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Personnalités
autour desquelles un colloque a été organisé
Henri ATLAN
"Les théories de la complexité
(autour des travaux d'Henri Atlan)", colloque dirigé par Françoise
Fogelman-Soulié et Maurice Milgram, du 9 au 16 juin 1984 (éditions du
Seuil, 1991)
Cerisy a joué pour moi, comme pour beaucoup d'autres,
j'imagine, un rôle très particulier, d'occasions exceptionnelles,
de mise au point de travaux antérieurs et d'ouverture vers des
travaux futurs. En effet, outre les différents colloques auxquels
j'ai pu participer, il m'est arrivé d'être particulièrement
actif dans deux colloques consacrés à des recherches directement
associées à mes propres travaux.
L'un se tenait, en 1981, sur L'auto-organisation : du physique
au politique. L'autre, autour de mes travaux, en 1984,
sur Les théories de la complexité. Dans
les deux cas, il s'agissait de rencontres, habituellement très
rares, entre chercheurs de disciplines différentes, qui n'ont pas
beaucoup l'occasion de dialoguer entre eux, en profondeur, sur leurs centres
d'intérêt, et encore moins en présence d'un public
curieux d'auditeurs participants enthousiastes. Comme c'est souvent le
cas, le public supposé "naïf " par rapport à un champ
de recherches donné est à l'origine de questions des plus intéressantes
négligées et oubliées par les professionnels. Les débats
entre ceux-ci, parfois vifs, en sont enrichis s'ils sont stimulés
par ces questions, souvent considérées, à tort, comme
"dépassées". En fin de compte, tout le monde découvre
et apprend quelque chose qu'on aurait eu bien du mal à imaginer en
d'autres circonstances. Ces expériences caractérisent, pour
moi, les décades de Cerisy.
De plus, ces deux colloques ont donné lieu à deux
publications importantes, qui sont devenues, depuis, des ouvrages de
référence.
Que demander de plus ?
Georges BALANDIER
"Les nouveaux enjeux de l'anthropologie (autour
de Georges Balandier)", colloque dirigé par Gabriel Gosselin,
du 25 juin au 5 juillet 1988 (Revue de l'Institut
de Sociologie, n°3-4, 1988)
24 décembre 2001
Il y avait pour moi, dans le lointain d’avant Cerisy, un lieu
inconnu, mais révéré. C’était le Pontigny
de mon adolescence, des images qui rendaient proche l’inaccessible. Je
ne pouvais y être, j’allais à la recherche de ce qui pouvait
me donner une sorte de présence aux rencontres illustres. Je croyais
alors bénéficier du commerce des idées, trouver les
armes du juste combat politique, dont mes révérés
- Gide, Martin du Gard, Malraux, Mauriac, et Bachelard déjà
- étaient les auteurs et les pourvoyeurs. L’image de Paul Desjardins
surplombait les scènes, en situation de grand Initiateur.
Le passage du rêvé au réel s’accomplit bien
plus tard, ailleurs. À Cerisy, où Anne Heurgon-Desjardins
accueillait, souveraine. C’était à l’occasion d’un colloque
dont Georges Gurvitch assurait la présidence, une autre souveraineté,
plus rude celle-ci, qui s’imposait en provoquant les confrontations doctrinales.
Je découvrais par l’effet des contrastes. Entre l’apparente austérité
du Château, et l’intimité chaude du salon-bibliothèque
où se tenaient les séances. Entre les périodes
de débat et celles où les participants se retrouvaient dans
la convivialité, la libre rencontre, et les petits complots intimes.
La lente découverte donnait l’accès à un moment
incomparable avec ses figures centrales, ses rites, ses règles
implicites, ses discrétions. Maurice de Gandillac n’y était
plus mon collègue en Sorbonne, mais mon éclaireur.
Puis les “ décades de Cerisy ” furent personnalisées
et non pas seulement thématiques. En devenir l’occasion manifestait,
autant qu’un pouvoir d’attraction, le privilège d’être reconnu
des “ siens ” et entendu des autres. J’en bénéficiai en
1988 grâce à une initiative de Gabriel Gosselin. Je retrouvai
le Château et ses hôtes amicaux, j’y fus établi pour
la durée de la rencontre, j’y étais présent autrement,
avec le plaisir-gêne narcissique que donne la position d’un “ autour
de ”. L’usage des lieux restait limité par le fait de ma moindre
liberté, mais ceux-ci avaient gardé leur mystère séducteur.
Ils invitaient à davantage que la seule participation au commerce
des idées. Par la libre présence de ceux qui, venus de France
et d’ailleurs, reconnaissaient une sorte de dette à mon égard,
je mesurais mieux le rôle des sentiments dans l’économie
de l’influence intellectuelle. Je découvrais mieux, dans notre
partage des jours, qui ils sont, et par eux je parvenais à préciser
d’avantage l’image de moi-même. Ensemble, nous avons composé
le livre issu de nos échanges et de nos confidences. Il nous allie
bien au-delà du temps de la rencontre, il nous attache tous à
Cerisy, ce Centre si nécessaire à qui ne peut se satisfaire
des fausses Lumières et des illusionnismes.
Henry BAUCHAU
"Mythe et rêve dans l'œuvre de Henry
Bauchau", colloque dirigé par Anne Neuschäfer et Marc
Quaghebeur (AML
Éditions Labor, Bruxelles 2003)
Dix jours à Cerisy-la-Salle
21 juillet, arrivée au château
de Cerisy-la-Salle, où va commencer la décade organisée
par Anne Neuschäfer et Marc Quaghebeur sur le thème : Rêve,
Mythe, Art, Histoire dans mes écrits. C'est la première
fois que mon travail, de plus de cinquante années maintenant,
sera l'objet d'une pareille lecture. Elle me paraît un peu redoutable.
J'espère, sans en être sûr, pouvoir suivre l'ensemble
des débats. Le château, au milieu d'une campagne verdoyante,
est très beau. Edith Heurgon et Catherine Peyrou nous accueillent
ainsi que les nombreux participants avec une gentillesse et une attention
extrêmes.
31 juillet, la décade est terminée.
Avec plein succès. Ce furent pour tous des jours heureux favorisés
par l'amitié, des exposés vivants, le beau temps, une
organisation souple et efficace. Je ne parlerai pas ici des travaux
et des débats qui seront publiés plus tard. J'ai participé
le mieux que j'ai pu à ce travail, à ce cheminement dans
mes labyrinthes d'écriture.
Quand on m'interrogeait j'ai dit ce que j'avais voulu,
espéré ou cru faire. Il est vite apparu que ce n'était
qu'une part de ce que - poussé sans doute par l'inconscient - j'ai
écrit en réalité. Plus grand encore l'écart
avec ce qui était lu. J'ai éprouvé une fois de plus,
cette fois avec beaucoup de force, que l'œuvre s'élabore dans
une étonnante et nécessaire participation de l'auteur
et du lecteur. Les lecteurs, en découvrant des aspects demeurés
inaperçus de l'écrivain, élargissent, approfondissent
et même transforment l'œuvre initiale. Que l'œuvre d'art n'appartienne
pas seulement à celui qui l'a suscitée en lui (plutôt
que créée) mais provienne d'une constellation liée
au lieu, à l'époque, à l'immensité du passé
et de l'avenir, a toujours été une de mes rares certitudes.
J'ai été particulièrement heureux de l'esprit
amical qui a régné durant tout le colloque et aussi de
son caractère largement international auquel je ne m'attendais
pas. De nombreux étudiants ont participé aux débats
sur pied d'égalité avec leurs aînés. Des lectures
et des projections vidéo de mon théâtre ont été
fort bien organisées par Jean-François qui, avec Anne et
Marc, a beaucoup contribué au climat amical et détendu de
ces journées.
Avec mon bras dans le plâtre, je craignais d'avoir peine
à suivre l'intégralité de la décade. J'y suis
parvenu plus aisément que je ne m'y attendais grâce à
l'amitié de tous. Le cadre du château, de ses dépendances,
du jardin est superbe et convient tout à fait à un Centre
culturel. La campagne est fort belle et nous avons eu la chance durant toute
la décade de jouir de magnifiques journées d'été.
Dans ce pays très verdoyant, proche de la mer, le soleil porte le
ciel et les couleurs à leur perfection, suscitant sans qu'on s'en
aperçoive une paix intérieure, souvent une joie.
J'ai aimé la liberté, l'activité de ces
journées si exactement rythmées par la cloche du château.
(Passage de la Bonne-Graine - Journal 1997-2001 (Actes Sud))
Hélène
CIXOUS
"Hélène Cixous : croisées
d'une œuvre", colloque dirigé par Mireille Calle-Gruber ( Editions Galilée,
2000)
Près de trente ans que ce Cerisy est entré dans
le théâtre de ma mémoire, ce nom-là, ce lieu,
ce-ris/y, ce château, dans la salle de mes accessoires de rêve,
"Cerisy" a un rôle très important. Je m’y trouve une ou deux
douzaines de rêves par an donc cent fois plus que je n’y fus jamais
en réalité. Il ne se passe point de saison depuis des dizaines
d’années où sa scène, qui dans le rêve s’appelle
"territoire", "château", ou simplement "lieux", ne déroule
ses éléments de labyrinthe pour mes égarements. Parfois
"Cerisy" se rassemble en une enfilade de salles et d’amphithéâtres
parfois c’est une région avec parcs collines moutons chats géants
ou petigres et foules, plusieurs foules mêlées, mobiles parmi
lesquelles volent les mots brillants. On dirait la cour des Burgondes me
dis-je dans le rêve. On ne sait jamais si l’on est déjà
dedans ou encore dehors, les frontières flottent, on ne sait jamais
si l’on est invité de quel côté, hôte, otage,
semi-désiré pour le meilleur ou pour le pire. Princes rois
chevaliers font liesse. On est intimidé. Moi en tout cas. Une fête
s’annonce. Rien ne me fait plus peur qu’une fête. Ne sais-je point
d’instinct, comme ceux d’entre nous qui sommes de la descendance mentale
de Montaigne ou Rousseau qu’une fête est faite pour être défaite
ou défête ? Le bonheur ne reste pas disent-ils, sauf l’idée.
Qu’est-ce qui va encore m’arriver me dis-je ? Et tout ce qui peut m’arriver
me fait peur, bonheur, malheur, tout événement fait tressaillir.
Il y a tout d’un coup carrefour. Il faut choisir ! Cerichoisir. A ce
moment-là, au croisement, que se passe-t-il ? Je fais le choix
que je me conseille de ne pas faire, toute mon angoisse est impuissante.
Ce que le calcul, la sagesse, la raison me recommandent de faire je ne
puis l’accomplir, une invincible force me pousse à faire le pire
et de travers. Tout cela se passe à Cerisy-le-Rêve où
mon âme se présente à l’examen posthume. Je viens m’y
faire peser, juger et condamner. Allez savoir pourquoi. Il doit y avoir
dans mon arrière-mémoire une scène très
ancienne dont le paysage avait peut-être les charmes de Cerisy-la-réalité,
et où j’allais de moi-même (car j’y vais de mon propre pas)
m’accuser, plaider coupable, dénoncer ma faiblesse et mon imposture,
avouer mon usurpation et m’attacher à la prouver, à mettre
en scène devant un public noble et fastueux mon bégaiement.
Je ne suis même pas traînée au tribunal du Château.
Je m’y rends. Non seulement je me presse de m’y constituer coupable, mais
encore je ne pense qu’à ça pendant des mois avant de me rendre.
De mystérieux signaux se propagent nocturnes dans mes veines. Je
m’attire dans le piège que je respecte je suis engeôlée
bien longtemps avant de me présenter à l’entrée de
Cerisy-la-Salle. Quel soulagement alors de me réveiller et de regarder
ravie tout autour de moi les bâtisses douces et les vaches qui apaisent
les envoûtés !
Il faut que ces lieux recèlent des pouvoirs magiques extrêmement
efficaces pour que je sois aussi régulièrement hantée.
Il y a des châteaux et des villes, qui sont des grottes où
mijotent éternellement les génies de l’inconscient, devins,
juges, pythies, nains géants, gardiens de la Loi. Je citerai parmi
mes châteaux mentaux Combray, Pompéi, Tipaza, Cerisy, Manhattan,
ou le château sous la terre kimmérienne où sommeillent
en attendant le sang qui fait parler Tirésias et Anticléia,
mon père Georges Cixous et tant de têtes vénérées.
Toutes ces hostelleries ont en commun d’héberger ensemble
les vivants et les morts, si bien que lorsque l’on y banquette les convives
ne se distinguent pas les uns des autres, c’est ce qui m’impressionne
tellement à Cerisy-la-Sacrée. De toutes parts l’on y est
entouré des images visibles (photos, autographes, œuvres qui respirent
sur les étagères) et invisibles de personnes auxquelles nous
lient des parentés secrètes, héros de mes rêveries
solitaires ; et là-dessus on partage des repas, nécessairement
rituels, avec des personnes notoirement immortelles. C’est ici, à
midi, dans la ponctualité religieuse de l’enceinte, que se produisent
les transsubstantiations et les communions les plus impressionnantes :
vivants, morts, vivants, nous tous nous mangeons du veau à la normande
; nous mangeons d’ailleurs énormément, tout le monde en est
témoin, car ces traversées de fleuves de pensées et
ces ascensions de mémoire nous creusent ; mais comme c’est le cas
dans les expéditions chez les au-delà depuis la première
quête de Gilgamesh jusqu’au plus récent colloque autour de
Jacques Derrida, ces nourritures si riches en crème soient-elles ne
nous font pas grossir : c’est que l’âme dans ses efforts pour penser
plus loin qu’elle-même et presque toujours en direction de la mort,
notre but de promenade, brûle toutes ses graisses vaines pour galoper
plus vite.
La table de Cerisy, - avec ses nombreuses tables virtuellement
rondes, - est le foyer de ces rencontres fatidiques. Nous qui, pour la
plupart, sommes gens sans maisons-de-famille séculaire, gens de
récence, d’immigration, gens aux racines séparées
de l’existence, gens sans propre terre nous voilà pour un temps héritiers
et recommenceurs. Porteurs d’une fidélité illimitée
pendant une dizaine de jours. Mais ensuite tandis que nous nous éloignons
des bords de l’avenir sans savoir si nous y reviendrons jamais, le cœur
point, l’esprit rempli des charmes des jardins, des allées aux roses,
de la beauté des allées au vallon, nous essayons de consoler
notre âme d’enfant rétif à la séparation en
contemplant les visages de celles qui ne quittent pas, ne quittent jamais,
le château enchanté, des visages devenus familiers mais qui
restent transfigurés, légèrement illuminés
de l’intérieur par les petites veilleuses de la continuité.
Des fées me dis-je en cachette - à leur insu ou
pas. Cette idée de faire vivre dans un repli de pays une maison
de parole ! J’ai d’ailleurs remarqué qu’elles ne changent pas.
Elles habitent une temporalité inaltérable.
J’écrivais les lignes ci-dessus à plusieurs mois
de distance du voyage annoncé. J’avais écrit d’un trait.
Puis je m’éveillai. C’est le 10 juin 2002 me dis-je. Dans un
mois, c’est-à-dire dès demain, - car un mois n’est qu’à
un petit moi de moi - je serai à nouveau et déjà dans
l’enchantement inanalysable, prise par Cerisy, j’y serai dans ses rets
rêvée une fois encore et sans savoir du tout comment, par
quel soudain événement, ce rêve-ci sera rompu. Je
sais seulement qu’il se produira l’événement qui met
à terme le rêve, la scène inattendue. C’est pourquoi
je me dépêche d’écrire maintenant, avant l’explosion
encore indéterminée, ces aveux faiblement prophétiques
: sans dieu sans le secours du secret je n’aurais pas la force d’entrer
sur la scène cerisienne alors que comme chaque fois je ne connais
pas mon texte, la pièce a commencé, à moi de jouer
quoi ou qui ? Je parie que ces aveux, bien d’autres, amis inconnus, seraient
prêts à les signer également, je ne prétends
pas être la seule à prétendre au privilège
du tremblement au sein de Cerisy-la-Sainte.
Michel CROZIER
"Le raisonnement de l'analyse stratégique
(autour de Michel Crozier)", colloque dirigé par Francis
Pavé et Martha Zuber, du 23 au 30 juin 1990 ( L'analyse stratégique,
sa genèse, ses applications et ses problèmes actuels: autour
de Michel Crozier, éditions du Seuil 1994)
26 mars 2002
Cerisy, pour moi, c’est d’abord une famille. Il y a dans les lieux,
le château gris et solide, les salles où l’on se réunit
pour les discussions, les exposés, le déjeuner, les chambre
comme un air de famille. On est chez soi, entre soi, en sécurité
affective avec beaucoup de gens parfois mais des gens qui jouent le jeu
de la famille.
Pour moi, ce sentiment de la famille est peut-être un peu
projectif puisque j’y suis venu en famille, avec ma femme et même
une fois, avec mes enfants, une belle-soeur et un beau-frère très
proches. Mais il y avait concordance profonde , symbiose entre ma propre
famille et les lieux conviviaux et familiaux qui les accueillaient avec
la gentillesse profonde d’Edith, de Catherine et de Madame Heurgon,
grand-mère distinguée mais que l’accent bourguignon rendait
tellement humaine.
Il y avait des piliers familiers comme Maurice de Gandillac, comme
Eugène Ionesco qui étaient des oncles affectueux. J’aimais
m’étonner d’écrire sur le petit bureau de Gide qui devenait
un parrain lointain que je n’avais plus à admirer. Les analyses
austères du Phénomène Bureaucratique
étaient merveilleusement mal accordées aux états d’âme
de l’auteur de Paludes, je m’en amusais. Les prés et les
bois de la grasse Normandie m’offraient les moments de respiration indispensable.
J’ai aimé le Cerisy des années 50, avant que les
malheurs de ma vie ne bouleversent mes racines familiales. Mais je l’ai
retrouvé intact, trente années plus tard, quand mes anciens
élèves et disciples y ont organisé un colloque autour
de mon œuvre. C’était une toute autre famille, c’était
la famille de ma construction intellectuelle, autrement mais aussi chaleureuse,
finalement en accord avec les murs et le paysage. J’y ai vécu d’autres
joies mais des joies des rencontres et des découvertes qui réconfortent
sur le sens de la vie et sa valeur.
Je ne suis pas venu assez souvent à Cerisy. En y repensant,
je le regrette profondément. Même pour un seul colloque rapide,
j’y ai retrouvé le sens de l’appartenance et des retrouvailles
de la famille. Je le retrouve même dans le livre témoin
qui a été édité avec lenteurs et difficultés
mais qui, à cause du soin familial qui y a été investi,
a eu plus de succès que je n’avais osé espérer.
L’esprit de Cerisy existe, je l’ai rencontré. L’œuvre de
Catherine et d’Edith survivra comme a survécu celui de leur
mère. L’homme a besoin de famille, l’homme intellectuel, encore
plus peut-être.
Umberto ECO
"Au nom du sens (autour d'Umberto Eco)", colloque
dirigé par Paolo Fabbri et Jean Petitot (juillet 1996) ( Editions Grasset, 2000,
Edition italienne, 2001)
Madame,
Je vous remercie pour votre invitation, mais malheureusement à
cette date je serai déjà occupé ailleurs pour des engagements
pris depuis plus un an.
Je regrette et j'espère que vous m'excuserez.
Tony GIDDENS
"Structuration du social et modernité avancée
(autour d'Anthony Giddens), colloque dirigé par Michel Audet
et Hamid Bouchikh (juillet 1991) ( Presses de l'Université
Laval, 1993)
Dear Edith,
Thanks for your letter of 26 November. It is very nice to hear
from you. I hope everything at Cerisy is going well.
I still have very strong memories of the period of time I spent
at Cerisy. It was important in my intellectual development, because
it was the first time at which a predominately French speaking audience
had assembled to discuss my work.Many interesting ideas came out of the
meeting which I subsequantly applied in my own writings. For instance,
we had a very lively discussion of subjectivity and self identity and
I found the comments offered extremely eliminating at that time.Several
people I met at Cerisy subsequently came to hold positions in universities
with which I am associated - including several I have never met before.
An example is Patrick Baert, who subsequently moved to Cambridge and is
now a fellow and university lecturer there. It was a very amicable occasion
and it was certainly a time to make new friends. One of my main memories
however, is having played several intensive table tennis games somewhere
down in the basement. Cerisy marked a major phase of transition in my life
and I will always grateful to you and your colleagues for the warm and
efficient hospitality which you provided. My French got better too... Although
no doubt its gone backwards since then so I wouldn't venture to write this
letter in your language. All best.
Albert MEMMI
"Figures de la dépendance (Autour d'Albert
Memmi)", colloque dirigé par Henriette Bessis et Catherine
Dechamp-le-Roux (septembre 1987) ( Editions PUF, 1991)
Chères amies,
Merci de me donner l'occasion de payer, si peu, la dette envers
Anne Heurgon et ses filles.
Je me souviens encore de ces arrivées, avec la nuit, nos
deux enfants endormis sur la banquette arrière de la voiture,
nous-mêmes épuisés par un long voyage... Et puis,
soudain, la chaleur de l'accueil de votre mère, les manifestations
d'amitié de toutes les tablées, les assiettes ajoutées
à la hâte. Le lendemain c'était la richesse, la diversité
des rencontres avec les participants des colloques.
Reprenant une tradition instaurée par son propre père,
et que vous reprenez à votre tour, Anne Heurgon a su maintenir
vivante une conciliation rare entre les plaisirs de l'esprit et les émotions
du coeur.
Nous vous embrassons, chère Edith, chère Catherine.
Edgar MORIN
"Arguments pour une méthode (autour d'Edgar
Morin)", colloque dirigé par Daniel Bougnoux, Jean-Louis
Le Moigne et Serge Proulx (juin 1986) ( Editions du Seuil, 1990)
Chère Edith,
J'ai reçu par chance votre circulaire. Ce que je peux dire
c'est que, et à mon grand regret, je n'ai pas été
plus souvent à Cerisy, lieu de convivialité et de stimulation
intellectuelle. Amitiés.
Ilya PRIGOGINE
"Temps et devenir (autour d'Ilya Prigogine)",
colloque dirigé par Jean-Pierre Brans, Isabelle Stengers et Philippe
Vincke (juin 1983) ( Editions Patino,
1988)
Chère Madame Heurgon,
Je garde un excellent souvenir de mon séjour au Centre
Culturel International, mais je suis dans l'impossibilité d'assister
aux manifestations prévues pour 2002.
Je le regrette, mais pour des raisons de santé, je ne peux
pas prendre d'engagements supplémentaires.
Je vous souhaite néanmoins beaucoup de succès.
Bien cordialement.
Claude SEIGNOLLE
"Claude Seignolle et le fantastique", colloque
dirigé par Roger Bozzetto et Jean Marigny, du 14 au 21 août
2001 ( Editions
Hesse, 2002)
3 décembre 2000
Chère Madame Heurgon,
Gardant un vif et très agréable souvenir de votre
visite en mes lieux, je suis un peu gêné pour vous avouer
que je suis bien incapable de satisfaire à ce que vous me demandez
et qui me fait grand honneur.
Comment voulez-vous que je dise au milieu de ces docteurs et intéressants
personnages qui sont les élus de votre Temple de la Culture
mondiale… alors que je reste tout esbaudi à lire les 300 pages de
mon propre colloque (il paraîtra en février 2002) où
chacun trouve le moyen de tirer les “ vers du nez ” de mon moindre propos
!
Par contre, votre indulgence et votre accueil à Cerisy
sont d’une grande générosité et je vous en marque
une certaine affection, que je renouvelle ici pour … Cent ans ! Tant pis
pour les jaloux. Votre ami de la “ récolte ” 2001.
Claude SIMON
"Claude Simon: analyse, théorie", colloque
dirigé par Jean Ricardou, du 1er au 8 juillet 1974 ( éditions UGE,
10/18, 1975; réed. Lire Claude Simon,Editions Les Impressions
nouvelles, 1986)
10 décembre 2001
Chère amie,
Merci de votre gentille lettre qui me trouve, hélas,
dans un désagréable état de déficience à
la suite de gros ennuis de santé qui m’ont très affaibli (nous
devrions être aujourd’hui à Stockholm où nous étions
invités, Réa et moi, pour les fêtes du Centenaire
Nobel et en fait de voyage, je n’ai pour tout horizon que la Place Monge…).
Cela pour vous dire que je ne suis pas capable d’écrire
quelque chose de convenable sur Cerisy. Seulement évoquer les
souvenirs d’une rare qualité que ces deux décades (celle
sur le N.R. et celle sur moi-même) ont laissé en moi, aussi
positifs dans ma vie intellectuelle (mais non “ professionnelle ” : écrire
n’est pas une profession) qu’amicale. Ces quelques jours m’apparaissent
aujourd’hui comme de véritables îlots de lumière par
la gentillesse de votre accueil et le cadre plein de charme : quelle réconfortante
sensation et quel soulagement c’était que de me sentir soudain
dans un milieu où je me trouvais enfin à l’aise, entouré
tant d’amis que d’inconnus venus de toutes parts et qui tous (et quelles
qu’aient pu être parfois certaines divergences - mais toujours constructives…)
sympathisaient dans cette commune conviction que le “ fait littéraire
” se dégageait enfin de cette gangue politique ou moralisante dans
laquelle, en France, en dépit de Proust et de Céline (à
l’étranger Kafka, Joyce ou Faulkner), il était enfermé
depuis Balzac et Stendhal…
J’ai pas mal voyagé, invité ici et là dans
le monde à des colloques ou des "symposium" divers, et j’ai pu
constater que de l’extrême nord de la planète (Finlande)
à l’extrême sud (Chili) le fait littéraire qui était
le prétexte de ces réunions était partout non pas
à vrai dire le moindre des soucis mais tout simplement ignoré
aussi bien des organisateurs que des participants qui semblaient ne jamais
avoir entendu la pourtant fameuse constatation de Novalis que, pour ma
part, je ne cesse de répéter au risque de lasser : Il en
va du langage comme des mathématiques qui n’expriment rien sinon
leur propre nature merveilleuse, et c’est pourquoi elles expriment si
bien les rapports étranges entre les choses…
Et c’était bien cela - de cette apparente contradiction
(n’expriment rien / expriment si bien) - que l’on essayait de parler
à Cerisy.
Seulement, s’il est relativement facile de déceler par
où pèche une équation algébrique, il n’en est
pas de même pour un texte littéraire. D’où l’intérêt
de ces discussions qui se tenaient à Cerisy sur des points parfois
aussi difficiles à cerner que, par exemple, la question du “ référent
”, débats que Jean Ricardou devait parfois, lorsqu’ils risquaient
de s’égarer, remettre sur les voies.
Que vous dire d’autre chère amie ?… Le vieil homme que
je suis aujourd’hui garde un souvenir heureux de ces séjours à
Cerisy. C’est une expérience qui m’a profondément touché,
et combien je vous remercie de l’avoir rendue possible !
Transmettez, je vous prie, mon meilleur souvenir à Jean
et croyez à notre très sincère amitié.
Salah STÉTIÉ
"Salah Stétié", colloque dirigé
par Daniel Leuwers, du 11 au 18 juillet 1996 ( Publications de l'Université
de Pau, 1997)
Eloge de la cuisine du château
1er mai 2002
Je n'ai pas connu les décades de Pontigny, et pour cause:
je n'étais pas encore de ce monde. Profondément je le regrette,
tellement j'aurais voulu connaître à loisir, dans un cadre
idéal pour la réflexion approfondie, certains de ceux
qui, plus tard, façonneront ma pensée et une part non
négligeable de ma sensibilité. Et puis, je le dis comme
ça me vient: c'est si rare des écrivains libres, je veux
dire suffisamment riches ou à l'aise pour n'être pas embarrassés
de problèmes liés au pain quotidien, des écrivains
qui peuvent ne se préoccuper que d'imaginer et d'écrire,
admirablement dépouillés des soucis de bureau, de fins
de mois et, pour certains d'entre eux du moins, de ceux qu'implique l'existence,
toujours brouillonne, d'une femme encombrée d'enfants. Ah, les
Gide, les Schlumberger, les Martin du Gard! Il faut saluer comme il convient
ces héros de la défense et de l'illustration de l'esprit,
ceux que j'ai cités nommément et les autres par qui, autour
de M. Desjardins, de très beaux fruits de succulence mentale ont
vu le jour à quelque soleil socratique de pleine Bourgogne.
Je n'ai pas connu les Décades, mais j'ai connu Cerisy-la-Salle
qui, sous la baguette de femmes d'exception, a pris la suite. Ce noble
château de Cerisy, avec ses écuries et ses communs ombragés
d'arbres pluricentenaires sous lesquels on peut se rafraîchir,
et lire, et deviser, d'une communication savante à l'autre, ce
beau château, touché par la baguette d'une fée (la baguette
n'excluant pas le bâton), a trouvé, loin des bruits du monde
quoique cerné par la rumeur de celui-ci (la mer n'est pas très
loin de Cerisy), sa vocation philosophique et littéraire. “Il n'y
a pas deux amours”, dit saint Augustin; et je dirai, dans son sillage, qu'il
n'y a pas non plus deux vocations. A Cerisy, dans les jardins mentaux du
nouvel Akademos, la littérature, la plus "pointue" souvent, et la
philosophie cueillie à sa source, à même des bouches
illustres, ont toujours voisiné, cousiné, fait bon ménage,
se promenant rêveusement la main dans la main jusqu'à cette
roseraie en contrebas de la haute futaie, longée ici d'un grillage,
là de serres gardiennes de vaporeuses toiles d'araignées sur
des plants d'hiver, roseraie où, contre les interdictions les plus
nettes, j'ai une fois cueilli une rose pour l'offrir à l'une de mes
admiratrices (il y en a quelques-unes).
J'ai été de ceux que Cerisy a honoré d'un
colloque autour de son œuvre, un colloque de dix jours. Cela s'est passé
en 1996, par un été plutôt orageux, pluvieux et froid.
Mais j'étais, dans l'épreuve colloquante et dans la forme
de fièvre qui s'y attache, entouré de commentateurs subtils,
d'amis chaleureux et rêveurs. Un poète est toujours chez
lui dans un château, parmi des mots, des amis et des rêves.
J'étais donc chez moi, dans une de ses chambres simples et raffinées
comme le château en propose à ses hôtes, dans une
atmosphère érudite, poétique, sévère
et souriante à la fois. La journée se passait dans le salon-bibliothèque
du premier étage où se déroulaient les jeux de la réflexion,
active et joyeuse, et qu'on me demandait parfois d'accompagner d'un commentaire,
ce que je faisais volontiers, ému mais stimulé. Au rez-de-chaussée
avait lieu un colloque sur la métrique de Verlaine, du
cher Verlaine: quelques fervents verlainiens se laissaient débaucher
par moi, qui ne le voulait guère, et à ma plus vive confusion.
Pour réparer l'accroc, je résolus de joindre en une seule
soirée les deux groupes et les deux quêtes, et ce fut l'occasion,
dans le vaste et magnifique grenier, d'une conférence que je fis
sur Verlaine - "Verlaine, parmi l'herbe" - où je rendis à
mon grand aîné son dû et son dit. Nous étions tous
heureux et, dans ce grenier, chaque soir, après dîner, nous
instituâmes des soirées de lecture où chacun des participants
au colloque apportait (poésie, nouvelle, réflexion) son bagage
verbal en partage. Edith Heurgon était heureuse. Je n'étais
pas le plus malheureux.
J'ai parlé de dîner. Il me faut évoquer -
petit déjeuner, déjeuner, dîner - les repas de Cerisy-la-Salle.
C'était, c'est toujours (la tradition n'en ayant pas changé)
bon, simple, copieux. Le pain surtout avait dans la bouche saveur et
fondant: pain coupé en larges tranches dans la miche. Le café
du matin était du café sincère que nous buvions
les narines largement ouvertes pour accentuer olfactivement le plaisir
de papilles délicatement embeurrées. Le lait, du lait entier,
tout proche encore de sa bonne vache normande. Après ça,
dégusté dans la vaste salle à manger ou dans le vestibule
du château, entre amis, sous les cuivres rutilants au-dessus du
manteau de l'immense cheminée à tournebroche pour ce qui
est de la salle à manger (longues tables de chêne et bancs
robustes, philosophiquement durs aux fesses); sous les photos des écrivains
vedettes de Pontigny ou de Cerisy (de Gide à Ionesco et de Gandillac
ou Paulhan à Jean Tardieu) pour ce qui est du vestibule, oui, dis-je,
après ça, on pouvait "carburer" pour toute la rayonnante
matinée, qu'elle fût ensoleillée ou pluvieuse. Puis,
cloche à l'appui, pour avertir ou rameuter les retardataires, comme
dans la Comtesse de Ségur, il y avait le déjeuner puis le
dîner: herbes et salades, tomates dodues, assaisonnements utiles
et parfumés, viandes franches avec de voluptueuses pommes de terre,
ou des poireaux braisés à l'ancienne, ou encore, accompagné
d'un riz à la vapeur, tel poisson qu'on aurait dit puisé
dans une avancée en pleine terre d'une manche de la Manche, tout
cela frais et coloré et vrai de la vérité du premier
jour. C'était cela, dans le brouhaha sans fin de conversations
sérieuses ou ironiques, oui, c'était et c'est toujours cela
le repas pris en commun à Cerisy-la-Salle, avec les vives filles
des environs pour servir, avec Édith Heurgon, sa sœur et son beau-frère
pour surveiller, en attendant l'arrivée du gâteau onctueux
au chocolat, de la tarte aux fruits du jardin, ou de ces fruits eux-mêmes
venus s'attabler spontanément parmi les convives. Les vins, pas trop
orgueilleux, n'étaient jamais mauvais. Les fromages, quand c'était
leur tour, attiraient jusqu'aux Japonais et Japonaises, spécialistes
gendarmés de Mallarmé ou de Jean Genet, faisant ici, à
Cerisy-la-Salle, leur apprentissage d'une autre France que la convenue:
je veux dire la parisienne, la touristique, la sorbonnarde. Les Américains
aussi faisaient leur initiation à ce mélange, proprement français,
de concepts innovants et de casseroles rituelles. Les Anglais, les Canadiens,
les Hollandais, les Belges, les Suédois. Les Français eux-mêmes.
Maîtres et disciples, professeurs et francs-tireurs, poètes
conduits là par on ne sait quel invisible licou, philosophes irradiant
leur lumière, constructeurs et déconstructeurs, femmes
harmonieusement savantes dans des robes d'été cuirassées
de chandails... Le bonheur ! Comme dit Rimbaud :
J'ai fait la magique étude
Du bonheur, que nul n'élude
Et il ajoute :
O saisons, ô châteaux,
Quelle âme est sans défauts ?
A Cerisy-la-Salle, il est advenu parfois que l'âme, cette
mauvaise, oubliât ses défauts.
Michel TOURNIER
"Images et Signes de Michel Tournier", colloque
dirigé par Arlette Bouloumié et Maurice de Gandillac, du 21
au 28 août 1990 ( Éditions
Gallimard, 1991)
Le rendez-vous de Cerisy (août 1990)
Il y a bien des années, Jean-Luc Mercié
avait eu l'idée d'une semaine Tournier à Cerisy-la-Salle.
Surpris par cet honneur exorbitant, j'avais réagi par un refus
paniqué. Je me voyais déjà en cadavre nu et disséqué,
entouré de funèbres personnages chapeautés de noir
comme dans La Leçon d'anatomie de Rembrandt, ou encore comme
l'un de ces saint Sébastien liés à un tronc que des
archers criblent de traits. Il est vrai - me disait-on - que la présence
"physique" de l'intéressé n'est nullement nécessaire
à ce genre de débat. J'ai demandé à l'auteur
du Rivage des Syrtess'il se rendrait au colloque Julien
Gracq annoncé pour 1991. "Ah non, m'a-t-il répondu, j'aurais
trop peur d'échouer à mon propre examen !". Mais comment
ne pas répondre à pareil rendez-vous ? N'y a-t-il pas risque
d'avoir durant huit jours les oreilles qui vous tintinnabulent jusqu'à
l'assourdissement si l'on fait mine d'ignorer la grande palabre dont on est
l'objet ? Et puis il y a la curiosité qui est peut-être un
vilain défaut, mais plus sûrement encore une vertu cardinale
puisqu'elle n'est rien d'autre que l'appétit de l'esprit. "Donnez-nous
aujourd'hui notre faim de chaque jour" priait mon bon maître Gaston
Bachelard. J'étais curieux, oui, de découvrir Cerisy-la-Salle,
et d'entendre ce qui allait se dire sur ce fameux M.T. J'y fus donc.
Cerisy est un château de schiste sombre qui a fort belle
allure au bord d'un étang entouré de grands chênes.
L'ensemble est sévère, mais accueillant grâce à
la cordialité des dames Heurgon et de leurs collaborateurs. La table
et le couvert incitent à revenir. Les promenades à pied
invitent à la confabulation. Mais la surprise fut pour moi la
petite société qui se trouvait là assemblée.
Assemblée par quelle force ? Simplement à l'appel de mon
nom. Il y avait de quoi s'émerveiller : près de soixante-dix
personnes venues à leurs frais des six coins de l'hexagone, mais
aussi de l'Australie, du Brésil, de Norvège, de Nouvelle-Zélande,
de Chine que sais-je encore ! Je les ai bien regardées, cherchant
l'air de famille qui les rapprochait, puisque c'était là ma
famille, et de plus originale, gaie, belle. Je ne me suis pas fait faute
de le leur dire aux miens à l'heure de la séparation : vous
êtes tous beaux et je vous aime !
Mais il faut citer des noms. Et d'abord celui de Maurice de Gandillac.
Notre amitié remonte à un demi-siècle. J'ai évoqué
dans Le Vol du vampire sa classe de philosophie de 1941 au Lycée
Pasteur dont j'étais, mais non l'un des plus brillants, perdu
dans l'ombre de Roger Nimier. Depuis je ne l'ai jamais perdu de vue,
mon bon et cher maître, ainsi d'ailleurs que sa fille Catherine qui
l'assiste si efficacement dans les colloques qu'il dirige. Je n'oublie
pas que si la philosophie constitue la base de ma culture et la source principale
de mes histoires - qui ne sont que de la métaphysique de contrebande
- cette base, c'est d'abord à lui que je la dois.
Comment ensuite citer les autres, tous les autres, et dans quel
ordre ? Ne craignons pas d'évoquer d'abord Maria-Luisa Spaziani,
célèbre poétesse romaine qui nous arrivait tout
enthousiaste d'une interprétation de son Mythe de Jeanne
d'Arc dont elle nous a donné la primeur. D'ailleurs elle consacre
une bonne part de son temps et de ses forces à faire mieux connaître
des œuvres françaises en Italie. Je suis fier et heureux qu'elle
ait traduit mes Météores comme aussi
Madame Bovary de Flaubert. Certains critiques italiens
ont écrit que sa traduction de mon roman était si bonne
qu'elle était plutôt meilleure que l'original.
Raymond Jean est venu accompagné de deux mignonnes étudiantes
chinoises. Il apportait les parfums de Provence, et en prime un merveilleux
sujet pour un prochain colloque : la lecture. De l'auteur de
La Lectrice, on n'attendait pas moins.
Provençale aussi mais débarquée de l'Illinois
où elle enseigne, Mireille Rosello auteur d'un étrange et
paradoxal bouquin intitulé L'In-différence chez Michel
Tournier, est montée sur le podium travestie en Chérubin
pour exécuter une danse gracieuse autour de quelques images extraites
de Des Clefs et des Serrures.
Thierry Miguet, médiéviste religieux, portait sur
l'épaule la colombe de Saint-Esprit qui observait de son œil
rond et rose sa main droite et sa main gauche : dans l'une l'alpha, dans
l'autre l'oméga, début et fin de toutes choses, et c'était
merveille de le voir jongler avec ses deux boules.
Et il faudrait citer Arlette Bouloumié, aussi discrète
qu'indispensable, le chaleureux Serge Koster, la coruscante - François
Nourissier dixit - Christiane Baroche, l'étourdissant Michaël
Worton, la sage et profonde Françoise Merllié, et bien d'autres.
Peut-être vaudrait-il mieux évoquer quelques-uns
de ceux qui par modestie ou désinvolture préfèrent
écouter et poser des questions. Et là je revois aussitôt
le bon Per Christensen descendu de sa froide Oslo. Il est traducteur, et
je lui dois d'être lu depuis le sommet du Spitzberg jusqu'aux îles
Lofoten. Mais il est aussi comédien. Il interprète Shakespeare,
Molière et Strindberg, et je trouve merveilleuse cette générosité
avec laquelle il se met au service non seulement des écrivains qu'il
traduit, mais des auteurs dramatiques dont il incarne les personnages.
J'ai à demi influencé son destin, car c'est moi - et personne
d'autre - qui l'ai attiré à Arles où il se rend désormais
chaque année, prenant avec sa 2CV le carferry de Kiel et entreprenant
ensuite quelque 2000 kilomètres d'autoroutes pour aboutir à
Tarascon où sa fille a épousé un cheminot. Il y a de
la féerie dans cet homme où percent des traits de Falstaff,
de Monsieur Jourdain et du Général Dourakine. sa petite-fille
tarasconaise n'a-t-elle pas choisi de naître le jour-même
de l'anniversaire de son grand-père norvégien ?
