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" Page mise à jour le 19 septembre 2009 "



DU JEUDI 10 SEPTEMBRE (19 H) AU JEUDI 17 SEPTEMBRE (14 H) 2009



DONNER LIEU AU MONDE : LA POÉTIQUE DE L'HABITER


DIRECTION : Augustin BERQUE, Alessia de BIASE, Philippe BONNIN

ARGUMENT :

Ce colloque clôt un programme-cadre de recherches coopératives internationales, "L'habitat insoutenable", qui, outre un séminaire pluriannuel à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, a déjà donné lieu à deux colloques internationaux à Cerisy: "Les trois sources de la ville-campagne" (2004) et "L'habiter dans sa poétique première" (2006), suivis de deux ouvrages collectifs: La Ville insoutenable (Belin, 2006) et L'Habiter dans sa poétique première (Donner lieu, 2008).

L'idée directrice du programme est une critique de la conception mécaniciste qui sous-tend l'évolution actuelle de l'habitat dans les pays riches (et peu à peu dans le reste du monde), évolution insoutenable sur le long terme tant du point de vue de l'écologie (empreinte écologique démesurée) que de l'éthique (inégalités croissantes) et de l'esthétique (ravage du paysage). A l'inverse de ce mécanicisme, il s'agit, à la suite de l'intuition fameuse de Hölderlin (L'humain habite le monde en poète), d'élucider la poétique inhérente à l'acte même d'habiter humainement sur la Terre, tout en en dégageant des perspectives concrètes pour l'architecture, l'urbanisme et l'aménagement du territoire.

Ce troisième et dernier colloque est conçu à la fois comme une rétrospective sur l'ensemble du programme et comme une définition de ces nouvelles perspectives.

CALENDRIER DÉFINITIF :

Jeudi 10 septembre
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Vendredi 11 septembre
Matin:
Jacques PEZEU-MASSABUAU: Nommer la poétique du monde
Chris YOUNÈS: Habiter le monde comme résistance à l’immonde

Après-midi:
Philippe NYS: De l'abîme béant au ciel étoilé
Philippe BONNIN: La poétique bachelardienne: une anthropologie de l’habiter?

Soirée:
Francine ADAM: Les pieds sur Terre


Samedi 12 septembre
Matin:
Jean-Jacques WUNENBURGER: Chemins vers un réenchantement du séjour sur terre: "la chair du monde" chez Merleau-Ponty, le "quadriparti" chez Heidegger et la "cosmo-analyse" chez Bachelard
Michel COLLOT: Paysage et pensée selon la phénoménologie

Après-midi:
Maurice SAUZET: Emotion et présence aux lieux
Augustin BERQUE: Poétique naturelle, poétique humaine

Soirée:

Projection du film de Pascale WEBER et Jean DELSAUX: Le Puy-en-Velay, Ville de Mémoire, Ville de Pouvoir (Synopsis)


Dimanche 13 septembre
Matin:
Alessia de BIASE: Pour une poétique du "faire avec"
Michel AGIER: Je me suis réfugié là ! Etablissements précaires sans asile

Après-midi:
Patrick MARCOLINI: Payser le monde. Des situationnistes aux courants anti-industriels, recherche politique d’une poétique de l’habiter
Eliane RABINOVICH: Autour des sans-logis de São Paulo (projection et discussion)


Lundi 14 septembre
Matin:
Giovanni CAUDO & Alice SOTGIA: L’utopie du lieu
Ferdinando FAVA: Poétique des banlieues

Après-midi:
DÉTENTE


Mardi 15 septembre
Matin:
Martine BOUCHIER: Bodenlos, visiter la crise
Henry TORGUE: Cris et murmures du lieu

Après-midi:
Isabelle ROGER-FAVRE: L'argent, le paysage, la vie
Paola SAVOLDI: Faiblesse des outils, force des lieux


Mercredi 16 septembre
Matin:
Domingos PEREIRA: Le corps, instrument et matrice poïétique de l’habité

Après-midi:
Sabine BREUILLARD: Explorer et cosmiser, dire et donner lieu
Pauline COUTEAU: "Où j'attache mon cheval sera mon pâturage, où j'allume le feu sera ma demeure": L’habiter nomade en Asie Centrale à la lueur de la théorie du milieu de Watsuji Tetsurô


Jeudi 17 septembre
Matin:
Discussion générale

Après-midi:
DÉPART DES PARTICIPANTS

RÉSUMÉS :

