Régine TEULIER
ARGUMENT :
De nombreux courants de recherche, avec des concepts tels que "gestion des connaissances", "apprentissage organisationnel", "entreprise créatrice de connaissance", "organisation connaissante", "cognition organisationnelle", "stratégie fondée sur les compétences", placent la connaissance au cœur des évolutions stratégiques des organisations, notamment des entreprises. Or si les connaissances s’enracinent dans l'activité des acteurs, celle-ci est elle-même "située" organisationnellement. Ce sont les interactions entre les trois concepts "activité", "connaissance" et "organisation", que nous proposons de soumettre au débat, en abordant les thèmes de l’activité et de la connaissance d’emblée dans leur dimension organisationnelle.
Aborder ces interactions exige une démarche mobilisant diverses disciplines (sciences de gestion, ergonomie, ingénierie des connaissances, sociologie, économie) qui partagent de fait des postures de modélisation et d’intervention dans les pratiques des acteurs au sein des organisations.
Apporter des éléments de réponse à des questions majeures (telles que: y a-t-il des connaissances organisationnelles? quels sont les liens entre connaissances et activité? quels sont les rôles et la nature des outils? sont-ils des vecteurs de connaissances? en quoi certains artefacts peuvent-ils modifier l’activité intellectuelle? comment articuler les études de l’acteur individuel à celles des différents collectifs?) demande un retour sur des outils théoriques clés et sur les fondements épistémologiques des champs disciplinaires concernés.
CALENDRIER DÉFINITIF :
Jeudi 11 septembre
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre, du colloque et des participants
Vendredi 12 septembre
Matin:
Philippe LORINO & Régine TEULIER: Introduction
Denis VERNANT: Du discours à l'action
Après-midi:
Thème 1: Vers une théorie de l'action
Philippe LORINO: Entre connaissance et organisation: l'activité. Les apports du pragmatisme
Samedi 13 septembre
Matin:
Yves CLOT: Le développement du collectif entre l'individuel et l'organisation
Patrick COHENDET: L'activité interpelle-t-elle le paradigme économiste de l'organisation?
Après-midi:
DISCUSSION
Atelier sur VYGOTSKY
Soirée:
Autour de VYGOTSKY (débat introduit par Yves CLOT)
Dimanche 14 septembre
Matin:
Pierre LOUART: La compétence: une lecture de l'activité?
Thomas DURAND: Apprentissage interindividuel et compétence organisationnelle
Après-midi:
DISCUSSION
Manuel ZACKLAD: Processus cognitifs et sociaux au sein des communautés d'action
Pascal SALEMBIER: Activité collective et outils dans la perspective de la cognition située
Lundi 15 septembre
Matin:
Jacques THEUREAU: Le programme de recherche cours d'action et l'étude de l'activité des connaissances et de l'organisation
Après-midi:
REPOS
Soirée:
Armand HATCHUEL: Qu'est-ce qu'une épistémologie de l'action?
Mardi 16 septembre
Matin:
Thème 2: Artefacts, outils, représentations
Jean-Claude MOISDON: Outil de gestion, organisation et connaissance
Pierre RABARDEL: Instrument, activité et développement du pouvoir d'agir
Après-midi:
DISCUSSION
Jean CHARLET: L'ingénierie des connaissances, émergence d'une nouvelle discipline
Régine TEULIER: De l'ingénierie des connaissances à l'ingénierie de l'activité
Soirée:
André VILLÉGER: Improvisation et culture dans le jazz
Mercredi 17 septembre
Matin:
Christophe MIDLER: Composition et recomposition des figures de l'ingénieur et du chercheur
Bruno BACHIMONT: Contingence, connaissances et artefacts
Après-midi:
DISCUSSION
Table Ronde : Pluridisciplinarité: enjeux et pratiques scientifiques, avec Catherine GARBAY, Bernard HUBERT
Jeudi 18 septembre
Matin:
Table Ronde "Jeunes Chercheurs" : Vers un re-positionnement épistémologique des disciplines et des questions théoriques, animée par Benoît JOURNÉ, avec Marie-Léandre GOMEZ et Myriam LEWKOWICZ
SYNTHÈSE
Après-midi:
DÉPART DES PARTICIPANTS
RÉSUMÉ :
Bruno BACHIMONT: Contingence, connaissances et artefacts. L’ingénieur, le rhéteur et le chercheur
L’ingénieur, selon une conception remontant au 19e siècle doit appliquer des théories scientifiques de la nature, issue de sa mathématisation. Ce modèle doit être confronté à la pratique effective du métier d’ingénieur qui ne s’occupe plus tant de mathématisation de la nature que d’organisation, management, et description de ses activités. Plus profondément, l’ingénieur doit désormais davantage se confronter à un réel complexe qu’agir dans une nature mathématisée. C’est pourquoi l’ingénieur doit penser son activité selon trois modèles complémentaires : le chercheur : travaillant sur un monde idéalisé pour lequel il formule des lois nécessaires et universelles; l’ingénieur : travaillant sur le monde concret, l’ingénieur sort de la nécessité du monde idéal du chercheur pour se confronter à la contingence du réel, le rhéteur : travaillant dans l’espace de la discussion délibérative, le rhéteur argumente pour persuader.
