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DU MERCREDI 15 SEPTEMBRE (19 H) AU SAMEDI 18 SEPTEMBRE
(18 H) 2010
UNE NORMANDIE SENSIBLE : REGARDS CROISÉS
DE GÉOGRAPHES ET
DE PLASTICIENS
DIRECTION : Sylvain ALLEMAND, Francine BEST, Monique FRÉMONT
Avec la participation d'Armand
FRÉMONT
ARGUMENT :
Si la Normandie a nourri l’inspiration
des peintres et plasticiens, notamment ceux qu’on a regroupé
sous le titre d’impressionnisme, elle a aussi fait l’objet d’une
attention de la part de scientifiques (en particulier de géographes
et d’historiens) qui décrivent, interprètent une
région, façonnée entre terre et mer, largement
ouverte sur la baie de Seine, accrochée à la fois aux
grandes plaines du Bassin parisien et aux collines du massif armoricain,
où vivent des paysans, des marins, des bourgeois, des
clercs, des artistes, des notables et des prolétaires... Composée
d’une grande diversité de paysages, de bourgs et de villes,
elle forme, dans sa diversité, une certaine unité née
de l’histoire, de la culture, des usages, des activités
agricoles et industrielles, des échanges économiques.
Ce colloque s’inscrit dans le festival
Normandie impressionniste initié par les deux régions
normandes. Il proposera, en fin de saison, une réflexion
sur la manière dont les artistes et les géographes
regardent une région, apprécient les paysages, observent
leurs transformations, et s’interrogera sur les complémentarités
éventuelles de ces approches pour comprendre ce qui
fait la permanence, mais aussi le changement, des "espaces vécus"
et leur appropriation par les populations qui les habitent ou
les parcourent.
L’angle choisi est suggéré
par l’ouvrage récent d’Armand Frémont, "Normandie
sensible", qui offre un triple cheminement: le parcours
du professionnel (ayant fait de la Normandie le laboratoire de
ses recherches géographiques); l’itinéraire d’un
Normand (dont la famille a parcouru la région du Mortainais
jusqu’au Havre, en passant par Caen pour aboutir à Francheville)
; la promenade littéraire et artistique d’un amateur (qui
ouvre avec Impression, soleil levant de Claude Monet, son regard
sur "Le Havre, le port, la lumière et ses ombres").
Mais au-delà de l’impressionnisme
et de la Normandie, le colloque sollicitera également
des artistes classés des mouvements autres, jusqu’aux
plus contemporains, et des géographes qui ont étudié
selon des perspectives semblables d’autres territoires.
CALENDRIER DÉFINITIF :
Mercredi 15 septembre
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée:
Présentation du Centre,
du colloque et des participants
Jeudi 16 septembre
Matin:
Pourquoi rapprocher
la géographie et les arts plastiques?, deux conférences
en regards croisés (animation: Francine BEST)
Monique FRÉMONT,
Francine BEST & Sylvain ALLEMAND: Ouverture
Alain TAPIÉ: Physique de
la nature, physique de la peinture
Françoise PÉRON:
Le paysage, le peintre et le géographe
Après-midi:
Vernissage de l'exposition
de photos de Christian MALON
Les hybrides à
double affinité (témoignages, pratiques, analyses)
(animation: Sylvain ALLEMAND)
Françoise PÉRON (géographe) et
Yves-Marie PÉRON (peintre)
Madeleine BROCARD (géographe)
et Alain BROCARD (architecte-urbaniste)
Georges AMAR (ingénieur-poète, peintre,
géopoéticien)
Jean-Pierre FRUIT
(géographe-peintre)
Nicole MATHIEU (géographe)
et MATIEU (artiste
peintre): Habiter La Rayrie (Manche): au croisement de deux sensibilités
Accueil à la Rayrie et présentation de peintures de Matieu
Soirée:
Lectures de textes choisis d'Armand FRÉMONT
(Normandie sensible) par la "Compagnie du Grain de sable",
et de romans policiers de Michel BUSSI
Vendredi 17 septembre
Matin:
Deux dialogues,
animés par Francine BEST
- Falaise du pays de Caux
: Armand FRÉMONT (géographe) et Anne-Marie
BERGERET (conservateur des musées d'Honfleur) [voir
enregistrement vidéo]
- Un peintre, un géographe: influences, voisinages,
héritages : Jacques DESCHAMPS (peintre) et
Pascal BULÉON (géographe) [voir
enregistrement vidéo]
Après-midi:
Visite au Musée des
Beaux-Arts et au Musée ethnographique du Bocage normand
(Saint-Lô) de l'exposition: Sur les pas
de Corot et Millet : de l’époque impressionniste à
la Normandie contemporaine (Jean-Luc
DUFRESNE, Christian MALON,
Françoise HERMAN, Hubert GODEFROY)
Soirée:
Sophie de PAILLETTE: Un "portrait identitaire" pour saisir la
Normandie sensible
Samedi 18 septembre
Matin:
Les lieux du géographe
et du peintre, le risque du régionalisme et du
localisme? (animation: Hélène WAYSBORD-LOING)
Roland COURTOT: Entre croquis
et dessins de carnets de route, visions de géographes
Pierre BRUNET: Les peintres ont-ils contribué
à la connaissance des paysages bas-normands?