A propos de Kiel, ce grand port de la Baltique aux régates
célèbres, on ne peut manquer d'évoquer celles
qu'on appelait justement "les dames de Kiel", Cornelia Klettke et sa
mère Ingeborg. Cornelia Klettke est l'auteur d'une thèse
savante Der postmoderne Mythenroman am Beispiel des Roi des Aulnes.
Cette étude prend comme exergue la phrase fameuse attribuée
à Roger Nimier: "Il faut vivre sous le signe d'une désinvolture
panique. Ne rien prendre au sérieux, tout prendre au tragique".
Paul Valéry raconte qu'il se glissa un jour dans un amphithéâtre
de la Sorbonne où devant ses étudiants Gustave Cohen
développait ex cathedra une explication du Cimetière
marin :
Je me sentais mon Ombre... écrit-il.
Je me sentais une ombre capturée ; et toutefois je m'identifiais
par moments à quelqu'un de ces étudiants qui suivaient,
notaient et qui de temps à autre regardaient en souriant cette
ombre dont leur maître, strophe par strophe, lisait et commentait
le poème...
J'avoue qu'en tant qu'étudiant, je me trouvais
peu de révérence pour le poète - isolé, exposé
et gêné sur son banc. Mais présence était étrangement
divisée entre plusieurs manières d'être là.
Il est vrai que l'expérience faite par Paul Valéry
avait ceci de particulier: le texte de lui qu'étudiait Gustave
Cohen était en vers et le commentaire de Cohen évidemment
se formulait en prose. Il s'agissait en somme d'une transcription de
la poésie en langage prosaïque, entreprise discutable et
peut-être vaine. "Si l'on s'inquiète de ce que j'ai voulu
dire dans tel poème, écrit Valéry, je réponds
que je n'ai pas voulu dire, mais voulu faire, et que ce fut l'intention
de faire qui a voulu ce que j'ai dit....".
Cette remarque formulée à propos de la poésie
serait encore plus valable, je pense, à propos de la musique ou
de la peinture. Le "faire" avec des notes ou avec des couleurs est encore
moins un "dire" que la poésie, et la distance qui sépare
l'œuvre de son commentaire est plus grande encore.
N'ayant moi-même écrit qu'en prose, ce hiatus n'existait
pas. Il existait au contraire une affinité évidente entre
mes textes et les commentaires qu'ils suscitaient. Soit un petit conte
d'une part et un sonnet d'autre part. Qui ne voit que les commentaires
dont on entourera le sonnet seront toujours plus ou moins intempestifs,
alors que le conte appelle de lui-même son exégèse
? Les réflexions que j'ai entendues à Cerisy allaient dans
le sens que j'ai toujours donné à la littérature en
général et au conte en particulier. J'ai eu l'occasion d'écrire
qu'un poète, un romancier, un nouvelliste, un conteur ne donnaient
à leur lecteur que la moitié d'une œuvre et attendaient de
lui qu'il écrivit l'autre moitié dans sa tête en les
lisant ou en les écoutant. Les œuvres littéraires les plus
importantes, selon moi, sont celles qui ont suscité après
elles une postérité renouvelée à chaque génération.
Avec mon premier roman Vendredi, je me suis inscrit d'entrée
de jeu dans la vaste descendance du Robinson Crusoé de Daniel
Defoe, œuvre géniale par excellence. Mais les Ogres, les nains, les
vizirs et les reines qui peuplent mes histoires m'ont également
été prêtés par mes ancêtres conteurs.
Or donc écoutant au fur des heures les communications de
Cerisy, j'avais le sentiment gratifiant d'assister in vivo à
cette cocréation qui fait tout le mystère de la lecture.
Avais-je eu réellement toutes les intentions qu'on relevait
dans mes textes ? Y avait-il d'une de mes histoires à l'autre
autant de fils, autant de passerelles ? Oui et non. Car ces intentions,
ces fils, ces passerelles existent bien réellement, mais par la
seule vertu du commentaire et non par la volonté délibérée
de l'auteur.
Nous avons eu un soir l'illustration visuelle frappante et hilarante
de ce phénomène d'enrichissement de l'œuvre par sa "lecture".
Il s'agissait du film que Marcel Bluwal a tiré de mon roman La
Goutte d'Or, et qui nous fut projeté. L'un des épisodes
de ce roman est la traversée de tout Paris par mon jeune bédouin,
traînant derrière lui un chameau. Ce que je n'avais pas
pu prévoir en écrivant cette traversée et ce qui
provoqua un choc admirable d'insolite et de drôlerie, c'est le
passage de mon bédouin et de son chameau devant la pyramide de
verre de l'esplanade du Louvre. Cette image surprenante ne se trouvait
pas dans mon roman, mais elle le couronnait et en quelque sorte le contenait
tout entier.
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Directeurs
Jean-Pierre BALPE
" Ordinateurs, production et communication de textes
littéraires ", 1985 (L'Imagination
informatique de la littérature, Presses Universitaires de Vincennes,
1991)
Lettre à Cerisy
La première fois que je suis venu à Cerisy, ce devrait
être en 1973 pour un colloque Michel Butor avec qui j’étais
en correspondance depuis quelques années. C’est lui qui m’avait
indiqué ce colloque me disant que nous pourrions alors nous rencontrer-là.
Je n’étais pas un spécialiste de Michel Butor, ni un étudiant
pour lequel il aurait été un sujet d’études, simplement
un jeune écrivain qui cherchait le regard critique d’un mentor.
Je vécus avec passion cette première période à
Cerisy qui me mettait, moi le petit provincial en dehors du monde littéraire
en contact avec des écrivains et des penseurs que je ne connaissais
que par leurs écrits : Butor, bien sûr, mais aussi Bourbon-Busset,
Perros et quelques autres. Je me souviens ainsi de quelques soirées
chaleureuses et du retour sur Paris dans la même voiture que Butor,
conduite par un universitaire éditeur, dont je n’arrive plus à
me remémorer le nom, qui dirigeait une collection de critique littéraire
alors fameuse… La mémoire me fait défaut, je me souviens
pourtant avoir écrit alors un texte “ L’assaut à Cerisy
” qui résumait tout cela et que j’ai par la suite envoyé
à Butor. Il me semble l’avoir publié quelque part, mais où
? Je saurais bien incapable d’en retrouver la trace...
La deuxième fois, bien des années plus tard, je
fus invité par Claudette Oriol-Boyer pour un colloque sur les
Ateliers d'écriture autour de sa revue “Textes en main”. J’avais
commencé alors à exister dans le domaine de la recherche, j’étais
plus mûr, moins impressionnable et je retrouvais là l’atmosphère
d’échanges intellectuels et d’amitiés qui m’avait séduite
lors de mon premier séjour. J’y fis la connaissance de Bernard
Magné. Ce fut l’origine d’une longue fréquentation d’échanges
suivis et de quelques collaborations.
C’est ainsi que, pour mon troisième séjour, j’étais,
avec Bernard Magné, devenu un ami, passé du rôle
de participant à celui de maître d’œuvre puisque nous y avons
organisé notre colloque sur la littérature et l’informatique
publié par la suite par l’Université de Paris VIII. Au fond
des choses, le changement de statut ne modifiait rien sinon que, les ayant
invités, je connaissais plus intimement la plupart des intervenants
et que, sans nuire à la qualité des échanges intellectuels,
l’amitié y occupait peut-être davantage de place ce qui ne
rendait le séjour en ce lieu que plus agréable.
Je peux ainsi dire sans exagération que Cerisy, de loin
en loin, a marqué les étapes les plus importantes de mon
évolution intellectuelle et professionnelle : la rencontre avec
le milieu littéraire, le début de ma carrière de
chercheur et l’affirmation publique de mon activité de créateur
utilisant les technologies de l’information.
Ce qu’a de particulier Cerisy, par rapport à de nombreux
autres endroits de rencontre et de colloque, c’est son lieu : un château,
modeste, ni trop intimidant ni trop élémentaire, situé
quelque part entre nulle part et nulle part, quelque chose comme une thébaïde
paradoxalement collective, une version confortable du monastère
et de la retraite où l’on peut se retrouver seul entre soi et
où tout est fait pour que le respect de cette solitude soit productrice.
Le nombre de participants y est obligatoirement réduit, quelques dizaines
tout au plus permettant à chacun d’y trouver son rythme entre l’isolement
et la participation : on peut y travailler à l’écart
et, sans transition, mettre son travail à l’épreuve de
l’échange et de la lecture collective ou semi-collective. Le
confort y est nécessaire, sans plus, ce qu’il faut pour être
bien sans le superflu qui endort l’esprit. L’encadrement est de même
nature : présent, discret, présent-absent, on se sent
comme chez soi, responsable et à l’aise, mais un chez soi ailleurs,
une distance, non une étrangeté qui stimule l’esprit tout en
le laissant dans une sécurité de bon aloi. C’est un équilibre
particulier qu’il n’est pas si facile de réaliser. D’autres
lieux - je pense à la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon - sont
aussi attentifs et efficaces mais trop soumis au flot des touristes qui
ne nous laissent pas “ entre nous ” ou influencés par la présence
forte d’une ville ou d’un festival ; d’autres encore - les innombrables
hôtels internationaux - où se déroulent nombre de “
grands ” colloques sont techniquement plus efficaces mais beaucoup trop
anonymes qui ne permettent pas l’empathie nécessaire entre les participants.
Je ne compte plus les colloques que j’ai organisés ou auxquels j’ai
participé, souvent plus prestigieux, avec une assistance plus nombreuse,
aucun n’a cette qualité, n’a cette mesure de Cerisy qui en fait
tout le charme. Bien sûr c’est aussi sa limite : impossible d’organiser
là un événement de grande ampleur, difficile d’y faire
venir des personnalités toujours entre deux avions… Cerisy est d’un
autre temps avec les significations multiples que l’on peut accorder à
cette expression : d’un autre rythme, d’une autre époque, mais aussi
hors de toute époque, presque de toute géographie, quelque
chose comme un salon peut-être un peu désuet mais dont le
charme et l’efficacité mérite d’être conservés.
Hervé BARREAU
" Time and life : humanistic and scientific perspectives
", 1992
Chère Edith Heurgon, Chère Catherine Peyrou,
Il est un peu tard pour répondre à vos vœux en vous
envoyant les miens, bien que je souhaite que cette année 2002
se déroule conformément à vos vœux en particulier
en ce qui concerne le cinquantenaire de Cerisy, mais il n’est pas trop tard
pour répondre aux quatre questions, pour lesquels vous avez désiré
des réponses, et auxquelles je n’ai pu jusqu’ici accorder un temps
suffisant.
Je suis venu à Cerisy après avoir passé l’agrégation
de philosophie (1959) et j’y ai rencontré Maurice de Gandillac,
qui avait été à mon jury d’agrégation ; René
Poirier, qui n’avait pas été mon professeur mais qui a accepté
de patronner une thèse “ supplémentaire” (aujourd’hui disparue)
; Henri Gouhier, dont j’avais beaucoup apprécié les cours
à la Sorbonne ; et aussi Jean Guitton, dont j’admirais la virtuosité
sans parvenir à lui faire confiance. Ces personnalités m’ont
accompagné dans mon premier parcours professionnel, le dépôt
de ma thèse, mon entrée au CNRS, la prolongation de ma
carrière au CNRS et les efforts que j’ai tentés, à
Strasbourg, pour promouvoir la philosophies des Sciences dans le cursus
universitaires et animer une équipe de recherche.
Entre 35 et 70 ans, je suis venu une dizaine de fois à Cerisy.
Je me souviens avoir participé comme intervenant à au moins
5 colloques : sur Bachelard, Bergson, René Thom, Karl Popper
et Jacques Maritain. A chaque fois j’ai pu intervenir
sur des thèmes que j’avais moi-même retenus et mes interventions
ont été publiées (sauf celle sur Bergson, mais elle
a été acceptée par une revue africaine et elle finira
bien par voir le jour). Je me souviens également avoir été
participant à un colloque sur la Sexualité, à
un autre sur Leibniz, à un troisième sur la mécanique
quantique… J’ai organisé, en 1992, un colloque de l’International
Society for the Study of Time, pour lequel Cerisy avait offert son
hospitalité, et qui a été difficile à mettre
sur pied, en raison de certaines exigences de l’International Society,
mais qui finalement a été réussi, et pour lequel j’ai
reçu des marques de reconnaissances qui s’adressaient en particulier
à Catherine Peyrou, dont l’infatigable présence et le souci
hospitalier ont beaucoup aidé un comité d’organisation affronté
à des tâches difficiles.
La spécificité de Cerisy réside dans la chaleur
de l’accueil, la beauté du cadre et la grande liberté dont
jouissent les hôtes. Cela concourt à une convivialité
qui n’a pas, à ce que je sache, son pareil en France, et qu’il est
difficile de trouver à l’étranger. En cela la tradition
des colloques de Pontigny-Cerisy a été maintenue.
Certes il y a eu des modifications, dues au fait qu’il est impossible
aujourd’hui de retenir des participants durant 10 jours, d’exiger davantage
que 3 jours de présence, de faire payer un prix raisonnable aux
jeunes intellectuels qui n’ont pas toujours une situation assurée.
Il y a eu aussi des effets de “ modes parisiennes ” que je pouvais comprendre
sans être disposé à y participer. Il est impossible qu’un
Centre Culturel, comme Cerisy, puisse faire l’unanimité de ses amis.
Mais, qu’il existe, c’est une grande chance pour eux...
Tel est l’essentiel de ce que je puis témoigner. Soyez assurées
de mon fidèle souvenir et de mes salutations amicales.
Robert BAUDRY
"La problématique du merveilleux", 1991
(Une quête
incessante : le merveilleux, hommage à Robert Baudry, éditions
CERMEIL, 1995)
"Graal et modernité", 1995 (Éditions Dervy,
1996)
"Afriques imaginaires", 1997 (Afriques imaginées,
éditions TORII, Kailash, 2002)
Dirai-je comment je connus Cerisy ? Je professais alors en plein
cœur de l’Afrique. Les journaux littéraires évoquaient parfois
certains colloques tenus à Cerisy-la-Salle. “ Tiens ! me dis-je,
ils semblent traiter là de sujets intéressants. Je devrais
leur écrire ”. Mais je suis paresseux : je n’en fis rien.
Peu de jours après, cependant, je trouvais dans ma boite
postale, émanant d’une personne alors inconnue, une invitation
à participer à un colloque à Cerisy-la-Salle. (Il
m’arrive encore de temps à autre d’avoir comme la prémonition
du courrier en train de m’être acheminé…). Ce colloque portait
sur Le Conte merveilleux. Et malgré les obstacles, j’y fus.
Je me souviens aujourd’hui de ce premier contact avec Cerisy, voici
presque trente ans. C’était véritablement l’entrée
dans un autre monde, un monde enchanté. Un monde coupé du
monde : monde en pleine campagne, loin, bien loin des villes, dont n’approchait
que le plus antédiluvien train de tout le réseau, qui peu
à peu filtrait les “ élus ” ; un monde sans journaux, sans
radio, sans télévision, sans supermarchés. Des colloques
où l’on n’entassait pas chaque jour, comme ailleurs, seize condensés
de vingt minutes ; mais où alternaient harmonieusement conférences
et loisirs, échanges de couloirs et convivialité des repas,
où de la cave au grenier se proposaient des merveilles ; un monde
où se nouait, où se sont nouées de solides, de fidèles
amitiés.
Si séduisant fut ce premier contact que, depuis, j’y suis
retourné maintes fois, souvent avec un analogue plaisir. (Seules, quelques
fois, des directions de “ carriéristes ” - race honnie ! -, m’ont
laissé un arrière-goût amer, ont obscurci, hélas
! ces séjours enchantés).
Suzanne BONNAFOUS
"Argumentation et discours politique", 2001 (PUR Presses Universitaires
de Rennes, 2003)
Madame, et chère amie,
En réponse à votre courrier de décembre 2001
et bien que le recul me manque un peu pour répondre convenablement
à la première question, je peux dire néanmoins :
1) Que le colloque de Cerisy dont j’étais co-organisatrice
en septembre 2001 (Argumentation et discours politique) m’a permis
de faire la connaissance, intellectuellement et personnellement, de collègues
dont les travaux intéressent les miens, bien qu’ils soient dans d’autres
disciplines et/ou travaillent sur d’autres périodes. En une semaine,
j’ai énormément “entrevu”, ce qui me permet maintenant d’orienter
autrement mes lectures.
2) Les rencontres de Cerisy n’ont rien à voir avec les autres
manifestations que je connais. Tout y est fait pour un véritable
échange scientifique, sans esbroufe. On ne peut venir faire sa conférence
et s’en aller, en ayant ajouté une prestation à son CV.
Le lieu est magnifique et l’isolement pousse à la méditation.
Passer une semaine avec ses collègues permet d’aller au fond des
débats, hors séances, et de nouer de vrais liens. Je garde
un souvenir émerveillé de cette semaine.
Très cordialement.
Mireille BOSSIS
"L'épistolarité à travers les
siècles", 1987 (Franz Steiner
Verlag Stuttgart, 1990)
Chère Edith Heurgon,
J'ai bien reçu votre lettre circulaire de décembre
dernier pour la préparation du projet SIÈCLE et je suis heureuse
de répondre à votre questionnaire ; d'autant que je nourris
à votre égard et à celui du CCIC, une sorte de culpabilité
: après vous avoir fréquentés avec une certaine assiduité,
je ne suis plus revenue à Cerisy depuis 1987... ce qui fait bien
longtemps et que je n'ai plus envie d'y revenir. Pourquoi ? Ce n'est pas
si facile à expliquer.
J'ai changé de vie depuis que j'habite à Paris et
je n'éprouve plus le même besoin de cette nourriture intellectuelle
qui était dispensée à Cerisy. Pourtant je dois le
dire et ce sera ma réponse à votre première question,
Cersiy a joué un rôle très important pour moi à
partir de 1975 ; je m'y suis épanouie, j'ai trouvé là
une reconnaissance de mes capacités intellectuelles qui étaient
étouffées par mes charges professionnelles administratives.
Mon cursus atypique me privait des échanges dont j'avais besoin et
que j'ai pu avoir à Cerisy tant amicaux que littéraires. J'exagèrerai
à peine en vous disant que pendant douze ans j'ai supporté
beaucoup de contraintes diverses grâce à la décade annuelle
que je m'offrais et qui me dédommageait de tout le reste. Cette fréquentation
régulière m'a permis de m'affirmer, de me construire, chercheur
passionné et toujours travaillant sur l'Epistolaire, je suis devenue
ce que je suis !
Chez vous, j'ai pu aussi exercer mon esprit critique et voir la
face moins riante des choses, le jeu des coteries et des chapelles, des
intrigues sous-jacentes. Ce qui était positif est lentement devenu
négatif. Je ne suis pas persuadée que les relations amicales
fassent bon ménage avec les échanges intellectuels sur des
travaux de recherche ; on peut évoluer différemment, aller
plus loin dans l'approfondissement et la théorisation ; les susceptibilités
apparaissent vite ainsi que les enjeux de pouvoir... et il n'est pas aisé
de négocier des compromis acceptables... tout au moins pour moi
! Il m'est très difficile de ne pas dire ce que je pense et de façon
parfois un peu brutale. Ce fut une déception ; ailleurs aussi, j'ai
créé des associations, organisé des colloques où
j'ai dépensé beaucoup d'énergie avec des satisfactions
d'amour propre, certes, mais aussi des déceptions quant à
l'avancée réelle de la recherche et du travail en commun.
Combien de mes cher(e)s collègues et ami(e)s rabâchent depuis
des années consciencieusement la même chanson, sans se rendre
compte qu'ils finissent par chanter faux ! Ce n'est pas un déshonneur
de ne plus rien avoir à dire et c'est, pour moi, plutôt un
honneur que de savoir alors fermer "sa gueule".
Et là je réponds à la seconde question... ces
amitiés qui se nouent à Cerisy, j'en ai conservées
plusieurs, sont un frein au travail intellectuel ; l'intellect et l'affectif
sont difficiles à concilier. La curiosité n'est plus la
même, elle s'émousse. Et puis le monde a changé très
vite ; Cerisy m'apparaît, hélas !, comme anachronique. Il me
faut préciser que si je travaille toujours sur l'Epistolaire, mon approche
s'est modifiée progressivement en privilégiant l'histoire
et l'anthropologie historique et c'est une des failles de Cerisy que cette
quasi-absence de l'histoire : il y a là un manque. Cerisy a certainement
été à l'avant-garde dans beaucoup de domaines, c'est
pour cette raison que j'aimais y venir. J'ai l'impression - je voudrais
me tromper - que le contenu des colloques (comme celui de l'enseignement
supérieur littéraire), a retrouvé les traditions et
les conformismes qui avaient été bousculés par le bouillonnement
intellectuel des années post 68. C'est dommage car l'approche interdisciplinaire
que j'avais tentée chez vous en 87 et que j'ai essayé de continuer,
est autrement plus stimulante. Malheureusement trop de gens préfèrent
se barricader derrière les frontières de leur discipline.
Vous n'y êtes pour rien, vous ne pouvez que suivre l'évolution
de la société... Voilà ce que j'avais à vous
dire.
Encore Merci pour tout ce que vous m'avez apporté.
Roger BOZZETTO
"Claude Seignolle et le fantastique", 2001 (Éditions
Hesse, 2002)
En réponse à votre demande de mes réactions
à Cerisy pour les manifestations du "Siècle":
a) Le point de vue intellectuel est difficile à distinguer
du point de vue amical. Indépendamment des thèmes choisis,
c'est surtout la perspective de rencontrer des amis et chercheurs dans
les mêmes domaines que moi qui motive ma présence en ces lieux
et pimente le plaisir que j'éprouve à y être. L'aspect
professionnel n'a jamais été vraiment primordial, sauf que,
là encore, les rencontres amicales et intellectuelles ont pu avoir
parfois des ouvertures professionnelles, dans le cas de rencontres qui
peuvent aboutir à des projets.
b) Les avantages de Cerisy sont nombreux. L'aspect "colonie
de vacances" qui permet de se retrouver à table pendant quelques
jours, ou dans les dépendances, ou dans les sous-sols ; de rencontrer
les gens d'autres domaines par le fait que deux colloques sont en parallèle
; la liberté d'aller et venir - surtout si l'on est motorisé
; les journées en général moins chargées qu'ailleurs
et qui laissent le temps de respirer et de penser à ce que l'on
entend; l'accueil et la convivialité ; la disponibilité de
l'encadrement, tout ceci est un plus sans commune mesure.
Les faiblesses ne relèvent pas explicitement de Cerisy mais
de la triste mais prenante réalité économique. C'est
ainsi qu'il est de plus en plus fréquent d'écourter les
séjours, c'est aussi ce qui fait que l'on voit, hélas,
peu de jeunes participants, car les jeunes chercheurs et étudiants
trouvent ce séjour trop cher pour eux. C'est aussi la difficulté
à faire éditer ces colloques, qui quand ils sont publiés
le sont des années plus tard. Rien de ces inconvénients
n'est imputable à Cerisy, mais placent Cerisy dans un contexte
qui est moins favorable qu'à une certaine époque.
Voilà, Madame la directrice, quelques idées qui n'ont
rien d'original, mais s'il m'en vient d'autres plus pertinentes je vous
en ferai part sans attendre. Veuillez agréer, ainsi que toute
l'équipe l'expression de mes meilleurs vœux de réussite
pour l'année et le "Siècle".
Cordialement.
Armand BRAUN
"Prospective d'un siècle à l'autre
I : Nouvelles dimensions de la Gouvernance" (Prospective pour
une gouvernance démocratique, L'Aube 2000)
"Prospective d'un siècle à l'autre
II : Du savoir des experts à l'intelligence collective" (Expertise, débat
public : vers une intelligence collective, L'Aube, 2001)
17 janvier 2002
Presque chaque année, depuis 1995 environ, je participe à
des rencontres à Cerisy. J’y reviens toujours avec plaisir. C’est
un lieu rare. Un lieu de ressourcement, où l’on rencontre, autour
d’un projet intellectuel, des personnalités et des idées stimulantes.
Un lieu où les quatre logiques - individuelle, civique, relationnelle,
marchande - peuvent se trouver en harmonie.
A Cerisy, j’ai plaidé en faveur de personnages et de concepts
hétérodoxes. J’ai évoqué Frédéric
II de Hohenstaufen (1194-1250), empereur romain germanique, de pure souche
normande, roi de Sicile, inventeur de l’idée européenne
et des Droits de l’Homme… il est vrai, par ailleurs, autocrate notoire.
J’ai exposé pourquoi le transport public, malgré son utilité
éminente, ne réussit guère à faire progresser
ses parts de marché dans les grandes métropoles : fixé
sur la catégorie indifférenciée des “ voyageurs ”,
il a du mal à communiquer avec la variété de ses clientèles,
au nombre desquelles les acteurs économiques et sociaux, qui déterminent
la mobilité des salariés (60 % des usagers). J’ai défendu
l’ouverture au monde des cultures, des sociétés, des économies,
me plaçant en porte-à-faux vis-à-vis d’idées
convenues au sein de la République des Lettres. Et pourtant, je
n’ai pas été pendu haut et court !
Cerisy, c’est un modèle rare. D’institutions culturelles,
nous ne manquons pas, et elles sont souvent excellentes. Mais une institution
est préservée de bien des soucis : des ressources assurées
(quelqu’un lui allouera un budget), une continuité organisée
(un directeur s’en va, un autre le remplace). Cerisy est d’une autre
nature. En fait, Cerisy est une PME qui, pour survivre, doit gagner sa
vie, être attentive à l’équilibre de ses comptes,
trouver des clients, et dont les responsables luttent sans cesse pour
lui ménager un avenir. C’est, il est vrai, une entreprise d’un genre
très particulier : une PME à vocation intellectuelle. Avec
une Histoire : au départ, Pontigny, créée en 1910
par Paul Desjardins ; les épreuves de la Première et de
la Deuxième Guerres mondiales ; la délocalisation à
Cerisy par Anne Heurgon-Desjardins ; le développement par Edith
Heurgon et Catherine Peyrou. A chacune de ces étapes, une vie en
résonance avec l’époque, illustrée par le passage
des grands penseurs du moment. Et une présence au monde qui est certes
économique, mais avant tout sociale, culturelle, humaniste.
De ce modèle, il existe peut-être quelques autres exemples,
sans doute surtout hors de France. Mon attachement vis-à-vis de
Cerisy tient beaucoup à la dimension prospective que j’y perçois.
Et à la question qui me revient souvent lorsque je me promène
dans ses allées : thébaïde et entreprise, comment
communiquer à tant d’autres, à qui il fait défaut,
l’esprit de Cerisy ?
Michel BRESSOLETTE
"Jacques Maritain face à la modernité",
1993 (Presses
Universitaires du Mirail, 1995)
29 mars 2002
Du mardi 13 juillet au mardi 20 juillet 1993, une quarantaine de
collègues et amis ont participé à notre semaine :
Jacques Maritain face à la modernité. Enjeux
d’une approche philosophique.
Vu le renom de Cerisy, avoir organisé un colloque au Centre
Culturel International ne pouvait être que bénéfique.
Cela a permis de montrer aux universitaires que Maritain n’était
pas qu’un auteur pieux réservé aux conservateurs catholiques.
La preuve, c’est que les Presses Universitaires du Mirail, à Toulouse,
n’ont fait aucune difficulté pour publier les actes du colloque. Donc
le rayonnement de Cerisy a rejailli sur le thème choisi.
De plus, durant la même période avait lieu à
Cerisy un colloque sur Chateaubriand et nous avons eu le plaisir
et la surprise de voir des participants du colloque Chateaubriand venir
“ découvrir ” la pensée de Maritain et être intéressés
et séduits.
Indéniablement cette semaine a permis de renforcer des liens,
d’en créer de nouveaux, comme il arrive lors de chaque colloque
mais je dois dire que l’avantage de Cerisy, c’est bien son cadre, son éloignement
de la grande ville et son climat pluvieux, qui cette année-là
empêcha les congressistes d’aller à la plage, si bien que le
colloque Maritain fût dense et intense. Une des particularités
de Cerisy aussi c’est la qualité des repas et des conversations
à l’occasion des repas poursuivies ensuite, surtout le soir. Le cadre,
l’accueil, la liberté sont des éléments importants
qui expliquent pour une grande part la réussite de ces semaines.
Les colloques universitaires auxquels j’ai participé, vu
leur courte durée (en général pas plus de 3 jours),
vu leur espace et leur situation (en général en université),
ne permettent pas cet échange continu, fidèle. Trop souvent
dans les colloques universitaires, les participants se permettent après
leur communication de s’éclipser et de se dispenser d’écouter
leurs collègues. À Cerisy, nous avons eu la chance de maintenir
pratiquement tout le temps un public constant, fidèle et donc actif.
Enfin, je crois que pour le colloque Maritain la présence
de Maurice de Gandillac, de Catherine de Gandillac et d’Edith Heurgon
ont beaucoup fait pour témoigner que Cerisy n’est pas simplement
un cadre qui reçoit, mais une maison vivante qui accueille.
Croyez, Madame, en mes sentiments reconnaissants.
Bernard BRUN
"Nouvelles directions de la recherche proustienne",
1997 (Editions Minard Tome I, 2000.
Tome II, 2001)
Rôle de Cerisy
Ce colloque fut vraiment une rencontre, et une rencontre vraiment
internationale. Des chercheurs qui avaient pris l'habitude de travailler
chacun de son côté, des proustiens qui ne sont pas des spécialistes
(amateurs ou liseurs) et de jeunes étudiants ont pu faire connaissance,
se parler, discuter de leurs travaux respectifs, dans une convivialité
simple et fructueuse.
Le "Proust"de Cerisy aura été un exceptionnel succès,
tant par le nombre des participants (tout le monde n'a pu trouver place),
pour le contenu intellectuel (toutes les tendances de la critique proustienne
ont été discutées) que par l'atmosphère
et le contact.
Qui oubliera le champagne d'Annick, le bébé de Françoise,
les trois garçons de Nathalie, la cloche qui rythmait les séances,
l'école buissonnière du soir ou la journée du lundi
?
Spécificité de Cerisy
La vie de château, comme Marcel Proust la pratiquait, est
la seule qui permette un vrai travail intellectuel. Les proustiens se
réunissaient pour la première fois depuis vingt-cinq ans.
Une tension aurait ainsi pu naître, à partir de cette rage
de travailler, de prendre contact, de discuter. Mais c'est la nonchalance
du lieu qui a gagné, l'abbaye de Thélème au milieu
du bocage.
Des actes parus en deux volumes de trois cents pages (Lettres modernes
Minard, 2000 et 2002) et de nombreux articles éparpillés
devaient prolonger le dynamisme ainsi créé.
Mireille CALLE-GRUBER
"Hélène Cixous : croisées d'une
œuvre", 1998 (Éditions
Galilée, 2000)
Cerisy, c'est l'amitié et la pensée de l'amitié.
Où l'on découvre que la pensée s'apprivoise dans
les partages au jour le jour, devient une exigence au quotidien. J'ai
eu tous les âges durant les décades de Cerisy : enfances
du Nouveau Roman ; apprentissages des Ateliers de Textique ; compagnonnage
des colloques Jacques Derrida ; hôtesse du colloque
Hélène Cixous.
C'est un lieu donnant et un lieu escarpé, une thébaïde,
une planète. Y veillent les anges de la bienvenue et autres génies
de la table, de la fête, de la mémoire et des récits
sans fin.
A son méridien, c'est toujours l'heure : toute rencontre
fait événement, pousse les énergies.
Mary Ann CAWS
"Ecrire le livre (autour d'Edmond Jabès)",
1987 (Éditions
Champ Vallon, 1989)
CERISY-PONTIGNY
Chère Edith,
Mes rapports avec votre mère que j'ai beaucoup admirée
étaient très importants pour moi, tout d'abord. J'avais
l'impression de quelqu'un qui savait tout de suite de quoi on parlait,
qui vous mettait à son niveau, sans considération pour votre
(à cette époque) jeune âge, ni votre expérience.
C'étaient donc elle et Clara Malraux qui me semblaient le plus proches
et les plus ouvertes de toutes les personnes que j'avais rencontrées
là-bas au commencement.
La première fois, c'était une décade sur Bachelard,
je crois. Et après, le Surréalisme, le Baroque, Yves Bonnefoy,
Pierre Reverdy, Robert Desnos, etc. Une fois, j'avais été
chargée de faire un reportage sur le Artaud - Bataille, avec
Tel Quel : une décade splendide, avec des moments d'hilarité.
Je me souviens d'une fois que Pierre Guyotat faisait son discours sur
"ce que faisait la main gauche". Quelqu'un disait : "Ah, la police va venir".
Sur ce Anne Heurgon s'est mise à ronfler bruyamment. J'ai adoré
le moment, mais ne l'avais pas mentionné, évidemment, dans
mon article.
Avec Richard Stamelman, j'avais co-dirigé quelques jours
sur Edmond Jabès. Ce fut un grand plaisir.
Tous les moments étaient utiles, et la présence d'Edmond
et Arlette y apportaient beaucoup.
Je me souviens que Clara m'avait demandé avec qui j'étais
venue travailler en France, et je ne savais guère quoi répondre.
J'ai donc émis quelques mots incompréhensibles, sans doute,
et ensuite, dès mon retour dans le Vaucluse, j'avais raconté
cela à René Char, avec qui je travaillais en ce moment mes
traductions et mes livres sur sa poésie. Et lui de me dire: "mais
la prochaine fois, vous n'avez qu'à dire que vous venez travailler
pour moi". Ce qui rendait la chose plus facile.
Dans ma vie intelletuelle, Cerisy a été de la plus
haute importance. Car c'était là toutes les discussions
les plus vibratoires, si je puis dire... C'était l'endroit où
l'on pouvait parler de la poésie et de l'art les plus librement.
Et pour diriger les colloques, encore une fois, on était
très libre...l'endroit s'y prête. Je n'ai jamais regretté
un seul instant.
A vous, Edith, et à Catherine et Catherine, et à Maurice
et Jacques, mes affections constantes et mes souhaits pour le nouvel an.
Pierre CHIRON
"Argumentation et Discours Politique", 2001 (Presses Universitaires
de Rennes, 2003)
Vous avez bien voulu me demander mon témoignage sur Cerisy,
en tant que co-organisateur du colloque Argumentation et Discours Politique
(3-9 septembre 2001). Voici ma réponse aux deux questions que vous
posez :
1. Quel rôle a joué Cerisy dans votre
vie intellectuelle, professionnelle, voire amicale ?
Avant que je songe à y organiser un colloque, le Centre représentait
pour moi un haut lieu de la vie intellectuelle française, illustré
depuis les années soixante-dix (période pendant laquelle j'ai
fait mes études) par d'importantes publications. Il est difficile
et hasardeux de réduire à quelques mots une entreprise
si riche, mais j'y lisais, et y lis plus encore aujourd'hui que j'en ai
l'expérience, l'exigence intellectuelle sans académisme,
la liberté de pensée, une curiosité sans limite,
mais responsable, pour toutes les innovations et toutes les expérimentations.
Sur le plan relationnel, la semaine que j'ai passé à Cerisy
m'a permis d'approfondir des liens et d'en créer d'autres.
2. Quelles spécificités (avantages,
faiblesses) présentent les rencontres de Cerisy par rapport à
d’autres manifestations dont, éventuellement, vous avez pris l’initiative
?
Le colloque Argumentation et Discours Politique a été
le second colloque à l'organisation duquel j'ai participé.
Le premier (Skhèma-Figura, ENS-Ulm, Paris IV-Sorbonne, Paris
XII-Val de Marne, 27-29 mai 1999) était dans le même esprit
(pluridisciplinaire, international) mais organisé avec le seul secours
de fonds d'Université, sans aucune logistique, d'où une charge
de travail incomparablement plus lourde et une disponibilité moins
grande des organisateurs pour l'animation des travaux. Cerisy, par comparaison,
offre une structure parfaitement rôdée.
Au-delà de la logistique (ou grâce à elle),
Cerisy est un lieu tout à la fois de convivialité et de
retraite. Entre la serre, le parc, les salons ou la bibliothèque,
on s'y sent libre de réfléchir en silence ou de participer
à des débats. Les conférences, dans ce contexte,
ne sont pas suivies comme elles le sont trop souvent ailleurs d'un silence
gêné. Il a toujours fallu que les présidents de séance
mettent fin aux questions ou suggèrent de continuer la discussion
en apparté. Après avoir déploré les défections
de dernière minute, nous nous sommes félicités car
notre programme s'avérait trop lourd. S'il est un conseil que
l'on peut donner aux futurs organisateurs de colloque à Cerisy,
c'est de respecter le rythme suggéré par les Responsables du
centre.
Il est encore trop tôt, quelques mois après, pour mesurer
exactement l'apport de cette expérience, mais je sais déjà
qu'elle fut extrêmement enrichissante.
Veillez agréer, chère Madame, l'expression de ma cordiale
considération, et tous mes voeux pour l'année qui commence.
Jean-Paul COLIN
"Les argots : noyau ou marges de la langue ?", 1994
(Bulag, numéro
hors série, Université de Franche-Comté, 1996)
1. Quel rôle a joué Cerisy dansvotre
vie intellectuelle, professionnelle, voire amicale ?
J’ai découvert Cerisy-la-Salle et ses passionnants
rendez-vous en 1982 et l’an prochain, ce sera pour moi, si je compte bien,
la 10e rencontre… Il est difficile de dire en quelques mots l’apport que
représentent ces merveilleuses journées de studieuse retraite,
au cours desquelles on s’ouvre à la part d’inconnu de ce que l’on
croyait connaître, on s’expose à l’imprévu de nouvelles
relations, sur le plan intellectuel et humain, on accepte de voir sa propre
compétence appréciée, mais également, le plus
souvent, remise en cause de manière plus ou moins radicale et profonde,
en tout cas jamais (ou très rarement) sectaire ni violente. Que
tant d’individus, professionnels et amateurs, aussi épris de vraie
culture que divers dans leurs manières d’aborder les problèmes
et de goûter les délices de l’art, de la science et de la beauté,
viennent de tous les horizons du monde pour dialoguer, participer à
ces échanges à la fois nourrissants et festifs, voilà
qui rend optimiste sur nos envies et nos capacités d’accepter l’Autre,
avec sa richesse contradictoire et son unicité bouleversante. Chaque
arrivée dans le Cotentin bocageux est pour moi une fête de
l’esprit, une excitation neuronale, et chaque départ un serrement
de cœur en songeant à l’oubli probable et prochain, aux fuites de
notre intellect si imparfait : que retiendrons-nous de cette décade
? Et puis, avec le Temps, plombier magique, on s’aperçoit qu’on a,
tout de même, beaucoup colmaté, pas mal retenu, et lentement
assimilé le meilleur de ces journées. Et l’on se prend assez
vite à rêver au prochain thème de convergence, à
un nouveau sujet de… contentement !
2. Quelles spécificités (avantages,
faiblesses) présentent les rencontres de Cerisy par rapport à
d’autres manifestations dont, éventuellement, vous avez pris l’initiative
?
En tant qu’organisateur intermittent de colloques, je ne vois guère
que des avantages au système cerisyen, qui soulage le “modérateur”
des corvées matérielles et lui abandonne le plus intéressant
de la chose, à savoir les invitations, les incitations, la recherche
des spécialistes et l’emploi du temps précis de ces jours
irisés, la prévision difficile de la météo,
à l’intérieur et à l’extérieur de nous-mêmes
(“bel exposé, bien clair, après dissipation des premières
brumes mentales…”), etc. Il me semble bien que ni mes amis et complices
ni moi-même n’avons jamais perçu la moindre pression quant
à la disposition et/ou à l’orientation de tel ou tel symposium,
et au débat des idées.
En ce qui concerne les faiblesses, elles ne sont pas spécifiques
de Cerisy, mais relatives à des paramètres figurant dans
toute rencontre de ce type (s’il en existe vraiment). Par exemple, il
arrive que dix jours constituent une durée un peu longue par rapport
à l’intérêt du sujet, d’où la sage réduction,
dans certains cas, de la décade à la… semaine. De plus,
la saison d’été, ou parfois l’éloignement de Cerisy
(par rapport à quel centre ?) donnent trop souvent prétexte
à certains intervenants (pas toujours parmi les plus demandés)
pour venir faire un simple tour de piste et, passé leur numéro
d’équilibriste indépendant, s’esquiver sur la pointe des
sabots, sans chercher à s’imprégner de l’ambiance chaque fois
particulière, et sans entendre ni attendre les éventuelles
conclusions et assister au bouquet final. Le coût du séjour
dans cette si conviviale abbaye de Thélème - cliché
obligatoire quand on cause de Cerisy ! - mérite bien un petit sacrifice
financier, à intégrer dans son budget “vacances” ; le respect
d’autrui vaut bien qu’on s’intéresse à l’ensemble du groupe,
et qu’on manifeste une certaine assiduité, en plus de celle qu’on
observe vis-à-vis de soi-même...