Ainsi l’ingénieur mobilise-t-il trois devises: celle du chercheur: "c’est démontré !". Il n’y a plus à tester ni à discuter, car comme le dit Aristote, de ce qui est démontré, il n’y a pas à discuter ou délibérer; celle de l’ingénieur: "ça marche !": on ne sait pas forcément pourquoi, mais l’ingénieur traque la méthode, c’est-à-dire la rationalisation progressive des procédés permettant d’atteindre les objectifs visés ; celle du rhéteur: "c’est d’accord !": on ne sait pas forcément si c’est réaliste vis-à-vis des lois de la nature, ni si on dispose d’une méthode, mais on dispose d’un consensus. Il nous semble que le chercheur et le rhéteur sont des figures dérivées de l’ingénieur: quand la méthode se formalise et quand l’heuristique se fait démonstration, l’ingénieur devient chercheur. Quand l’ingénieur rationalise son argumentation, il se fait rhéteur. Au principe est donc la méthode, forme élémentaire de rapport rationnel au monde: refaire ce qui a marché et s’en souvenir sous la forme de méthode. L’ingénieur doit désormais s’ouvrir sur une rhétorique des représentations, pour délibérer avec ces outils pour penser et ces instruments intellectuels.
Jean CHARLET: L'ingénierie des connaissances, émergence d'une nouvelle discipline
L’ingénierie des connaissances vise une "représentation" des connaissances nécessaires à un artefact informatique pour réaliser la tâche qui lui est dévolue par ses concepteurs. Cette représentation crée une tension entre une formalisation nécessaire au fonctionnement de l’artefact — e.g.un système à base de connaissances (SBC) — et l’obligation de conserver le contexte d’énonciation des connaissances nécessaire à l’interprétation du fonctionnement de l’artefact par l’utilisateur et à son appropriation. Cette tension trouve des amorces de solution dans des systèmes conservant le contexte d’énonciation des connaissances, le texte lui-même, et est rendue possible par le développement de l’ingénierie documentaire et du web sémantique. Par ailleurs, l’ingénierie des connaissances, trouvant ses fondements dans l’intelligence artificielle, a développé ses SBC pour des utilisateurs uniques, alors que les sciences de gestion ont toujours cherché à appréhender un collectif d’utilisateurs en réfléchissant à l’insertion des outils dans l’entreprise. L’ingénierie des connaissances trace aujourd'hui un chemin dans cette direction en réfléchissant à la place de l’artefact — le SBC — dans l’organisation et en sollicitant d’autres disciplines, en particulier la linguistique, pour élaborer les connaissances formelles dont elle a besoin, à partir de corpus. C’est ainsi, dans des démarches fondamentalement pluridisciplinaires, que les connaissances des artefacts rencontrent les sciences de gestion, du document et de la langue et que l’on peut réfléchir au développement et à la place des artefacts informatiques dans l’organisation.