Francine ADAM: Les pieds sur Terre
Les pieds sur terre, c’est une histoire de pas, de marcheurs et de sentiers. Gracq, Giono, Thoreau, Nietzsche, Rimbaud: on connaît tous ces marcheurs célèbres qui ont fait jaillir paroles sérieuses, merveilleuses, lumineuses à force d’inspiration venue pas à pas. Marcher et créer, marcher et solutionner aussi. Au cœur de Paris ou dans le bush australien, les commissaires Jean-Baptiste Adamsberg (Fred Vargas) et Napoléon Bonaparte, dit Bony (Arthur Upfield) ont ce besoin absolu de marcher pour réfléchir, se concentrer sur la trame et la traque afin de résoudre énigmes et problèmes. Prendre la mesure des choses à l’échelle du corps en mouvement et imaginer demain. S’inspirer de cette boîte de nuit de Rotterdam où les pieds des danseurs activent les lumières au sol. Espoir poétique et écologique. Et si en bougeant, les corps faisaient naître de leur énergie la clarté et la chaleur de nos milieux? Si la machine était aussi en nous?

Michel AGIER: Je me suis réfugié là ! Etablissements précaires sans asile
Dans ce moment sombre de l’histoire du "repeuplement de la planète", les politiques gouvernementales des pays riches produisent la fin de l’asile et remplacent l’hospitalité par l’hostilité ; des lieux de survie, de cachette, d’invasions clandestines, deviennent une partie des formes d’habitat. La réflexion sur la création de nouveaux refuges par les migrants sera proposée à travers deux moments spécifiques du parcours migratoire: le transit et l’installation. À ces deux phases correspondent deux modalités différentes de formation d’un habitat. Si les refuges qui se créent aux frontières sont des lieux stables pour des voyageurs instables, qui transitent là pour des périodes de temps déterminés, ceux qui naissent dans la phase d’installation des migrants, fruits d’une quasi-absence du système d’accueil, deviennent souvent la cristallisation de la précarité.

Augustin BERQUE: Poétique naturelle, poétique humaine
Le "poème du monde" ne saurait être accaparé par la seule espèce humaine, car trop d'analogies montrent que les comportements culturels ont leurs racines dans le vivant. Pourtant, il existe un saut entre les systèmes techno-symboliques proprement humains et les systèmes écologiques que nous partageons avec le reste du monde vivant ; à savoir la capacité (dans une certaine mesure) de s'affranchir de l'étendue et de la durée par la représentation. Les lieux du monde humain ne sont donc pas seulement, et sont de moins en moins, les lieux du monde vivant, bien qu'ils y restent nécessairement fondés par notre chair. On s'interrogera ici sur cette frontière poreuse qui sépare les mondes de l'écoumène (la Terre habitée humainement) des mondes de la biosphère (la Terre habitée par la vie).

Alessia de BIASE: Pour une poétique du "faire avec"
Le Mouvement Moderne a créé de "petits monstres" dans nos banlieues dont il faut désormais sérieusement s’occuper. Cependant, il a représenté l’un des derniers moments où une réelle expérimentation d’autres façons d’être dans l’espace a été conduite et réalisée, au moins en France. Cela personne — même le plus antimoderniste — ne pourra le nier. Au-delà des jugements personnels et des positions idéologiques, qui ne font certainement plus progresser la manière de penser la ville, nous sommes orphelins d’un criticisme qui a conduit à une certaine expérimentation, et pas seulement à des positions théoriques stériles. Dans ce sens est-il possible, aujourd’hui encore, de se dire anti-modernistes? Être contre le Mouvement Moderne n’est pas une réelle prise de position, c’est une manière d’esquiver le véritable problème: quelle idée d’espace projetons-nous pour nos banlieues? Est-il possible, par exemple, de s’affranchir d’une posture manichéenne comme celle qui argumente en faveur de la démolition? Est-il encore possible analyser les espaces modernes à travers des catégories essentiellement liées à la ville ancienne et proposer cette dernière comme seule panacée pour "sauver" la  Banlieue? Pourquoi laisser croire qu’un sentiment comme la nostalgie puisse coloniser autant notre imaginaire urbain (cf Cerisy 2006), jusqu’à nous empêcher de trouver d’autres modèles? Est-il possible, en revanche, de "faire avec" ce qu’on a, et d’inventer une forme de bricolage urbain, où les pièces à rapiécer sont les tours et les barres modernistes de nos cités?