Après-midi:
Table ronde de géographes
et de conservateurs de musées, animée
par Sylvain ALLEMAND et Francine BEST
- des géographes très divers
parlent de leur expérience: Arnaud BRENNETOT, Michel
BUSSI et Yves GUERMOND
- des conservateurs parlent de leurs désirs de
géographie: Françoise LATY (Coutances, Pays
d'Art et d'Histoire), Louise LE GALL
(musée Thomas Henry, Cherbourg) et Patrick RAMADE
(musée des Beaux-Arts de Caen)
Conclusions: Anne-Marie FIXOT & Armand
FRÉMONT
DÉPARTS
RÉSUMÉS :
Arnaud BRENNETOT
La Normandie sensible qu'Armand Frémont nous
propose rappelle que le contact avec les œuvres d'art invite à
l'émerveillement géographique et enrichit notre condition
d'habitant. La transfiguration esthétique des lieux à
laquelle se livrent les artistes ouvre la voie à une appropriation
hédoniste de l'espace. Cette expérience de la territorialité,
à la fois intime et dialogique, ne doit pas masquer l'existence
parallèle de normes collectives qui structurent les jugements
de goût. La contemplation est rarement un acte isolé. Le
partage des significations s'inscrit toujours dans un contexte culturel
où la critique et la mode interfèrent avec nos propres
critères d'appréciation des paysages. Il est exceptionnel
que le plaisir individuel surgisse indépendamment des conditions
sociales de la patrimonialisation des lieux. L'intervention d'acteurs
collectifs, responsables, institutionnels, critiques, médias,
publicitaires contribuent à ériger certaines formes en codes
culturels et à les enraciner dans l'imaginaire collectif. Ainsi,
la Normandie n'en finit pas d'apparaître comme un espace marqué
par des stéréotypes pittoresques: la campagne verdoyante,
la ruelle médiévale, la plage sublime... L'organisation d'événements
culturels, dont l'enjeu est souvent autant politique que culturel, participe
alors de leur perpétuation et de leur sacralisation. Dans le
cas de "Normandie impressionniste", l'entreprise s'apparente
à une opération de prestige qui répond à une
ambition d'affirmation identitaire mais aussi à un souci de marketing
territorial. Le recyclage commémoratif propre à ce genre
de manifestations risque alors d'entrer en contradiction avec la quête
d'imprévu à laquelle le poète se livre au cours de
ses pérégrinations.
Madeleine BROCARD (géographe) et
Alain BROCARD (architecte-urbaniste)
La comparaison entre les approches
des architectes, des géographes et des urbanistes (qui
peuvent relever aussi d'autres approches comme celles des ingénieurs,
des économistes, des juristes, etc.) peut se faire, d'une
part, à travers les échelles privilégiées
d'intervention et les relations entre ces échelles, et,
d'autre part, en référence aux finalités des
uns ou des autres dans leur approche des territoires. Ils ont en commun
le repérage de sites "sensibles" pour en assurer leur mise
en valeur, de la variété et de l'homogénéité
des paysages pour éviter les processus de mitage. Les architectes
privilégient une approche qualitative et créative du
bâti, de l'insertion d'une construction dans son environnement
immédiat. Les géographes tentent de comprendre selon
une approche "objective" ce que disent les lieux des pratiques des
habitants, de repérer les itinéraires privilégiés
par les uns ou les autres.
