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" Page mise à jour le 19 septembre 2009 "
DU JEUDI 10 SEPTEMBRE (19 H) AU JEUDI 17 SEPTEMBRE
(14 H) 2009
DONNER LIEU AU MONDE : LA POÉTIQUE DE L'HABITER
DIRECTION : Augustin BERQUE, Alessia de BIASE, Philippe
BONNIN
ARGUMENT :
Ce colloque clôt
un programme-cadre de recherches coopératives
internationales, "L'habitat insoutenable", qui, outre
un séminaire pluriannuel à l'Ecole des hautes
études en sciences sociales, a déjà donné
lieu à deux colloques internationaux à Cerisy:
"Les trois sources de la ville-campagne" (2004) et "L'habiter
dans sa poétique première" (2006), suivis de deux
ouvrages collectifs: La Ville insoutenable (Belin, 2006)
et L'Habiter dans sa poétique première (Donner
lieu, 2008).
L'idée
directrice du programme est une critique de la conception
mécaniciste qui sous-tend l'évolution
actuelle de l'habitat dans les pays riches (et peu à
peu dans le reste du monde), évolution insoutenable
sur le long terme tant du point de vue de l'écologie
(empreinte écologique démesurée) que
de l'éthique (inégalités croissantes)
et de l'esthétique (ravage du paysage). A l'inverse
de ce mécanicisme, il s'agit, à la suite de l'intuition
fameuse de Hölderlin (L'humain habite le monde en poète),
d'élucider la poétique inhérente à
l'acte même d'habiter humainement sur la Terre, tout en
en dégageant des perspectives concrètes pour l'architecture,
l'urbanisme et l'aménagement du territoire.
Ce troisième
et dernier colloque est conçu à la fois
comme une rétrospective sur l'ensemble du programme
et comme une définition de ces nouvelles perspectives.
CALENDRIER DÉFINITIF :
Jeudi 10 septembre
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des
participants
Vendredi 11 septembre
Matin:
Jacques PEZEU-MASSABUAU:
Nommer la poétique du monde
Chris YOUNÈS:
Habiter le monde comme résistance à l’immonde
Après-midi:
Philippe NYS:
De l'abîme béant au ciel étoilé
Philippe BONNIN:
La poétique bachelardienne: une anthropologie de
l’habiter?
Soirée:
Francine ADAM: Les
pieds sur Terre
Samedi 12 septembre
Matin:
Jean-Jacques
WUNENBURGER: Chemins vers un réenchantement
du séjour sur terre: "la chair du monde" chez Merleau-Ponty,
le "quadriparti" chez Heidegger et la "cosmo-analyse" chez Bachelard
Michel COLLOT: Paysage et
pensée selon la phénoménologie
Après-midi:
Maurice SAUZET:
Emotion et présence aux lieux
Augustin BERQUE:
Poétique naturelle, poétique humaine
Soirée:
Projection du film de Pascale WEBER et Jean DELSAUX: Le
Puy-en-Velay, Ville de Mémoire, Ville de Pouvoir (Synopsis)
Dimanche 13 septembre
Matin:
Alessia de BIASE: Pour une
poétique du "faire avec"
Michel AGIER:
Je me suis réfugié là ! Etablissements précaires
sans asile
Après-midi:
Patrick MARCOLINI: Payser
le monde. Des situationnistes aux courants anti-industriels, recherche
politique d’une poétique de l’habiter
Eliane RABINOVICH: Autour des sans-logis de São Paulo
(projection et discussion)
Lundi 14 septembre
Matin:
Giovanni CAUDO &
Alice SOTGIA: L’utopie du lieu
Ferdinando FAVA:
Poétique des banlieues
Après-midi:
DÉTENTE
Mardi 15 septembre
Matin:
Martine BOUCHIER:
Bodenlos, visiter la crise
Henry TORGUE:
Cris et murmures du lieu
Après-midi:
Isabelle ROGER-FAVRE:
L'argent, le paysage, la vie
Paola SAVOLDI:
Faiblesse des outils, force des lieux
Mercredi 16 septembre
Matin:
Domingos PEREIRA:
Le corps, instrument et matrice poïétique de l’habité
Après-midi:
Sabine BREUILLARD:
Explorer et cosmiser, dire et donner lieu
Pauline COUTEAU:
"Où j'attache mon cheval sera mon pâturage, où j'allume
le feu sera ma demeure": L’habiter nomade en Asie Centrale à
la lueur de la théorie du milieu de Watsuji Tetsurô
Jeudi 17 septembre
Matin:
Discussion générale
Après-midi:
DÉPART DES PARTICIPANTS
RÉSUMÉS :
Francine
ADAM: Les pieds sur Terre
Les pieds sur terre, c’est une histoire de pas,
de marcheurs et de sentiers. Gracq, Giono, Thoreau, Nietzsche,
Rimbaud: on connaît tous ces marcheurs célèbres
qui ont fait jaillir paroles sérieuses, merveilleuses,
lumineuses à force d’inspiration venue pas à pas.
