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" Page mise à jour le 20 février 2012 "
DU LUNDI 18 JUIN (19 H) AU LUNDI 25 JUIN (14 H)
2012
L'EMILE VU D'AUJOURD'HUI
DIRECTION : Anne-Marie DROUIN-HANS, Alain VERGNIOUX
ARGUMENT :
L’année 2012 marque tout à la fois le troisième centenaire de la
naissance de Jean-Jacques Rousseau (1712) et le deux-cent-cinquantième
anniversaire de la publication d’Emile ou de l’Education
(1762).
Livre unique en son genre, à la fois traité d’éducation, roman de
formation, essai de métaphysique, l’Emile a exercé dans
l’histoire des théories pédagogiques un rôle séminal sans équivalent.
Tantôt célébré, tantôt vilipendé, il reste aujourd’hui encore une
référence indispensable dans toute discussion sur la nécessité et la
possibilité d’une éducation respectueuse du développement naturel de
l’enfant.
Ce colloque interdisciplinaire se propose de favoriser la constitution
d’un bilan en trois volets:
- bilan des interprétations savantes (histoire de la philosophie):
comment convient-il aujourd’hui de définir l’entreprise de Rousseau
dans cet ouvrage, et ses relations avec la pensée de son siècle?
- bilan de la postérité pédagogique (histoire des doctrines
éducatives): du philanthropinisme ou de Pestalozzi à
Dewey et aux pédagogies ultérieures jusqu’aux divers courants actuels,
quels éléments de l’héritage rousseauiste
ont été pratiquement privilégiés et historiquement décisifs, et avec
quels résultats?
- bilan de la fécondité intellectuelle (philosophie de
l’éducation): qu’est-ce qui, dans la problématisation rousseauiste,
a conservé une valeur éclairante, indicative ou directrice
par rapport aux questions éducatives d’aujourd’hui?
COMMUNICATIONS (suivies de débats) :
* Bruno BERNARDI: La leçon de morale politique de
l'Emile
* André CHARRAK: La dimension systématique de l'Emile
et l'itinéraire de Rousseau
* Vincent DESCOMBES: Le moi d'Emile
* Anne-Marie DROUIN-HANS:
L'Emile et Les Solitaires:
quand l'éducation réussie passe par l'échec assumé
* Michel FABRE: Le dispositif de
l'Emile comme
analyseur pédagogique
* David T. HANSEN: Emile
et la possibilité d'une
éducation cosmopolitique
* Denis KAMBOUCHNER: Le vrai problème des fausses idées
* Alain KERLAN: L'Emile et
"le partage du sensible"
* Volker KRAFT: L'Emile
comme construction idéaltype de l'éducation
* Charles LARMORE: Contexte intellectuel et vérité
philosophique de la Profession de foi du Vicaire savoyard
* Catherine LARRÈRE: Sophie ou la nature?
* Laurence LOEFFEL: Emile
précurseur de la
psychologie développementale?
* Philippe MEIRIEU: Les mésaventures du "faire" dans l'Emile
et ses inquiétantes conséquences
* Nicole MOSCONI: Sophie ou
l'égalité dans la différence
* Dominique OTTAVI: L'autre
Rousseau
* Alain PIERROT: Emile et le
"secret"de l'anthropologie
* Jean-Claude QUENTEL
& André TURMEL: L’Emile et
l’enfant comme "être au présent" ou "être en développement"
(being/becoming). La lecture développementaliste en question
* Michel SOËTARD: De la raison
éducative dans l'Emile
* Alain VERGNIOUX: Rousseau
lecteur d'Helvétius
TABLES RONDES (suivies de débats) :
* L'espace discursif et
politique de l'Emile, avec Pierre BILLOUET (L'éducation
du citoyen), François COPPENS
(Gouverner par la nécessité?
L'ordre des choses dans la philosophie de l'éducation de Rousseau), Brigitte
FRELAT-KAHN (Emile et l'espace éducatif), Renaud HÉTIER
(Lier le geste à la parole pour faire
réalité, ou le refus de l'abstraction du discours), Jean-Marc
LAMARRE (Lire l'Emile à la lumière de la Profession
de
foi du vicaire savoyard)
* Emile, Sophie, le gouverneur,
avec Sébastien CHARBONNIER (La force est-elle avec Emile?),
Sonia CHERRAD (L'éducation des filles dans Emile
ou de l'éducation et dans le discours pédagogique féminin du XVIIIe
siècle), Bérengère KOLLY (Sophie ou l'éducation politique), Luca
PALTRINIERI (L'éducateur et le gouverneur. L'éducation
politique
chez Rousseau), Valérie PEREZ (Le philosophe, le gouverneur et
l’enfant: trois figures du temps stoïcien dans l'Emile de J.-J.
Rousseau)
* Problématiques
éducatives de l'Emile, avec Cécile
NAIL (La place du jeu dans l'éducation
rousseauiste), Jean-François NORDMANN (Le projet d'éducation
rousseauiste, entre émancipation et réassujettissement), Stéphanie
ROZA (Morelly et Rousseau, pédagogues empiristes?)
* Les héritiers de l'Emile. Confrontations, avec Christiane
GOHIER (Mais que sont les idées de Rousseau devenues?), Raphaëla JANVRIN (Rousseau/Schiller,
le "face à face": lecture comparée des thèses anthropologiques et
éducatives de Rousseau et de Schiller au moyen des concepts de
médiation et d’immédiat), Thierry
MACHEFERT (Gabriel Compayré
lecteur de Jean-Jacques Rousseau: les ambiguïtés d’une époque), Stefan
STEFANOV & Milka TERZIYSKA (Les idées de
Jean-Jacques Rousseau et la pédagogie universitaire en Bulgarie dans
les premières décennies du XXe siècle)
* Le "sujet" de
l'éducation dans l'Emile, avec Eric
DUBREUCQ (Rousseau, l'éducation et l'anthropologie de l'amour),
Luis M.
FLORES GONZÁLEZ (La question du sujet chez Rousseau. Vers une
phénoménologie de l'expérience humaine du savoir), Graciela
FRIGERIO & Gabriela Leticia DIKER (Emile
n'est pas un enfant), Didier MOREAU (Les
paradoxes d’une
éducation métamorphique: l’Emile de Jean-Jacques Rousseau),
Pierre STATIUS (De Rousseau au "rousseauisme", de la nature à la
spontanéité: quelques réflexions sur l’éducation des modernes et sur
ses fourvoiements)
SOIRÉES :
* Adalberto DIAS DE CARVALHO: Os filhos de Rousseau (Les fils
de Rousseau): une controverse contemporaine au Portugal
* Jean-Marc DROUIN: Rousseau
pédagogue de la botanique
RÉSUMÉS :
François COPPENS: Gouverner par la nécessité?