Pierre BRUNET: Les peintres ont-ils contribué
à la connaissance des paysages bas-normands?
Les peintres des deux derniers siècles
ont laissé des centaines de tabeaux de paysages. Mais la carte
de la localisation de ces œuvres montre une répartition
très sélective. Si les littoraux de l'estuaire
de la Seine, du Cotentin, du Bessin, de la baie du Mont Saint Michel,
les gorges de la Sarthe et la Suisse normande ont été
beaucoup représentés, les plaines ont été
négligées et les bocages, le Perche ou le Pays d'Ouche
ignorés. Les paysages de bocage qui couvrent les trois quarts
de la Normandie ont été boudés. Au-delà de
la conclusion que les peintres n'ont pas illustré la variété
de nos paysages, on peut s'interroger sur les raisons d'un tel choix.
La facilité des communications, surtout au début du XIXe
siècle a avantagé certaines régions pour les peintres
horsains. Les courants touristiques ont drainé vers les côtes.
Quelques foyers culturels locaux — Cherbourg, Alençon — ont rassemblé
des artistes, comme le hasard de certaines relations sociales. Mais parmi
les caractères qui définissent ces scènes paysagères,
la profondeur du champ de vision à travers la mer ou le ciel
a certainement exercé une grande attraction. Malgré leur
panorama incomplet des paysages et l'originalité de chacune, ces
œuvres aident à lire les traits caractéristiques des tableaux
que la nature et les hommes ont réalisés.
Références
bibliographiques :
P. BRUNET (avec P. GIRARDIN): Inventaire régional
des paysages de Basse-Normandie, Conseil régional et
DIREN de Basse-Normandie, 2004, 2 volumes, 871 p.
P. BRUNET et A. CATHALA: Recensement
des œuvres picturales représentant les paysages de
Basse-Normandie, Caen, 1999, 121 p.
P. BRUNET (dir): L'Atlas des paysages
ruraux de France, Paris, 1992, 200 p.
P. BRUNET: Les paysages du Pays d'Auge. Le
Pays d'Auge, S6, 2006, fasc.5, p 4-11 et 14 -33
Jean-Luc DUFRESNE: "Sur les pas de Corot
et de Millet de l'époque impressionniste à la Normandie
contemporaine"
(musée des Beaux Arts et musée
ethnographique du Bocage à Saint-Lô)
Une double exposition autour de la question
du lien entre le "genius loci", la permanence du motif et
l'influence des artistes à travers le temps!
A/ Corot et la Normandie
Les œuvres de Corot sont mises en rapport
avec la collection de peintures de paysage du musée
qui comporte deux importants Corot, le plus célèbre
étant "Homère et les bergers", peint pour le
salon de 1845 et donné par Corot à la ville de Saint-Lô
vers 1864. Parmi les oeuvres représentant la Normandie, une
place centrale est tenue par la "Vue générale de Saint-Lô",
peinte par Corot vers 1835 pendant un des nombreux séjours
de Corot à Saint-Lô (prêt du musée du Louvre).
Des œuvres réalisées sur
les mêmes sites que Corot par des peintres dessinateurs
et graveurs montrent l'évolution des styles face aux
motifs.
B/ Sur les pas de Millet et le motif
rural (XIXe/XXIe siècle)
Exposition complétée par
une partie en plein air sur le site du musée du Bocage.
Comme pour Corot, on part de la connaissance du motif par
l'artiste de référence.
Millet est le peintre référence
de la vie rurale, il a vécu en paysan normand et
l'on souligne la qualité de son graphisme saisissant l’instantané
d'une manière que seul Degas égalera... On groupe
un ensemble de dessins et gravures de Millet autour de ce motif
(prêts de la maison Millet à Gréville, du musée
de Cherbourg et du musée d'Orsay...).
Section montrant les dérivés
et les successeurs sur le motif paysan. Vaste développement
formant une exposition autonome autour du geste paysan.
La permanence et l’évolution des gestes est illustrée
en priorité à travers un vaste choix des photographies
de Christian Malon prises en Normandie et parfois en Auvergne
des années 1960 aux années 2000. Christian Malon
est avec Depardon, le réfèrent pour la vision de la
fin du monde paysan, il est l’auteur d'une dizaine d'ouvrages.