Marcher et créer, marcher et solutionner aussi. Au cœur de
Paris ou dans le bush australien, les commissaires Jean-Baptiste
Adamsberg (Fred Vargas) et Napoléon Bonaparte, dit Bony (Arthur
Upfield) ont ce besoin absolu de marcher pour réfléchir,
se concentrer sur la trame et la traque afin de résoudre
énigmes et problèmes. Prendre la mesure des choses
à l’échelle du corps en mouvement et imaginer demain.
S’inspirer de cette boîte de nuit de Rotterdam où les
pieds des danseurs activent les lumières au sol. Espoir poétique
et écologique. Et si en bougeant, les corps faisaient naître
de leur énergie la clarté et la chaleur de nos milieux?
Si la machine était aussi en nous?
Michel AGIER:
Je me suis réfugié là ! Etablissements précaires
sans asile
Dans ce moment sombre de
l’histoire du "repeuplement de la planète", les politiques
gouvernementales des pays riches produisent la fin de l’asile
et remplacent l’hospitalité par l’hostilité ; des lieux de
survie, de cachette, d’invasions clandestines, deviennent une partie
des formes d’habitat. La réflexion sur la création
de nouveaux refuges par les migrants sera proposée à
travers deux moments spécifiques du parcours migratoire:
le transit et l’installation. À ces deux phases correspondent
deux modalités différentes de formation d’un habitat.
Si les refuges qui se créent aux frontières sont
des lieux stables pour des voyageurs instables, qui transitent là
pour des périodes de temps déterminés, ceux qui naissent
dans la phase d’installation des migrants, fruits d’une quasi-absence
du système d’accueil, deviennent souvent la cristallisation
de la précarité.
Augustin
BERQUE: Poétique naturelle, poétique
humaine
Le "poème du monde"
ne saurait être accaparé par la seule espèce
humaine, car trop d'analogies montrent que les comportements
culturels ont leurs racines dans le vivant. Pourtant, il existe
un saut entre les systèmes techno-symboliques proprement
humains et les systèmes écologiques que nous partageons
avec le reste du monde vivant ; à savoir la capacité
(dans une certaine mesure) de s'affranchir de l'étendue
et de la durée par la représentation. Les lieux du
monde humain ne sont donc pas seulement, et sont de moins en moins,
les lieux du monde vivant, bien qu'ils y restent nécessairement
fondés par notre chair. On s'interrogera ici sur cette frontière
poreuse qui sépare les mondes de l'écoumène (la
Terre habitée humainement) des mondes de la biosphère
(la Terre habitée par la vie).
Alessia
de BIASE: Pour une poétique du "faire avec"
Le Mouvement Moderne a créé
de "petits monstres" dans nos banlieues dont il faut désormais
sérieusement s’occuper. Cependant, il a représenté
l’un des derniers moments où une réelle expérimentation
d’autres façons d’être dans l’espace a été
conduite et réalisée, au moins en France. Cela
personne — même le plus antimoderniste — ne pourra le nier.
Au-delà des jugements personnels et des positions idéologiques,
qui ne font certainement plus progresser la manière de penser
la ville, nous sommes orphelins d’un criticisme qui a conduit à
une certaine expérimentation, et pas seulement à des positions
théoriques stériles. Dans ce sens est-il possible,
aujourd’hui encore, de se dire anti-modernistes? Être contre
le Mouvement Moderne n’est pas une réelle prise de position,
c’est une manière d’esquiver le véritable problème:
quelle idée d’espace projetons-nous pour nos banlieues? Est-il
possible, par exemple, de s’affranchir d’une posture manichéenne
comme celle qui argumente en faveur de la démolition? Est-il
encore possible analyser les espaces modernes à travers des catégories
essentiellement liées à la ville ancienne et proposer cette
dernière comme seule panacée pour "sauver" la Banlieue?
Pourquoi laisser croire qu’un sentiment comme la nostalgie puisse coloniser
autant notre imaginaire urbain (cf Cerisy 2006), jusqu’à
nous empêcher de trouver d’autres modèles? Est-il possible,
en revanche, de "faire avec" ce qu’on a, et d’inventer une forme de
bricolage urbain, où les pièces à rapiécer
sont les tours et les barres modernistes de nos cités?