L'ordre des choses dans la philosophie de l'éducation de Rousseau
Le lecteur de l’Emile apprend
à juger de la société, de l’éducation et
de la sagesse à l’aune de la nature ou d’un "ordre des choses" auquel
s’ordonne, selon Rousseau, la liberté du sage. Nous examinerons le
geste ainsi mis en œuvre et nous en dégagerons
quelques enjeux. Comment une compréhension exacte de ce geste nous
oblige-t-elle à revisiter certaines positions attribuées à cet auteur,
concernant l’homme naturel, la spontanéité, l’humanité, la justice, la
religion ou la raison? Enfin, nous en tirerons des enseignements pour
quelques-unes des
questions toujours contemporaines en philosophie de l’éducation: à
quelle universalité préparons-nous nos enfants? A quelle humanité
travaillons-nous? Quelle intelligence du réel développons-nous? Quelle
liberté ouvrons-nous? A quel pouvoir participons-nous comme éducateurs ?
François Coppens est docteur en philosophie de l’Université
Catholique de Louvain-la-Neuve. Sa thèse sur Leo Strauss a porté sur le
rationalisme médiéval et le tournant de la Modernité. Il est Chargé de
cours en philosophie en Haute Ecole Léonard De Vinci et à l'Henallux
(Belgique), notamment pour des
éducateurs et des enseignants. Il a publié des contributions sur L.
Strauss, sur E. Levinas et sur la philosophie de l’éducation:
(A paraître) "Enseigner après Totalité et Infini ? Le savoir comme
puissance et comme critique", communication au colloque du SIREL: Totalité et Infini: une oeuvre de ruptures,
Paris, 9-11 mai 2011.
(A paraître) "L’éducation comme la plus haute fin de la philosophie ?
Levinas et Strauss à propos du libéralisme", communication au colloque
international Lecture de Difficile
Liberté, Université de Toulouse, 4-9 juillet 2010.
"Sacré Socrate! Réflexions sur la neutralité et la transmission du
savoir en formation supérieure professionnalisante", Actes du
6ème colloque de l’ISSBA, Angers, 8-10 juin 2011, Les Courants de la professionnalisation :
enjeux, attentes, changements, pp. 369-380.
"D’un scepticisme de bon aloi", dans L.-L. CHRISTIANS, F . COPPENS et
ALII, Droit naturel: relancer
l’histoire ?, Bruxelles, Bruylant, 2008.
"Political Reason and Prophetism: How is the Other Ordered to Me ?",
in J. HANSEL, Ed., Levinas in
Jerusalem : Ethics, Politics, Aesthetics, Springer, 2008, pp.
109-124.
"Loi humaine, loi divine: la doctrine du consentement chez Marsile de
Padoue", dans Revue philosophique de
Louvain, nov. 2005, 103 (n°4), pp. 531-563.
Anne-Marie DROUIN-HANS: L'Emile
et Les Solitaires:
quand l'éducation réussie passe par l'échec assumé
L’Émile est censé
décrire une bonne éducation. L’ouvrage se termine sur les mots
apaisants de l’élève à son gouverneur:
"Reposez-vous, il en est temps". Émile prend congé du gouverneur:
celui-ci a terminé sa tâche. Le gouverneur-Rousseau n’a pourtant pas
voulu être mis en congé: la suite inachevée et posthume, romanesque, Les Solitaires,
en témoigne. Que Rousseau ait imaginé cette suite, pleine de
catastrophes après le départ du gouverneur (infidélité de Sophie,
rupture du couple, mort des enfants puis de Sophie, enlèvement d’Émile
par les barbaresques...) donne à penser sur le sens de l’éducation.
Réussir une éducation ne serait-ce pas, d’entrée de jeu, en admettre
l’échec partiel et les limites. Les méandres de la pensée de Rousseau
dans Les Solitaires, les
références constantes à l’Émile,
offrent un terrain d’expérience pour penser cette question.
Anne-Marie Drouin-Hans est actuellement présidente de la
Sofphied, depuis sa fondation en 2006. Maître de conférences retraitée
depuis 2008
(Dijon et charge de cours à Paris 5), elle a enseigné la philosophie de
l’éducation ainsi que l’histoire et l’épistémologie des sciences
humaines.
Publications (voir
aussi bibliographie
ci-dessous):
Education et utopies
(Vrin 2004) ; L’éducation, une
question philosophique (Anthropos/Economica, 1995) ; "Imaginer Émile en banlieue?", in Argumentos de Razón Técnica, Porto,
2, 2009.
Jean-Marc DROUIN: Rousseau pédagogue de la botanique
Le goût de Rousseau pour les herborisations, dans les quinze dernières
années de sa vie, est bien connu. Loin de n’être que "l’étude d’un
oisif et paresseux solitaire", comme il le prétend au détour d’une
phrase des Rêveries, la
botanique constitue pour Rousseau un rapport savant à la nature. Sa
connaissance des principes, notions et débats de son temps en
témoignent. Les Lettres qu’il
envoie à madame Delessert, désireuse d’initier sa fille à la
connaissance des fleurs, et les fragments d’un Dictionnaire, montrent comment il
articule réflexion épistémologique et pratique didactique. On retrouve
dans ces textes un écho de l’Emile.
Jean-Marc Drouin a été professeur de philosophie et histoire
des sciences au Muséum national d’histoire naturelle. Il est
actuellement en retraite. Spécialiste d’histoire de la botanique, il a
notamment participé à l’ouvrage collectif Rousseau et les sciences (B.
Bensaude-Vincent & B. Bernadi, dir. 2003) et est l’auteur de L’Ecologie et son histoire
(1991/1993) et de L’Herbier des
Philosophes (2008).
Eric
DUBREUCQ: Rousseau, l'éducation et
l'anthropologie de l'amour
On donne Rousseau pour le précurseur de l'éducation nouvelle, l'origine
d'une révolution dans la pensée de l'enfant, posant en lui comme
centrale l'activité. En témoignent les œuvres fort connues de Ferrière,
Claparède, Cousinet, etc. Sont prêtées à l'auteur de l'Emile des idées sur la nature
humaine: nature active, singulière et spontanée, pourvue de besoins
qu'il faut connaître, nature parfaite et bonne, enfin, dont procèdera,
à la condition d'une éducation, un renouvellement et un progrès de
l'humanité. Je me propose de revenir aux textes de Rousseau et à l'Emile, non pour reconstituer sa
doctrine éducative, mais pour esquisser les contours du sujet humain
posé par sa philosophie de l'éducation. Celle-ci, me semble-t-il,
s'édifie dans une pensée anthropologique qui, dans le sillage d'une
pensée "néo-augustinienne", emprunte au Docteur de la grâce ses
catégories de cœur, d'amour et d'intériorité, pour en subvertir les
intentions et le sens. Le carctère moderne de la philosophie de
l'éducation rousseauiste, selon cette hypothèse, se fonderait plus
fondamentalement sur une "anthropologie de l'amour" que sur une
philosophie de l'activité ou de la liberté.