Philippe BONNIN: La poétique bachelardienne: une anthropologie de l’habiter?
Dès la parution de la Poétique de l’espace (1957), la gent architecturale s’est emparé de ce puissant étendard: il réaffirmait cette dimension du poétique qui manquait à un art de bâtir risquant alors d’être réduit à un machinisme moderniste. L’ouvrage était peut-être lu, en tout cas cité avec systématisme, ses titres et concepts repris abondamment dans le discours, dans l’art de dire. Mais qu’en fut-il dans l’art de faire? Ces concepts rencontraient-ils l’usage réel (Pinson 1990), modeste, ordinaire, quotidien de l’espace et de la maison, celui qu’une anthropologie des Pavillonnaires, sous l’influence de Lefebvre (1966), décrirait une décennie plus tard, et qui paraît avoir plus certainement fécondé la réflexion et contribué à renouveler le regard.

Martine BOUCHIER: Bodenlos, visiter la crise
Les artistes ont largement manifesté leur hostilité à un monde qui leur était "insoutenable" en se tournant contre la société. Les plus sensibles d’entre eux aux événements de leur époque se sont attachés à redéfinir, à travers une réflexion intellectuelle souvent très intense (art conceptuel, art-critique, art et information, art et technologies), les paramètres d’un art plus engagé dans le réel et tenté d’exercer leurs compétences "théoriques" dans les nombreux domaines où se construit la société contemporaine. Cette disponibilité au monde a déplacé leur (regard) critique vers des zones encore indéfinies situées en marge des catégories esthétiques traditionnelles qu’ils n’ont eues de cesse de vouloir faire reconnaître comme de nouvelles dimensions de l’art. N’est-ce pas dans ces pratiques et dans leurs effets que nous pouvons voir se redessiner les contours d’un monde plus soutenable?
Il s’agira de comprendre le rôle analytique de ces œuvres en relisant les écrits sur la crise (de l’art, de la culture, de l’esthétique) et en regardant les productions de quelques artistes clés de l’après-guerre non comme des produits agressifs ou dangereux pour l’ordre et les valeurs mais comme "des objets que chaque civilisation laisse derrière elle comme la quintessence et le témoignage durable de l’esprit qui l’anime" (Hannah Arendt, La crise de la culture, 1954).

Sabine BREUILLARD: Explorer et cosmiser, dire et donner lieu
A travers les récits des explorateurs russes du Turkestan chinois et du désert de Gobi, on montrera comment ils ont dit le poème du monde et habité humainement cette terre en la  découvrant à la semelle de leurs souliers, inventoriant le monde, le décrivant dans toutes ses assomptions, tant minérale, botanique, animale, humaine, géographique, climatique et atmosphérique, le créant en le nommant, et ainsi lui donnant lieu dans sa poétique première.

Giovanni CAUDO & Alice SOTGIA: L’utopie du lieu
À partir des derniers travaux de Giovanni Ferraro, dans lesquels il chercher à pénétrer, de manière approfondie et originale, les concepts de lieu et de communauté, cette communication se propose d’explorer l’importance de ces thèmes par rapport à la description et à l’interprétation de la ville contemporaine. Cette importance nous semble évidente, et profondément actuelle, surtout si elle est lue en relation à cette difficulté que l’urbanisme exprime, désormais depuis longtemps, de décrire la réalité d’aujourd'hui comme constituée de problèmes qui pourraient être résous rationnellement. C’est des difficultés de l’urbanisme à re-connaître la ville contemporaine, que naît l’exigence d’expérimenter un nouveau type de regard qui soit narratif plutôt qu’analytique, attentif aux aspects relationnels et de processus des lieus ; aux relations de continuité et discontinuité ; aux déchets de la ville moderne comme waste, le gaspillage et le potentiel.

Michel COLLOT: Paysage et pensée selon la phénoménologie
Il s’agira dans cette communication de montrer que la notion et l’expérience du paysage jouent un rôle important dans la Phénoménologie de la perception et, plus largement, dans la pensée de Merleau-Ponty; et qu’en retour, celle-ci apporte un éclairage décisif sur cette notion et sur cette expérience, et nous permet d’en approfondir les enjeux philosophiques. Elle nous aide à comprendre que l’expérience sensible elle-même est une forme de pensée, qui transgresse les oppositions classiques du sensible et de l’intelligible, du visible et de l’invisible, du sujet et de l’objet, de la res cogitans et de la res extensa, du corps et de l’esprit. Si le paysage est si souvent évoqué par Merleau-Ponty, c’est parce qu’il est un lieu d’émergence de cette pensée incarnée et située, dont nous avons aujourd’hui besoin pour réapprendre à habiter le monde.