Je regrette aussi, très vivement, que les Actes soient de
plus en plus difficilement publiés, au moins pour certains thèmes
moins porteurs que d’autres : mais là encore, il s’agit d’un phénomène
général, d’une certaine désaffection des éditeurs
à l’égard de recueils dont la rentabilité n’est
évidemment pas assurée...
Georgiana COLVILE
"La part du féminin dans le Surréalisme",
1997 (La Femme s'entête,
"Pleine Marge", Editions Lachenal & Ritter, 1998)
Le 19 avril 2002
Chère Edith,
Veuillez me pardonner de répondre si tard à votre
aimable lettre au sujet du cinquantenaire de Cerisy, car même si
j'ai tant traîné, je suis ravie de cette occasion de vous
dire tout le bien que je pense de votre centre.
J'ai participé à quatre colloques de Cerisy-la-Salle
: celui du centenaire Blaise Cendrars en 1987, celui sur le Surréalisme
et le mythe de 1994 organisé par Jacqueline Chénieux-Gendron
et Yves Vadé, celui sur La part du féminin dans le
surréalisme en 1997, que j'ai organisé moi-même
avec Katharine Conley, et celui sur Robert Desnos en 2000, organisé
par Marie-Claire Dumas et Katharine Conley.
Chaque fois, le séjour à Cerisy a été
pour moi une expérience unique et l'occasion de m'enrichir sur
le plan intellectuel, de façon à la fois professionnelle
et personnelle et de sympathiser avec des gens nouveaux tout en retrouvant
de vieux amis, parmi lesquels je compte nos hôtes, toujours aussi
accueillants.
J'ai passé trois ans à organiser le colloque de 1997
sur les femmes surréalistes, avec l'aide précieuse de Katharine
Conley, et je compte cette décade parmi les moments les plus exaltants
et les plus satisfaisants de ma carrière d'universitaire, qui touche
à sa fin, car je prendrai certainement ma retraite en 2005.
Les conditions de travail et de loisir à Cerisy me paraissent
idéales et comme d'une autre époque, d'avant la maladie
du stress et de la course après le temps. Après avoir été
habituée, aux USA, aux communications qui duraient quinze ou vingt
minutes, à la seconde près, quelle joie que de pouvoir exposer
mon topo pendant une heure, de n'avoir que quatre interventions par jour,
suivies de longues périodes de discussion, que l'on poursuit autour
d'un bon repas ou d'un verre de Calva au grenier ! Quel bonheur que de
pouvoir inviter des comédiens ou des chanteurs, de projeter des diapositives
ou des films le soir, activités qui complètent le travail
de la journée et invitent à considérer d'autres aspects
de l'auteur ou du sujet traité ! La journée de repos et
quelques autres heures creuses permettent d'explorer le beau parc de Cerisy,
de faire de jolies balades normandes ou des expéditions culturelles
comme pour voir la Tapisserie de Bayeux, de (re)nouer des amitiés,
de débattre d'un tas de choses, de profiter de la bibliothèque,
de jouer au ping-pong, voire de danser. Le cadre de Cerisy m'enchante tout
autant à chaque visite et je retrouve toujours avec le même
plaisir mes amis Maurice de Gandillac et sa fille Catherine, Edith Heurgon
et Catherine Peyrou, ainsi que tout le personnel qui se met en quatre pour
rendre agréable le séjour des participants aux colloques.
En fait, je n'ai rien de négatif à dire, car même
les mauvaises liaisons ferroviaires permettent de préserver la
tranquillité des lieux !
Mes remerciements chaleureux à vous tous, pour tous les moments
privilégiés que j'ai passés à Cerisy, où
j'espère revenir dans pas trop longtemps.
Bien amicalement
Monique DOSDAT
"Les Normands en Méditerranée, dans
le sillage de Tancrède", 1992 (Les Normands en Méditerranée,
Presses Universitaires de Caen, 1994)
"Geoffroy de Montbray et les Évêques
normands du XIe siècle", 1993 (Les Évêques
normands du XIe siècle, Presses Universitaires de Caen, 1995)
"Manuscrits et Enluminures dans le monde normand
: XIe - XVe siècle", 1995 (Presses Universitaires
de Caen, 1999)
Le 15 janvier 2002
Cerisy-La-Salle, 1992-2002 : dix ans de
colloques
sur la Normandie médiévale
Le premier colloque sur la Normandie médiévale,
qui s’est tenu du 24 au 27 septembre 1992 à Cerisy-la-Salle, est
dû à l’initiative de Mme Dominique Husson, alors maire-adjoint
à la Culture de la municipalité de Coutances, et de M. René
Le Texier, mon confrère, qui dirigeait alors la bibliothèque
municipale de Coutances. Mme Husson, sensible au prestige et au rayonnement
des Colloques de Cerisy-la-Salle, localité de la circonscription
de Coutances, souhaitait que le Centre culturel international accueille,
à côté des colloques à sujet littéraire,
philosophique, sociologique, etc, un colloque à sujet purement local.
Mme Husson et M. Le Texier m’ayant parlé de leur projet,
nous sommes tombés d’accord pour que le sujet de ce colloque soit
axé autour de l’histoire de la Normandie, et principalement l’histoire
médiévale. J’ai immédiatement suggéré
de contacter Pierre Bouet, maître de conférences à
l’Université de Caen, avec lequel j’avais travaillé en 1987-1988
à l’occasion de l’Année Guillaume le Conquérant. Nous
avions alors en effet, avec d’autres personnes que l’on reverra à
Cerisy : Mme Maylis Baylé, M. François Neveux en particulier,
fait partie du Comité scientifique de l’exposition organisée
par le Conseil Régional de Basse-Normandie : “ Guillaume le Conquérant
et son temps ”, et avions participé à la rédaction du
catalogue. Pierre Bouet s’est montré tout de suite intéressé
par le projet de Mme Husson, et a accepté de travailler à sa
réalisation.
C’est ainsi qu’a eu lieu le premier colloque de Cerisy sur la
Normandie médiévale, dont les actes ont été
publiés par les Presses Universitaires de Caen en 1994 sous la
direction de Pierre Bouet et de François Neveux. Un colloque s’est
tenu ensuite chaque année ; 2002 en est donc le 10ème anniversaire.
Le succès rencontré par ces colloques n’a fait que croître
avec les années. On y retrouve réunis en effet deux facteurs
importants : l’intérêt scientifique, garanti par la qualité
des intervenants, universitaires et chercheurs spécialisés
pour la plupart; le lien avec la région, ainsi que l’approfondissement
des connaissances sur une époque, le Moyen-âge, qui a été
d’une grande importance pour la formation de “ l’identité normande
”.
Rôle joué par Cerisy dans ma vie intellectuelle,
professionnelle et amicale
Vie professionnelle :
Le colloque de 1992 a été pour moi une occasion inespérée
de voir mes travaux et recherches connus et diffusés, ce qui
n’était pas envisageable dans le milieu des Bibliothèques
auquel j’appartenais alors, où ce genre de travail était
considéré comme extérieur au monde du livre et de la
lecture. Cependant ma formation de chartiste (promotion 1967), elle,
y trouvait son compte. Ce fut aussi l’occasion de faire la rencontre de
personnes extérieures à mon milieu professionnel strict, ce
qui est toujours enrichissant. Cela me permit d’élargir mes connaissances
et de diversifier mes points de vue.Il faut dire cependant que ma participation
aux colloques de Cerisy n’a eu aucune influence sur ma vie professionnelle
au sens strict (attributions, déroulement de carrière),
ayant toujours été considérée comme extérieure
à mes activités et étrangères à celle-ci.
Vie amicale :
De ce côté, le bilan est très positif : j’ai
pu, en effet, établir des liens de sympathie avec de nombreux participants.
Et lors du colloque organisé avec Pierre Bouet ( Manuscrits
et enluminures, octobre 1995), j’ai pu renouer avec des confrères
spécialistes du sujet (François Avril, Marie-Pierre Laffitte,
Denis Escudier), ainsi que faire la connaissance d’une jeune consœur (Béatrice
de Chancel-Bardelot), et avoir des contacts avec des chercheurs de l’Institut
de Recherche et d’Histoire des Textes (I.R.H.T.), ainsi qu’avec des spécialistes
étrangers, avec lesquels la communication a été immédiate
et profitable.
Spécificités des Rencontres de Cerisy
Celles-ci sont nombreuses et toutes agréables. Il faut citer
en particulier :
- L’accueil : je suis chaque année particulièrement
sensible à l’extrême amabilité de nos hôtes,
qui ont l’obligeance de nous recevoir chez eux, et qui veillent sur notre
bien-être. On ne louera jamais assez leur présence et leur
vigilance tout au long des colloques, ainsi que leur art de mettre tout
le monde à l’aise.
- La qualité de l’hébergement : elle est irréprochable,
tant par le charme et le confort des chambres, dont chacune a sa personnalité,
que par la qualité de la nourriture, l’agrément des lieux
de rencontre, le service exemplaire. Tout cela fait de Cerisy un lieu
incomparable.
- La séduction du cadre : le vieux château, heureusement
préservé et régulièrement restauré,
ses communs, qu’on a su rendre tout aussi attrayants, le parc, les alentours
: tout cela constitue un lieu de rêve, à l’écart
de l’agitation moderne, sans que pour autant on se sente coupé
de l’extérieur.
Tout cela est à cent lieues des colloques et rencontres organisés
dans des lieux tels que les salles de congrès, amphithéâtres,
et autres lieux peut-être plus fonctionnels, mais impersonnels.
Cela est d’ailleurs prouvé par la participation de plus en plus
fréquente d’auditeurs venus des environs (pays de Coutances, mais
aussi de Normandie au sens large), intéressés par les sujets
traités. Cette qualité d’ouverture des Colloques de Cerisy
me paraît essentielle, et on ne saurait leur faire aucun reproche
d’élitisme.
Je ne vois pour ma part aucune “ faiblesse ” à reprocher
à Cerisy. Au contraire, j’ai participé ailleurs à un
certain nombre de colloques où l’on faisait comprendre à certains
intervenants que on leur avait fait un honneur en les invitant à
parler. Je n’ai jamais rien constaté de tel à Cerisy, et
je redis ici que plaisir j’ai eu à assister et à participer
aux colloques sur la Normandie médiévale, et quelle reconnaissance
j’éprouve à l’égard de nos hôtes.
Dominique DUCART
"Argumentation et Discours Politique", 2001 ( Presses Universitaires
de Rennes, 2003)
Une mythologie, une ambiance, une retraite
Comment parler de ce qui, d’un emblème mythique
de la vie intellectuelle est devenu pour moi à la fois une ambiance
de vie et une retraite pour la réflexion et les échanges
? Ce sont en effet les trois termes qui me sont venus en jouant le petit
jeu des associations, à la recherche de mots-clefs, pour répondre
à l’invitation lancée par Edith Heurgon de témoigner
d’une idée, d’un lieu, d’une expérience.
La mythologie, au sens que Barthes a donné à ce terme,
date de l’époque d’enthousiasme intellectuel et de création
conceptuelle, parfois un peu folle, de mes années d’étudiant
qui ont suivi la période de révolte de 1968. L’annonce “
Colloques de Cerisy-la-Salle ” se présentait comme le noble bandeau
publicitaire surmontant les titres et les noms qui se profilaient dans
le ciel des idées de l’actualité des sciences, plutôt
littéraires pour moi puisque l’on n’hésitait pas à
parler d’une “ science de la littérature ”. Mes colloques d’alors
étaient en 10/18 et s’appelaient Artaud-Bataille, Nouveau Roman
: hier, aujourd’hui,... ; les auteurs Roland Barthes, Julia Kristeva,
Philippe Sollers, Jean Ricardou, et tous les autres. Les publications des
colloques, dans les champs divers qui m’intéressaient, m’ont ainsi
accompagné au fil du temps des études universitaires dans
une ville éloignée de l’agitation parisienne.
Je ne me souviens plus si j’avais localisé géographiquement
le lieu de ces manifestations périodiques ; les quelques images
que je pouvais avoir des rencontres qui s’y déroulaient se résumaient
aux photographies de groupes de participants aux noms illustres, saisis
dans des attitudes pensives ou lors de palabres animées ou encore
posant pour une touchante photo de famille. Si je préjugeais de
l’ambiance qui pouvait régner dans ce lieu, ce n’est que récemment
que j’ai pu l’éprouver réellement. Avant tout un lieu d’accueil
: la grille grande ouverte, le chemin qui descend doucement au château,
le parc, le perron, l’entrée, le bureau où nos hôtes
nous reçoivent, la chambre où ils nous mènent, de
surprise en étonnement. L’ambiance sera, tout au long de la semaine,
une ambiance faite de convivialité, de connivence, parfois de confidence,
au gré des rencontres occasionnées par les temps forts ou
faibles qui rythment la vie quotidienne, selon les espaces de paroles ou
de méditation, dans l’écoute d’une salle, la vivacité
d’une discussion au détour d’un couloir, l’animation d’une conversation
au coin d’une bibliothèque, le bruit festif de soirées joyeuses
tout en bas, le calme du parc tout autour. La métaphore musicale serait
ici adéquate : distribution et dialogue des instruments, mesures alternées
et rythmes fluctuants, registres variés, tonalités changeantes,
pauses, silences, soupirs...
La métaphore peut être filée pour évoquer
la nature des échanges et du travail de réflexion qui s’effectue
dans ce milieu réservé. Accords, avec renversements, et
désaccords, consonances et dissonances non résolues ponctuent
une parole collective où je n’ai jamais perçu la cacophonie.
Nulle utopie pourtant, simplement un milieu, aménagé et
préparé pour cela, propice à la retraite. Une retraite
qui n’est ni repli ni repos mais le seul éloignement requis et l’écart
obligé d’avec le monde et la multitude pour que la pensée
se retourne sur elle-même, dans l’altérité qui la confond
ou la stimule.
Que celles et ceux qui orchestrent la partition, sans ostentation
et avec attention, et qui veillent à la conduite du concert, toujours
renouvelé, en soient remerciés.
Ghislaine FLORIVAL
"Jean Ladrière, création et événement",
1995 ( Création
et Événement, autour de Jean Ladrière, éditions
Peeters, 1996)
Chère Madame,
Merci d'avoir eu l'amabilité de m'envoyer votre programme
relatant l'histoire et la grandeur des temps de Cerisy. Votre questionnaire
ne peut que me rappeler deux décades auxquelles j'ai participé
: l'une en 1988, consacrée à l'œuvre de Paul Ricoeur,
l'autre, en 1995, que j'ai dirigée avec Jean Greisch, en l'honneur
de Jean Ladrière. Oui, toutes deux ont été
des moments clés, tant par l'apport intellectuel, la qualité
des échanges que par la collaboration amicale suscita nt des
rencontres fructueuses à tout point de vue, inédites d'ailleurs
par la beauté des lieux, l'histoire "personnelle" de Cerisy, son
exceptionnelle vitalité culturelle.
Gardant en mémoire ces journées extraordinaires, je
vous prie de croire, chère Madame, à mon très
cordial souvenir.
Véronique
GAZEAU
"La Normandie et l'Angleterre au Moyen Âge",
2001
J’ai eu la possibilité de donner deux communications à
Cerisy dans des colloques relatifs à la Normandie médiévale
autour de thèmes parfaitement ciblés et celle-ci ont été
des éléments importants de mon Curriculum vitae. Et chaque
rencontre a rassemblé les chercheurs éminents qui faisaient
autorité sur le thème choisi pour le colloque.
“ L’enfermement ” que l’on ressent à Cerisy, en raison de
son éloignement de ce qui est urbain, bruyant…est propice à
l’échange intellectuel. Dans la mesure où l’accès
est difficile, ceux qui acceptent de venir apprécient le lieu et
ont envie d’échanger. Les rites instaurés (veillée
de la veille, menus identiques d’une année sur l’autre, repas de
fête le dernier jour avec omelette norvégienne, photos, cafés,
bavardages dans le bureau de l’entrée…) sont rassurants, car habituels
et familiers et invitent à la quiétude indispensable à
l’échange intellectuel.
J’ai constaté que certains nouveaux (qui n’étaient
jamais venus) sont vite repartis et n’ont pas compris ce qu’était
le lieu. Pour les anglais, une publication à Cerisy constitue un
élément important dans un dossier scientifique.
Pour ce qui est d’une faiblesse et je me fais ici l’écho
de ce que j’ai entendu en qualité d’organisatrice du colloque “
la Normandie et l’Angleterre au Moyen Age ”, les formulaires à
remplir pour les inscriptions sont “ ringards ” et difficiles à
comprendre. Un peu de communication...
Pour ma part, j’ai grandement apprécié d’être
déchargée de l’organisation matérielle qui fonctionne
parfaitement bien (hormis le loupé de la quête du premier
repas pour les boissons qui a profondément choqué non seulement
tous les Anglais, mais aussi mes compatriotes).
Quiconque pense à Cerisy, embrasse dans sa pensée
à la fois la qualité scientifique des échanges et ce
lieu chargé d’une histoire et d’une atmosphère si chaleureuse
et amicale.
Jean GILLIBERT
"Des origines et des conséquences des processus
d'extermination", 1993 ( L'Ange exterminateur,
éditions de l'Université de Bruxelles, 1993)
Cerisy a joué pour moi un rôle de haute tenue intellectuelle
et toujours amicale. L'esprit de liberté, l'esprit vivifiant,
c'est considérable !
Francis GODARD
"Vivre la ville demain : Quels enjeux ? Quels partenaires
?", 1996 ( Entreprendre la
ville, éditions de l'Aube, 1997)
"Modernité : la nouvelle carte du temps",
2001 ( Éditions
de l'Aube, 2003)
Quel rôle a joué Cerisy...
Connaître devant une bonne soupe chaude ceux que je n’aurais
jamais connus qu’au détour de l’entrée d’une salle de colloque,
d’un jury de quelque chose ou d’une commission certainement très
importante. Pouvoir ensuite les reconnaître à l’entrée
d’une salle de colloque, d’un jury de quelque chose ou d’une commission
certainement très importante et retrouver alors l’odeur de la bonne
soupe chaude. Connaître tel ou telle exposant son corps au regard
des autres lors d’une danse au sous-sol puis le reconnaître au pupitre
la voix et le geste posés, le buste bien droit, prêt à
porter la voie de la sagesse. Bref, Cerisy permet parfois de lever une partie
du voile.
Quelles spécificités présentent
les rencontres de Cerisy...
Un colloque se déroule toujours sur deux scènes. Celle
officielle des interventions et des débats annoncés au programme.
Celle officieuse des discussions « off », des commentaires
libres, des échanges à deux ou en petits groupes où
les choses se disent différemment. Ces deux moments sont complémentaires
et nécessaires. Le moment « dans la bibliothèque
» est celui du discours bien formé, travaillé, de la
parole construite, du débat organisé et ritualisé,
le moment où l’on pose les termes d’une construction intellectuelle.
Le moment « sous les arbres, à la table, dans le parc »
est celui de la prise de distance devant l’objet intellectuel en cours de
construction, celui du commentaire critique, celui de la parole parfois
vive qui marque les désaccords d’interprétation, celui
où chacun expose ce qu’il a vu et entendu et constate que la réception
du discours de l’autre est une affaire bien singulière.
C’est l’unité de ces deux moments qui permet l’avènement
d’un événement intellectuel fondé sur la constitution
d’une intelligence collective à partir de la réception de
paroles singulières fondées sur de longues réflexions
solitaires. Voilà ce qui fait de Cerisy un lieu unique.
Alain GOULET
"Stéréotypes, textes, modernité",
1993 ( Le Stéréotype,
Presses Universitaires de Caen, 1994)
"L'auteur", 1995 ( Presses Universitaires
de Caen, 1996)
"L'écriture d'André Gide", 1996
( L'écriture
d'André Gide I. Genèses et spécificités,
éditions Lettres Modernes / Minard, 1998) ; ( L'écriture d'André
Gide II. Méthodes et discours, éditions Lettres Modernes
/ Minard, 1999)
"Le sujet de l'écriture : voix, traces, avènement",
1997 ( L'Écriture
et son sujet, Presses Universitaires de Caen, 1999)
Alain Goulet : Cerisy, après vingt
et un colloques
Si j'ai bonne mémoire, j'ai dû participer,
d'une manière ou d'une autre, à vingt et un colloques à
Cerisy, parfois en tant qu'auditeur pour deux jours, comme pour le premier
d'entre eux : L'Enseignement de la littérature, en juillet
1969 ; tantôt comme communicant et participant pour toute la durée
du colloque ; tantôt enfin en tant qu'initiateur et directeur du
colloque, ce qui a été le cas pour quatre d'entre eux :
Le stéréotype (oct. 1993)
; L'auteur (oct. 1995) ; L'écriture d'André Gide
(août 1996) ; Le sujet de l'écriture : voix,
traces, avènement (oct. 1997).
Je vais maintenant tenter de répondre brièvement à
vos deux questions :
1. Quel rôle a joué Cerisy dans votre
vie intellectuelle, professionnelle, voire amicale ?
Considérable selon ces trois points de vue.
Cerisy a été pour moi le haut lieu de la réflexion
critique sur la Littérature dès avant de m'y rendre. Dès
avant d'être nommé à l'université, j'avais
lu consciencieusement Les Chemins actuels de la critique
qui ont été l'ouvrage de référence
majeur sur la question en mon début de carrière. Et il est
symptomatique que, nommé à l'Université de Caen en
décembre 1968, je me sois aventuré pour la première
fois dans la bibliothèque du château pour le colloque sur
" L'Enseignement de la littérature", en juillet 1969, avec
le sentiment d'y rencontrer des personnages considérables (Doubrovsky,
Todorov, Barthes, Genette, etc.), et qu'une réflexion majeure s'y
élaborait pour l'avenir de mon métier. Mais en même
temps, j'ai été échaudé pour longtemps par la
première communication à laquelle j'y ai assisté,
et qui a ressemblé à une exécution. Il s'agissait de
celle d'Alain Meyer portant sur la prise en compte de l'histoire et de
la société par la critique, communication sur un sujet sensible
en ces temps de structuralisme triomphant, que j'avais trouvée
intéressante et stimulante, mais qu'un feu nourri a accueillie. Dès
lors, je me suis toujours défié des joutes des colloques
qui peuvent être féroces, et du tribunal devant lequel on
est amené à se produire.
Après les années soixante-dix, il me semble que Cerisy
n'a plus représenté le même enjeu ni n'a été
doté du même prestige que dans les années soixante et
soixante-dix. Les causes en sont certainement multiples, mais il est de
fait qu'un colloque de Cerisy n'a plus été investi des mêmes
enjeux intellectuels, du moins dans le domaine de la littérature.
Pourtant, c'est un lieu où j'ai pu non seulement rencontrer, mais
aussi fréquenter des personnalités prestigieuses, comme
ce fut pour moi le cas pour le président Senghor ou Michel Tournier
par exemple. Et j'estime que les actes des colloques que j'ai eu plaisir
à diriger restent des ouvrages de références sur les
questions abordées.
Présenter une communication à Cerisy est une chance,
mais reste une épreuve importante et que je dirais qualifiante,
dont il convient de triompher. On y est en principe jaugé et jugé
à la fois par ses pairs, qui peuvent venir des horizons les plus variés,
mais aussi par toutes sortes de spécialistes d'autres disciplines,
ou des amateurs de natures diverses, et un baromètre invisible
évalue très vite le succès ou l'échec d'une
intervention, fondant ou modifiant une réputation. Au temps où
les débats étaient enregistrés et publiés, ils
étaient le terrain de subtils rapports de forces, et certaines interventions
étaient l'occasion d'afficher une hiérarchie. Cet aspect
s'est considérablement amoindri lorsque les enregistrements ont
cessé.
Par ailleurs, beaucoup plus que dans les autres colloques, les bénéfices
intellectuels et professionnels sont liés à l'aspect amical
que peuvent y prendre les relations. On y lie aisément connaissance,
on y trouve des adresses, on y tisse des liens qui peuvent être
à la fois intellectuels, professionnels et amicaux. Et combien d'invitations
pour des conférences, pour d'autres colloques, pour des soutenances
de thèses, etc., ont été le fruit de rencontres
à Cerisy où pouvaient se conjuguer l'estime intellectuelle
et l'estime personnelle.Je pourrais en multiplier les exemples personnels.
Pour prendre un des derniers en date, la connaissance que j'ai faite
de Regina Campos, au colloque sur " L'écriture d'André
Gide" en août 1996 que j'ai dirigé, a abouti à
une invitation pour un séjour de sept semaines au Brésil
en août dernier où j'ai donné un cours de doctorat et
des conférences. Je m'abstiendrai de nommer d'autres exemples de
collègues qui ne se sont jamais vraiment relevés d'une communication
manquée et mal accueillie. En tous cas, à mes yeux, plusieurs
s'y sont durablement disqualifiés.
Le choix d'un colloque de Cerisy peut obéir à des
raisons multiples. Parfois, l'occasion de rencontres amicales peut être
déterminante. Il peut être une occasion de se retrouver
et de vivre ensemble une aventure de l'esprit. Et de façon plus
générale, Cerisy reste un important lieu de rencontres et
d'échanges, parfois éphémères, mais qui peuvent
être durables et jalonner toute une vie.
2. Quelles spécificités (avantages,
faiblesses) présentent les rencontres de Cerisy par rapport à
d'autres manifestations...?
D'abord, pour l'organisateur du colloque, Cerisy
est un endroit idéal. Une fois que le principe d'un colloque est
accepté et approuvé, le travail de préparation est facilité
et balisé par des règles propres à la maison. Ces règles
sont a priori commodes pour l'organisateur, puisque d'une part, il peut
les accommoder dans une certaine mesure (en obtenant un financement spécifique
par exemple, en allégeant ou chargeant le dispositif, ou en aménageant
les horaires et le programme), et d'autre part, il peut se retrancher
derrière elles pour laisser ses conférenciers se débrouiller
pour des financements complémentaires. Or, le prestige de Cerisy
reste tel que, la plupart du temps, les conférenciers acceptent de
venir sans que le financement intégral du voyage et du séjour
soit assuré, comme c'est généralement le cas pour les
autres colloques auxquels je participe.
L'inconvénient, cependant, lorsque ne sont pris en charge
qu'une ou deux journées du séjour, ce sont les apparitions
furtives et éphémères de conférenciers qui
viennent faire leur petit tour un ou deux jours, sans se préoccuper
de ce qui s'est dit avant eux et de ce qui se dira après, ce qui
va à l'encontre des traditions et de l'esprit des colloques de Cerisy.
Ce qui est commode surtout, c'est qu'il n'y a pas lieu de se préoccuper
du logement et des repas, de l'accueil en général, et
qu'en principe chacun est heureux d'une petite retraite dans ce beau
coin de Normandie.
Plus généralement, je dirais que Cerisy reste pour
moi un lieu tout à fait à part dans le petit monde des colloques,
et qui garde sa magie. Qualité de l'accueil (et je rends hommage
à toutes celles et tous ceux qui y contribuent), beauté des
lieux et charme de l'environnement, impression de s'y retirer sur une
" île merveilleuse", pour reprendre le titre d'un de nos
colloques de naguère, à l'écart du monde. Chacun
s'y sent libre, tout en étant servi, peut profiter des ressources
du château, de sa bibliothèque et de ses précieuses
collections, de son piano, de ses possibilités de promenades
et de baignades, de ping-pong ou de danse. En marge des communications
et des tables rondes, il y a tout le reste, qui fait que ces lieux sont
aussi un centre fort agréable de vacances. Je me souviens qu'en
1974, un méchant pseudo reportage sur Cerisy avait essayé
de stigmatiser et de disqualifier "les intellectuels en chaises longues".
C'était prendre par le petit bout de la lorgnette et de façon
polémique ce qui fait pourtant un des attraits de ses colloques:
permettre des débats intellectuels ou d'amicaux échanges
en chaises longues, autour d'une tasse de café, ou en se retirant
dans la serre du jardin.
Fabienne
GOUX-BAUDIMENT
"Prospective d’un siècle à l’autre
(2) : du savoir des experts à l’intelligence collective", 2000
( Expertise, débat
public : vers une intelligence collective, éditions de l'Aube,
2001)
1. Quel rôle a joué Cerisy dans votre
vie intellectuelle, professionnelle, voire amicale ?
Dans ma vie intellectuelle, Cerisy a représenté un
des lieux très rares au sein desquels il est possible d’échanger
aussi bien avec des pairs qu’avec des personnalités rarement accessibles.
C’est un lieu de réflexions communes, d’échanges et, en
même temps, de suffisamment de tranquillité et de solitude
choisies pour pouvoir s’adonner à des réflexions que le
rythme quotidien nous interdit. Sur le plan amical, c’est un lieu où
l’on peut transformer des affinités professionnelles en réelles
relations personnelles de qualité. J’y ai tissé des amitiés,
soit à partir de nouvelles rencontres, soit sur la base d’une connaissance
qui existait déjà mais n’avait jamais pu donner occasion
à approfondissement.
2. Combien de fois êtes-vous venu à
Cerisy, à quel âge, à quel titre ?
Je suis venue deux fois à Cerisy, à 39 ans et 40 ans,
en tant qu’intervenant, animateur et auditeur.
3. Quelles spécificités (avantages,
faiblesses) présentent les rencontres de Cerisy par rapport à
d’autres manifestations auxquelles éventuellement vous avez pris
ou prenez part ?
Le principal avantage est le fait de pouvoir être
réunis ensemble sur une durée assez longue et de partager
un temps qui est à la fois du temps personnel, du temps professionnel
et du temps relationnel. Un autre avantage réside dans la localisation
du centre qui ne donne pas lieu à s’échapper et permet
une réelle concentration, sans subir les inconvénients de
la promiscuité.
Autre avantage par rapport à d’autres manifestations, le
centre n’est ni un hôtel ni un autre lieu impersonnel. Il y a une
ambiance sinon familiale, du moins relationnelle qui facilite les échanges
et crée une atmosphère de sympathie spontanée.
Faiblesses :
· un rythme trop intense de travail et, en même temps,
insuffisamment de temps consacré à un travail collectif
hors des règles classiques ;
· pas assez d’innovation dans les modalités de travail
en commun alors que c’est quelque chose qui pourrait être fait :
par exemple, il serait intéressant de voir quelles étaient
les modalités de fonctionnement de la Fondation Nicolas Ledoux
lors de son âge d’or.
4. Avez-vous perçu des modifications au fil
du temps dans l’organisation et dans l’atmosphère des rencontres
? Si oui, lesquelles ?
Ma présence a Cerisy est trop récente pour que je
puisse évaluer si des modifications ont eu lieu sur le plan des
rencontres, de l’organisation.
Thierry GROENSTEEN
"Bande dessinée, récit et modernité",
1987 ( Éditions
Futuropolis, Centre national de la Bande Dessinée et de l'Image,
1988)
"La transécriture (pour une théorie
de l'adaptation)", 1993 ( Éditions
Nota Bene, Centre national de la Bande Dessinée et de l'Image,
1998)
Mes années Cerisy
Pendant une dizaine d’années (de 1984, je
crois, à 1993), Cerisy a stimulé et fécondé
ma vie intellectuelle, élargi mes connaissances et permis des rencontres
déterminantes. J’y suis d’abord venu en simple auditeur, à
trois ou quatre reprises, par intérêt pour les sujets traités,
et sur les encouragements de mon ami Benoît Peeters, déjà
familier des lieux. Le colloque Perec m’a permis de rencontrer, en
la personne de son organisateur, Bernard Magné, le futur directeur
de la thèse que je soutiendrais en 1996.
Avec Benoît Peeters, Jan Baetens et Marc Avelot participaient
aux séminaires de Jean Ricardou sur la Textique. Ils fondèrent
ensemble une maison d’édition, Les Impressions nouvelles, dont l’une
des publications marquantes fut, en 1986, le “ roman visuel ” de Martin
Vaughn-James, La Cage. Quand je dirigeai, l’année
suivante, le colloque Bande dessinée, récit et modernité,
il y fut beaucoup question de cette œuvre novatrice et fascinante.
Après quelques années de mise en sommeil, les Impressions
nouvelles ont repris leurs activité, et procéderont à
une remise en vente de La Cage au printemps 2002. Pour l’occasion
paraîtra aussi, à leur enseigne, une étude de mon cru
intitulée La Construction de ‘la Cage’. Les anciens
amis de Cerisy deviendront ainsi mes éditeurs.
Je reste très reconnaissant envers la direction du Centre
culturel international d’avoir retenu ma proposition de colloque sur
l a bande dessinée, sujet généralement
considéré comme peu académique, et faiblement légitimé
du point de vue culturel. Ce colloque fut fondateur à plus d’un
titre, pas seulement pour moi. Du point de vue théorique, d’abord.
Le concept de “multicadre”, proposé par Henri Van Lier pour qualifier
le compartimentage de l’espace de la page propre à la bande dessinée,
est passé dans le vocabulaire de tous les spécialistes. Et
mes propres propositions sur la triade suite/série/séquence
allaient, quelques années plus tard, tenir une place essentielle
dans mon Système de la bande dessinée (PUF, 1999).
C’est à l’occasion de ce colloque que se rencontrèrent
Jean-Christophe Menu et Lewis Trondheim, tous deux dessinateurs à
l’aube de leur carrière, qui non seulement ont fait leur chemin depuis
mais ont surtout été parmi les six fondateurs d’une maison
d’édition qui allait profondément bouleverser le paysage
éditorial du “ Neuvième Art ”, L’Association. En outre, l’atelier
que je proposai alors sur l’application à la bande dessinée
des principes et méthodes de l’Oulipo allait déboucher, en
1993, sur la création officielle de l’ Oubapo, l’ouvroir de
bande dessinée potentielle, où se retrouveraient notamment
Menu, Trondheim et votre serviteur.
Le colloque de 1987 me permit aussi de nouer ou de consolider des
amitiés en Belgique, en France, en Espagne et au Québec,
et de rencontrer pour la première fois certains des correspondants
étrangers de la revue dont j’étais alors le rédacteur
en chef, Les Cahiers de la bande dessinée.
Quant aux Actes, publiés l’année suivante par Futuropolis,
ils bénéficièrent d’une aide du Centre national de
la bande dessinée et de l’image (CNBDI, à Angoulême),
alors au stade de la préfiguration et dont ce fut l’un des premiers
gestes publics. Ce même CNBDI allait être mon employeur de septembre
1988 à mars 2001 et, désinhibé par mon expérience
cerysienne, je devais y organiser une demi-douzaine de colloques internationaux.
En 1993, je dirigeai mon second colloque à Cerisy, en tandem
avec André Gaudreault, sur le thème de l a Transécriture,
ou, si l’on préfère, de l’adaptation. Des ennuis personnels
ne me permirent pas de tenir complètement ma place dans l’animation
de cette rencontre, mais je tiens à dire ici que je puisai dans
l’amitié dont m’entourèrent plusieurs participants un vrai
réconfort. À lui seul, ce colloque illustrait parfaitement
ce qui m’a toujours semblé être l’un des principaux atouts de
Cerisy : le brassage de personnages venus d’horizons divers et le croisement
des savoirs. On y parla cinéma, littérature, théâtre,
bande dessinée et même clip vidéo, dans un rare esprit
de convivialité et, si l’on me passe l’expression, d’œcuménisme
scientifique.
Naturellement, tout cela ne serait rien sans les promenades dans
le bocage, les escapades au casino de Coutainville, les soirées
au grenier et l’omelette norvégienne du dernier soir.
Suzanne GUELLOUZ
"Entre baroque et lumières : Saint-Evremond
(1614-1703)", 1998 ( Presses Universitaires
de Caen, 2000)
Je connais Cerisy depuis longtemps. Je serais tenté de dire
: depuis toujours. Comme beaucoup d'enseignants-chercheurs de ma génération
- celle qui a débuté dans l'enseignement supérieur
en 1965 - j'ai en effet trouvé le plus grand intérêt
aux publications qui émanaient de ces rencontres normandes, notamment
dans les années 60-70 où se mettaient en place de nouvelles
et exaltantes problématiques. Mais, pour des raisons géographiques
et familiales (enfants en bas âge), la contact restait indirect.
C'est pourquoi je me suis particulièrement réjouie, une fois
que j'ai été élue à Caen, de la mise en place
d'un lien institutionnel entre le Centre et notre université.
Car, s'il a joué un rôle important, qu'il sera facile
d'apprécier historiquement, ce lieu peut et doit encore rester
un des phares de la vie culturelle française et internationale. Les
colloques auxquels j'ai participé, soit en présentant une
communication soit en en assurant l'organisation, m'ont confirmé dans
l'idée que le cadre - la dix-septiémiste que je suis n'est
évidemment pas indifférente à cet aspect des choses
- et l'esprit qu'y font régner les dignes filles d'Anne Heurgon-Desjardins
et leurs proches rendent cette vocation au double sens du terme nécessaire.
Puisse(nt) le(s) ministère(s) concerné(s) prendre conscience
des enjeux intellectuels qui sont ici en cause et, par des subventions,
aider les responsables de cette admirable entreprise à corriger à
la baisse - ou du moins à ne pas augmenter - des prix de pension qui
peuvent être dissuasifs pour les jeunes collègues qui prendront
la relève dans le domaine de la recherche.
Louis GUIEYSSE
"Crise de l'urbain futur de la ville I", 1985 (Métamorphoses
de la Ville, Economica 1987)
Le 6 février 2002
Quel rôle a joué Cerisy dans votre vie
intellectuelle, professionnelle, voire amicale ?
1) Cerisy a été pour moi un lieu d’approfondissement
et d’élaboration de conclusions pour le séminaire Crise
de l’Urbain - Futur de la Ville qui y a tenu plusieurs de ses colloques,
couronnant chaque deux ans environ les séances de travail mensuelles.
Ces colloques furent l’occasion de rencontres élargies à
de nouveaux participants : universitaires français et étrangers
de renom, personnalités de l’administration ainsi que dirigeants
et cadres supérieurs de la RATP. Ils furent aussi un lieu de diffusion
des enseignements du séminaire, dont ils furent à tous égard
des temps forts. Cerisy se prêtait parfaitement, par son cadre et
par sa tradition à l’organisation de séminaires université-entreprise
de ce genre.
2) J’ai également participé à 2 colloques de
la série Prospective qui furent pour moi
à la fois une suite et un appui de l’activité de la section
Prospective du CESR, notamment pour ses travaux sur la gouvernance.
3) Enfin, j’ai participé avec beaucoup d’intérêt
et de plaisir à 2 ou 3 colloques hors de mon champ d’intérêt
professionnel, notamment, au colloque sur Frédéric II,
et au colloque sur l’art roman en Normandie.
Quelles spécificités (avantages, faiblesses)
présentent les rencontres de Cerisy ?
- Le cadre en est très sympathique, il m’est devenu familier,
ainsi que certains habitués du lieu ;
- L’accueil est à la fois convivial et raffiné, l’ambiance
très détendue et néanmoins intellectuellement stimulante
;
- Tout cela est favorable à d'excellents échanges,
de style différent selon les thèmes traités et les
organisateurs de chaque colloque ;
- Inconvénients : je ne trouve guère de défauts,
je mentionnerai cependant l’inconvénient de l’éloignement
et de la durée du voyage (inconvénient qu’on peut aisément
surmonter) et aussi celui du climat du Cotentin : je n’ai heureusement
pas trop eu à m’en plaindre, ayant eu la chance, pour la plupart
de mes séjours, de bénéficier d’un temps exceptionnellement
beau !
J’ajoute que la richesse des programmes est génératrice
de remords de n’avoir pu participer à tant de réunions intéressantes
? il semble bien, notamment, que les sessions de 2001 avaient été
particulièrement riches dans sa diversité. On ne peut souhaiter
que Cerisy continue à proposer une telle palette de colloques...
Lauric GUILLAUD
"Les détectives de l'étrange (quête
et enquête)", 1999
"Atlantides Imaginaires", 2002
J'ai assisté à plusieurs colloques à Cerisy,
ces dix dernières années. J'ai bien sûr privilégié
les thèmes qui étaient les plus proches de ma recherche (fantastique
et science-fiction). Invité d'abord par Jean-Pierre Picot, j'ai
découvert un cadre de travail exceptionnel, une sorte d'abbaye de
Thélème échappant au bruit et à la fureur du
monde contemporain. Comme beaucoup de collègues, j'ai apprécié
un rapport au temps différent qui préservait la liberté
de parole et d'écoute. Sur le plan intellectuel, les rencontres ont
été enrichissantes et stimulantes. C'est tout naturellement
que je suis passé du rôle de participant à celui de
directeur de colloque Les détectives de l'étrange, grâce
aux conseils avisés de Jean-Pierre Picot. Certes, l'organisation requiert
beaucoup de travail et de disponibilité, mais le résultat est
satisfaisant quand les participants quittent Cerisy, conscients d'avoir contribué
individuellement et collectivement à faire progresser la recherche
sur un thème spécifique. Il est évident que la publication
des actes est le point d'orgue d'un long processus, qui matérialise
la somme des efforts déployés par les directeurs et les participants
du colloque. Sur le plan professionnel, le prestige de Cerisy est encore
intact, même si nombre d'universitaires en parlent aujourd'hui au
passé. Je vois surtout un atout, rare de nos jours, consistant à
réunir des conférenciers issus d'horizons divers. A Cerisy,
la pluridisciplinarité n'est pas un vain mot, et les cloisonnements
académiques ou idéologiques sont temporairement oubliés,
le temps d'un colloque. Les rencontres ne sont pas seulement intellectuelles,
ou plutôt, les liens intellectuels débouchent souvent sur des
relations amicales durables. Cette qualité humaine est, je pense,
essentiellement due à l'insularité du château de Cerisy-la-Salle,
îlot de salubrité et de sérénité dans un
océan de confusion. Que les organisateurs en soient remerciés
!