Jean-Pierre FRUIT (géographe-peintre)
On peut me considérer comme un "hybride à double
affinité", à condition d'admettre que cette double affinité
s'est déclinée dans la durée. Enseignant-chercheur
en géographie à l'université de Rouen, puis à
Paris 1-Panthéon-Sorbonne, j'ai pendant longtemps pratiqué
le dessin et la peinture pendant mes loisirs, de façon classique,
en traitant principalement du paysage. Mon entrée, en 1990, comme
élève dans l'atelier de Denis Godefroy, à Rouen,
a complètement transformé mon approche plastique en même
temps qu'elle m'a convaincu que la peinture se placerait désormais
au cœur de mes activités. Pendant une dizaine d'années,
j'ai été à la fois géographe et plasticien,
non sans déchirements. A partir de ma retraite de l'Education nationale,
à la fin de 2001, j'ai assez rapidement tourné la page de
la géographie pour me consacrer pleinement à mon métier
d'artiste. Entré dans plusieurs associations, notamment à
l'Union des Arts Plastiques de Saint-Etienne du Rouvray, j'ai participé
à une centaine de salons et d'expositions collectives et présenté
huit expositions personnelles. Mon hésitation quant à ma participation
active à ce colloque tient donc à ce que je ne me
considère plus aujourd'hui comme pleinement géographe.
Une autre raison tient à la nature de mon travail plastique qui
ne traite qu'exceptionnellement du paysage et se situe plutôt dans
une démarche proche de l'abstraction et du symbolisme, même
si je puise souvent mon inspiration dans des éléments de
la nature, notamment végétaux. Lorsque j'aborde des pratiques
plus figuratives, je traite plutôt du portrait ou du corps. Enfin,
je ne pense pas être directement influencé par la Normandie.
D'origine parisienne, je suis installé à Rouen depuis longtemps.
Cette ville est devenue la mienne et je l'apprécie beaucoup tant
pour elle-même que pour son environnement rural et forestier. En
élargissant, mon espace d'appartenance, vécu et sensible
serait la vallée de la Seine, de Paris à la mer, plus que
la Normandie dans son ensemble. N'est-ce pas également l'espace
privilégié par les peintres impressionistes? Curieusement,
la vallée de la Seine n'a pas été une source d'inspiration
de mon travail plastique, mais il n'est pas impossible que je m'y ressource
un jour.
Yves GUERMOND: L'analyse spatiale: une
géographie insensible?
Bien qu’ayant toujours affirmé
que le paysage n’était qu’un modèle parmi d’autres,
résultat d’une sélection inavouée
parmi les éléments qui constituent la réalité,
et qu’il existait une illusion littéraire comme il
existait une illusion mathématique, je ne voudrais pas
être pris pour un "géographe insensible". Armand
Frémont montre lui-même comment, à partir
d’un socle de connaissances denses et supposées objectives,
se fait le passage vers un enrichissement par la recherche d’autres
rapports. Ce qu’il y a de sensible dans la connaissance fournit
en effet des intuitions empiriques sur les situations géographiques,
dépassant les simples traits extérieurs qui caractérisent
les objets, par exemple la notion d’identité territoriale,
malheureusement souvent instrumentalisée ensuite. Mais
à ce jugement de connaissance se superpose vite un jugement
esthétique, qui dépend de l’auteur lui-même.
L’émotion esthétique peut alors infléchir
les jugements en survalorisant certaines données: "pour
rendre la Normandie maritime", écrit Armand Frémont,
"j’ai choisi les peintres "... Il reste, comme il l’écrit
aussi, que " tout bon géographe, qu’il le cache ou non,
possède cette aptitude à s’émouvoir du
fait même de cette sensation de la connaissance qui fait cligner
l’œil d’émotion".
Louise LE GALL: Le musée ou la mise
en exposition d'un territoire
La conservation des musées de Cherbourg-Octeville
regroupe trois musées de nature différente: un musée
de beaux-arts (musée d’art Thomas-Henry), un muséum
d’histoire naturelle, d’archéologie et d’ethnographie (muséum
Emmanuel Liais) et un musée d’histoire (musée de la
Libération). Chacun entretient une relation intime avec son
environnement d’implantation. Le musée d’art a mené,
tout au long du XXe siècle, une politique active d’acquisition
d’œuvres d’artistes normands représentant les paysages du Cotentin
(Guillaume Fouace, Félix Buhot, Jean-François Millet).