Philippe
BONNIN: La poétique bachelardienne: une anthropologie
de l’habiter?
Dès la parution de la Poétique
de l’espace (1957), la gent architecturale s’est emparé
de ce puissant étendard: il réaffirmait cette dimension
du poétique qui manquait à un art de bâtir
risquant alors d’être réduit à un machinisme
moderniste. L’ouvrage était peut-être lu, en tout
cas cité avec systématisme, ses titres et concepts repris
abondamment dans le discours, dans l’art de dire. Mais qu’en fut-il
dans l’art de faire? Ces concepts rencontraient-ils l’usage réel
(Pinson 1990), modeste, ordinaire, quotidien de l’espace et de la
maison, celui qu’une anthropologie des Pavillonnaires, sous
l’influence de Lefebvre (1966), décrirait une décennie
plus tard, et qui paraît avoir plus certainement fécondé
la réflexion et contribué à renouveler le regard.
Martine
BOUCHIER: Bodenlos, visiter la crise
Les artistes ont largement manifesté leur hostilité
à un monde qui leur était "insoutenable" en se tournant
contre la société. Les plus sensibles d’entre
eux aux événements de leur époque se sont
attachés à redéfinir, à travers
une réflexion intellectuelle souvent très intense
(art conceptuel, art-critique, art et information, art et technologies),
les paramètres d’un art plus engagé dans le réel
et tenté d’exercer leurs compétences "théoriques"
dans les nombreux domaines où se construit la société
contemporaine. Cette disponibilité au monde a déplacé
leur (regard) critique vers des zones encore indéfinies situées
en marge des catégories esthétiques traditionnelles
qu’ils n’ont eues de cesse de vouloir faire reconnaître
comme de nouvelles dimensions de l’art. N’est-ce pas dans ces
pratiques et dans leurs effets que nous pouvons voir se redessiner
les contours d’un monde plus soutenable?
Il s’agira de comprendre le rôle
analytique de ces œuvres en relisant les écrits
sur la crise (de l’art, de la culture, de l’esthétique)
et en regardant les productions de quelques artistes clés
de l’après-guerre non comme des produits agressifs ou
dangereux pour l’ordre et les valeurs mais comme "des objets que
chaque civilisation laisse derrière elle comme la quintessence
et le témoignage durable de l’esprit qui l’anime" (Hannah
Arendt, La crise de la culture, 1954).
Sabine
BREUILLARD: Explorer et cosmiser, dire et donner lieu
A travers les récits des explorateurs
russes du Turkestan chinois et du désert de Gobi, on
montrera comment ils ont dit le poème du monde et habité
humainement cette terre en la découvrant à
la semelle de leurs souliers, inventoriant le monde, le décrivant
dans toutes ses assomptions, tant minérale, botanique,
animale, humaine, géographique, climatique et atmosphérique,
le créant en le nommant, et ainsi lui donnant lieu dans
sa poétique première.
Giovanni
CAUDO & Alice SOTGIA: L’utopie du lieu
À partir des derniers travaux de
Giovanni Ferraro, dans lesquels il chercher à pénétrer,
de manière approfondie et originale, les concepts
de lieu et de communauté, cette communication se propose
d’explorer l’importance de ces thèmes par rapport à
la description et à l’interprétation de la ville contemporaine.
Cette importance nous semble évidente, et profondément
actuelle, surtout si elle est lue en relation à cette
difficulté que l’urbanisme exprime, désormais depuis
longtemps, de décrire la réalité d’aujourd'hui
comme constituée de problèmes qui pourraient être
résous rationnellement. C’est des difficultés
de l’urbanisme à re-connaître la ville contemporaine,
que naît l’exigence d’expérimenter un nouveau type
de regard qui soit narratif plutôt qu’analytique, attentif
aux aspects relationnels et de processus des lieus ; aux relations
de continuité et discontinuité ; aux déchets de la
ville moderne comme waste, le gaspillage et le potentiel.
Michel
COLLOT: Paysage et pensée selon la phénoménologie
Il s’agira dans cette communication de
montrer que la notion et l’expérience du paysage jouent
un rôle important dans la Phénoménologie
de la perception et, plus largement, dans la pensée
de Merleau-Ponty; et qu’en retour, celle-ci apporte un éclairage
décisif sur cette notion et sur cette expérience,
et nous permet d’en approfondir les enjeux philosophiques. Elle
nous aide à comprendre que l’expérience sensible
elle-même est une forme de pensée, qui transgresse
les oppositions classiques du sensible et de l’intelligible, du visible
et de l’invisible, du sujet et de l’objet, de la res cogitans
et de la res extensa, du corps et de l’esprit. Si le paysage est
si souvent évoqué par Merleau-Ponty, c’est parce qu’il est
un lieu d’émergence de cette pensée incarnée et
située, dont nous avons aujourd’hui besoin pour réapprendre
à habiter le monde.