Thomas DURAND: Apprentissage interindividuel et compétence organisationnelle
La difficulté d’accéder empiriquement à ce que la littérature du management stratégique qualifie de compétence organisationnelle pose question. Pourtant, il est possible d’observer des processus d’apprentissage interindividuel au sein des organisations, au travers des activités qui s’y déroulent. Quelle est alors la nature des compétences (connaissances au sens large) qui émergent comme résultats de ces processus? En quoi ces compétences dépassent-elles les individus qui composent l’organisation, pour caractériser le collectif? Cette contribution commence par présenter une investigation empirique longitudinale qui porte témoignage de ce que nous choisirons de considérer comme une compétence organisationnelle en cours de constitution dans un groupe projet inter-entreprises, à travers un apprentissage interindividuel résultant des activités qui se déroulent dans le groupe projet. Cette investigation conduit à une modélisation interprétative qui entend expliquer pourquoi la négociation que ce groupe visait à conduire n’a pu démarrer qu’une fois constituée une base de compétence minimale du groupe, c’est-à-dire une fois le groupe constitué comme entité compétente. Puis, nous nous tournons vers une proposition de (re)construction théorique qui émerge des travaux de l’équipe Drisse. Il s’agit de proposer une voie de relecture du fait organisationnel et de la compétence organisationnelle, choisissant l’interactionisme plutôt que l’indivualisme ou le holisme, et la socialisation plutôt que la computation. Ce modèle articule organisation et connaissance en reconnaissant le rôle moteur de l’activité. Il mobilise les concepts de dualité du structurel, d’interaction sociale dans un espace intersubjectif, et d’appropriation et de routinisation des apprentissages pour en asseoir l’enracinement, dans ce que nous identifions comme des " cadres de compétence ".
Philippe LORINO: Entre connaissance et organisation: l'activité. Les apports du pragmatisme
Lorsqu’on pose la question des rapports entre l’organisation et la connaissance, il faut éviter de traiter le problème par pétition de principe ou par prétérition, en postulant implicitement que la notion de "connaissance organisationnelle" a un sens sans en préciser la définition et le statut théorique avec un minimum de rigueur.
L’organisation se présente comme un système d’action collectif, reposant sur la division du travail et le partage de ressources, permettant d’articuler des actions individuelles dans des processus organisés socialement d’action collective, pour produire des résultats appréciables socialement, produits ou services, marchands ou non.
Complémentairement, dans la lignée des travaux de psychologie cognitive ou de psychologie de l’activité (Piaget, Vygotski), la connaissance individuelle elle-même apparaît comme indissociablement liée à l’expérience et à l’action du sujet acteur.
Donc tant l’observation de l’organisation comme système d’action que l’analyse des processus d’apprentissage subjectifs, qui pointent sur une théorisation pragmatique de l’organisation et de la connaissance, nous incitent à conceptualiser les relations entre organisation et connaissance à travers une conceptualisation de l’action: l’action individuelle, source d’expérience et d’apprentissage du sujet, inscrite dans le cadre d’une action collective organisée.
Le recours à des instruments théoriques pragmatistes est donc à la fois fondateur et incontournable pour théoriser les rapports entre connaissance et organisation. De telles approches théoriques présentent un certain nombre de caractéristiques fondamentales:
- la connaissance est interprétation de l’expérience pour l’expérience,
- elle est donc production de sens à partir de l’expérience pour produire de l’expérience,
- l’approche pragmatique de la connaissance va donc de pair avec une approche sémiotique de l’action.
On examinera ainsi comment les apports des philosophies pragmatiques (Peirce, Dewey, Rorty) aident à forger un maillon entre connaissance subjective et organisation agissante.
En particulier se pose le problème d’une théorie de l’organisation qui concilie la subjectivité de l’action et de la connaissance individuelles et la nature collective "objectivée" de l’action collective. Une hypothèse de base de l’approche proposée réserve un rôle clé à l’instrumentation sous toutes ses formes (outils techniques, outils de gestion…), source de contraintes objectives partagées au travers de l’organisation et au travers des phases temporelles successives de l’expérience, tour à tour objet et produit de l’interprétation par les acteurs.
Jean-Claude MOISDON: Outil de gestion, organisation et connaissance
Les instruments de gestion sont des formalisations reliant entre elles plusieurs variables (quantités, prix, effectifs, etc.) et censés permettre à des acteurs confinés dans l’espace et le temps une "gestion à distance" de l’organisation. Il peut s’agir de simples indicateurs, de plannings, de modèles plus ou moins sophistiqués. Ils sont très largement diffusés à l’intérieur des entreprises et ce mouvement de rationalisation n’est en rien terminé : ils s’attaquent à des secteurs qui leur sont traditionnellement rétifs, comme la santé ou la conception. Ils servent en principe les actes élémentaires de l’organisation, tels la délégation des activités, l’allocation des ressources, la coordination, l’évaluation.