Eric Dubreucq est maître de conférences de Philosophie de
l'éducation l'Université
de Strasbourg.
Publications
Les Révolutions de l'éducation
moderne. Leçons de philosophie de l'éducation, Dijon, Presses du
Réel (à paraître en 2012), leçons 6 à 9.
Une éducation républicaine. Marion,
Buisson, Durkheim, Paris, Vrin, 2004 (chapitre III, paragraphe
II).
Le cœur et l'écriture chez
Augustin. Enquête sur le rapport à soi dans les Confessions,
Villeneuve d'Ascq, Ed. du Septentrion, 2003 (cf. Conclusion sur
l'autophiographie).
"Philosophie de l'éducation. Pour une enquête philosophique sur la
figure moderne de la subjectivité dans l'expérience éducative moderne",
in Le Télémaque, n°30,
"Penser l'éducation", Presses Universitaires de Caen, novembre 2006.
Michel FABRE: Le dispositif de l'Emile
comme
analyseur pédagogique
Ce travail voudrait montrer que l’Émile
est un dispositif pédagogique (au sens de Foucault) dont Rousseau, dès
l’introduction, reconnaît l’hétérogénéité. On peut y repérer plusieurs
agencements: a) un agencement métaphysique/ axiologique (La nature /
l’île de Robinson / les âges de l’enfance / l’éducation négative)
allant d’options métaphysiques aux prescriptions pédagogiques; b) un
agencement épistémologique (choses / mots / fables), structuré par la
problématique de l’ambiguïté des signes qui marquent absence et
présence, ambiguïté qui commande la réflexion sur les apprentissages et
notamment la leçon de choses; c) un dispositif relationnel (ruse
/ pseudos contrats / contrôle) qui concrétise une pédagogie de la ruse
inspirée des fables de La Fontaine; d) un dispositif maïeutique:
(situation / problème / épreuve) à base d’inducteurs et de catalyseurs
définissant une éducation par l’expérience et l’épreuve.
L’explicitation d’un tel dispositif peut permettre l’analyse de
l’héritage pédagogique de Rousseau. S’agissant par exemple des
fondateurs de l’Education Nouvelle (Dewey, Claparède...), quels
agencements s’avèrent privilégiés et quels autres laissés dans l’ombre?
Quelles interprétations l’Education Nouvelle propose-t-elle de ces
agencements? De même pour la pédagogie institutionnelle (Oury, Imbert).
On travaillera sur des corpus précis en espérant ainsi fournir des
hypothèses interprétatives pour un travail plus conséquent.
Michel Fabre est agrégé de philosophie et professeur en
sciences de l’éducation à l’Université de Nantes, chercheur au Centre
de Recherche en Éducation de Nantes (CREN). Ses recherches portent sur
la philosophie du problème (Dewey, Bachelard, Deleuze, Meyer) et ses
Implications éducatives.
Publications (les plus récentes): Jean-Jacques
Rousseau : une fiction théorique éducative, Paris, Hachette,
1999, Gaston Bachelard, La formation
de l’homme moderne, Paris, Hachette, 2001, Le problème et l’épreuve: formation et
modernité chez Jules Verne, Paris, L’Harmattan. 2003, Philosophie et pédagogie du problème,
Paris, Vrin, 2009. Éduquer pour un
monde problématique, Paris, PUF, 2011.
Luis M.
FLORES GONZÁLEZ: La question du
sujet chez Rousseau. Vers une
phénoménologie de l'expérience humaine du savoir
La question du sujet chez Rousseau ne consiste pas en la structure
d'une
pensée pensant au sens cartésien du terme, mais au regard de la vie et
surtout
de l'expérience de la vie. L'entrée du sujet au monde n'est pas non
plus
chez Rousseau le cogito mais
l'expérience vécue du sujet. Il s'agit donc de revisiter les nuances
phénoménologiques de la pensée de Rousseau afin de restituer
l’expérience radicale de la vie avec la réciprocité de l'expérience des
savoirs. L'oubli de l'être signifie nettement aujourd'hui l'oubli de
l'expérience même de savoir qui fait face à une idée restreinte de la
connaissance chaque fois plus disciplinée, fragmentée, et atomisée.
Christiane
GOHIER: Mais que sont les
idées de Rousseau devenues?
C’est à l’influence de l’auteur de L’Emile
sur la pensée éducative nord-américaine que nous nous attacherons ici
plus spécifiquement, notamment dans l’œuvre de Dewey et de Lipman. Si
Dewey se réclame explicitement de Rousseau dans son ouvrage Schools of To-Morrow, il n’est pas
sans le critiquer non plus, entre autres dans Démocratie et éducation. C’est une
vision pragmatique de l’éducation qu’il propose centrée sur
l’expérience et la construction du savoir en lien avec le milieu, dans
l’action. On trouve par ailleurs dans la théorie de Matthew Lipman une
des ramifications de la théorie de Dewey particulièrement intéressante
au regard de l'évolution des notions d'expérience, d'activité éducative
et de pensée réflexive. Fondateur du courant américain de la
philosophie pour enfants, Lipman propose dans À l'école de la pensée une méthode
réflexive de nature philosophique qui, tout en souscrivant aux
exigences de la pensée critique, laisse davantage de place à la
diversité des modes de pensée de chacun ainsi qu'à l'expression des
sentiments et à la créativité.
Christiane Gohier est professeure titulaire au Département
d’éducation et pédagogie à l’Université du Québec à Montréal et
chercheure au Centre interdisciplinaire sur la formation et la
profession enseignante (CRIFPE). Ses recherches et publications portent
sur l’éthique en éducation, les fondements de l’éducation,
particulièrement l’épistémologie et les finalités de l’éducation ainsi
que sur la construction de l'identité professionnelle des enseignants
et des futurs enseignants. On trouve une liste de ses travaux en
accédant au site: http://ww.er.uqam.ca/nobel/r17101.