Pauline
COUTEAU: "Où j'attache mon cheval sera mon pâturage,
où j'allume le feu sera ma demeure": l’habiter nomade en Asie
Centrale à la lueur de la théorie du milieu de Watsuji
Tetsurô
À partir de la notion de milieu
(fûdo, 風土) Watsuji Tetsurô (1889-1960)
définit l’existence de l’humain par sa structure temporelle
et spatiale, ou plus précisément historique
et médiale (ningen sonzai no rekishiteki fûdoteki
kôzô, 人間存在の歴史的風土的構造). Cet ancrage de l’être
humain dans son milieu, faisant fi de tout dualisme destructeur,
donne à "penser avec", et non plus sur un objet. Il n’est
donc pas question de concevoir l’environnement dans son "objectivité",
mais dans la subjectivité active de l’être humain qui
façonne le milieu tout en étant façonné
par lui au fil des multiples histoires qui les constituent. A travers
ce postulat théorique, nous souhaitons traiter plus particulièrement
du milieu des nomades d’Asie centrale et a fortiori de l’habitat
caractéristique qu’est la yourte, envisagé à
travers ses récits fondateurs. En effet, du gratte-ciel
à la yourte, quels récits soutiennent les manières
d’être des humains qui y habitent? Il ne s’agit ici en
aucun cas de promouvoir la diffusion de la yourte pour pallier l’urbain
diffus, mais bien plutôt de saisir à travers cet exemple
en quoi ce mode d’être se fonde sur la Terre et donne lieu à
un monde riche de sens, où humain et milieu coexistent grâce
à ce fil de l’histoire cosmique qui les relie.
Ferdinando
FAVA: Poétique des banlieues
Les quartiers "maudits" des nos villes
globalisées, si vus "du haut et du dehors", ne seraient
que la figure urbaine de la disjonction entre le Vrai, le Bien
et le Beau. Vus "du dedans et du bas", ils laissent apparaître,
dans l'invention de l'habiter même, une initiative individuelle,
qui cherche sans cesse soi-même. Souvent forclose dans les
savoirs spécialisés sur l'habiter et la culture des
politiques urbaines, elle témoigne, au contraire, de
l'effort continu de renouer les liens, même si faibles et
instables, de l'axiologie "première". A partir d'une enquête
ethnologique de longue durée dans le quartier Zen de Palerme
(Sicile, Italie), seront explorés les rapports entre la
poétique comme catégorie littéraire et les
pratiques quotidiennes de l'habiter, mise en scène et poïétique,
là même où les murs abandonnés, les ordures
aux bord des rues et les rapports de subordination sont la Terre
déployée en monde.
Patrick
MARCOLINI: Payser le monde. Des situationnistes aux courants
anti-industriels, recherche politique d’une poétique
de l’habiter
Le mouvement situationniste, apparu à
l’orée des années 1950, avait placé au
cœur de ses préoccupations la dérive, comme
technique de déplacement sans but fondée sur l’influence
du décor, et la psychogéographie, comme étude
des effets exercés par le milieu urbain sur les états
d’âme et les dispositions affectives des individus. Il s’agissait
alors d’ouvrir à la création libre le champ du comportement
et des situations de la vie quotidienne, et de rassembler les
moyens de construire une vie intégralement poétique.
Toutefois, plus de cinquante ans ont passé,
et la poésie des villes et de l’errance semble
avoir épuisé ses charmes pour beaucoup de ceux qui
s’inscrivent aujourd’hui dans la lignée de l’Internationale
Situationniste, tout en faisant désormais porter leur critique
sur la société industrielle (et non plus seulement sur
le capitalisme ou l’Etat). Dans les essais de Jaime Semprun, René
Riesel ou Miguel Amorós, dans les livres de l’Encyclopédie
des Nuisances en général, mais aussi, par exemple, dans
le travail de Joël et Nadine Cornuault autour d’Elisée Reclus,
de John Burroughs et des romantiques allemands, la défense de
la nature, de la campagne et de la paysannerie est passée au premier
plan ; et les initiatives qui se développent dans le sillage
des courants critiques de la société industrielle (retour
à la terre, jardins collectifs, occupation et reconstruction de
bâtiments désaffectés, essais d’agriculture alternative,
etc.), si elles développent effectivement le sentiment géographique
qui est toujours resté présent au sein de l’I.S., semblent
désormais relever plutôt d’une recherche du sol, de
l’installation, de l’ancrage, en bref du paysement — au plus loin
de l’apologie du dépaysement, du voyage, de la fuite, et parfois
même de l’exil, portée classiquement par les situationnistes,
et dans leur sillage, par les mouvements d’extrême gauche des
années 1970.