J'ai assisté à de nombreux colloques ou séminaires,
en France et à l'étranger. La gestion du temps "à
l'américaine" fait que le temps de parole et de discussion se réduit
comme peau de chagrin (parfois dix minutes...). La plupart des manifestations
de ce type ne dépassent pas deux ou trois jours. L'organisation des
repas et des hébergements n'est pas toujours à la hauteur. Sur
ces divers plans, le site de Cerisy est incomparable, si l'on ajoute l'esthétique
des lieux et le sentiment de dépaysement. Le problème qui
semble se poser est toutefois celle du temps et de l'argent. Beaucoup d'universitaires
sont réticents à l'idée de passer une semaine, voire
dix jours, de leur temps de vacances à Cerisy. Pourquoi ne pas le
dire, les tarifs de Cerisy sont très souvent dissuasifs, surtout
pour les jeunes collègues et pour les nouveaux arrivants. Beaucoup
ne comprennent pas qu'il faille payer...pour travailler. Je comprends évidemment
ce type de critiques, même si je m'étonne que les collègues
les mieux lotis professionnellement soient parfois les plus prompts à
dénoncer des tarifs qu'ils jugent disproportionnés aux services
offerts. Cerisy n'échappe pas au matérialisme sordide...
en dépit de sa situation insulaire. Puisse cet îlot résister
aussi longtemps que possible à l'entropie.
Jacques HAMEL
"Horizon de l'anthropologie et trajets de Maurice
Godelier", 1996 ( La production
du social : autour de Maurice Godelier, éditions Fayard, 1999)
L'anthropologie à la campagne
17 janvier 2002
Jeune étudiant, j’ai appris l’existence des rencontres annuelles
de Cerisy à travers la lecture des actes du Colloque sur les
Théories de la complexité publiés peu après
la tenue de celui-ci au château de Cerisy-la-Salle. Isolé dans
un coin de la bibliothèque de l’université, je vivais en imagination
ces échanges intellectuels de haut vol, tenus à l’ombre
d’un château, qui avaient tout pour plaire au Nord-Américain
que je suis. Dès ce moment, je me suis juré de m’y rendre.Toutefois,
mon statut d’étudiant au maigre revenu limité par le montant
des bourses d’étude a plus d’une fois mis un frein à mon
désir de traverser l’Atlantique jusqu’aux côtes de Normandie.
Longtemps, c’est de loin que j’ai suivi les activités du Centre
culturel international, soigneusement rapportées dans les actes
des colloques que je me faisais un plaisir de parcourir, sans me préoccuper,
à vrai dire, des thèmes en vedette.
Ces pages me transportaient dans le feu des débats, en compagnie
d’interlocuteurs à qui je vouais souvent une fervente admiration
et avec qui je m’imaginais discuter d’égal à égal,
dans un cadre enchanteur, si l’on en juge par les photographies. Or, le temps
s’écoulait et je devais continuellement repousser à plus tard
mon séjour réel à Cerisy. Ce report contribuait à
amplifier dans mon esprit la beauté du lieu et le caractère
exceptionnel des rencontres qui naîtraient de cette visite.
Professeur à l’université et, au fil d’une correspondance
soutenue et de l’amitié liée avec Maurice Godelier, je formai
bientôt le projet d’organiser un colloque en l’honneur de ce dernier.
Je pourrais enfin le remercier d’avoir pu puiser dans son œuvre les idées
et les concepts propres à expliquer le Québec, devenu mon
objet d’étude et le terrain d’exercice de mon métier de sociologue.
La rencontre devait être une manière de manifester ma reconnaissance
en même temps que l’occasion de faire le point, sans concessions
ni intentions dithyrambiques, sur trente-cinq ans d’une carrière
durant laquelle Maurice Godelier s’est consacré à presque
toutes les grandes questions débattues en anthropologie.Les choses
vont dès lors très vite. Le 19 juin 1996, au lendemain
de mes quarante ans, me voilà en compagnie de Philippe Descola et
Pierre Lemonnier sur le quai de la gare d’Austerlitz, en direction de Carantilly,
à la veille d’ouvrir le colloque placé sous notre responsabilité.
À bord du train, je retrouve avec plaisir les collègues qui
me sont devenus familiers et je découvre le visage des interlocuteurs
avec qui j’avais correspondu depuis des mois afin de les amener à
participer à l’événement. Sous un soleil radieux, la
campagne de Normandie s’anime au gré de la vivante description qu’en
fait Jacques Peyrou chargé de nous amener à bon port. L’image
du château correspond exactement à celle qui avait fleuri en
moi sur fond de mes lectures antérieures.
Du 20 au 27 juin 1996, se déroule le colloque Horizon de
l’anthropologie et trajets de Maurice Godelier. Sept jours d’exposés
et d’échanges si animés qu’ils se poursuivaient tard dans
la nuit et bouleversaient souvent l’horaire carillonné des repas
et des pauses.
Les années ont passé, mais elles reviennent souvent
me rappeler l’impact de ce colloque sur ma vie professionnelle et même
personnelle. J’y ai d’abord trouvé ample matière à
des réflexions qui se sont poursuivies longtemps après. Je
lui dois ces éclairages nouveaux qui ont fait bifurquer mes propres
recherches vers des avenues insoupçonnées. Les échanges
au cours des séances de travail, ou pendant les interruptions pour
le café pris au jardin, se sont mués en collaboration et
en amitié qui durent encore aujourd’hui.
Séparé de cette oasis de réflexion par l’océan
et accablé par l’accroissement de mes charges à l’université,
il m’a été impossible, à mon grand regret, d’y retourner.Je
suis toutefois resté fidèle à la lecture des actes
de colloques, parution après parution. Je m’y consacre avec un intérêt
aujourd’hui largement soutenu par le souvenir de mon séjour au
château. Il m’est difficile de lire ces savants exposés sans
entendre la cloche qui rythmait les activités, ou les voix qui, dans
la bibliothèque, se faisaient les interprètes de visions
offertes en partage, ou encore les mots d’esprit et les rires surgis au hasard
des délicieuses rencontres dans ce décor idyllique.
L’œuvre d’Anne Heurgon-Desjardins, lancée voilà cinquante
ans, mérite plus que jamais d’être poursuivie. À l’heure
de l’« économie du savoir » au nom de laquelle le commerce
des connaissances scientifiques et de la culture se pratique dans des
hôtels sans âme, plantés au long d’autoroutes bruyantes,
les colloques de Cerisy, en revanche, conservent le charme suranné
des échanges au coin du feu émanant de savants, d’intellectuels,
de philosophes ou d’artistes et enrichissant les rayons des bibliothèques
d’une somme de savoirs que des générations de chercheurs et
d’amateurs peuvent et pourront dans l’avenir exploiter au profit de leurs
réflexions et de leur pensée.
Dans cette perspective, les colloques de Cerisy-la-Salle font contrepoids
à l’anonymat des forums électroniques et, souvent, à
la banalité des connaissances qui circulent sur Internet en défiant
le temps et l’espace. Ils témoignent à leur façon
moins de l’ « exception culturelle » que de la diversité
de la culture ouverte aux divers moyens de la produire et de la diffuser.
Dans cet ordre d’idées, le défi des animateurs de Cerisy
est, sans conteste, d’affirmer, à l’égard des jeunes générations,
la pertinence sinon la nécessité de rencontres face à
face et de débats sur le vif en s’appuyant sur une tradition aujourd’hui
cinquantenaire, et qu'Edith Heurgon et Catherine Peyrou sauront longtemps
encore préserver et enrichir.
Claude HERZFELD
"Mystères d'Alain-Fournier", 1996 ( Éditions
Nizet, 1999)
Dix ans déjà
Je n’ai jamais appartenu au personnel statutaire de l’Enseignement
supérieur, mais, associé à la recherche du Centre
d’Études en Littérature et Linguistique de l’Université
d’Angers par son Directeur, Georges Cesbron, il m’a été donné
de rencontrer d’éminents universitaires parmi lesquels Yves-Alain
Favre qui partageait mon admiration pour l’œuvre de Fromentin, d’Alain-Fournier
et des poètes de l’École de Rochefort. Avec Robert Baudry,
il m’invita à participer au colloque La problématique
du merveilleux, organisé, à Cerisy, par le CERMEIL où
je fis la connaissance de Claude Letellier et de Jean-Pierre Picot. Je cite
les noms de personnes qui, grâce à Cerisy, sont devenus des
amis.
Introduit à Cerisy à l’âge de 59 ans, ma vie
professionnelle n’en fut pas bouleversée. D’ailleurs, le CERMEIL
- ce fut sa force, mais aussi sa faiblesse - ne rencontrait jamais les
intérêts de carrière que certains pensaient y trouver.
Les centres d’intérêt des colloques de Cerisy rejoignaient
ceux qui étaient les miens à Angers. On peut donc dire que
le Centre culturel international a joué un rôle important dans
ma vie intellectuelle. C’est ainsi que j’ai pu rencontrer, en plus des étudiants
qui suivaient les séminaires de l’UFR de Lettres, à Angers,
des chercheurs qui pensaient, comme moi, qu’il fallait, à une époque
où le merveilleux n’était pas encore “établi”, prendre
la mesure d’un domaine littéraire plus vaste qu’on ne le présuppose
(cf. Mircea Éliade) et qui ne se cantonne ni dans un genre ni à
une époque. J’ai été amené à approfondir
ma réflexion quant à L ’Ile des merveilles ou à
l’étendre, du Graal celtique, iranien et germaniqueaux
tentatives de récupération entreprises par les nazis. Un
colloque thématique comme Merveilleux et surréalisme
m’a permis de parler, à travers le mythe d’Orphée, de notre
Angevin, J ulien Gracq. Jean Marigny, lui non plus, n’a pas hésité
à me convier aux colloques qu’il a organisés à Cerisy
alors que ma production - l’”éditoriale”, tout du moins - en matière
de fantastique est plutôt mince. Que de belles occasions d’éprouver
la chaude amitié des participants !
Spécificités de Cerisy : l’”être-ensemble” pendant
plusieurs jours, la “vie de château”, permet à des liens
de se nouer entre des gens qui ne se connaissaient pas - il ne s’agissait
pas d’un congrès de spécialistes - , ce que nous avons souligné,
Alain Buisine et moi-même dans le compte rendu du seul colloque
co-dirigé par votre serviteur, ce qui est bien peu pour en dire davantage.
Merci de m’avoir donné l’occasion de faire le point.
Jean-Louis JACOB
"Louis Guilloux et les écrivains antifascistes",
1984 ( Éditions
Calligrammes, 1986)
Paris, le 14 mai 2002
Bien chère Edith,
Pardonnez-moi, en émissaire, de vous répondre si tard.
L'affaire est d'importance, et requérait une réflexion
des plus mûres : tel, en tous cas, est le seul et misérable
prétexte que je me trouve. En un mot comme en cent, je bats une
maxime coulpe : ne m'en veuillez point trop...
Cela dit, qu'est-ce, à mes yeux, que Cerisy ? Athènes,
aux temps de Socrate, de Platon, d'Aristote et de quelques autres ; Paris
à l'âge des Lumières ; Weimar aux époques de
Liszt et de Goethe ; Vienne à l'ère du XXème siècle
: en somme, un lieu privilégié de connaissance (au sens
que Valéry assignait à ce lieu équivoque), de savoir
et de pensée. Les idées y naissent et y croissent, les dialectiques
s'y déploient, les jugements y pèsent, tant dans l'ambiance
studieuse de la bibliothèque qu'à la faveur de ces longs
cheminements, cachés ou enjoués - ou les deux à la
fois - dans le parc honoré d'aubier multiséculaire : tout
ce dont même l' Alltenburg de Malraux ne donne qu'une image
quelque peu affadie. Si Cerisy n'existait pas, le monde de la culture me
paraîtrait boiteux, bancal, en tout cas imparfait.
Souffrez ici, chère Edith, que j'insiste : le monde, oui,
dans toute son étendue. Vous rappellerai-je (mais en est-il besoin
?) qu'aux colloques dont je fis figuraient des participants venus non seulement
de Grande-Bretagne, d'Allemagne, des Pays-Bas, d'Italie, de Suisse, du Danemark
et de Norvège, mais aussi des Etats-Unis, du Japon et d'Australie
? Risquons une boutade hardie, mais point hasardeuse : le monde entier
est venu, vient ou viendra à Cerisy. De surcroît, pour le
monde entier, Cerisy est aussi (surtout ?), pour évoquer un tableau
célèbre, le rendez-vous des amis (en 1981, le temps d'une
illustre décade, le regretté Donatieu Alphonse François,
comme dans le tableau lui-même, fut l'un deux). Au reste, tous les
amis que j'ai connu - et conservés - depuis vingt ans et plus me
sont venus directement ou indirectement, de Cerisy : c'est vous dire la place
que Cerisy occupe dans mon univers affectif.
Si, enfin, je puis oser une évocation plus personnelle encore,
je demeure et demeurerais toujours intensément ému de l'accueil
que j'y reçu lorsque, en 1992, je reviens à vous après
avoir perdu Claudine, à la faveur de deux colloques successifs,
l'un consacré à Jacques Derrida, l'autre, dirigé
par notre grande amie Anne, à la relation de la psychanalyse et de
l'ethnologie. Chacun de vous-mêmes et de toutes celles et ceux
qui vous entourent, sans distinctions de fonction, s'y montre alors merveilleux
d'attention, de chaleur et même d'affection. Cela, ma très
chère amie, soyez-en persuadée : je ne l'oublierai jamais.
Si vous ne l'aviez déjà deviné, vous saurez
maintenant que Cerisy est un des lieux que me sont les plus chers au
monde. Certes, je compte bien vous en assurer cet été de
vive voix.
Isaac JOSEPH
"Lectures d'Erving Goffman en France", 1987 ( Le Parler frais d'Erving
Goffman , éditions de Minuit, 1989)
"Le Management public réinventation ou remise
en ordre ?", 1992 ( Le service
public ? La voie moderne, éditions l'Harmattan, 1995)
"Espaces publics : esthétiques de la démocratie",
1993 ( Prendre place
: espace public et culture dramatique, éditions Recherches,
Plan Urbain, 1995)
"Vivre la ville demain : Quels enjeux ? Quels partenaires
?", 1996 ( Entreprendre la
ville, éditions de l'Aube, 1997)
"Cultures civiques et Démocraties urbaines",
1999 ( L'Héritage
du pragmatisme, éditions de l'Aube, 2000)
J'ai eu le plaisir d'organiser par trois fois des colloques à
Cerisy : en 1987, 1993 et 1999 et je garde un souvenir vif et dense de
chacune de ces rencontres : le sentiment d'abord d'avoir été
secondé, matériellement et intellectuellement, par une équipe
attentive, d'avoir été alerté et prévenu, pendant
la préparation, des problèmes à venir et des manières
de les résoudre, d'être introduit dès l'arrivée
dans un lieu de mémoire par la soirée d'accueil, d'être
écouté non seulement pour ce qui touche aux problèmes
d'organisation et de planning, mais sur le fond, c'est-à-dire sur
le sens de la rencontre et sur la qualité des interventions.
L'équipe d'accueil à Cerisy, celle qu'on va trouver
au secrétariat attenant à la bibliothèque, fonctionne
comme une chambre d'écho, discrète et amicale. C'est là
qu'on trouve la liste des participants et les ouvrages qu'ils ont publiés,
le grand cahier où ceux qui viennent de quitter les lieux ont
signé leurs impressions. Dans la bibliothèque qui sert de
salle de conférences, il y a en bonne place le fauteuil d'Edith
et, souvent, la présence de Maurice de Gandillac. Ce sentiment
de continuité, de service continu dirait-on ailleurs, est sans
doute pour beaucoup dans la chaleur et le sérieux des rencontres.
Quelles que soient les velléités des uns et des autres
pour s'ébrouer et surmonter le cérémonial des colloques
- la salle de ping-pong et la salle de bal au sous-sol y suppléent
- l'efficacité matérielle, écologique, du cadre et
des rythmes imposés triomphe. Certes, on plaisante à table
avec Catherine de Gandillac ou dans les couloirs avec Philippe Kister,
mais on ne plaisante pas avec le "cadre participatif" du lieu, son caractère
discrètement imposant: ici chacun est tenu.
Je n'oublierai sans doute pas ma terrifiante intimidation lorsque
je préparais le colloque Goffman de 1987. Je connaissais
Cerisy pour y avoir été invité en 1985 au colloque
Crise de l'Urbain/ Futur de la ville, mais je passais cette
fois aux commandes des opérations avec mes amis Jacques Cosnier
et Robert Castel. L'enjeu de ce colloque était énorme pour
nous et surtout pour moi. On se tromperait pourtant à ne voir dans
la machine de Cerisy qu'un dispositif de reconnaissance institutionnelle.
Une semaine à Cerisy, c'est comme un séjour dans une île
déserte. C'est un recommencement et une explosion d'apartés
improbables ailleurs. Certes, l'effet de club ou d'enclave pèse parfois,
accentué par les nouvelles du monde qui parviennent quand même
et accentuent le sentiment d'impuissance d'une communauté qui trouve
le temps de se rassembler et de s'écarter de l'actualité.
C'était le sentiment diffus lors du colloque de 93 sur les espaces
publicsoù nous parvenaient les nouvelles insupportables de la guerre
aux civils dans l'ex-Yougoslavie. Parfois au contraire, à la faveur
d'un printemps lumineux et d'une fin d'année académique, on
partage l'excitation d'un moment de simple amitié intellectuelle.
La sédentarité est alors une ressource, une condition de la
mobilisation, une manière de prendre le temps de "faire la ligne",
aurait dit Deleuze.
Ce qu'a réussi incontestablement l'équipe de Cerisy
depuis cinquante ans, c'est de construire la continuité d'un devoir
de présence à la scène intellectuelle, au-delà
des modes qui l'ont traversée et de la diversité des champs
qui la constituent. En ritualisant les sociabilités du milieu, en
leur imposant un cadre chaleureux et exigeant, elle a contribué à
faire la chasse aux superficialités galantes et aux querelles mondaines.
Elle a réussi à unir les qualités propres à
une maison - l'hospitalité d'une famille d'accueil ou les émotions
d'une affiliation - et celles d'un espace public de débat où
on prend le temps de rendre visite, de fréquenter, pour un moment,
le goût des autres.
Henri JUSTIN
"Edgar Poe, entre nomadisme et enracinement", 1998
Cerisy et moi
5 janvier 2002
Cerisy a longtemps été pour moi un nom sur la couverture
d’actes de colloques publiés par Christian Bourgois. De mon côté,
je prenais lentement ma place dans le petit monde des spécialistes
d’Edgar Allan Poe. C’est ainsi que j’ai été contacté
par les “ fantastiqueurs ” de littérature comparée, et plus
spécifiquement par Jean-Pierre Picot, pour contribuer à
l’organisation du colloque “ Poe ” de 1998. Pour me familiariser
avec Cerisy, j’ai donc suivi, en 97, ma première décade :
la découverte de ce lieu a été un grand bonheur. J’y
trouvais conjugués la nature et les livres, les livres et la camaraderie,
la camaraderie et la nature : les près, la plage... et cette ambiance
de colonie de vacances dont j’avais, quant à moi, de bons souvenirs
d’enfant. Autant dire le paradis...
Je venais aussi, en cet été 97, de “ faire valoir mes
droits à la retraite ” avec l’intention de poursuivre mes activités
de recherche. C’est dire combien Cerisy m’offrait à point nommé
une ouverture sur une nouvelle communauté de collègues et d’amis.
J’y reste fidèle, chaque été m’offrant des rencontres
nouvelles. Une des retombées de la décade “ Poe
”, où était venu le chercheur américain G..J.
Kennedy, alors président de la Poe Studies Association, a été
la participation de trois d’entre nous à un autre colloque “ Poe
”, à Richmond, Virginie, en octobre 99.
Mon travail s’appuie aujourd’hui sur la communauté angliciste
de l’université française, sur la communauté des
“ Poe studies ” américaines, sur tel ou tel éditeur - et sur
Cerisy. La formule devra continuer à évoluer, mais les possibilités
offertes sont uniques, à ma connaissance, et suscitent chaque été
de petits miracles. Il faut souhaiter que cette conjugaison d’une famille,
d’un lieu et d’une “ association des amis ” dure encore très longtemps.
Jean-Louis LE
MOIGNE
"Arguments pour une méthode (autour d'Edgar
Morin)", 1986 ( Éditions
du Seuil, 1990)
Six séjours parfois brefs, en vingt ans ! C'est si peu, alors
que Cerisy a accueilli plus de trois cents colloques pendant ces années.
Je n'ose ce modeste témoignage que pour exprimer admiration et
amitié à Edith Heurgon. Sa passion pour s'engager et nous engager
dans l'aventure de Cerisy ne nous a t-elle pas tous aidé à
retrouver passion pour l'aventure de la connaissance ? Une aventure follement
audacieuse, qui voudrait ne plus séparer culture scientifique et culture
tout court. Je me souviens d'avoir conclu mon premier exposé à
Cerisy, en juin 1978, par ces mots de Th. Dobzhansky : “ En changeant ce
qu'il connaît du monde, l'homme change le monde qu'il connaît
; en changeant ainsi le monde dans lequel il vit, l'homme se change lui-même
". Cerisy ne participe-t-il pas de cette étrange et fascinante
aventure de la connaissance, " aventure extraordinaire, dans laquelle
le genre humain … s'est engagé, allant je ne sais où, (ajoutait
P. Valéry) " ?
Ne dois je pas reconnaître ma chance, en me souvenant que je
fus associé à une des premières tentatives d'Edith
Heurgon voulant ouvrir pragmatiquement Cerisy aux “deux cultures" ? Organiser,
en 1978, un colloque sur l'avenir de la Recherche Opérationnelle
à Cerisy, n'était ce pas une bien aventureuse entreprise ?
A l'époque, je n'en avais, nullement conscience avant d'arriver
à Cerisy pour la première fois. Sur place, l'esprit du lieu,
cent fois évoqué par tous ceux qui y furent, me fit prendre
conscience du caractère insolite de ce thème d'apparence
techno-scientifico-moderniste dans ce lieu imprégné des images
des héros de Pontigny. Il fallait un réel courage pour oser
associer symboliquement Gide et Valéry aux besogneux techno scientistes
des nouveaux temps modernes. C'est de ce courage dont je veux témoigner.
Je confesse que je garde pourtant un souvenir à la fois mélancolique
et fortifiant de ce premier colloque. J'y fus en effet exposé,
à l'improviste, à une attaque ad hominem blessante tant
dans la forme que dans le fond, à laquelle je ne pus guère répondre,
d'un mandarin intolérant et arrogant, que je n'avais jamais rencontré
auparavant et qui n'était pas même venu écouter et éventuellement
discuter mon exposé. C'était la première fois que
je me trouvais ainsi agressé par un (puis des) interlocuteurs qui
ne voulaient pas écouter les arguments que je leur proposais. Il
ne s'agissait pourtant que de tenter de raisonner correctement sur la légitimité
épistémologique des connaissances produites et alors enseignées
par cette curieuse discipline scientifique appelée RO. Souvenir de
cette ambiance peu cerisyenne je crois, où, à la sortie de
la séance, ceux qui vous entretenaient amicalement deux heures auparavant,
s'éloignent précipitamment de vous, de crainte d'etre tenus
pour complice d'un accusé dont le Grand Procureur Académique
vient de réclamer le bannissement. N'avais-je pas osé dire
que le roi était nu ? J'avais même osé lire à
voix haute une page de leur texte sacré, le discours cartésien
! Pointe de mélancolie, bien sûr, mais aussi et je crois surtout,
enrichissement intérieur. Je savais désormais qu'il fallait
me faire du cuir et m'attacher plus à “travailler à bien penser"
en m'attachant plus à “l'obstinée rigueur" épistémique
Léonardienne qu'à l'approbation condescendante des Grands
Clercs Assermentés. Si, même à Cerisy, ils ne peuvent
maîtriser leur arrogante intolérance, ne nous laissons plus
terroriser par eux. L'expérience me servit quand j'eu par la suite
à subir de semblables agressions en des lieux où ne soufflait
pas l'esprit de convivialité que l'on espère à Cerisy.
J'en souffris moins.
Et je me dis qu'il fallait aussi du courage pour assumer implicitement
les risques de cette complexité plus affective que cognitive de
l'exploration aventureuse des labyrinthes de la connaissance. Ce courage,
ces courages, n'appartiennent-ils pas à l'esprit du lieu ? Peut
être, s'enrichira-t-il en ce siècle qui s'ouvre, en poursuivant
cette étonnante expérience “en un cercle plus haut" de l'aventure
humaine, celui qu'Edgar Morin appelle l'“éthique de la compréhension",
une éthique qui nous demande de l'exigence pour nous même
et de l'indulgence pour autrui, et non l'inverse.
Claude LETELLIER
"La problématique du merveilleux", 1991
( Une quête
incessante : le merveilleux, CERMEIL, 1997)
"Merveilleux et surréalisme", 1999 ( Éditions L'Age
d'Homme, 2000)
C'est pour moi un grand plaisir, et quelque part aussi un devoir
d'intellectuel, que de témoigner en faveur de Cerisy la Salle.
Ma première rencontre avec Cerisy date des années 80.
Je m'étais inscrit pour un colloque sur le conte merveilleux.
Ce furent effectivement dix jours de joies initiatiques. L'attrait
du site normand, la vie conviviale au château, l'effervescence authentiquement
intellectuelle, toujours recommencée, l'alchimie mystérieuse
entre la gravité des débats et la légèreté
des plaisirs, tout me fascina.
Il régnait dans cet asile enchanteur un parfum subtile qui
pouvait rappeler le dix-huitième siècle par son éclat
digne des Lumières dans une ambiance de liberté.
C'est à l'issue de ce colloque, avant de nous quitter, que
nous avons pris la décision de créer le Cermeil, association
de recherche sur les matières du merveilleux. Robert Baudry en
assura la présidence, et Jacques Barchilon se chargea de la direction
de la revue. Pour ma part, je devais en assurer le secrétariat.
J'ai dirigé à Cerisy, plus tard, en 1991, le colloque
Problématique du Merveilleux, où se renouvela
la même magie..., la même passion d'échanger pour comprendre...
Après avoir participé au colloque sur L'Île
merveilleuse, dirigé par mes amis Gérard Chandès
et Daniel Reig, je mis en chantier, dans le cadre du Cermeil, un colloque
sur Merveilleux et Surréalisme, qui se déroula en
1999. Henri Béar me proposa d'en éditer les actes dans
la célèbre revue Mélusine qu'il dirige. Ma fille
Nathalie Limat-Letellier accepta d'en partager avec moi la direction, puis
se chargea avec talent et patience de l'impression des actes.
Cerisy la Salle occupe une place de référence capitale
dans le dispositif culturel français. Tout en sachant s'ouvrir
sans réticense à la modernité, tout en accueillant
les problématiques culturelles d'aujourd'hui, Cerisy valorise les
fondements classiques de notre patrimoine. Il a su traduire avec justesse
et courage la devise de Térence : "Je suis homme, et rien de ce qui
est homme ne m'est étranger".
En dépit des modes, des politiques à court terme, des
opportunismes médiatiques, des engouements passagers, Cerisy maintient
son cap, sa quête d'authenticité, sans une tache de boue intellectuelle,
et c'est très bien ainsi !
Voilà pourquoi Cerisy est irremplaçable. Voilà
pourquoi j'aime et j'admire Cerisy la Salle !
Marie-Louise MALLET
"Passage des frontières (autour du travail
de J. Derrida) ", 1992 ( Éditions
Galilée, 1994)
"L'animal autobiographique (autour de J. Derrida)",
1997 ( Éditions
Galilée, 1999)
"La démocratie à venir (autour de J.
Derrida)", 2002
J’ai assisté comme simple “participant” à plusieurs
décades de Cerisy : Francis Ponge en 1975, puis Les fins
de l’homme - autour de Jacques Derrida en 1980, L a faculté
de juger - autour de Jean-François Lyotard, en 1982, plus activement
aussi, en donnant une conférence au colloque Hélène
Cixous - Croisées d’une œuvre en 1998 ; enfin j’ai organisé
moi-même deux décades : Le passage des frontières
en 1992, L’animal autobiographique en 1997, et j’en organise une
troisième pour 2002 : La démocratie à venir,
trois colloques autour de Jacques Derrida.
Tous ces colloques ont beaucoup compté pour moi, par la qualité
intellectuelle des échanges bien sûr, mais aussi par la qualité
humaine des rencontres - une expérience singulière, sans égale,
de l’exercice de la pensée. Sans adhérer nécessairement
à la pensée heideggérienne du “ séjour ”,
je crois pouvoir dire cependant que la beauté apaisante du lieu et
surtout la temporalité de ces rencontres, leur durée, l’ouverture
du temps dont on dispose, sans la précipitation fébrile qui
caractérise le plus souvent les autres colloques, sont pour
beaucoup dans la valeur des dialogues que les qualités personnelles
des participants, si essentielles soient-elles, ne suffiraient pas à
assurer.
En tant qu’organisatrice, je dois dire aussi que l’accueil des membres
du Centre culturel, leur gentillesse et leur efficacité, leur
aide constante et prévenante, ont toujours été un
soutien extrêmement précieux et qui a contribué de
façon essentielle aussi à la qualité des échanges.
Je voudrais leur exprimer ici ma reconnaissance.
Madeleine MALTHÉTE-MÉLIÈS
"Méliès et la Naissance du spectacle
cinématographique", 1981 ( Éditions
Klincksieck, 1984)
"Georges Méliès, l'illusionniste fin
de siècle ?", 1996 ( Presses de la Sorbonne
Nouvelle, 1997)
C'était le 31 août 1956. Il faisait un temps épouvantable
: du vent, de la pluie. Je venais de Vendée en deux chevaux avec
mes enfants pour assister le lendemain au mariage du cousin germain de
mon mari, Jacques Peyrou, avec Catherine Heurgon, au château de Cerisy-la-Salle.
L'essuie-glace s'est cassé, puis un pneu a éclaté.
Je l'ai changé sous la pluie et nous sommes enfin arrivés
à la nuit tombée après avoir cherché Cerisy dans
maints chemins creux.
Madame Heurgon-Desjardins nous attendait sur le perron, patiente,
souriante, mais impérieuse, la voix forte, nous demandant de nous
hâter pour le dîner. Mon mari et moi étions logés
à l'Orangerie, notre tante et ma fille Anne-Marie (demoiselle d'honneur)
dans la chambre de la terrasse au château. Les garçons étaient
hébergés avec d'autres jeunes dans un dortoir installé
au-dessus de la grange. Je pense qu'il n'y avait à cette époque
qu'une vingtaine de chambres habitables. Il n'y avait pas l'eau dans toutes,
on nous apportait des brocs le matin. Dans la bibliothèque où
avait lieu le repas de mariage se trouvait un énorme pilier destiné
à soutenir les poutres du plafond qui s'effondrait un peu.
Nous n'avions alors aucune idée de ce qu'étaient les
décades de Pontigny relancées en 1952 à Cerisy par
Anne Heurgon. Notre curiosité a été éveillée
lors de ce mariage. Cela nous semblait un repaire d'intellectuels, une
chapelle dont seuls les initiés comprenaient les rites : la cloche,
les repas pris en commun, les causeries sans fin. Nous avions surtout connu
Anne Heurgon par nos relations familiales. Nous la rencontrions dans sa
maison de la rue de Boulainvilliers dans son rôle de grand-mère
qui s'occupait beaucoup de ses petits-enfants. C'était une femme
remarquable qui alliait l'autorité, la modestie, le sens de l'organisation
et une immense affection pour tous les siens. C'était une femme
de cœur.
Par curiosité, nous sommes revenus à Cerisy en 1960
pour tenter de comprendre ce qui s'y passait. Nous fûmes remplis
d'admiration pour le gigantesque travail déjà entrepris, en
quatre ans seulement.
Je n'y suis revenue qu'en 1978, pour la décade Ionesco.
Anne Heurgon n'était plus là, mais Cerisy vivait, existait,
sa renommée était mondiale. Tout continuait grâce à
Catherine et Jacques Peyrou, Edith Heurgon, Jean-Pierre Colle et la famille
de Gandillac. C'était à la fois studieux et ludique. Ainsi
que l'avait demandé Anne Heurgon, on changeait de place au déjeuner
et au dîner, de façon à ne pas former de clans et à
parler aux uns et aux autres. Tous les soirs il y avait des jeux et de la
musique au grenier, car la cave n'était pas encore aménagée.
On s'amusait comme des fous et même les intellectuels les plus rigides
dévoilaient des talents comiques insoupçonnés. Tout
le personnel formé par Anne Heurgon était encore là,
Cécile la cuisinière et Madeleine en tête.
A partir de 1978, je suis allée chaque année à
Cerisy où avaient déjà eu lieu deux colloques autour
du cinéma et de l'image. Suggérée par Jacques Peyrou
(président de l'association "les amis de Georges Méliès")
l'idée est venue de rendre hommage au cinéma à travers
un homme, pionnier, créateur, scénariste, producteur, distributeur,
auteur : Georges Méliès.
Ce fut en août 1981. J'étais directrice du colloque
: dix jours de conférences, de projections, de visionnage des
160 films retrouvés à l'époque, de discussions et
de beaucoup de bonne humeur. Toute la famille Peyrou, petits et grands,
y participait. Ma fille Anne-Marie avait très soigneusement préparé
ces rencontres importantes avec Edith Heurgon et Jean Ricardou. Les actes
du colloque furent publiés en 1984 chez Klincksieck sous le titre
: Méliès et la naissance du spectacle cinématographique.
J'ai continué à venir chaque année en août
de façon à assister à l'atelier d'écriture
de Jean Ricardou avec les camarades de la Textique. C'est passionnant.
Nous avons eu un second colloque Méliès en 1996
pour le centenaire de son premier film tourné en avril 1896, dirigé
par Jacques Malthête et Michel Marie. Durant les quinze ans écoulés
entre ces deux rencontres, des films et des documents ont été
retrouvés et ont encore enrichi la connaissance de l'œuvre de Georges
Méliès. Le 14 août a eu lieu une projection en plein
air dans la cour du château avec piano, bonimenteur, numéros
d'illusions (puisque Méliès était également
magicien). C'était véritablement la reconstitution d'un spectacle
des premiers temps du cinématographe à laquelle s'ajoutaien
la splendeur et la poésie du lieu. Les actes de ce second colloque
ont été publiés par les Presses de la Sorbonne Nouvelle
sous le titre : Georges Méliès, l'illusionniste fin de siècle
?
Le cinéma, et maintenant la télévision
et la vidéo, ont pris leur place à Cerisy qui reste pour
moi un lieu magique où, dans une grande liberté, on peut
découvrir des personnes passionnantes (ou très ennuyeuses...),
des sujets d'intérêt infinis, des soirées au coin du
feu, des promenades, des repas amicaux par tables de seize, des vraies
vacances, des amitiés, bref, un lieu à nul autre comparable.
Ce fut un bonheur, en ce S.I.E.C.L.E. qui honore les cinquante ans
de création de Cerisy, d'apporter mon témoignage sur ce
que j'ai ressenti et ce que Cerisy a apporté à Méliès
et à moi-même.
Jean MARIGNY
"Le vampirisme dans la légende, la littérature
et le cinéma", 1992 ( Les Vampires,
éditions Albin Michel / Dervy, 1993)
"Lovecraft et ses contemporains. Mythes et modernité
dans la littérature fantastique américaine d'entre deux-guerres",
1995 ( H. P. Lovecraft,
Fantastique, mythe et modernité, Dervy, 2002)
"Claude Seignolle et le fantastique", 2001 ( Éditions
Hesse, 2002)
Quel rôle a joué Cerisy dans votre vie
intellectuelle, professionnelle, voire amicale ?
Cerisy a d’abord eu pour moi l’effet d’élargir
subitement le cercle de mes amis. Invité par Antoine Faivre à
un colloque sur le Fantastique en 1989, j’ai rencontré des
personnes qui partageaient mes goûts littéraires et j’ai
noué avec eux des liens d’amitié durables. J’ai pu ainsi me
faire des amis en dehors de mon cadre géographique et professionnel
habituel. C’est peut-être cela qui m’a incité à revenir
participer à d’autres colloques et je me suis vite rendu compte que
Cerisy était en fait une grande famille.
Par la suite, l’un des grands événements de mon existence
a été le colloque sur les Vampires que j’ai organisé
à Cerisy en 1992, car il a eu pour moi des développements tout
à fait inattendus. Les éditions Gallimard ont appris par
la presse l’existence de ce colloque et l’un des collaborateurs de cette
prestigieuse maison m’a téléphoné pour me proposer
de publier un ouvrage sur les vampires dans la collection “Découvertes”.
Le livre est paru en janvier 1993, en même temps que la sortie du
film Dracula de Francis Ford Coppola, ce qui m’a valu
être invité par les principales chaînes de télévision
française ainsi que par des stations de radio de France, de Belgique,
de Suisse romande et même du Québec. Grâce au colloque
de Cerisy, je suis brusquement sorti de l’anonymat et j’ai reçu un
courrier des lecteurs tout à fait inespéré. En France
et dans d’autres pays, y compris le Japon et les États-Unis, des
chercheurs se sont intéressés à mes travaux sur le
vampire en littérature, et ma thèse qui était passée
inaperçue lors de sa publication en 1985 a subitement trouvé
un lectorat nouveau. Sang pour sang, le livre de Gallimard qui a été
tiré à 90 000 exemplaires à ce jour, a été
traduit successivement en anglais, en serbo-croate, en japonais, en chinois,
en coréen et en espagnol. Une édition russe est actuellement
en préparation et je ne peux m’empêcher de penser que ce succès,
je le dois à Cerisy qui m’a permis de me faire connaître à
la fois de la communauté universitaire et du grand public. La notoriété
que j’ai ainsi acquise a eu, bien entendu des retombées professionnelles,
et j’ai été très souvent invité à participer
à des jurys de soutenance de thèses en tant que spécialiste
reconnu du fantastique.
Outre l’apport considérable de Cerisy dans ma vie intellectuelle
et universitaire, je voudrais souligner le fait que ces colloques m’ont
permis de renouer avec mon pays natal. Natif de Cherbourg, j’ai quitté
en 1970 la Basse Normandie pour m’installer à Grenoble et j’ai toujours
gardé la nostalgie de mon “cher et vieux pays.” En revenant périodiquement
à Cerisy l’été, j’ai le plaisir de retrouver cette
Normandie qui me tient tant à cœur.
Quelles spécificités (avantages, faiblesses)
présentent les rencontres de Cerisy par rapport à d’autres
manifestations dont, éventuellement, vous avez pris l’initiative
?
Par rapport aux colloques universitaires que j’ai
pu organiser ou auxquels j’ai participé, ceux de Cerisy présentent
d’énormes avantages. Le premier réside dans la durée.
Alors qu’à l’Université les colloques durent deux ou trois
jours au maximum, à Cerisy on se retrouve pour une durée de
huit à dix jours, ce qui permet de faire amplement connaissance avec
les autres participants et d’avoir tout le temps pour échanger des
idées. Le fait de résider sur place et de ne pas se retrouver
seul le soir dans une chambre d’hôtel anonyme est également
un avantage capital. À Cerisy enfin, on peut joindre l’utile à
l’agréable : on peut y travailler sereinement dans une atmosphère
de vacances. Le cadre est unique : un vénérable
château situé au sein d’un paysage verdoyant, à
proximité de la mer et des hauts-lieux de Basse Normandie que sont
Le Mont St Michel, Coutances et Bayeux. L’ambiance est sympathique, l’accès
à la bibliothèque est un atout non négligeable, les
repas sont copieux, les soirées sont variées et bien remplies
: on peut jouer à la pétanque, écouter de la musique,
boire un verre avec des amis ou danser dans la cave, ce que l’on ne pourrait
pas faire dans le cadre d’une université. Il règne enfin une
atmosphère de liberté que l’on retrouve rarement ailleurs.
Les faiblesses des rencontres de Cerisy, si tant est qu’elles existent,
sont inhérentes à leur mode de fonctionnement. Il m’est
arrivé souvent, dans les colloques que j’ai organisés, d’avoir
des défections de la part de personnes qui étaient pourtant
très intéressées, au motif que, pour un couple
marié par exemple, un séjour d’une semaine à Cerisy
s’avère extrêmement coûteux (la vie de château,
hélas, a son prix) ou encore que l’été n’est pas une
période favorable pour de telles rencontres, dans la mesure où
pendant les vacances , les familles préfèrent se
reposer et se retrouver ensemble, loin des soucis du quotidien et du travail
professionnel. Il n’y a pas de véritable solution à ce problème
et le seul vœu que l’on puisse faire est que le Centre culturel continue,
comme par le passé, d’accepter que certains participants puissent
n’assister que partiellement aux colloques et d’accorder le demi-tarif aux
étudiants. Il serait, à mon avis, souhaitable que le Centre
informe mieux les organisateurs de colloques sur les possibilités
de subventions par des fonds publics et sur les démarches administratives
à accomplir pour les obtenir. Il serait peut-être également
envisageable d’accorder un tarif légèrement dégressif
pour un couple assistant à la totalité d’un colloque, en faisant
payer les nuitées par chambre occupée et non par personne comme
c’est le cas actuellement.