Pauline COUTEAU: "Où j'attache mon cheval sera mon pâturage, où j'allume le feu sera ma demeure": l’habiter nomade en Asie Centrale à la lueur de la théorie du milieu de Watsuji Tetsurô
À partir de la notion de milieu (fûdo, 風土) Watsuji Tetsurô (1889-1960) définit l’existence de l’humain par sa structure temporelle et spatiale, ou plus précisément historique et médiale (ningen sonzai no rekishiteki fûdoteki kôzô, 人間存在の歴史的風土的構造). Cet ancrage de l’être humain dans son milieu, faisant fi de tout dualisme destructeur, donne à "penser avec", et non plus sur un objet. Il n’est donc pas question de concevoir l’environnement dans son "objectivité", mais dans la subjectivité active de l’être humain qui façonne le milieu tout en étant façonné par lui au fil des multiples histoires qui les constituent. A travers ce postulat théorique, nous souhaitons traiter plus particulièrement du milieu des nomades d’Asie centrale et a fortiori de l’habitat caractéristique qu’est la yourte, envisagé à travers ses récits fondateurs. En effet, du gratte-ciel à la yourte, quels récits soutiennent les manières d’être des humains qui y habitent? Il ne s’agit ici en aucun cas de promouvoir la diffusion de la yourte pour pallier l’urbain diffus, mais bien plutôt de saisir à travers cet exemple en quoi ce mode d’être se fonde sur la Terre et donne lieu à un monde riche de sens, où humain et milieu coexistent grâce à ce fil de l’histoire cosmique qui les relie. 

Ferdinando FAVA: Poétique des banlieues
Les quartiers "maudits" des nos villes globalisées, si vus "du haut et du dehors", ne seraient que la figure urbaine de la disjonction entre le Vrai, le Bien et le Beau. Vus "du dedans et du bas", ils laissent apparaître, dans l'invention de l'habiter même, une initiative individuelle, qui cherche sans cesse soi-même. Souvent forclose dans les savoirs spécialisés sur l'habiter et la culture des politiques urbaines, elle témoigne, au contraire, de l'effort continu de renouer les liens, même si faibles et instables, de l'axiologie "première". A partir d'une enquête ethnologique de longue durée dans le quartier Zen de Palerme (Sicile, Italie), seront explorés les rapports entre la poétique comme catégorie littéraire et les pratiques quotidiennes de l'habiter, mise en scène et poïétique, là même où les murs abandonnés, les ordures aux bord des rues et les rapports de subordination sont la Terre déployée en monde.

Patrick MARCOLINI: Payser le monde. Des situationnistes aux courants anti-industriels, recherche politique d’une poétique de l’habiter
Le mouvement situationniste, apparu à l’orée des années 1950, avait placé au cœur de ses préoccupations la dérive, comme technique de déplacement sans but fondée sur l’influence du décor, et la psychogéographie, comme étude des effets exercés par le milieu urbain sur les états d’âme et les dispositions affectives des individus. Il s’agissait alors d’ouvrir à la création libre le champ du comportement et des situations de la vie quotidienne, et de rassembler les moyens de construire une vie intégralement poétique.
Toutefois, plus de cinquante ans ont passé, et la poésie des villes  et de l’errance semble avoir épuisé ses charmes pour beaucoup de ceux qui s’inscrivent aujourd’hui dans la lignée de l’Internationale Situationniste, tout en faisant désormais porter leur critique sur la société industrielle (et non plus seulement sur le capitalisme ou l’Etat). Dans les essais de Jaime Semprun, René Riesel ou Miguel Amorós, dans les livres de l’Encyclopédie des Nuisances en général, mais aussi, par exemple, dans le travail de Joël et Nadine Cornuault autour d’Elisée Reclus, de John Burroughs et des romantiques allemands, la défense de la nature, de la campagne et de la paysannerie est passée au premier plan ; et les initiatives qui se développent dans le sillage des courants critiques de la société industrielle (retour à la terre, jardins collectifs, occupation et reconstruction de bâtiments désaffectés, essais d’agriculture alternative, etc.), si elles développent effectivement le sentiment géographique qui est toujours resté présent au sein de l’I.S., semblent désormais relever plutôt d’une recherche du sol, de l’installation, de l’ancrage, en bref du paysement — au plus loin de l’apologie du dépaysement, du voyage, de la fuite, et parfois même de l’exil, portée classiquement par les situationnistes, et dans leur sillage, par les mouvements d’extrême gauche des années 1970.
Cela ne signifie pas pour autant que la poésie ait été abandonnée au profit de l’activisme politique ou du prosaïsme de la vie ordinaire. Il semblerait plutôt qu’une nouvelle poétique se mette en place à l’usage de ceux qui cherchent à dépasser le système techno-industriel et à construire autre chose ; une poétique de l’habiter basée d’un côté sur la constitution d’espaces de résistance, d’abris ou de niches dans une société promise au chaos, et de l’autre sur la recherche d’un enracinement et d’un déploiement, à la fois vers ce qui est profond et vers ce qui est élevé. C’est cette poétique que nous voudrions ici déplier, pour montrer en quoi elle offre des ressources sensibles et imaginaires pour penser et transformer un monde devenu insoutenable.