Cela ne signifie pas pour autant que la poésie
ait été abandonnée au profit de l’activisme
politique ou du prosaïsme de la vie ordinaire. Il semblerait
plutôt qu’une nouvelle poétique se mette en place
à l’usage de ceux qui cherchent à dépasser
le système techno-industriel et à construire autre
chose ; une poétique de l’habiter basée d’un côté
sur la constitution d’espaces de résistance, d’abris ou de
niches dans une société promise au chaos, et de l’autre
sur la recherche d’un enracinement et d’un déploiement, à
la fois vers ce qui est profond et vers ce qui est élevé.
C’est cette poétique que nous voudrions ici déplier,
pour montrer en quoi elle offre des ressources sensibles et imaginaires
pour penser et transformer un monde devenu insoutenable.
Philippe NYS: De l'abîme béant
au ciel étoilé
La question de l'ornement
est récurrente et structurante d'un triple
point de vue: anthropologique, esthétique et technique.
Tout à la fois point d'ancrage et mobilité,
l'ornement permet d'expliciter la plasticité de la tradition
"occidentale" dans ses principaux moments, historiques et
structuraux, d'un point de vue esthétique général
ainsi que dans certains de ses aspects du point de vue de l'histoire
de l'art, notamment la théorie de la mimésis,
de l'ut pictura poesis, la question du paragone,
le statut des arts décoratifs, les modernités du
XXème siècle, le minimalisme, l'abstraction... Revisités,
ces cadres permettent de mettre le doigt sur un certain nombre
d'enjeux propres à notre contemporanéité.
Domingos PEREIRA: Le corps, instrument
et matrice poïétique de l’habité
Le corps est le lieu de l’être.
Il est lui-même déploiement et origine
poïétique de l’écoumène. Transsubstantiation
cosmologique de la présence humaine faite chair,
la Terre est l’expression de cette trajection. Ainsi,
le monde n’est pas une extériorité étrangère
à soi. La Terre est le poème vivant
de notre humanité dont la géosphère est le
parchemin magnifique, vivant et diablement fragile. Elle est
une étendue objectivement restreinte et subjectivement
infinie, que le corps de cette première demeure de l’être
explore. Le corps est notre trajecteur primordial, façonné
par des millions d’années d’évolution, il est notre singulier
vaisseau d’une conscience créatrice et exploratoire incarnée.
De l’Aegyptopithèque à l’homo sapiens sapiens,
notre corps médial n’a cessé d’évoluer.
Il est pris dans un processus d’empathie structurelle et structurante
avec l’"étendue", marquant chaque fois plus profondément
et durablement notre planète. "Le corps est la première
demeure de l’être", ne veut pas dire qu’il existe une dichotomie
entre un corps demeure et une pensée habitante
; car, de la plus petite particule élémentaire au génome,
la moindre parcelle de notre organisme est déjà conscience
du monde.
Références
Bibliographiques :
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et simultanéité – A propos de la théorie d’Einstein,
Paris, Presses Universitaires de France, 7ème
édition: 1968. (216 p.) 1ère édition:1922.
Bergson (Henri), Les deux
sources de la morale et de la religion, Paris, Presses
Universitaires de France, 9e édition: 2006, octobre.
(350 p.) 1ère édition: 1932.
Bergson (Henri), La pensée
et le mouvant, Paris, Presses Universitaires de
France, 14e édition: 1999, janvier.(296p.) 1ère
édition: 1938.
Bergson (Henri), Matière
et mémoire, Paris, Presses Universitaires
de France, 7e édition "Quadrige": 2004, mai. (284
p.) 1ère édition: 1939.
Bergson (Henri), L’évolution
créatrice, Paris, Presses Universitaires
de France, 11e édition "Quadrige": 2007, octobre.
(706 p.) 1ère édition: 1941.
Berque (Augustin), Le
sauvage et l’artifice – Les japonais devant la nature,
Paris, Gallimard, 1986 (320 p.).
Berque (Augustin), Médiance
de milieux en paysage, Montpellier/Paris, Editions
Reclus, 1990 (166 p.).
Berque (Augustin), Les
raisons du paysage, de la chine antique aux environnements
de synthèse, Paris, Hazan, 1995 (192 p.).
Berque (Augustin), Etre
humains sur la terre, Paris, Editions Gallimard,
1996 (218 p.).