Chantal MEYER-PLANTUREUX
"Bernard Dort (1929-1994) un intellectuel singulier",
1998 (Revue Théâtre
/ Public, n°145, 1999)
Janvier 2002
En 1988, j’ai découvert Cerisy (le lieu, non les colloques
dont les actes avaient irrigué mes études), “thésarde”
intimidée par ces grands ancêtres dont les portraits photographiques
nous accueillent dès le vestibule du château. C’est dix ans
plus tard en 1998 que j’ai eu le privilège de diriger moi-même
un colloque.
Un colloque à Cerisy n’a aucune équivalence dans la
vie universitaire : il faut volontairement se couper du monde extérieur,
s’imprégner du lieu, apprendre à vivre en communauté.
Cerisy est un monastère laïc où la transmission intellectuelle
tient lieu de foi. Et c’est un séjour qui se mérite ; on ne
peut venir à Cerisy en coup de vent pour “consommer” une conférence.
On passerait alors à côté de ce qui fait la singularité
de Cerisy : il faut prendre le temps, le temps de l’écoute, le temps
de la réflexion, le temps de l’échange.
Cerisy est un lieu unique de méditation, de ressourcement,
un lieu qui tient une place d’exception dans mon parcours intellectuel.
Max MILNER
"L'Homme et le Diable", 1964 ( Entretiens sur
l'homme et le diable, éditions Mouton & Co, 1965)
"Actualité du Fantastique", 1967
"Georges Bernanos", 1969 ( Éditions Plon,
1972)
Paris, le 18 décembre 2001
Chère Edith Heurgon,
Je m’en voudrais de faire la sourde oreille à votre appel,
bien qu’il me soit bien difficile de répondre aux deux questions
posées.
Mais je profiterai d’abord de cette occasion pour vous dire pourquoi
nous ne sommes pas réapparus physiquement, ma femme et moi, à
Cerisy depuis la décade Bernanos de juillet 1969. À
cette décade est venue participer, d’une manière impromptue
et charmante, notre fille Karylia, âgée de dix-sept ans,
qui devait nous quitter dans des circonstances dramatiques trois mois
plus tard. Il y a des lieux trop chargés de souvenir pour qu’il
soit supportable de les revoir, même après les années.
J’ajouterai qu’à ce souvenir s’ajoutait celui de votre mère,
qui avait accueilli Karylia avec toute la grâce dont elle était
capable.
C’est vous dire que, malgré les apparences, nous sommes très
attachés à Cerisy. Nous y avons rencontré des gens
dont nous n’aurions jamais imaginé pouvoir faire la connaissance.
Je cite au hasard : Francis Ponge et sa femme, Michel de M’Uzan, Henri Calet,
Jean Follain, Boris de Schloezer, André Chastel, tout le groupe de
la décade sur les Chemins actuels de la critique. Pour quelqu’un
qui avait vécu un peu en marge du monde intellectuel à cause
de la préparation d’une longue thèse (à cette époque
ce n’était pas encore la mode des colloques) et à cause de
sa résidence en province, c’était fabuleux. Le colloque
Bernanos a été le point de départ d’un
groupe de recherche qui fonctionne encore, en partie avec les mêmes
membres, et qui se réunit tantôt en France, tantôt en
Allemagne, tantôt en Pologne, ou en Norvège, et tout dernièrement
encore à Tunis.
Ceci m’amène à répondre à votre seconde
question. Ayant depuis participé à bien des colloques, en
ayant animé quelques-uns, je reste très sensible à ce
que les décades de Cerisy avaient de spécifique. Est-ce que
cette spécificité dure encore ? Je ne peux évidemment
pas le dire. La continuité avec Pontigny était très
sensible dans les années 50, à cause de votre mère,
qui en prolongeait très efficacement le souvenir. Il me semble, à
lire les programmes, que l’atmosphère est devenue plus “ universitaire
” et que le passage par Cerisy est un peu devenu un “ must ” pour certains
parcours. C’est la rançon du succès.
En tout cas, j’applaudis votre initiative, et je me félicite
de cette occasion de vous écrire, en vous présentant tous
mes vœux pour cette année 2002 qui sera celle de cinquantenaire.
P.S. Cette lettre s’adresse aussi, bien entendu, à votre sœur.
Frédéric
MONNEYRON
"Le vêtement", 1998 ( éditions L'Harmattan,
2002)
"Le masculin", 1994 ( éditions L'Harmattan,
1998)
"La misogynie", 1991 ( Les Cahiers du
Grif, 1993)
"La jalousie", 1989 ( éditions L'Harmattan,
1996)
" L'androgyne ", 1987 ( L'Androgyne dans
la littérature, éditions Albin Michel, 1990)
Quel rôle a joué Cerisy dans votre vie
intellectuelle, professionnelle, voire amicale ?
Il est incontestable que Cerisy où j’ai dirigé 5 colloques
entre 1987 et 1998 ( L’Androgyne en 1987, La Jalousie en 1989,
La Misogynie en 1991, Le Masculin en 1994 et
Le Vêtement en 1998) et participé à
une dizaine d’autres a été durant toutes ces années
un lieu très important, pour ne pas dire fondamental, dans ma vie.
D’un point de vue strictement professionnel, ces onze années
ont étroitement épousé ma carrière universitaire,
puisque j’ai durant ce temps occupé tous les grades universitaires
(enseignant en université étrangère en 1987, assistant
des universités françaises en 1988, maître de conférences
à partir de 1990, puis professeur à partir de 1997). Dans
une certaine mesure elles ont même déterminé sa progression,
car il n’est pas douteux que bien des contacts noués à Cerisy
ont eu une influence sinon directe, du moins indirecte.
D’un point de vue intellectuel Cerisy a été tout aussi
essentiel. Les colloques que j’y ai organisés ont tous été
pour moi l’occasion de confronter les résultats des recherches que
je menais d’une manière personnelle à celles d’autres chercheurs,
pour le moins dans la plupart des pays du monde occidental et j’ai pu
ainsi réfléchir sur mes méthodes, améliorer
mes connaissances des sujets et créer des réseaux extrêmement
ténus ; du fait de leur pluridisciplinarité ils m’ont ouvert
les portes de nombreux et très divers milieux professionnels (du
monde médical à celui de la mode). Mais c’est peut-être
plus encore du point de vue de l’amitié que Cerisy a été
et reste un lieu privilégié dans ma vie. J’y ai contracté
de solides et très durables amitiés. Et certaines des personnes
rencontrées au château figurent aujourd’hui parmi mes ami(e)s
les plus proches.
Quelles spécificités (avantages, faiblesses)
présentent les rencontres de Cerisy par rapport à d’autres
manifestations dont, éventuellement, vous avez pris l’initiative
?
Pour avoir organisé des manifestations diverses ailleurs qu’à
Cerisy, en France et à l’étranger, je suis bien placé,
je crois, pour mesurer les avantages et les faiblesses du Centre.
Les avantages sont tout d’abord ceux du cadre et de la formule. Il
est difficile d’imaginer un lieu plus agréable qu’un château
normand aussi bien conservé et entretenu que celui de Cerisy pour
organiser un colloque (même le climat du Cotentin que certains
jugeront frais durant l’été est propice à la méditation
intellectuelle) ; en outre la formule rodée depuis cinquante ans
de deux communications par jour (une le matin et une l’après-midi)
contraste heureusement avec celle des congrès ou colloques universitaires
avec cinq ou six communications dans une demi-journée où
les participants ne prennent pas le temps de se connaître. Il faudrait
ajouter aussi que la renommée de Cerisy donne aux colloques qui
s’y tiennent une aura bien supérieure à celle de tout autre
colloque.
Les faiblesses relèvent de considérations financières.
Cerisy est devenu pour les conférenciers et pour les participants
assez onéreux. Cela a pour conséquence d’exclure un public
d’étudiants aujourd’hui déjà assez difficile à
motiver et de rendre le renouvellement difficile. Les colloques universitaires
n’ont évidemment pas cet inconvénient. Mais existe-t-il des
solutions ?
Michel MURAT
"Julien Gracq", 1991 ( Julien Gracq, un écrivain
moderne, La Revue des Lettres modernes, éditions Minard, 1994)
Mardi 4 décembre 2001
Chère Madame,
Je vous remercie de faire appel à notre mémoire ou
à notre réflexion d’organisateurs de colloque. Je garderais
un bon souvenir du colloque Gracq - le seul que j’ai organisé
à Cerisy - s’il n’avait pas coïncidé avec une opération
dont mon père ne devait plus se relever : ce sont des moments où
l’on aurait dû être ailleurs. Mais j’ai toujours passé
de bons moments à Cerisy. Le travail d’organisateur de colloque y
est plutôt facile. Et puis nulle part ailleurs nous ne sommes accueillis
dans un lieu qui ait sa propre histoire intellectuelle - ce sont aussi
bien sûr, des histoires de famille, et à cette famille nous
finirons par avoir le sentiment d’appartenir quelque peu.
Au demeurant les modalités des colloques eux-mêmes étaient
plutôt classiques : le mode de sociabilité que permettent
le château, la longue durée, les horaires légers nous
met en vacances et multiplie les occasions de rencontres ; à nous
d’en faire bon usage. Mais le contenu des débats (proprement dit
?), ceux du moins auxquels j’ai participé, n’aurait pas été
très différent ailleurs. Je dois reconnaître par ailleurs
qu’en ce qui concerne, la formule du colloque de huit jours entraîne
des contraintes familiales qui dans bien des cas sont dissuasives : tant
pis pour moi.
Ma contribution à cette commémoration est bien limitée,
comme vous le voyez ; mais je tenais à vous répondre pour
vous assurer de ma reconnaissance, et vous renouveler, à tous, mes
fidèles pensées d’amitié.
Jean-Luc NANCY
"Les fins de l'homme" (à partir du travail
de J. Derrida), 1980 ( Éditions
Galilée, 1981)
Ma réponse est au singulier car je ne saurais répondre
qu’à la première question. Pour la seconde, mon expérience
ne me permet guère de juger - à moins de dire seulement,
d’une manière très générale, que tous les
lieux de rencontres et de colloques sont toujours affectés de la
maladie de la conférence et que seule la suppression de cet exercice
et l’invention de rencontres uniquement fondées sur un dialogue permanent
constituerait un vrai progrès.
A la première question, je répondrai de manière
narrative : Cerisy fut pour moi d’abord le colloque Nietzsche
de 1972. J’avais 32 ans, je commençais seulement à me situer
dans un travail de recherche, je connaissais peu de monde. Ce colloque
fut la découverte de la fête dans le travail. Il ne portait
pas seulement sur Nietzsche, il était porté par une
humeur dionysiaque de l’époque : l’immédiat sillage de 68.
Klossowski y dansa le tango avec Denise au bal du village, le 14 juillet,
nous dansâmes tous comme des fous dans la cave du château.
Deleuze, Lyotard, Derrida s’y confrontèrent et furent ensemble confrontés
à Löwith et à quelques autres représentants de
sa génération. Maurice de Gandillac quitta la salle parce
que Jean Maurel parlait de la « merde » chez Hugo : j’apprenais
d’un coup qu’il y avait des générations, et qu’il y avait
des conflits sérieux d’interprétation autour de Nietzsche.
Mais on était loin de l’aigreur anti-nietzschéenne qui devait
sévir plus tard. Cela parlait et discutait dans tous les coins et
dans tous les sens, c’était une petite orgie intellectuelle,
mais sensuelle aussi.
Cerisy restera pour moi marqué par ce colloque - et par le
retour presque vingt ans plus tard, d’un sentiment différent mais
analogue de bonheur lorsqu’avec Philippe Lacoue-Labarthe nous eûmes
à diriger, à la demande du Centre culturel, la première
décade autour de Derrida : les Fins de l’homme. Si le Nietzsche
avait été dionysiaque, cette décade fut plus apollinienne
: il nous semblait saisir la forme ou les formes d’une pensée possible
pour un monde en train de se faire, au-delà de 68 mais toujours
confiant dans son élan et poussé par l’aiguillon de la nécessité
politique (disons, la fin du communisme réel).
Deux ans plus tard, ce fut le colloque dirigé par Thébaud
et Enaudeau autour de Lyotard Comment juger ? : un autre élan
dans le même sens, une autre pièce dans le dessin d’un monde
en train de venir (et pour moi, un souvenir plus qu’amical - puisque ce
mot figure dans la question - celui de la présence d’Hélène
avec moi, et qui est aussi un souvenir de partage philosophique, comme
avec tant d’amis à travers toutes ces décades).
Plus tard, en 1994 ou 95 (entre temps j’avais été hors
de France, puis malade), j’ai participé au colloque sur la Violence,
organisé par Balibar et Ogilvie : le thème seul répond
à un changement d’époque, le climat était autre, plus
sévère. Je n’ai participé qu’indirectement, encore
pour des raisons de santé, au troisième colloque consacré
à Derrida (dirigé par Marie-Louise Mallet) en 97, et en 2002
je dois en principe venir au quatrième (Derrida semble devenu l’éternel
revenant de Cerisy : le spectre du château, ou bien l’amor fati
d’un lieu sur lequel planerait toujours l’ombre de Nietzsche ?). Le sujet
en sera l a Démocratie à venir : celle qui nous manque
encore, celle dont depuis trente ans le manque s’est fait plus clair.
Que veut dire ce fétu d’histoire personnelle ? Peu de choses,
mais ceci : que Cerisy m’apparaît comme un symbole et un symptôme
de l’histoire philosophique des trente dernières années,
et bien entendu aussi parce qu’il héritait des quelque quarante années
précédentes (dont j’ignorais tout avant 72), celles de Pontigny
avant Cerisy, ces années de légende que dominait pour moi,
en 1972, l’image de Heidegger prononçant naguère "Qu’est-ce
que la philosophie ?". Mes jalons ne sont presque rien dans une histoire
à la fois beaucoup plus riche et aussi plus difficile, dont à
vrai dire je n’ai aucune vue d’ensemble. Mais je n’oublie pas cette très
remarquable continuité, qu’incarnent depuis 1972 pour moi plus spécialement
les figures d’Edith Heurgon et de Maurice de Gandillac - et quelques dizaines
de photos, prises par moi ou par des amis, qui pensent dans leurs boîtes.
Francis PAVÉ
"Le raisonnement de l'analyse stratégique (autour
de Michel Crozier)", 1990 ( L'Analyse stratégique,
sa genèse, ses applications et ses problèmes actuels, autour
de Michel Crozier, éditions du Seuil, 1994)
De Pontigny à Cerisy
Paris, le 25 février 2002
Avant même que d’avoir entendu parler de “ décades ”,
je connaissais Pontigny, en voisin icaunais. Sans avoir pénétré
le mystère de ses lieux profanes, je visitais du moins ceux de l’abbatiale.
Je les fréquentais d’autant qu’il ne s’est jamais passé
une année que je ne lui ai rendu visite. C’est un lieu magique.
On y entre par une toute petite porte, en façade, à gauche
et, dès le seuil, on est saisi par cette blanche luminosité,
doucement rose et verte à la fois. Elle règne dans la nef
quel que soit le temps historique et climatique. Le bruit que les visiteurs
ne peuvent pas ne pas faire, malgré leurs précautions, est
feutré, furtif. Ici, les gens sont attentifs à respecter le
silence et l’écoute intérieure des autres. Tout comme dans
un concert, où la concentration des spectateurs rend sensible l’existence
autonome du collectif et sa capacité à faire que chacun se
décuple dans sa partie, porté par l’écoute et la confiance
des autres. C’est cela Pontigny. L’ambiance à Cerisy connaît
des similitudes, même si le décor est de cinq siècles
postérieur. L'écoute et le parler y règnent tour à
tour. C’est un lieu d’échange, c’est-à-dire d’enrichissement
généreux à la lumière de la patience et de
la passion à comprendre une autre pensée, la pensée
des autres.
La première fois que je fus invité, mon appréhension
fut très vite vaincue par l’accueil du portrait de Vladimir Jankélévitch
qui m’avait enseigné, amphithéâtre Descartes à
la Sorbonne, avec son brio flamboyant et sa générosité.
Il figurait parmi un groupe illustre, photographié lors d’une décade
de Pontigny, je me retrouvais presque en pays de connaissance.
Cerisy, austère château du siècle du classicisme
est un écrin de rigueur pour la pensée, mais aussi un havre
confortable où il fait bon vivre tout au long du colloque, dans
la courtoisie. Cerisy, c’est un ensemble d’attentions qui libèrent
de la logistique domestique et vous conditionnent à la réflexion.
C’est un mélange de liberté personnelle, de discipline collective
et de préservation de l’intime, enchâssé dans une
organisation d’ouverture intellectuelle : un miracle d’intelligence, de
prévenance et de respect d’autrui.
J’ai dû me rendre pour la première fois en 1988 à
Cerisy pour une École d’été sur l’Organisation.
C’était à l’invitation d’Edith Heurgon et de Jean-Claude
Moisdon, je parlais évidemment d’informatisation, d’appropriation
sociale et de modélisation et rencontrais des opinions très
éloignées des miennes, émises par des interlocuteurs
ouverts qui me forçaient à développer ma réflexion
dans des axes encore non explorés. Sans avoir été converti,
j’en fus positivement enrichi. C’est là que je fis la connaissance,
entre autres, d’Armand Hatchuel, d’Albert David et de Jacques Mélèse
dont je fis l’interview, quelques années après, avec mon complice
ordinaire, Bernard Colasse, dans notre série Gérer &
Comprendre, consacrée aux modernisateurs de la gestion des entreprises
françaises.
La grande affaire à Cerisy, dans l’été 1990,
fut pour moi, aidé cela par Martha Zuber, l’organisation de la rencontre
de nombreux amis Autour de Michel Crozier. Ce fut l’occasion d’apprendre
à monter un tel événement et aussi, plus tard, le
métier d’éditeur, lorsque j’eus réussi à réunir
l’ensemble des contributions de nos orateurs. Ce fut aussi une meilleure
prise de conscience de la genèse de la pensée crozérienne
et l’opportunité de rencontres exceptionnelles, celle d’Eleanor Chelimsky,
d’Albert Hirschman et de Donald Schon que je n’avais jamais encore rencontrés
; celle aussi de collègues jusque-là inconnus de moi et qui
me sont toujours chers Jean Nizet, Gilles Barouch, et quelques autres dont
Madame Pierre Morin, auditrice, qui me reconnut quelques années
plus tard dans un supermarché de ma campagne natale et me fit découvrir
que nous étions voisins, sans le savoir, depuis plusieurs décennies.
Le travail d’édition de l’ouvrage qui a résulté de
cet événement fut long et difficile car il fallait à
la fois publier tout le monde et proposer à chacun de s’amputer. Douloureuse
opération pour eux, comme pour moi. Restait la gestion du temps,
fortement contrainte par les créneaux de sortie sur le marché
d’un livre au genre plus académique que destiné au grand public.
Merci aux éditions du Seuil et à toutes les personnes qui
sont intervenues dans ce travail de construction pour cette généreuse
aide dont le résultat leur appartient aussi.
Cerisy reste pour moi un lieu unique car ses directeurs ont forgé
une identité propre qui n’existe pas ailleurs. Identité liée
à l’histoire, à commencer par cet enchaînement Pontigny/Cerisy,
identité liée à la filiation des personnes qui donne
cette stabilité culturelle et d’intention, on dirait maintenant
de projet, dont les deux maîtres mots sont ouvertures et diversités.
Il existe de nombreuses autres places où l’on peut organiser des
colloques, loin de Paris, dans des conditions exceptionnelles. Mais il n’y
en a pas d’autres où la tradition d’hospitalité intellectuelle
soit à ce point cultivée, façonnée.
S’il y avait une limite à pointer en ce qui concerne le fonctionnement
de Cerisy, ce serait celle de son exigence d’engagement personnel. Il
faut être là tout au long du colloque et être là
de façon active. Rien de plus étranger à l’esprit cerisien
que le zapping, les pique-assiettes et les turbo-orateurs/auditeurs. L’exigence
de présence de l’être complet des convives les fait acteurs
d’une belle partie intellectuelle. Mais cette limite est la condition même
de la réussite des colloques de Cerisy et la garantie de sa spécificité.
C’est la clé de voûte de son identité.
Jean-Pierre PICOT
"1984 et la contre-utopie moderne", 1984
"Edgar Poe, entre nomadisme et enracinement",
1998
"Les détectives de l'étrange", 1999
"Les Afriques imaginaires", 1997 ( Afriques imaginées,
Éditions TORII, Kailash, 2002)
VINGT-CINQ ANS DE CERISY
Le Cinquantenaire du Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle
ne peut qu’inviter les “fidèles” ou les “habitués” de l’Association
à ce que l’on choisira d’appeler, à son gré, examen
de conscience, réminiscences, remembrances, bilan, voire rédaction
de mémoires ou même confessions autobiographiques plus ou
moins intimes ; n’y avait-il pas déjà, en 1978, une “autofiction”
de Serge Doubrovsky, Fils, dans les pages de laquelle se lisaient
assez à quel point les murs et les jardins de ce beau château
normand peuvent s’avérer lieux passionnants, passionnés, passionnels
?
Donc, il suffit de jouer un peu sur les chiffres, et à ce
Cinquantenaire pourra correspondre, en ce qui concerne le signataire
de ces lignes, une moitié de Cinquantenaire. 1978, année
du cent-cinquantenaire (encore un anniversaire) de la naissance de Jules
Verne, fut l’occasion d’un beau et mémorable colloque (mais
combien ne l’auront pas été ?) dirigé par Simone Vierne
et François Raymond. Il y avait Ray Bradbury, dédaigneux
tout d’abord, ou feignant de l’être, devant un château sans
fantômes. On se chargea bien vite de le faire changer d’avis à
ce sujet. Il n’est pas nécessaire d’avoir été fasciné
très tôt par les pages où le narrateur de Sylvie écoute
chanter Adrienne devant la façade à briques rouges de tel
château Louis XIII voué à toutes les paramnésies,
ou par la fête qui voit le grand Meaulnes rencontrer Mathilde aux
Sablonnières, ou même, pourquoi pas ?, par les propos d’innocence
du malheureux Malcolm que charme la douceur de l’air vespéral à
l’entour de la demeure de son si fidèle Macbeth, pour que les premiers
pas d’un impétrant, plus qu’innocent, dans le Cerisy de juillet 1978,
n’aient alors éveillé en lui bien des échos. Et puisque
château normand il y a, et que dans le parc d’un château normand
se déroulent les six soirées des Entretiens sur la pluralité
des mondes, au cours desquelles Fontenelle enseigne à une jeune marquise
les rudiments de l’astronomie, comment ne pas rappeler que c’est au cours
de la décade Merveilleux et Surréalisme que
toute la population des lieux, hilare et frustrée, le nez chaussé
de grosses lunettes de carton, rata splendidement ce qui devait être
l’éclipse de soleil du siècle. Michel Tournier, présent
sur les lieux n’y était pour rien ; le coupable, ce fut un malicieux
plafond de strato-cumulus obstinés... Littérature, littérature,
littérature... car à tout prendre, ce château normand
peut figurer aussi le domaine de la Vaubyessard, où la pauvre Emma
Bovary prend en pleine face la révélation qu’une autre vie aurait
pu être ; et pour peu que, par une très stochastique alchimie
collective, une décade en vienne à virer au psychomimodrame,
ce château peut se métamorphoser en site pour remake des
Dix petits nègres, voire de L’Ange exterminateur
; et, à en juger par la lézarde, don gracieux de notre Armée
de l’Air nationale, qui se déroule nonchalamment sur la façade
de la Ferme, on peut subodorer que la Maison Usher de notre cher
Edgar pourrait bien être en territoire manchot, sans jeu de mots...
mais voilà qu’à cette dernière menace, la mémoire
vient opposer ces exorcismes salutaires de telle ou telle soirée
glaciale ou torride lors de laquelle, sur cette même façade,
supposée vilainement “maillon faible” de l’Institution (pour l’occasion
transformée en écran de cinématographe géant
par la grâce acrobatique de notre local capitaine des pompiers, à
la fois Tarzan des pommiers et secrétaire infatigable des lieux) une
inoubliable projection du Guépard de Visconti, ou de Tous
les matins du mondede Corneaux vint ajouter son souvenir à la
liste de tant de souvenirs.
Car Cerisy, c’est l’Utopie, et c’est Thélème, et c’est
comme une bulle uchronique à l’intérieur de laquelle, année
après année, l’on vit une extraordinaire expérience
de la temporalité: les jours s’en vont, Cerisy demeure, et c’est
comme si le temps devenait accordéon dont le bord des soufflets coïncide
soudainement, de telle sorte que cet événement d’il y a
vingt ans, il n’a eu lieu que tout à l’heure, ce bal masqué
terminé en farandole dans le parc, c’était cette nuit, et ces
projections dans le grenier de films de Méliès présentés
par son infatigable petite-fille, avec au piano, improvisant comme
un si beau diable, l’infatigable journaliste suisse romand de Paris, c’était
hier soir. Le si adorable Ray Bradbury, en short de tennis et veste blanche
de smoking, ne pouvait être dupe ; des fantômes, ici, il y
en a à la pelle ; tant de voix, de visages, de regards, de sourires,
d’adresses échangées et parfois oubliées, une fois revenus
DEHORS.
Mais que diable ! La nostalgie n’est-elle pas un piège qui
nous rapproche plus vite de la mort ? Si l’on parlait du cidre de
Cerisy, du Calvados de Cerisy, des fromages de Cerisy, voire, aux temps
heureux d’avant la vache prétendument folle (vous trouvez qu’elles
ont l’air fou, les vaches de Cerisy ?) des pots-au-feu de Cerisy ? Si l’on
parlait de cette mémorable soirée d’huîtres et de fruits
de mer, improvisée en l’honneur de l’anniversaire d’Édith,
au terme d’un colloque particulièrement fou, consacré au récit
policier ? Si l’on parlait du ping-pong, et de la plage de Hauteville,
prête à accueillir en catastrophe, car il faut vite rentrer
pour l’heure du dîner, les évadés de l’intellect ou
les peu honteux amateurs de colloque buissonnier (je pourrais citer bien
des noms, mais chut !) ? Le cidre, le Calvados, les fromages, les huîtres
et les fruits de mer, le ping-pong et la plage sont toujours là.
Merci.
Colloque buissonnier. Anniversaire lui-même prétexte
à évoquer tant d’autres anniversaires, en cette circonstance,
il conviendrait peut-être de se montrer sérieux. Cerisy-la-Salle
est depuis cinquante ans un lieu de travail, de réflexion, de rencontres.
Alors, c’est vrai, la décade Jules Verne de 1978 a permis
au signataire de ce témoignage de faire des rencontres, de créer
des liens, de fonder des amitiés solides, d’ouvrir des portes jusque-là
dérobées. C’est peut-être à partir de 1978 que
l’on a trouvé, renouvelée chaque année, la volonté
de travailler, d’écrire, de publier. C’est ici que l’on a eu la révélation,
pêle-mêle, et du plus beau roman de science-fiction que l’on
connaisse à ce jour, L’Invincible du Polonais
Stanislas Lem, et de la voix bouleversante d’un Klaus Nomi ressuscitant à
une modernité inouïe les airs de Purcell ou de Saint-Saens, et
de l’endeuillé recueil de poèmes, Quelque chose noir, écrit
par Jean Roudaut à la mort de sa compagne ; c’est ici que l’on a
compris à quel point des vacances peuvent se révéler
studieuses et agréables à la fois, occasions à ressourcement
et à (le vilain mot!) “recyclage”. Depuis 1978, on a participé
à vingt-sept colloques, depuis Jules Verne jusqu’aux Atlantides
de 2002. On a co-organisé et co-dirigé
quatre colloques ( 1984 et la contre-utopie, Afriques imaginaires, Edgar
Poe, les Détectives de l’Étrange) ; on a présenté
vingt communications, encouragé en de tels travaux par la spécificité
du lieu Cerisy, si différent d’un lieu de colloque “ordinaire” ; car
ce que certains participants occasionnels ne saisissent pas toujours, c’est
que le château n’est pas un de ces lieux universitaires où,
en deux jours pressés, l’on accumule vingt communications pressées
de vingt minutes devant des auditoires pressés ; non, c’est un
lieu où l’on peut, où l’on doit, prendre le temps, enfin,
de se rencontrer au lieu de se voir, de s’entendre au lieu de s’écouter.
C’est là la tradition des Décades de Pontigny, et il est
indispensable qu’elle perdure.
Il faudrait aussi remercier les responsables de ce Centre pour leur
ouverture d’esprit et leur éclectisme bienvenus. On l’a peut-être
compris, nos goûts et nos travaux nous orientent prioritairement
vers les “littératures de l’imaginaire” : fantastique, merveilleux,
science-fiction, utopie. Nos propositions et les propositions de nos amis
ont toujours été bien accueillies, et ce n’est pas un hasard
si c’est ici même qu’ont été prononcées (et dans
la plupart des cas, mises au point jusqu’au dernier moment !) certaines
des interventions dont, à tort ou à raison, nous sommes le plus
fier : lors de la Mort dans le texte, lors du Lovecraft,
lors des Vampires, de L’île des merveilles,
lors du Stevenson-Doyle, entre autres.
Pour conclure, nous ne pouvons que regretter de n’être venu
à Cerisy que tardivement. Comme nous aurions aimé nous trouver
dans l’auditoire de la décade sur la Paralittérature,
ou de celle sur l e Diable, organisée par Max Milner, ou de celle
consacrée à Bernanos ! Inversement, nous ne pouvons que
regretter notre future absence aux commémorations futures du Centenaire
de Cerisy-la-Salle. Mais sait-on jamais ? Car Cerisy est un lieu miraculeux
; lors de ces tournages festifs et joyeux de court-métrages qui font
eux aussi partie de la légende de Cerisy, n’avons-nous pas eu la surprise,
après avoir été assassiné en bonne et due forme
en 1989 ( Pour le Château tourné par Brigitte Gautier),
de nous retrouver vampire en 1992 grâce à Jean Marigny et Marc
Thomas ( Les vampires de Cerisy) ? Vampire, c’est -à-dire immortel...
Merci encore une fois !
Marc QUAGHEBEUR
"Présence/absence de Maeterlinck", 2000
( AML Éditions
Labor, 2002, Bruxelles)
"Mythe et rêve dans l'œuvre d'Henry Bauchau",
2001 ( Les
constellations impérieuses d'Henry Bauchau, AML Éditions
Labor, 2003, Bruxelles)
Dans ma jeunesse, le colloque Tel Quel de 1972 et le colloque
psychanalytique de Serge Leclaire en 1974 - je n'ai aucune envie de leur
donner leurs noms de code - ont constitué pour moi des expériences
capitales. Non seulement du fait de ce qui est propre à Cerisy
- cette clôture dans la verdure et la durée mais surtout
par ce qui s'y débattait - alors, dans de fortes tensions - et
qui touchait à des questions sur lesquelles je continue de vivre
même si certaine de leurs formulations ne sont plus tout à
fait de saison ou se sont complexifiée.
J'y ai par ailleurs, et très significativement, noué
des amitiés profondes - un peu hors réseau - qui confirment
les potentialités de Cerisy. Les colloques que j'ai (co)organisés
près de vingt ans après confirment ce rôle à
la fois recentrant et démultiplicateur qui est le propre de Cerisy.
Les spécificités de Cerisy tiennent précisément
à la conjonction de la durée et de l'isolement (relatif)
d'un groupe autour d'un sujet, en dehors de tout souci d'intendance et des
parasitismes de la distraction ou de la connexion permanente avec les agitations
du quotidien. Ce faisant, on peut enfin n'être que dans le temps
profond d'un sujet - luxe inouï aujourd'hui. J'ajouterais que l'idéal,
ce qui permet aussi la souplesse de la formule Cerisy, est en outre de
ne pas saturer les journées; d'y laisser les blancs : ceux que suggèrent
les allées et qui permettent à un sujet, comme aux êtres,
de faire leur chemin.
Je vous prie de recevoir, chère Edith Heurgon, l'expression
de mes sentiments les meilleurs.
Christine REYNIER
"A la redécouverte de Virginia Woolf : le pur
et l'impur", 2001 (Presses Universitaires
de Rennes, 2002)
De par sa réputation, Cerisy a tout d'abord joué un
rôle de catalyseur : il a stimulé les participants au colloque
consacré à Virginia Woolf et les a amenés à
donner le meilleur d'eux-mêmes lors de la rencontre de juillet 2001
; il a aussi attiré des spécialistes anglais, américains
et canadiens.
Tous ont apprécié la liberté qu'offre une semaine
entière de travail en commun; le temps généreux
accordé à chaque communication et aux discussions qui ont suivi
a permis de véritables échanges, ce qui est rarement possible
dans les autres colloques. Des conversations amicales et constructives
lors des repas et promenades ont prolongé fructueusement les séances
de travail.
Dans l'ensemble, Cerisy a permis de cimenter des liens existant au
sein de la Société d'Etudes Woolfiennes, d'élargir
le cercle de notre société et a renforcé le désir
de poursuivre nos travaux de recherche.
Avec mes meilleurs vœux de succès pour le cinquantenaire de
Cerisy et mon meilleur souvenir.
Maria A. SEIXO
"Pessoa : unité, diversité, obliquité",
1997 ( Éditions
Christian Bourgois, 2000)
Les colloques de Cerisy ont été d’abord, dans ma vie
d’étudiante des années soixante, un ensemble de volumes
de référence sur des questions littéraires de première
importance que l’on prenait sans hésitation comme des réflexions
critiques à connaître à tout prix, et dont le rôle
formateur était d’avance conçu comme sûr. L’on se disputait
ces volumes aussitôt qu’ils étaient publiés, on se
renseignait sur la liste des publications antérieures et on les faisait
venir de Paris ou en écrivant directement au Centre, on jugeait de
la “place” des écrivains ou des critiques de par leur appartenance
“cerisienne” ou de leur contribution à cette œuvre qui constituait
un ensemble de dimensions et de qualité déjà à
l’époque appréciable. Toute problématique littéraire
ou tout auteur envisagé comme polémique, ou centre éventuel
de discussion et d’apprentissage, passait, c’était sûr, par
une décade à son sujet à Cerisy.
Ensuite, Cerisy est devenu pour moi une possibilité réelle
de connaissance et de participation effective. Avec communication ou sans
communication, l’on s’y sentait toujours en ‘performance’ dans les débats
un peu plus formels de la salle des conférences tout aussi bien
que dans ceux, informels et même ludiques, des pauses-café,
des pauses-pétanque, des promenades interminables avec Maurice de
Gandillac ou des soirées de “scrabble” ou de conversation décontractée.
Chez nous, “passer” par Cerisy est devenu un “item” qu’on souhaitait présenter
dans tout CV académique.
Mais Cerisy était aussi le Château. Et le Château,
c’était le silence invitant à la recherche au milieu de la
campagne normande, la beauté des chambres décorées
par le bon goût et le doux souvenir d’Anne Heurgon-Desjardins, le
salon fourré de livres où il nous arrivait, avec une heureuse
surprise, de côtoyer l ’Encyclopédie, les vaches que l’on
parvenait à affronter, interdits et quelque peu apeurés, dans
la cour - et même la cave, réduit des amateurs de musique, et
de tous les participants qui, le dernier jour de la décade, s’y réunissaient
pour le bal de clôture, remplis du savoir acquis pendant la rencontre,
contents des amitiés développées, et fournis de maintes
bouteilles de Calvados et de conséquente et inconséquente
joie.
Cerisy serait, dans une certaine mesure, un mythe de rencontre intellectuelle
et de convivialité fraternelle, si les rencontres s’étaient
arrêtées dans le temps et si seule la mémoire pouvait
les évoquer. Mais Cerisy y est heureusement toujours, comme un
miracle, et y est en plus un evénement concret, fréquent,
régulier, dans nos vies et dans notre activité de recherche
et de pensée. Bien sûr, le temps passe, et les habitudes cerisiennes
se transforment aussi. Mais que ce mythe soit non une mémoire mais
une réalité présente, et une réalité sur
laquelle on peut compter (avec cette joie qui nous prend, chaque année
à la fin de l’hiver, quand la feuille jaune annonçant les colloques
nous arrive par la poste), voilà ce qui est rassurant dans un monde
dont la détérioration intellectuelle n’est donc pas aussi
menaçante que l’on est parfois porté à croire, voilà
ce qui est beau dans notre vie universitaire composée pour la plupart
de corvées et de tâches peu intéressantes dont l’image
s’envole à côté de ce Château qui reste comme un
symbole du possible et de l’effectif réalisé et durable.
Il y a bien sûr des avantages que Cerisy présente par
rapport à des manifestations semblables : un climat intellectuel
déterminé par l’uniformité d’une direction homogène
dont les critères sont connus et la cohérence préservée;
la diversité recherchée des sujets et des champs de recherche
et de connaissance traités, en harmonie avec les intérêts
de la pensée contemporaine et de l’évolution du savoir;
une qualité presque toujours maintenue et sauvegardée par
des règles d’organisation claires et exigeantes; l’ambiance de
détente créée par un milieu naturel où le travail
frôle les vacances, et ou les contacts humains deviennent souvent
des amitiés pour la vie.
Mais on peut penser aussi aux faiblesses, qui, pour ma part, ne concernent
que certains aspects matériels : le manque des salles de bain est-il
compensé par ce romantisme des intérieurs et du paysage
? le difficile accès par train est-il compensé par les cérémonies
pittoresques de l’accueil savamment maintenues ? le prix du séjour
est-il à la portée de certains chercheurs et universitaires
? Mais on songe aux repas agréables et abondants, au confort des
chambres (même les petites, même celles des étages élevés),
à l’“esprit” cerisien qui prend l’ensemble des participants, et
je pense que tout cela devient secondaire en conséquence.
En revanche, il y a sans doute une spécificité de Cerisy:
une tradition ; un renouvellement subtil mais effectif qui fait de cette
tradition le contraire d’une convention (comme les règles d’organisation
sont le contraire des normes strictes et la condition d’un bon fonctionnement);
une ambiance de travail et de convivialité (tant pour le spirituel
que pour le matériel) sans pareil dans le monde; la démarche
des ateliers, espaces de recherche en procès sans hiérarchie
et sans inhibition ; et, surtout, les résultats. Les résultats,
c’est les livres. Cerisy travaille à partir des livres, mais Cerisy
est aussi un ensemble de livres. Et la “collection Cerisy” se livre à
tous ceux qui l’approchent pour manifester son accompagnement de l’histoire
intellectuelle de notre temps, ou plutôt sa propre histoire intellectuelle,
avec nous tous, qui fait partie de ce temps et le constitue.
Jean-Luc STEINMETZ
et Bertrand MARCHAL
"Mallarmé", 1997 ( Mallarmé ou
l'obscurité lumineuse, éditions Hermann, 1999)
Le 5 juillet 2002
La décade consacrée à Mallarmé en
1997, première du genre sur cet auteur, fut aussi pour nous deux
la première expérience de direction d'un colloque à
Cerisy. Ce fut même, pour l'un de nous, l'occasion de venir pour
la première fois à Cerisy et de donner ainsi une réalité
géographique, intellectuelle et surtout humaine à ce nom mythique.
Il ne nous appartient pas de dire ce que fut l'intérêt académique
de cette décade qui précéda d'un an les célébrations
du centenaire de la mort du poète. Ce que nous pouvons dire en revanche,
cinq ans après cette expérience, c'est que Cerisy est unique
en son genre, par son organisation, son accueil, son mode de vie, la qualité
de ses échanges intellectuels, ses à-côtés, bref
par tout ce qui donne sa pleine signification au mot trop souvent usé,
dans la rhétorique des colloques universitaires, de convivialité.
Amateurs de cloîtres laïques - ceux qu'il trouvait dans
les collèges d'Oxford et de Cambridge - Mallarmé aurait
aimé cette abbaye de Thélème ouverte à tous
les savoirs et à la confrontation de toutes les idées.
Isabelle STENGERS
"Temps et devenir (à partir du travail d'Ilya
Prigogine", 1983 ( Éditions
Patino, 1988)
"Culture : guerre et paix", 2000 ( Propositions de paix,
Seuil, Ethnopsy, n°4, 2002)
Le clocher de Cerisy
Sur le faîte du toit, un clocher, mais non
pas une tour dominant le paysage, inspirant à chacun le respect
dû à l'autorité de qui a le droit de dire le temps des
autres. Le clocher a la forme d'une cloche perchée sur quatre poteaux,
et il abrite une cloche. Rien de plus, rien de moins, et cela donne le
ton.