Philippe NYS: De l'abîme béant au ciel étoilé
La question de l'ornement est récurrente et structurante d'un triple point de vue: anthropologique, esthétique et technique. Tout à la fois point d'ancrage et mobilité, l'ornement permet d'expliciter la plasticité de la tradition "occidentale" dans ses principaux moments, historiques et structuraux, d'un point de vue esthétique général ainsi que dans certains de ses aspects du point de vue de l'histoire de l'art, notamment la théorie de la mimésis, de l'ut pictura poesis, la question du paragone, le statut des arts décoratifs, les modernités du XXème siècle, le minimalisme, l'abstraction... Revisités, ces cadres permettent de mettre le doigt sur un certain nombre d'enjeux propres à notre contemporanéité.

Domingos PEREIRA: Le corps, instrument et matrice poïétique de l’habité
Le corps est le lieu de l’être. Il est lui-même déploiement et origine poïétique de l’écoumène. Transsubstantiation cosmologique de la présence humaine faite chair, la Terre est l’expression de cette trajection. Ainsi, le monde n’est pas une extériorité étrangère à soi. La Terre est le poème vivant de notre humanité dont la géosphère est le parchemin magnifique, vivant et diablement fragile. Elle est une étendue objectivement restreinte et subjectivement infinie, que le corps de cette première demeure de l’être explore. Le corps est notre trajecteur primordial, façonné par des millions d’années d’évolution, il est notre singulier vaisseau d’une conscience créatrice et exploratoire incarnée. De l’Aegyptopithèque à l’homo sapiens sapiens, notre corps médial n’a cessé d’évoluer. Il est pris dans un processus d’empathie structurelle et structurante avec l’"étendue", marquant chaque fois plus profondément et durablement notre planète. "Le corps est la première demeure de l’être", ne veut pas dire qu’il existe une dichotomie entre un corps demeure et une pensée habitante ; car, de la plus petite particule élémentaire au génome, la moindre parcelle de notre organisme est déjà conscience du monde.

Références Bibliographiques :