Le muséum retrace, au travers de son parcours, deux siècles
d’exploration et d’étude du territoire environnant (spécimens
de la faune et de la flore du Cotentin, objets issus de fouilles
archéologiques). Le musée de la Libération,
enfin, est situé dans l’ancien fort militaire du Roule, haut
lieu de mémoire de la Seconde Guerre mondiale, qui surplombe
la ville à 117 mètres d’altitude. La mise en exposition
des collections devient par là-même une mise en exposition
symbolique d’un territoire. La sélection d’objets et d’œuvres
présentés au public contribue à forger une identité
spatiale locale — le conservateur ferait-il de la géographie sans
le savoir?
Christian MALON
Les raisons de ma participation
sont doubles: premièrement, j’ai eu le plaisir
d’illustrer l’ouvrage d’Armand Frémont: "Normandie
sensible". Secondement, je prépare, pour le mois
de juin, un ouvrage, auquel participe Armand Frémont,
et une exposition intitulés "Sur les pas de Jean-François
Millet,…photographies de Christian Malon".
Les participants au colloque pourra
voir l’exposition (présentée à Saint-Lô
jusqu’en octobre 2010). En outre, une exposition d’une trentaine
de photos sera présentée à Cerisy pendant
la durée de la rencontre. Dans la tradition des photographes
humanistes français, j’ai pendant près de quarante
ans photographié les paysages et les paysans normands. A
la recherche des lumières rasantes que le noir et blanc
impose à son auteur.
Nicole MATHIEU & MATIEU: Habiter
La Rayrie (Manche): au croisement de deux sensibilités
Que dire sur la Normandie sensible?
Comment entrer en dialogue avec Armand Frémont quand,
habitant le canton de Gavray depuis plus de quinze ans, Maurice
Matieu, l’artiste peintre, comme Nicole Mathieu l’historienne
devenue géographe, sont encore des horsains pour ceux d’ici?
D’autant que ni l’un ni l’autre ne veulent appartenir à
aucun lieu, ont le goût de faire de tout lieu une "maison monde".
C’est donc un double dialogue qui organisera notre contribution:
Le premier, plutôt géographique,
croisera deux manières de regarder la Normandie
en interrogeant la différence de sensibilité aux lieux
que recouvrent les concepts d’"espace vécu" et de "mode d’habiter".
Le canton de Gavray est, pour Nicole Mathieu, le terrain de recherche
laboratoire où elle met à l’épreuve le concept
de "mode d’habiter". Maurice Matieu qui, en peinture, réfléchit
sur l’espace et rejette le paysage introduit quand il peint L’indifférence
au politique ou La Banalité du massacre des paysages
d’ici: les bouchots, la mer et les arbres des haies.
Le deuxième confrontera au
sens propre les deux sensibilités: le mode d’habiter
de plasticien — et masculin — au mode d’habiter féminin
— et de chercheur —. Deux portraits de milieux cohabités
(depuis la Rayrie les lieux de mobilité et de stabilité
dans tous leurs états), deux portraits de personnes habitantes
dont les rapports à la nature, au travail, au domestique
et à l’être ensemble révèlent deux sensibilités
aux lieux et aux gens, deux modes d’habiter par les sens, les pratiques
et les représentations ou les cultures de la nature.
Références
bibliographiques :
Maurice Matieu, 2009, Autobiographie
par la forme, Actes Sud.
Matieu, M., Mathieu, N., 2008, "Maurice
Matieu : Inventer un rapport entre peinture, mathématiques
et politique ? Propos recueillis par Nicole Mathieu", Natures
Sciences Sociétés, n°1, vol 16, pp.
52-56.
Mathieu, N., 2006, "Repenser les modes
d’habiter pour retrouver l’esprit des lieux", Genius
loci face à la mondialisation, Les nouveaux cahiers franco-polonais,
n°6, pp. 33-46
Mathieu, N., 2007, "L’évolution
des modes d’habiter : un révélateur des mutations
des sociétés urbaines et rurales". Introduction,
in Luginbühl, Y., (dir.), Nouvelles ruralités,
nouvelles ruralités en Europe, Bruxelles, Bern,
Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, Peter Lang,
pp. 25-45.