Un certain nombre de travaux en gestion ont depuis longtemps procédé à ce que l’on peut appeler une critique interne de l’instrumentation, à côté d’un certain nombre d’attaques venant d’autres disciplines, comme la sociologie. Ils ont mis l’accent sur la faible compatibilité entre une volonté de conformation des comportements liée à l’instrumentation et les caractéristiques techniques de cette dernière. En revanche, ils ont également permis de mettre à jour ses potentialités d’apprentissage collectif. Cette contribution tentera de cerner la nature des apprentissages en question et les conditions qui paraissent nécessaires pour qu’ils soient porteurs de transformations.
Régine TEULIER: De l’ingénierie des connaissances à l’ingénierie de l’activité
L’importance des assistances informatisées prises dans l’activité donne à leur conception un impact grandissant dans le management des organisations. Le projet de construire une ingénierie non seulement des connaissances, mais aussi de l’activité et de l’organisation, qui produise une sorte de référentiel commun entre plusieurs métiers nous semble d’actualité. Au-delà d’une interdisciplinarité dans les activités de recherche, il s’agit de construire une ingénierie qui, empruntant à différents champs disciplinaires, rassemble les moyens conceptuels et méthodologiques de comprendre et de modifier activité, connaissances et organisation.
Jacques THEUREAU: Le programme de recherche cours d'action et l'étude de l'activité des connaissances et de l'organisation
Nous préciserons ces problèmes et les débats plus ou moins implicites ou explicites auxquels ils donnent lieu en suivant les différents moments de la construction de l'action d'un chercheur (ou d'un groupe de chercheurs) engagé(s) dans une recherche particulière sur l'action humaine dans une conjoncture donnée: engagement ontologique, éthique, épistémique & technique ; concrétisation d'un état des objets théoriques et des hypothèses empiriques ; concrétisation d'un état de l'observatoire ; concrétisation d'un état du cadre théorique et de l'espace (ou des espaces) de débat scientifique auquel il appartient ; modélisation analytique ; modélisation synthétique, empirique et/ou technique et conception technique ; développement théorique, méthodologique et technologique au-delà de la recherche particulière considérée. Je le ferai dans la perspective du débat avec Armand Hatchuel.
Manuel ZACKLAD: Processus cognitifs et sociaux au sein des communautés d’action
Progresser dans la compréhension des processus cognitifs collectifs est de la première importance pour une conception "centrée sur l’humain" des applications basées sur les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) qui commencent à impacter l’ensemble des activités professionnelles, voire plus largement, des activités sociales finalisées. La demande pour des théories et des modèles de ces activités est particulièrement vive face au morcellement actuel des approches disciplinaires dont aucune ne parvient réellement à répondre aux interrogations des praticiens et des chercheurs : psychosociologie, approche de la cognition distribuée, travaux théoriques sur la coopération en CSCW, sciences des organisations, gestion, économie, sociologie… fournissent des angles d’approche certes pertinents mais difficiles à combiner. Le modèle d’activités collectives OSOR propose une première tentative d’articulation visant à renouveler l’étude des collectifs restreints engagés de manière semi-autonome dans des activités intellectuelles coopératives sur la durée. Il s’appuie notamment sur une ré-interprétation des travaux du sociologue T. Parsons, prolongés à la lumière de recherches récentes en sciences cognitives et en gestion.
BIBLIOGRAPHIE :
Ouvrages
Yves Clot, La fonction psychologique du Travail, PUF 2000.
Albert David, Armand Hatchuel, Roman Laufer. Les nouvelles fondations des sciences de gestion, FNEGE, Vuibert.
Jean-Claude Moisdon, Du mode d’existence des outils de gestion.
Philippe Lorino, Comptes et Récits de la Performance.
P. Rabardel, Les technologies et les hommes. Armand Colin, 1995.
Articles
L’organisation comme une communauté de communautés: croyances collectives et culture d’entreprise. Cohendet, Diani.
Ingénierie des connaissances pour les systèmes d’information. Dans Ingénierie des systèmes d’information, Cauvet, Sabroux, Hermès, 2001, Charlet, Reynaud, Teulier.