Bergson (Henri), Durée et simultanéité – A propos de la théorie d’Einstein, Paris, Presses Universitaires de France, 7ème édition: 1968. (216 p.) 1ère édition:1922.
Bergson (Henri), Les deux sources de la morale et de la religion, Paris, Presses Universitaires de France, 9e édition: 2006, octobre. (350 p.) 1ère édition: 1932.
Bergson (Henri), La pensée et le mouvant, Paris, Presses Universitaires de France, 14e édition: 1999, janvier.(296p.) 1ère édition: 1938.
Bergson (Henri), Matière et mémoire, Paris, Presses Universitaires de France, 7e édition "Quadrige": 2004, mai. (284 p.) 1ère édition: 1939.
Bergson (Henri), L’évolution créatrice, Paris, Presses Universitaires de France, 11e édition "Quadrige": 2007, octobre. (706 p.) 1ère édition: 1941.
Berque (Augustin), Le sauvage et l’artifice – Les japonais devant la nature, Paris, Gallimard, 1986 (320 p.).
Berque (Augustin), Médiance de milieux en paysage, Montpellier/Paris, Editions Reclus, 1990 (166 p.).
Berque (Augustin), Les raisons du paysage, de la chine antique aux environnements de synthèse, Paris, Hazan, 1995 (192 p.).
Berque (Augustin), Etre humains sur la terre, Paris, Editions Gallimard, 1996 (218 p.).
Berque (Augustin), Ecoumène – Introduction à l’étude des milieux humains, Paris, Editions Belin, 2000 (272 p.).
Bourdieu (Pierre), La distinction – critique sociale du jugement, Paris, Les éditions de minuit, 1979 (680 p.).
Bourdieu (Pierre), Le sens pratique, Paris, Les éditions de minuit, 1980 (480 p.).
Bourdieu (Pierre), La domination masculine, Paris, Editions du Seuil, 1998 et septembre 2002 pour la préface (200 p.).
Bourdieu (Pierre), Si le monde social m’est supportable, c’est parce que je peux m’indigner, préface d’Antoine Spire, Paris, Editions de l’aube, 2002 (64 p.).
Bourdieu (Pierre), Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Editions raisons d’agir, février 2004 (144 p.).
Heidegger (Martin), Etre et Temps (Sein und Zeit), Paris, Editions Gallimard, 1986. (598 p.) © De l’édition séparée de Sein und Zeit: Max Niemeyer Verlag, Tübingen, 1976. © De la Gesamtausgabe: Vittorio Klostermann, Francfort-sur-le-Main, 1977.
Heidegger (Martin), Essais et conférences (Traduit de l’allemand par André Préau et préface par Jean Beaufret), Paris, Editions Gallimard, 1954 (362 p.).
Heidegger (Martin), Introduction à la métaphysique (Einführung in die métaphysik), Paris, Editions Gallimard, 1967. (598 p.) © Max Niemeyer Verlag, 1952 (238 p.).
Heidegger (Martin), Qu’est-ce qu’une chose (Die frage nach dem ding), Paris, Editions Gallimard, 1971 (266 p.).
Heidegger (Martin), Chemins qui ne mène nulle part, Paris, Editions Gallimard, 1962 (476 p.).
Merleau-Ponty (Maurice), La structure du comportement, Paris, Presses Universitaires de France, 1942 (254 p.).
Merleau-Ponty (Maurice), Phénoménologie de la perception, Paris, Editions Gallimard, 1945 (549 p.).
Merleau-Ponty (Maurice), Signes, Paris, Editions Gallimard, 1960 (274 p.).
Merleau-Ponty (Maurice), L’œil et l’esprit, Paris, Editions Gallimard, 1964.
Merleau-Ponty (Maurice), Le visible et l’invisible, Paris, Editions Gallimard, 1964 (364 p.).
Morin (Edgar), Pour une politique de civilisation, Paris, Editions arléa, janvier 2008 (80 p.) (Voir p. 21).
La Mettrie (de) (Julien Offroy), L’Homme-Machine, Paris, Editions Denoël/Gonthier, 1981. Précédé de Lire La Mettrie par Paul-Laurent Assoun. (288 p.) L’Homme-Machine parut anonymement à Leude à la fin de l’année 1747 et daté de 1748, chez Elie de Luzac.
Leroi-Gourhan (André), L’homme et la matière, Paris, Editions Albin Michel, 1943 et 1971 (352 p.).
Leroi-Gourhan (André), Milieu et techniques, Paris, Editions Albin Michel, 1945 et 1973 (480 p.).


Jacques PEZEU-MASSABUAU: Nommer la poétique du monde
Chaque société habite le monde en le nommant, et en nommant sa dimensions esthétique: chacune s'est créé un vocabulaire du beau, fondé sur les formes de sa sensibilité, sur le stock de termes dont elle dispose, sur les caractéristiques des œuvres et objets de son art, sur des jugements esthétiques émis par elle ou sur elle. Ce vocabulaire a nécessairement une dimension diachronique, et n'a cessé d'évoluer, de se reconstruire sur lui-même. De ce fait, il est à chaque instant le palimpseste d'une sensibilité nationale. Il dénote une attitude mentale caractéristique, et une forme déterminée de la conscience de soi. Il séduit et fascine: chaque peuple y scrute inlassablement sa propre sensibilité. Par là c'est aussi un outil de cohésion sociale, utilisé simultanément à se distinguer des autres cultures, jusqu'à s'altérer parfois en l'illusion d'une exceptionnalité. Des sociétés voisines voient un même terme dériver vers des images progressivement divergentes, jusqu'à ce que chaque peuple soit une "île", où il entretient et cultive jalousement son "beau".