David T. HANSEN: Emile et la possibilité d'une
éducation cosmopolitique
L’attitude critique de Rousseau à l’égard de ses contemporains
"cosmopolites" est bien connue. Il était irrité par ce qu’il
considérait comme les postures infondées, esthétisées de ceux qu’il
voyait comme des dandys plutôt que comme des gens qui se consacreraient
sérieusement à l’étude et à l’amour du genre humain. Dans le Contrat Social,
il fait remarquer que les prétendus cosmopolites "se vantent d’aimer
tout le monde pour avoir le droit de n’aimer personne". "Tel philosophe
[cosmopolite] aime les Tartares", écrit-il dans Émile ou de l’éducation,
"pour être dispensé d’aimer ses voisins". La critique de Rousseau garde
toute sa force. À l’heure actuelle, beaucoup de commentateurs
continuent à associer le cosmopolitisme avec le désengagement moral et
la mentalité consumériste, caractéristiques (du moins à ce qu’il
semble) de trop nombreuses élites urbaines contemporaines.
Rousseau a cependant une conception du cosmopolitisme qui lui est
propre et qui a encore du sens pour les éducateurs impliqués dans le
développement de méthodes et de programmes visant à aider les jeunes
non pas simplement à tolérer les
autres personnes et les autres idées —
tout importante que soit cette capacité — mais à apprendre d’elles dans
un esprit de réflexion. Un tel apprentissage ne signifie pas approuver
ou défendre les idées des autres, leurs valeurs, leurs pratiques. Mais
cela implique de considérer les autres comme des êtres humains et des
partenaires. Dans mon intervention, je me propose de repérer les
différentes démarches du gouverneur qui, dans ce même esprit, vont dans
le sens d’une éducation de type cosmopolite. Je vais aussi m’attacher à
la sensibilité du narrateur (c’est-à-dire la sensibilité de Rousseau
lui-même, sous réserve que l’on puisse fusionner auteur et narrateur en
une seule personne). C’est une sensibilité que j’estime être de celles
qui marquent un profond intérêt moral, esthétique et politique pour
l’humanité. Ce n’est pas une coïncidence si les voyages et les
interactions avec différents peuples, valeurs et coutumes deviennent
partie intégrante de l’éducation d’Émile. Je vais aussi articuler
différentes "leçons" tirées de l’Emile,
qui, selon moi, s’appliquent à la pédagogie des écoles d’aujourd’hui,
aussi bien qu’à la façon de préparer les enseignants à leur travail
vital au milieu des interconnexions et des troubles de notre
monde.
David T. Hansen, Teachers College, Columbia University.
Cassirer, E. (1945), Rousseau, Kant,
Goethe (Princeton: Princeton University Press).
Riley, P. (2001), The Cambridge
Companion to Rousseau (Cambridge, UK: Cambridge University
Press).
Rorty, A. O. (1998), Philosophers on
Education: New Historical Perspectives (London: Routledge).
Todorov, T. (2001/1985), Frail
Happiness: An Essay on Rousseau, trans. J. T. Scott & R. D.
Zaretsky (University Park, PA: Pennsylvania State University Press).
Wain, K. (2001), On Rousseau
(Rotterdam: Sense Publishers).
Renaud HÉTIER: Lier le geste à la parole pour faire
réalité, ou le refus de l'abstraction du discours
Il s'agira d'étudier la logique logographique et sa contestation
possible, notamment à partir de l'approche sophistique, et d'envisager
les répercussions de cette mise en perspective sur l'idée de
"direction" habituelle comprise dans l'ambition éducative. Comment
peut-on en effet "diriger" sans "commander"? Mais il s'agira aussi de
se donner une certaine compréhension de la place prise cependant par le
langage dans Emile ou de l'éducation,
place fragile mais déterminante. Cela sera notamment visé dans les
épisodes fictionnels proposés par Rousseau dans certains passages de l'Emile. Nous espérons ainsi montrer
à quel point la parole se lie aux actes pour faire réalité, tout en
s'opposant au discours qui prétendrait à faire réalité en soi.
Renaud Hétier est enseignant chercheur en Sciences de
l'Education, UCO, Angers, CREN, EA 2661, Nantes.
Publications
"Les figures de la magistralité", coordonné par Pierre Billouet, Paris,
L'Harmattan. Le corps enseignant à
venir, pp 65-78.
"La foi du pédagogue", sous la direction de Michel Soëtard et Guy Le
Bouëdec, Paris, Don Bosco. Freinet
entre esprit et matière, quand la pédagogie est l'autre nom de la foi,
pp. 127-140.
"Repenser l'enfance. L'enfance, une question philosophique, une
question à la philosophie", sous la direction d'Alain Kerlan et de
Laurence Loeffel, Paris, Hermann. La
mort à portée d'un enfant.
Alain KERLAN: L'Emile et "le partage du sensible"
L’Emile: traité d’une
radicale refondation de l’éducation sur l’enfance, traité d’une
refondation de l’enfance elle-même. La "découverte" de l’enfance si
souvent attribuée à l’auteur a pour centre de gravité cette déclaration
bien connue: "l’enfance a des manières de sentir et de penser qui lui
sont propres". La chambre d’Emile sera le cadre de la toute première
exposition du dessin de l’enfant. L’Emile,
traité de l’enfance qui désigne dans l’enfance le sensible,
l’esthétique (aesthesis) comme
cœur de notre humaine condition. Mais aussi, et indissociablement,
traité politique. Qu’en est-il alors, dans L’Emile, de ce "partage du
sensible" dans lequel Jacques Rancière situe l’enjeu du politique?
Qu’en est-il de cette esthétique au fondement de la politique? Quels
peuvent être les bénéfices d’une lecture de l’Emile inspirée des thèses de
Jacques Rancière?
Alain Kerlan est philosophe, professeur à l'université Lyon2,
directeur de l'Institut des Sciences et des Pratiques d' Education et
de Formation. Son travail se situe aux carrefours de la philosophie et
de la pédagogie, de l'art et de l'éducation.
Il est auteur et directeur
de plusieurs ouvrages, dont notamment: L'art pour éduquer ? La tentation
esthétique (PUL, 2004), Des
artistes à la maternelle (Scérén, 2005), Paul Ricoeur et la question éducative
(PUL, 2011), Repenser l’enfance ?
(Hermann 2012).