Le clocher de Cerisy ne dit pas l'heure, et il n'y a d'horloge nulle
part, donnant sa loi aux hôtes du château. Il y a l'autre
cloche, bien sûr, celle que l'organisateur utilisera pour tenter
d'arracher son troupeau indiscipliné à de passionnantes discussions,
pour le ramener à la bibliothèque, mais celle-là, le
personnel de Cerisy n'en use jamais : elle appartient à ceux et
celles qui occupent les lieux, qui en disposent, qui disposent de leur temps
comme ils l'entendent. Lorsque l'on est accueilli à Cerisy,
nulle norme, explicite ou implicite, ne vient normer l'événement.
Catherine Peyrou, bien sûr, sardonique, évoque le temps où
les hôtes prenaient le temps d'aller se baigner, organisaient leurs
horaires en fonction de la marée. Mais le lieu, et tous ceux qui
sont là en permanence, et qui voient, semaine après semaine,
se succéder les assemblages les plus hétéroclites,
réussissent, à chaque fois ce miracle de l'hospitalité
: vous êtes ici chez vous, et rien n'est plus important que le succès
de votre rencontre, telle que vous l'envisagez.
Une seule contrainte donc : la cloche. Même si, vers midi vingt,
l'affrontement du siècle était en train de se déployer
entre penseurs les plus distingués, il faudra arrêter, car
le personnel qui s'affaire à la cuisine doit, lui aussi, être
respecté. Et au début de chaque rencontre, lorsque résonne
pour la première fois la cloche du déjeuner, il y a un moment
de flottement : les "nouveaux" sont portés à faire la sourde
oreille, mais les "anciens", ceux qui sont déjà venus, prennent
le parti pour la cloche. Ils ont appris le sens de son message. La pensée
importe, l'insoumission en est partie prenante, comme aussi l'étrange
impression que de la réponse d'untel à untel, ou de la possibilité
de "placer son mot", dépend le destin de l'humanité. Mais
la voix de la cloche dit la différence entre cette importance et
l'arrogance qui en est partie prenante. Alors que nous "pensons", d'autres
s'affairent, travaillent à nous offrir la stabilité, la tranquillité,
la liberté sur lesquelles nous comptons.
L'hospitalité a ses lois, mais ces lois, à Cerisy,
sont vectrices d'humour. La permanence abrite et nourrit avec équanimité
les audaces plus ou moins intéressantes. Les parapets du pont sur
les douves accueillent imperturbablement les derrières des hôtes
qui, semaine après semaine, en réinventent immanquablement
l'usage. Les nouveautés s'agencent dans les plis de la tradition,
telle cette possibilité discrète offerte désormais
à ceux ou celles qu'une discussion ennuie d'aller en catimini consulter
son courrier électronique ou surfer tranquillement dans une embrasure
bien venue - à moins bien sûr qu'ils n'aillent fumer une
cigarette en sortant par la porte du fond : un bac à sable attendant
les mégots est là pour leur rappeler qu'ils ne sont pas les
premiers, et qu'ils ne seront pas les derniers. Mais la cloche, elle, est
le véritable garde-fou : celui qui rappelle aux herbes folles, poussant
dans les interstices, que les interstices sont redevables au mur, stable,
où elles courent. La cloche est là pour affirmer que la possibilité
pour celles qui vont, avec efficience et gentillesse, faire le service,
"leur" service, de savoir à quelle heure elles pourront rentrer
chez elles, vaquer à leurs propres affaires, importe tout autant
que les grands débats qu'elle interrompt. La cloche ne sait pas
qui elle interrompt, mais elle nous rappelle que nous ne sommes pas seuls
au monde.
Frédéric
J. TEMPLE
"Modernités de Blaise Cendrars", 1987 ( Blaise Cendrars,
SUD, 1988)
C’est l’amitié qui m’a conduit à Cerisy-la-Salle. En
1982, pour un colloque consacré à mon ami Albert Ayme,
le peintre inventeur des “ toiles libres ”. Je logeais alors à l’Orangerie…
En 1983, je suis revenu à Cerisy, entraîné par Jacques
Proust qui dirigeait un colloque international Diderot. Cette fois,
c’est aux Escures que j’ai pris mes quartiers. J’ai eu droit au château
même, en 1987, en ma qualité de co-directeur (avec Monique
Chefdor et Claude Leroy) du colloque pour le centenaire de Blaise Cendrars.
J’eus le plaisir quotidien de faire sonner la cloche à
main pour rassembler les ouailles. En 1994, Robert Briatte m’invita à
participer au colloque Joseph Delteil. Je dormis encore,
et fort bien, au Château. À chaque fois, j’ai eu la joie de
retrouver la chauve-souris de service virevoltant parmi les poutres du
vaste grenier-bibliothèque.
Dois-je dire que je regrette de n’être pas revenu à
Cerisy autant que je l’avais souhaité ? L’accueil, le lieu, le
climat (naturel et humain) s’y conjuguent pour distiller un charme de
bon aloi qui ne saurait être analysé. On y succombe, dans
un bien-être qui vous repose d’une vie souvent tannante. En revanche,
nous y guette le danger que cette quiétude rende difficile le retour
à la réalité. Tout cela, sans oublier l’excellence
des terrestres nourritures, fait de ce haut-lieu normand un irremplaçable
“ forum ”. C’est avec une certaine fierté qu’un écrivain
peut proclamer : “ J’y fus ”, et manifester en même temps, sa gratitude
d’avoir été convié à l’une des plus belles aventures
de l’Histoire de ce temps.
Pascale VOILLEY
"Une littérature contestataire : le mouvement
"documentariste" suédois", 1994
"Droit et littérature dans le contexte
suédois", 1997 ( Éditions
Flies, 2000)
Princeton, le 14 décembre 2001,
Chère Edith,
Cerisy a joué un rôle déterminant dans ma vie,
et c’est avec grand plaisir que je contribue au dossier de témoignages
à l’occasion du projet SIÈCLE.
La première chose qui me vient à l’esprit quand je
pense à Cerisy est la présence de Maurice de Gandillac dont
le parrainage m’a été à tous égards d’un grand
secours pendant la dernière décennie. Son exigence intellectuelle
et sa facilité à mettre en contact les générations
sont deux aspects que je tiens à souligner.
Je suis très reconnaissante à Cerisy de m’avoir permis
de co-organiser deux colloques sur la littérature suédoise
avant même que j’ai achevé mon doctorat. L’équipe de
Cerisy ne s’embarrasse pas de bureaucratie et n’hésite pas à
prendre des risques pour soutenir des projets authentiques mais marginaux.
En tant qu’organisatrice, j’ai admiré l’efficacité et la souplesse
avec laquelle le centre participe à la mise en place d’un colloque.
Tout est fait à échelle humaine, mais sans cafouillage. Je suis
toujours sidérée que si peu de gens acceptent aujourd’hui de
venir pour l’intégralité d’un colloque. Il me paraît évident
que le séjour d’une semaine au château est une formule qui garde
toute sa pertinence à notre époque.
Je pourrais faire beaucoup d’autres compliments mérités
au centre et à ses animateurs, mais je préfère m’en
tenir à l’essentiel, et faire des vœux pour l’avenir de Cerisy.
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Contributeurs ou Participants
Georges AMAR
Pour le S.I.E.C.L.E.
Cerisy, que ce nom lui va bien ! C’est celui d’une
saison goûteuse et séductrice. Et c’est celui d’un “ temps
” qui toujours reviendra - celui des idées jeunes.
Je suis souvent venu à Cerisy en juin. On dirait alors que
la splendeur du paysage réclame le retour des colloques comme de
l’un de ses fruits. La nature se délasse d’entendre les humains
en leurs savants palabres, à l’ombre de vieux murs, le soir sur
les sentiers de gravier blanc qui crisse sous les pas. Je vous recommande
la pleine lune au château de Cerisy-la-Salle. Je ne sais pas pourquoi.
Une paix royale. On y sent la pensée devenir sensuelle, et se résoudre
dans le silence odorant de la terre.
Je suis venu souvent à Cerisy, et très studieusement,
remplir mes cahiers. C’est terrible : tout m’intéresse ! Comme
je regrette cette année de ne pas assister aux Nous et au Je,
au Spinoza, à l’Abellio ! Si la luxure intellectuelle
était un péché, Cerisy serait depuis longtemps en
enfer.
Si Cerisy a contribué à ma formation intellectuelle
? Mieux que cela, il en est une matrice. La topologie de ses chemins,
des escaliers du château aux plus minces sentiers des sous-bois,
la distribution dans l’espace des Maisons, des Chambres toutes nommées,
ses frontières invisibles, en font le labyrinthe d’un cerveau
partagé. Oui, beaucoup de mes idées - qui comme chacun
sait ont date et lieu de naissance comme n’importe quel vivant
-, que je les croie miennes ou sache d’où elles viennent, ont une
adresse ici.
Il y a les arbres, les pierres, et il y a les visages. Parmi les plus
célèbres, celui de Castoriadis, celui de Morin, celui d’Atlan,
celui de Thom, je les revois dans la lumière spéciale de
Cerisy. Cerisy leur confère mieux que de la gloire, du plaisir d’être
là. Beaucoup de visages amis, de visages d’amis - sur le “ pont-levis
” au soleil.
Gérald ANTOINE
Si je ne m’abuse, c‘est Jean Lescure qui, le premier, m’a fait prendre
le chemin de Cerisy-la-Salle. Il m’avait suggéré d’analyser
“ les usages du français parlé à des fins littéraires
chez l’auteur de Zazie ”. Queneau lui-même était présent
et l’on s’amusa fort. Cela remonte aux années 50.
Depuis lors je revins plusieurs fois à Cerisy comme auditeur,
séduit par l’atmosphère amicale, au début presque
intime, qu’entretenaient avec un subtil dosage d’humour et d’autorité
Anne Heurgon et Maurice de Gandillac. La proximité de Canisy, le
village de Follain que j’aimais beaucoup, joua aussi son rôle.
En dehors de mon entretien sur Queneau peuvent être mentionnés
trois autres propos. L’un (mais à quelle date ?) traita de “ la
femme chez Claudel ”, lors d’un colloque dirigé par Marie-Jeanne
Durry. La deuxième aborda “ la définition et les méthodes
de la stylistique littéraire ” : la session, alors animée par
Georges Poulet, connut un certain retentissement à travers la publication
des Actes sous le titre Les chemins actuels de la critique (Plon,
1968). Une troisième incursion, plus récente (1994) souleva
une nouvelle fois le problème: pour ou contre Sainte-Beuve
?, par le tandem José-Luis Diaz - Annie Prassinoff. Celle-ci devait
hélas ! nous quitter beaucoup trop tôt.
Fawzia ASSAAD
MES VIES A CERISY-LA-SALLE
Cerisy, je l’ai imaginé avant même que
d’y aller. Dans le salon des Gandillac, entre Geneviève et
Anne Heurgon. Edith et Catherine étaient encore de toutes petites
filles, à peine plus âgées que les enfants des Gandillac.
Les dimanches, chez les Gandillac, autour des deux grand-mères encore
vivantes, en compagnie de la famille Ionesco, on préparait l’avenir
de Cerisy.
Cerisy ! Geneviève voulait en faire son œuvre, elle, attirée
par les valeurs du monde des lettres, épouse d’un
professeur de Sorbonne qui partageait son enthousiasme, a soutenu Anne
avec ardeur. C’était comme un don de soi total pour le projet de
Cerisy. Elle avait le souvenir de Pontigny dans le coeur et pour Cerisy
elle ne voulait rien de moins. Cerisy serait la prolongation
estivale d’un Paris où tout ce qui compte de plus brillant dans le
monde de la pensée se réunirait. Comme à Pontigny.
C’était, me souvient-il, l’ambition de Geneviève.
Quant a surgi l’idée d’inviter Heidegger. Heidegger, je le
lisais avec Jean Wahl, en allemand. Je posais des questions qui
interpellaient Jean Wahl. Et Jean Wahl qui sans doute voulait, par procuration,
des réponses à ces questions, m’encourageait à aller
rencontrer Heidegger en Forêt Noire. Deux étés consécutifs,
j’étais donc partie lui rendre visite à Fribourg, chargée
d’une tonne de questions. Je les posais en français, il me répondait
en allemand. Ses réponses étaient des extraits de ses livres,
je restais avec mes questions. Pour ces deux visites à Fribourg,
j’avais renoncé à une bourse d’été à
l’université de Yale. Plus tard, quand j’ai appris que ce haut-lieu
de la culture américaine était interdit aux filles durant
l’année académique, je suis partie d’un grand éclat
de rire qui confortait mon choix. Ma mère m’accompagnait et nous avions
beaucoup apprécié l’accueil des Heidegger. Lors de notre deuxième
séjour, quand nous avons été surprises par une longue
grève de transports, ils proposaient même de nous héberger,
mais il nous a été possible de contourner la France et d’aller
en Angleterre. J’avais au moins appris, ces deux saisons, que les questions
ne sollicitaient pas nécessairement des réponses.
Quand la décade Heidegger a été annoncée,
Jean Wahl m’a encore une fois encouragée à y prendre part.
J’avais goûté aux joies de Royaumont. Je n’ai pas hésité.
Je me souviens vivement du soir de mon arrivée, la pièce
qui jouxte la bibliothèque n’avait pas encore été
transformée en bureau. Elle servait de salle à manger d’honneur.
J’arrivais après tous les participants. Ma place était réservée
à la gauche de Heidegger. J’avais vingt ans et des poussières.
Je n’étais pas intimidée. Heidegger, je connaissais. Un
vieux copain? Non, pas tout à fait. Trop doctoral. Il fallait faire
l’effort de paraître intelligente. Et j’avais déjà
épuisé toutes mes questions à Fribourg. Je savais d’ailleurs
que, si je les posais à nouveau, elles resteraient encore une fois
sans réponse. Ou que les réponses me renverraient à
telle ou telle page de ses livres, celles-là justement qui provoquaient
les questions. A nouveau, je lui parlais en français ; il me répondait
en allemand. J’avais été séduite par les montagnes de
la Forêt Noire. Il ressemblait à un paysan de la Forêt
Noire. Hitler aussi ressemblait à un paysan de la Forêt Noire.
Sa moustache n’était même pas différente. A présent
que le visage de Heidegger se perd dans le passé, je mélange
dans mon souvenir son portrait et celui de Hitler, comme si j’avais connu
l’un à travers l’autre, peut-être que toute la littérature
écrite sur le nazisme en est responsable. Je ne sais trop ce
que j’ai raconté ce soir-là, et lors de mes promenades avec
M. et Mme Heidegger, dans le parc de Cerisy-la-Salle. Peut-être leur
ai-je donné des nouvelles de ma mère, peut-être ai-je
parlé de mes deux sujets de thèse. Je me souviens que je ne
tarissais pas et qu’ils m’écoutaient avec une grande amabilité.
Mais ce jour où je les ai accompagnés avec Maurice de Gandillac,
Beaufret et Axelos au bord de la mer, ils m’ont totalement ignorée,
Heidegger ignorait même qu’il était au bord de la mer. Il ne
la regardait pas, préoccupé qu’il était par la traduction
française d’une phrase de son œuvre.
Cette décade de Cerisy a beaucoup compté pour moi. D’abord
elle a marqué le début d’une grande amitié avec Gilles
Deleuze. Je le rencontrais là pour la première fois. Gilles,
il décoiffait la jeune fille rangée que j’étais.
Il était plein d’humour et de tendresse, un maître à
penser et à rire au quotidien. Au ping-pong il se mesurait à
Maurice de Gandillac. Maurice le battait. Moi, je perdais à tous
les coups. Avec l’un, comme avec l’autre. Nous assistions au séminaire
de Heidegger debout, au fond de la bibliothèque, pour aller nous
promener au cas où l’on s’ennuierait trop, mais nous restions cloués
sur place, échangeant quelques commentaires malveillants. Une phrase
prononcée par Heidegger lors de ce séminaire est devenue
pour moi l’ennemie à combattre: la philosophie est grecque, elle
parle grec, avait-il dit. Et l’Egypte ? m’étais-je rebiffée
! Cette phrase ennemie, je la combattrai jusqu’à mon dernier souffle.
Elle a provoqué tous mes choix philosophiques. A l’issue de
cette décade les Gandillac partaient en catastrophe au chevet d’un
père gravement malade et me confiaient leurs enfants. Cerisy
s’était vidé. Il faisait beau et j’avais une passion pour Catherine
et Anne, mes “deux filles”, les premières d’une première vie.
Mais j’étais impatiente de voir revenir leurs parents et de retrouver,
à Paris, Gilles.
Je n’ai jamais compris pourquoi Jean Wahl, qui a introduit Heidegger
en France, donné des cours sur Heidegger, lu avec moi ses textes
en allemand , m’a encouragée à aller poser des questions à
Heidegger à Fribourg, à Cerisy, puis a reproché à
certains d’avoir participé à cette décade. Certains,
non pas tous. Jean et Jacqueline Starobinski qui venaient de se marier
y étaient aussi. Leur en a-t-il voulu? Avec Gilles, il a conservé
une distance polie, mais il reconnaissait sa griffe sur une page de ma thèse,
et me donnait l’ordre de l’arracher. Elle concernait la différence
à l’intérieur du principe d’identité.
Je n’étais pas politisée en ce temps béni. Je
vivais alors dans un état de grâce. La politique française
en Algérie soulevait la colère de Gilles. Il partageait,
avec ma mère, la colère. Il détestait, avec autant
d’ardeur qu’elle, le fascisme et le colonialisme. J’enregistrais, sans
prendre part. Il ne m’était pas donné de vivre longtemps
dans cet état de grâce. Au lendemain de ma soutenance de
thèse, j’ai encore fait une petite incursion à Cerisy, je
ne me souviens que du trajet, sur la moto de Jean Pépin, enivrant,
puis la crise de Suez a changé le cours de ma vie. Je rentrais au
Caire croyant que Paris m’attendrait. J’ai reçu les bombardements
de mes amis français et le rideau de fer s’est refermé sur
moi.
Une vieille dame m’a dit un jour que l’on changeait de peau, comme
les serpents, toutes les sept années. Je ne sais pas si le chiffre
7 est exact, mais, entre ce premier temps à Cerisy et le deuxième,
j’ai sans doute changé deux fois de peau. D’abord ma vie de chargée
de cours à l’Université de Aïn Shams au Caire où
je me suis acharnée à vouloir enseigner le doute et le questionnement
à mes étudiants, me servant de Kant, de Kierkegaard, ou
encore de la philosophie des sciences. Puis ma vie d’épouse et de
mère projetée sur une île du Pacifique : Taïwan.
Je parlais arabe dans l’une de ces vies, chinois dans l’autre.
C’est à Taïwan que je lisais le livre de Deleuze sur Nietzsche
et que, dans un autre éclat de rire, je décidai d’écrire
d’autres Nietzsche, d’innombrables Nietzsche , introduire Nietzsche dans
un kaléidoscope aux mille facettes, en faire même un Nietzsche
égyptien. Puisque Gilles inventait son Nietzsche. Dès mon
retour en Europe, je faisais part à Jean Wahl de mon projet, je
commencerais par un Nietzsche interprétant Kierkegaard, un dialogue
des Morts-Vivants et Jean Wahl acceptait ce projet pour la Revue de
Métaphysique et de Morale.
Une décade sur Nietzsche se préparait à
Cerisy-la-Salle et l’on m’invitait à y participer. C’était
au lendemain de la guerre des six jours et de la révolution de 68.
J’osais m’absenter de Genève, confier mes enfants à mon
mari et à nos amis. Le monde de Cerisy n’était plus le même
que celui que j’avais quitté. Je mesurais l’effet de 68, l’inquiétude
des jeunes philosophes qui ne pouvaient plus compter sur les diplômes
pour se frayer un chemin dans la hiérarchie, mais sur quoi pouvaient-ils
compter, sur ces interventions qui se succédaient avec nervosité
à un rythme de lecture accéléré ? Et j’avais
changé deux fois de peau. Mes vingt ans n’étaient plus. J’approchais
des quarante ans. Gilles sortait d’une longue maladie, amoindri physiquement
mais déjà devenu mythe, la gloire de cette nouvelle université
de Vincennes, ouverte, dit-on, par Edgar Faure pour servir d’abcès
de fixation ; il arrivait, entouré d’une garde fidèle, comme
sur la défensive, pour repartir aussitôt .Je conserve de cette
décade le souvenir d’avoir touché au vieil âge. Je me
souviens aussi que, plus tard, le temps, pour moi, s’est mis à rebrousser
chemin.
Edith Heurgon m’a dit un jour que je retournais à Cerisy une
fois tous les dix ans. Ce n’est plus vrai. Mes enfants ont grandi et je
dispose de mon temps. J’ai toujours habité l’Orangerie. De là,
j’ai vue sur le chateau et sur les vaches qui paissent dans les champs.
Les vaches normandes sont les plus belles. Je me demande toujours ce qu’elles
ruminent. J’imagine qu’elles se souviennent de leur passé, quand
elles étaient déesses et qu’elles se nommaient Hathor ou
Mehyt, quand elles nourrissaient Pharaon d’un lait de vie. J’imagine leurs
vies passées.
A Cerisy, je me prends à fredonner un vieux refrain qui me
hantait quand je n’avais que vingt ans. Frede, l’existence est bizarre,
beaucoup de ceux que j’ai aimé sont loin, bien loin dans le passé.
A Cerisy, ils redeviennent présents, avec toutes mes vies à
Cerisy : Geneviève de Gandillac, Anne Heurgon, Eugène Ionesco,
Gilles Deleuze, je ne voudrais pas allonger la liste, la mort est un scandale,
celle des autres est le plus grand des scandales, le suicide d’Anne, celui
de Deleuze, un scandale plus grand encore.
Jean-Paul BAILLY
Le monde se divise en deux : ceux qui connaissent Cerisy et les autres.
Cerisy c’est avant tout un ton, une atmosphère, très particulière
: d’abord un lieu, exigeant, très exigeant, au plan intellectuel
- mêlant rigueur et parfois érudition - mais toujours avec
ce qu’il faut de concret, d’expérience et de teneur. C’est un point
de rencontre : un peu toujours les mêmes - Cerisy a ses fidèles
et ses habitués - mais toujours différent : de nouvelles
têtes, de nouveaux savoirs, de nouveaux champs d’intérêt
ou d’activité. Les rencontres y sont détendues, conviviales,
chaleureuses et amicales. Le dialogue et le débat y sont la règle.
Que ce soit dans les salons, la bibliothèque ou la salle à
manger, ils sont rarement anecdotiques ou superficiels, toujours ou presque
sur le fond, avec du contenu, mais aussi avec ce qu’il faut de recul et
de détachement. Sérieux, très souvent et sans se prendre
au sérieux…presque toujours.
Voilà près de trente ans que j’ai découvert Cerisy
- j’y suis retourné assez régulièrement. Chaque rencontre
laisse une trace. C’est un peu un pèlerinage avec ce que cela
comporte de foi, de tradition, de réflexion sur soi et de plaisir
d’être avec les autres. A la fois immuable et inimitable dans son
intention et son atmosphère, les dires ne sont pas restés
figés. La modernisation et la modernité y ont fait de timides
apparitions, le confort et la rénovation des espaces, la réhabilitation
du Patrimoine… Mais la tradition reste forte, et au fond ce qui a le plus
changer en trente ans, c’est sans doute moi-même et mon regard.
Gérard BALANTZIAN
Les colloques du CCIC auxquels j’ai participé m’ont apporté
une ouverture vers d’autres domaines que celui des technologies et du management.
Ils m’ont permis une réflexion en profondeur sur des thèmes
brûlants de notre société. La recherche de clairvoyance
des intervenants et des participants autour de ces thèmes a retenu
mon attention ainsi que l’atmosphère conviviale favorisant différentes
formes de coopération.
Je me suis rendu à plusieurs reprises à Cerisy à
partir des années 1990, essentiellement en qualité d’auditeur
autour de personnalités du monde de la sociologie et de la philosophie,
tels Michel Crozier, Jürgen Habermas, Alain Touraine, sans tous les
citer. J’ai eu également l’honneur d’y intervenir sur le thème
des tableaux de bord de l’entreprise, m’appuyant sur une expérience
à la RATP, et de réfléchir sur les nouvelles attentes
des managers à l’égard de l’informatique au plan du décisionnel.
Je sentais que l’Information décisionnelle deviendrait un sujet
central compte tenu des nouveaux besoins de pilotage des organisations décloisonnées.
La conférence de Cerisy m’a permis non seulement de mettre mes
travaux à l’épreuve de la critique mais par la suite de
les approfondir dans le cadre de l’Université de Technologie de
Compiègne.
Un enseignement innovant est né. La démarche que j'avais
initialisée dès la fin des années 80 sur le thème
des tableaux de bord s’est ainsi peaufinée progressivement au contact
des entreprises et des cercles de réflexion. Je l’ai enseignée
pendant près de dix ans. J’ai dirigé des études de
troisième cycle et j’ai joué un rôle actif dans des
publications. Ainsi, cette démarche n’est pas restée théorique
car mon impulsion, et l'apport d’autres acteurs, ont permis de passer
de la théorie à la phase de concrétisation de diverses
actions sur le plan des tableaux de bord et de la prise de décision.
Je remercie le CCIC des actions qu’il entreprend et lui souhaite longue
vie.
Viviane BARRY
Rôle de Cerisy sur le plan intellectuel :
Cerisy m’a permis des échanges très enrichissants non seulement
au moment des conférences et des discussions mais dans toutes les
conversations qui suivent ces débats, se poursuivent à table
ou dans le parc, ceci pendant plusieurs jours. Et c’est au cours de ces échanges
que, pendant ces journées, se nouent aussi des liens très
amicaux. De plus, le niveau intellectuel des communications et débats
à Cerisy s’avère profondément stimulant. Sur le plan
professionnel, il est toujours valorisant “ d’intervenir ” à Cerisy.
Je suis venue 3 fois à Cerisy : une fois
en auditeur à environ 35 ans. Puis une très longue maladie
de mon mari m’a empêchée d’y retourner pendant longtemps mais
j’ai continué sans interruption à appartenir aux “ Amis de
Cerisy ”. J’y suis revenue en intervenante et me prépare à
y revenir à la fois comme intervenante, animatrice de soirée
et membre du comité d’organisation du colloque Abellio. L’accueil
chaleureux que j’y ai toujours reçu et le souvenir que je garde
de tous mes séjours me donnent, comme sans doute à tous les
hôtes de Cerisy, l’impression d’être une “ habituée
”.
La première spécificité de
Cerisy est la longueur des colloques sur le principe de la décade.
Mais, pour certains, puisque vous demandez notre avis, cela peut constituer
un inconvénient : il est parfois difficile de se libérer pour
dix jours. D’autre part, cela entraîne des frais importants qui font
hésiter des auditeurs potentiels (j’en ai fait l’expérience
lors du colloque sur le Surréalisme dans lequel j’intervenais
: plusieurs des personnes que j’avais invitées auraient été
très intéressées mais ont reculé à cause
de cela). Et, tant que je parle des spécificités qui peuvent
être des “ faiblesses ”, il en est une qui étonne les intervenants
lorsqu’ils participent à des colloques à Cerisy pour la première
fois, c’est que les frais de voyage ne leur sont pas remboursés au
contraire de tous les autres colloques.
Mais, la vraie spécificité de Cerisy qui fait oublier
ces inconvénients, c’est la qualité du lieu et de l’accueil,
en particulier des mémorables soirées de présentation
dans le grenier. Aucun des nombreux colloques auxquels j’ai participé
n’a cette qualité d’accueil. Unique encore, la beauté du cadre
où tout, aussi bien à l’extérieur (parc et dépendance)
qu’à l’intérieur du château, porte la marque du goût
et du raffinement de ses propriétaires, la qualité aussi
(ne soyons pas purement intellectuels !) de sa table sur laquelle Mme Peyrou
veille avec tant de soin.
Une autre spécificité de Cerisy, liée à
son cadre, consiste dans le fait qu’il est situé dans un lieu coupé
du monde urbain. Cela peut paraître pesant à certains (j’ai
entendu justifier des refus de participer plus de trois jours par l’impression
qu’avaient certains collègues d’être “ enfermés ”). Pour
moi, c’est au contraire un avantage. L’isolement de Cerisy, permet, à
mon avis, plus de concentration sur le colloque, la possibilité de
mieux connaître tous les participants moins “ éparpillés
” et moins sollicités par l’extérieur et même ceux de
colloques parallèles, voire de participer ponctuellement à
ces derniers en auditeurs actifs (je pense à l’atelier de textique
dans lequel Jean Ricardou accueille si gentiment les “ étrangers ”
à son colloque et à sa richesse des débats qui, ensuite,
en découlent, à table en particulier).
En bref, Cerisy est un lieu merveilleux et je pense que toute personne
qui a participé à ses colloques en intervenant ou auditeur
ne peut qu’en garder un excellent souvenir et en repartir avec le désir
d’y retourner au plus tôt.
Le fait que je ne sois pas venue pendant une longue période
en raison de la maladie de mon mari ne me permet pas de répondre
à cette question.
Voilà, Mesdames, mon témoignage. Il est sincère,
peut-être trop en ce qui concerne ce que vous appelez les “ faiblesses
”, mais c’est vous qui nous invitez à les signaler ! Je le fais
en toute amitié.
Claude BAZIN-BATISSE
10 mars 2002
Chers Amis,
J’ai découvert Cerisy il y a longtemps. J’avais entendu
parler du centre en 1966 par mon ami Philippe Audoin qui était intervenant
au colloque sur le Surréalisme dirigé par F. Alquié,
puis ensuite par un ami américain, Frank Malina, à la fois
astrophysicien et créateur de tableaux cinétiques, qui avait
participé au colloque Créativité artistique et
scientifique en 1970. Enfin en 1983, mon beau-frère, Jean-Claude
Coquet était co-directeur du colloque La sémiotique aujourd’hui.
C’est cette année là - j’avais 55 ans
- que j’ai visité pour la première fois Cerisy, et que j’ai
appris que les colloques n’étaient pas uniquement réservés
aux spécialistes, mais que tous ceux qui s’intéressaient aux
questions culturelles pouvaient y être “ auditeurs ”. Je me suis alors
inscrite au colloque Suarès/Larbaud. Ensuite je me suis rendue
au gré de mes envies et toujours avec un immense plaisir au CCIC,
presque chaque année (colloques Guilloux, Orwell, Méliès,
Senghor, Cendrars, Claude Vigée, Julien Gracq,..) soit près
de 12 séjours, le dernier en 2000 : Cultures : Guerres et Paix.
J’ai pu, grâce à la liberté laissée aux participants
de faire des incursions dans des réunions qui se tenaient aux mêmes
dates, découvrir Georges Perec, le Post-modernisme américain,
et les ateliers d’écriture avec le plus grand bonheur. Cette
liberté est une des grandes séductions du lieu, où
l’on peut passer d’un groupe à l’autre, mais également du
salon à la bibliothèque, de la cave au grenier, ou du parc au
potager, sans interdits.
A chaque séjour j’éprouve la même reconnaissance
pour nos hôtes : Edith, Catherine et Jacques.
En ce qui concerne vos dernières questions sur les avantages
et faiblesses des rencontres, j’aimerais pour ma part que rien ne change
dans cet univers quasiment “ enchanté ”, mais il est impossible
de se tenir en dehors du temps, et les chercheurs qui participent aux réunions
internationales ne peuvent plus se passer des moyens de communication modernes.
Je sais que de nombreux centres de réunions n’en sont pas encore
équipés (par exemple, le Centre d’Arc et Senans, dont je
viens de contacter un des fondateurs, Serge Antoine), mais je constate que
de plus en plus les conférenciers se déplacent avec leur portable.
J’avais déjà été frappée il y a trois
ans, par une demande d’un ami américain qui, participant à
une conférence à l’UNESCO où il bénéficiait
de toutes les techniques de communication, nous avait demandé de
lui trouver dans le quartier un hôtel où il pourrait brancher
son portable le soir (introuvable à l’époque !).
Cerisy, qui a son site Internet, pourrait-il équiper quelques
chambres de prises adaptées ? Peut- être est- ce techniquement
difficile à réaliser ?
A bientôt, j’espère ; ce serait un énorme plaisir
de revoir tous les amis de Cerisy : Maurice de Gandillac et Catherine,
Jean-Pierre Colle qui m’avaient accueillis en 1983, et Philippe Kister
à mon dernier colloque en 2000. Je serais également très
heureuse de revoir Monsieur Claude Halbecq, dont ma rencontre à Cerisy
a fait ressurgir un passé familial ancré dans le canton ;
et bien sûr tous ceux rencontrés au cours de colloque, devenus
des amis chers. Avec toutes mes fidèles amitiés et ma reconnaissance.
Philippe BERNOUX
Chère Edith et chère Catherine,
Votre invitation à témoigner du rôle qu'a tenu
Cerisy-la-Salle dans ma vie intellectuelle (et autre) me touche. Mais je
crains d'être mauvais élève pour cette rédaction:
je ne me suis rendu que trois fois à Cerisy, ce sont d'excellents
souvenirs, qui ont ponctuellement nourri ma vie intellectuelle. Il serait
difficile cependant de parler d'un vrai rôle, ils 'agirait plutôt
d'actions ponctuelles qui m'ont beaucoup enrichi. Ceci étant, j'essaye
quand même d'être présent au rendez-vous.
Le rôle. J'ai été trois fois (si ma mémoire
ne m'abuse) à Cerisy: au colloque autour de Michel Crozier,
à un colloque sur la rationalité organisé par
J.-P. Dupuy du CREA, à un colloque sur le travail organisé
par le Latts. Au premier, je devais avoir à peu près l'âge
de la retraite, aux autres ... c'était plus tard. Au colloque Crozier,
j'ai été invité à faire une communication, aux
autres je suis venu pour écouter et participer aux débats.
Indépendamment de la grande qualité intellectuelle des
interventions, mon sentiment est que ces colloques, très bien préparés,
n'auraient pu avoir lieu qu'à Cerisy: éloigné de
tout lieu de travail des chercheurs, favorisant donc les dialogues informels
sans que chacun puisse retourner à ses tâches quotidiennes,
mélangeant les chercheurs venus d'instituts nationaux et internationaux.
Cerisy est un lieu très propice aux vrais échanges que l'on
peut prolonger une fois les séances formelles terminées. J'ai
le souvenir très précis de discussions dans le parc ou dans
les salles, d'une atmosphère de grande création intellectuelle
et d'une convivialité favorisée par le style des repas (on
se met à table à côté de ceux qui viennent d'arriver,
sans vraiment choisir ses voisins), ce qui est facteur de mélanges
souvent (pas toujours) enrichissants.
Cerisy est vraiment un "haut lieu", unique où l'on vient pour
dialoguer, rencontrer d'autres manières de voir et de penser, ce
qui se fait rarement sous cette forme aussi ouverte et aussi approfondie.
Nos séminaires paraissent bien académiques en comparaison.
Voici l'essentiel de ce que je peux dire. Je suis un arrivant trop
tardif pour pouvoir parler d'évolution. Je peux simplement dire
ma conviction que Cerisy joue un rôle important dans notre vie intelelctuelle
en France. On a souvent la chance d'y renconrtrer des chercheurs étrangers
- et il en faudrait sans doute davantage.
Merci de tout ce que votre action apporte et continuera d'apporter,
je l'espère.Très cordialement.
Francine BEST
CERISY, lieu magique, temps AUTRE
Février 2002
Cerisy, ce sont des moments personnels, intellectuels, sociaux qui
ont scandé mon existence. Cerisy, du temps AUTRE dans la durée-tissu
de la vie. Cerisy est un lieu où le temps devient autre, un lieu
qui transforme la durée, le temps de soi.
CERISY, c’est le temps de "l’échappée belle", le quart
temps ou la troisième mi-temps dont le dernier colloque … sur le
TEMPS, à Cerisy, évoquait si bien l’idée... Temps de
l’imaginaire, de la rêverie, celle des "Rêveries du promeneur"
de Jean-Jacques Rousseau, temps de l’intelligence, certes, mais de l’intelligence
rêveuse, libre et vagabonde. Ni temps professionnel, ni temps de
la quotidienneté, ni temps de loisirs au sens habituel de ce terme,
donc troisième mi-temps !
Tout cela pour dire que, de beaucoup, la présence à
Cerisy dépasse les enjeux professionnels et même les enjeux
intellectuels s’il s’agit du milieu de “ l’Intelligentsia ”. Etre à
Cerisy, c’est rencontrer les intelligences les plus belles de notre temps,
c’est être incitée à relire pour SOI, les œuvres philosophiques,
poétiques présentées et analysées par les
intervenants ceriséens, c’est pour moi redevenir, un temps, philosophe,
vraiment… alors même que ma vie professionnelle, très institutionnelle
mais que j’ai aimée, m’a éloignée quelque peu de la
philosophie, centre de mes études et de ma formation, centre de pans
de ma vie professionnelle, à l’université de Caen en particulier.
Vie intellectuelle revivifiée comme vie personnelle, où se
mêlent conversations, émotions liées aux rencontres
amicales, lectures ou relectures, rêverie indéfinie, indéfiniment.
Philosophie, poésie, retour vers elles lorsque j’entrouvre la porte
de la Bibliothèque.
CERISY, c’est le lieu de l’amitié , donc un lieu magique où
les esprits sont hors de la banalité des sentiments habituels
et quotidiens, hors les désirs de domination.
ET D’ABORD, ANNE , son large sourire, son accueil chaleureux, vibrant
vigoureusement d’une vraie attention à l’AUTRE. La compréhension
à demi-mot, les échanges sur les soucis, petits ou grands,
liés à la vie matérielle de Cerisy, sur l’absence d’estime
intellectuelle chez d’aucuns, sur l’horreur du vieillissement. A cause
de notre amitié la nostalgie s’est emparée de moi pendant
des années : le sol, la terre, les murs de Cerisy m’étaient
interdits par sa mort, la présence de son absence. Des décades,
essentielles pour moi, et surtout Catherine , comprenant si bien l’amitié
qui me lie à Anne par-delà la mort, m’offrant son amitié,
avec une douceur qui peut étonner, m’ont permis de revenir, de retrouver
Cerisy dans son rôle de lieu de l’amitié. Et puis Cerisy, c’est
retrouver de vieilles amitiés qui se sont éloignées
à cause du temps qui passe : Robert Castel, Paul Ricœur et bien
d’autres. Oui ,c’est le lieu de l’amitié pérenne, que les
mots ne parviennent pas à dire.
J’ai participé à une bonne dizaine de décades
ou de semaines, et à des journées de ci de là, en voisine,
en intruse parfois : certains colloques, initiés et dirigés
par des groupes pré-établis comme les équipes de
rédaction de revues offrent peu de “ prise ” aux “ simples “ participants
— ou à la simple auditrice que j’ai toujours été… Je
suis venue pour la première fois dans la vieille auto de Gaston
Karcher, cet incomparable photographe de Cerisy et des paysages du bocage
normand, alors que je dirigeais l’Ecole Normale de Coutances. C’était
en 1966, je crois, voire en 1965. J’avais donc 33 ou 34 ans et je
courais entre Cerisy et mes fils, très petits ce que comprenait parfaitement
Anne. L’une des décades qui me marqua alors fut celle du Surréalisme.
Mais mes décades préférées restent celles qui
ont été construites autour d’un homme, d’une œuvre comme celles-ci
: Francis Ponge, Paul Ricœur, Pierre Albert-Birot. Cette unité
donne un fil conducteur qui permet de reconstruire, de renouveler sa pensée
propre.
J’ai toujours regretté de ne pas pouvoir vivre plusieurs semaines
au foyer d’études et de repos pour écrire et lire à
mon gré. Hélas les ouvrages de pédagogie ou les articles
sur l’éducation aux droits de l’Homme et à la démocratie,
je les ai écrits entre deux biberons ou entre des journées
consacrées aux enfants et petits-enfants désormais. Mais,
tout compte fait, j’aime circuler librement entre ma maison de Regneville
et Cerisy : plage de sable contre plage de l’intelligence et du plaisir
intellectuel !
Très tôt , très vite, je suis devenue une “ habituée
“ , une amie de Cerisy.
J’aime les colloques et, à Paris, j’en organise moi-même
; mais aucun ne ressemble à ceux qui se déroulent à
Cerisy. Certes ils font progresser le savoir ; certes ils permettent aux
spécialistes d’une question de se rencontrer, mais aucun n’offre
ce temps AUTRE que j’ai essayé de qualifier plus haut. Magie du
lieu - formation, grâce à la qualité de l’accueil
d’Edith, de Catherine, de Jacques, de Philippe et des Autres, d’une communauté
intellectuelle provisoire mais vraie - … Il reste là un petit mystère
que personne, je pense, ne veut élucider, car ce mystère
charme chacun et chacune, fait le charme de Cerisy. Spécificité
mystérieuse et fragile, que chacun respecte et construit de sa place
et à sa mesure. La plupart des intervenants, surtout les plus grands
et les plus reconnus, le sentent et savent faire partager cette impression
de respect, de fragilité, de mystère, de magie mêlés.
Les changements et les modifications sont venus, au fil du temps,
mais du temps extérieur au TEMPS AUTRE qu’est LE temps de CERISY
: temps au tempo rapide où les intervenants vont et viennent,
pris par leurs obligations universitaires (ah ! l’américanisation
des “ papiers “ à produire, des colloques où l’on doit
se montrer !). Temps de l’internet et de l’envahissement par la rapidité
du courrier électronique, temps social parcellisé, contraignant
les personnes à ne plus être elles-mêmes. Oui, ce changement
“ abîme “ l’esprit du lieu CERISY. Mais comment l’éviter ?