Isabelle ROGER-FAVRE: L'argent, le paysage, la vie
"Si l’homme effectuait son travail comme la fleur s’épanouit et comme l’oiseau chante, aucune valeur rémunérable ne s’y attacherait", nous dit Georg Simmel après avoir souligné la double signification du mot ‘Verdienst’, évoquée à plusieurs reprises dans sa Philosophie de l’Argent (1900). Ce ‘Verdienst’ qui exprime "tant le profit économique externe de notre action" (gain en argent) "que son bénéfice moral interne" (mérite) ne se retrouve pas dans ce que Simmel appelle l’"unearned profit de la rente foncière". A ce "phénomène pervers", on opposera la création de valeur, par laquelle "en cultivant les choses, nous nous cultivons à notre tour", en interaction avec la nature. Ce processus ("von uns ausgehende und in uns zurückkehrende Werterhöhungsprozeß") n’est-il pas à l’œuvre dans l’expérience paysagère? Mais là où nous percevons "tel élément ou tel autre, l’artiste, en réalité, voit et crée le paysage". Qu’est-ce alors que voir et créer en artiste? Rendre sensible la relation avec ce qui nous entoure, pour mieux l’habiter? Donner lieu aux choses et aux hommes (même les plus démunis), sur cette terre?

Maurice SAUZET: Emotion et présence aux lieux
L'émotion est l'expression d'une sortie hors de soi-même. Le choc émotionnel que l'on commente surtout dans les cas graves existe aussi dans le cas plus bénin de la surprise. La sortie hors de soi, ou émotion profonde, n'est effective que si l'on est corporellement en soi.  La conscience d'être prend alors la dimension qu'on accorde au "da sein". Le monde apparaît "tel qu'il est, avant tout retour sur nous-mêmes" égalant "la réflexion à la vie irréfléchie de la conscience"1 ou attitude de l'explorateur. Cette réduction implique un arrachement à l'évasion intellectuelle, à la routine du quotidien. Elle prend toute son ampleur quand on est vraiment présent aux lieux. La conformation de l'espace peut permettre par une certaine agression contrôlée cette intégration corporelle à soi-même. Dans un monde qui tend à l'immonde, l'architecture et l'urbanisme peuvent être les outils actifs de ces instants. C'est cette mise en place des objets de notre quotidien que je tenterai d'illustrer.

1 Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception. Avant-propos, Gallimard, 1945.

Paola SAVOLDI: Faiblesse des outils, force des lieux
Les outils de l’urbanisme, y compris le projet de l’architecture, comme techniques de modification de la ‘terre’? Le pouvoir de tels outils  nous paraît évident, les implications normatives de plus en plus denses. Ces outils démontrent à l’épreuve des faits une double vocation: d’un côté leur force en termes de conditions et limitations à l’action et au déploiement du projet, et de l’autre côté leur faiblesse en tant qu’éléments entre autres qui participent au tableau vivant des sociétés et des lieux qu’elles habitent.
Nous soulignons quelques contradictions: force et faiblesse comme caractères fonciers des outils, confiance presque totale dans une technique incertaine, incertaine parce que la relation outils — effets sociaux et physiques n’est jamais que causale. En ce cadre la participation représente à la fois détournement démocratique et technologie du consensus.
Revenir aux lieux nous parait donc la seule voie pour prendre en compte et mieux comprendre les contradictions que les projets contemporains impliquent.

Henry TORGUE: Cris et murmures du lieu
Que nous apprend le sonore sur l'esprit du lieu? Loin de n'être qu'un résidu audible des mouvements et des activités, le monde des sons est l'espace sensible majeur des affects et des émotions qui colorent nos relations au monde. Nos territoires se définissent aussi par l'emprise acoustique dont nous les marquons et par l'identité sonore qu'ils nous font subir ou dans laquelle ils nous protègent. Comment se définissent aujourd'hui les identités sonores des lieux, entre la tendance vers un uniforme urbain marqué par la prégnance des transports — toutes les villes "sonnent" à l"identique — et le désir de plus en plus affirmé de sauvegarder des paysages sonores patrimoniaux ou créatifs, îlots de singularité et de référence. Quelle est la part individuelle de cette écologie du sonore? Nous sommes à la fois des oreilles passives et des faiseurs de bruits. Donner lieu procède alors d'un double mouvement: se mettre à l'écoute du monde et moduler sa propre partition sonore dans l'orchestre commun. Entre cacophonie et harmonie, l'habiter joue sa qualité au quotidien.