Volker KRAFT: L'Emile comme construction idéaltype de l'éducation
Si l’on pose la question de savoir quelles sont exactement les
expériences que l’Emile a
faites, il n’y a qu’une seule réponse: il a été éduqué. Autrement dit:
on peut interpréter l’Emilecomme
une construction idéaltype de l’éducation. Cette conférence comportera
trois parties: d'abord, on proposera
une récapitulation des idées centrales de la théorie de
la construction idéaltype de Weber. Ensuite, à partir de cet
arriêre-plan, on étudiera de façon plus détaillée pour quelles raisons
et de
quelle manière la théorie de l’education peut profiter de cette
méthode. Enfin, on reviendra à Rousseau pour montrer
que l’Emile – longtemps avant
l’invention de cette notion – pourrait être interprêté de cette
manière. Quatres aspects sont à cet égard d’une pertinence
particulière: en premier
lieu, l’intention systématique telle qu'elle apparaît dans la genèse
des manuscrits; en deuxième lieu, la relation étrange entre la réalité
et l’utopie constructive; en troisième lieu, cette forme particulière
d’une génétique de construction qui, en fin de compte, conduit à faire
naître des hommes artificiels; et, en quatrième lieu, le typique des
types qui attire l’attention sur la constance des motifs.
Volker Kraft, professeur de psychologie et des sciences de
l’éducation à l’Université de Neubrandenburg ; membre de la faculté de
philosophie á l’Université de Kiel ; ses domaines de recherches dont :
histoire et
théorie générale de l’éducation ; pédagogie opérative ; psychoanalyse
de pensée pédagogique.
Jean-Marc
LAMARRE: Lire l'Emile
à la lumière de la Profession
de
foi du vicaire savoyard
Lorsqu’on lit l’Émile
dans la perspective de l’éducation, on peut être tenté de considérer la
Profession de foi du vicaire
savoyard comme étant un texte étranger au problème de
l’éducation. L’objet de cette contribution est de montrer que la Profession de foi, tout en étant
une œuvre à part entière, ne se situe pas de façon artificielle dans l’Émile: d’une part, la Profession de foi est au fondement
de l’Émile et de la
philosophie rousseauiste de l’éducation; d’autre part, l’Emile éclaire la Profession de foi. L’enseignement
du vicaire est le moment décisif où, à travers la médiation d’un tiers,
Émile et le lecteur découvrent que chacun a en lui-même le guide dont
il a besoin pour tracer sa route sans s’égarer; c’est en rentrant en
lui-même, et non pas en s’en remettant à des autorités extérieures, que
l’individu trouve ce guide intérieur et se fait personne libre.
Jean-Marc Lamarre est docteur en philosophie et maître de
conférences en Sciences de l’éducation. Sa thèse porte sur
l’enseignement et le langage chez Saint Augustin: Le maître, le
disciple et le Maître intérieur. Il est l’auteur d’articles de
philosophie de l’éducation, notamment sur la controverse entre Augustin
et Thomas sur le Maître intérieur, sur la philosophie de l’éducation
chez Fichte, sur la conception lévinassienne du maître, sur la
controverse entre Erasme et Luther sur le libre-arbitre.
Laurence LOEFFEL: Emile précurseur de la
psychologie développementale?
Dans la thèse qu’il consacre aux Stades
et concept de stade de développement de l’enfant dans la psychologie
contemporaine, Tran-Thong soutient que "c’est Rousseau qui a
systématiquement tenté, dans son Emile
(1762), de trouver des caractéristiques psychologiques propres à chaque
époque de l’enfance et de baser sur ces caractéristiques ses principes
de l’éducation" (Tran-Thong, 1967, p. 380). Attestée dans l’univers
savant comme dans celui des praticiens de l’Education nouvelle, cette
filiation plus ou moins mythique interroge les usages d’Emile dans la construction d’un
modèle de l’enfance éducable.
Laurence Loeffel est professeure à l’Université Charles de
Gaulle Lille 3. Son travail croisant histoire des idées éducatives et
philosophie de l’éducation porte sur les normes de l’éducation scolaire
et leur évolution, tant du côté du sujet de l’éducation que de la
culture de l’école. Ses recherches portent sur les frontières
du travail éducatif, questionnées à partir des dispositifs d’éducation
artistique.
Publications:
Kerlan A., Loeffel L. (dir.), Repenser
l’enfance ?, Paris: Hermann, 2012.
"La reconnaissance du sujet sensible dans l’éducation artistique :
entre utopie et réalité", Chemins de
formation au fil du temps, n°16, novembre 2011.
Jacquet-Francillon F., D’Enfert R., Loeffel L. (dir.): Une histoire de l’école. Anthologie de
l’enseignement et de l’éducation. XVIIIe-XXe siècle, Paris:
Retz, 2010.
Enseigner la démocratie,
Paris: Armand Colin, 2009.
Thierry MACHEFERT: Gabriel Compayré
lecteur de Jean-Jacques Rousseau: les ambiguïtés d’une époque
Le moment républicain n’a pas échappé à l’influence majeure de L’Émile sur la pensée éducative
depuis 250 ans. Si cette influence ne manque pas d’ambiguïté, de la
reconnaissance du génie du texte de Rousseau à sa condamnation comme
une dangereuse chimère, elle reste globalement marquée d’une
désapprobation générale quant aux prescriptions éducatives qui peuvent
en être tirées. Gabriel Compayré, dont on ne saurait mésestimer la
place, dans ce contexte intellectuel, de son œuvre de philosophe et
d’historien de la pédagogie, à son rôle politique comme député
républicain aux côtés de Jules Ferry dans les années des réformes
fondamentales de la fin du XIXème siècle, est assez représentatif de la
réception de l’Émile. Il est
un des philosophes républicains impliqués directement dans la question
scolaire qui aura consacré le plus grand nombre de pages à la pensée du
philosophe helvète.
Il s’agira donc, dans cet exposé, de se faire une idée de la réception
républicaine de l’Émile à
travers la lecture de Gabriel Compayré, dans cette période décisive
pour l’histoire de l’éducation, que Nanine Charbonnel, dans sa Critique de la raison éducative,
n’hésite pas à qualifier précisément de "moment Compayré". Outre son
importance particulière dans l’époque, Gabriel Compayré permet de
saisir l’évolution de cette réception sur une large période, au milieu
de laquelle passe la grande réforme de l’École menée par Jules Ferry au
début des années 1880. Il écrira en effet son premier texte en 1868, un
Discours sur Jean-Jacques Rousseau,
pour le concours d’éloquence de l’Académie française (texte non édité
qui servira plus tard de trame à l’article "Rousseau" de la deuxième
partie du Dictionnaire de pédagogie
de Ferdinand Buisson - 1882, et dont nous avons exhumé le manuscrit des
archives de l’Institut de France, et proposé un premier établissement
commenté dans un travail récent – Gabriel
Compayré, lecteur de Jean-Jacques Rousseau, mémoire de M2R en
sciences de l’éducation à l’Université de Caen). Il publiera plus de
trente ans plus tard un ouvrage de presque cent cinquante pages
entièrement consacré à l’œuvre pédagogique de Rousseau, Jean-Jacques Rousseau et l’éducation de la
nature (1901). Gabriel Compayré nous présente ainsi la vision
d’une époque, très contrastée et ambiguë, sur le plus grand texte de
philosophie consacré à l’éducation.