Berque (Augustin), Ecoumène
– Introduction à l’étude des milieux humains,
Paris, Editions Belin, 2000 (272 p.).
Bourdieu (Pierre), La
distinction – critique sociale du jugement, Paris,
Les éditions de minuit, 1979 (680 p.).
Bourdieu (Pierre), Le
sens pratique, Paris, Les éditions de minuit,
1980 (480 p.).
Bourdieu (Pierre), La
domination masculine, Paris, Editions du Seuil,
1998 et septembre 2002 pour la préface (200 p.).
Bourdieu (Pierre), Si
le monde social m’est supportable, c’est parce que
je peux m’indigner, préface d’Antoine Spire, Paris,
Editions de l’aube, 2002 (64 p.).
Bourdieu (Pierre), Esquisse
pour une auto-analyse, Paris, Editions raisons
d’agir, février 2004 (144 p.).
Heidegger (Martin), Etre
et Temps (Sein und Zeit), Paris, Editions Gallimard,
1986. (598 p.) © De l’édition séparée
de Sein und Zeit: Max Niemeyer Verlag, Tübingen,
1976. © De la Gesamtausgabe: Vittorio Klostermann, Francfort-sur-le-Main,
1977.
Heidegger (Martin), Essais
et conférences (Traduit de l’allemand par André
Préau et préface par Jean Beaufret), Paris,
Editions Gallimard, 1954 (362 p.).
Heidegger (Martin), Introduction
à la métaphysique (Einführung in die
métaphysik), Paris, Editions Gallimard, 1967.
(598 p.) © Max Niemeyer Verlag, 1952 (238 p.).
Heidegger (Martin), Qu’est-ce
qu’une chose (Die frage nach dem ding), Paris,
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Heidegger (Martin), Chemins
qui ne mène nulle part, Paris, Editions
Gallimard, 1962 (476 p.).
Merleau-Ponty (Maurice),
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Merleau-Ponty (Maurice),
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Merleau-Ponty (Maurice),
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Merleau-Ponty (Maurice),
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1964.
Merleau-Ponty (Maurice),
Le visible et l’invisible, Paris, Editions
Gallimard, 1964 (364 p.).
Morin (Edgar), Pour une
politique de civilisation, Paris, Editions arléa,
janvier 2008 (80 p.) (Voir p. 21).
La Mettrie (de) (Julien Offroy),
L’Homme-Machine, Paris, Editions Denoël/Gonthier,
1981. Précédé de Lire La Mettrie par
Paul-Laurent Assoun. (288 p.) L’Homme-Machine parut anonymement
à Leude à la fin de l’année 1747
et daté de 1748, chez Elie de Luzac.
Leroi-Gourhan (André),
L’homme et la matière, Paris, Editions
Albin Michel, 1943 et 1971 (352 p.).
Leroi-Gourhan (André),
Milieu et techniques, Paris, Editions Albin
Michel, 1945 et 1973 (480 p.).
Jacques
PEZEU-MASSABUAU: Nommer la poétique du monde
Chaque société
habite le monde en le nommant, et en nommant sa dimensions
esthétique: chacune s'est créé un vocabulaire
du beau, fondé sur les formes de sa sensibilité,
sur le stock de termes dont elle dispose, sur les caractéristiques
des œuvres et objets de son art, sur des jugements esthétiques
émis par elle ou sur elle. Ce vocabulaire a nécessairement
une dimension diachronique, et n'a cessé d'évoluer,
de se reconstruire sur lui-même. De ce fait, il est à
chaque instant le palimpseste d'une sensibilité nationale.
Il dénote une attitude mentale caractéristique,
et une forme déterminée de la conscience de soi.
Il séduit et fascine: chaque peuple y scrute inlassablement
sa propre sensibilité. Par là c'est aussi un outil
de cohésion sociale, utilisé simultanément
à se distinguer des autres cultures, jusqu'à s'altérer
parfois en l'illusion d'une exceptionnalité. Des sociétés
voisines voient un même terme dériver vers des images
progressivement divergentes, jusqu'à ce que chaque peuple
soit une "île", où il entretient et cultive jalousement
son "beau".