Références Bibliographiques :

Augoyard, Jean-François ; Torgue, Henry. Sonic experience, a guide to everyday sounds. Montréal: McGill-Queen's University Press. 2006. 216 p.
Augoyard, Jean-François ; Torgue, Henry. À l'Ecoute de l'Environnement, Répertoire des effets sonores. Marseille: Éditions Parenthèses. 1995. 176 p.
Torgue, Henry. La pop-music et les musiques rock. 4ème édition entièrement refondue. Paris : Presses Universitaires de France, 1997, (1ère edition, 1975). 128 p. Collection "Que Sais-Je?", n°1601 (traduit en espagnol, japonais, chinois, serbe).
Torgue, Henry. "Immersion et Émergence. Qualités et significations des formes sonores urbaines". Espaces & Sociétés, Le sens des formes urbaines. n°122 3/2005, pp. 157-167.
Torgue, Henry. "Agir sur l'environnement sonore. De la lutte contre le bruit à la maîtrise du confort sonore". Champs culturels, n°19, juin 2005, pp. 19-23.


Jean-Jacques WUNENBURGER: Chemins vers un réenchantement du séjour sur terre: "la chair du monde" chez Merleau-Ponty, le "quadriparti" chez Heidegger et la "cosmo-analyse" chez Bachelard
Le réenchantement du monde, de notre manière de l’habiter et de l’aménager, trouve des racines dans la philosophie du 20ème siècle. Ecologie et développement durable, par exemple, puisent dans une nouvelle réflexion éthique qui dépasse la morale classique des obligations. Toutes ces démarches font appel à une critique des catégories philosophiques du sujet et de l’objet, du Moi et du monde, du dedans et du dehors. Dans le sillage de la phénoménologie, plusieurs philosophes ont mis en place les conditions d’une nouvelle expérience de notre rapport au monde. Perception sauvage chez Merleau-Ponty, poétique onirique chez Bachelard, pensée méditante chez Heidegger, ouvrent ainsi des perspectives dont nous n’avons pas encore pleinement mesuré la portée et la nouveauté.

Chris YOUNÈS: Habiter le monde comme résistance à l’immonde
L’opposition entre le monde et l’immonde met en évidence la bipolarité à laquelle le genre humain est confronté et que les Grecs anciens ont représenté à travers les notions de cosmos et de kaos. Ordre et désordre, beauté et laideur, vrai et faux, bien et mal, vivable et invivable sont des catégories anthropologiques duelles qui amènent à penser l’habiter comme une résistance à l’immonde qui le menace. Cette assertion sera examinée à partir de la lecture de deux auteurs majeurs de la littérature contemporaine, exprimant la tension ontologique entre épuisement et ouverture des possibles. S. Beckett a montré que l’homme n’habite plus le monde devenu pour lui une prison. Ainsi, dans la pièce Quad, des personnages désœuvrés sont condamnés à se déplacer dans un espace fermé en s’évitant les uns les autres. Il s’agit d’une vie d’errance sans horizon. En revanche, J-M-G. Le Clézio décrit des formes d’existence régénératrices dans lesquelles les hommes vivent en communion poétique avec la nature c'est-à-dire reliés par mille liens à un monde non perverti par la course effrénée vers le profit. La résistance créatrice prend alors une double forme: appel à la destruction des espaces immondes de misère et de détresse, mais aussi quête d’ouverture salvatrice sur une autre façon d’habiter la terre.



Synopsis du Film de Pascale Weber et Jean Delsaux: Le Puy-en-Velay, Ville de Mémoire, Ville de Pouvoir
Contribution en images à une réflexion collective sur le thème de "Territoire et Patrimoine, lieux de mémoire, lieux de pouvoir". Ce document vidéo confronte les propos que nous avons recueillis auprès de l'ancien et du nouveau (Laurent Wauquiez) maires du Puy, de l'ancien Président de la Communauté d'Agglomération, responsable de la réhabilitation par Willmotte de l'Hôtel-Dieu, projet soutenu par Julia Kristeva, de l'Evêque du Puy, de la restauratrice des fresques etc, avec des images recueillies dans la ville haute principalement. Ce travail aborde les problématiques du vivre en ville ancienne, de la restauration, des espaces et équipements publics, de la confrontation pouvoir religieux, pouvoir républicain, sur le plan de l'occupation des territoires, de la voiture en ville haute, des loisirs et festivités, religieux et laïcs. Patrimoine historique et religieux: conservation ou conservatisme? Cohabitation avec la vie profane ou radiation de l'Agora? Nous n'avons pas souhaité apporter des réponses normatives mais tenté, en regard des propos retenus, de laisser transparaître les modes d'existence des différents espaces.


Avec le soutien de l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture Paris - Val de Seine
et de l'Université de Paris VIII




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