Didier MOREAU: Les paradoxes d’une
éducation métamorphique: l’Emile de Jean-Jacques Rousseau
Nous défendons l’idée qu’il y a un paradoxe radical inhérent au projet
de l’Emile
qui pourrait
s’exposer ainsi: ce qui fait la force du texte, et a produit le séisme
que l’on sait dans la pensée éducative, ne provient pas de
l’inscription de Rousseau dans le mouvement éducatif des Lumières,
selon lequel il s’agirait de façonner un "homme nouveau" apte lui-même
à transformer le monde, mais au contraire d’une révolution qu’il
provoque en abandonnant la perspective moderne d’une rupture et d’une
nouvelle origine de l’homme, et en restaurant le paradigme antique
d’une éducation métamorphique, emprunté à la pensée stoïcienne. La
"révolution rousseauiste" est bien alors ce retour vers une tradition
perdue du fait même de la modernité. Rousseau entend préserver
l’éducation de toute vision d’une raison transcendante par la
structuration d’un Kosmos
dans lequel l’éducation permet à chacun de prendre place dans la
connaissance de ses devoirs et de son humanité. Le paradoxe central de
l’Emile est d’être ainsi
antimoderne et radicalement émancipateur, dans le sens où Cicéron et
Sénèque lui ont enseigné que, selon le premier, l’homme ne trouve sa
valeur que dans son engagement civique, mais que, suivant le second, sa
responsabilité est de reconstituer une communauté ruinée, grâce à son
effort pour s’émanciper de ce qui l’aliène: être homme et citoyen.
C’est ce qui constitue la force propre de l’Emile.
Didier Moreau, Professeur des Universités, Laboratoire d’étude
et de recherches des Logiques Contemporaines de la Philosophie EA4008,
Laboratoire Experice, Paris VIII Vincennes Saint-Denis. Son champ de
recherches est la Philosophie de l’éducation, l'Ethique de
l’éducation, la Philosophie politique contemporaine.
Dernier ouvrage paru: Education et
théorie morale, Paris, Vrin, 2011.
Nicole MOSCONI: Sophie ou l'égalité dans la différence
Cette communication se propose d’examiner les thèses de Jean-Jacques
Rousseau dans le cinquième livre de l’Émile,
concernant l’éducation de Sophie. Il s’agit de montrer que les discours
tenus par Rousseau sur "la" femme (être éduquée pour plaire aux hommes,
leur être subordonnée, tout apprendre d’eux) sont en contradiction avec
les principes de la philosophie des Lumières – égalité et liberté —
dont, par ailleurs, Rousseau se réclame dans sa pensée philosophique et
politique. On montrera que ces critiques ont déjà été formulées dès
1792 par la philosophe anglaise Mary Wollstonecraft dans son livre Vindication of the Right of Women
publié en 1792 (1).
(1) Les citations de Rousseau seront prises dans l’édition
Garnier-Flammarion de 1966 et celles de Mary Wollstonecraft dans la
traduction de Marie-Françoise Cachin, Défense
des droits de la femme, parue dans la Petite Bibliothèque Payot
en 1976.
Nicole Mosconi, professeure émérite en Sciences de l'Education
à Paris Ouest-Nanterre La Défense, ancienne élève de l'ENS Sèvres,
agrégée de Philosophie, Équipe "Genre, savoirs et éducation".
Publications:
La mixité dans l'enseignement
secondaire:
un faux-semblant?, Paris, PUF, coll. "Le pédagogue", 1989;
Femmes et savoir, La société, l'école et
la division sexuelle des savoirs, Paris, L'Harmattan, 1994;
Égalité des sexes en éducation et formation,
Paris, PUF, 1998;
Nicole Mosconi, Jacky Beillerot et Claudine
Blanchard-Laville (ed.), Formes
et
formations du rapport au savoir, Paris, L’Harmattan, 2000,
"La
mixité : éducation à l’égalité ?", Les
Temps Modernes, mars-juin 2006, N°637-638-639, p. 175-197 ; "Mai
68 : le féminisme de la "deuxième vague" et la critique du sexisme en
éducation", 2008,
Les sciences de
l’éducation. Pour l’ère nouvelle, vol. 41, n°3, CERSE, p.117-139
; en collaboration avec Collet Isabelle, 2010, "Les informaticiennes :
de la dominance de classe aux discriminations de sexe",
Nouvelles questions féministes,
Lausanne, Volume 29, n°2.
Dominique OTTAVI: L'autre Rousseau
Si Jean-Jacques Rousseau est jusqu’à nos jours considéré comme
l’inventeur ou le précurseur des méthodes modernes d’éducation, le
statut de grand ancêtre qui lui a été conféré ne va pas sans
malentendu. La pédagogie de Jean-Jacques Rousseau telle qu’elle est
exposée dans Emile a fait
pour beaucoup office
de repoussoir: ne rejette-elle pas les savoirs? La lecture? L’exemple
de Robinson, seule œuvre
retenue par Rousseau comme étant utile à l’enfant, la critique des Fables de la Fontaine, sont bien
connus. Le Discours sur les Sciences
et les arts avait déjà pu faire penser que Rousseau était anti
humaniste et obscurantiste, en dépit du fait qu’il a lu lui-même, très
jeune, des auteurs comme Plutarque et s’en déclare très influencé dans
les Confessions. Le problème
posé au fond par Rousseau est toujours d’actualité: dans quelle mesure
les connaissances sont-elles formatrices, dans quelle mesure
peuvent-elles nuire au développement et à la formation du futur
citoyen? Platon avait déjà tranché à la défaveur des arts, en
particulier, dans la République
et dans Ion. Nous voudrions
nous intéresser à cet autre Rousseau: beaucoup ont
considéré que ses textes sur l’éducation recelaient un pouvoir de
destruction. Sans aller jusqu’à faire de l’Emile une "mystification prolongée"
selon l’expression d’Alfred Espinas, on peut examiner les réserves
exprimées par certains auteurs français et américains.
Dominique Ottavi, professeur en sciences de l’éducation à
l’Université de Paris Ouest, est docteur en philosophie et sciences
sociales (Ecole des Hautes Etudes enSciences Sociales), ses recherches
portent sur l’histoire des idées éducatives, en particulier l’histoire
de l’Education Nouvelle, ainsi que sur l’histoire de la psychologie de
l’enfant et du concept de développement.
Eléments bibliographiques:
Dominique Ottavi, De Darwin à
Piaget, pour une histoire de la psychologie de l’enfant, CNRS
éditions, 2009.