Tout est vraiment question de Temps ! Pouvoir retrouver, le dernier jour,
l’intervenant du premier jour est devenu une gageure. Nos organisatrices
n’en peuvent mais : c’est le monde comme il va...
CERISY, in fine, reste “ simplement le témoin de l’espérance
qu’il y ait sens et valeur à être ".
Lorsque j’ai lu cette phrase de Yves Bonnefoy, j’ai songé à
CERISY.
Marie-Claire BOONS-GRAFÉ
Paris, le 13 juillet 2002
Chère Édith et chère Catherine,
Cerisy, depuis le colloque organisé par Leclaire sur la
Psychanalyse, celui autour de René Thom,
en passant par toutes les décades "derridiennes", celle aussi consacrée
à Hélène Cixous et enfin la dernière,
autour d'Henry Bauchau... Cerisy, si j'y songe, c'est en moi comme
un lieu précieux, unique en son genre. Parce qu'on s'y trouve dans
la pensée et dans la rencontre. Parce qu'une amitié peut
naître de liens qui se créent, sans jamais violer une fondamentale
solitude. Parce qu'aussi on est vraiment accueilli, soigné, entouré,
admirablement nourri. Tout cela enchante et vous porte à je ne sais
quelle disponibilité. D'autant qu'on peut marcher dans un paysage
si serein, s'asseoir et méditer au fond d'un potager, nager..,
on vit dans une calme beauté.. C'est vous dire à quel point
j'aime Cerisy : ce qui y est offert est rare, dans ce monde de bruits...de
vitesse... d'inhumanité croissante ! Un seul regret : la mise en route
de deux colloques à la fois (c'était le cas pour H. Bauchau).
Voilà, je vous embrasse toutes les deux parce que vous êtes
le coeur bienveillant de cette belle "machine" et que vous la faites tourner
avec une incessante attention. Merci pour tout cela.
Daniel BRIOLET
Professeur de lettres classiques en collège, puis en lycée,
de 1957 à 1969, chargé de cours à la jeune Université
de Nantes en 1964, j’ai été recruté par celle-ci comme
assistant de littérature française le 1er janvier 1969.
Phénomène aujourd’hui inconcevable : je n’avais pas, à
l’époque, déposé de sujet de thèse… En revanche,
avec d’autres collègues, j’avais pu contribuer au développement
d’expériences originales d’essais d’initiation à la poésie
dans plusieurs classes de lycée. J’étais alors membre du
Comité de rédaction de la revue Les Cahiers
Pédagogiques. Celui-ci m’offrit une participation gratuite au
colloque L’enseignement de la littérature organisé à
Cerisy du 21 au 31 juillet 1969. Je devais en rendre compte dans le n°
86 de la revue, Nouvelles critiques et enseignement littéraire,
daté décembre 1969 (“Poésie, littérature
et enseignement ”, pp. 33-40).
Auditeur passionné, je découvris à cette occasion,
avec une certaine ingénuité peut-être, et Cerisy,
et l’univers bouillonnant des “ nouvelles critiques ” un an après
l’effervescence de 1968. Etaient présents, entre autres, Barthes,
Cohen, Deguy, Doubrovsky, Genette, Riffaterre, Todorov … Venu tout droit
du “ terrain ”, je ne cessai de m’interroger sur la manière d’articuler
entre elles d’aussi hautes et diverses ambitions théoriques et les
humbles et exigeantes nécessités de la pratique pédagogique
quotidienne.
Ce colloque de juillet 1969 a donc joué un rôle décisif
dans l’évolution de ma “vie intellectuelle” et l’orientation principale
de ma recherche universitaire : en 1971, je déposai un sujet de
thèse de doctorat d’Etat intitulé “ Poésie et enseignement
: formation, éducation et développement de l’intelligence
poétique ”. Soutenance en 1979, sous la double direction de Jean
Levaillant et de Georges Snyders. L’Université, un certain temps,
me soupçonna de ne pas être suffisamment “ littéraire
”, puis parut estimer que l’inverse devait être vrai : Lanson, après
tout, n’avait-il pas considéré que, s’agissant de littérature,
recherche et enseignement sont indissociables ? De ce long parcours, sont
en définitive issus, outre bien des articles, trois ouvrages. Un
quatrième devrait bientôt sortir...
En 1989 — vingt ans après — je retournai à Cerisy pour
mieux comprendre les raisons d’une substitution de “ la didactique ” à
la “ pédagogie ” (colloque “ La Didactique du Français
”). J’assistai également en partie au colloque Surréalisme
et jeu. Celui-ci renforça en moi le désir de revenir
à Cerisy dès que … la vie me le permettrait. Les trois colloques
qui m’incitèrent à y retourner de 1999 à 2001 ont
contribué, l’âge venant, à prémunir fortement
la curiosité intellectuelle éclose trente ans plus tôt
contre ce qui, nécessairement, risque de la menacer. L’absolu désintéressement
d’ordre strictement professionnel désormais inhérent à
ma condition de retraité m’a paru faciliter le développement
d’amitiés des plus estimables forgées à Cerisy...
Je suis venu six fois à Cerisy, dont cinq en qualité
d’auditeur, et une comme intervenant :
- 1969 : trente-trois ans
- 1989 (2 colloques) : cinquante-trois ans
- 1999 et 2000 : auditeur (66 et 67 ans)
- 2001 : intervenant (colloque Georges Emmanuel Clancier) :
61 ans
Avantages : Un cadre unique en France pour des manifestations d’un
tel type. Un accueil excellent. Un emploi du temps tout à la fois
consistant et souple qui ménage d’appréciables moments de
repos. Et, avantage suprême, l’occasion d’entendre et de rencontrer
des écrivains, des chercheurs, des créateurs dont l’apport,
le plus souvent, est inestimable. Ce qui favorise au plus haut point le
maintien et le développement d’une vie intellectuelle intense dans
un monde de plus en plus capable, parfois, de la menacer dans ses sources
mêmes...
Inconvénients ou faiblesses : Le sentiment que la possibilité
de prendre part à d’aussi riches expériences demeure en tout
état de cause l’apanage de minorités privilégiées.
Il s’agit là, bien entendu, d’un problème de politique
générale dont le Centre ne peut en aucune façon
être tenu pour responsable… Et quand des interventions aux Colloques
de Cerisy deviennent un important auxiliaire du développement
d’une carrière universitaire, il n’est besoin que d’évoquer
les mânes de M. Bourdieu pour rappeler combien, en France, à
l’encontre de tant de discours, les privilèges gardent force de
loi. Des privilèges avant tout financiers, s’entend...
La rencontre de 1969 dont je fus témoin (L’enseignement
de la littérature) frappait évidemment par l’esprit “
post-soixante huitard ”, au bon sens du terme, qui avait présidé
à l’utilisation de l’espace pour les échanges et discussions
(auditeurs installés en cercle autour des intervenants, tenues
non protocolaires, etc). Mon retour à Cerisy vingt ans, puis trente
ans plus tard, indépendamment d’un retour à un mode traditionnel
de structuration des échanges, ne m’offre pas de points de comparaison
suffisamment solides. En règle générale, l’atmosphère
régnant à Cerisy me paraît se distinguer de plus en
plus de celle que l’on rencontre dans les colloques universitaires traditionnels,
hantés par des rivalités secrètes, et d’allure volontiers
plus guindée...
Marie-Louise CANARD
Le 31 janvier 2002
Chères amies de Cerisy,
A vos questions, je peux répondre que, depuis 1987 (je ne sais
plus), j’éprouve un grand plaisir à venir à Cerisy
et que j’en repars l’esprit et le cœur comblés, mon carnet d’adresses
enrichi d’adresses amicales et fidèles et que nulle part ailleurs
je n’ai trouvé une telle atmosphère de convivialité,
de simplicité discrète et d’accueil pour la modeste auditrice
que je suis.
Tous mes vœux et l’expression de ma fidèle amitié à
toute votre équipe.
Jean CASSIO
Le 8 janvier 2002
A mes ami(e)s,
Cerisy part de gâteau dans laquelle je mords à pleines
dents. Mes origines ne devaient pas m'y conduire, ni ma profession. Pourtant
mon parcours à Cerisy prend origine dans le séminaire sur
Proust en 1997, suivi en 1998 de ceux sur Hélène
Cixous et Jean-Luc Godard, puis en 2000 Penser
avec Balzac ainsi que Autobiographie, journal intime et psychanalyse
pour faire étape en 2001 avec Témoignage et écriture
de l'histoire avec dans le même temps des présences
au colloque sur Henry Bauchau.
Vous représentez pour moi mon école buissonnière,
mon éducation intellectuelle, avec l'avantage d'y prendre tous les
pollens et d'en faire, par cet éclectisme, un miel qui fortifie
mes tartines du petit déjeuner. En quatre ans, six colloques, différents,
utiles, graves et enjoués. Je ne peux comparer avec d'autres manifestations.
Les avantages se trouvent énoncés plus haut par la diversité
de choix qui est offerte.
Les intervenants, presque tous des universitaires, des professionnels
(J.-L. Godard), peuvent offrir un plaisir rare d'intelligence et d'intelligibilité
et me captiver par le choix de leur approche du sujet, mais surtout par une
parole vraie et compréhensible, tandis que d'autres utilisent un
jargon qui peut satisfaire un auditoire sélectionné mais décourager
l'écoute la plus bienveillante.
Certains préparent Cerisy, d'autres arrivent et partent
pendant le colloque laissant les participants un peu sur leur faim car
lors des discussions, leur absence ne permet pas d'approfondir certaines
questions. Comment y remédier ? Je suis personnellement attaché
à cette longue durée, car le temps qui est traqué à
la seconde dans le monde occidental, trouve à Cerisy sa dimension
humaine, où la parole se fortifie de l'autre et le silence a ses aises.
Orson Welles disait "Plus nous allons vite, moins nous avons le temps".
La cuisine est bonne, familiale avec un personnel attachant et attentif.
Les femmes et hommes chargés de l'administration et de l'accueil
nous rendent chaque séjour plus agréable avec cette complicité
qui fait que je me sens chez moi, chez vous. Je réponds au fil de
la mémoire qui apprend à connaître et mieux être.
J'ai lu dans "Journaux intimes viennois" de J. Le Rider ce passage
: "Partant de la maxime de Goethe selon laquelle tout savoir est condamnable
s'il ne renforce pas la vie, Nietzsche condamne comme paralysante et délétère
toute science coupée de l'activité. Ainsi l'histoire n'est
justifiée à ses yeux que si elle sert l'action et la vie".
C'est à Cerisy que je trouve sa mise en pratique.
Je vous quitte provisoirement en vous souhaitant une heureuse année
2002 et gardez-moi une chambre pour La démocratie à
venir autour de Jacques Derrida.
Elisabeth CÉPÈDE
Quel rôle a joué Cerisy dans ma vie ?
Réponse à une question littéraire.
Je m’intéressais à l’épistolaire. Une amie m’a appris
qu’un colloque se tenait à Cerisy en juillet 88. J’y ai rencontré
Mireille Bossis et d’autres spécialistes de la lettre. J’ai adhéré
à l’Aire de 88 à 93 et assisté à de nouveaux
colloques en France et en Espagne.
Meilleure connaissance de la psychanalyse : appliquée à
l’art grâce aux colloques d’Anne Clancier, d’Anne Roche. Nouvelles
rencontres.
Affinement des connaissances littéraires et cinématographiques.
Colloque Mélièset le “ Je ” à l'écran.
Nouvelles rencontres. Tout communique et se raccroche à mon goût
de toujours pour l’autobiographie.
Conclusion : Ayant découvert Cerisy près de l’âge
de la retraite, je n’en ai pas tiré un profit professionnel. Mais
sur le plan intellectuel et amical, j’ai beaucoup reçu.
Combien de séjours à Cerisy ?
Sept.
Spécificité des rencontres ?
Les auditeurs dont je suis se sentent mieux acceptés que dans
d’autres colloques. Atmosphère détendue (douceur du climat
?). Communications, échanges aisés.
Christine CHAMBAZ-BERTRAND
Cerisy dans ma vie intellectuelle, professionnelle,
amicale
Je suis venue la première fois à Cerisy,
en 1978, je crois, pour un colloque sur l’imaginaire. J’en avais
vu l’annonce à la faculté de Chambéry où existait
(et existe toujours) le Centre de recherche de l’imaginaire, créé
par Gilbert Durand. Je m’étais inscrite à ce centre, quoique
non philosophe, l’œuvre de Bachelard, Gilbert Durand, m’intéressait
et m’intéresse toujours. J’avoue que je n’ai rien compris à
ce colloque, beaucoup trop philosophique pour moi, mais j’ai eu la révélation
de Cerisy.
Un superbe château, avec des communs, une orangerie, une ferme
comme il se doit, un grand parc, un étang, la forêt proche,
la mer à une vingtaine de kilomètres, surgie de cette campagne
calme, coupée de haies, les moutons broutant dans les prés
salés jusqu’à la mer. La plage était immense, bien
plus vaste que les plages vendéennes de mon enfance. L’eau, ô
surprise, agréable. Je ne crois pas que j’ai pris, dès ce
premier colloque, l’habitude d’aller à la mer, en fin de journée
ou avant la séance de l’après-midi.
Cette année là, la mort de Madame Heurgon-Desjardins
était très proche. Je ne crois pas que j’en ai mesuré
l’importance alors. Je ne connaissais pas encore bien l’équipe de
Cerisy-la-Salle. La bibliothèque était intime, magnifique,
je ne pense pas que j’ai su alors que j’y reviendrai si souvent, avec la
conviction toujours qu’il se passait là quelque chose d’essentiel
pour les assistants, l’intervenant, la vie intellectuelle du pays et du monde.
La nourriture était excellente, la vie de château avec
un rien monastique - l’appel de la cloche - me plaisait, je n’en assumais
pas les charges. On était servi aux repas par des femmes au tablier
blanc. La vue de devant avec ses différents plans, ses vallonnements,
ses vaches paissant paisiblement était très belle. Avec le
temps, j’apprécierais aussi la terrasse de derrière, donnant
sur l’étang où on prenait parfois le café et où
on jouait aux boules le soir.Je découvris le jardin, où je
devais revenir souvent, au moins une fois par colloque, seule ou accompagnée,
avec ses grands glaïeuls, sa serre, son jardin potager, et parfois
Monsieur et Madame Peyrou en train de se reposer ou de jouer au croquet.
On jouait aussi à des jeux plus intellectuels, le soir, quand rien
n’était prévu pour la soirée, et parfois un des habitués
se mettait au piano et entamait une série d’airs. Je ne cite pas
les grandes photos du hall des décades de Pontigny avec Gide, Malraux,
Fabre-Luce, Mauriac, qui assuraient la continuité et ancraient Cerisy
dans le temps, ainsi que l’habituelle présentation des colloques
le soir par les directeurs des colloques, et les membres de l’équipe,
Monsieur de Gandillac en particulier qui, de par sa remarquable longévité,
avait participé aux décades de Pontigny. Enfin la cave où
l’on allait prendre les boissons et où l’on se déchaînait
certains soirs.
Je fus logée au château même, par la suite je devais
avoir “ma” chambre, pas forcément la même, aux Escures. J’aimais,
après les conférences ou des sorties, de ma fenêtre
observer ce qui se passait sur la terrasse Nord. Ou d'un coup d’œil, le
matin , avant que la cloche n’appelle au petit déjeuner et au démarrage
de la journée. Je devais donc y revenir souvent, d’abord irrégulièrement,
pour des raisons familiales, puis de plus en plus, une fois par an. A
des colloques littéraires en grande majorité, le premier
fut en 1981, année où je revins pour la première fois
depuis 1978 un colloque George Sand à laquelle j’avais
consacré ma thèse. Mais aussi trois colloques de fin de saison
passionnants sur Barbey d’Aurevilly, Chateaubriand, Sainte-Beuve, le
merveilleux, Jean Paulhan, le paysage, Virginia Woolf, le biographique,
les mythes grecs et la psychanalyse.
Mais aussi des colloques plus “fantaisistes” comme celui sur les
Vampires, ou des colloques “religieux” comme ceux sur le Messie ou
le Diable. Je regrette de n’être pas venue à celui sur
Elie Wiesel où il était présent
en personne. Je crois que je n’ai participé à aucun colloque
politique. J’aurais pu. A chaque colloque, outre l’intérêt
intellectuel , se joignait le plaisir des rencontres. Cerisy a failli jouer
un rôle dans ma vie professionnelle - j’ai rencontré Anne Clancier
avec qui j’ai travaillé ma thèse, des professeurs d’université
qui m’ont appuyée pour l’université - a joué un rôle
certain dans ma vie amicale, et immense dans ma vie intellectuelle. A chaque
fois, j’avais l’impression de faire le point sur le sujet, la question même
si ce n’était pas toujours forcément le cas.
La spécificité des rencontres de Cerisy pour moi, c’est
que tout le monde, équipe, intervenants, auditoire vit ensemble.
Cela est sans prix et permet les vraies rencontres. Cerisy n’est pas un
phénomène purement intellectuel , mais est aussi , comme
on dirait maintenant (horrible appellation ) un “lieu de vie”. On prend
des repas ensemble, on va à la mer ou découvrir abbayes et
châteaux ensemble. Les rencontres sont rarement anodines ou déplaisantes.
Souvent le temps manque. On aimerait en savoir plus, se revoir... C’est
un lieu où une certaine “éthique” existe . Du respect de
soi et de l’autre, du respect pour la vie de l’âme et de l’esprit.
A notre époque, cela est infiniment important. C’est un endroit
où on pense.
Y a -t -il une évolution ? Je crois que oui. Au fil des
années, plus de vingt, j’ai trouvé qu’un certain “public”
disparaissait et qu’un autre le remplaçait peu à peu.
Cerisy a toujours été “la chose “ des universitaires, plus
que celle des écrivains eux-mêmes, contrairement à Pontigny
et quelques exceptions mises à part Ionesco, Elie Wiesel, etc...
Y venaient plus, me semble-t-il, des intellectuels purs, critiques littéraires,
professeurs - ils ont toujours été nombreux -. Des psychanalystes
sont venus de plus en plus, non pas qu’ils ne soient pas des “intellectuels”.
Cela reflète l’air du temps. Les petits jeux intellectuels ont reculé.
Le double colloque s’est multiplié (deux colloques en parallèle).
Mais dans l’ensemble et jusqu’à présent, je pense que “l’esprit
de Cerisy”, ce mélange d’internationalisme, de passion pour les
choses de l’esprit, cette ouverture et cette honnêteté intellectuelle,
demeure. Cerisy est un îlot de civilisation dans un monde dont les
changements sont énormes, un îlot rassurant . Jusqu’à
quand ?
Jeanne CHAMPION
Intervention d'une décadente résistance
et qui s'en vante
Je crois bien que
je suis venue pour la première fois à Cerisy en 1982, et ce
séjour mémorable sur les conseils de la très brillante
Françoise Gaillard qui m'avait vanté les lieux fréquentés
par elle de longue date. Vu mon sinistre état d'esprit à l'époque,
elle m'avait conseillé le colloque intitulé
Le récit policier. L'idée m'a plu, car
de la police je connais les mœurs, autant sinon mieux que les auteurs de
romans policiers : ma sœur et moi en avons fait les frais, et pas sur le
papier. En effet, mon oncle faisait partie de la police des mœurs dite
La Mondaine, et mon père, de la police judiciaire
dite du Quai des Orfèvres.
J'ai donc suivi les
conseils de Françoise dont j'ignorais la trajectoire universitaire
car nous nous étions rencontrées et connues en territoire
neutre, je précise, non armé. Je me suis donc présentée
certain soir du début du mois d'août en la place. Vous me croirez
ou ne me croirez pas… il faisait un temps superbe ! La surprise passée
- le grandiose m'effraie car je suis née à l'étroit
de la pauvreté - j'ai osé m'aventurer dans le parc. Les colloquants
que j'y ai croisés, disons plutôt "les mutants" français
et étrangers ne m'en ont pas chassée. En fait, cette décade
marqua ma vie au sceau de l'inoubliable avec tout ce que l'inoubliable
représente. Dès cette année mémorable dans ma
destinée, Cerisy devint pour moi qui n'avait somme tout rien à
y faire, sinon à y écouter les spécialistes qui venaient
y analyser la littérature à laquelle il m'arrive de m'essayer,
ce qu'il convient d'appeler une drogue. Certains parmi vous la pratique
sans la connaître. C'est une spécialité maison. Elle
s'appelle la cerisynomanie d'où découle la maladie et le titre
donné aux gens qui la pratique : les cerisynomaniaques. Cette denrée
n'est vendue nulle part ailleurs. Les propriétaires des lieux en
ont l'exclusivité. J'ai bien essayé de me la procurer en dehors
du Cotentin, mais mes tentatives se sont avérées vaines. En
conséquence, et sans avoir le cerveau planté dans les mathématiques,
un rapide calcul m'oblige à constater que je sniffe de la poudre cerisienne
depuis plus de vingt ans et cela avec une fidélité qui finit
par me poser question : pourquoi Cerisy-la-Salle ; et pas Arcachon où
l'on m'offre un appartement pour l'été, et pas la côte
d'Azur où l'on m'attend depuis vingt ans. J'ai prévenu mes
amis ; s'ils meurent lors d'un colloque qu'ils ne comptent pas sur moi.
A la question : pourquoi moi qui ai horreur de me déplacer je viens
là et refuse d'aller ailleurs ? Je n'ai jamais trouvé de réponse.
En vérité,
je crois que je suis hantée, d'abord par ce titre auquel je n'étais
pas promise : Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle. Pour
une ancienne cul-terreuse Franc-Comtoise, c'est beaucoup. Ensuite par
les lieux auxquels il me semble appartenir le temps d'un séjour
même court. Ensuite par les gens qui dirigent l'établissement,
une multinationale de cerveaux pensants. Il est vrai, j'ai connu ici des
penseurs, des universitaires, des professeurs français et étrangers,
des ingénieurs de la langue, en somme le haut du panier auquel
mon adolescence en usine ne m'avait pas préparée. J'y ai
entendu des conférences magistrales, d'autres médiocres,
des discussions autour des tables, des points de vue diaboliques, des
compliments entre confrères, des critiques entre ennemis des confrères,
des soirées exceptionnelles dans la cave. J'ai connu également
l'ennui des conférences trop longues, mais aussi l'exaltation que
procure le savoir d'autrui lorsqu'il nous rend intelligent. Le pont suspendu
à l'avant du navire, pont sur lequel se croisent des centaines
et des centaines de personnes aux réussites plus ou moins spectaculaires,
la bibliothèque où le plafond, lorsqu'on sait le regarder
assez longtemps, devient hypnotique, l'estrade contre laquelle on trébuche,
les micros qui marchent ou tombent en panne au milieu d'une phrase trop
belle pour ne pas se heurter à un accident sont gravés dans
ma mémoire, de même certains visages, selon les sujets abordés
et les événements politiques qui bouleversent le monde,
américains, canadiens, australiens, asiatiques, africains, européens…eux,
du moins peuvent venir et repartir à pieds !
Cerisy est un lieu
magique. Sa géographie l'est également ; je suis d'ailleurs
étonnée que Bunuel n'ait pas eu l'idée de venir y
tourner un film. Bien qu'ouvert au monde, il est replié entre ses
arbres, sa colline, ses prés, sa route gravillonnée. Certains
qui viennent ici n'en sortent jamais, mais les propriétaires se
gardent bien de nous prévenir de crainte de nous effrayer. D'autres
plus frileux s'enfuient très vite. Je me souviens qu'au début,
je suivais davantage le cours des marées que les conférences,
plus maintenant où je sais que c'est ici que les choses se passent
et pas ailleurs. Peu à peu, - c'est mon cas - on finit par comprendre
que c'est ici, dans ces lieux enchantés que les choses se passent
et qu'il est inutile d'aller les chercher, voire les perdre ailleurs. C'est
ainsi qu'après avoir boudé les colloques durant une dizaine
d'années au nom du bronzage que les blancs ne savent pas préserver
au-delà de quelques semaines, je ne quitte plus l'enclos de crainte
de ne pas retrouver mon chemin dans ce conte pour adultes savants, sauf
pour aller me reposer, car j'ai un cerveau étroit.
En résumé
et pour finir, je voudrais dire un mot sur les personnes qui vivent en ce
château où se jouent et se déjouent, s'emmêlent
et se démêlent, la littérature, la géographie,
l'histoire, la psychanalyse, la sociologie, la philosophie, l'ethnologie,
la sémantique, et si Dieu prête vie à la planète,
demain, après-demain l'informatique apocalyptique, la prospection,
les sciences en abîme, le cellulaire en enfer.
Il y a d'abord les
propriétaires auxquels je veux rendre hommage ; ils auraient pu
transformer ce patrimoine en Sicav, ce qui leur aurait valu bien des
soucis, ou en faire un hôtel de passe pour milliardaires, ou bien
encore une maison de retraite pour les officiers allemands de la dernière
guerre qui n'ont jamais oublié le délicieux séjour qu'ils
ont fait en la place. Au lieu de cela, les propriétaires en question
ont préféré léguer cet héritage au champ
d'honneur de la pensée, à la tolérance, aux idées,
à la recherche. Catherine Peyrou, Edith Heurgon, leur frère
disparu pourraient s'appeler Catherine Fidélité, Edith Relais,
sœurs courages. A côté d'eux, la famille de Gandillac, Maurice,
le doigt pointé contre l'erreur et la faillite du savoir, sa fille
Catherine soucieuse du bien être de chacun, Philippe, le directeur
du secrétariat qui, parce qu'il a peur d'être invisible ne
se vêt que de noir ; ainsi est-il sûr de son opacité…
enfin Jean-Pierre Colle qui a si longtemps rempli les lieux de son élégance
vestimentaire et de son langage châtié, sans oublier Jacques
Peyrou dont je n'ose évoquer les soucis et la somme de travail que
représente cette industrie familiale.
Ce premier groupe mis
en scène, je veux rendre également hommage au personnel de
Cerisy, aux rires dans la cuisine, aux récriminations dans les couloirs
où l'on a pris du retard, à la cuisinière et à
ses aides, aux plats que l'on passe entre des phrases, aux sourires trop
souvent méconnus par l'indifférence de ceux qui parlent
et parlent et parlent, aux bras tendus, à la tête penchée,
à la gentillesse toujours prête à se rendre, et plus
loin et non sans une pointe de sarcasme, aux animaux des grands zoos universitaires
internationaux qui s'installent devant leurs feuilles remplies de caractères
d'imprimerie sans jeter un coup d'œil au décor de leur chambre,
ni à la rose posée dans le vase, ni à la gravure accrochée
au mur. A toutes et à tous, aux conférenciers et conférencières
de tout acabit et de tout poil, aux passionnés, aux ambitieux menés
par l'idée de carrière, aux coléreux, aux tolérants,
aux désabusés, aux enthousiastes, aux épileptiques
de la critique, aux paranoïaques de l'intervention, aux forcenés
de la résistance, aux mercenaires du pouvoir, j'adresse mes remerciements
et souhaite longue vie à leurs qualités, car le futur a
besoin d'eux et de leurs outils, fussent-ils impurs. La perfection les
attend au cimetière où ils retrouveront les habits sous lesquels
ils se sont cachés ou mis en valeur.
Alain CHAREYRE-MÉJEAN
Paris, le 16 février 2002
Chère Edith Heurgon,
J’ai participé à cinq ou six décades au cours
des quinze dernières années, si ma mémoire est bonne.
J’ai senti chez mes amis le plaisir de me faire découvrir le château,
dans les années 80, puis j’ai éprouvé moi-même
celui de le faire découvrir à d’autres. Cerisy est comme
un bâton que l’on passe, un symbole à la lettre de l’immersion
dans la vie intellectuelle qu’il contribue à orienter et à
nourrir au fur et à mesure. Le Centre est la bonne auberge au bord
de la route de la pensée. Elle se déplace avec elle et les
soirs d’étapes sont des moments de fête parce que la journée
a été bonne. La journée est toujours bonne dès
lors qu’on voit - parfois au cœur de l’été - des femmes et
des hommes oublier le Club de Vacances pour l’agrément de partager
l’exercice du jugement.
A Cerisy on peur prendre - éventuellement perdre - son temps.
C’est l’école buissonnière où on mime l’école
idéale, et où l’on prend pour cela de bonnes habitudes, en
tout cas l’habitude du libre et patient usage de la pensée. Evidemment,
la conversation continuée autour de la table aide : qui ne sait
pas manger et boire ne sait pas penser. Comme on entend, dans le bourdonnement
du banquet, tout et le contraire, on apprend à avoir les idées
larges...
Un amical bonjour à chacun, longue vie au Centre culturel et
à un de ces jours au château.
Marjorie CHIBNALL
Chères amies,
J’ai visité Cerisy pour la première fois à titre
d’intervenant en 1966, quand j’avais cinquante ans, pour une décade
sur les Normands en Angleterre. Parmi les autres intervenants furent
Robert Maréchal, Raymonde Foreville, Michel de Bouard, Dominica
Legge, Paul Zumthor et Eric Carlson.
J’y suis revenue presque trente ans plus tard, pour la série
des colloques organisés par Pierre Bouet sur la Normandie médiévale
en 1992, 1993, 1996 et 1999, à titre d’intervenant, et en 1994 comme
auditeur.
Cerisy a joué un rôle important dans ma vie intellectuelle,
professionnelle et amicale. Le Centre offre la possibilité de passer
plusieurs jours dans un cadre beau et accueillant ; de former des nouvelles
amitiés et d'en renouveler des anciennes ; de discuter des questions
pendant les conférences et aussi en se promenant dans le parc.
Un des avantages des colloques de Cerisy est que tout se passe sous le
même toit (comme, par exemple, aux colloques de Battle en Angleterre),
l’esprit est tranquille et les discussions (même les controverses)
sont amicales.
C’est difficile pour quelqu’un qui n’a jamais pu assister à
une décade de Pontigny d’indiquer des modifications dans l’atmosphère
des rencontres. Si je prends pour point de départ les mots de Hélène
Tuzet qui affirmait qu'’une décade “ était à la
fois une œuvre d’art et la recherche d’une vérité ”, et
qu’il y avait dans son esprit “ les différents moments : une exposition,
une progression… un dénouement ”, on doit signaler un changement
important même en 1966. La décade à laquelle j’ai participé
durait dix jours, comme auparavant, mais la plupart des intervenants y venaient
pour quatre ou cinq jours seulement. Comme toujours on cherchait la vérité,
mais l’esprit de drame classique avait disparu. Déjà les
décades étaient en train de devenir des colloques académiques.
Cependant, pour les individus, les échanges intellectuels et amicaux
continuaient d’être possibles, surtout pendant les promenades le soir
dans le beau parc.
Les colloques d’aujourd’hui ont changé un peu d’organisation
; par exemple il y a presque toujours une visite à quelques monuments
historiques du voisinage, et assez souvent il y a des conférences
le soir, après le dîner. La durée des colloques peut
être de quatre ou cinq jours seulement, et l’esprit est plus académique,
mais quelques aspects des réunions n’ont pas changé. Les
participants sont toujours des invités privilégiés
à participer à la vie d’un centre familial, intellectuel
et international. Les échanges d’idées ont une grande valeur
; la recherche de la vérité est toujours passionnante. Et
une coutume charmante et symbolique n’a pas changé: chaque invité
en arrivant trouve dans sa chambre une belle rose, comme en 1966 et probablement
beaucoup plus tôt.
En vous remerciant de tout cœur pour les jours très heureux
que j’ai passé à Cerisy, je vous adresse mes amicales salutations.
Bente CHRISTENSEN
CERISY DANS MON COEUR
Je suis arrivée à Cerisy-la-Salle pour
la première fois en 1973 au colloque Butor : je venais de
finir une thèse sur Mobile à l’Université d’Oslo.
J’ai trouvé un lieu de rêve pour la jeune étudiante
que j’étais - une nature calme et accueillante, un château
un peu magique, un discours stimulant, des gens intéressants et une
bonne table. Comme je travaillais à l’époque sur le Nouveau
Roman, je suis revenue les deux années suivantes pour les colloques
Simon et Robbe-Grillet. Depuis, j’ai participé
à une vingtaine de colloques, si je ne me trompe. Toujours en tant
qu’auditrice, ce qui ne veut pas dire que j’ai été passive.
J’ai pris part aux discussions, là où j’ai senti que j’avais
quelque chose à dire - et j’ai énormément appris.
Les colloques dont je me souviens le mieux - excepté les colloques
sur le Nouveau Roman - sont les colloques sur le roman policier,
où les participants composaient des “polars” eux-mêmes,
le colloque sur la parodie, avec tous ces canadiens francophones
et leur humour, Le Moyen Age avec Jacques le Goff, où l’on
regardait les films Monty Python, et le colloque Cendrars, où
l’on arrangeait même un bal masqué dans la cave. Sans oublier
d’évoquer les colloques Vian, Ricoeur, Derrida et tant d’autres...
Mais je crois que ce qui m’a le plus marqué, c’est la rencontre
avec Jean Ricardou et ses théories sur le texte. D’abord aux colloques
sur le Nouveau Roman, puis dans plusieurs ateliers sur le texte
et la textique. Ricardou m’a appris à lire avec
un oeil critique, à m’approcher de la littérature et des
textes en général d’une manière vigilante. Je considère
sa recherche sur la textique comme un des projets les plus intéressants
dans les sciences humaines en France aujourd’hui.
La spécificité de Cerisy, outre le profil intellectuel,
la beauté du lieu et le bon goût de l’aménagement
- qui, je dois le dire, offre d’année en année des améliorations
et des embellissements -, c’est très certainement le sentiment
d’être en famille. Les propriétaires et organisateurs font
preuve d’une telle gentillesse et d’une telle patience avec les participants
de pays et de cultures différents, qu’on se sent vraiment chez soi
! Et le personnel veille à nos besoins, souriant et imperturbable.
Sans oublier ces repas succulents, qu’on savoure tous ensemble, où
des amitiés se créent, où l’on peut approfondir les
discussions des séances, ou bavarder de nos enfants et même
de nos chats.
A propos des enfants, pour ma part, j’ai amené ma fille Boël,
quand elle était petite, plusieurs fois à Cerisy ; pendant
les séances, elle a été gardée au village
par Chantal, fille de la légendaire cuisinière Cécile.
De cette façon, je sens que nous avons noué des relations
multiples avec les habitants du village et du château, nous avons
fait des rencontres culturelles au sens large. Ma fille est maintenant une
jeune étudiante en Histoire de l’Art ; qui sait si elle ne prendra
pas ma relève pour continuer la tradition cerisienne...
Sylvestre CLANCIER
Cerisy, mon témoignage
Janvier 2002
Cerisy a d'abord été pour moi un lieu d'amitiés
et d'engagements au temps de mon adolescence. J'y suis venu une première
fois en 1960, à l'âge de quatorze ans, je venais de terminer
ma classe de seconde au Lycée Jean-Baptiste Say à Paris.
C'était à l'occasion du colloque consacré à
l'œuvre de Raymond Queneau. Georges-Emmanuel, mon père, et
Jean Lescure l'un de ses grands amis, une sorte d'oncle pour moi, car nous
passions nos vacances ensemble à l'île de Ré, en étaient
les animateurs.
Aller à Cerisy, dans ces années 60, j'y revins, en effet,
plusieurs fois, à nouveau en 62, pour un colloque consacré
à l'Artetla psychanalyse, il y avait là André
Frénaud, Eugène Guillevic, Pierre Luquet, puis en 65, 66, 67
et 68, - c'était y retrouver les amis de la famille Clancier, des
romanciers, des psychanalystes, mais surtout des poètes et en découvrir
d'autres. J'apprenais ainsi à mieux connaître ceux qui m'étaient
déjà familiers, outre ceux que j'ai déjà cités,
il y eut Jacques Duchateau qui, dès la parution de mes premiers
textes, allait m'interroger sur France Culture, mais aussi l'étonnant
et merveilleux Jean Follain ; je faisais également la connaissance
de poètes et d'écrivains que je n'aurais sans doute pas connus,
aussi jeune, car ils ne faisaient pas partie du cercle des proches amis
de mes parents, je pense à Pierre Albert-Birot, à René
Passeron dont je deviendrai plus tard l'éditeur, à Alain
Jouffroy qui exalta, par son incandescence même, ce feu sacré
pour la poésie qui brûlait déjà en moi.
Cerisy, ce fut aussi pour moi l'occasion d'amitiés nouvelles
avec de jeunes artistes, peintres, historiens ou écrivains en herbe
de ma génération, comme l'étaient, à cette
époque, Anne-Marie Terracini, Jean-Michel Taillefer ou Dominique
Noguez. Pendant l'année universitaire, je retrouvais régulièrement
ces derniers, alors que, jeune khâgneux à Henri IV, il m'était
facile de retrouver au restaurant de la rue Saint-Jacques, chez Perraudin
"cuisine bourgeoise", ces deux jeunes normaliens qui étaient en
quelque sorte mes voisins, comme moi très friands de Mont Blanc et
de discussions vives et bien arrosées. Ces réunions s'inscrivaient
dans la continuité toute naturelle de nos soirées de débats
animés, mais surtout de danses, de ping pong et de belles
descentes du vieux calva du Château dont notre amie Edith Heurgon,
la plus jeune des filles d'Anne Heurgon-Desjardins, connaissait la cachette
et nous abreuvait généreusement en compagnie de Catherine,
l'une des filles de Maurice de Gandillac que j'avais connu comme professeur
et examinateur de philosophie, à la Sorbonne, pour mon certificat
d'histoire de la philosophie. Quand je retrouvais ce dernier aux décades
de Cerisy, nous étions devenus presque des familiers.
Cerisy, en ce sens, faisait beaucoup pour abolir ou atténuer
fortement les distances qui peuvent exister parfois entre les gens de
Lettres du fait simplement qu'ils appartiennent à des générations
différentes.
Combien de fois suis-je venu à Cerisy, à
quel âge, à quel titre ?
Je suis donc venu cinq ou six fois à Cerisy
dans cette période des premiers engagements, quand j'avais entre
14 et 22 ans, entre 1960 et 1968. Ce fut pour moi une période féconde,
riche et chaleureuse, une période d'enthousiasmes et de rencontres
marquantes dont je garde un excellent souvenir.
Ainsi, le fait que j'ai fréquenté Cerisy et la famille
Heurgon très tôt, m'avait tout naturellement rapproché
de Marc Heurgon, en 61-62, lorsque je militais au Front Lycéen antifasciste,
contre la guerre en Algérie, aux côtés de mes amis
étudiants du même mouvement. Je me suis rendu souvent chez
lui, rue de Boulainvilliers, dans la cité privée où
les Heurgon avaient leur maison, alors que je militais au sein des jeunesses
du PSU et faisais partie des G.A.R. que Marc animait à Paris, où,
la nuit, nous allions placarder des affiches et des autocollants pour dire
la nécessaire résistance qu'il importait d'opposer aux plasticages
de l'OAS.
Quand je venais à Cerisy, pendant toute cette première
période, j'étais auditeur. J'intervenais bien sûr,
dans le cadre des débats qui faisaient suite aux conférences,
aussi souvent que les thèmes m'inspiraient et que les sujets traités
m'étaient familiers. C'est certainement le colloque consacré
en 67 au Surréalisme qui est pour moi le moment
le plus marquant de cette époque, tant les passions étaient
vives et les affrontements réels (la bande à Schuster aurait
même "cassé la gueule" à Passeron si nous, les jeunes,
n'étions pas intervenus, c'est dire jusqu'où sur de tels sujets
(la personne de Breton par exemple) certains étaient prêts à
aller.
Je suis revenu plus récemment à Cerisy, à chaque
fois en tant qu'intervenant, en 1998 pour le Roman d'apprentissage,
en 1999 pour le colloque Henri Michaux, en 2000 pour le colloque Desnos
et en 2001 pour le colloque consacré à Georges-Emmanuel
Clancier.
Quelles spécificités présentent
les rencontres de Cerisy par rapport à d'autres manifestations
auxquelles j'ai pris ou je prends part ?
L'exemple que je viens de donner, quand je parlais
des passions qui se déchaînèrent lors du colloque
sur le Surréalisme, est déjà une
première réponse. Mais, sans qu'il soit justifié d'aller
jusqu'à de telles extrémités, ce qui de mon point de
vue a toujours compté pour les intervenants, comme pour les auditeurs
à Cerisy, c'est l'authenticité, la sincérité
et la qualité des témoignages et des réflexions.
Ai-je perçu, à ce propos, des modifications
au fil du temps dans l'organisation et dans l'atmosphère des rencontres
?
Il me semble qu'il y a une trentaine d'années,
chaque colloque de Cerisy rassemblait vraiment pendant une réelle
décade des femmes et des hommes de toutes les générations
(il y avait de grands anciens, mais aussi des très jeunes) passionnés
par et pour le sujet abordé. On oubliait davantage qu'aujourd'hui
qui était qui (par exemple la césure entre universitaires
et non universitaires ne se ressentait pas comme aujourd'hui). C'est un peu
comme si on était passé de l'ère artisanal des colloques,
où le plaisir et la gratuité (on n'y participait que pour le
plaisir, sans chercher à en tirer le moindre profit sur le plan d'une
carrière) régnaient, à une ère plus industrielle
qui n'exclut pas un certain souci de la rentabilité pour les uns comme
pour les autres. Peut-être est-ce du au fait qu'il y a aujourd'hui,
me semble-t-il, plus de participants universitaires et de simples curieux,
que d'artistes, d'amateurs éclairés et de dilettantes.