Isabelle
ROGER-FAVRE: L'argent, le paysage, la vie
"Si l’homme effectuait son travail comme
la fleur s’épanouit et comme l’oiseau chante, aucune
valeur rémunérable ne s’y attacherait", nous
dit Georg Simmel après avoir souligné la double signification
du mot ‘Verdienst’, évoquée à plusieurs reprises
dans sa Philosophie de l’Argent (1900). Ce ‘Verdienst’ qui
exprime "tant le profit économique externe de notre action" (gain
en argent) "que son bénéfice moral interne" (mérite)
ne se retrouve pas dans ce que Simmel appelle l’"unearned profit
de la rente foncière". A ce "phénomène pervers",
on opposera la création de valeur, par laquelle "en cultivant
les choses, nous nous cultivons à notre tour", en interaction
avec la nature. Ce processus ("von uns ausgehende und in uns zurückkehrende
Werterhöhungsprozeß") n’est-il pas à l’œuvre
dans l’expérience paysagère? Mais là où
nous percevons "tel élément ou tel autre, l’artiste,
en réalité, voit et crée le paysage". Qu’est-ce
alors que voir et créer en artiste? Rendre sensible la
relation avec ce qui nous entoure, pour mieux l’habiter? Donner lieu
aux choses et aux hommes (même les plus démunis), sur
cette terre?
Maurice
SAUZET: Emotion et présence aux lieux
L'émotion est l'expression
d'une sortie hors de soi-même. Le choc émotionnel
que l'on commente surtout dans les cas graves existe aussi
dans le cas plus bénin de la surprise. La sortie hors
de soi, ou émotion profonde, n'est effective que si l'on
est corporellement en soi. La conscience d'être prend
alors la dimension qu'on accorde au "da sein". Le monde apparaît
"tel qu'il est, avant tout retour sur nous-mêmes" égalant
"la réflexion à la vie irréfléchie de
la conscience"1 ou attitude de l'explorateur.
Cette réduction implique un arrachement à l'évasion
intellectuelle, à la routine du quotidien. Elle prend
toute son ampleur quand on est vraiment présent aux lieux.
La conformation de l'espace peut permettre par une certaine agression
contrôlée cette intégration corporelle à
soi-même. Dans un monde qui tend à l'immonde, l'architecture
et l'urbanisme peuvent être les outils actifs de ces instants.
C'est cette mise en place des objets de notre quotidien que je tenterai
d'illustrer.
1 Maurice Merleau-Ponty,
Phénoménologie de la perception. Avant-propos,
Gallimard, 1945.
Paola SAVOLDI: Faiblesse
des outils, force des lieux
Les outils de l’urbanisme, y compris
le projet de l’architecture, comme techniques de modification
de la ‘terre’? Le pouvoir de tels outils nous paraît
évident, les implications normatives de plus en plus denses.
Ces outils démontrent à l’épreuve des faits
une double vocation: d’un côté leur force en termes de conditions
et limitations à l’action et au déploiement du
projet, et de l’autre côté leur faiblesse en tant qu’éléments
entre autres qui participent au tableau vivant des sociétés
et des lieux qu’elles habitent.
Nous soulignons quelques contradictions:
force et faiblesse comme caractères fonciers des outils,
confiance presque totale dans une technique incertaine, incertaine
parce que la relation outils — effets sociaux et physiques n’est
jamais que causale. En ce cadre la participation représente
à la fois détournement démocratique et technologie
du consensus.
Revenir aux lieux nous parait donc la
seule voie pour prendre en compte et mieux comprendre les
contradictions que les projets contemporains impliquent.
Henry TORGUE: Cris et murmures du
lieu
Que nous apprend le
sonore sur l'esprit du lieu? Loin de n'être qu'un
résidu audible des mouvements et des activités,
le monde des sons est l'espace sensible majeur des affects
et des émotions qui colorent nos relations au monde.
Nos territoires se définissent aussi par l'emprise
acoustique dont nous les marquons et par l'identité sonore
qu'ils nous font subir ou dans laquelle ils nous protègent.
Comment se définissent aujourd'hui les identités
sonores des lieux, entre la tendance vers un uniforme urbain
marqué par la prégnance des transports — toutes les
villes "sonnent" à l"identique — et le désir de plus
en plus affirmé de sauvegarder des paysages sonores patrimoniaux
ou créatifs, îlots de singularité et de référence.
Quelle est la part individuelle de cette écologie du sonore?
Nous sommes à la fois des oreilles passives et des faiseurs
de bruits. Donner lieu procède alors d'un double mouvement:
se mettre à l'écoute du monde et moduler sa propre
partition sonore dans l'orchestre commun. Entre cacophonie et
harmonie, l'habiter joue sa qualité au quotidien.
Références
Bibliographiques :
Augoyard, Jean-François
; Torgue, Henry. Sonic experience, a guide to
everyday sounds. Montréal: McGill-Queen's University
Press. 2006. 216 p.
Augoyard, Jean-François
; Torgue, Henry. À l'Ecoute de l'Environnement,
Répertoire des effets sonores. Marseille:
Éditions Parenthèses. 1995. 176 p.