Marie-Claude Blais, Marcel Gauchet, Dominique Ottavi, Pour une philosophie politique de
l’éducation, Paris, Bayard, 2002; réed. Hachette, 2004.
Marie-Claude Blais, Marcel Gauchet, Dominique Ottavi, Conditions de l’éducation, Stock,
2008.
Herbert Spencer, De l’Education,
Raymond Thamin, Education et positivisme, textes choisis et
présentés par Dominique Ottavi, Lyon, INRP, Bibliothèque philosophique
de l’éducation, 2003.
Annick Ohayon, Dominique Ottavi, Antoine Savoye (dir.), L’Education nouvelle. Histoire, présence,
devenir, Berne, Peter Lang, 2004.
Luca
PALTRINIERI: L'éducateur et le
gouverneur. L'éducation politique
chez Rousseau
Pour Rousseau, le gouvernement est autant un "corps" politique
intermédiaire qu’une action d’entretien continuel des structures de la
coexistence humaine, garantissant le maintien du corps politique. Nous
interrogerons le rapport entre le gouvernement de l’État, entendu comme
économie publique, et le
gouvernement des enfants, ou l’éducation.
L’éducation fait partie intégrante de l’action d’entretien des
structures
de coexistence garantissant la cohésion de la communauté nationale et
cautionnant l’ordre moral de
la communauté. Cette finalité politique de l’éducation explique le
maintien d’une relation forte entre l’éducation, "science de devoirs de
l’homme", et le gouvernement, entendu dans son sens large, comme
une activité qui reconnaît un degré de liberté au "gouverné" et qui
doit lui permettre d’apprendre à se conduire de lui-même.
Luca Paltrinieri est docteur en philosophie de l’ENS Lyon. Il
est chargé de recherche au Centre pour l’Innovation et la Recherche en
Pédagogie de Paris (CCIP) et membre du Centre International pour la
Philosophie Contemporaine Française (ENS – Ulm).
Il est l’auteur de La sanction
scolaire. Une approche
socio-clinique (Paris, Petra, 2012) et L’expérience du concept. Michel Foucault
entre épistémologie et histoire (Publications de la Sorbonne, à
paraître).
Alain PIERROT: Emile et le "secret"de l'anthropologie
En déclarant dans "Tristes tropiques"
que l’anthropologue ne peut que "répéter la démarche qui a fait passer
des ruines laissées par le Discours
sur l’origine de l’inégalité, à l’ample construction du Contrat Social dont l’Emile révèle le secret",
Lévi-Strauss attribue à la réflexion menée a priori par Rousseau
sur la nature humaine une double fonction, celle de penser la diversité
ethnographique dans le cadre d’une anthropologie générale et celle de
fonder la "critique à domicile".
Le sens des voyages d’Emile doit en effet être politique: il s’agit de
saisir dans son essence le contrat social immanent à tout système
particulier: "Nous, le peuple", qu’il s’agisse de Tikopia ou des
Etats-Unis. Lévi-Strauss a-t-il raison de faire de J.-J. Rousseau le
"fondateur des sciences de l’Homme" pour avoir fait de ce consensus
d’ordre éthique le fondement universel implicite de toute vie
sociale? La question sera envisagée en liaison avec les interrogations
qui se sont fait jour dans l’anthropologie contemporaine sur le rapport
à soi et le "sociocentrisme".
Alain Pierrot, professeur des Universités, membre du CANTHEL
(Centre d’Anthropologie culturelle, Paris Descartes), après avoir
travaillé sur l’acquisition du langage puis l’immigration ("Grammaire française de l’intégration",
2002) et la philosophie de l’éducation ("Individualisme et socialisation: Rorty
contre Dewey", 2012), poursuit actuellement des recherches dans
le domaine de l’anthropologie des apprentissages ("Le silence des aînés" in Dimensions
formelle et non formelle de l’éducation en Asie Méridionale, 2012) —
notamment concernant la scolarisation des tziganes ("Mythe nomade et logique migratoire",
2011) — et dans celui de l’anthropologie des activités graphiques ("Compétence, oralité et écriture",
2012).
Jean-Claude QUENTEL & André
TURMEL: L’Emile
et
l’enfant comme "être au présent" ou "être en développement"
(being/becoming). La lecture développementaliste en question
Jean-Claude Quentel est psychologue. André Turmel est sociologue. Ils
ont un point commun: leurs travaux en psychologie et en sociologie les
ont conduits, chacun de leur côté, à réinterroger le statut et la
définition même de l'enfance, et sa supposée différence d'avec l'état
adulte. Pour le psychologue, il n’est plus possible de s’en
tenir à l’approche génétique qui a longtemps été la seule en vigueur
chez les psychologues de l’enfance. Cette approche adultocentrique, qui
emprunte directement à l’évolutionnisme du XIXe siècle et compare donc
systématiquement les productions de l’enfant à celles de l’adulte,
occulte les capacités de cet enfant. On peut en effet montrer
aujourd’hui que celui qu’on appelle un enfant dispose dans les champs
de la logique, de la technique et de l’éthique, des mêmes capacités que
l’adulte; il met en œuvre les mêmes processus rationnels que lui et
est donc déjà, de ce point de vue, un homme complet. Toutefois, pour
J.-C. Quentel, une approche "déconstruite" de la réalité enfantine
oblige à saisir qu’il demeure un registre dans lequel l’enfant se
spécifie dans son fonctionnement par rapport à l’adulte et ce domaine,
c’est précisément celui du social (ou de la socialité) et des processus
anthropologiques qu’il suppose. Il ne suffit pas d’affirmer que
l’enfant est un "individu" au même titre que n’importe quel autre
individu, ainsi que le proclament certains auteurs contemporains, pour
qu’il soit en mesure d’affirmer, d’un point de vue anthropologique, une
réelle autonomie et une véritable responsabilité.
La nouvelle sociologie de l’enfance, essentiellement britannique et de
langue anglaise, a connu une impulsion décisive depuis une trentaine
d’années. Si la thématique rousseauiste a été source d’inspiration pour
la suédoise E. Key dans Le Siècle de
l’enfant (1900), peut-on avancer l’hypothèse que cette
thématique a également été source d’inspiration pour cette nouvelle
sociologie de l’enfance? A côté ou par delà d’autres sources dont Locke
et sa métaphore de la tabula rasa?
A partir des trois textes phares de cette nouvelle sociologie de
l’enfance — James, Jenks et Prout (1998), Qvortrup, Bardy, Sgritta et
Wintersberger (1994), et Corsaro (1997) —, André Turmel proposera un
examen de celle-ci à la lumière d’une lecture croisée de Rousseau et de
Locke.