Béatrice COMPAIN-GOUHIER
Je suis venue de nombreuses fois à Cerisy après être
allée à Royaumont, participante au foyer, puis auditrice,
je suis venue également pour rendre service en assurant l’enregistrement
de plusieurs décades ou colloques.
La première fois j’étais encore étudiante. J’avais
été conquise par la beauté du lieu, l’accueil exceptionnel
que réservait Anne Heurgon-Desjardins à ceux qu’elle recevait.
Une partie de l’été était alors consacré au
"foyer ", études, repos, rencontres, promenades. Pour donner une
idée de l’atmosphère qui régnait alors, je peux dire
que la première fois que je suis venue, Catherine et Edith étaient
venues en char à bancs m’attendre à la gare… La ferme existait
alors et Edith y prenait une part active. Dans la plupart des chambres il
n’y avait pas l’eau, mais pour le dîner, il fallait « s’habiller».
Madame Heurgon plaçait ses hôtes (ceci dans la pièce
qui, par la suite, est devenue le secrétariat), ce qui n’empêchait
pas Edith, à cheval sur son ânesse, de venir faire le tour de
cette noble table ! Avec Edith encore, j’appris à jouer au ping-pong
au grenier ! Et, à l’heure du café qui se prenait déjà
devant le château, je la regardais, admirative, traversant le pré
au galop, montée sur un cheval blanc, et ce cheval n’avait ni selle,
ni harnais, ni étrier...
Il y avait déjà quelques décades à l’image
de celles de Pontigny. Madame Heurgon désirait que les participants
soient présents durant la totalité de la décade. Elle
attachait beaucoup d’importance aux rencontres, je crois ; elle essayait
que Cerisy provoque des rencontres entre gens qui n’avaient eu ni l’occasion
ni le désir de se connaître. C’est, il me semble, cette idée
qui fût à l’origine de la décade d’août 1955
où furent présents Martin Heidegger, Gabriel Marcel,
Lucien Goldmann… Faire se rencontrer Heidegger et Gabriel Marcel avait été
le projet d’Anne Heurgon. Et la magie de Cerisy avait opéré...
Je crois que l’on ne pouvait trouver pareille ambiance nulle part
ailleurs. Et, pendant tout ce temps, Madame Heurgon créait Cerisy,
aménageait les chambres existantes, en composait de nouvelles,
donnait vie aux annexes - Orangerie, Escures, Maison de l’Etang - et les
faisait découvrir d’une année sur l’autre. Les bibliothèques
n’étaient pas fermées, nous en profitions largement quand
Catherine et moi n’étions pas chargées de recouvrir les livres
avec du papier cristal !
Le temps a passé ; Madame Heurgon n’est plus là… Catherine
et Edith font maintenant vivre Cerisy : elles savent donner à l’œuvre
de leur grand-père et de leur mère sa part d’éternité
tout en sachant la faire évoluer avec le temps et les exigences actuelles.
Il est vrai que la participation à la totalité d’un
colloque n’est plus aussi constante et sans doute, peut-on le regretter,
les participants n’ont guère le temps de tous se connaître...
Il est certain que Cerisy et auparavant Royaumont, cela fut, pour
moi et sûrement pour tous, quelque chose d’important. Ces rencontres
ont été et restent, bien sûr, un enrichissement : la
réflexion sur de nombreux sujets, la rencontre de personnalités
exceptionnelles, l’Amitié, évidemment.
Comparer Cerisy à d’autres manifestations, comment faire ?
Il me semble impossible de comparer des rencontres qui sont trop différentes.
Cerisy a sa spécificité, son originalité. Madame
Heurgon recevait chez elle et ses filles cherchent à maintenir
ce plaisir que l’on a à être reçu.
J’ai essayé bien maladroitement d’apporter un témoignage
; au-delà de l’écriture, je voudrais dire mon admiration
et ma reconnaissance.
Danièle CORRE
Le 25 janvier 2002
Chères amies de Cerisy,
Que l’histoire de Cerisy continue son admirable chemin grâce
à vous et que ce cinquantenaire soit la fête digne de la longue
passion des idées, des mots et des êtres que l’on aime tant
partager avec vous !
Votre questionnaire a fait surgir chez moi un véritable continent.
Je ne sais toujours pas en quelle suite l'aborder. J’ai aussi pensé
que des voix plus autorisées que la mienne sauraient mieux vous dire
le rôle capital joué par Cerisy. C’était oublier l’attention
de toute votre équipe à chacun, aux obscurs et aux sans grade,
qui sont venus un jour par hasard et qui ont été happés,
aimantés pour toujours - maintenant j’en suis certaine - qui y
ont assemblé des forces pour des années entières,
qui y sont devenus aériens (c’est ainsi que j’ai oublié que
mes pieds devaient suivre l’escalier… l’entorse qu’on y soigna ensuite est
maintenant un si beau souvenir d’échanges, d’affectueuses attentions,
que je me demande si je ne vais pas renouveler l'expérience dans les
50 nouvelles années…).
Nous sommes venus, mon mari et moi, pour la première fois au
colloque Tournier (je ne cherche pas la date, sinon
la lettre ne partira pas encore…). Ce fut un véritable coup de
foudre pour ce lieu, pour la qualité des interventions, des échanges,
pour les êtres rencontrés. Notre soif intellectuelle était
d’un coup étanchée pour cette année-là, de
la façon la plus merveilleuse qui soit puisque les discussions se
poursuivaient à table, au café, dans la liberté de
chacun… Des amitiés vraies, profondes, sont nées dès
ce premier colloque. Internet aujourd’hui rapproche les amis de Cerisy.
Sao Paulo, Genève… restent en ligne.
Nous sommes revenus, presque chaque année ensuite, pour notre
émerveillement, jusqu’au moment où mon mari fut victime d’un
accident cardio-vasculaire et sombra dans le coma. Après sa mort,
en 1998, je me croyais perdue pour Cerisy, pour l’effervescence joyeuse
qu’on appréciait tant, pour ce lieu devenu le nôtre. Anne
Clancier était là avec ses phrases percutantes : “ C’est comme
pour un accident de voiture, il faut reconduire tout de suite ! ”. J’étais
donc de retour pour le Roman d’Apprentissage, avec tous
les souvenirs qui me montaient aux yeux. Mais l’extrême gentillesse
de tous, la vôtre, celle des participants, détournèrent
mes larmes et Cerisy me remit sur le chemin de la vie. Amitiés nouvelles,
amitiés authentiques car l’échange y est toujours vrai, dense,
profond. Je ne sais comment s’opère la magie qui crée ainsi
une sorte de famille où l’on a l’impression de s’être tous vu
grandir. Je ne résiste pas au désir de vous recopier un de
mes poèmes écrit chez vous :
Entre prairie et muraille
une halte pour chacun
un monde que l’on rassemble
sans en cacher les pièces
qu’on ne savait pas mêlées
en ce lieu
on rit des cases noires
dont on craint les trappes
du bon tour joué au temps
en traversant les mythes
et de se reconnaître
sans s’être jamais vu.
Fin Juillet 2000
G. E. Clancier m’a demandé d’intervenir lors du colloque qui
lui était consacré et moi, de tomber des nues dans l’épouvante,
à l’idée de parler à ce bureau où s’étaient
exprimés tant de voix passionnantes ! Ouf ! C’est passé.
Ce fut un colloque magique !
La supériorité des colloques de Cerisy sur les autres
est sans aucun doute leur dimension d’humanité. La vie intellectuelle
s’incarne à Cerisy, elle se double d’une vie relationnelle, affective,
de même qualité, et l’on se sent, chez vous, fier d’être
vivant, unique, multiple. Ma seule crainte dans “ les modifications sensibles
au fil du temps ” concerne ce dernier point : de plus en plus souvent,
les intervenants sont de passages. Une parole est donnée, brillante
sans doute, mais sans cette vibration d’existence qui en fait tout le prix...
Ma réponse à votre questionnaire est sans doute désordonnée,
mais vous saurez y lire mon attachement et ma reconnaissance. Sans Cerisy,
je ne serais pas ce que je suis aujourd’hui, à apprécier
la vie dans toutes ses richesses.
J’ai hâte de vous revoir et je vous embrasse.
Janine CRUBILÉ
Quel rôle a joué Cerisy… ?
Dans ma vie professionnelle, aucun. Je venais tout juste de prendre
ma retraite quand je suis venue pour la première fois, en 1991.
Dans ma vie intellectuelle, une ouverture sur des domaines qui m’intéressaient,
mais auxquels je ne consacrais que peu d’attention, faute de temps. Cela
a été aussi une manière de rompre avec les contraintes
intellectuelles qu’imposait mon activité professionnelle, un “
décrassage ” en quelque sorte.
Dans ma vie amicale, quelques rencontres qui se sont prolongées
en dehors de Cerisy, et le plaisir de retrouver, d’un colloque à
l’autre, des visages connus : participants, mais aussi les responsables
et toute l’équipe du CCIC.
Combien de fois…, à quel âge, à
quel titre… ?
Douze fois, chaque année depuis 1991 (deux fois en 1993). J’avais
60 ans la première fois. Toujours à titre d’auditeur.
Quelles spécificités (avantages, faiblesses)
par rapport à d’autres manifestations ?
Le caractère particulier de Cerisy résulte d’une alchimie
faite d’un lieu original et ayant une histoire, un climat à la
fois familial et de bonne tenue, et le mélange de populations tant
en ce qui concerne la provenance géographique et intellectuelle
que l’âge.
Sa faiblesse serait de rompre cet équilibre pour des raisons
de rentabilité et d’efficacité et de transformer le CCIC
en une banale activité d’organisation de colloques impersonnelle.
Avez-vous perçu des modifications… ?
Deux risques de dérives sont à craindre :
La tentation de programmer plusieurs colloques en même temps,
compte tenu de la difficulté à évaluer le nombre
d’inscriptions à venir, ce qui conduit en cas de succès
de deux colloques, à une surcharge et un inconfort certain.
La place trop grande, me semble-t-il ; donnée à des
petits groupes d’universitaires dont les interventions ne sont qu’une
suite de discours destinés à eux-mêmes où à
leurs disciplines présentes, et dont la principale préoccupation
est la publication de leurs communications. Plus riches sont les colloques
faisant appel à des intervenants de formation et de disciplines diverses
dont les communications croisées sont un enrichissement pour tous.
Il semble par ailleurs que la tendance pour certains intervenants
est de ne rester que le minimum de temps ; les échanges tout au
long du colloque s’en trouvent appauvris et les conclusions inexistantes.
Pardonnez-moi la franchise de mes propos que je m’autorise précisément
parce que je suis très attachée à Cerisy dont l’originalité
m’a séduite. Je suis loin cependant de méconnaître les
difficultés de tous ordres et les impératifs de gestion auxquels
sont confrontées les responsables du Centre culturel pour lesquelles
la conduite de cette entreprise demande un énorme investissement
personnel qui force l’estime.
Madeleine CSÉCSY-SOMJEN
Pour le centenaire de Cerisy
Budapest, février 2002
Je suis venue pour la première fois à Cerisy en septembre
1956, à l'âge de trente-cinq ans. Le Centre était
fermé en raison du mariage de Catherine, mais Madame Heurgon a bien
voulu me recevoir quand-même. Elle n'y était plus que la
Châtelaine, avec sa fille Édith, de quinze ans, et Madame
de Gandillac, avec ses deux filles Catherine et Anne. Ambiance familiale.
Dès le premier instant, j'ai été enchantée
de tout. On m'a attribué une très jolie chambre, dans le
château même, avec une cheminée. J'ai travaillé
à ma thèse, un sujet de littérature française
du XVIe siècle, qui devait peser sur une grande partie de ma vie
- mais dans l'après-midi, je faisais de grandes promenades de découvertes
dans les environs, jusqu'à l'heure du thé. Quelques promenades
à bicyclette aussi, avec Catherine et Anne, dans les villages d'alentour.
Un jour, fatiguée par le travail intellectuel, j'ai pris un crayon
et du papier à dessin, et j'ai fait quelques croquis des endroits
que j'aimais : la "ferme" avec ses jolies voûtes romanes, vue de
la terrasse d'en haut, puis le château lui-même, de devant
et de derrière, et surtout "les Escures", avec ce charmant toit
en forme d'oignon. J'ai fait un dessin de ma chambre aussi, puis une aquarelle
du château. J'ai conservé tous ces dessins - j'espère
que mes héritiers ne les jetteront pas tous. C'était donc
en septembre 1956. Avec une vue rétrospective, je devrais dire
que c'était quelques semaines avant l'Insurrection de Budapest,
en octobre 1956. Mais cela, nous ne pouvions le savoir.
Je suis retournée à Cerisy l'année d'après,
en 1957, et de nombreuses fois encore, au cours du demi-siècle
écoulé. Combien de fois exactement ? Il faudrait que j'épluche
les cahiers de mon journal, pour le dire. Mais, disons, une dizaine ou
une douzaine de fois, peut-être même un peu plus. J'ai affectionné
surtout les périodes dites de "Foyer", dans les intervalles des "décades",
où l'on pouvait travailler, tout en profitant de la compagnie, et
pour ma part j'ai bien regretté par la suite le changement intervenu
après la mort de Madame Heurgon quand les colloques se mirent à
se succéder sans intervalles...
Parmi les colloques - ci-devant Décades - auxquels j'ai assisté,
à titre d'auditeur seulement, mais en prenant la parole quelquefois,
j'ai gardé un souvenir très particulier de celui qui pourtant
était le moins dans la "ligne" de Cerisy : celui, en 1966, organisé
à l'occasion du 900ème anniversaire de la bataille de Hastings,
en 1066. C'est là que, lors de notre visite à Bayeux, j'ai
eu la révélation de la dite Tapisserie, la "Telle du Conquest",
par les commentaires remarquables de Madame le Conservateur qui nous
guidait. La proximité des plages du Débarquement que nous
visitions par la suite, et surtout l'inscription à l'entrée
du Cimetière Militaire Anglais : Nos a Guglielmo victi victoris
patriam liberavimus m'a inspiré, sur le thème des Deux
débarquements, en sens opposé, un article qui, rendant compte
du Colloque de Cerisy, a paru dans "Irodalmi Ujsag", la Gazette Littéraire
Hongroise, éditée alors à Paris.
Quel rôle a joué Cerisy dans votre vie
intellectuelle, professionnelle, voire amicale ?
Un rôle très considérable. Mais
- oserais-je l'avouer - moins par les colloques eux-mêmes, dont
quelques-uns pourtant m'ont beaucoup apporté, comme l'Archéologie
du signe, quelle année ?, ou le colloque Spinoza, en
1982 dont j'ai conservé les notes, moins, donc, par les conférences
entendues lors des colloques, que par les contacts humains qu'ils rendaient
possibles.
Étrangère dans un pays réputé par le manque
d'hospitalité de ses ressortissants, "la France est hospitalière,
les Français sont inhospitaliers" ai-je entendu une fois cette
excellente distinction, étrangère sans liens familiaux et
sociaux, je n'avais pratiquement l'occasion de rencontrer des gens intéressants
qu'à Royaumont et à Cerisy. Des "gens intéressants"
disais-je. Car je tiens à nuancer aussitôt ma phrase trop abrupte
ci-dessus : j'ai noué, en effet, de solides amitiés pendant
les quarante années que j'ai passées en France, mais ce n'était
pas à proprement parler dans les milieux intellectuels. Cela serait
un autre sujet.
J'ai donc apprécié au plus haut point les conversations
à table, midi et soir, ou autour du café devant le château,
ou encore les commentaires de Monsieur de Gandillac qui - heureusement
- est resté l'éminence grise du Centre, et qui m'a honorée
de sa sympathie. Parmi les personnalités du monde littéraire
que j'ai rencontrées à Cerisy, je garde une place privilégiée
à Eugène Ionesco qui, lui aussi, m'a témoigné
de l'amitié, sans doute aussi à cause de notre arrière-fond
commun en Europe Centro-Orientale. Mais toutes ces rencontres, toutes
ces conversations stimulantes étaient strictement limitées,
circonscrites à Cerisy - sans aucun prolongement dans la vie à
Paris. Une seule exception : Cecily Mackworth, marquise de Chabannes-La
Palice, qui, en 1957, était venue en voisine, de son fief près
de Lisieux, et qui est devenue une grande amie. Une femme de Lettres -
anglaise. Il est vrai que nous avions des connaissances communes dans l'émigration
hongroise de gauche.
Je ne voudrais pas oublier d'évoquer, même si cela ne
figure pas dans les quatre questions posées, mes promenades dans
les environs. J'avais même projeté de rédiger un "Petit
guide du promeneur aux alentours du Château de Cerisy" à l'intention
d'autres amateurs de la nature. Mais cela est resté parmi les projets
non réalisés de ma vie. Un mot de reconnaissance, enfin,
pour l'accueil reçu par mes deux chiennes successives, Diane, le
berger belge aux yeux couleurs de miel, amie d'Alcibiade, le chien de
Jean-Pierre Colle, tous deux admis, grâce à Madame de Gandillac,
au salon de l'étage, après dîner, pour les jeux de
société - puis la petite Dolly qui m'a accompagnée
en 1989 quand nous logions dans la plus belle chambre de l'Orangerie.
Quelles spécificités par rapport à
d'autres manifestations ?
Question difficile. Mais je pense que c'est peut-être le cadre
unique, un château monument historique avec, à l'intérieur,
des chambres confortables décorées avec tant de soins, ayant
chacune un cachet particulier, puis le parc, et - last not least - une cuisine
très soignée. Les plaisirs du palais ajoutés aux plaisirs
intellectuels.
Modifications : oui, comme j'y ai déjà
fait allusion, le rythme tout à fait industriel des colloques, sans
la moindre "plage" de Foyer. Au début, il y en avait trois par
été, cette année il y en aura 19, si j'ai bien compté.
Il y a sans doute d'autres modifications aussi, mais puisque je ne suis
pas retourné à Cerisy depuis 1994, je ne puis me prononcer.
Voilà. Il me reste à vous souhaiter une très
belle commémoration du Cinquantenaire - puis de nombreuses décennies
d'activité, au profit des générations montantes.
Catherine DEFIGIER-MALBRANT
Le 23 avril 2002
Chère Edith, chère Catherine,
Les rencontres de Cerisy ont joué à bien des titres un
rôle déterminant dans ma vie personnelle et ont été
une révélation éblouissante à des moments clefs
de mon existence où tout a basculé. Soyez mille fois remerciées
toutes les deux pour votre hospitalité si chaleureuse, pour la qualité
de votre écoute et la générosité avec laquelle
vous avez su me recevoir, m'ouvrir des perspectives d'épanouissement
et d'ouverture à autrui et permettre ainsi un enrichissement intellectuel
qui sans vous n'aurait pas été imaginable.
Je rends aussi hommage avec émotion à votre frère,
Marc Heurgon, mon collègue au lycée de La Celle Saint Cloud,
qui m'a prodigué des attentions délicates en août 78
lors du colloque Jules Verne et auquel je songe particulièrement
depuis sa récente disparition. J'ignorais alors à mon arrivée
à Cerisy ses liens de parenté avec votre famille : sa discrétion
était telle qu'il s'était bien gardé d'en faire état
au cours des nombreux et charmant repas que j'avais eu la chance de partager
avec lui au lycée. Marc m'a réservé un accueil merveilleux,
d'une exquise gentillesse, me pilotant dans le château, me réservant
souvent une place à table près de lui, m'accordant l'honneur
et la grâce de me traiter un peu comme si j'avais été
un membre de sa famille. C'est alors que j'ai compris le lien qui existait
entre lui et votre père Jacques Heurgon, dont j'avais suivi les
cours de latin à la Sorbonne, une douzaine d'années auparavant.
Vous me demandez quel rôle a joué Cerisy dans ma vie intellectuelle
et professionnelle. En vérité la liste de mes travaux est
courte. Je ne suis certes pas une intellectuelle éminente, comme tant
de grands esprits que j'ai eu la chance de côtoyer dans votre belle
demeure, même si j'ai pris ma plume deux fois pour écrire de
modestes études critiques, l'une sur le roman de Balzac : Ferragus
(août 78), l'autre sur un récit fantastique de Dumas : La
femme au collier de velours (juin 2000), dans la collection La Bibliothèque
Gallimard, je sais bien que c'est à vous que je le dois. L'hospitalité
est votre chef d'œuvre : en artistes, vous savez la porter avec passion à
son plus haut degré de perfection et elle suscite une telle effervescence
intellectuelle, une telle émulation entre les esprits, une telle
communion des cœurs, qu'un humble professeur de lycée comme moi,
au demeurant fort amoureuse de son métier, a pu grâce à
tous essayer de relever le défi de l'écriture et y puiser
des joies insoupçonnées auparavant. Je songe actuellement
à renouveler l'expérience dans cette même collection.
Je suis persuadée aussi que ces séjours à Cerisy sont
une vraie fontaine de Jouvence : ils nourrissent mon enseignement et m'obligent
à me remettre en cause constamment, tant au contact d'universitaires
venus des quatre coins du monde qu'à travers des conversations à
bâtons rompus avec des chercheurs, des écrivains, des journalistes,
voire des psychologues, des psychiatres, des psychanalystes : que d'horizons
variés, que de discussions délectables et de rencontres heureuses
!
Je répondrai maintenant à votre seconde question : je
suis allée cinq fois à Cerisy. D'abord c'est l'initiation
grisante en 1978 avec le colloque Jules Verne, j'ai alors trente-deux
ans. Au printemps suivant, ma rencontre avec mon futur mari, puis la naissance
de mes deux enfants, m'empêchent de renouer avec une expérience
aussi prometteuse. En juillet 1996, je profite des brèves libertés
que me procure mon divorce pour découvrir l'intégralité
des films de Méliès et la famille dévouée
qui consacre inlassablement tant d'énergie à faire connaître
et à sauver son œuvre. Puis en août 1998 c'est le ravissement
du colloque E. Poe, avec tant de personnalités brillantes,
attachantes, originales et pleines d'humour, qu'il s'agisse d'Antoine Faivre,
de Jean-Pierre Picot, de Jean-Pierre Moulin, de Lauric Guillaud ou de Jean
et Marie-Anne Marigny (qui ont la gentillesse de me rendre visite à
la campagne par la suite). J'ai le privilège cette année-là
d'être hébergée lors d'un intercolloque très gai
et de suivre quelques conférences sur Jean-Luc Godard. Puis
en 1999, devenue décidément une inconditionnelle de Cerisy,
j'assiste dans la foulée à deux décades : l'une sur
Les Détectives de l'Étrange, l'autre sur
Merveilleux et Surréalisme, dominée par
la personnalité énergique de Claude Letellier. Enfin, en
2000, le colloque Autobiographie, journal intime et psychanalyse
m'offre des pistes de réflexion immenses : le couple
poétique formé par Anne Clancier et son mari, l'humour décapant
de Régine Robin et la rigueur de Georges-Arthur Goldschmidt ne contribuent
pas peu à mon bonheur.
La réussite de ces rencontres tient avant tout à l'accueil
attentif et raffiné que vous savez offrir à chacun, refusant
par principe de marquer une quelconque différence entre les intervenants,
les plus prestigieux et les simples auditeurs. Certains visiteurs (rares,
heureusement !) regrettent que le château soit situé à
l'écart du village. Ils ont bien tort : ce lieu magique, cette île
coupée du monde avec ses arbres centenaires et ses collines vertes
à perte de vue, favorise à la fois le recueillement, les promenades,
les rencontres et les débats, autour d'une tasse de café
ou dans la magnifique cave voûtée où il fait si bon
danser et rire le soir. La distance respectable par rapport à Paris
est bien sûr un atout précieux. La journée de repos
au milieu de la décade est aussi un moment pivot de ces colloques
: elle permet de se regrouper par affinités, de goûter aux
joies des bains de mer (parfois même au milieu des dauphins !), d'ancrer
l'expérience dans le contexte géographique et culturel d'une
ruralité miraculeusement préservée dans le Cotentin
du bout du monde. La réussite des colloques tient aussi à
l'émotion particulière qui préside aux présentations
le premier soir au grenier avec le rappel historique des grandes heures de
Pontigny et de Cerisy. Un grand merci aussi pour le charme des repas, avec
les délicieux plats du terroir qui nous sont servis suivant un rituel
immuable, dans cette cuisine toute reluisante de cuivres où les immenses
tables favorisent des rapports conviviaux. Enfin votre présence diligente
et votre charisme évitent toujours que les débats parfois
vifs ne dégénèrent en querelles déplacées
entre tenants de différentes chapelles.
Le point faible (mais qui pourrait vous en rendre responsables ?) serait
le nombre de chambres limité qui vous interdit de recevoir un plus
grand nombre de visiteurs, malgré les travaux récents à
la ferme. Il est aussi un peu dommage que certains intervenants ne s'imposent
pas de participer au moins à la moitié de chaque décade.
Enfin ne serait-il pas souhaitable d'attribuer une bourse à des
étudiants issus de milieux modestes ?
Je n'ai pas perçu de modification essentielle dans l'atmosphère
des rencontres, d'une façon générale. En fait chaque
colloque est très différent des autres, réserve toujours
des surprises, a sa spécificité particulière, en fonction
de la problématique abordée, selon la personnalité
et le nombre des intervenants comme des auditeurs. La dynamique de groupe,
toujours imprévisible, fait le plus souvent merveille dans un cadre
qui lui est hautement favorable.
Je me permets de vous remercier pour toute la gentillesse que vous
m'avez si souvent manifestée, en espérant que vous voudrez
bien agréer ma demande d'inscription pour ces deux colloques.
Kristine DEUTSCH
Chère Catherine,
Merci beaucoup de nous apprendre que Cerisy fêtera ses 50 ans
cette année. Félicitations ! J'imagine bien les milles difficultés
qu'il a fallu surmonter pour y arriver.
En même temps que cette lettre, je vais poster un petit colis
avec une cassette vidéo sur laquelle vous retrouverez quelques très
courts passages filmés en 1971 (Nouveau Roman). Cette copie
n'est pas du tout réussie mais on y voit Robbe-Grillet, Ricardou
et pour un tout petit instant ta mère. C'est un souvenir très
faible à côté de celui que nous gardons au coeur. Nous
n'oublierons jamais la gentillesse de ta mère qui nous a trouvé
un logement au château du Bouillon. Ainsi j'ai pu suivre les conférences
tandis que mon mari et les enfants s'amusaient dans les environs.
Mon deuxième séjour à Cerisy était en 1974
(Alain Fournier, Jacques Rivière). J'avais la chance d'habiter
une belle chambre dans la tour et je me suis sentie très gâtée
dans l'ambiance généreuse du château. Grâce à
ta mère, il y régnait une atmosphère idéaliste,
loin des exigences capitalistes ou politiques et chaleureusement vouée
à la littérature moderne et à son origine. Libérée
des tracas de la vie quotidienne, je jouissais pleinement des conférences
et des discussions vécues, des rencontres avec des gens intéressants,
des bons repas rustiques. Le luxe qui m'entourait me comblait. Je te demande
de lire entre les lignes ma profonde reconnaissance.
Je crois que cette expérience heureuse m'a inspirée quelques
années plus tard, d'organiser un échange entre des femmes
de Hambourg et celles de Bergerac. Ce n'était pas bien sur le même
niveau mais avec l'intention d'encourager ces femmes de ma génération
d'aller à la découverte d'un autre pays et d'elles-mêmes.
Je crois que pendant 15 ans, c'était une réussite.
Quant à ma famille, nous vivons en bonnes relations avec nos
enfants et petits enfants. En 1984, nous avons trouvé notre paradis
terrestre à la campagne près de la mer baltique, un lieu pour
les fêtes de famille et pour récupérer nos forces.
De tout coeur, nous vous souhaitons à tous beaucoup de courage
pour la grande oeuvre que représente et représentera Cerisy.
En souvenir de notre amicale rencontre et votre aimable hospitalité,
nous vous envoyons nos meilleurs voeux avec nos cordiales salutations.
Heather DOHOLLAU
Saint-Brieu, le 26 février 2002
Ma réponse à votre lettre amicale a beaucoup tardée
et je vous prie de m'excuser. L'importance dans ma vie de mes séjours
chez vous à Cerisy est immensemais difficile à cerner. Ce
sont les jours où l'alcyon fait son nid et certains vents tombent.
Je suis heureuse.
Pour répondre à vous questions :
1. Je pense que son rôle était capital sur tous ces plans.
2. Auditrice. Mon premier colloque fut celui de Y. Bonnefoy en 1983,
j'avais 58 ans. Depuis j'ai assisté à 8 colloques (Celan
/ Wittgenstein, Jabès, Gracq, Derrida (2), Lorand Gaspar, Salah
Stétié, André Frenaud).
3. Mes autres participations, essentiellement à Paris, sont
plus courtes, et n'ont pas les avantages (ni la beauté) d'un lieu,
d'un style de vie.
4. Les modifications ? Mais elles sont aussi en moi, et je suis persuadée,
dans les deux cas, en bien !
Bien affectueusement à vous.
Thérèse
DUFRESNE
Houilles, le 4 avril 2002
Chères amies,
Ma réponse tardive mais joyeuse, à votre demande pour
célébrer le Cinquantenaire des activités de Cerisy,
tient à la multiplicité de mes impressions, à leur superposition
avec l’anxiété quotidienne de ces temps. Demeure imaginaire
transposée dans le réel, Cerisy m’a beaucoup apporté.
Y demeurer - y séjourner serait plus juste - module sa perception
à chaque colloque selon les lieux, leur espace, leur caractère,
leur lumière, l’heure, le temps. Mais est-il possible d’y séjourner
en dehors des colloques pour écrire, par exemple ?
Chaque salle a son âme. Entendre une communication au premier
n’a rien à voir avec en entendre une autre à la bibliothèque.
Que dire du grenier, où là aussi s’est inscrite l’histoire
de la littérature et de la civilisation contemporaines. Et où
grâce à Georges-Emmanuel Clancier, j’ai eu l’honneur de lire
quelques-uns de mes poèmes. Au premier, la lumière se conjugue
aux mots, s’enveloppe invisiblement de ces grands livres aux cuirs patinés
d’où l’on devine que pourrait s’échapper une phrase inconnue
qui changera l’esprit du monde vers la paix, plus que jamais désirée.
La bibliothèque au rez-de-chaussée est privilège. Le
temps s’y arrête lorsqu’une raie de lumière en-chantant vient
de dehors courbe et vert jusqu’à l’horizon où paissent encore,
lointaines, des vaches qu’auraient aimées Pompon et Boury.
Lieu d’imprégnation de sens, de découvertes, d’attention,
les colloques en ces lieux me sont restés enrichissants, cordiaux,
familiers : Clancier, Guillevic, Tortel en 1979, et Pierre-Albert
Birot et celui, récent, sur l’œuvre de Georges-Emmanuel Clancier.
D’autres ont été plus difficiles d’accès, n’étant
pas philosophe, comme celui consacré à Derrida. Enfin,
passionnants et passionnés, le colloque sur Pessoa où
j’eus la joie quasi improvisée de participer aux conclusions, et celui
de la Poésie Sonore dont je suis repartie convaincue par
certains, pleine de doute par d’autres. Et du colloque sur G.E.C., si généreux
en travaux et où j’eus la grande joie - que je dois à Arlette
Albert-Birot que je remercie encore - de présenter une communication
sur deux romans du Pain noir !
De cette assistance soutenue à ces colloques,
un travail intérieur se construit. La diversité des œuvres,
leurs présentations variables et parfois opposées, les discussions
qu’elles génèrent créent une vie dense qui ne cesse
que le sommeil venant ou le désir de solitude et de repos. Le climat
inattendu et attendu de ces lieux aux repas bons et chaleureux et au service
efficace, les sorties solaires ou pluviales après les repas autour
d’un café se colorent de discussions prolongées et poétiques
qu’avivent les photos mémoires, le ciel mouvant. Ainsi s’y sont nouées
des amitiés.
Arlette Albert-Birot et Georges Emmanuel Clancier en sont les liens
fertiles et amicaux. De participante “ muette ” aux premiers colloques,
je devins donc participante à part entière au dernier. De même
avec Marie-Claire Bancquart, une amitié de poètes, par signes,
s’est instaurée. De Suzy Morel à Alain Vircondelet, de Djamel
Amrani à Clémence Ramnoux, je garde le souvenir de riches discussions.
Et de Suzanne Allen, hélas disparue, dont la présence discrète
et curieuse m’enchantait comme me réjouissaient les chants de Marguerite
Gisclon, Max-Pol Fouchet. Et bien d’autres encore !
Que dire enfin sur l’hébergement dont l’atmosphère participe
au climat du colloque ? Selon le lieu, l’espace, la chambre, on se sent
plus au moins bien “chez soi”. Par exemple au Colombier, la proximité
des escaliers, les bruits y compris de tracteurs, la non-fermeture extérieure
des portes peuvent créer une gène nuancée d’insécurité.
Cette parenthèse fermée, je peux dire que je dois à
plusieurs rencontres de Cerisy d’avoir pu réaliser des après-midi
littéraires appréciés dans un cadre local et associatif.
Les colloques de Cerisy auxquels j’ai pu assister m’ont nourrie de ce qui
me sollicita ma vie durant : la littérature et la poésie.
Ainsi vous comptez, Chères Edith Heurgon et Catherine Peyrou
parmi les personnes qui ont contribué à faire éclore
et à poursuivre… ce qu’en ma jeunesse déjà je poursuivais
: écrire. Du fond du cœur, un immense merci.
Croyez, Chères amies, à ma très amicale estime.
Pierrette EPSZTEIN
Chère Catherine, chère Edith,
Je tenais, à l'occasion du cinquantenaire du Centre Culturel,
à vous faire part, en quelques lignes, de mes impressions sur Cerisy.
C'est un lieu tout à fait particulier où les relations
qui se nouent ont une tonalité singulière. Cela tient, à
nos amis, à l'accueil familial et respectueux des personnes que vous
mettez en place.
Avec les gens que j'ai rencontré aux colloques et séminaires
auxquels j'ai participé, les conversations, les échanges
prennent une densité, une profondeur qui se produisent dans peu de
lieux ailleurs et cela en très peu de temps.
Rien de futile, rien de mondain là. Même jouer aux boules
devient, à Cerisy, une activité où avec les rires,
l'intelligence garde ses droits.
J'ai noué, en ces lieux, des activités riches, des correspondances
littéraires heureuses, fait des rencontres inhabituelles et improbables.
Sans vous, elles ne se seraient pas produites. Par le cadre, par votre
présence attentive, discrète, efficace, par votre finesse et
votre art de mettre les gens à l'aise, vous les avez permises, je
dirais même induites.
Pour tout cela, je tenais à vous remercier car votre capacité
à rassembler, à faire éclore la réflexion est
précieuse et rare à notre époque.
Bien amicalement à vous deux et à toute l'équipe.
Catherine ESPINASSE
A CHACUN SON SINGULIER COLLOQUE A CERISY...
Aller pour la première fois au château de Cerisy, participer
à un des colloques qui s'y déroulent, constitue en soi, un
événement. Cette expérience, que bien d'autres personnes,
plus célèbres et plus illustres ont faites depuis un demi
siècle, représente une sorte d'épreuve en raison même
de la magnificence intellectuelle de ce centre culturel international. Le
rayonnement et la notoriété du lieu font peser sur celui qui
y vient, une sorte de poids à la fois historique et moral. Ainsi dans
l'entrée du château de Cerisy, l'individu qui y pénètre,
est-il pris dans le feu croisé des regards fixes des penseurs qui figurent
sur les photographies ornant les murs... La fresque de personnalités
ainsi constituée étreint le visiteur, le questionne - avant
même qu'il n'ait eu le temps de s'approcher des images en noir et blanc
et d'en identifier les sujets - quant à la pertinence de sa place
dans ce haut lieu de réflexion et d'échanges, quant à
sa légitimité dans cette lignée d'hommes et de femmes
éclairés ayant séjourné dans cette demeure.
Face à ces photographies dans l'entrée, mon regard s'est
posé d'abord sur ceux que je connaissais, reconnaissais pour les
avoir vus, rencontrés : Jean-Paul Sartre étonnamment jeune,
le visage emprunt de tendresse et de douceur, presque séduisant
physiquement, Alain Touraine rayonnant de sérénité
avec son épouse, Edith Heurgon, jeune fille, si semblable à
elle-même aujourd'hui encore, avec ce mélange de gravité
et de gaieté. Et puis, si vous entrez en passant le pont, par la porte
principale du château, soudain, un regard que vous sentez derrière
votre dos, vous saisit: celui de la mère d'Edith et de sa sœur Catherine…
Cette mère a un regard à la fois autoritaire et rassurant,
dans un visage large, balayé d'intelligence, qui m'évoque
toujours celui Marguerite Duras. Une insolite ressemblance qui s'est imposée
à moi, lors de chacun de mes séjours dans ce lieu devenu prestigieux
grâce à la volonté évidente de cette femme, puis
de ses filles. A côté de ce portrait de la mère, de
l'autre côté de la porte d'entrée, celui plus rieur et
plus malicieux du grand-père. L'absence du père qui se repère
d'emblée, ne s'inscrit-elle pas dans l'ouverture rectangulaire de
la porte qui donne sur l'extérieur, dans cet espace vide, et pourtant
rempli de lumière, entre ces deux portraits ?
La découverte des lieux comprend ensuite une série de
cérémonies orchestrées par Edith Heurgon, telles la
présentation de la chambre qui vous est attribuée, la visite
du château et du parc, la séance de présentations de
chacun des membres du colloque dans le salon du premier étage, avec
un verre de Calvados servi avec dextérité, par la silencieuse
et si prévenante Catherine de Gandillac. Un calvados dont la première
gorgée m'a laissé une fois sans voix, au moment même où
je devais prendre la parole pour me présenter et dont je garde la
force du goût en souvenir… Ce sont tous ces rituels qui scandent les
premières heures passées à Cerisy. Un accueil qui aiguise
la curiosité à l'égard des autres participants, ainsi
que des hôtes de ce château.
A chaque participant est offert un espace de "je" et de sommeil.
Une chambre dont la porte n'est jamais fermée à clé,
quand l'occupant en est absent. La consigne prouve la confiance accordée
à la fois au personnel et aux personnes hébergées,
et donne le sentiment d'emblée d'appartenance à la communauté.
Cependant, la situation de cette chambre au sein même du château
ou de ses dépendances, la taille de la pièce ainsi que le
style d'ameublement, seraient autant d'indices du rôle et de la position
qui sont dévolus à la personne accueillie. Edith Heurgon m'a
dit en effet lors de mon dernier séjour à Cerisy, en m'invitant
à pénétrer dans la chambre de la courtine : "essayer
d'attribuer les chambres en fonction de ce qu'elle percevait de la personnalité
de chacun". Je lui avais alors répondu que je devais avoir une personnalité
très éclatée à ses yeux, au vu de la diversité
des chambres qu'elle m'avait réservée jusqu'alors...
J'avais en effet été hébergée pour mon
premier colloque à Cerisy, qui portait sur le thème du Savoir
des experts à l'intelligence collective, dans une petite chambre,
modeste mais confortable, au premier étage des Escures. J'avais croisé
alors des experts de la mobilité qui erraient dans le couloir desservant
les chambres situées au dessus de ce qui avait été
des écuries, dépités de n'avoir pas été
logés dans le corps de château lui-même. J'avais pu observer
aussi d'autres participants gravir fièrement l'escalier de pierre
partant de l'entrée et qui les menait vers leurs chambres, comme s'ils
franchissaient des degrés d'expertise, chaque marche les éloignant
de ce qu'ils considéraient - concernant au moins le thème de
l'automobile - comme de la non intelligence collective...
Pour mon second colloque à Cerisy, sur Modernité:
la nouvelle carte du Temps,j'avais bénéficié d'une
chambre plus spacieuse, située cette fois, dans un autre bâtiment,
où avaient été regroupés les membres de la
Mission Prospective de la RATP auxquels j'avais eu le plaisir d'être
associée ainsi, et de pouvoir côtoyer. De la fenêtre
de cette chambre je voyais arriver chaque matin, le personnel du château,
et avais ainsi pris conscience du nombre de salariés qu'employait
ce centre culturel international. Il s'agissait surtout de femmes. Ces
dames qui nous servaient à table et que certains convives ignoraient
totalement, au point parfois de les laisser un long moment en suspens,
le plateau tendu, le buste courbé en avant, tant la conversation
et le déploiement de leurs propres arguments les captivaient. Encore
plus invisibles étaient les femmes de chambre qui dès le
début de matinée rendaient aux pièces occupées
leur dignité, effaçaient les désordres de la nuit.
Elles arrivaient en voiture, tôt le matin, garaient discrètement
leur véhicule derrière les granges tandis que s'éveillaient
les participants au colloque qui bénéficieraient de leur
travail.
Enfin, lors du dernier colloque auquel j'ai par
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