Torgue, Henry. La
pop-music et les musiques rock. 4ème édition
entièrement refondue. Paris : Presses Universitaires
de France, 1997, (1ère edition, 1975). 128 p. Collection
"Que Sais-Je?", n°1601 (traduit en espagnol, japonais,
chinois, serbe).
Torgue, Henry. "Immersion
et Émergence. Qualités et significations
des formes sonores urbaines". Espaces & Sociétés,
Le sens des formes urbaines. n°122 3/2005, pp.
157-167.
Torgue, Henry. "Agir
sur l'environnement sonore. De la lutte contre le bruit
à la maîtrise du confort sonore". Champs
culturels, n°19, juin 2005, pp. 19-23.
Jean-Jacques WUNENBURGER:
Chemins vers un réenchantement du séjour
sur terre: "la chair du monde" chez Merleau-Ponty, le "quadriparti"
chez Heidegger et la "cosmo-analyse" chez Bachelard
Le réenchantement du monde, de
notre manière de l’habiter et de l’aménager,
trouve des racines dans la philosophie du 20ème siècle.
Ecologie et développement durable, par exemple, puisent
dans une nouvelle réflexion éthique qui dépasse
la morale classique des obligations. Toutes ces démarches
font appel à une critique des catégories philosophiques
du sujet et de l’objet, du Moi et du monde, du dedans et du dehors.
Dans le sillage de la phénoménologie, plusieurs philosophes
ont mis en place les conditions d’une nouvelle expérience
de notre rapport au monde. Perception sauvage chez Merleau-Ponty,
poétique onirique chez Bachelard, pensée méditante
chez Heidegger, ouvrent ainsi des perspectives dont nous n’avons
pas encore pleinement mesuré la portée et la nouveauté.
Chris YOUNÈS: Habiter le
monde comme résistance à l’immonde
L’opposition entre le
monde et l’immonde met en évidence la bipolarité
à laquelle le genre humain est confronté et que les
Grecs anciens ont représenté à travers
les notions de cosmos et de kaos. Ordre et désordre,
beauté et laideur, vrai et faux, bien et mal, vivable
et invivable sont des catégories anthropologiques
duelles qui amènent à penser l’habiter comme une
résistance à l’immonde qui le menace. Cette
assertion sera examinée à partir de la lecture de
deux auteurs majeurs de la littérature contemporaine,
exprimant la tension ontologique entre épuisement et ouverture
des possibles. S. Beckett a montré que l’homme n’habite
plus le monde devenu pour lui une prison. Ainsi, dans la pièce
Quad, des personnages désœuvrés sont condamnés
à se déplacer dans un espace fermé en s’évitant
les uns les autres. Il s’agit d’une vie d’errance sans horizon.
En revanche, J-M-G. Le Clézio décrit des formes
d’existence régénératrices dans lesquelles
les hommes vivent en communion poétique avec la nature c'est-à-dire
reliés par mille liens à un monde non perverti par
la course effrénée vers le profit. La résistance
créatrice prend alors une double forme: appel à
la destruction des espaces immondes de misère et de détresse,
mais aussi quête d’ouverture salvatrice sur une autre façon
d’habiter la terre.
Synopsis du Film de Pascale Weber
et Jean Delsaux: Le Puy-en-Velay, Ville de Mémoire, Ville
de Pouvoir
Contribution en images à une réflexion collective
sur le thème de "Territoire et Patrimoine, lieux de mémoire,
lieux de pouvoir". Ce document vidéo confronte les propos que nous
avons recueillis auprès de l'ancien et du nouveau (Laurent Wauquiez)
maires du Puy, de l'ancien Président de la Communauté d'Agglomération,
responsable de la réhabilitation par Willmotte de l'Hôtel-Dieu,
projet soutenu par Julia Kristeva, de l'Evêque du Puy, de la restauratrice
des fresques etc, avec des images recueillies dans la ville haute principalement.
Ce travail aborde les problématiques du vivre en ville ancienne,
de la restauration, des espaces et équipements publics, de la
confrontation pouvoir religieux, pouvoir républicain, sur le
plan de l'occupation des territoires, de la voiture en ville haute,
des loisirs et festivités, religieux et laïcs. Patrimoine
historique et religieux: conservation ou conservatisme? Cohabitation
avec la vie profane ou radiation de l'Agora? Nous n'avons pas souhaité
apporter des réponses normatives mais tenté, en regard
des propos retenus, de laisser transparaître les modes d'existence
des différents espaces.
Avec le soutien de l'Ecole Nationale Supérieure
d'Architecture Paris - Val de Seine
et de l'Université de Paris VIII