Au cours de cet entretien le psychologue et le sociologue seront amenés
à confronter la déconstruction de l'enfance à l'œuvre dans leurs
travaux respectifs et selon eux nécessaire.
Stéphanie
ROZA: Morelly et Rousseau,
pédagogues empiristes?
Cette intervention se propose de revenir sur la proximité des
pédagogies respectives de Rousseau et de l'utopiste Morelly, auteur de
deux ouvrages consacrés à l'éducation, l'Essai sur l'esprit et l'Essai sur le cœur humain, parus
respectivement en 1743 et 1744 et sous-titrés "principes naturels
d'éducation". On examinera notamment l'usage qui est fait dans ces
textes et dans l'Emile de
l'approche empiriste de la question, déjà présente dans le texte de
Locke, Quelques pensées sur
l'éducation. On tentera de comprendre si c'est une compréhension
différente de cet empirisme qui peut rendre raison de ce qui les sépare
le plus radicalement, à savoir la place accordée aux livres dans le
développement de l'enfant. En effet, il semble que les deux philosophes
cherchent à atteindre un objectif similaire, l'un par les livres,
l'autre sans les livres.
Stéphanie Roza est ATER en philosophie à Paris I-Panthéon
Sorbonne. Elle prépare un doctorat sur le républicanisme social dans la
seconde moitié du XVIIIe siècle à travers la pensée de trois auteurs,
Morelly, Mably et Babeuf, et dans leur rapport à la pensée
rousseauiste.
Elle vient de rééditer Le
code de la Nature de Morelly aux éditions La ville brûle
(Montreuil, 2011).
Michel SOËTARD: De la raison éducative dans l'Emile
Le tsunami provoqué par la publication de l’Emile à travers l’Europe pensante
n’a pas seulement ébranlé les institutions en place: elle a provoqué
une onde culturelle qui a remis en question le logos même, tel qu’il avait
prospéré
dans la tradition platonico-chrétienne et qu’il continuait d’éclairer
le siècle des Lumières. Kant s’est alors trouvé conduit à construire la
philosophie sur de nouvelles bases et Pestalozzi à élaborer une
démarche pédagogique qui rompait radicalement avec les traités
d’éducation traditionnels. Ainsi s’est constituée la raison éducative. C’est à définir
les traits fondamentaux de cette nouvelle raison que s’attachera la
conférence, à déceler les obstacles qui en ont obturé, et continuent à
en obturer, l’accès dans le contexte de la pensée française, et à en
montrer la pleine actualité dans la crise de la modernité que nous
vivons.
Michel Soëtard est professeur (ém.) d’histoire de la pensée
pédagogique à l’Université Catholique de l’Ouest à Angers. Spécialiste
francophone du pédagogue suisse Pestalozzi, il est l’auteur d’une
biographie illustrée, Jean-Jacques
Rousseau (éd. Coeckelberghs, diff. Slatkine), de Rousseau et l’Idée d’éducation,
essai suivi de Pestalozzi juge de
Jean-Jacques (H. Champion/Slatkine, 2012), de Rousseau et la crise de la modernité
(à paraître), et de nombreux articles et contributions sur les deux
"grands Suisses". Il a coordonné chez L’Harmattan un ouvrage sur la
postérité philosophique de l’Emile.
Stefan
STEFANOV & Milka TERZIYSKA:
Les idées de
Jean-Jacques Rousseau et la pédagogie universitaire en Bulgarie dans
les premières décennies du XXe siècle
La
diffusion des idées de Jean-Jacques Rousseau en Bulgarie passe par
deux étapes, la première avant la Libération de la Bulgarie de la
domination turque (1878), la deuxième après cette date. Pour la
première fois, on peut trouver le nom de Rousseau sur les pages
de la presse périodique dans les années 60 du XIXe siècle, notamment
durant la période de la Renaissance bulgare. Le plus souvent, le nom de
Rousseau est mentionné dans des articles sur les questions pédagogiques
au début des années 70 du XIXe siècle, publiés dans divers
revues. A cette époque, il n’y a pas encore de traductions de J.-J.
Rousseau en bulgare. Après la libération de la Bulgarie de la
domination turque en 1878,
sont parues les premières traductions bulgares de Rousseau. Il s’agit
de l'Émile, ou De l’éducation,
Discours sur les sciences et les arts et Du contrat social ou Principes du droit
politique. La popularité de Rousseau s’accroît et, à la fin du
XIXe et au début du XXe siècle, ses idées deviennent, en particulier
sous l’impulsion de Pierre Noikov, professeur à l’Université de Sofia,
l’objet d'études scientifiques et de cours universitaires.
Alain VERGNIOUX: Rousseau lecteur d'Helvétius
Rousseau a annoté dans les marges le Livre d'Helvétius De l'Esprit dont il avait reçu un
exemplaire. Diderot nous a laissé un travail similaire sur L'Homme, du même Helvétius: Réfutation suivie de l'ouvrage d'Helvétius
intitulé L'Homme. L'enjeu est celui de l'origine des
connaissances humaines, mais aussi
de l'origine de la moralité. Il s'agit donc aussi, médiatement, d'un
examen critique des conditions de l'éducation (des apprentissages).
La communication envisage: 1) de répertorier les thèmes retenus par
Rousseau dans sa lecture et sur lesquels porte sa critique; de
procéder de même pour Diderot; 2) de dégager les bases à partir
desquelles ils s'opposent à Helvétius, établir pour chacun d'eux la
configuration notionnelle qui organise la réflexion et autour de
quelles questions s'organise la (les) controverse(s); 3) de proposer
un regard nouveau sur les présupposés théoriques de la "pédagogie" mise
en œuvre dans l'Emile.
Professeur d'Université émérite - Université de Caen
Basse-Normandie. Domaines de recherche: philosophie des sciences,
philosophie de
l'éducation
Publications liées au
colloque:
Théories
pédagogiques. Recherches épistémologiques (Vrin, Paris, 2009);
"Education et philosophie de l'histoire chez J.-J. Rousseau", in Emile ou de la practibilité de l'éducation
(coll.), Actes, UMH, Mons, 2004;
"Diderot : l'héritage perdu ?", in Actes
Congrès Aref, Strasbourg,
août, 2007;
"Modèles d'intelligence naturelle dans les apprentissages
au XVIIIe siècle : entre biologie et mécanique", in Apprentissage (coll.), Hermès,
PAris, 1998.
BIBLIOGRAPHIE :
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AUDI, Paul, Rousseau : une philosophie de l’âme, Paris, 2008.
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WORMS, Frédéric, Emile ou de l'éducation – Etude du livre IV,
Paris, 2001.
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