Mathieu, N., 2007, "Le lien des agriculteurs
aux lieux et aux autres habitants : une évolution
majeure à observer", Economie Rurale, 300, pp.
129-133.
Mathieu, N., 2008, "Qui donc est "étranger"
en milieu rural ? Pour qui et pour combien de temps ?", in
Les étrangers dans les campagnes, Actes du
colloque franco-britannique de géographie rurale,
Vichy – 18 et 19 mai 2006, Clermont-Ferrand, Presses universitaires
Blaise Pascal, Ceramac 25, pp. 17-36.
Mathieu, N., 2008. "L’utopie féminine
: faire de tous les lieux une maison", Ecologie et Politique,
décembre, n°37 « L’avenir est déjà
parmi nous », pp. 93-101.
Mathieu, N., 2009. "Le village comme
récit de soi", Les dossiers de demain, mai
2009 – n°7, Agence d’urbanisme de la Région grenobloise
(n° spécial Villages cherchent visages), pp. 27-29.
Chambron, N., Mathieu, N., 2009, "Les
immigrés en Basse-Normandie : enquête en
milieu rural bas-normand", Normandie 2010, 13,
octobre 2009 (http://www.normandie2010.org).
Mathieu, N. Constructing an interdisciplinary
concept of sustainable urban milieu, 29 October 2009,
paper presented in the 2009 Compass Interdisciplinary Virtual
Conference, 15 p. (http://www.blackwell publishingsurvey.com/survey/149278/29a8),
comments by J. Salomon.
Françoise PÉRON: Le paysage,
le peintre et le géographe
L'alchimie de la création paysagère
qui s'est opérée le plus fortement peut-être
en Occident entre la fin du XVIIIe siècle et le début
du XXe siècle, est d'abord affaire de regards. Le mot
paysage a donc, à ce moment-là, servi à qualifier
des manières de voir et non des manières de faire.
Dans cette logique, ce sont les peintres, à travers leur sensibilité,
et les géographes, à travers leur science, qui ont
donné à cette notion ses principales significations. Mais
malgré les apparences et les affirmations, les deux approches
sont-elles si radicalement opposées? N'est-ce pas le "paysage"
lui-même qui rapproche ces deux inventeurs de la réalité?
Dans le paysage, l'un comme l'autre se sent libre, heureux. Et ce bonheur
pour mieux le ressentir, il faut le travailler, il faut le dire, il faut
se mettre à l'ouvrage au moyen de ses pinceaux comme au moyen
de l'analyse géographique. Le paysage, en train d'advenir par
leur volonté, procure à tous deux, de l'émotion, stimule
leur imaginaire et leur offre, l'espace d'un fugitif instant, le sentiment
de l'émancipation par rapport à la pesanteur des choses
imposées. Aujourd'hui, le paysage in situ n'est plus
considéré que comme un objet précieux hérité
d'un long passé, qui se défait chaque jour davantage.
Quel rôle le géographe et l'artiste peuvent-ils jouer pour
reconcilier la réalité brute et les hommes, par l'invention
de nouvelles visions paysagères? N'est-ce pas dans "l'au-delà"
du paysage des poètes qu'il faut désormais se mettre en
quête de nouvelles sources d'inspiration, de nouvelles méthodes
d'analyse qui ne disséqueraient pas sèchement la réalité
spatiale, mais au contraire lui restitueraient des lieux, de la profondeur,
de l'humanité.
Alain TAPIÉ: Physique de la nature, physique
de la peinture
Derrière la Normandie des historiens de l’art,
il en existe une autre, secrète et peu connue, bien qu’à
la source d’expressions artistiques de grande puissance; cette Normandie
est dense et grave. Les microcosmes naturels générés
par la terre, le vent, la mer et la brume possèdent une personnalité
physique à l’origine des inventions du peintre avant même que
celui-ci ne se soit attaché à traiter les anecdotes
du paysage. Il y a, dans cette Normandie, une rusticité intense,
expressive, que sont parvenus à saisir les peintres qui ont dépassé
la mondanité et le pittoresque, visiteurs célèbres,
mais aussi et surtout peintres du cru qui se sont nourris du lyrisme naturel
de leur pays. Ainsi, d’une physique de la nature découle une
véritable physique de la peinture, générée
par la rencontre particulière de la terre, de la mer et du
ciel.